LA RÉSURRECTION DES DIEL'X
Des fêtes magnifiques furent données, les premier; jours de novembre, en l'honneur de la princesse qu venait de naître. Louis XII, après avoir fait prête serment de fidélité aux Milanais, et après avoi nommé le maréchal Trivulce son lieutenant en Lom bardie, retourna en France.
A la cathédrale, on célébra une messe d'action di grâces au Saint Esprit. Dans la ville, l'ordre paraissai rétabli ; mais le peuple haïssait Trivulce à cause di sa cruauté et de sa perfidie. Les partisans de Ludovi» excitaient les habitants, en répandant des placard: injurieux contre les Français. Ceux qui, peu de temp: auparavant, l'avaient poursuivi dans son exil, di moqueries et d'invectives, parlaient maintenant de lu comme du meilleur des souverains.
A la fin du mois de janvier, la foule, ameutée au: portes du Tessin, détruisit le comptoir des receveur: de la douane française. Le même jour, à la villa Lar dirago, près de Pavie, un soldat voulut attenter ; l'honneur d'une jeune paysanne lombarde. Elle s< défendit et, avec un balai, frappa au visage son agrès seur qui la menaça d'une hache. Alors le père de li jeune fille, entendant ses cris, accourut, et, après un» courte lutte, le soldat tua le vieillard. Les spectateurs ayant pris fait et cause pour la jeune fille, assommèren le soldat. Ce fut le signal des plus grands désordres Les Français attaquèrent les Lombards, massacrèrea une multitude de gens, et saccagèrent le bourg. Cett» nouvelle fut à Milan l'étincelle qui met le feu au: poudres. Le peuple envahit les places, les rues, le marchés, aux cris furieux de :
— A bas le roi ! A bas le lieutenant ! Mort aux Fraii çais ! Vive le More !
Trivulce avait trop peu d'hommes pour se défendr
mtre la population d'une ville de trois cent mille nés. Il fit placer des canons sur la tour qui servait 3 clocher provisoire à la cathédrale, ordonna de diriîr les bouches du côté de la foule, et enjoignit de ire feu au premier commandement. Cependant il >ulut d'abord tenter un dernier essai de conciliaon, et sortit au-devant des assaillants. Mais il faillit re massacré par la populace, qui le pourchassa squ'à l'Hôtel de Ville, où il aurait péri si un détaîement de mercenaires suisses, le capitaine Cournge eu tête, n'était sorti de la forteresse pour le dévrer.
Les émeutiers commencèrent alors à tuer, à piller, torturer tous les Français qui tombaient entre leurs ains, ainsi que les citoyens milanais soupçonnés être partisans des étrangers.
Dans la nuit qui précéda le 1er février, Trivulce litta secrètement la forteresse dont il confia le comtandement au capitaine d'Espe Codebécar. Cette lême nuit, Ludovic le More, revenant d'Allemagne, ait accueilli avec transport par les habitants de mie. Les citoyens de Milan l'attendaient comme un bérateur.
Léonard, craignant les coups de canon qui avaient ;jà détruit quelques maisons voisines, s'était installé, mdant les derniers jours de troubles, dans sa cave, i il avait adroitement aménagé des tuyaux pour le urneau, construit des cheminées, et arrangé quelles chambres habitables. On transporta dans cette itite forteresse tout ce qu'il y avait de précieux dans maison : les tableaux, les dessins, les manuscrits, s livres, les appareils scientifiques. C'est à ce moment que l'artiste se décida à entrer 'finitivement au service de César Borgia. Mais avant ■ se rendre en Romagne, où il ne devait pas arriver us tard que pendant les mois de l'été 1500, selon les auses du traité conclu avec messer Agapito, Léoird se prépara à aller chez son vieil ami Girolamo
Melzi afin de passer l'époque dangereuse de la guerr et des révoltes, dans sa solitaire villa de Vaprio, prè de Milan.
Le matin du 2 février, le jour de la Chandeleur, fr1 Luca Pacioli accourut chez le peintre pour lui annonce qu'il y avait une inondation au château. Le Milanai1 Luigi da Porta, qui était au service des Français, avai passé aux émeutiers et avait ouvert pendant la nui les écluses des canaux qui servaient à remplir le fossés de la forteresse. L'eau s'était répandue, avai inondé le moulin du parc près du mur du palai1 Rocchetti, avait pénétré dans les caves où l'on tenai la poudre, le beurre, le pain, le vin et d'autres provi sions; de telle sorte que, si les Français ne réussis saient pas à en sauver une partie au prix des plu1 grands efforts, la faim les obligerait à se rendre.
