‹ La résurrection des DieuxChapitre 28 sur 34 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Aut Cœsar — aut ni César Borc;i.

Un souverain doit être à la fois i héros et une bête sauvage.

>"iccoi.o Machiavel.

ce Nous. César Borgia, par la grâce de Dieu du de Romagne, prince d'Andria, souverain de Pioir bino, etc., etc., porte-drapeau et capitaine génère de la Très sainte Eglise catholique :

« A tous les lieutenants, châtelains, chefs d"armée condottières, officiers, soldats et à tous nos sujets ordonnons : de recevoir avec bienveillance le porteu de la présente, lui (et tous ceux qui sont avec lui), I célèbre et aimé Leonardo da Vinci, notre architect et constructeur général ; qu'on le laisse passer el franchise; qu'on lui permette de mesurer, regardei et examiner toutes les choses qu'il désirera dans no' châteaux et forteresses ; qu'on équipe immédiatemen tous les hommes nécessaires et qu'on lui apportj aide et concours.

« Donné à Pavie, le 18 août de l'année 1502 de l'èr| chrétienne et de la deuxième année de notre règne eu Romagne.

« C.ESAR DUX ROMANDIOL^. »

OU CÉSAB — OU RÏEN 303

Tel était le laissez-passer de Léonard, établi en vue l'une revision générale des forteresses de Romagne.

A cette époque, grâce aux perfidies et aux malverlations commises sous la haute protection du pontife omain et du très chrétien roi de France, César Borgia ivait conquis les antiques domaines de l'Eglise, que es papes croyaient avoir reçus en cadeau de l'e'mpeeur Constantin. Après avoir pris la ville de Faenza à on possesseur légitime, Astorre Manfredi, âgé de dixiuit ans, et la ville de Forli à Catherine Sforza, il jeta a femme et l'enfant qui avaient cru en son honneur e chevalier dans la prison romaine de Saint-Ange. Il onclut un traité avec le duc d'Urbin, Guidobaldo di tontefeltro, afin de pouvoir plus facilement tomber ur lui et de le dépouiller, après l'avoir désarmé, selon 1 coutume des malfaiteurs sur les grands chemins.

En automne 1502, il décida une expédition contre entivoglio, administrateur deBologne, afmdefairede 3tte ville, après l'avoir conquise, la capitale de son ouvel Etat. L'effroi gagnait les chefs des états voiins, qui comprenaient que chacun d'eux, à son tour, eviendrait tôt ou tard la proie de César, et que celui-

songeait sans doute, après avoirrruiné ses rivaux, à î proclamer seul souverain et autocrate de l'Italie.'

Le 28 septembre, les ennemis du duc de Valentiois, le cardinal Pagolo, le duc Gravina Orsini, Vitel- >zzo Vitelli, Oliverotto da Fermo, Jean-Paul Ba'glioni, mverneur de Pérouse, Antoine da Benafïro, envoyé îs régents de Sienne, et Pandolphe Petrucchi, s rassemblèrent dans la ville de Maggione, et couvrent un pacte secret contre César. Vitelozzo itelli fit même prononcer dans cette assemblée le rment d'Annibal : tuer, emprisonner ou chasser mnemi commun, dans l'espace d'une année. Sitôt que le bruit du traité de Maggione se fut pandu, d'innombrables personnages, que le duc de smagne avait offensés, y adhérèrent. Le duché Urbin se révolta et se détacha de César. Ses propres

régiments le trahirent. Le secours du roi de France arrivait lentement. Le duc était au bord du précipice Mais il était toujours terrible, quoique trahi, abandonné, et presque désarmé. Après avoir laissé passeï le temps le plus propice pour le détruire, en hésita tions et en mesquines querelles, ses ennemis en trèrent en négociations avec lui et consentirent à ui armistice. Il les séduisit par des ruses, des menaces e des promesses; il les leurra et les désunit. Avec h profond sentiment d'hypocrisie qui lui était particu lier, il enchanta, par ses amabilités, ses nouveau? amis, et les invita à le rejoindre devant la ville de Sini gaglia, prétendant vouloir leur prouver son dévoue ment non seulement par des paroles, mais par de: actes, dans une expédition commune.

Léonard était un des principaux familiers de Césa

Borgia.

