LA RÉSURRECTION DES DIECX
madonna Albierra Amadori, qui n'était ni très jeune ni très jolie, mais bien dotée et d'une famille respee table; il maria aussi Catherine à son journalier, b pauvre villageois de Vinci, nommé Accattabrigh del Vacca, homme d'un certain âge, maussade, ail mœurs rudes, et qui, disait- ou, dans ses états fré quents d'ivresse, avait poussé sa première femme ai tombeau à coups de poings. Comme il convoitait le trente florins promis et le petit lopin de terre plant d'oliviers, Accattabrighe ne dédaigna pas de fair servir son honneur à couvrir le péché d'autrui Catherine se soumit sans protester. Mais elle devir malade de chagrin, et faillit mourir après ses couches Elle n'avait pas de lait et, afin de nourrir le pet; Léonard, — c'est ainsi qu'on appela l'enfant, — on pr une chèvre de la montagne. Pierre, malgré l'amoii sincère qu'il éprouvait pour Catherine, malgré s tristesse de l'avoir perdue, se soumit aussi, mais demanda à son père de recevoir Léonard dans sa mai son pour s'occuper de son éducation. A cette époque on n'avait pas honte des bâtards ; on les élevai presque toujours comme des enfants légitimes, et soi vent même on leur marquait une préférence. L grand-père consentit, d'autant mieux que le prenne mariage de son fils était stérile; il confia le petit gai çon aux soins de sa femme, à la bonne vieille grand mère monna Lucia.
C'est ainsi que Léonard, né des amours illégitime d'un jeune notaire florentin et d'une fille d'auberge entra dans la bienfaisante et pieuse famille de Vinci
Dans les archives de la ville de Florence, au recen sèment de 1457, se trouve l'annotation suivante faite de la main même du grand-père, le notair Antoine de Vinci : Lionardo, figluolo di detto Se Piero non legeptimo, nato di lui et délia Chaterina, a présente donna d1 Accattabrighe del Vacca da Vinci d'anni 5, « Léonard, fils du dit Pierre, illégitime, n de lui et de Catherine, maintenant femme d'Accatta
-ighe del Vacca, natif de Vinci, âgé de cinq ans. » Léonard se rappelait sa mère comme au travers d'un mge, son sourire, surtout, tendre, insaisissable, plein 3 mystère; un peu rusé peut-être, et si étrange sur )tte belle figure simple, triste et sévère, presque ure.
Ceux qui l'avaient connue dans sa jeunesse assuient que son fils lui ressemblait. Surtout les longues aius fines, les boucles dorées, souples comme de la .ie, et le sourire rappelaient Catherine. Il avait hérité i son père sa puissante structure, la force de la nté, l'amour de la vie ; de sa mère, la beauté fémi- :ne dont tout son être était imprégné.
La petite maison où Catherine vivait avec son mari était pas loin de la villa de ser Antonio. A midi, ors que le grand-père faisait la sieste et qu'Accatbrighe s'en allait travailler aux champs avec les eufs, le petit garçon se glissait dans la vigne, sauit par-dessus le mur, et courait vers sa mère. Elle tttendait, assise sur le perron, son fuseau aux doigts. î voyant de loin, elle étendait les bras. Il se précipiit vers elle, et elle couvrait de baisers ses yeux, ses vres et ses cheveux.
Les entrevues nocturnes lui plaisaient encore davange. Les soirs de fête, Accattabrighe s'en allait au baret ou chez ses compères, jouer aux dés. Pendant nuit, Léonard se levait doucement du large lit de mille où il dormait à côté de la grand'mère Lucia ; demi vêtu, il ouvrait sans bruit le contrevent, se issait parla fenêtre et, s'accrochantaux rameaux du çuier touffu, sautait à terre, et courait à la maison de itherine. Tout lui était doux : le froid de l'herbe uverte de rosée, le cri des oiseaux nocturnes, la brùre des orties et les pierres aiguës qui blessaient ses eds nus, l'éclat des étoiles lointaines et la peur que, le nuit, la grand'mère, en s'éveillant, ne s'aperçût l'il n'était plus là. Puis c'étaient les caresses échanges avec sa mère lorsque, arrivé au lit de Cathe-
rine, il se serrait contre elle de tout son corps, dans l'ombre, sous la couverture.
