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X2 LA RESURRECTION DES DIEUX

mais tranquille, domptée, apaisée ; elle semblait plongée dans un lourd sommeil et glissait lentement entre ses rives.

Ce contraste paraissait au peintre plein d'un sens prophétique : il faisait des comparaisons et ne pouvait décider ce qui était le plus beau : de la création due; à l'intelligence et à la volonté d'un homme, sa propre création, — le canal de Martesana, — ou bien de sa sœur — la sauvage et turbulente rivière de l'Adda. Les deux courants étaient également chers à son cœur ; il les comprenait tous deux.

Au pied de la terrasse qui dominait les jardins se déroulait un panorama magnifique : la plaine verte de la Lombardie avec Bergame, Trévise, Crémone et Brescia. En été, le parfum du foin flottait sur les immenses prairies. Dans les champs fertiles, le seigle et le froment montaient rejoindre les branches des arbres fruitiers, de telle sorte que les épis se mariaient aux poires, aux pommes, aux cerises et aux prunes, et toute la plaine avait l'air d'un grand jardin.

Au nord, du côté de Corne, les montagnes assombrissaient l'horizon ; au-dessus d'elles s'élevaient en demicercle les premiers contreforts des Alpes, et encore plus haut, dans les nuages, brillaient les sommets neigeux d'un rose doré.

Entre la plaine heureuse de la Lombardie, dou| chaque coin de terre était cultivé, et les immenses étendues des Alpes désertes et sauvages, Léonard sentait le même contraste, plein d'harmonie, qu'entre la douce Martesana et l'impétueuse et bruyante Adda.

Il y avait encore à ce moment deux autres hôtes à la villa, c'étaient fra Luca Pacioli et l'alchimiste Sacrobosco, dont la maison, à Milan, avait été détruite par les Français. Léonard se tenait à l'écart, préférant

i solitude. Mais, en revanche, il se lia bientôt avec 3 fils de Melzi, Francesco, qui n'était encore qu'un ietit garçon.

Timide et pudique comme une fillette, l'enfant évita longtemps. Mais, une fois, étant allé dans la hambre du peintre sur Tordre de son père, Franesco avait aperçu les verres multicolores avec lesuels Léonard étudiait les lois des couleurs supplémentaires. Le peintre lui avait permis de les toucher tde regarder au travers. Le jeu plut à l'enfant. Les bjets familiers prenaient un air fantastique, tantôt îaussade, tantôt joyeux, hostile ou caressant, suivant u'il regardait au travers d'un verre jaune, bleu, rouge, iolet, ou vert.

Une autre invention de Léonard le charma aussi : i chambre obscure. Lorsque Limage apparaissait ur une feuille de papier blanc, elle avait l'air ivante ; on pouvait voir distinctement les roues du aoulin tourner, un vol de choucas planer au-dessus e l'église, le petit àne gris du scieur de bois Peppo 'avancer, chargé de fagots, sur la route boueuse, et les ommets des peupliers s'incliner sous le vent. Franesco n'y tenait plus, et dans son ravissement, frap- >ait ses deux mains l'une contre l'autre.

L'enfant montrait peu de zèle pour ses leçons, à 'école du village, tenue par un vieil abbé de l'église oisiue. Il ànonnait avec dégoût la grammaire latine, tsa figure s'allongeait en voyant le livre d'arithméique, vert et tout taché d encre. La science de Léonard tait bien différente : elle paraissait à Francesco ussi curieuse qu'un conte. Les instruments de mécalique, d'optique, d'acoustique, d'hydraulique exeraient une violente attraction sur lui, c'étaient comme les jouets animés et fantastiques. Il ne se fatiguait >as d'entendre du matin au soir les récits de Léonard, ^e peintre était réservé avec les grandes personnes, :ar il savait que chaque mot imprudent pouvait lui ittirer des sarcasmes ou des soupçons. Mais, quand

Francesco était auprès de lui, il lui parlait avec sim plicité et confiance.