Par ordre du duc, il embellissait les villes conquise de magnifiques monuments, de palais, d'écoles, d bibliothèques ; il construisait de vastes casernes pou les troupes de César sur l'emplacement de la forte resse détruite de Castel-Bolonese ; il creusait le poi de Porto-Cesenatico, le meilleur de toute la rive occi dentale de l'Adriatique, et le réunissait par un canal Cesena; il fondait la puissante forteresse de Pion bino. Il établissait des machines de guerre, dessina des cartes militaires ; suivant partout le duc, et, toi jours présent là où s'accomplissaient les exploi sanglants de César, il tenait, comme d'habitude/ u journal abrégé, exact et impartial. Il notait chaqi détail qu'il rencontrait sur son chemin; mais, comn s'il n'eût pas vu ou n'eût pas désiré voir ce qui faisait autour de lui, nulle parole de ce journal j faisait allusion au duc de Romagne.

Le 9 juin 1502, furent trouvés dans le Tibre, près < Rome, les cadavres du jeune souverain de Faenz

Utorre, et de son frère, étranglés avec des cordes. On eur avait attaché des pierres au cou, et ils avaient dû itre jetés dans la rivière du haut de la prison Saint- Inge. Les corps étaient si beaux que, selon les témoignages des contemporains, on n'en aurait pas trouvé le pareils en cherchant parmi des milliers d'autres; ls conservaient les traces d'une terrible violence. La umeur publique attribuait ce crime à César. Or, à ce noment, Léonard écrivait, dans son journal, ceci : « On mploie en Romagne des chars à quatre roues; les [eux de devant sont petites ; celles de derrière , ;randes; cette combinaison est absurde, car, d'après es lois de la physique — voir le cinquième paragraphe e mes Eléments — tout le poids porte sur les roues e devant. »

C'est ainsi que, gardant le silence sur les grandes iolations des lois de l'équilibre moral, il s'émouvait 'uae violation des lois de la mécanique dans la consmction des chars de la Romague.

Dans la seconde moitié de décembre 1502, le duc e Valentinois, avec toute sa cour et son armée, uitta Cesena pour la ville de Fano. Cette ville était tuée au bord de la mer Adriatique, à vingt milles e Sinigaglia ; et c'est laque devait avoir lieu l'entrevue e Borgia avec les anciens conspirateurs Oliverotto ermo, Orsini et Vitelli. A la fin de ce même mois, éonard quitta Pesaro pour se rendre chez César. Etant parti le matin, il pensait arriver vers le crénscule. Mais une tourmente se déchaîna. Les mongnes étaient couvertes de neiges infranchissables. 3s mules trébuchaient parfois. Leurs sabots glisient sur les pierres couvertes de givre. En bas, à luche de l'étroit sentier montagnard, au bord de la mte; grondaient les flots noirs de l'Adriatique, qui

se brisaient sur la grève, blanche de neige. Tou coup, au grand effroi du guide, sa mule se cabra elle avait senti le corps d'un pendu, qui se balançai à la branche d'un tremble solitaire.

La nuit tombait. Les voyageurs allaient au hasard et avaient lâché les rênes, se fiant à l'intelligence d leurs montures. Au loin, un petit feu scintillait. L guide reconnut une hôtellerie voisine de Novilara bourg de la montagne, situé exactement à mi-chemiï entre Pesaro et Fano.

Ils durent frapper longtemps aux énormes portes armées de gros clous de fer et semblables à celles qu ferment les forteresses. Enfin, un garçon d'écurie, demi endormi, apparut, tenant une lanterne, pui l'hôtelier lui-même. Il refusa de donner asile au: nouveaux venus, expliquant que non seulemer toutes les chambres, mais toutes les écuries étaier pleines. Il n'y avait pas, cette nuit-là, un seul 1 dans lequel ne dormissent trois ou quatre personne! et tous ces personnages étaient des nobles ou des mil taires, attachés à la suite du duc.

Mais quand Léonard se fut nommé et qu'il eut monti son laissez-passer portant le sceau et la signature d duc, le propriétaire se répandit en excuses, lui offr sa propre chambre, qui n'était encore occupée qi par trois commandants d'un détachement françai Ces hommes étaient ivres et dormaient d'un somme de mort. L'hôtelier et sa femme iraient reposer dai un réduit à côté de la forge.

