‹ La résurrection des DieuxChapitre 10 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

A la grande joie des citoyens de la ville de Sienne, on avait retrouvé une statue de la déesse Vénus et on l'avait installée au milieu de la grand'place. au-dessus de la Fonte Gaia — « la joyeuse source ». Les gens accouraient en foule pour la contempler. Mais, à l'époque de la guerre avec Florence, dans une assemblée des gouverneurs, l'un d'eux se leva et dit : * Citoyens : Comme l'église chrétienne défend le culte des faux dieux, je conclus que notre armée essuie des défaites parce que nous avons dressé la statue de Vénus sur la place. Dieu est irrité contre nous ! Et c'est pour cela que je vous conseille de mettre cette statue en pièces, et d'aller enfouir ses débris dans la terre des Florentins, afin d'attirer sur eux le courroux divin. > Et c'est ainsi que firent les citoyens rie Sienne.

Œxtrait du journal de Lop.f.xzo Ghiberti.)

A côté de l'église canoniale d'Or-San-Michele, à Florence, se trouvaient les dépôts de marchandises de la corporation des teinturiers.

C'étaient de lourdes constructions, des hangars aux saillies irrégulières dont les soubassements s'appuyaient aux maisons voisines et dont les toits, recouverts de tuiles, étaient si rapprochés les uns des autres qu'à peine si une étroite bande de ciel apparaissait dans les interstices, et que. même le jour, il

faisait sombre dans la rue. A l'entrée des boutiques pendaient, sur des traverses, des échantillons de tissus de laine apportés des pays étrangers, et teints à Florence en lilas ou en bleu clair. Dans le canal, qui passait au milieu de la rue pavée de pierres plates, s'épanchaient en filets polychromes les liquides déversés par les cuves des teintureries. Au-dessus de la porte des principaux dépôts, ou « fondachi ». on voyait des écussons portant sur champ de vermeil un ballot de laine blanche surmonté d'un aigle : armoiries de la corporation des teinturiers qui faisaient partie de la grande compagnie de la Gallimala ».

Dans un de ces « fondachi » trouait le riche marchand florentin messer Cypriano Bonaccorsi, un des consuls d'art noble de la Gallimala, devant un bureau chargé de livres de comptes et d'épaisses liasses d'actes juridiques se rapportaut à son commerce.

Par une froide journée de mars, dans l'odeur humide qu'exhalaient les souterrains encombrés de marchandises, le vieillard grelottait et se pelotonnait frileusement dans une pelisse de petit-gris râpée, et trouée aux coudes. Derrière son oreille était passée une plume d'oie, et, d'un air négligent en apparence, mais très attentif au fond, de ses faibles yeux de myope auxquels rien n'échappait, il parcourait les feuillets de parchemin d'un énorme livre de comptes dont les pages étaient divisées en colonnes verticales et horizontales : à droite le « doit », à gauche « l'avoir ». Les marchandises étaient enregistrées d'une écriture ronde et régulière. Sur la première page s'étalait en grandes lettres l'inscription suivante : « Au nom de notre Seigneur Jésus-Christ et de la Sainte Vierge Marie, ce livre de comptes est com-

1 Le commerce des draps étrangers, dans la République Florentine, était entre les mains de vingt négociants (consuls), réunis sous le nom de « Compagnie de la Gallimala. y>

mencé eu l'an du Seigneur mil quatre cent quatrevingt-quatorze. »

Ayant récapitulé les dernières entrées, messer Gypriano se renversa d'un air fatigué sur le dossier de sa chaise, ferma les yeux et commença à méditer une lettre d'affaires qu'il devait envoyer au commis principal de la foire aux draps, à Montpellier.

Quelqu'un entra dans le magasin. Le vieillard ouvrit les yeux et aperçut son métayer, le villageois Grillo, auquel il louait la terre labourable et les vignes de sa villa de San-Gervasio dans la vallée de Mugnone.

Grillo salua ; il tenait un panier rempli d'œufs jaune foncé, bien arrangés dans de la paille, et, à sa ceiDture, étaient attachés, pattes en l'air, deux petits coqs vivants.

— Voilà, dit-il après un silence; j'ai apporté à votre Seigneurie, pour la fête de Pâques, des œufs et deux coqs.

Grillo clignait ses petits yeux verts avec une affabilité malicieuse qui dessinait, autour des orbites, des cercles de ces menues rides hàlées qu'on remarque, en général, chez les gens accoutumés à vivre au soleil et en plein air.

Bonaccorsi, après avoir remercié le vieux paysan et s'être informé de sa santé, l'interrogea sur l'état de ses affaires :

— Eh bien, les ouvriers de la métairie sont-ils prêts ? Crois-tu qu'on puisse finir avant le jour fixé?