Monna Lucia aimait et gâtait son petit-fils. Il se sou venait de la robe brun foncé, toujours la même, qui portait la grand'mère, du fichu blanc entourant si bonue figure bronzée et couverte de rides, des douce: berceuses qu'elle lui chantait, et du parfum délicat de: rustiques pâtisseries, des « berlingozzi », qu'elle pré parait avec de la croûte de pain cuite dans de la crème
Mais il ne s'accordait pas avec le grand-père. Se Antonio s'était d'abord chargé lui-même de l'iostruc tion de son petit-fils. Le petit garçon ne prenait pa: volontiers ses leçons. Lorsqu'il eut sept ans, il entr; à l'école de l'église Sainte-Pétronille, tout près di Vinci. La grammaire latine ne lui profitait guère.
Souvent, le matin, quand il sortait de la maison, ai lieu de se rendre à l'école, il se glissait dans le ravh toulïu plein de roseaux, et là, couché sur le dos, 1; tête rejetée en arrière, il suivait d'un œil plein d'en vie, pendant des heures entières, le vol des grue dans le ciel. Ou bien il déroulait les pétales des fleurs soigneusement, sans les arracher, afin de ne pas leu faire de mal ; il s'étonnait de leur délicate structure de leur stigmate velu, de leurs étamines enduites d miel et de leurs anthères. Lorsque ser Antonio s'ei allait en ville pour ses affaires, le petit Nardo, profi tant de la bonté de la grand'mère, s'enfuyait pendan des journées entières dans la montagne, parmi le éboulis de rochers, au-dessus des précipices. Par de sentiers inconnus de tous, où seules passentles chèvres il arrivait sur les hauteurs dénudées des monts Albains d'où l'on voyait des prairies à l'infini, des bois, de champs, avec le lac marécageux de Fusiano, Pistoiî Prato, Florence, les neigeuses Alpes Apouanes et, pa un temps clair, la raie étroite, d'un bleu nuageux, qu faisait à l'horizon la Méditerranée. Il retournait à 1 maison, couvert d'égratignures et de poussière, bronz parle soleil, mais si gai que monna Lucia n'avait pas)
ourage de le gronder et de se plaindre au grand-père. ,'enfant menait une vie solitaire. Il voyait rarement oncle Francesco, qui le caressait, et son père qui lui onnait des friandises apportées de la ville : tous deux assaient la plus grande partie de l'année à Florence ; t il ne se mêlait pas du tout à ses camarades d'école. ,eurs jeux lui semblaient étrangers. Lorsqu'ils arrahaient les ailes à un papillon et le regardaient ramer, il se repliait maladivement sur lui-même, pàlislit, et s'en allait. Une fois, dans la cour de l'étable, il perçut la vieille femme de charge qui saignait un 3chon de lait, engraissé pour la fête ; l'animal se débatlit et jetait des cris perçants. À partir de ce jour, éonard refusa longtemps et avec obstination, mais ms dire pourquoi, de manger de la viande, et cela au rand mécontentement de ser Antonio.
Une autre fois, sous la conduite d'un certain Rosso, n polisson hardi, intelligent et méchant, dont le ère était le cuisinier d'un riche propriétaire voisin, lesser Rucellai, protecteur de ser Antonio, les écoers attrapèrent une taupe, et l'ayant fait souffrir îsqu'à satiété, ils l'attachèrent, à demi morte, par i patte, afin de la donner à déchirer aux chiens es bergers. Léonard se précipita dans la foule des ûfants, renversa trois garçons (il était fort et adroit) t, profitant de l'étonnement des écoliers, qui ne attendaient pas à une telle sortie de la part de 'ardo, toujours tranquille et doux, il saisit la taupe t s'enfuit à toutes jambes dans les champs. Revenus e leur surprise, ses camarades s'élancèrent à sa pourtiite, avec des cris, des rires, des sifflets, des injures, t lui jetèrent des pierres. Le svelte Rosso — il était de tnq ans plus âgé que Nardo — l'attrapa par les cheeux, et la lutte commença. Si Jean-Baptiste, le jarinier du grand-père, n'était pas arrivé à temps, Nardo urait été roué de coups. Mais l'enfant avait atteint 3n but. Au moment où on le rattrapait, la taupe était enfuie. Elle était sauvée. Dans la chaleur de la
lutte, et tout en se défendant contre Rosso, qui l'attaquait, Léonard lui avait porté un coup à l'œil. L< père du polisson se plaignit au grand-père. Ser Anto nio se fâcha si fort qu'il voulut fouetter son petitfils. Mais l'intervention de la grand'-mère détourna le châtiment. Nardo fut seulement enfermé pendanl plusieurs jours dans le cellier, sous l'escalier.
