VOYAGE A GAETE
Saint-Père et le lui montrer, et retient plein d'attentions et de complaisances pour les voyageurs. Abandonner ses importantes fonctions, aller par la ville et chercher un logement pour une simple religieuse, parce qu'elle est recommandée par un simple Français, c'est de la part d'un officier supérieur une conduite inexplicable. Mais le major de Jongh n ignore pas le nom et le titre de celui qu'il reçoit ; il n'ignore pas non plus l'opinion du pape à l'égard de cet étranger, puisqu'il vient de lui communiquer son acte de naissance, et il agit en conséquence.
"Qu'on veuille bien comparer les procédés dont use le major envers M. de Richemont et ceux au'il emploie vis-à-vis du enti homme belge : quoique muni d'un passeport catholique e Tarthevèque de Malines, celui-ci devra attendre le retour de son ambassadeur ; il l'attendait encore au moment du départ de M. de Richemont. Et M. de Richemont , simple Français, sans autres pièce3 que son passeport et son acte de naissance, sans autre crédit que le sien propre, sans qu'on exige un seul mot de l'ambassadeur français qui est à Gaëte, a le pouvoir de faire admettre, et lui-même, et ceux qui l'accompagnent.... Il faut convenir que le simple Français a une grande influence.
Il n'a pas la peine de solliciter longtemps une audience : Je lendemain, le premier ministre luf faisait savoir qu'il le recevrait, et poussait la politesse jusqu'à ne point designer l'heure et la laisser au choix du simple Français.
L'audienee se prolongea fort tard. Nécessairement il y fut question des prétentions et des preuves d'identité du baron de Richemont comme fils de Louis XVI. D'ailleurs, la veille au soir, au dîner, où assistaient Pie IX, le roi de Naples, le cardinal Antonelli et le major de Jongh, ce dernier avait communiqué l'acte de naissance aux illustres convives. Par conséquent, le ministre savait que le personnage reçu par lui d'abord, et présenté le 20 au souverain Pontife, était le baron de Richemont, fils de Louis XVI.
Pie IX, en lui accordant une audience secrète et longue , faveur qui ne se prodigue pas, en le traitant avec une distinction et une bienveillance marquées, en tenant à M. l'abbé Rovannais et à M. Ni»yer le largage qu'il a tenu, a bien prouvé qu il recevait et croyait recevoir eu M. de Richemont le fi's de Louis XVI.
Ainsi, commandant général , ministre, pape et roi ont accueilli M. de Richemont avec la conviction qu'il était fils de Louis XVI.
Qui , moins qu'eux, pouvait être trompé? Ils connaissaient l'allocution du pape Pie Yl, le traité secret de 1802, l'emprisonnement du duc de Normandie à Milan, la persistance de M. de Richemont à se dire fils de Louis XVI ; d'autre part ,
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ils n'ignoraient pas Porrfwlon commune de la mort et l'acte de décès du 8 juin 1795. S'ils croyaient à la mort du Dauphin, M. de Richemont était un imposteur; ils devaient le faire arrêter et juger. S'ils l'ouï reçu, s'il a été l'objet de leurs respects, c'est qu'en l'accueillant, ils avaient la certitude d'accueillir le fils de Louis XVI.
Tout cela est avéré ; des pièces non contestables viennent à l'appui, et deux témoins honorables, qui n'ont pas quitté le prince, qui l'ont vu recevoir et qui ont eux-mêmes été reçus, sur sa présentation, par le Saint-Père, attestent qu'il a été traité comme Gis de Louis XVI. Nier leur témoignage, c'est nier l'évidence ; ils étaient présents à tout. L'un, respectable curé, a toujours été considéré comme un bon prêtre, loyal et droit; et, bien qu'il ait affirmé hautement des faits et des circonstances contraires aux narrations de quelques membres du haut clergé , politiquement intéressés à nier, il n'en est pas moins estimé de son évêque, monseigneur de Meaux, qui, s'il eût été soupçonné de mensouge, n'aurait pas man-
3ué de le punir, et avec raison. L'autre, médecin, cachant ans la solitude son amour du travail et la rude franchise de son esprit, n'a pas un caractère assez souple pour se prêter à une manigance. Quel intérêt, d'ailleurs ? Le fils de Louis XVI est pauvre.
