VOYAGE A GAETE
maison de Dames de la Providence, demande et obtient un
asile pour la religieuse.
Enfin, le commandant pousse la courtoisie jusqua reconduire les voyageurs à leur voiture, et les quitte en disant :
— «Demain, vous aurez de mes nouvelles. »
Les voyageurs retournent à Mola, descendent et s installent à l'hôtel Capocèle, consignent leurs noms sur le registre; le prince écrit en toutes lettres : « Louis-Charles de France, » et les titres conformes à son acte de naissance. Le camerier n'eui rien de plus pressé que de le porter à notre ambassadeur.
Dès le lendemain, 18 février, une ordonnance apportait au baron de Richemont la lettre suivante :
Pièce 108. — « Le soussigné a l'honneur de fiire part à monsieur Louis-Charles de France que Son Eminencele cardinal Àntonelli, pro-secrétaire d'Etat, le recevra aujourd'hui.
« Ladite Emmence est visible toute la journée à la seule exception de 2 heures 1(2 à 4 heures qui est l'heure du dîner.
« Monsieur de France pourra donc se régler de sorte à venir avant ou après.
« Gjëta, 18 février 1849.
« Signé : de J ong h , a Major. »
M. de Richemont choisit l'heure qui lui convenait. Avis en fut traismis au commandant par l'estafette, et des ordres furent immédiatement donnés pour que les portes de la forte» resse fussent ouvertes à l'heure indiquée, et, chose insolite, c'était un dimanche !
En conséquence, le major de Jongh introduisit le fils de Louis XVI près du cardinal Antonelli , vers les 4 heures. La conférence se termina fort tard. En quittant le ministre, le prince parut content, en quittant le prince, le ministre semblait plein d égards, et l'accompagna jusque dans l'antichambre.
Le 19, le fils de Louis XVI recevait une nouvelle dépèche :
Pièce 109.— «Le major de Jongh a l'honneur de faire pari à mousieur Louis-Charles de France que Sa Sainteté le recevra demain matin à 1 1 heures pour baiser le pied.
« L'ordre sera donné à la porte de la place pour l'entrée.
• Gaëta, le 19 février 1849. »
Enfin, le 20 février, à la suite d une seconde conférence avec le fils de Louis XVI, le ministre « le conduisit, lui-même,» à l'audience du Saint- Pere, et les laissa seuls.
Après un « entretien secret, d'une assez longue durée, »
le souverain Pontife admit M. l'abbé Royannais et M. Noyer, qui purent juger, à Tatlilude du prince et du Saint-Père, à l'air dd satisfaction qui régnait sur leurs visages, à la manière dont eux-mêmes fuient accueillis, que le fils de Louis XVI avait rencontré un cœur digne de compatir à ses infortunes. Pie IX était debout, ayant M. de Richemont à sa droite. Il adressa ces mots aux deux compagnons du prince :
« Je vous félicite de la preuve de courage et de dévouaient que vous avez donnée à votre prince en l'accompagnant jusqu'ici. C'est dans le malheur que l'on connaît ses vrais amis. Soyez toujours unis, et vous serez forts. »
Plusieurs fois, peudant le séjour des voyageurs à Gaëte, le roi de Naples et le fils de Louis XVI échangèrent des saluts gracieux et empressés, saluts tels, qu'il était évident pour M. l'abbé Royannais et M. N< yer que le roi cherchait l'occasion d'apercevoir son parent et de lui témoigner des attentions qui ne pussent lui échapper.
Un jour entre autres, le 20, le prince revenait de visiter la cathédrale ; le roi se trouvait au bas du perron de sa demeure, entouré d'un cercle nombreux; une dame placée près de lui, la reine, le tirant par le bras, lui fit voir les étrangers qui passaient; immédiatement le cercle s'écarta , et le roi salua le fils de Louis XVI avec un mouvement de curiosité respectueuse.
