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LA RESURRECTION DES DIECX

Elle n'a pas porté la main au prêtre, mais elle l'a cachée dans un coin derrière le poêle, là où elle tient des tas de vieilleries, telles que des chiffons, des pommades, des herbes et toute sorte d'affaires. Je la grondai, afin qu'elle me rendît la main, mais monna Bonda s'entêta. Et, depuis lors, la grand'mère guérit miraculeusement les maladies. Quelqu'un avait-il mal aux dents ? elle lui touchait la joue avec cette main d'idole, et l'enflure disparaissait. Elle vous ôtait la fièvre, les maux d'estomac, etfépilepsie. Si une vache se tourmentait et avait de la peine à vêler, mèregrand lui frottait le ventre avec cette main, et voilà la vache qui mugissait! On regardait et l'on voyait le veau qui se roulait dans la paille !

« Le bruit de ces merveilles se répandit dans les environs. La vieille amassa beaucoup d'argent, tout ce temps. Mais l'affaire finit mal. Le prêtre, le père Faustin, ne me laissait pas de repos; si j'allais à l'église, il me faisait des reproches publics dans son sermon. Il m'appelait : « fils de perdition, valet du diable, » il me menaçait de se plaindre à l'évêque, de me priver de la Sainte-Cène. Et les gamins me couraient après, en me montrant du doigt et criant : « Voilà Grillo, Grillo, le sorcier, sa grand' mère est une sorcière, ils ont tous les deux vendu leur âme au diable ! » Vraiment, je ne dormais pas tranquille la nuit ; je rêvais tout le temps de la main de marbre, tantôt elle me caressait, tantôt elle m'étouffait ou me tourmentait de mille manières.

« Eh ! pensai-je, la plaisanterie est mauvaise. » Je me levai un jour avant l'aurore, et pendant que mèregrand était aux champs (il faut cueillir les herbes pendant qu'elles sont encore couvertes de rosée), je brisai la serrure de son coffre, pris la main et vous l'apportai. Le marchand de vieilleries Lotto m'en avait offer t dix sols et je n'en ai reçu que huit de vous ; il est vrai que, pour votre Seigneurie, ce n'est pas seulement deux sols que nous donnerions; nous lui sacri-

fierions notre vie. Que Dieu vous envoie toute sorte de prospérités, à vous et à Madonna Angélica, à vos enfants et petits-enfants !

— Oui, à en juger par ce que tu me racontes, Grillo, ii y aurait moyen de trouver quelque chose dans la Colline du Meunier, dit messer Gypriano, pensif.

— Nous trouverons sûrement quelque chose, reprit Grillo, mais voilà ! si le père Faustin l'apprend, il me fera des misères et empêchera les fouilles. Il soulèvera le peuple et nous ne pourrons terminer l'ouvrage. Mais Dieu est miséricordieux; seulement, ne m'abandonnez pas, mon bienfaiteur, dites un mot pour moi au juge de paix !

— Ah ! au sujet de ce morceau de terre que le meunier veut t'enlever?

— C'est ça, messer, le meunier aime à s'approprier le bien d'autrui. J'ai fait présent d'un veau au juge, mais le meunier lui a amené une génisse. Pendant l'affaire, elle a mis bas. Il est plus rusé que moi, la canaille î Aussi ai-je peur que le juge ne lui donne raison, puisque la génisse a fait un veau. Protégezmoi, mon père! C'est uniquement afin de plaire à votre Seigneurie que je ferai tout mon possible pour trouver quelque chose dans la Colline du Meunier ; pour personne d'autre je n'aurais consenti à me mettre ce péché sur la conscience.

— Sois tranquille, Grillo ! le juge est mon ami, et je ferai des démarches en ta faveur. Et maintenant va-t-en ! On te fera manger et boire à la cuisine. Et cette nuit même, nous partirons ensemble pour Saint- Gervais.

Le paysan se retira avec force saluts ; et messer Gypriano s'enferma clans son petit cabinet de travail, à côté de la boutique, où personne que lui n'avait accès...

Comme dans un musée, les murs étaient garnis de statuettes de marbre et de bronze. Sur des planches recouvertes de drap, les vieilles monnaies et les médailles faisaient un effet superbe. Il y avait là des

caisses pleines de fragments de statues. Par ses nombreux comptoirs de commerce, le marchand faisait venir des antiquités de partout où il était possible d'en trouver : d'Athènes, de Smyrne, dHalicarnasse, de Chypre, de Leucosie, de Rhodes, du fond de l'Egypte et de l'Asie-Mineure.

Après avoir examiné ses trésors, le consul de la Gallimala se plongea de nouveau dans de graves réflexions touchant les droits d'entrée établis sur la laine, et, après avoir bien médité cette question, se mit à écrire une lettre à son fondé de pouvoirs à Montpellier.

Au fond du dépôt, où les marchandises s'entassaient jusqu'au plafond, et qui était éclairé par une lampe brûlant devant l'image de la Madone, trois jeunes gens s'entretenaient : Dofïo, Antonio, et Giovanni. Dofïo, le commis de messer Bonaccorsi, avait les cheveux roux, le nez camard, le caractère gai et débonnaire ; il inscrivait dans un livre la quantité de drap mesurée. Antonio de Vinci, un jeune homme à l'air déjà vieux, aux yeux ternes comme ceux d'un poisson, avec des mèches de cheveux noirs, hérissés et rares, aunait adroitement l'étoffe avec une « canna », mesure de longueur florentine. Giovanni Beltraffio, étudiant en peinture, qui venait de Milan, avait environ dix-neuf ans. Très timide, avec de grands yeux gris innocents et tristes et un visage exprimant l'indécision, il était assis sur un ballot, les jambes croisées.

— Voilà où nous en sommes, disait Antonio à voix basse, d'un ton menaçant : on déterre les dieux païens !

— Laine brune écossaise : treute-deux aunes, six empans, huit pouces, — ajouta-t-il en s'adressant à Dofïo, qui inscrivait dans le livre décomptes. Puis, la pièce mesurée et pliée, Antonio la jeta avec colère,

mais adroitement, juste à sa place, et, levant l'index d'un air prophétique, pour imiter le frère Girolamo Savonarole, s'écria :

— Gladius Del super terram cito et relociter! Saint Jean eut une vision à Pathmos : un auge saisit le dragon, l'antique serpent, qui est le diable, le chargea de fers pour mille ans et le précipita dans un abîme. Puis il ferma et scella l'abîme, afin que le démon ne pût séduire les peuples avant que les mille ans ne fussent révolus, ilujourd'hui, Satan est délivré de sa prison. Les mille ans sont écoulés, les dieux, les précurseurs et les serviteurs de l'Antéchrist sortent de terre, rompant le sceau de l'Ange, pour séduire les peuples. Malheur aux êtres vivants sur terre et dans la mer!... Laiue jaune unie de Brabant : dix-sept aunes, quatre empans, neuf pouces.