C'était sur quoi comptait messer Luigi. Au mo. ment de l'inondation, les canaux voisins de la forte resse, dans le bas faubourg de la Porte de Yerceil! étaient sortis de leur lit et inondaient l'endroit mare cageux où s'élevait le monastère de Sainte-Marie de! Grâces. Fra Luca expliqua au peintre les craintes qu'i éprouvait au sujet des effets funestes que l'eau avai pu avoir sur la Sainte Cène, et lui proposa d'aller voii si le tableau était intact.
Léonard répliqua, avec une feinte indifférence, qu'i n'avait pas de temps disponible à ce moment-là e qu'il ne craignait rien pour la Sainte Cène, placée troj haut pour que l'eau put lui faire aucun mal. Mais, dèi que Pacioli fut parti, l'artiste courut au monastère
En entrant dans le réfectoire, il vit, sur le sol carrel< de briques, des mares d'eau boueuse qu'y avai laissées l'inondation. Il respira une odeur de moisis sure. L'un des moines lui dit que la hauteur de leai avait atteint un quart de coudée.
Léonard s'approcha du mur où était la fresque.
Les couleurs étaient toujours vives. Arrivé toûi près de la muraille, le peintre examina la surface di
ibleau avec un verre grossissant. Tout à coup, il perçut une petite fente, dans le coin inférieur gauche. ous la nappe de la table à laquelle les apôtres étaient ssis, près des pieds de Barthélémy, un commencelent de moisissure se montrait, d'un blanc velouté mime du givre, sur les couleurs à peine fanées. Léonard pâlit, mais, se maîtrisant aussitôt, il connua encore plus minutieusement son examen. La première couche d'argile avait fléchi sous l'inuence de l'humidité, et s'était détachée du mur en )ulevant le plâtre extérieur, recouvert d'un fin badisonnage de couleur, et dans lequel s'étaient formées es fentes invisibles à l'œil nu, qui laissaient le pasige libre aux émanations du salpêtre, rongeant les ieilles briques poreuses.
Le sort de la Sainte Cène était décidé : si le peintre li-même ne devait pas voir se ternir les couleurs, qui Duvaient durer quarante ou même cinquante ans , il 3 pouvait douter de la terrible vérité : la plus grande 3 ses œuvres était vouée à la destruction. Avant de sortir du réfectoire, il regarda pour la îrnière fois le visage du Christ, et, comme s'il ne ivait jamais bien vu jusqu'alors, il sentit tout à >up, combien cette œuvre lui était chère. Avec l'anéantissement du Colosse et de la Sainte me, il eut l'impression que se rompaient les derniers îns qui le rattachaient aux vivants, sinon à ses conmporains, du moins aux amis des siècles futurs; sa litude devenait encore plus désespérée. La poussière d'argile du Colosse était emportée par vent; sur le mur où resplendissait le visage du Seileur, la moisissure allait recouvrir d'une écaille ême les couleurs qui craquaient déjà, et tout ce qui ait été sa vie disparaissait comme une ombre. Il rentra chez lui, descendit dans le sous-sol, et, issant par la chambre où Astro était couché, il s'arta un instant. Beltraffio préparait des compresses eau froide pour le malade.
— De nouveau la fièvre? demanda le maître.
— Oui, il délire.
Léonard se pencha afin d'examiner le bandage, e écouta le bégaiement rapide et sans suite du forge ron :
— Plus haut, plus haut ! Droit au soleil ! Pourvu qu« les ailes ne brûlent pas... Un petit démon! D'où viens tu? Comment t'appelles-tu? Mécanique? Je n'ai jamai entendu dire que le diable s'appelât « Mécanique » Pourquoi grinces-tu des dents? Allons, cesse donc Tu as assez plaisanté. Il m'entraîne, il m'entraîne.. Je n'en puis plus... laisse-moi souffler... Oh ! la mort
La figure du malade exprimait le chagrin. Puis m cri d'épouvante sortit de sa poitrine. Il se croyait su le point de tomber dans un précipice.
Alors, il se remit de nouveau à parler très vite.
— Non, non, ne vous moquez pas de lui ! C'est m, faute. Il a dit que les ailes n'étaient pas prêtes. Biei sûr... J'ai couvert le maître de honte... Entendez-vous Qui est-ce? Je sais que c'est lui, le petit, le plus lotir! de tous les démons : la mécanique.
Léonard le regardait et pensait :
— C'est à cause de moi qu'il meurt, c'est à cause d moi ! Parce que j'ai le mauvais œil ! Je lui ai porté mal heur, sans le vouloir, comme à Giovanni!...
Il posa la main sur le front brûlant d'Astro. L malade se calma peu à peu et commença à s'asson
pir.
Léonard se rendit dans sa cellule souterrain* alluma une bougie, et s'enfonça dans des calculs.! travailla longtemps et fiévreusement.
Les gémissements du malade s'entendaient à tr?
vers le mur.