Le prince put aisément présumer qu'il serait favorablement reçu s'il demandait à l'être, mais, considérant sa position et les ménagements politiques qu'avait à garder la cour des Deux-Siciks, il préféra s'abstenir. Cependant, ne voulant pas lui laisser ignorer qu'il appréciait les marques d'intérêt qui lui avaient été données, lors de son retour à Naples, il écrivit au roi :
Pièce HO. — a Sire,
« L'accueil plein de bonté , que Sa Sainteté a daigné me faire lorsque je me suis présenté pour déposer à ses pieds l'hommage de mon respect et de mon admiration, semblait pouvoir m'encourager à offrir à V. M. le juste tribut de reconnaissance qui lui est dû. J'eusse rempli ce devoir avec d'autant plus de plaisir que l'affabilité dont elle m'a donné des preuves, chaque fois que j'ai eu le bonheur de la lencontrer à Gaêle , provoquait tout naturellement ma confiance. Mais l'étrangtté de ma position politique, tout ce qu'elle renferme d'équivoque, ont dû imposer silence à mon pauvre cœur, et me forcer à quitter ses Etats sans avoir osé demander audience.
« Sire, un acte de décès irrégulier en la forme et frauduleux au fond , me raya, le 12 juin 1795, du nombre des vivants. Depuis ce jour, j'ai vainement protesté contre uue telle
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monstruosité. Chaque fois que j'ai voulu réclamer, la prison ou l'exil furent mon partage. J'ai donc été forcé de me résiner et de continuer à souffrir. Malheureusement la justice ivine prit soin de punir nies oppresseurs en les condamnant, à diverses reprises, à subir les maux dont ils avaient abreuvé mon enfance, ma jeunesse et presque toute ma vie.
a L'incroyable et, pour ainsi dire, fabuleux événement du 24 février 1848, m'ayant enfin fourni l'occasion de faire entendre ma voix plaintive, sans crainte et sans danger, je me dispose à saisir les tribunaux français d'une demande en réclamation d'état civil, afin d'anéantir l'acte informe que ma famille opposa sans cesse à toutes mes prétentions; et j'ai la certitude de réussir.
a Les preuves surabondent; et il sera démontré , jusqu'à la dernière évidence, que l'enfant, mort au Temple, u'était pas le fils de Louis XVI; puis, que cet enfant, dont le squelette vient d'être providentiellement découvert et examiné avec la plus scrupuleuse a'tcntion par quatre des premiers médecins de Paris, avait près de quinze ans, tandis que le Prince roval , hé le 27 mars 1785, n'était dan- ce moment âgé que de dix ans, deux mois et douze jours.
« Le Dauphin fut enlevédu Temple le 19 janvier 1794. L'une des deux personnes qui procédèrent à cette opération fut assassinée en 1797, d'après les instructions secrètes des membres de la Convention, qui avaient déjà fait empoisonner, le 31 mai 1795, le docteur Desault , qui mourut le 1 er juin, et l'autre a été fusillée en 1801 .
« En 1798, quelques jours avant l'attentat horrib'e commis sur la personne de Pie VI, ce pontife fit au c acré-collége une allocution dans laquelle il annonçait que Louis Charles , duc de Normandie, échappe des mains de ses bourreaux, avait habité la Vendée en 1794 et 1795. Cette pièce signée du souverain pontife et revêtue du sceau de l'Eût, fut présentée en 1814, à Louis XVIII, par un ambassadeur de Pie VII qui refusait de le sacrer, parce qu'il était notoire que son neveu, le duc de Normandie, était encore vivant.
« Le 12 décembre 1802, les rois coalises signèrent un traité dans lequel ils refusèrent de reconnaître comme roi de France le comte dt: Provence, depuis Louis XVI I, attendu qu'ils savaient que le fils de Bon frère atné avait été enlevé par fraude des prisons du Temple et qu'il existait... Ce fut le duc Antonin de Serra-Caprioîa qui négocia ce traité dont expédition doit exister dans les archives de Saint-Pétersbourg, Vienne, Berliu et Naples.
a En 1804, Josépliino, qui avait vu le D uiphin le jour même de son enlèvement du Temple, puis cm 1803, le fit embarquer pour TAmériqu^, d'où il na put revenir qu'en août 1815,
alors que tout était terminé. Ce prince n'a cessé de protester contre tout ce qui se fît à cette époque et depuis.