— Vous croyez donc, Antonio, que tous ces indices présagent?... prononça Giovanni, craintivement, mais avec une vive curiosité.

— Oui, oui, pas autre chose. Veillez ! Le moment est proche ! Et maintenant on ne déterre pas seulement les anciens dieux, on en fait aussi de nouveaux sur le modèle des anciens. Les sculpteurs et les peintres servent Moloch, c'est-à-dire le diable. De l'église de Dieu on a fait le temple de Satan. Sous forme de saints et de martyrs, les tableaux représentent les faux dieux auxquels on rend un culte; à la place de Jean-Baptiste : Bacchus ; au lieu de la Sainte Vierge : Vénus, la fornicatrice. On devrait brûler de pareils tableaux et jeter leurs cendres au vent !

Les yeux ternes du commis fanatique s'animèrent d'un feu sombre. Giovanni, n'osant pas le contredire, se taisait, fronçant, dans un stérile effort, ses fins sourcils d'enfant.

— Antonio, — reprit-il enfin, — j'ai entendu dire que votre cousin Léonard de Vinci recevait des élèves dans son atelier. Depuis longtemps, j'ai le désir...

— Si tu veux, — interrompit Antonio d'un air

sombre, — si tu veux perdre ton âme, Giovanni, va trouver Léonard!

— Comment ? Pourquoi ?

— Bien qu'il soit mon cousin et qu'il ait vingt ans de plus que moi, je t'avertis, car l'Ecriture Sainte dit : « Après la première et la deuxième admonestation, détourne-toi de l'hérétique ! » Ce Léonard est un hérétique et un athée. Son esprit est troublé par un orgueil satanique. Il s'imagine pénétrer les mystères de la nature à l'aide des mathématiques et de la magie noire.

Et, levant, les yeux vers le ciel, il cita les paroles prononcées par Savonarole dans son dernier sermon :

— « La sagesse de notre siècle, est une folie pour le Seigneur. On connaît ces savants : tous iront dans la demeure de Satan ! Tutti icinno a casa del diarolo. »

— Avez-vous entendu dire, Antonio, — continua Giovanni encore plus timidement — que messer Léonard se trouvait maintenant à Florence? Il arrive de Milan.

— Pourquoi faire?

— Le duc l'a envoyé s'informer si l'on peut acheter les tableaux ayant autrefois appartenu à feu Laurent le Magnifique.

— Eh bien, qu'il soit ici ï cela m'est bien indifférent ! — interrompit Antonio, lui tournant le dos et recommençant avec un nouveau zèle, à mesurer une pièce de drap vert.

L'heure des vêpres sonna aux églises. Doffo s'étira joyeusement et ferma le livre ; la journée de travail était finie. On fermait les magasins.

Giovanni sortit. Entre les toits mouillés apparaissait le ciel gris, avec une nuance rosée à peine perceptible. Une fine pluie tombait dans l'air calme.

Soudain, d'une fenêtre ouverte sur la ruelle voisine, arrivèrent les notes d'une chanson :

0 vaghe montanine pastorelle !...

LA DIABLESSE BLANCHE l l

La voix était jeune et sonore. Giovanni comprit, au bruit régulier qui accompagnait la voix, que c'était une tisseuse qui chantait, assise à son métier.

Il ne se lassait pas d'écouter : il se rappela alors que le printemps était venu, et sentit son cœur battre, sans raison, de tendresse et de mélancolie.

Longtemps Giovanni demeura immobile, les yeux levés vers la fenêtre vide; dans ses oreilles résonnait le refrain printanier. pareil aux sons lointains d'un chalumeau :

0 vaghe monlanine pastorelle.

Puis il soupira doucement, entra dans la maison du consul de la Gallimala, et, par le roide escalier à la rampe vermoulue et branlante, arriva dans une grande chambre qui servait de bibliothèque, et où se tenait Giorgio Merula, le chroniqueur de la cour du duc de Milan, penché sur sa table à écrire.

Merula était venu à Florence, sur l'ordre de son maître, pour acheter les œuvres précieuses de la bibliothèque de Laurent de Médicis. Selon son habitude, il était descendu dans la maison de son ami, messer Cypriano Bonaccorsi, comme lui, grand amateur d'antiquités. L'historien érudit avait fait, par hasard, la connaissance de Giovanni Beltraffio. dans une auberge, sur le chemin de Milan ; et, sous prétexte que lui, Merula, avait besoin d'un bon copiste et que Giovanni possédait une belle écriture très lisible, il l'avait amené avec lui dans la maison de Cypriano.

Au moment où Giovanni entrait dans la chambre, Merula examinait attentivement un manuscrit aux

pages froissées, qui ressemblait à un psautier ou à un missel.

— Bonsoir, petit moine ! — plaisanta le vieillard ; il appelait Giovanni « petit moine » à cause de sa modestie. — Je m'ennuyais de toi. Je pensais : où reste-t-il si longtemps? T'es-tu amouraché de quelque jeune fille? elles sont gentilles à Florence. Aimer n'est pas un péché ! Et moi non plus, je ne perds pas mon temps ; je suis sur que tu n'as jamais vu de toute ta vie une chose aussi amusante que celle-ci. Veux-tu que je te la montre? Ou plutôt non, tu serais capable d'aller bavarder. Je l'ai achetée chez un Juif, un marchand de vieilleries, presque pour rien ; je l'ai trouvée parmi un tas d'objets sans valeur, allons! je te la ferai voir quand même, à toi seul î

11 lui fit signe du doigt, mystérieusement :

— Viens ici, plus près de la lumière!

Et il lui montra une feuille couverte des caractères anguleux et étroits, particuliers aux manuscrits ecclésiastiques. C'étaient des acathistes, des prières, des psaumes, avec d'immenses notes pour le chant, maladroitement dessinées.

Puis il reprit le livre, l'ouvrit à un autre endroit, l'approcha de la lumière, presque au niveau des yeux, et Giovanni remarqua que, là où Merula avait gratté les caractères, d'autres lettres apparaissaient, formant des lignes presque invisibles, vestiges décolorés d'une écriture ancienne. C'étaient comme des dépressions dans le parchemin, non point des lettres, mais des fantômes de lettres depuis longtemps disparues, pâles et délicates.

— Eh bien ! Tu vois, tu vois! répéta solennellement Merula. Elles sont bien là, mon cher enfant. Je te l'ai dit, petit moine, c'est une plaisante affaire !

— Qu'est-ce que cela? D'où cela vient-il? demanda Giovanni.