Plus tard, quand il se rappelait cette injustice, le première d'une infinité d'autres qu'il devait être oblige de subir par la suite, il se demandait, dans son jour nal :
« Si Ton t'a mis en prison, dès ton enfance, lorsqui tu avais bien agi, qu'est-ce qu'on pourra bien te faire maintenant que tu es un homme? »
Assis dans le cellier sombre, l'enfant regardait uni araignée ; elle suçait une mouche au milieu de s; toile, qui brillait comme un arc-en-ciel, dans h lumière d'un rayon de soleil pénétrant par une fente La victime se débattait entre ses pattes, avec un bour donnement doux qui s'éteignait par degrés. Nard< aurait pu la sauver comme il avait sauvé la taupe Mais un sentiment vague et invincible l'arrêtait. San empêcher l'araignée d'engloutir sa proie, il examinai l'avidité du monstrueux insecte avec la même curio site, impassible et innocente, qu'il mettait à observe les secrets de la structure compliquée des fleurs.
Non loin de Vinci, l'architecte florentin Biaggio d Ravenna, élève d'Alberti, construisait une grand villa pour Messer Rucellai. Léonard venait souven regarder les ouvriers bâtir les murs, égaliser 1 pôle des pierres avec le goniomètre, et les élever a moyen de machines. Une fois, ser Biaggio, sétao mis à parler avec le petit garçon, fut étonné de la sut tilité de son esprit. Il commença à lui enseigner le
remiers éléments de l'arithmétique, de l'algèbre, de i géométrie, de la mécanique, d'abord en passant, uis, peu à peu, sérieusement. Le professeur trouvait icroyable et quasi merveilleuse, la facilité avec tquelle l'écolier saisissait tout au vol, comme s'il se H souvenu de choses qu'il aurait apprises auparaant, sans l'aide de son professeur.
Le grand-père ne voyait pas d'un bon œil les progrès tonnants de son petit-fils. Il ne lui plaisait pas, non lus, qu'il fût gaucher. C'était considéré comme un lauvais présage. On supposait que les gens qui avaient mclu des pactes avec le diable, les sorciers et les écromanciens, naissaient gauchers. Ce sentiment hostilité envers l'enfant augmenta en ser Antonio •rsqu'une magicienne expérimentée de Faltumiano ù eut assuré que la vieille femme à laquelle apparnait la chèvre noire, nourrice de Nardo, était une >rcière. Il était facile de supposer que les sorciers, 3ur plaire au diable, avaient jeté un sort sur le lait 3 la chèvre de Nardo. « Ce qui est vrai est vrai, snsait le grand-père. De quelque façon qu'on noursse le loup, il regardera toujours vers la forêt, lions ! c'est la volonté du Seigneur. Il n'y a pas de mille sans monstre ! »
Le vieillard attendait avec impatience que son fils vori, Pierre, lui fît la joie de lui donner un petit-fils gitime, digne de l'héritage, car Nardo était un enfant ouvé, un enfant de « rencontre », pour ainsi dire. Les habitants delà montagne parlaient souvent d'un îénomène particulier à l'endroit et qui ne se renntre nulle part ailleurs : beaucoup de plantes et animaux y étaient teintés de blanc. Celui qui n'avait ts vu le phénomène de ses propres yeux ne croyait ts à ces récits; mais le voyageur errant dans les >is et les prairies de Vinci savait bien qu'en effet t y rencontrait souvent des violettes blanches, des oineaux blancs et même, daus les nids des merles »irs, des oiselets blancs. C'est pourquoi, assuraient
les habitants de Vinci, toute cette chaîne avait reçu, dans une lointaine antiquité, le nom de « Blanche », « Mont Albano » .
Le petit Nardo était un des prodiges de la Montagne Blanche, un monstre dans l'honnête famille bourgeoise des notaires florentins, l'oiselet blanc dans le nid des merles noirs.
Lorsque l'enfant eut treize ans, le père l'emmena de Vinci pour le conduire dans sa maison de Florence. A partir de cette époque, Léonard visita rarement sa patrie.
On retrouve, dans son Journal, une note brève, et, selon son habitude, énigmatique, datée de 1494; il était alors au service du duc de Milan : « Catherine est arrivée le 13 juillet 1493. » On peut penser qu'il s'agit d'une servante entrée chez lui pour les besoins du ménage. Mais, en réalité c'était de sa mère qu'il parlait.
Après la mort de son mari Accattabrighe del Vacca Catherine, sentant qu'il ne lui restait plus longtempi à vivre, désira revoir son fils avant de mourir.
S'étant jointe aux pèlerins qui se rendaient de Tos cane en Lombardie pour adorer les reliques de sain Ambrogio et le clou de la vraie croix, elle arriva à Mi lan. Léonard la reçut avec une tendresse respectueuse Auprès d'elle, il lui semblait être le petit Nardo d jadis, qui, parfois, accourait chez elle pieds nus, dan le mystère de la nuit, et qui se serrait contre elle sou la couverture du lit.