Léonard entra dans la chambre qui servait de sal à manger et de cuisine ; elle était semblable à cell de toutes les hôtelleries de la Romagne : enfumé sale, avec des taches d'humidité sur les murs nu: les poules et les pintades s'y promenaient; il y avs là des rangées de boudins et de jambons fumés, pe: dus aux solives noircies du plafond. Le feu flambf dans l'âtre, énorme, avec sa cheminée de tuiles inc née, et sur la broche grésillait un porc. Dans le refl

ouge des flammes, assis à la longue table, les hôtes langeaient, buvaient, criaient, se querellaient, niaient aux dés, aux échecs et aux cartes. Léonard assit près du feu, en attendant le souper comîandé.

A la table voisine, où l'artiste reconnut le vieux apitaine des lanciers ducaux, Baldassar Scipione, ^ésorier principal de la cour, Alessandro Spanoccia, t l'envoyé de Ferrare, Pandolphe Colenuccio, un omme dont le visage lui était inconnu parlait d'une oix menue et criarde, et, tout en discourant, gesticutit avec un enthousiasme extraordinaire :

— Je puis vous prouver cela, signori, avec une mctitude mathématique, par des exemples tirés de histoire ancienne et moderne. Souvenez-vous seulelent des états qui ont acquis une gloire militaire : les omains, les Lacédémoniens, les Athéniens, les Etoens, les Achéens et une foule d'autres tribus occuant l'autre versant des Alpes. Tous les grands conuérants prirent leurs armées parmi les citoyens de iur propre nation : Ninus, parmi les Assyriens ; yrus, parmi les Perses ; Alexandre, parmi lesMacéaniens. Il est vrai que Pyrrhus et Annibal gagnèrent es victoires avec des mercenaires; mais, là, tout déendait de l'art extraordinaire de ces chefs, qui saîient inspirer à des soldats étrangers le courage et t vaillance des milices nationales. En outre, n'ouliez pas que la pierre angulaire de l'art militaire il l'infanterie ; c'est dans l'infanterie seule, je vous

i dis, que gît la force décisive d'une armée, et non ins la cavalerie, ni dans les armes à feu et la poudre, îtte inepte invention des temps modernes!

— Vous vous laissez emporter par votre enthouasme, messer Niccolo, répondit le capitaine des nciers, avec un sourire poli ; les armes à feu acquiert chaque jour une importance nouvelle. Les 'mées actuelles sont bien mieux outillées que les 'mées anciennes. Soit dit sans fâcher votre Grâce, un

escadron de nos chevaliers et gens d'armes français, ou un corps d'artillerie avec trente bombes, aurai! repoussé, non seulement une avant-garde, mais toute votre infanterie romaine, fût-elle ferme comme ur

roc

— Sophismes, sophismes! disait messer Niccolo s'é chauffant. Je reconnais dans vos paroles, signor, um erreur funeste, au moyen de laquelle les meilleur! militaires de notre siècle pervertissent la vérité Attendez ! Une horde de Barbares du Nord viendra ui jour se frotter aux Italiens, et ceux-ci verront 1; pitoyable faiblesse des mercenaires. Ils se convain cront du fait que l'artillerie et la cavalerie ne valen rien, comparées à la force que présente une mass< d'infanterie correcte ; mais ce sera trop tard. Et corn ment se peut-il que les gens discutent ainsi, contrai rement à toute évidence !

Léonard regardait avec curiosité cet homme, qu parlait de toutes ces choses anciennes comme s'il le eût vues de ses propres yeux.

L'inconnu était vêtu d'un habit de drap rouge foncé d'une coupe majestueuse, avec des plis droits, comm en portaient les hauts et respectables fonctionnaire de la République florentine, les secrétaires d'ambas sade par exemple. Mais cet habit avait l'air râpé t sale, l'étoffe montrait la corde aux manches. A e juger par le col de la chemise, qui dépassait l'habit le linge était d'une fraîcheur douteuse. Les grande mains noueuses, avec un cal au troisième doig comme chez les gens qui écrivent beaucoup, étaiei tachées d'encre. Il n'y avait presque rien, dans l'ext rieur de cet homme, qui pût inspirer le respect; n'était pas encore vieux, mais approchait de la qui rantaine ; il était maigre, étroit d'épaules, et les trai durs de son visage anguleux avaient quelque choî de vif et de caractéristique. Il avait de grands y eu gris qui voulaient paraître méchants et sarcastique mais dans lesquels brillait parfois une nuance c

imidité, de faiblesse, d'impuissance enfantine. Messer Niccolo continuait à développer ses théories mr la force militaire de l'infanterie; et Léonard s'étonlait du mélange de vrai et de faux, d'audace infiuie ît d'imitation servile des anciens, qui se révélait dans es paroles de cet homme. Il n'entendit pas la fin de a dispute, le propriétaire l'ayant fait monter dans la ïhambre préparée pour lui.