— Je ne le sais pas encore moi-même. Il me semble que ce sont les fragments d'une anthologie ancienne.

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Peut-être y a-t-il là de nouveaux trésors de la muse hellénique, encore inconnus au monde ! Et dire que, sans moi, ils n'auraient jamais vu le jour !

Et Merula lui expliqua qu'un moine, un copiste, au moyen âge, désireux d'utiliser ce précieux parchemin, avait gratté les antiques lettres païennes pour en écrire d'autres à la place.

Les rayons du soleil, traversant le voile de pluie, sans parvenir à le déchirer, remplissaient la chambre d'un reflet rosé et mourant, et dans ce reflet, les empreintes profondes, les ombres des anciennes lettres ressortaient plus distinctement.

— Vois-tu, vois-tu, les morts se lèvent du tombeau! répéta Merula ravi de joie. Je crois que c'est un hymne aux Olympiens. Vois donc, on peut lire les premières lignes ! — Et il lui traduisit du grec :

Gloire au Bacchus aimable, somptueusement couronné de Gloire à toi, Phébus, l'archer divin et terrible, [pampre. Dieu puissant, meurtrier des fils de Niobé:.

— Et voici un hymne à Vénus, à celle qui te fait si peur, petit moine ! Seulement il est plus difficile à déchiffrer :

Gloire à toi, mère Aphrodite, aux pieds d'or, Joie des dieux et des hommes...

Le vers s'arrêtait là, recouvert par le texte ecclésiastique.

Le reflet doré s'était éteint, et il commençait à faire sombre dans la chambre. Merula, prenant un flacon de cristal, se versa du vin, en but et en offrit à son interlocuteur.

— Eh bien ! petit moine, bois à ma santé ! Giovanni refusa.

— Allons ! je boirai donc pour toi. Pourquoi es tu si triste, aujourd'hui, petit moine? On dirait qu'on a

voulu te jeter à l'eau. Ou bien est-ce encore ce papelard d'Antonio qui t'a efïrayé avec ses prophéties? Ne t'en inquiète pas, Giovanni ; voyons ! Avoue que tu as eu une conversation avec Antonio !

— Oui ; nous avons discuté ensemble.

— De quoi ?

— De l'Antéchrist et de messer Léonard de Vinci.

— Ah ! voilà ! Tu ne fais que rêver de Léonard. Il t'a donc ensorcelé? Écoute, enfant, rejette toutes ces bêtises loin de toi! Reste avec moi comme secrétaire ; je ferai de toi quelqu'un ; je t'apprendrai le latin, tu deviendras jurisconsulte, orateur ou poète de la cour. Tu auras des richesses, de la gloire. Qu'est-ce donc que la peinture ? Le philosophe Sénèque l'appelait déjà : « un métier indigne d'un homme libre ». Regarde les peintres — ce sont tous des gens ignorants, grossiers...

— J'ai entendu dire, répliqua Giovanni, que messer Léonard est un grand érudit.

— Érudit ? Si seulement c'était vrai î 11 ne sait même pas lire le latin! Quant au grec, inutile d'en parler ! En voilà un érudit ! Les poules mêmes lui en remontreraient !

— On dit, continua Beltraffiosans se laisser abattre, qu'il a inventé des machines merveilleuses, et que ses observations sur la nature...

— Des machines, des observations! mais on ne va pas loin avec cela, mon ami ! Appliquer de petites roues ingénieuses à telle ou telle machine, regarder les oiseaux voler dans le ciel et les plantes pousser dans les champs, ce n'est pas de la science, c'est une amusette, un jeu d'enfant !

Le vieillard se tut. Sa figure devint plus sévère. Prenant son interlocuteur par le bras, il lui dit, avec une gravité calme :

— Écoute, Giovanni, et souviens-toi de mes paroles ! Nos maîtres, ce sont les anciens, les Grecs et les Romains. Ils ont fait tout ce qu'il est possible aux

hommes d'accomplir sur terre. Il ne nous reste qu'à les suivre et à les imiter. Car il est dit : « L'élève ne peut pas être supérieur à son maître. »

Il but le vin, regarda Giovanni dans les yeux avec uu air de ruse joyeuse, et, tout à coup, ses petites rides se détendirent en un large sourire.

— Ah ! jeunesse, jeunesse ! Je te regarde, petit moine, et je t'envie. Tu ne bois pas de vin, tu crains les femmes. Tu es un silencieux, un humble. Mais, au dedans de toi, tu es un démon !

— La nuit tombe, messer Giorgio. Ne faut-il pas allumer le feu ?

— Attends encore un peu ! J'aime à bavarder au crépuscule, à me rappeler ma jeunesse.

Sa langue s'épaississait, il prononçait des paroles sans suite.

Il se faisait sombre dans la chambre. Giovanni distinguait à peine le visage de Merula.

La pluie devenait plus forte, et Ton entendait les gouttelettes drues tomber lourdement du toit dans une flaque.

— Écoute, dit Merula : c'étaient des géants, les anciens. Les souverains du monde !... Oui, des géants ! Mais maintenant on a honte de le dire ! Prenons notre duc de Milan, par exemple, Ludovic le More ! Évidemment, je suis à ses gages, j'écris son histoire à la manière de Tite-Live; je compare à Pompée et à César ce lièvre poltron, ce parvenu. Mais dans mon âme, Giovanni, dans mon âme...

Selon son habitude de vieux courtisan, il jeta un coup d'oeil méfiant vers la porte, pour voir si personne n'écoutait, et, se penchant vers le jeune homme, lui murmura à l'oreille :

— L'amour de la liberté ne s'est jamais éteint et ne s'éteindra jamais dans le cœur du vieux Merula. Seulement, ne répète cela à personne ! Les temps actuels sont mauvais. Il n'y en a jamais eu de pires. Et cela vous donne des nausées de voir les petites gens d'au-

jourd'hui. Ils osent lever le nez en l'air et se comparer aux anciens ! Écoute plutôt ce qu'un de mes amis m'écrit de Grèce. Il y a quelque temps des lavandières, appartenant à un couvent de l'île de Chio, blanchissaient leur linge à l'aurore, au bord de la mer; elles découvrirent sur la grève un dieu authentique, un triton avec une queue de poisson et des nageoires, tout couvert d'écaillés. Et les stupides femmes eurent peur. Elles crurent que c'était le diable et prirent la fuite. Puis elles s'aperçurent qu'il était vieux, faible, malade probablement, puisqu'il gisait face contre terre sur le sable. Il avait froid sans doute et chauffait son dos vert au soleil. Sa tète était grise, et ses yeux vagues comme ceux des nourrissons. Alors les lavandières reprirent courage, elles l'entourèrent, les lâches, en récitant des prières chrétiennes, puis elles le frappèrent de leurs battoirs au nom de la Sainte Trinité. Et elles le tuèrent comme un chien, à coups de battoirs, le dieu antique, le dernier des puissants dieux de l'Océan, le petit-fils de Poséidon, peut-être !

