La restauration de la dentelle a Venise et l'école de Burano
Ce fut vers le milieu du XIXe siècle que l’industrie de la dentelle s’éteignit dans les trois centres italiens où elle avait été le plus florissante : Venise, Gênes et Milan.
La dentelle de Venise s’était conservée, quoique languissante, dans l’île de Burano, jusqu’en 1845. Vers 1872, elle tomba complètement. Dans l’île de Pellestrina, on n’aurait pas trouvé cent femmes qui fissent de la dentelle aux fuseaux, si l’on peut donner ce nom à un assemblage de fils mal croisés, sans dessin ni régularité; à Burano, il y avait tout juste une vieille femme, Cencia Scarpariola, connaissant encore le point de Burano.
A Pellestrina, le fabricant Jesurum choisit, en 1872, la dentellière la plus habile et l’installa à Venise, où, pendant deux à trois ans, il lui fit copier des dentelles modernes, françaises et belges, puis d’anciens modèles.
Quand son instruction fut parfaite, il ouvrit dans l’île une école d’apprentissage pour une vingtaine de femmes ; ces nouvelles dentellières, une fois au courant, retournèrent dans leurs villages et apprirent à leur tour le métier à leurs filles ou à leurs voisines : aujourd’hui on compte 5,000 dentellières dans la contrée et la vente de la dentelle y est prospère.
Tandis que M. Jesurum commençait à travailler à Pellestrina, M. Paolo Fambri, mû par une pensée généreuse, ouvrait des écoles de dentelle à Venise et à Chioggia. Il s’occupait lui-même du fonctionnement commercial de ces établissements, la direction technique de la fabrication étant confiée à M. Jesurum. Les produits de ces écoles ne tardèrent pas à devenir remarquables, et M. Fambri, désirant étendre son installation, fonda une société, la Mamifattura Vencziana di merletti, et créa à Murano une troisième école. Malheureusement, les écoles de Murano et de Venise déclinèrent au bout de peu de temps. M. Jesurum donna sa démission de directeur technique; M. Fambri emprunta de grosses sommes pour alimenter son entreprise, recueillit l’adhésion de plusieurs personnalités de la société vénitienne; mais ce fut peine perdue. L’œuvre tomba et la charitable initiative de M. Fambri coûta à ce dernier plus de 200,000 francs. La fabrication de la dentelle aux fuseaux a été reprise depuis par divers fabricants, à Chioggia et à Murano, et donne aujourd’hui d’excellents résultats.
A Burano, le relèvement de la dentelle se fit dans d’autres conditions et fut directement le fait de l’aristocratie (1). L’hiver rigoureux de 1872 avait gelé les lagunes de file. Comme la pêche était l’unique ressource des habitants, la misère fut extrême ; certaines familles faillirent mourir de faim. Des secours immédiats étaient indispensables pour sauver la population de Burano. M. Paolo Fambri organisa des concerts et des représentations au profit des habitants de
(1) Nous sommes redevable de la plupart des renseignements qui suivent à l’extrêyie obligeance de M. le comte Marcello, fds de la fondatric,e de l'école de Burano, et président actuel de cette école. M. Marcello a bien voulu nous expliquer, dans tous ses détails, le fonctionnement de l’œuvre qu’il dirige et nous mettre à même d’apprécier les résultats obtenus après trente années d’efforts ; grâce à lui, nous avons été admis à visiter l’établissement de Burano, où nos demandes de renseignements ont été accueillies avec la même bonne grâce par la direction. Nous prions M. Marcello et la direction de l’école d’agréer ici l’expression de notre vive gratitude.