« Ces faits sont bien connus del'iLlustre duchesse deBerry, sœur de Votre Majesté. Son royal époux périt pour s'être trop miment intéressé à mon triste sort.
« Toutes les personnes qui ont servi, approché, vu et connu le fils de Loois XVI daus les châteaux royaux, au Tempte et ailleurs, du 27 mars 1785 au 20 janvier 1849, Pont parfaRie— ment reconnu et sont prêtes à déposer partout où besoin sera.
« Sire, le SainWPère dont la charité est immense a bien pu ne pas repousser la victime qui venait verser dans son sein paternel le secret de ses douleurs; Sa Sainteté avait en main les preuves matérielles de l'existence du fils de Louis XVI, et d'autres preuves morales qui ont pu lui suffire ; mais ces dernières n'étant pas admises par la politique, j'ai cru devoir m 'abstenir. J'ose espérer que Votre Majesté ne verra dans cette conduite de ma part qu'une prudente réserve qu'elle daignera pardonner.
• Je suis, avec le plus profond respect, « De Votre Majesté,
« Sire, le irès humble serviteur, « Signé : Louis-Charles. »
« Naples, le 23 février 1849. »
Cette lettre fut adressée directement au cardinal Àntontlli» avec prière de la transmettre au roi. Elle, était accompagnée de ce billet au premier ministre de Sa Sainteté :
Pièce 111.— « Éminence,
« Je viens de nouveau remercier Votre Eminence delanabilité avec laquelle elle m'a reçu, écouté et présenté au vicaire de Jésus- Christ. Qu'elle soit bien assurée que je n oublierai jamais tout ce qu'elle a eu la bonté de faire pour mou
«N'ayant pas cru devoir demander une audience au roi, a cause de l'étrangeté de ma position politique, je prends la liberté de vous adresser directement la lettre que j écris a Sa Majesté, et dont vous trouverez ci-joint la copie. J'espère que Votre Éminence aura l'obligeance de la lui faire remettre.
tt Je demande encore pardon à Votre Eminence de mon importunité. Je lui réitère les sentiments de respect qui lui sont dus, et qui, quel que soit mon sort, m'engageront toujours à me dire ,
« De Votre Éminence,
« Le très humble serviteur,
« Signé : Louis-Charles. »
* Naples, le 23 février 1849. »
VOYAGE A GAETB. *4V
Le 20 février, M. le haron de Richemont écrivait à H. le duc (THarcourt :
Pièce 112. — « Monsieur l'ambassadeur,
« Appelé auprès de Sa Sainteté Pie IX, pour me? affaires
Sarticulières, j eusse été charmé de faire nue visite au parent u gentilhomme illustre qui guida nos premiers pas dans la vie, et qui partagea une partie des infortunes qui anéantirent presque toute ma famille. Le caractère dont vous êtes revêtu m'a empêché de suivre l'élan de mon cœur ; et, ne croyant pas à la possibilité de séparer, en ce moment, l'homme public de l'homme privé, j'ai dû partir sans vous voir.
« Quel que soit le sort que la Providence me réserve, soyez convaincu, monsieur l'ambassadeur, que je n'oublierai jamais le nom que vous portez et qui me fut bien cher.
«Signé : L'ex-baron de Richemont. »
Le 21 y les voyageurs quittaient Gaête.