Le vieillard se tut, baissa tristement la tête, et, sur ses joues, roulèrent deux larmes d'ivrogne, tant il éprouvait de pitié pour le prodige marin tué par les lavandières chrétiennes.

Un domestique apporta de la lumière et ferma les volets. Les visions païennes s'enfuirent.

On appela Merula et Giovanni pour le souper. Mais Merula était si alourdi par le vin qu'on dut le porter au lit.

Beltraffio ne put s'endormir de longtemps, cette nuit-là. Tout en prêtant l'oreille au ronflement paisible de messer Giorgio, il songeait à celui dont la pensée le préoccupait si vivement depuis quelque temps, à Léonard de Vinci.

Giovanni était venu de Milan à Florence, sur l'ordre de son oncle Oswald Ingrim, le verrier, afin d'acheter des couleurs.

Oswald Ingrim, originaire de Gratz, était maîtreverrier — magister a vitriatis. — Il travaillait aux fenêtres de la sacristie septentrionale de la cathédrale de Milan.

Giovanni était orphelin. Fils illégitime du frère d'Oswald, le marbrier Reinhold Ingrim, il avait reçu le nom de Beltraffio de sa mère, native de Lombardie. Selon les paroles de l'oncle, c'était une femme débauchée, qui avait entraîné le père de Giovanni à la ruine.

Il grandit, solitaire et toujours craintif, dans la maison de cet oncle maussade. Son âme était obscurcie par les discours perpétuels d'Oswald Ingrim, qui parlait sans cesse des forces impures, des démons, des sorcières et des enchanteurs. L'enfant éprouvait une terreur toute particulière quand on lui racontait la légende que les gens du Nord, établis dans l'Italie païenne, avaient imaginée ; celle du démon à la tête de femme, de la Mère aux cils et aux sourcils blancs, de la Diablesse Blanche.

Giovanni était encore tout petit que, lorsqu'il pleurait la nuit dans son lit, l'oncle Ingrim le menaçait déjà de la Diablesse Blanche ; l'enfant se calmait immédiatement et cachait sa tête sous l'oreiller ; mais, malgré son effroi, il éprouvait une sorte de curiosité, le désir de voir une fois de tout près cette Diablesse Blanche.

Oswald avait mis son neveu en apprentissage chez fra Benedetto, un moine enlumineur.

C'était un vieillard simple et débonnaire. Il enseignait à ses élèves qu'avant de se mettre à peindre,

il fallait d'abord invoquer l'aide du Dieu Tout-Puissant, de Celle qui intercède pour les pécheurs, de la Vierge Marie, de saint Luc l'Évangéliste, le premier peintre chrétien, et de tous les saints du paradis. Il leur donnait des leçous détaillées, interminables.

Malgré toutes ses finesses, fra Benedetto restait un artiste aussi naïf qu'un enfant. Il se préparait au travail par des jeûnes et des veilles. Puis, avant de commencer, il tombait à genoux pour demander à Dieu les forces et l'entendement nécessaires. Chaque fois qu'il peignait la mise en croix, son visage se couvrait de larmes.

Giovanni aimait le moine et l'avait considéré, jadis, comme le plus grand des maîtres. Mais l'élève se troublait depuis quelque temps, surtout lorsque fra Benedetto, après avoir expliqué la seule règle d'anatomie qu'il connût, — à savoir : que la longueur du corps de l'homme était égale à huit longueurs et deux tiers du visage, — ajoutait d'un ton dédaigneux : « Quant à ce qui se rapporte au corps de la femme, laissons-le de côté, car il n'y a pas de proportions en lui ! » Il était aussi fermement convaincu de cette vérité que de celle qui lui faisait affirmer que les poissons, et, en général, tous les animaux privés d'intelligence, sont de couleur foncée dans le haut et claire dans le bas ; ou encore, que l'homme a une côte de moins que la femme, puisque Dieu a pris une des côtes d'Adam pour créer Eve.

Depuis longtemps, des doutes avaient pénétré dans le cœur de Giovanni; c'était un nouvel esprit batailleur qui s'emparait de lui, le « démon de la sagesse mondaine », selon l'expression du moine. Lorsque l'élève de fra Benedetto avait eu l'occasion de voir quelques dessins de Léonard de Vinci, peu de temps avant son départ pour Florence, ces doutes avaient envahi son âme avec une telle violence qu'il lui était devenu impossible d'y résister plus longtemps.

Cette même nuit, couché à côté de messer Giorgio,

qui ronflait tranquillement, il retournait ces pensées pour la millième fois en son esprit : mais, plus il les approfondissait, plus elles s'embrouillaient.

Alors il résolut de recourir au secours céleste, et fixant son regard plein d'espoir sur un point vague, dans l'obscurité impénétrable de la nuit, il se mit à prier ainsi :

« Mon Dieu, aide-moi, ne m'abandonne pas! Si messer Léonard est vraiment un athée, et s'il y a, dans sa science, du péché et de la séduction, fais que je ne pense plus à lui et que j'oublie ses dessins ! Préserve-moi de la tentation, car je ne veux pas pécher devant Toi ! Mais, s'il est possible de Te plaire et de glorifier Ton nom par cet art si noble de la peinture, s'il est possible de savoir tout ce que fra Benedetto ne sait pas et ce que j'ai tant envie d'apprendre : l'anatomie, la perspective et les magnifiques lois de la lumière et des ombres, alors, ô mon Dieu ! donne-moi une volonté ferme, éclaire mon âme afin que je ne doute plus ; fais que messer Léonard me prenne dans son atelier et que fra Benedetto — il est si bon ! — me pardonne, et quil comprenne que je ne suis coupable en rien devant Toi! »

Après cette prière, Giovanni éprouva une joie véritable et s'endormit. Le lendemain matin, messer Giorgio l'éveilla et lui proposa de venir à San-Gervasio assister aux fouilles qu'on allait entreprendre sur la colline du Moulin. Giovanni accepta, car il apprit que Léonard de Vinci serait aussi de la partie.

Il ne pleuvait plus. Le vent du Nord avait dispersé les nuages. Dans le ciel sans lune, les étoiles scintillaient comme des lampes brillant devant les saintes images et que le vent aurait agitées.

Les torches de résine fumaient et pétillaient, avec des jets d'étincelles.