Le peintre abandonna enfin son travail, et, soudaii le souvenir de tous ses échecs lui revint : la destrut tion stupide du Colosse, la ruine imprévue de la Sain, Cène, la chute terrible d'Astro.
— Est-il possible, pensait-il, que tous mes travau
érissent ainsi, sans laisser de traces, ni de gloire, omme tout ce que j'ai entrepris? Est-il possible que imais personne n'entende ma voix, et qu'éternelleîent je sois seul, comme aujourd'hui, dans l'obscuité, sous la terre ; que je sois enterré vivant et conamné à rêver toujours de ces ailes?
Mais ces pensées n'éteignirent pas la joie que lui vait donnée son travail.
— Que je reste seul! Que je demeure dans l'obscuité, dans le silence, dans l'oubli! Que jamais permnene sache! Moi, je saurai!
Un sentiment de force et de triomphe remplissait m âme, comme si les ailes, qu'il avait désirées toute i vie, eussent été enfin créées et l'eussent emporté ans l'espace.
Le souterrain lui parut trop étroit, il voulait voir t ciel. Il sortit de la maison, et se dirigea vers la place e la cathédrale.
La nuit était claire, la lune brillait. Par-dessus les •its flottait la brume sanglante projetée par les incenies. Plus on s'approchait du cœur de la ville, de la lace Broletto, plus la foule devenait compacte. Tant dans la lumière rouge des flambeaux, tantôt dans lueur bleue de la lune, passaient comme des visions ipides : c'étaient des visages altérés par la fureur, îs étendards blancs portant la croix pourpre de la )mmune de Milan, ou bien des bâtons auxquels aient suspendues des lanternes, et puis des arqueîses, des mousquets et des coulevriues, des masles, des lances, des épieux, des faux et des fourches. 3s gens s'agitaient comme des fourmis, aidant les Bufs à transporter une énorme et vieille machine à )mbarder, formée d'anciennes planches de barils liées par des cercles de fer. Le tocsin sonnait à toute
volée. Les coups de canon se succédaient. Les mercenaires français, qui étaient dans la forteresse, diri geaient le feu sur les rues de Milan. Les assiégés s< vantaient de démolir complètement la ville avant d< se rendre. Et, au son des cloches, au grondement des canons, se mêlait le cri incessant de la foule :
— A mort les Français ! A bas le roi ! Vive le More Tout ce que Léonard voyait était semblable à ui
cauchemar terrible et incohérent.
Sur la place du Marché, à Broletto, près de laPorti Orientale, on pendait un tambour picard, un garçoi de seize ans, qui s'était laissé prendre. Il était debou sur une échelle appuyée contre le mur. Un joyeux bouffon, le brodeur d'or Mascarello, faisait l'office d< bourreau. Il lui passa la corde au cou et, lui frappan légèrement du doigt sur la tète, il prononça avec uni solennité plaisante :
— Esclave de Dieu, fantassin français, nous ti nommons chevalier de l'ordre du chanvre! Au nom di Père, du Fils et du Saint-Esprit !
— Amen ! répondit la foule.
Le tambour ne comprenait évidemment pas ce qu se passait autour de lui ! ses paupières battaient rapi dément, comme celles d'un enfant prêt à pleurer; i se pelotonna sur lui-même et arrangea le nœud autoui de son cou délicat. Un étrange sourire se jouait sur se; lèvres. Tout à coup, au dernier moment, comme s'i se fût réveillé de sa torpeur, il tourna vers la foul< son joli visage étonné qui pâlit soudain ; il essaya dj parler, de demander quelque chose. Mais la foule s« mit à hurler. Alors l'enfant fit un geste de la main faiblement, et, d'un air soumis, sortit de sa poitrin* une petite croix d'argent suspendue à un lacet noir. C'était sans doute un cadeau de sa sœur ou de s; mère ; il l'embrassa rapidement, en se signant. Mas carello le poussa de l'échelle et s'écria d'un ton jo vial :
— Honorable chevalier du collier de chanvre
îontre-nous comment on danse la gaillarde, en rance !
Et, à l'hilarité générale, au-dessous du bras de fer xé dans le mur et destiné à recevoir une torche, le 3rps de l'enfant se balançait, se tordant dans les mvulsions de l'agonie, comme s'il eût, en effet, anse.
Quelques pas plus loin, Léonard vit une vieille imme vêtue de haillons, qui se tenait devant une etite maison que les boulets de canon commençaient détruire ; debout, au milieu des antiques ustensiles b ménage et de la vaisselle de cuisine en morceaux, armi les oreillers et les édredons jetés çà et là, elle endait ses mains osseuses et nues, en gémissant :
— Oh ! oh ! oh ! au secours î au secours I
— Qu'as-tu. mère grand? demanda le cordonnier orbolo. Pourquoi pleures-tu?