J'ai sous les yeux les originaux de toutes les pièces que je cite ; les lettres du prince ont toutes été copiées par M. le curé de Chauffry, adressées et expédiées par lui, en présence de M- Noyer, aux personnages qu'elles concernent. M. le curé et M. Noyer m'ont raconté et affirmé les détails du voyage, du séjour à Gaëte et des réceptions; je les écris pont ainsi dire sous leur dictée, et comme ils se rapportent complètement à ceux qui m'ont été communiqués par M. le baron de Richemont, qu'ils coïncident avec une série de fwts prouvés et notoires, je dois logiquement conclure et je conclus qu'ils sont vrais.
Voici, du reste, l'attestation de ces deux honorables témoins :
Pièce 113. — « A monsieur Suvigny.
« Oui, monsieur, le 18 février 1849, M. le baron de Richemont eut à Gaëte une première et longue entrevue avec Mgr le cardinal-ministre Antonelli; le 20, il en eut une seconde, après laquelle le cardinal a l'introduisit lui-même » près de Sa Sainteté. Une audience secrète eut lieu,
« Quand elle fut terminée, M. de Richemont pous présenta, M. le curé de Chauffry eX moi, au Saint-Père, qui nous félicita d'avoir accompagné à Gaëte le fils du roi martyr.
« J'affirme sur l'honneur que Sa Sainteté a « reçu et su recevoir, » en la personne de M. le baron de Richemont, le «fils de Louis XVI et l'a traité comme tel. »
« L'acte de naissance de <t Louis-Charles de France, fils de Lotus XVI et de Marie-Antoinette, roi et reine de France, avait été remis par le prince au major de Jongh, le 17, jour de notre arrivée à Gaète, et ne fut rendu qu'au moment du départ ; je Pai vn rendre.
« A qui a-t-il été communiqué? Le loyal et noble major d » Jongh était le général de confiance du roi de Naples, chargé du commandement de Gaëte et de la sûreté du Saint-Père.
« J'atteste ces faits ;
« Quiconque les contredit ment impudemment.
« Paris, le 10 juillet 1850.
« Signé : Noter, médecin, 8, rue Cassette.
« J'approuve le présent certificat comme étant conforme à la vente.
« Signé : Royanïuis, prêtre, curé de ChaufFry, par Rebais, Seine-et-Marne.
Le 15 mars 1849 la relation du voyage à Gaëte fut publiée par la Revue catholique. Elle contenait l'exacte vérité ; mais était-elle prudente, opportune, diplomatique? Non; car elle fut bientôt l'objet de dénégations, attribuées à un correspondant de Rome, insérées dans F Univers des 5, 14 et 15 mat. Ces dénégations, évidemment dictées par une malveillance calomniatrice, tendaient surtout à établir que M*, de Richemont avait été reçu comme simple particulier, et non comme fils de Louis XVI.
L'examen attentif des pièces et des faits montrera si cette prétention est raisonnable; et quelques considérations sur la position diplomatique du pape réduiront à leur juste valeur les dénégations que C Univers a imaginées, ou dont il s'est constitué l'écho.
Longtemps avant le mois d'octobre 1848, Pie IX connaissait l'histoire de M. le baron de Richemont, son origine, ses prétentions; il était touché de ses infortunes; c'est un vénérable prélat qui avoue lui-même l'en avoir entretenu. Ce prélat visite M. le baron de Richemont par permission, sinon par mission spéciale du Saint-Père. Il se charge d'une lettre du prince pour le souverain Pontife; il la lui remet; car M. de Richemont Ta vue entre ses mains lors de sa réception, et cette lettre, du 24 novembre, dit assez clairement ce qu'il est. ce qu'il veut.
Osera-t-on nier les paroles du prélat? Mais elles ont été, du moins en partie, prononcées devant MM. F.... et Boucher.
11 yen aurait assez déjà pour prouver qu'en recevant M. le baron de Richemont, Pie IX savait ne pas recevoir un simple Français.
Mais ce n'est pas tout : un passeport au nom de « Louis- Charles de France, l'acte de naissance du «fils de Louis XVI,» sont remis au major général qui, à la lecture de l'acte de naissance, change de contenance et de ton, court éveiller le