Ils traversèrent la rue di Sapienza, en passant devant Saint-Marc à la tour dentelée. A la porte San- Gallo, les gardes les injurièrent et les querellèrent longtemps, ne comprenant pas de quoi il était question, car ils étaient à moitié endormis, et ce ne fut que grâce à un fort pourboire qu'ils consentirent à laisser sortir de la ville les voyageurs.

Le chemin suivait la vallée resserrée et profonde du torrent de Mugnone. Après avoir traversé plusieurs misérables villages aux rues étroites, comme celles de Florence, aux maisons élevées, bâties en pierre grossièrement taillée et pareilles à des forteresses, les voyageurs pénétrèrent dans le bois d'oliviers qui appartenait aux paysans de San-Gervasio ; ils arrivèrent bientôt au croisement de deux routes, et s'approchèrent de la colline du Moulin en longeant la vigne de messer Cypriano.

Des ouvriers munis de pelles et de pioches, les attendaient là. Grillo indiqua l'endroit où, selon lui, on devait creuser, et messer Cypriano ordonna de commencer le travail.

Le heurt des pelles retentit sur le sol. On sentait l'odeur de la terre remuée.

Une chauve-souris frôla de son aile la joue de Giovanni. Il frissonna.

— N'aie pas peur, petit moine, n'aie pas peur lui dit Merula d'un ton encourageant, en lui frappant sur l'épaule. Nous ne trouverons aucun diable. Grâce à Dieu, nous avons assisté à d'autres fouilles que celles-ci ! Par exemple, à Rome, sous le pape Innocent VIII, les terrassiers lombards, en creusant la Via Appia, près du tombeau de Cecilia Metella, ont trouvé, dans un antique sarcophage romain qui portait l'inscription : « Julia, fille de Claudie ». le corps, enduit de cire, d'une jeune fille de quinze ans, qui paraissait dormir. Le rouge de la vie n'avait pas

quitté ses joues. Ou aurait dit qu'elle respirait. Uue foule immense entourait le tombeau. On venait des pays étrangers pour la contempler, car Julia était si belle que, même si on avait pu décrire sa beauté, ceux qui ne l'avaient pas vue n'auraient pas pu croire ce qu'on en racontait. Le pape fut effrayé en apprenant que le peuple adorait une païenne morte, et ordonna de l'enterrer de nuit, secrètement, aux portes du Pincio. Voilà, mon enfant, voilà des fouilles !

Merula regarda avec mépris le trou qui , rapidement, devenait plus profond.

Tout à coup, la bêche d'un des ouvriers tinta. Tous se penchèrent.

— Des os, dit le jardinier Strocco. Le cimetière arrivait jusqu'ici autrefois.

Un aboiement triste et prolongé se faisait entendre à San-Gervasio.

— Ils ont souillé des tombeaux ! pensa Giovanni ! Il faut que je les quitte. Je ne veux pas prendre part à leur péché.

Tout à coup, un gémissement désespéré monta du fond du trou où se trouvait Grillo :

— Oh ! oh ! retenez-moi, je tombe, j'enfonce !

On ne put d'abord rien distinguer clans l'obscurité, car la lanterne de Grillo s'était éteinte. On l'entendait seulement se débattre, respirer difficilement, et gémir.

On apporta d'autres lanternes et l'on aperçut une voûte à demi cachée par la terre, semblable à celles qui recouvrent les caveaux souterrains, et qui s'était effondrée sous le poids du corps de Grillo.

Deux ouvriers, jeunes et robustes, se glissèrent avec précaution dans le trou, afin de secourir le métayer.

Enfin, on entendit ce dernier pousser un cri joyeux :

— Une idole î une idole ! Messer Cypriano, une idole merveilleuse !

— Eh bien ! eh bien ! à quoi bon crier ainsi ! marmotta d'un ton soupçonneux Strocco ; c'est peut-être un squelette d'âne!

— Non, non ; seulement la main est brisée. Mais les pieds, le tronc, la poitrine, tout est intact ! dit Grillo, suffoquant de joie.

Giovanni, à demi couché sur le sol, regardait, entre les dos courbés des ouvriers, dans la profondeur de la cavité d'où sortait une odeur d'humidité froide et sépulcrale.

Lorsque la voûte fut presque démolie, messer Cypriano dit :

— Ecartez-vous ! Laissez-nous voir î

Et Giovanni aperçut au fond du trou, entre les murs de brique, un corps blanc et nu : il gisait comme un cadavre dans un tombeau. Il ne semblait pas mort, mais rose, vivant et chaud, sous la lumière tremblante des torches.

— Vénus ! murmura pieusement messer Giorgio. La Vénus de Praxitèle ! Eh bien ! je vous félicite, messer Cypriano. Si on vous avait donné le duché de Milan et Gènes, par-dessus le marché, vous ne pourriez pas vous considérer comme plus heureux !

La déesse montait lentement, portée dans les bras des ouvriers.

Avec le même sourire calme qu'elle avait sur les lèvres, jadis, alors qu'elle surgissait de l'écume des flots, elle sortait aujourd'hui des ténèbres souterraines du tombeau plusieurs fois séculaire.

Merula l'accueillit par ces vers :

Gloire à toi, Mère Aphrodite, aux pieds d'or, Joie des dieux et des hommes.

Les étoiles s'étaient toutes éteintes, sauf celle de Vénus, qui brillait comme un diamant dans la lueur de l'aurore. Et la déesse semblait soulever sa tête et se hausser hors du tombeau pour aller à sa rencontre.

Giovanni regarda son visage, éclairé par le jour naissant, et, pâle de terreur, murmura :

— La Diablesse Blanche !

Il s'élança et voulut fuir. Mais la curiosité vainquit la crainte. Et, même si on lui eût dit alors qu'il commettait un péché mortel, pour lequel il serait condamné à la perdition éternelle, il se serait senti incapable de détacher ses regards du beau corps, nu et harmonieux, de la déesse.

Même à l'époque où Aphrodite était la souveraine du monde, personne ne l'avait jamais contemplée avec une ardeur de piété aussi frémissante.

La cloche sonnait à la petite église du village de San-Gervasio. Tous se regardèrent involontairement et restèrent étonnés. La voix de cette cloche qui retentissait dans la paix du matin était semblable à un cri furieux et plaintif.

— Jésus ! aie pitié de nous ! s'écria Grillo en se prenant la tète dans ses mains ; c'est notre prêtre, le père Faustin ! Voyez la foule qui vocifère là-bas sur le chemin ! Ils nous ont aperçus, ils gesticulent ! Ils vont accourir ici î Et moi, je suis perdu, misérable que je suis !

Des hommes, à cheval, gravissaient en effet la colline du Moulin. Mais c'étaient des gens invités à venir assister aux fouilles, et qui arrivaient en retard, car ils s'étaient égarés et n'avaient pu, longtemps, retrouver leur chemin.