La vieille femme, après avoir vu son fils, voulut re tourner dans son village natal, mais il la retint, lou et arrangea pour elle une tranquille cellule dans u couvent de femmes, voisin de celui de Santa- Chiara près de la Porte de Verceil ; elle tomba malade, et fu obligée de garder la chambre ; mais elle refusa obst
ément de se laisser transporter dans la maison de on fils, afin de ne pas lui causer de dérangement. Il a fit entrer dans le meilleur hôpital de Milan, à YOsedale Maggiore, construit par le duc François Sforza t pareil à un palais ; c'est là qu'il lui rendait visite haque jour. 11 ne la quitta point, pendant les derniers împs de sa maladie. Et cependant, personne de ses mis, ni même de ses élèves, n'avait appris la pré- 3nce de Catherine à Milan. Il ne parle presque pas 'elle dans ses notes quotidiennes. Une fois seuleîent il mentionne Catherine, et encore en passant, à ropos du visage curieux d'une jeune fille qu'il avait îmarquée et qui était dans le même hôpital que sa 1ère : Giomnnina — viso fantastico — sta asca Calerina, ail ospedale, « Giovannina, visage fantasque, demander à Catherine, à l'hôpital. » Lorsque, pour la dernière fois, il pressa ses lèvres îrla main qui se refroidissait, il lui sembla que, tout 1 qu'il était, il le devait à cette pauvre villageoise de inci, à cette humble habitante des montagûes. Il l'hoora de funérailles magnifiques, comme si Catherine H été une femme de haut rang et non la modeste fille auberge d'Anciano. Avec l'exactitude héritée de son ^re, le notaire, il nota les frais d'ensevelissement :
Dépenses pour la mort et l'enterrement de Catherine 27 florins.
Deux livres de cire 18
Pour le catafalque 12
Pour porter et planter la croix ... 4 —
Pour porter le corps 8
Pour 4 prêtres et 4 clercs 20 —
Pour la sonnerie des cloches .... 2 —
Aux fossoyeurs 16
Pour la permission — aux fonction-
, naires 1
Total 108 florins.
Dépenses précédentes :
Pour le docteur . 4 —
Sucre et chandelles 12 —
124 florins.
Six ans plus tard, c'était à Milan en 1500, après chute du More, comme Léonard emballait ses effets avant de se rendre à Florence, il trouva dans une d< ses armoires un petit paquet soigneusement ficelé C'étaient des présents rustiques que Catherine lu avait apportés de Vinci : deux chemises de grossier» toile grise qu'elle avait filée de ses propres mains e trois paires de bas en poil de chèvre, également con fectionnés par elle. Il ne les avait pas portés parc qu'il était habitué à un linge fin et coûteux. Mais main tenant, en revoyant tout à coup ce paquet, oubliparmi les livres de sciences, les instruments de ma thématiques et les machines de tous genres, il senti son cœur se remplir de regret.
Par la suite, pendant ses vagabondages solitaires tristes et prolongés, de pays en pays, de ville en ville il n'oublia jamais de prendre avec lui le pauvre peti paquet inutile, contenant les bas et les chemises ; e chaque fois, le cachant aux yeux de tous, il le plaçai soigneusement, avec une sorte de honte, parmi le choses qui lui étaient les plus chères.
Des souvenirs pénétraient l'àme de Léonard tandi qu'il gravissait la montagne par le sentier abrupt i connu de lui.
Là, rien de changé. Il lui semblait crue, hierencor. il grimpait par ces chemins. Et maintenant, cornu quarante ans auparavant, croissaient d'abondanti violettes blanches. Les feuilles brunes et ridées d< chênes bruissaient ; la montagne avait les mena» teintes bleues, maussades, et tout à l'entour rappela le nord, semblait aussi simple et calme que jadi aussi pauvre et pâle.
S'étant reposé, il se leva et continua à suivre le se
1er rocailleux qui montait toujours. Plus il s'élevait, lus le vent devenait âpre et glacé.
De nouveau, des réminiscences l'assaillaient, celles îaintenant des premières années de sa jeunesse.
Les affaires du notaire ser Pierre de Vinci florislient. Il savait s'accorder avec tous ; adroit, gai et ébonnaire, il était de ceux à qui tout réussit dans la ie, qui aiment vivre eux-mêmes et n'empêchent pas îs autres de vivre. Les gens d'église tout particuliè- 3ment lui voulaient du bien. Devenu l'homme de conance du riche monastère de Sainte-Annonciade et e beaucoup d'autres institutions pieuses, ser Pierre bondissait son avoir, achetait des maisons et des gnes aux alentours de Vinci, sans rien changer à sa iodeste manière de vivre, selon les sages préceptes de t Antonio. Il ne donnait volontiers que pour la décoition des églises et, toujours occupé de l'honneur de i race, il avait fait poser une dalle funéraire sur le mbeau de famille des Vinci, dans la Badiade Floince.