Vers le matin la tempête se déchaîna. Le guide refusa de partir, assurant que, par un temps pareil, 3n ne met ni homme ni bête dehors. L'artiste se vit forcé de passer la journée à l'auberge. Il se rendit ians la salle où messer Niccolo expliquait à un jeune sergent de l'artillerie française, joueur dans l'âme, une règle qu'il disait avoir trouvée dans les lois des mathématiques abstraites, pour gagner aux dés à coup sûr, et pour vaincre ainsi les caprices de la « fortune fornicatrice» : c'est ainsi qu'il s'exprimait. Il exposait son système d'une façon intelligente et éloquente , mais, chaque fois qu'il essayait d'en faire la preuve pratique, il perdait, à son grand étonnement et à la grande joie des auditeurs. Il se consolait d'ailleurs en se disant qu'il avait fait une erreur dans l'application d'une règle parfaitement exacte. Le jeu se termina par une explication inattendue et peu agréable pour messer Niccolo : quand arriva l'heure d'acquitter sa dette, il se trouva que sa bourse était vide et qu'il n'avait pas de quoi payer.

Tard dans la soirée, arriva une célèbre courtisane vénitienne, celle qu'on appelait « la grande pécheresse », Lena Griffa, traînant après elle une énorme quantité de colis et de coffres, avec d'innombrables domestiques, des pages, des garçons d'écurie, des bouffons, des nègres, et différents animaux divertis-

sants. Elle avait failli, jadis, à Florence, succomber sous les attaques de la sainte Armée des Petits Inquisiteurs, formée par le frère Girolamo Savonarole, et n'avait échappé au danger que grâce à de hautes protections.

Deux ans auparavant, suivant l'exemple de beaucoup de ses amies, monna Lena avait dit adieu au inonde ; elle s'était transformée en Madeleine repentante et avait pris le voile. Mais la terne chrysalide monacale avait laissé un jour s'envoler un brillant papillon renouvelé. Lena Griffa eut alors une fortune rapide : selon l'habitude des courtisanes de haute volée, la mammola, la fille publique vénitienne, s'était composé un arbre généalogique touffu, qui prouvait qu'elle était la fille illégitime du frère du duc de Milan, Ascanio Sforza. A la même époque, elle devint la principale concubine d'un vieux cardinal, à moitié idiot et excessivement riche. C'est chez lui que se rendait maintenant Lena Griffa, venue de Venise pour aller à Fano, où son cardinal l'attendait à la cour de César Borgia.

L'hôtelier se trouvait dans une position difficile : il n'osait pas refuser de loger une dame aussi célèbre, « Sa Révérence », l'amie d'un cardinal, et il n'y avait pas de chambres libres. A la fin, il réussit à s'arranger avec un marchand d'Ancônequi consentit, moyennant un fort rabais sur la somme qu'il aurait dû payer, à aller passer la nuit dans la forge, abandonnant ainsi une assez vaste chambre à coucher qui servirait aux gens de la courtisane. Pour la dame elle-même, on demanda la chambre de messer Xiccolo et de ses colocataires, les chevaliers français d'Yves d'Allègre, en leur proposant aussi d'aller coucher dans la forge avec le marchand.

Niccolo se fâcha et commençait à s'exciter, en demandant au propriétaire de l'hôtellerie s'il était dans son bon sens et s'il savait à qui il avait affaire, pour oser se permettre de pareilles impolitesses

nvers des gens convenables, et cela à cause de la prenière coureuse venue. Mais ici intervint l'épouse de 'hôtelier, femme bavarde et d'humeur grondeuse. l\\e fit remarquer à Niccolo qu'avant de récriminer t de faire du tapage, il vaudrait mieux qu'il payât e qu'il devait pour sa propre nourriture, le service t les trois chevaux, sans parler des quatre ducats [ue son mari lui avait prêtés, dans la bonté de son oeur, le vendredi précédent.