Beltraffio regarda les nouveaux venus, et, bien qu'il fut perdu dans la contemplation de la déesse, il remarqua le visage de l'un des arrivants. Il fut frappé par l'expression d'attention froide et calme et de curiosité pénétrante avec laquelle l'inconnu se mit à examiner la Vénus. Elle contrastait avec le

trouble et l'émotion de Giovanni lui-même. Tandis que ses yeux demeuraient rivés à la statue, il sentait, derrière lui, la présence de cet homme dont le visage était marqué d'un caractère tout particulier.

— Voici à quoi je pense, dit messer Cypriano après quelques minutes de réflexion : la villa est à deux pas, les portes sont solides ; elles résisteront à n'importe quelle attaque ! et la Vénus y sera en sûreté !

— C'est vrai! s*exclama joyeusement Grillo. Eh bien ! frères, soulevez-la vivement î

Il s'occupait de la sécurité de l'idole avec une tendresse de père.

On transporta heureusement la statue à travers la Caverne -Noire.

Les ouvriers avaient à peine franchi le seuil de la maison qu'apparut, au sommet de la colline du Moulin, la silhouette menaçante du père Faustin, qui levait les bras au ciel.

Le rez-de-chaussée de la maison était inhabité. Une vaste salle, aux voûtes et aux murs blanchis à la chaux, servait d'entrepôt pour les instruments aratoires. Dans un coin se dressait une meule de paille.

On posa avec précaution la déesse sur cette paille, qui lui constitua une couche humble et rustique.

A peine la petite troupe avait-elle eu le temps d'entrer, qu'on entendit de grands coups frappés à la porte, avec accompagnement de cris et d'iuvectives.

— Ouvrez, ouvrez! criait le père Faustin. Je vous en conjure, au nom du Dieu vivant, ouvrez et rendeznous l'idole que vous avez déterrée dans l'ancien cimetière !

Le consul de la Gallimala résolut de recourir à une ruse de guerre et déclara, d'une voix ferme et calme :

— Prenez garde ! J'ai envoyé un exprès à Florence, chez le commandant de la garde. Dans deux heures d'ici, vous verrez arriver un détachement de cavalerie. Personne [ne pénétrera impunément dans ma maison par la violence.

— Enfoncez les portes! clama le prêtre. Ne craignez rien, Dieu est avec nous ! Brisez les battants !

Et, arrachant la hache des mains d'un vieillard myope, au visage triste et doux, qui se trouvait près de lui, il commença à démolir la porte, à grands coups.

Mais la foule ne suivit pas son exemple. Beaucoup de gens pensaient déjà à s'enfuir sans qu'on s'en aperçut, car ils craignaient, plus que tout au monde, les gardes de la ville, dont on les avait menaces.

— C'est vrai que chacun est maître de sa propre terre ! disaient les uns.

— La garde va venir ! murmuraient les autres. Pendant ce temps, Giovanni ne se lassait pas de contempler la Vénus sauvée.

Un rayon de soleil matinal pénétrait par la fenêtre. Le corps de marbre, qui n'avait pas encore été complètement nettoyé, brillait comme s'il avait éprouve une volupté à s'imprégner de lumière et de chaleur, après ce long séjour dans la froide obscurité de la terre.

De nouveau, Giovanni regarda l'étranger.

Celui-ci s'était agenouillé devant la Vénus ; il avait sorti de sa poche un compas, un goniomètre, un arc de cuivre, et, avec une expression de curiosité calme et obstinée, dans ses yeux clairs et froids et sur ses lèvres fines, s'était mis à mesurer les différentes parties de ce corps magnifique, inclinant la tête de telle sorte que sa longue barbe blonde frôlait le marbre.

— Que fait-il? Qui est-ce? se demandait Giovanni, dont l'étonnement allait croissant et devenait presque de l'effroi, tandis qu'il suivait du regard les doigts qui glissaient avec une vivacité impudente sur les membres de la déesse, sondant tous les secrets de sa beauté, tâtant et examinant des convexités du marbre invisibles à l'œil.

Aux portes de la maison, la foule des villageois diminuait de plus en plus.

— Restez! restez ! coquins qui trahissez le Christ ! Vous avez peur des gardes de la ville et vous ne crai-

gnez pas la puissance de l'Antéchrist! criait le prêtre en gesticulant. Toute sa colère se tournait maintenant contre ses paroissiens.

— Ah ! c'est ainsi ! Vous avez abandonné votre pasteur ! Mais savez-vous, fils de Satan, que, si je ne priais pour vous nuit et jour, si je ne me frappais la poitrine, si je ne prodiguais les sanglots et les jeûnes, depuis longtemps votre village maudit aurait disparu de la surface du monde ! Tout est fini î Je m'en irai en secouant la poussière de mes souliers. Que cette terre soit maudite! Anathème soit sur le pain, l'eau, les troupeaux, sur vos enfants et vos petits-enfants ! Je ne suis plus votre père ni votre pasteur ! Je vous renie ! Malédiction !

Dans le calme profond de la villa où la déesse gisait sur sa couche de paille dorée, Merula s'approcha de l'inconnu qui mesurait la statue :

— Vous cherchez les divines proportions ? demanda l'érudit avec un sourire plein de condescendance. Pour vous, sans doute, la beauté découle des seules mathématiques ?

L'autre le regarda sans mot dire, comme s'il n'eût pas entendu la question, et s'absorba de nouveau dans son travail.

Les pointes du compas se repliaient et s'étendaient en dessinant des figures géométriques. D'un mouvement calme et ferme, l'inconnu appliqua le goniomètre sur les lèvres adorables d'Aphrodite, dont le sourire remplissait d'effroi le cœur de Giovanni. Il compta les degrés, et les inscrivit dans son carnet.

— Messer, murmura Giovanni à l'oreille du vieillard, écoutez, messer Giorgio, comment s'appelle cet homme ?

— Ah ! tu es là, petit moine — dit Merula, en se retournant, je t'avais oublié ! Mais, c'est ton favori ! Comment ! tu ne l'as pas encore reconnu ? C'est messer Léonard de Vinci !

Et Merula présenta Giovanni au peintre.

Ils retournèrent à Florence.

Léonard avait mis son cheval au pas. Bel traffio allait à pied, à ses côtés. Ils étaient seuls.

Eotre les souches noires et humides des oliviers, l'herbe, d'un vert d'émeraude, brillait, parsemée d'iris bleus, immobiles sur leurs tiges sveltes.

Dans la campagne régnait ce calme qu'on ne rencontre qu'à l'aube du jour, quand le printemps commence.