Lorsque sa première femme était morte, il s'était te consolé et, à l'âge de trente-huit ans, s'était remaéavec une ravissante jeune fille, presque une enfant, :ancesca di Lanfredini. Cette seconde union fut égament stérile. En ce temps-là, Léonard vivait avec son îre à Florence. Ser Pierre eut alors l'idée de donner son premier-né illégitime une bonne éducation, sans mrgner l'argent, afin d'en faire peut-être, parla suite, îisqu'il n'avait pas d'enfants légitimes, son héritier, ii deviendrait, naturellement, un notaire florentin »mme tous les fils aînés dans la famille des Vinci. A cette époque, il y avait à Florence un célèbre ituraliste, mathématicien, physicien et astronome, 10I0 dall Pozzo Toscanelli. Il vivait « comme un int )> selon l'expression de ses contemporains, silen- 3ux, désintéressé, pratiquant le jeûne, ne mangeant
jamais de viande, et d'ailleurs parfaitement chaste. ïî avait un visage informe, presque repoussant ; seuls ses yeux clairs et calmes , pleins d'une simplicité enfantine, étaient magnifiques.
Lorsqu'un soir de 1470, un jeune homme inconnu vint heurter à la porte de sa maison, près du palais Pitti, Toscanelli lui fit un accueil sec et froid, soupçonnant en son visiteur la banale curiosité d'un oisif. Mais quand il fut eutré en conversation avec Léonard, il resta, comme jadis ser Biaggia da Ravenna, stupéfait du génie mathématique manifesté par le jeune homme. Ser Paolo devint son maître. Pendant les claires nuits d'été, ils gravissaient ensemble une des collines voisines de Florence, le Poggio del Pino, toui couvert de bruyères, de genévriers parfumés et de pins noirs et résineux. Là une vieille masure, à demi ruinée, servait d'observatoire au grand astronome. Il ra contait à son élève tout ce qu'il savait lui-même des lois de la nature.
C'est dans ces conversations que Léonard puisait sî foi en une science puissante, nouvelle et inconnue des hommes.
Son père lui laissait toute liberté, il lui conseillai seulement de se choisir une occupation lucrative. L< voyant toujours occupé à modeler ou à dessiner, se Pierre porta quelques-uns de ses travaux à son viei ami, l'orfèvre, peintre et sculpteur, Andréa del Yeroc chio.
Bientôt Léonard entrait comme apprenti dans l'ate
lier de celui-ci.
Verocchio, fils d'un pauvre tuilier, né en 1435. était par conséquent, de dix-sept ans plus âgé que Léc nard. Il vivait dans une vieille petite maison au bor de l'Arno, et avait plutôt l'air d'un boutiquier qu
f un artiste. Son visage était immobile et plat, et se erminait par un double menton. Ses yeux minuscules, au regard aigu et pénétrant, dénotaient un :sprit froid, exact, indifférent et curieux.
Verocchio considérait les mathématiques comme la >ase de l'art et des sciences, et disait que la géométrie, stant une partie des mathématiques « mère de toutes es sciences », était en même temps « la mère du desiin, père de tous les arts ». La science parfaite et la jarfaite jouissance de la beauté étaient pour lui une ;eule et même chose. Rencontrait-il une tête ou quel- [ue autre partie du corps humain qu'il estimait rare >arsa laideur ou par sa beauté, il l'étudiait et en faiait des moulages de plâtre.
Le jour où ser Pierre de Vinci lui amena son fils, :gé de dix-huit ans, leur sort à tous deux fut décidé. Lndréa devint non seulement le professeur, mais lussi l'élève de son élève Léonard.
Dans le tableau commandé à Verocchio par les moiîes de Vallombrosa, et qui représentait le Baptême lu Sauveur, Léonard peignit un ange agenouillé, 'out ce que Verocchio pressentait vaguement, ce qu'il herchait en tâtonnant comme un aveugle, Léonard avait vu, l'avait trouvé et l'avait incarné dans le peronnage de Fange. On raconta plus tard que le maître, lésespéré de se voir surpassé par le jeune homme, vait renoncé à la peinture. Mais ce n'était qu'une aédisance. En réalité ils se complétaient l'un l'autre, tous s'envier ni rivaliser, ils ne savaient souvent pas ux-mêmes ce qu'ils s'empruntaient réciproquement.