Il y avait probablement une part de vérité dans les >aroles de cette femme ; car le fait est que Niccolo se ut soudain, baissa les yeux sous le regard accusaeur de l'hôtesse, et se mit évidemment à réfléchir à a manière la plus convenable de céder. « Messer, lui lit Léonard ôtant sa toque et s'adressant à lui avec m sourire aimable, s'il vous était agréable de parta- ;er avec moi l'asile qui m'est échu, je considérerais somme un grand honneur pour moi de rendre ce petit lervice à votre Grâce. »

Niccolo se tourna vers lui avec un certain étonnenent, se troubla encore plus, mais se remit de suite ;t remercia avec dignité.

Ils passèrent dans la chambre de Léonard ; et l'ariste se mit en devoir de préparer la meilleure place )our son nouveau compagnon.

Plus il l'examinait, plus cet ho.nme étrange lui )araissait curieux et attrayant. Il déclina ainsi son 10m et sa qualité, « Niccolo Machiavelli, secrétaire du Conseil des Dix de la République de Florence. »

Trois mois auparavant, la Seigneurie, rusée et prulente, avait envoyé Machiavel pour négocier avec ^ésar Borgia, qu'elle espérait jouer, en répondant à outes ses propositions d'un pacte amical et défensif contre les ennemis communs, Oliverotto, Orsini et fttelli, par des déclarations de dévouement platoîiques et à double sens. En réalité, la République, craignant le duc, désirait ne l'avoir ni pour ami ni )our ennemi. Messer Niccolo Machiavel, privé de

pleins pouvoirs réels, était simplement chargé d< négocier les clauses du libre passage des marchands florentins à travers les territoires du duc, le long d< l'Adriatique, affaire d'ailleurs très importante pour l commerce, ce « père nourricier de la République » ainsi que s'exprimaient les lettres de créance donnée par les seigneurs à leur représentant.

Léonard se nomma aussi, en ajoutant le titre qu'i portait à la cour du duc de Valentinois. Ils conver sèrent, avec cette facilité et cette confiance particu lières aux gens solitaires et méditatifs, fortement atta chés à leurs opinions.

— Messer, avoua tout de suite Niccolo, — et cett franchise plut à Léonard, — j'ai, certes, entendu dir que vous êtes uu grand artiste. Mais je dois vou informer que je ne comprends rien à la peinture e que môme je ne l'aime pas ; cependant, j'ai entendi dire aussi que le duc de Valentinois vous considérai comme un grand savant, versé dans les sciences poli tiques et militaires, et voilà de quoi j'aurais désir parler un jour avec votre Grâce. Il m'a toujours sembl que ce sujet est important et digue d'attention ; mai c'est mon grand cheval de bataille, je le monterai e n'en descendrai que lorsque vous m'ordonnerez vous même de me taire. Nos magnifiques seigneurs n veulent rien savoir en dehors des prix de vente de 1 laine et de la soie; et moi, ajouta-t-il avec un sourir plein de fierté et d'amertume, moi, que la destinée déjà tant déformé, comme je ne sais pas discuter d profits ni de pertes, ni de ce qui concerne le coin merce, je dois choisir entre ces deux choses : ou m taire, ou parler des affaires de l'État. Je veux étudie la nature de ces grands corps, appelés république ou monarchies, sans amour ni haine, sans louang ni blâme, comme un mathématicien étudie la natur des nombres. Je sais que c'est dangereux et difficile car nulle part les gens ne craignent la vérité et n s'en vengent comme en politique; mais tout de mêm

s veux leur dire la vérité, dussent-ils me brûler sur a bûcher, comme ils l'ont fait de frère Jérôme Savoarole.

Léonard suivait avec un sourire involontaire, sur la gure de Machiavel, les expressions diverses qui s'y lêlaient : le sens prophétique et la légèreté, l'audace 'un écolier et l'étourderie, tandis que, dans les yeux xanges et brillants du secrétaire florentin, s'allumait arfois comme une lueur de folie.

Et l'artiste pensait : « Avec quelle émotion il parle de anquillité, et avec quelle passion d'impassibilité ! »

Ils conversèrent longtemps. Léonard lui demanda, ître autres choses, comment il avait pu, au cours de i discussion tenue le jour précédent avec le capitaine 3S lanciers, dénier toute importance militaire aux irteresses, à la poudre à canon, aux armes à feu; était-ce pas une simple plaisanterie ?

— Les anciens Romains et les Spartiates, répondit iccolo, ces maîtres infaillibles en l'art militaire, 'avaient aucune idée de la poudre.