— Est-il possible que ce soit lui? pensait Giovanni en examinant Léonard. Il trouvait de l'intérêt à chaque détail de sa personne.

Le maître avait alors quarante ans environ. Lorsqu'il se taisait pour se plonger dans ses réflexions, ses petits yeux vifs, d'un bleu pâle, devenaient froids et pénétrants, sous les sourcils froncés, d'un roux doré. Mais, pendant qu'il parlait, ils prenaient une expression de bonté profonde. Sa longue barbe blonde et ses cheveux blonds aussi, épais et bouclés, lui donnaient un air majestueux. Le visage était d'une beauté fine, presque féminine, et la voix, malgré la haute stature et la constitution puissante de l'homme, était même singulièrement élevée et très agréable, mais elle n'avait rien de mâle. Il avait la main belle et délicate, et Giovanni pensa qu'elle devait renfermer une grande force, d'après la manière dont Léonard dirigeait son cheval. Les doigts étaient longs et effilés comme ceux d'une femme.

Ils arrivèrent aux murailles de la ville. Les coupoles de la cathédrale et les tours du Palazzo Vecchio apparaissaient à travers un voile de brunie légère.

— Maintenant ou jamais, pensa Beltraffio, il faut me décider et lui dire que je veux entrer dans son atelier !

A ce moment, Léonard, arrêtant son cheval, suivait des yeux, sans perdre un seul détail de ses mouvements, le vol d'un jeune gerfaut, qui planait en battant des ailes. L'artiste ouvrit le carnet de notes qu'il portait fixé à sa ceinture, et se mit à y inscrire des observations, sur le vol de l'oiseau, probablement.

Beltraffio remarqua qu'il tenait son crayon de la main gauche et non de la droite ; il pensa : « Il est gaucher », et se souvint des bruits étranges qui couraient sur son compte ; on disait que Léonard écrivait d'une écriture bizarre, retournée, lisible dans un miroir seulement, et qui allait non pas de gauche à droite, comme l'écriture ordinaire, mais de droite à gauche comme celle des Orientaux. On en concluait que c'était pour mieux cacher à tout le monde les pensées criminelles et hérétiques qu'il exprimait dans ses œuvres, au sujet de Dieu et de la nature.

— Maintenant ou jamais, se dit de nouveau Giovanni, et il se souvint tout à coup des paroles sévères d'Antonio de Vinci :

« Va chez lui, si tu veux perdre ton àme : c'es un hérétique et un athée ! »

Il sentit son cœur se serrer. Une angoisse l'étreignait.

Us avaient passé les portes et entraient dans la ville de Florence.

Beltraffîo se rendit à la cathédrale où, ce matin-là, le sermon devait être prononcé par le frère Savonarole.

Les derniers accords de l'orgue mouraient sous les voûtes sonores de Maria Del Fiore. De la foule émanaient un bourdonnement tranquille et une chaleur étouffante, qui remplissaient l'église.

Les hommes, les femmes, et les enfants étaient séparés les uns des autres par des rideaux. Sous l'élancement des arcs gothiques régnait une obscurité mystérieuse, comme celle d'une épaisse forêt. Et en bas, les rayons du soleil, qui s'égrenaient au travers des vitraux étincelants et sombres, tombaient çà et là en reflets irisés sur les ondes vivantes de la foule et sur la masse grise des piliers de pierre. Dans ces demiteintes jaillissaient les feu*x des chandeliers à trois branches, allumés sur l'autel.

La messe était terminée. Le peuple attendait le prédicateur. Tous les regards étaient fixés sur la haute chaire de bois avec son escalier en colimaçon, fixé à l'une des colonnes de la nef au milieu de la cathédrale.

Giovanni, debout dans la foule, écoutait la conversation à voix basse de ses voisins, qui attendaient l'orateur avec impatience.

Tout à coup l'océan des têtes s'agita avec un bruissement prolongé ; un murmure courut dans l'église,

— Il vient, il vient, il vient !

Giovanni vit alors s'élever lentement, par l'escalier de la chaire, un homme portant la robe noire et blanche des dominicains. Une corde lui tenait lieu de ceinture ; son visage était émacié et jaune comme de la cire, avec des lèvres charnues, un nez crochu, un front bas. D'un geste las, il laissa tomber sur le rebord de la chaire sa main gauche, tandis qu'il élevait la droite tenant un crucifix.

Sans rien dire, il parcourut l'auditoire d'un lent regard de ses yeux ardents.

Il se fit un silence tel que chacun pouvait entendre les battements de son propre cœur.

Les yeux immobiles du moine prenaient une expression de plus en plus véhémente. Ils brillaient comme des charbons enflammés. Le prédicateur se taisait toujours , et l'attente devenait insupportable.

Il semblait qu'an instant encore et la foule, incapable de résister davantage, jetterait une clameur d'effroi. Mais le calme ne devenait que plus absolu, plus terrible.

Tout à coup, dans ce silence de mort, montèrent des accents déchirants et surhumains : c'était la voix de Savonarole.

— Ecce ego adduco aquas super terrain ! — Voici que je fais couler l'eau sur la terre !

Un souffle d'horreur, qui faisait se hérisser les cheveux sur les tètes, parcourut la foule.

Giovanni pâlit ; il lui sembla que le sol tremblait sous lui, que les voûtes de la cathédrale allaient chanceler sur leur base et s'effondrer. Un gros maîtrechaudronnier, qui se tenait debout près de lui, tremblait comme une feuille et claquait des dents ; un peu en arrière, un homme élancé, à la figure pâle, se fit tout petit, rentra la tête entre ses épaules, comme s'il eût reçu un coup ; son visage se rida et il ferma les yeux.

Une sorte de délire avait tout à coup saisi ces milliers de gens et les emportait, comme l'ouragan entraine les feuilles sèches dans son tourbillon.

Giovanni écoutait, comprenant à peine. Des paroles détachées volaient jusqu'à lui.

— « Regardez, regardez, les cieux sont déjà noirs. Le soleil est écarlate, comme du sang figé ! Fuyez ! Il y aura une pluie de feu et de soufre, il y aura une grêle de pierres et de roches incandescentes. Fuge, o Sion, quœ habitas apud filiam Babylonis /...

« O î Italie, les châtiments vont venir après les châtiments ! Le châtiment de la guerre après la famine ! le châtiment de la peste après la guerre ! Le châtiment ici et là, partout le châtiment !

« Vous n'aurez pas assez de vivants pour enterrer vos morts ! Il y en aura tant dans les maisons que les fossoyeurs iront par les rues, en criant : « Où y a-t-il des morts? » et on les empilera dans des charrettes

LA DIABLESSE BLANCHE 3i

débordantes, et on en fera des montagnes entières que l'on brûlera î...