Ils ne sont pas les seuls qui aient eu connaissance de ce qui s'est passé : le graud-vi-cire, secrétaire de feu monseigneur Gtraut, s'en est eutreteuu à Gaëte avec M. le curé de ChauflYy ; le corps diplomatique qui résidait à l'hôtel Capocèle ou dans les environs, l'a su; le duc d'Harcourt a la, le 18 février au plus tard, sur le registre, le nom et les titres de Louis-Charles de France. Il a reçu de lui une lettre, et certes, par devoir, il a du s'informer de ce qu'il venait faire sans son intervention.
Mais la réception de Gaëte était un événement important , qui pouvait porter un coup mortel aux prétendants des diverses branches, à leurs fidèles et à leurs journaux ; donc il fallait nier, même l'évidence.
Ou les dénégations de 'V Univers viennent du journal, ou elles viennent de la diplomatie.
i Si elles viennent du journal , elles ne valent pas la peine d'être relevées ;
Si elles viennent de la diplomatie , elles s'expliquent et ne se justifient pas. C'est le bagage ordinaire des agents de cette véridique institution. En matière politique, le mensonge s'excuse par l'usage. Les hommes honnêtes ont beau lever les épaules : le principe est consacré et reçoit chaque jour son application ; rien n'y fait.
Je me place à l'époque du voyage à Gaë.'e, et je distingue
Z4É byJ&}Ogli
VOYAGE A GABTE
dans le pape deux personnes : le vicaire de Jésus-Christ et le souverain..
Le vicaire de Jésus-Christ n'a de supérieur que sa conscience, la voix du ciel: il u'a point de cour, point de ministres , point d'ambassadeurs ; il est prêtre, consacré à Dieu, obligé de donner au monde catholique l'exemple de toutes les vertus, et, sous ce rapport, la papauté n*a jamais été plus saintement représentée; le vicaire de Jésus- Christ ne relevant de personne, n'a personne à flatter, ni à craindre ; le vicaire de Jésus- Christ ne dénie ni ses actes ni ses paroles, ni ses pensées , et si Y Univers et ses adhérents allaient demander au vicaire de Jésus-Christ : «Très Saint-Père, avez-vous reçu l'ex-baron de Richemont comme fils de Louis XVI? » ce n'est pas lut qui irait leur répondre : « Non. » Us le savent bien : ils savent bien que le baron de Richemont n'aurait pas été à Gaëte uniquement pour faire recevoir le baron de Richemont. Dans quel but? Nous ne serions pas étonnés d'entendre bientôt ces casuistes quotidiens soutenir haut et ferme qu'ils n'ont pas voulu dire que le pape n'avait pas reçu M. de Richemont sachant qu'il était le fils de Louis XVI, mais simplement qu'il ne l'avait pas reçu avec les honneurs publics dus au fils de Louis XVI. Ils sont de cette force-là.
Le souverain, placé dans de tout autres conditions, a cour, ministres, diplomates ; il a des relations d'intérêts avec les princes étrangers ; il subit leur influence, ou tend à leur imposer la sienne; son gouvernement temporel se meut nécessairement par les ressorts de tous les gouvernements, il en a les vices. Consulté, presse, menacé par Y Univers et ses fidèles, ce gouvernement, pour se débarrasser d'instances gênantes, aura pu faire une réponse équivoque qui, commentée, interprétée à la façon de ces messieurs, sera devenue l'équivalent de celle-ci : » M. dé Richemont a été reçu comme simple Français. » Il paraît que IV nierrs y tenait, car il a fallu l'autorité d'un huissier pour qu'il admit les très justes rectifications du calomnié.
Malheureusement le gouvernement papal n'avait pas, à ce moment, que Y Univers et les siens à ménager. La France intervenait en sa faveur ; ses armées occupaient Tltalie; elle pouvait se montrer susceptible et trouver mauvais que le Saint- Pure consacrât ostensiblement, par une réception qui a tout le poids d'une reconnaissance, et à laquelle les intéressés avaient eu peut-être le tort de donner trop de publicité, les légitimes prétentions du fils de Louis XVI à ne pas rester vivant au nombre des morts. Ces prétentions pouvaient grandir. De là, nécessité politique d'une dénégatiou, en admettant que la dénégation parte de haut au lieu de venir de bas. Mais atténuet-elle la vérité? Au contraire, elle lui donne plus d'éclat et
plus de portée; car on n'aurait pas dénié avec tant d'acharnement une réception sans importance.
S'étonnera- t-on du silence du roi de Naples? Les mêmes effets s'expliquent par les mêmes causes. L'intérêt, plus que la vérité, dicte la conduite des hommes ; comment ne dicterait-elle pas celle des gouvernements.?