Grillo soupira profondément et se mit à réfléchir, appuyé sur le bâton qu'il tenait dans la main.

— Tout est prêt, il y a aussi suffisamment d'ouvriers. Seulement, voici ce que j'ai à vous dire, messer : ne ferait-on pas mieux d'attendre ?

— Mais voyons, mon ami, c'est toi-même qui l'as dit, il n'y a plus de temps à perdre, — la même idée pourrait venir à un autre.

— Ça, c'est vrai, mais, tout de même; c'est effrayant.

C'est un grand péché : voici la semaine sainte, le Carême ; et notre affaire est mauvaise.

— Le péché, je le prends sur ma conscience. Ne crains rien, je ne te trahirai pas. Mais trouveronsnous quelque chose ?

— Comment donc! Il y a des indices sûrs. Nos grands-pères la connaissaient déjà, cette colline, derrière le moulin de la « Caverne-Noire ». Il n'y a pas longtemps — dit-on, — qu'on a sorti de l'argile, en creusant un puits, un diable tout entier.

— Qu'est-ce que tu me dis là? Quel diable ?

— Un vrai diable de cuivre, avec des cornes, des pieds de bouc, — des sabots ferrés : quoi ! Un drôle de museau, — on eût dit qu'il riait, qu'il sautait sur un pied, en faisant claquer ses doigts. 11 était tout couvert de vert-de-gris, tant il était vieux.

— Qu'en a-t-on fait ?

— On a fondu une cloche avec, pour la nouvelle chapelle du saint archange Michel.

Messer Cypriano se fâcha :

— Pourquoi ne m'as-tu pas prévenu, Grillo ?

— Vous étiez à Sienne pour vos affaires.

— Tu aurais pu m'écrire! J'aurais envoyé quelqu'un, je serais venu moi-même, j'aurais donné ce qu'on m'aurait demandé, je leur aurais coulé dix cloches. Imbéciles ! Fabriquer une cloche avec un faune dansant, qui est peut-être l'œuvre de l'ancien sculpteur hellénique Scopas !

— Mais, bien sûr qu'ils sont bêtes ! Seulement ne vous fâchez pas, messer Cypriano! Ils sont déjà assez punis : depuis que la nouvelle cloche est placée, voilà deux ans, les vers mangent les pommes et les cerises, dans les jardins, et la récolte d'olives est mauvaise. D'ailleurs, elle n'a pas une belle voix, cette cloche.

— Pourquoi cela ?

— Comment vous dire ?... Elle n'a pas le vrai son qui réjouit le cœur du chrétien. C'est quelque chose qui se balance en Pair sans aucun sens. C'est bien

simple ! Quelle cloche peut-on faire avec un diable ? Et cette main en marbre qu'on a trouvée, l'année passée, près de la colline du Meunier ? Nous a-t-elle assez porté malheur ? Que Dieu nous en préserve à l'avenir ! On a peur rien que d'y penser.

— Dis-moi, Grillo, comment tu l'as découverte ?

— C'était en automne, la veille de la Saint-Martin, à l'heure du souper. La ménagère avait à peine eu le temps de mettre un plat sur la table, que l'ouvrier Zaccheo se précipite dans la chambre.

« — Maître, maître ! balbutie Zaccheo, pâle et défait, et ses dents claquaient.

« — Que Dieu te protège, mon ami, qu'as-tu ?

« — Quelque chose d'extraordinaire se passe dans le champ : un cadavre sort de dessous un pot de terre. Si vous ne le croyez pas, allez voir vous-même ! »

« Nous prîmes des lanternes et allâmes au champ.

(( Il faisait sombre déjà. La lune apparaissait derrière le bois. Nous vîmes le pot de terre. Tout à coté, les mottes avaient été remuées, et on voyait là quelque chose de blanc. Je me baisse ; j'aperçois une main qui sort de la terre, toute blanche, avec de jolis doigts effilés, comme ceux des jeunes filles de la ville. Je plonge la lanterne dans le trou pour mieux voir ; la main bouge et m'appelle du doigt. Alors je n'y tiens plus, je crie, les jambes me manquent. Et monna Bonda, notre mère-grand, qui est magicienne et sagefemme (et encore verte pour son âge), nous dit : ce De quoi avez-vous peur, imbéciles, est-ce que vous ne voyez pas que cette main n*est ni morte, ni vivante, mais qu'elle est en pierre ? » Elle la saisit, la tira, l'arracha de terre comme une carotte. Un peu audessus de la maiu, le bras était cassé. — « Mère-grand, m'écriai-je, mère-grand, oh! ne la touche pas! Enterrons-la vite, car qui sait, elle pourrait nous amener du malheur... » — « Non, dit-elle, ce n'est pas ça, il faut d'abord la porter à l'église, au prêtre, pour qu'il récite un exorcisme. » La vieille m'a trompé.

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