— Mais l'expérience et l'étude de la nature ne vous at-elles pas appris beaucoup, et chaque jour n'aporte-t-il pas quelque chose de nouveau, à quoi les Qciens n'osaient même pas songer? s'exclama l'artiste.

Machiavel s'obstinait dans son opinion :

— Je pense, affirma-t-il, que, pour ce qui concerne îs affaires civiles et militaires, les peuples nouveaux minent dans l'erreur en s'éloignant de l'imitation es anciens.

— Une telle imitation est-elle possible, messer liccolo ?

— Et pourquoi pas? L'humanité et les éléments, le iel et la terre ont-ils changé de mouvements, d'ordre t de forces, sont-ils autres que dans l'antiquité ?

Et aucun raisonnement ne put le convaincre. Léonard voyait cet homme, audacieux jusqu'à la témérité sur d'autres points, devenir tout à coup aussi superstitieux et timide qu'un pédant scolastique dès qu'il parlait de l'antiquité.

« lia de grands desseins, mais comment les accomplira-t-il? » se demanda Léonard, se rappelant involontairement la partie de dés pendant laquelle Machiavel exposait avec tant d'esprit des régies abstraites, ce qui ne l'empêchait pas de perdre dès qu'il essayait de les mettre en pratique.

Il se faisait tard. Chacun dormait depuis longtemps. Tout était tranquille. Seul un grillon chantait dans un coin, et, à travers la cloison de bois, on entendait aller et venir dans la chambre voisine.

Léonard se coucha, après avoir souhaité une bonne nuit à son compagnon ; mais il ne put s'endormir de longtemps ; il regardait Machiavel assidûment penché sur son travail, et tenant à la main une vieille plume d'oie. Il rédigeait, pour les magnifiques seigneurs de Florence, un rapport sur les projets et actions du duc de Valentinois, et, malgré le ton léger et badin qu'il employait, ce mémoire était plein d'une profonde sagesse politique.

Son ombre, projetée sur le mur nu, paraissait énorme, à la lueur du bout de chandelle qui brûlait.

La tête se dessinait avec des traits anguleux et nets : la lèvre inférieure pendante et démesurément longue, le cou mince et le nez en bec d'oiseau. Après avoir terminé son rapport sur la politique de César, Machiavel cacheta les papiers avec de la cire, et, ayant ajouté à la suscription la mention habituelle des lettres pressées : Cito, citissime, celerissime, vite, « plus vite, le plus vite possible», il ouvrit un volume de Tite-Live et s'absorba dans son travail favori commencé depuis de nombreuses années : les commentaires qui devaient être plus tard ses Discoiws sur les Décades.

Léonard suivait des yeux l'étrange ombre noire qui

s'accusait sur le mur, dans la lueur mourante de la chandelle. Tandis que l'ombre s'agitait, tressautait ivec d'ironiques grimaces, le visage du secrétaire de la République florentine conservait un calme sévère 3t solennel, comme un reflet de la grandeur de l'anïienne Rome. Seulement, dans la profondeur des yeux et, parfois, au coin des lèvres tortueuses, se glissait une expression de ruse équivoque, amère et moqueuse, presque cynique.

Le lendemain matin, l'ouragan s'était calmé. Aux ritres gelées, d'un vert trouble, le soleil scintillait ■pâme au travers de pâles émeraudes. Les champs et ies collines couverts de neige, aussi légère qu'un iuvet, brillaient d'un éclat aveuglant sous le ciel bleu.

Lorsque Léonard s'éveilla, son compagnon n'était léjà plus dans la chambre. L'artiste descendit à la ïuisine où un grand feu flambait dans l'âtre. Il >rdonna au guide de seller les mules et se mit à table, ifin de prendre des forces pour le voyage. A côté de ui, messer Niccolo, extrêmement agité, s'entretenait ivec deux nouveaux venus. L'un d'eux était un Courier de Florence ; l'autre, un jeune homme, d'une enue élégante et impeccable, avec une figure assez )rdinaire, rappelant celles qu'on peut voir souvent ians une foule : c'était un certain messer Lucio, îeveu, Léonard l'apprit plus tard, de François Vetori, citoyen distingué, qui avait de grandes relaions et se montrait bien disposé envers Machiavel ; e jeune homme était un parent du gonfalonier de «lorence, Pierre Soderini. Se rendant à Ancône pour les affaires de famille, Lucio s'était chargé d'aller chercher Niccolo en Romagne et de lui remettre une ettre de la part de ses amis florentins. Il était arrivé ivec le courrier.