A cette époque, il écrivait son « Traité des Étoiles Trattato sulle Stelle.

Pendant les nuits de mars, alors que l'air encon froid était traversé par le premier souffle du pria temps, debout avec Francesco sur le toit de la villa il examinait le cours des étoiles, dessinait les tache; de la lune, afin de pouvoir les comparer plus tard e de savoir si elles ne changeaient pas de forme. Et i expliquait à l'enfant les lois du mouvement des astres.

Quand les arbres commencèrent à bourgeonner Léonard et Francesco passèrent des journées entières dans le jardin de la villa ou dans les bois voisins, i examiner la vie renaissante des plantes. Parfois 1( peintre copiait quelque arbre ou quelque fleur, s'efforçant de saisir, comme pour un portrait, la ressemblance vivante, particulière au modèle, et qui ne se répète plus nulle part ailleurs.

Il expliquait à Francesco tous les genres et toutes les espèces de fleurs, leur vie, leur développement.

Un jour arriva à la villa le poète Giotto Prestinari. qui demeurait à Bergame, près de Yaprio. Léonard l'avait offensé en ne louant pas suffisamment ses vers, et, au souper, le poète entama une discussion poui démontrer que la poésie l'emportait sur la peinture. Le peintre se taisait. Mais l'acharnement de Giotto le fit sourire, et il commença à lui répondre en plaisantant.

— La peinture, dit entre autres choses Léonard, esl supérieure à la poésie, déjà, parce qu'elle exprime l'acte divin lui-même et non pas seulement les inventions humaines dont se contentent les poètes, ceux de

ios jours, du moins. Us ne représentent pas, mais e bornent à décrire, en s'empruntant mutuellement out ce qu'ils possèdeut; ils fout commerce des denées d'autrui; ils ne peuvent composer qu'en ramasant les débris inutiles des diverses sciences; on >eut les comparer à des marchands d'objets volés... Fra Luca, Melzi et Galeotto répliquèrent. Léonard 'entraîna peu à peu jusqu'à ce qu'il conclût, très séieusement, en disant :

— L'œil donne à l'homme une connaissance de la lature plus parfaite que l'oreille. Ce que l'on voit est >lus digne de confiance que ce que l'on entend. Voilà •ourquoi la peinture — la poésie muette — est plus irès de la science exacte que la poésie, — la peinture veugle. La description verbale n'est qu'une suite ['images détachées qui se succèdent, tandis que, dans in tableau, toutes les images, toutes les couleurs ipparaissent d'emblée, s'unissent comme les accords tifïérents dans une harmonie, ce qui donne la possidlité (et il en est de même dans la musique) de proluire un plus haut degré de cette harmonie que dans a poésie. Vous enlevez le charme suprême d'une hose si elle n'atteint pas le maximum d'harmonie. )emandez à un amoureux ce qu'il préfère : un porrait de sa bien aimée ou la description que pourrait q faire le meilleur poète î

Cet argument amena un sourire involontaire sur outes les lèvres.

— Je veux vous raconter ce qui m'est arrivé, coninua Léonard. Un jeune Florentin s'était enchanté à el point d'une tête de femme, représentée dans un de les tableaux, qu'il acheta cette toile, avec l'intention e faire disparaître tous les indices qui démontraient ue j'avais voulu reproduire un sujet religieux. Il vait décidé cela, afin de pouvoir baiser sans crainte ette image adorée. Mais sa conscience l'emporta ur son amour. Il fit enlever le tableau de sa maison, >arce qu'il ne pouvait arrivera se calmer autrement.