« 0 Florence ! 0 Rome ! 0 Italie ! Le temps des chants et des fêtes est passé! Vous êtes malades, l'heure de la mort approche ! Mon Dieu, tu m'es témoin que j'ai voulu soutenir ces ruines, de ma parole! Mais je ne puis continuer plus longtemps, je n'ai plus de forces ! Je ne veux plus parler de ces choses, je ne sais plus que dire ! 11 ne me reste plus qu'à pleurer, à fondre en larmes ! Pitié, pitié, Seigneur ! 0, mon pauvre peuple, ô Florence ! »

Il avait ouvert les bras tout grands, et laissé tomber ses dernières paroles en un chuchotement à peine perceptible. Elles flottèrent au-dessus de la multitude et s'éteignirent comme le bruissement du vent dans les feuilles, comme un soupir trahissant la pitié infinie que le prophète éprouvait pour son peuple.

Et, pressant ses lèvres blêmies sur le crucifix, Savonarole, épuisé, tomba à genoux et éclata en sanglots.

Le sermon était fini. Avec une lenteur grave, les sons de l'orgue s'élevaient, larges et profonds, solennels et menaçants, comme le grondement nocturne de l'Océan.

Dans la foule des femmes, une plainte aiguë et poignante se fit entendre :

— Misericordia !

Et, en réponse, monta le gémissement des hommes : c'étaient des milliers de voix qui jetaient vers Dieu un cri de détresse et de repentance.

— Misericordia ! Misericordia !

Autour de Giovanni, tout le monde pleurait et se lamentait. Il commença, lui aussi, à sangloter. Il se souvint de sa présomption, de son désir de quitter fra Benedetto et de se vouer à la science dangereuse, impie, peut-être, de Léonard ; il se rappela cette nuit terrible qu'il avait passée sur la colline du Moulin, la Vénus ressuscitée, son ravissement coupable devant la beauté de la Diablesse Blanche. Il tendit les bras

vers le ciel et sa voix implorait, désespérée, comme celle des gens qui l'entouraient :

— Pardonne-moi Seigneur ! J'ai péché devant Toi ! Pardon ! Fais-moi grâce !

Au même instant, relevant sa figure inondée de larmes, il vit, non loin de lui, la silhouette élancée et harmonieuse de Léonard de Vinci. Le peintre était debout, lepaule appuyée contre une colonne ; dans sa main droite il tenait son inséparable carnet de notes ; de la gauche, il dessinait, jetant parfois les yeux sur la chaire, probablement dans l'espoir de voir encore une fois la tête du prédicateur.

Etranger à tous, seul au milieu de la foule secouée d'épouvante, Léonard conservait un calme parfait. Sur sa bouche fine, dans ses yeux clairs et froids, il n'y avait rien d'autre qu'une expression de curiosité. Les larmes séchèrent dans les yeux de Giovanni, la prière se glaça sur ses lèvres.

En sortant de l'église, il s'approcha de Léonard et lui demanda la permission de regarder le croquis que l'artiste venait de prendre. Ce n'était pas le visage de Savonarole, mais une tète horrible de vieux démon en habit de moine, qui ressemblait à Savonarole et portait comme lui, sur ses traits, la marque des pénitences qu'il s'infligeait à lui-même, sans réussir à vaincre son orgueil et sa concupiscence. La mâchoire inférieure était proéminente, des rides sillonnaient les joues et le cou décharné, noir comme celui d'une momie ; les sourcils retroussés se hérissaient, et le regard, qui n'avait rien d'humain, plein d'une prière obstinée, presque méchante, était dirigé vers le ciel. Tout ce qu'il y avait de sombre, d'épouvantable, et d'insensé dans le visage de Savonarole était reproduit dans ce dessin, sans colère, sans pitié, avec une lucidité d'observation impassible.

Et Giovanni se souvint des paroles qu'il avait entendu prononcer par Léonard, alors qu'ils revenaient ensemble à Florence :

« L'ingegno ciel pittore vuol essere a similitudine dette specchio. — L'âme du peintre doit être semblable à un miroir, qui reflète tous les objets, tous les mouvements et toutes les couleurs, en gardant lui-même sa clarté et son immobilité. »

L'élève de Fra Benedetto leva les yeux sur Léonard et sentit que, même si son salut éternel à lui, Giovanni, en dépendait, même s'il avait la conviction que Léonard fût vraiment le suppôt de l'Antéchrist, il lui était impossible, désormais, de quitter le Vinci ; une force irrésistible le poussait vers cet homme : il fallait qu'il le suivît jusqu'au bout.

Deux jours après, Grillo arriva à Florence et accourut, porteur d'une mauvaise nouvelle, à la maison de messer Cypriano Bonaccorsi, qui était justement occupé par un surcroît imprévu d'affaires commerciales, et qui, pour cette raison, n'avait pas eu le temps de faire transporter la Vénus en ville. Grillo raconta comment le curé de la paroisse, le père Faustin, quittant San-Gervasio, s'était rendu au village voisin de San Maurizio; ,là, il avait terrifié la population en la menaçant des peines éternelles, et il avait réuni, pendant la nuit, une bande de paysans. Ils avaient assiégé la villa de Bonaccorsi, enfoncé les portes, roué de coups le jardinier Strocco, et garrotté les hommes préposés à la garde de Vénus. Puis, Faustin avait lu, devant la déesse, une ancienne prière : Oratio super effigies msaque in loco antiquo reperta, dans laquelle le prêtre officiant demandait à Dieu de purifier des traces du paganisme les objets retirés de la terre, et de les transformer, pour le |plus grand bien des âmes chrétiennes et la gloire de la Trinité consubstantielle : le Père, le Fils, et le Saint-Esprit. Ensuite, on avait mis en pièces la statue de marbre, et, avec les débris

jetés au feu et calciués, ou avait fait de la chaux dont on s'était servi pour blanchir le mur, nouvellement construit, du cimetière.

En écoutant le récit du vieux Grillo, qui pleurait presque, tant le sort de l'idole lui inspirait de pitié, Giovanni se sentit l'âme pleine d'audace. Le même jour, il alla chez Léonard et demanda au peintre de le recevoir dans son atelier en qualité d'élève.

Léonard y consentit.

Peu de temps après, la nouvelle arriva à Florence que Charles VIII, le roi très chrétien de France, s'était mis à la tête d'une nombreuse armée pour venir conquérir Naples et la Sicile, et peut-être Rome et Florence.

Les citoyens étaient dans l'épouvante, car ils voyaient les prophéties du frère Girolamo Savonarole s'accomplir. L'heure du châtiment s'approchait, et le glaive de Dieu allait s'abaisser sur l'Italie.

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