Quel intérêt a pousse Y Univers? Avait-il vendu ses services aux orléanistes ? aux légitimistes? Nous l'ignorons. Et qui pénètre l'opinion entortillée de Y Univers? Quoi qu'il en soit, pour on journal qui se dit catholique , il a été bien malhabile. Car, en niant que M. de Richemont ait été reçu comme fils de Louis XVI, il fait du Saint-Père, du roi de Naples, du ministre Antonelli, du major de Jongh, autant de dupes ou de compères; du vénérable prélat, qui a favorisé les relations de M. de Richemont avec le saint-siége, un fourbe ; de l'honorable curé de Chauffry et de son compagnon, des menteurs ; telles sont les conséquences des dénégations de Y Univers.
Personne au reste ne devait échapper à ses calomnies, pas même la religieuse qui voyageait accidentellement avec M. de Richemont, et qui le précéda à l'audience du Saint-Père, pour accomplir une mission ignorée du prince. Une lettre de son supérieur, en justifiant sa démarche, la défend amplement contre ses détracteurs :
Pièce 114. — « Château-Thierry, 21 juillet 1850.
« Monsieur le rédacteur ,
a Comme la religieuse française, dont vous avez parlé dans votre dernier numéro, fut elle-même, entre autres inculpations, accusée d'avoir voyagé sans permission, son supérieur doit à la vérité, à l'édification et à la réputation de sa fille spirituelle , de dire et d'affirmer que partout on voulut bien lui témoigner estime et affection ; qu'après des épreuves longues et multipliées, elle fut, par qui de droit, pleinement autorisée à faire le voyage de Gaëte , dont elle ne fit toutefois tonnaître le but principal que quand elle fut arrivée ; que c'est accidentellement, et, pour mieux dire , tout providentiellement qu'elle rencontra dans sa route M. le baron de Richemont, qui ne la connaissait pas plus qu'elle ne le connaissait, qu'elle fut parfaitement accueillie à la cour de Gaëte, où elle ne présenta d'autres titres qu'un passeport ordinaire et une simple lettre de recommandation de son supérieur; que le major de Jongh, non-seulement la conduisit en personne dans la maison des sœurs de la Providence , mais poussa la complaisance et l'urbanité jusqu'à l'aller chercher le lendemain , pour être présentée la première de sa compagnie de voyage, suivant son désir, au souverain Pontife ; que Pie ÎX, en effet, lui donna une audience d'environ trois quarts d'heure,
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pendant laquelle Sa Sainteté lui dit d'abord expressément que sa lettre de créance, quoique non revêtue de la permission de 1 ordinaire, lui suffisait, puisqu'elle était donnée et signée par son fondateur supérieur, puis la traita avec beaucoup de bonté et lui fit présent d'un chapelet en signe et souvenir de sa paternelle bienveillance ;que son Eminencele cardinal Àntonelli lui remit personnellement un beau médaillon d'argent renfermé dans un étui digne du contenu ; que depuis son retour en France, un tiès digne et prudent prélat qui désira l'entretenir sur son vovage, fut très content de ses ré-
Sonses et de sa conversation, et que depuis elle reçut du major e Jongh la lettre la plus honorifique, dans laquelle il lui est dit, entre autres choses, qu'elle n'est pas du nombre des personnes qu'on puisse facilement oublier ; enfin que maintenant elle ne désire rien tant que de vivre inconnue et dans la pratique silencieuse des devoirs de sa vocation.
« Voilà les faits purs et simples mais par eux-mêmes assez éloquents, qu'atteste, sans commentaire, le supérieur de cette religieuse.
« Signé : Morey , « Chanoine fondateur supérieur des Célestines. »
Nous avons prouvé rigoureusement que M. de Richement avait été reçu par le Saint- Père, non comme baron de Richemont, mais comme fils de Louis XVI ; le nom de Riche mont n'a pas même été prononcé à Gaëte, où il n'a été question que de Louis-Charles de France, fils de Louis XVI, il est donc prouvé que l'Univers de 1849, ou la diplomatie qui l'a souffle, ont sciemment menti.
Le dernier acte important de M. de Riche mont est l'assi- • guation en reconnaissance d'état civil, donnée, à sa requête, a madame la duchesse d'Angoulème, le 27 mars 1849, assignation que de graves considérations et la mort récente de madame d'An goulè oie ont rendue jusqu'à ce jour sans effet.