— Le petit garçon est étouffé ! Il était dans son lit... b plancher s'est effondré ! peut-être est-il encore Tant ! ... oh ! oh ! oh ! au secours !
Un boulet de bronze déchira l'air avec un sifflement, tomba sur le toit déjà ébranlé de la maison. Les
mtres sautèrent. Un tourbillon de poussière s'éleva.
s toit croula avec un grand bruit et la femme se tut.
Arrivé sur la place d'Arrengo, Léonard aperçut la
rêt des blanches aiguilles et des tours gothiques de cathédrale, pareilles à des stalagmites, dans une
)uble lumière, celle de la lune, qui était bleue, et
ille de lincendie aux reflets écarlates.
Devant le palais de l'archevêque, dans la foule qui
ssemblait à un monceau de corps entassés, on pous-
it des gémissements.
g- Qu'est-ce qu'il y a? demanda le peintre à un
eil ouvrier, dont la bonne figure triste était tout
frayée.
— Qu'en sait-on ? Eux-mêmes ne le savent pas. On t qu'il y a là un espion, acheté par les Français, le caire du marché, messer Giacobo Crotto. fi a soi-
disant empoisonné le peuple avec les vivres qu'il fai sait vendre. Et peut-être que ce n'est pas lui. On ba celui qui vous tombe sous la main. Quelle terribl affaire ! 0 Seigneur Jésus, prends pitié de nous pauvres pécheurs !
Gorgolio, le souffleur de verre, sortit de la foule emportant, comme un trophée, une longue perche ai bout de laquelle était piquée une tête ensanglantée
Le polisson Farfanichio courut après lui en gamba dant, et, désignaDt la tète, il criait :
— Le chien a crevé comme un chien ! A mort le traîtres !
Le vieux se signa pieusement et récita les parole de la prière :
— A furore populi libéra nos, Domine! — Délivre nous des fureurs de la foule, ô Seigneur !
On entendait, du côté du château, des sons de trom pettes, des roulements de tambours, le fracas de coups d'arquebuse, et les cris des soldats montant ; l'assaut. Au même moment, les bastions de la forte resse envoyèrent une telle décharge que la terre trem bla, et que la ville entière parut sur le point d s'écrouler. C'était la célèbre bombarde, legigantesqu monstre de cuivre que les Français appelaient « Mar got la Folle », et les Allemands Die toile Grete.
Le boulet frappa une maison du Borgo Novo qu brûlait. Une colonne de feu fusa dans le ciel sombre La place s'éclaira d'un reflet rouge, et la lueur paisibl de la lune disparut.
Une panique s'empara de la foule ; dans le désar roi, les gens s'agitaient, couraient, se bousculaient saisis d'épouvante.
Léonard considérait ces ombres humaines.
Dans l'affolement de la cohue, le peintre se sentai le cœur plein de cette paix éternelle que donne l'habi tude de la contemplation ; et c'était comme le rayon nement calme de la lune flottant par-dessus le: flammes des incendies.
Le matin du 4 février 1500, le More entra dans Milan par la Porta-Nuova.
La veille, Léonard s'était rendu à Vaprio, la villa de son ami Melzi.
Girolamo Melzi avait été autrefois attaché à la cour le Sforza. Quand sa jeune femme était morte, en 1490, 1 avait abandonné la cour et était revenu habiter sa rilla solitaire, au pied des Alpes, à cinq heures de -oute de Milan; là, loin des bruits du monde, il vivait m philosophe, cultivant ses jardins et s'occupant de nusique ; c'était un art qu'il aimait passionnément. 3n racontait que messer Girolamo s'adonnait aussi à a magie noire, afin de pouvoir évoquer sa femme )ien-aimée...
L'alchimiste Galeotto Sacrobosco et fra Luca Paiioli venaient souvent faire des séjours chez lui ; et es trois amis passaient des nuits entières à discuter es mystères des idées de Platon et les lois des nombres iePythagore, qui conduisent la musique des sphères. Mais les visites de Léonard, surtout, étaient une véri- ;able joie pour le propriétaire. Pendant qu'il dirigeait a construction du canal de Martesana, le peintre menait souvent dans la contrée; et il avait pris en ifïection la charmante villa.
Vaprio était situé sur la rive gauche de l'Adda. Là, e courant rapide de la rivière était contenu par des ligues. On entendait le bruit incessant de l'eau, rappelant le fracas assourdi des brisants au bord de la ner. Entre les rives étroites et abruptes, formées de çrès jaune efflorescent, l'Adda tumultueuse, libre, ndocile à la volonté de l'homme, précipitait ses vagues vertes et froides ; et, tout près d'elle, coulait le ïanal, uni et transparent comme un miroir, avec la nême eau froide et torrentueuse que celle du fleuve,