Eh bien! vous, les poètes, tâchez, en décrivant V beauté d'une femme, d'exciter une pareille intensih de passion ! Oui, messieurs, je ne parle pas de moi même, — je sais tout ce qui me manque, — mais ji parle d'un peintre qui aurait atteint la perfection cU1 son art; quand c'est le cas, l'artiste témoigne d'um telle puissance de contemplation que ce n'est plus ud homme. Désire-t-il rester spectateur d'une beauté divine qui se présente à ses yeux ou bien de quelque monstruosité assez ridicule et abominable pour arracher des larmes? Il domine tous les sentiments qui pourraient l'agiter, il est comme Dieu lui-même.

Dans les derniers jours du mois de mars des nouvelles de plus en plus alarmantes parvinrent à la villa Melzi. Les troupes de Louis XII, sous le commandement du sire de la Trémouille, avaient traversé les Alpes. Le More, soupçonnant la trahison de ses soldats, s'abstenait d'eugager la bataille et, accablé de pressentiments superstitieux, il devenait « plus poltron qu'un lièvre ».

Sans songer ni au roi de France, ni au duc, Léonard et Francesco erraient à travers les collines, les vallées et les bosquets environnants. Parfois, ils remontaient le courant de la rivière jusque dans les montagnes couvertes de forêts. C'était là que Léonard amenait des ouvriers pour pratiquer des fouilles, dans l'espoir de découvrir des coquillages antédiluviens, des animaux ou des plantes fossiles.

C'est à la villa Vaprio que Léonard termina le tableau qu'il avait commencé à Florence depuis plusieurs années déjà.

La Mère Divine, assise au milieu des rochers, dans une caverne, de son bras droit serre contre elle Jean- Baptiste enfant; de son bras gauche elle protège le Fils comme pour unir les deux principes, l'homme et le Dieu, dans un même amour. Jean, les bras pieu-

ement croisés, fléchit le genou devant Jésus qui le •énit d'un signe.

Quand on regarde l'enfant Jésus, tout nu, assis par me, une de ses jambes potelées repliée sous l'autre, mdis qu'il s'appuie sur sa petite main délicate, aux oigts écartés, on comprend qu'il ne sait pas encore îarcher, qu'il ne peut que se traîner. Mais sur ses raits il y a déjà cette sagesse parfaite qui est, en rême temps, la simplicité de l'enfant. Un ange ageouillé soutient le petit Jésus d'une main, et, de autre, désignant Jean-Baptiste, tourne vers les speciteurs son visage qui exprime, en un sourire tendre t singulier, comme un pressentiment douloureux, e soleil rayonne à travers le brouillard humide, auessus des montagnes bleues, dentelées, et semblables des stalagmites d'un aspect étrange, supra-terrestre, es rochers, qu'on dirait rongés par l'onde salée, appellent le fond desséché d'un océan. Et, dans la iverne, à travers l'ombre profonde, comme souslarine, l'œil distingue à peine la source souterraine, ! feuilles rondes et palmées des plantes aquatiques, s corolles fragiles des pâles iris. Il semble qu'on itende les gouttes lentes tomber delà voûte inclinée

noire des rochers de dolomite, en filtrant à travers s racines des plantes grimpantes, des prêles et des copodes.

Seule, la physionomie de la Madone, moitié ifant, moitié femme, resplendit dans les ténèbres »mme un albâtre fin illuminé par une flamme intéeure. Pour la première fois, au cœur même de la iture, la Reine céleste apparaît aux hommes comme

mystère suprême, dans les ténèbres de la caverne uterraine qui est peut-être l'asile de l'antique dieu in ou celui des nymphes : c'est la Mère de l'Hommeeu, surgissant du sein de la Terre, notre Mère à tous. C'était l'œuvre d'un grand artiste et d'un grand sant tout ensemble. La combinaison de la lumière et de •mbre, l'anatomie du corps humain, la structure de

la terre, les lois de la vie végétative et de la mécanique, les plis des étoffes, les boucles de cheveux qui s'enroulent comme les volutes des tourbillons, de sorte que l'angle de réflexion est égal à l'angle d'incidence, — tout ce que le savant explorait avec une sévérité opiniâtre, expérimentait et mesurait avec une précision impartiale, disséquait comme un cadavre inanimé, — toutes ces choses, l'artiste les avait fondues en une unité divine, les avait pénétrées d'un charme vivant, en avait fait une musique muette, un hymne énigmatique à la Vierge, Mère du Christ. Ave( un même amour et une même science, il avait représenté les veines délicates sur les pétales de l'iris, el la petite fossette dans le coude potelé de l'enfant, le plissement séculaire des roches de dolomite, la vibra tion de l'eau profonde dans la source souterraine, et 1< frisson de douleur dans le sourire de l'ange.