Verocchio était alors occupé à couler en bronze un ;roupe représentant le Christ et l'apôtre Thomas pour 'église d'Or-san-Michele.
Parmi les visions paradisiaques de fra Beato Angeico et les rêveries de Sandro Botticelli, apparut lors, pour la première fois, dans le geste de Thomas )osant son doigt sur la plaie du LSeigneur, ce qui ne 'était pas encore vu dans le monde : l'audace de
l'homme devant Dieu, de l'esprit expérimentateur devant le miracle.
La première œuvre de Léonard fut un dessin sur carton, exécuté eu deux couleurs, au pinceau, pour la tapisserie de soie et d'or, tissée en Flandre, que les citoyens florentins voulaient offrir au roi de Portugal. Le dessin représentait la chute d'Adam et d'Eve. Les détails du tronc noueux d'un des palmiers étaient rendus avec une si grande perfection que, selon l'expression d'un témoin, « l'esprit se troublait à la pensée qu'un homme pût posséder une telle somme de patience ». Le serpent tentateur avait un visage de femme d'une séduisante beauté, et il semblait qu'on entendît ses paroles :
« Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que, le jour où vous mangerez de ce fruit, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. »
Et la femme étendait la main vers l'arbre de la science avec le même sourire de curiosité téméraire que Thomas l'Incrédule posant ses doigts sur les plaies du Crucifié, dans le groupe de Verocchio.
En 1481, Léonard reçut, des moines de San Donato à Scopeto, la commande d'un tableau représentant l'Adoration des Mages.
Dans l'esquisse de cette peinture il révéla une telle connaissance de l'anatomie, et un tel art à traduire les sentiments humains par les mouvements du corps, qu'on ne les avait jamais rencontrés jusqu'alors chez aucun maître.
Dans le fond du tableau se voit une église en ruine ; des personnages se livrent à des ébats joyeux, à des luttes; à l'ombre des oliviers, la Mère de Dieu est assise avec l'Enfant Jésus et sourit, étonnée de tous les
irésents que les mages lui apportent. Ceux-ci, chargés 'ans et de sagesse, contemplent le miracle de l'inarnation de Dieu fait homme, et s'agenouillent devant lelui qui prononcera ces mots : « Je vous le dis, en érité, si vous ne changez pas au point de devenir omme des enfants , vous n'entrerez pas dans le oyaumedes Gieux. »
Dans ces deux premières œuvres, Léonard a pour insi dire exprimé tout le cycle de ses aspirations. ,a Chute nous montre la sagesse du serpent dans audace de l'esprit; Y Adoration des Mages, la simpliité enfantine dans l'humilité de la foi.
Il ne termina pas ce dernier tableau; comme, par a suite, il ne finit presque aucun des travaux qu'il ommençait. Dans la recherche de l'inaccessible persction, il se créait des difficultés que le pinceau ne touvait vaincre. « Le désir démesuré, selon l'exiression de Pétrarque, empêche l'assouvissement. »
La seconde femme de ser Pierre, madonna Francesca, aourut jeune encore. Pierre se remaria, pour la troiième fois, avec Margherita di Guglielmo, qui avait une ot de trois cent soixante cinq florins. La nouvelle emme n'aimait pas Léonard, surtout lorsqu'elle eut onné à son mari deux fils, Antoine et Julien.
Léonard était prodigue. Ser Pierre l'aidait, mais ans largesse. Monna Margherita faisait de sanglants eproches à son mari, parce qu'il dépouillait ses hériiers légitimes de leurs biens, pour les donner à Tenant illégitime, au nourrisson d'une chèvre ensorceée, comme elle appelait Léonard.
Parmi les camarades rencontrés chez Verocchio et lans d'autres ateliers, il comptait aussi beaucoup d'enlernis. L'un d'eux, prenant comme prétexte l'amitié xtraordinaire qui régnait entre le maître et l'élève, n fit un rapport anonyme où il les accusait de sodomie. La calomnie prenait un semblant de vérité par le ait que le jeune Léonard, un des plus beaux jeunes ,:ens de Florence, vivait loin des femmes. « Dans tout
son extérieur, dit un contemporain, il y avait un tel rayonnement de beauté, qua sa vue l'âme la plus triste s'éclairait. »
La même année, il quitta l'atelier de Yerocchio et s'installa pour son propre compte. Il courut alors des bruits au sujet de ses opinions hérétiques et de son athéisme. Le séjour à Florence lui devenait de plus en plus difficile.