Il connaissait tout et il aimait tout, parce que 1< grand amour est fils de la grande science.

Quelques jours plus tard, les habitants de Vaprii furent alarmés par la nouvelle que les troupes fran çaises approchaient

Le roi de France, Louis XII, pour se venger d l'émeute et de la trahison, abandonnait Milan au pil lage des troupes mercenaires.

Tous ceux qui pouvaient se sauvaient dans les mon tagnes, traînant, le long des routes, des charrettes rem plies de meubles et d'ustensiles, que suivaient de enfants et des femmes tout en larmes. La nuit, de fenêtres de la villa, on voyait dans le ciel, au-dessu de la vallée, les reflets pourpres de l'incendie.

On attendait de jour en jour la bataille qui se pré parait, et qui devait décider du sort de la Lombardie

Un jour, fra Luca Pacioli, qui arrivait de Milan, q rapporta les dernières nouvelles.

Le matin du 10 avril, Ludovic, étant sorti de Noare, avait fait ranger ses troupes en face de l'eûnemi ; îais les mercenaires suisses, qui étaient sa force prinipale, corrompus par le maréchal Trivulce, avaient îfusé d'engager le combat. Le duc, les larmes aux eux, les avait suppliés de ne pas le perdre, leur jurant e leur donner, en cas de victoire, une partie de ses iens. Ils étaient restés inflexibles. Le More s'était ichésous une robe de moine, et avait voulu s'enfuir dus ce déguisement. Mais un Suisse de Lucerne, ommé Shattenhalb l'avait dénoncé et livré aux Franlis.

Louis XII ordonna alors de conduire le prisonnier 1 France. Celui qui, selon l'expression des poètes mrtisans, dirigeait, « le premier après Dieu, la roue 3 la Fortune et le gouvernail de l'univers » fut emiené dans une cage grillée, comme une bête féroce rise au piège. On racontait que le duc avait demandé ses geôliers, comme une grâce particulière, la perission d'emporter avec lui la Divine Comédie afin étudier, per studiarel

Le séjour à la villa devenait chaque jour plus danireux. Les Français ravageaient la Lomellina, les nsquenets — Seprio, les Vénitiens — la région de artesana. Des bandes de brigands erraient dans les tvirons de Vaprio.

Messer Girolamo, avec Francesco et la tante Bonna, I préparèrent à partir pour Chiavenna.

C'était la dernière nuit que Léonard passait à la villa elzi. Comme d'habitude, il nota dans son journal ut ce qu'il avait vu et entendu d'intéressant dans la urnée.

« Quand un oiseau, écrivit-il cette nuit-là, a une ;tite queue et des ailes larges, il les agite fortement, t se tournant de façon que le vent souffle juste sous s ailes, et ainsi il est soulevé. C'est ce que j'ai

observé dans le vol d'un jeune vautour, au-dessus de Vaprio, à gauche de la route de Bergame, le matir du 14 avril 1500. »

Et tout de suite après, sur la même page : « Le More a perdu son royaume, ses richesses, sa liberté, et aucune de ses entreprises n'a réussi. ) Pas un mot de plus, comme si la chute de la grande maison des Sforza, et le péril que courait l'homme avec lequel il avait passé seize années de sa vie, eussen été pour lui d'une importance moins immédiate, d m intérêt moius significatif, que le vol solitaire d'ui oiseau de proie.

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