Ser Pierre procura à son fils une commande lucrative de Laurent de Médicis. Mais Léonard ne sut pas plaire à ce dernier. Laurent exigeait surtout de son entourage un respect servile. Il n'aimait pas les intelligences hardies, les esprits libres et originaux.
Léonard voulut alors quitter Florence. Il sentait que, s'il y restait, il ne lui serait pas possible d'y vivre sans avoir à supporter des tracasseries continuelles.
Le hasard le sauva. Il inventa un luth d'argent en forme de crâne de cheval, avec des cordes nombreuses. Le son et la forme singulière de ce luth plurent à Laurent le Magnifique. Il offrit à l'inventeur de se rendre à Milan, pour le porter comme présent au duc de Lombardie, Ludovic le More.
En 1482, à l'âge de trente ans, Léonard quitta Florence et se rendit à Milan, non pas en qualité d'artiste ni desavant, mais simplement comme musicien de la cour, sonatore di lira. Dans la lettre qu'il avait écrite à Ludovic, Léonard proposait aussi ses services comme constructeur de machines de guerre, de ponts incombustibles, de bombardes, de canons, de palais et de maisons.
Lorsque Léonard vit pour la première fois la verte plaine de Lombardie, dominée par les sommets neigeux des Alpes, il sentit qu'une nouvelle vie allait commencer pour lui, et que cette terre étrangère deviendrait sa patrie.
C'est ainsi qu'en gravissant la montagne Léonard i remémorait le demi-siècle que comptait son exisnce.
Déjà il approchait du sommet. Maintenant le sentier ontait directement, sans sinuosités. Les montagnes, îi, sous le souffle du vent, se teintaient d'un violet ouble, semblaient sauvages, désertes et terribles, imme si elles eussent appartenu à une autre planète îe la terre. Les rafales aveuglaient Léonard, lui appaient le visage, le piquaient d'aiguilles glacées, irfois son pied faisait rouler dans le précipice une erre qui s'y perdait avec un bruit sourd. Il s'élevait toujours plus haut, et une joie étraDge li venait de l'effort de cette ascension, comme s'il it vaincu la montagne rude et abrupte, enveloppée î vent; et à chaque pas, son regard se tendait vers norizon, qui s'élargissait de plus en plus. Ce n'était pas encore le printemps : nul bourgeon îx arbres, l'herbe verdissait à peine. On sentait iulement l'odeur humide et pénétrante des mousses. t plus haut encore — là où il allait — il n'y avait que 3S roches et le ciel pâle. La plaine où était Florence s s'apercevait plus. Mais toute l'étendue infinie du )té d'Empoli s'étalait devant ses yeux : d'abord des lontagnes, ensuite des collines aux vagues infinies S prolongeant de Livourne, par Castellina-Marima et Volteranno, jusqu'à San-Gimignano. Partout étendue, le vide, la légèreté de l'atmosphère comme
le sentier étroit se fut dérobé sous ses pieds. Et leniment, avec une facilité dont il n'avait pas conscience,
lui semblait qu'il planait supporté par des ailes igantesques, par delà les lointains et onduleux horims. Là, les ailes semblaient naturelles, nécessaires îême, et leur absence faisait naître dans l'àme l'éton-
nemeDt et la crainte comme chez un homme privé di ses pieds.
Il se rappela comment, dans son enfance, il suivait des yeux le vol des corbeaux, comment il croyai entendre ce cri, à peine distinct, pareil à un appel « Volons, Volons ». Alors il pleurait d'envie. Il se rappela encore comment il ouvrait en cachette les cages où son grand-père enfermait des sansonnets e; des fauvettes, heureux de la joie des prisonnières délivrées. Un jour le moine, son maître d'école, lu avait raconté l'histoire d'Icare, le fils de Dédale, qui. voulant s'élever en l'air au moyen d'ailes attachéeavec de la cire, tomba et se tua. Plus tard, le maître ayant demandé à l'enfant quel héros de l'antiquité i; trouvait le plus grand, il répondit sans hésitation : « Icare, fils de Dédale ». Il se souvint aussi de soe étonnement et de son bonheur quand, pour la première fois, sur le campanile de Maria- del-Fiore parmi les bas-reliefs de Giotto qui représentaient les divers degrés des sciences et des arts, il avait aperçu un homme à l'extérieur gauche et maladroit : le mécanicien Dédale, couvert de plumes de la tête aux pieds, Il avait encore un souvenir de sa petite enfance, un de ces rêves qui semblent peut-être ridicules, mais qui sont quelquefois pleins d'un mystère prophétique. C'était un songe quil gardait dans la profondeur de son âme.
« Il faut croire que je suis destiné à m'occuper toute ma vie de rechercher le moyen de voler, écrit-il dans son journal, car je me souviens qu'une fois, dans mon enfance, je rêvais que j'étais dans mon berceau et qu'un milan royal volait vers moi ; il m'ouvrit la bouche et passa plusieurs fois ses ailes sur mes lèvres, comme pour signifier que toute ma vie je m'occuperais de ces ailes. »
La prophétie s'était accomplie. Les ailes humaines étaient devenues le but final de toute sa vie.
Et maintenant encore, sur ce même versant de la
aontagne Blanche, il lui semblait, comme il lui vait semblé quarante ans auparavant, que c'était me offense insupportable et une impossibilité pour 3S hommes d'être sans ailes. « Celui qui sait tout •eut tout, pensait Léonard. Il faut savoir, et les ailes iendront. »
A l'an des derniers tournants du chemin, il sentit )ut à coup que quelqu'un, derrière lui, avait saisi le an de son habit. Il regarda, et aperçut son élève Gioanni Beltraffio.
Les sourcils froncés, la tête basse, tenant son chaeau dans la main, Giovanni luttait contre le vent ;
s'approcha enfin et tendit une lettre à l'artiste, qui Bconnut l'écriture de messer Agapito, secrétaire du uc César Borgia.
— Descends! dit-il, regardant la figure de Giovanni leuie par le froid. Je viendrai tout de suite!
Beltraffio se mit à descendre, s'accrochant aux buis- )ns, glissant sur les pierres, le dos courbé. Il était i petit, si maigre et si faible qu'à chaque instant le ent semblait vouloir le saisir et l'emporter comme n brin d'herbe.
Léonard le regardait toujours, et l'air pitoyable de élève rappelait au maître sa propre faiblesse, — la lalédiction de l'impuissance qui pesait sur toute sa îe, — ses insuccès continuels, la ruine stupide du olosse, les malheurs de tous ceux qui l'aimaient, la laladie de Giovanni, et la terrible, l'éternelle solitude. Des ailes! pensa-t-il. Est-il possible que cela périsse paiement, comme tout ce que je fais ? »
Des mots lui revinrent à la mémoire, que le mécaicien Astro murmurait quelquefois dans son délire, l réponse du Fils de l'homme à Celui qui le séduiût, en lui montrant l'horreur de l'abîme et l'extase
du vol : ce Ta ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu.
Le vent se transformait en ouragan, sifflait et gé missait aux oreilles, semblable à un roulement d tonnerre assourdissant et continu, comme si dinvi sibles oiseaux, méchants et rapides, eussent passé là en vols nombreux, battant l'air de leurs ailes fornii dables.
Léonard, arrivé au bord du précipice, s'arrêta, s pencha, et, tout à coup, le sentiment le saisit de nou veau, mais plus fort que jamais, de la nécessité natu relie, impérieuse, pour l'homme, d'avoir des ailes.
— Il y aura des ailes, murmura-t-il, il en viendra Si ce n'est pas moi, ce sera un autre qui trouvera 1 secret, mais l'homme volera. L'esprit n'a pas menti ceux qui sauront auront des ailes, ils seront comm des dieux !
Et il se représentait le roi de l'air, vainqueur d toutes les limites, de toutes les pesanteurs; le fils d l'homme, dans sa gloire et dans sa force ; le gram aigle, volant, avec des ailes géantes, blanches et bril lantes comme la neige, dans l'azur du ciel.
Et son âme se remplit d'une joie semblable à d l'effroi.
Lorsqu'il redescendit la montagne, le soleil étai déjà prêt à se coucher. Le vent faiblissait.
Il arriva à Anciano. Tout à coup, à un tournant, e: bas, dans la plaine profonde et accueillante, se mon tra le petit village sombre de Vinci, pareil à un ber ceau ou à une ruche, avec la tour de la forteresse, poir tue comme les noirs cyprès.
Il s'arrêta, sortit son carnet de notes et écrivit ;
« De la montagne qui a reçu son nom du vainqueu — Vinci, vincere signifie vaincre — le grand oisea entreprendra son premier vol; l'homme chevauchai le cygne superbe emplira le monde détonnement e
ous les livres de son nom immortel. Et la gloire éternelle sera sur le nid où il est né. »
Et regardant son village natal, au pied de la Monagne Blanche, il répéta : « La gloire éternelle sera ur le nid où est né le grand cygne. »
La lettre d'Agapito exigeait l'arrivée immédiate du îouveau mécanicien du duc au camp de César, pour tablir des machines de siège, destinées à l'assaut irojeté de Faenza.
Deux jours plus tard, Léonard quittait Florence >our se rendre en Romagne auprès de César Borgia.