— C'est en vain que vous vous inquiétez, messeï Niccolo ! disait Lucio. L'oncle Francesco assure que l'argent sera bientôt expédié. Jeudi passé encore, les seigneurs lui ont promis...

— Messer, interrompit Machiavel d'un ton irrité j'ai deux serviteurs et trois chevaux qu'il m'est impos sible de nourrir avec les promesses des Magnifique* Seigneurs. A Imola, j'ai reçu soixante ducats et j'er devais soixante-dix. Si de bonnes gens ne s'étaienl montrés compatissants, le secrétaire de la République de Florence serait mort de faim. En vérité, les seigneurs s'occupent comme il convient de l'honneui de la ville, en obligeant leur homme de confiance i emprunter les ducats par trois ou quatre à la fois i une cour étrangère î

Il savait que ses plaintes étaient vaines. Mais ceh lui était égal, pourvu qu'il pût exhaler l'amertum< qui bouillonnait dans son cœur. Il n'y avait presqu< personne à la cuisine. On pouvait parler librement

— Notre concitoyen, messer Léonard de Vinci (li gonfalonier doit le connaître) continua Machiavel ei désignant l'artiste — Lucio salua poliment — messe Léonard a été témoin, hier encore, des insultes aux quelles je suis en butte. J'exige, vous entendez, je ru demande pas, j'exige ma démission ! conclut-il ei s'excitant de plus en plus, et croyant évidemment, ei la personne du jeune Florentin, avoir devant lui tout la Magnifique Seigneurie. Je suis pauvre ! Mes affaire sont en désordre ! Enfin, je suis malade ! Si cela con tinue ainsi, on me ramènera chez moi dans un cer cueil ! En outre, j'ai fait déjà ici tout ce qu'il m'étai possible de faire avec les pouvoirs dont je suis nanti et ce n'est plus la peine que je reste davantage. D'ail leurs, j'ai écrit à votre oncle...

— Mon oncle, répliqua Lucio, fera pour vous, mes ser, tout ce qui est en son pouvoir; mais voilà le mal heur : le Conseil des Dix considère vos rapport comme si indispensables à la prospérité de la Repu

lique, qu'il ne veut même pas entendre parler de otre démission. «C'est un homme unique, disent-ils, oreille et l'œil de notre République. » Je puis vous ssurer, maître Niccolo, que vos lettres ont un mmense succès à Florence. Tout le inonde est ravi le l'élégance et de la facilité de votre style ; et quand ous écrivez sur le ton de la plaisanterie, c'est une oie générale.

— Ah ! c'est donc cela ! s'exclama Machiavel, et sa igure s'altéra tout à coup. Maintenant je comprends out. Mes lettres sont du goût des seigneurs. Dieu nerci, messer Niccolo sert au moins à quelque chose ! „a joie est générale, daignez le remarquer, on apprécie l'élégance de mon style, pendant que je vis ici comme un chien, que je gèle, que je meurs de faim ît tremble de fièvre, que je subis des humiliations de out genre et que je me débats comme un poisson îur la glace ; tout cela pour la prospérité de la République, que le diable emporte avec son gonfalonier!

Il se répandit en injures grossières. Une colère impuissante l'envahissait, à l'idée de ces chefs qu'il méprisait et dont il était le serviteur.

Désireux de changer la conversation, Lucio remit à Niccolo une lettre de sa jeune femme, monna Marietta.

Machiavel parcourut les quelques lignes tracées l'une grosse écriture maladroite et enfantine, sur du papier gris :

« J'ai entendu raconter, écrivait entre autres choses Marietta, que les fièvres et d'autres maladies sévissent ians les pays où vous êtes. Vous pouvez vous représenter clans quel état je vis. Mes pensées ne vous quittent ni jour ni nuit. Grâce à Dieu, le petit garçon est bien portant. Il commence à vous ressembler d'une façon étonnante, et c'est pourquoi il me paraît beau. Et il est vif et joyeux, comme s'il avait déjà un an. Ne nous oubliez pas, mais revenez vite, je vous en prie instamment! Au nom de Dieu, revenez! Et, en attendant, que Dieu, la Sainte Vierge Marie et le tout-

puissant saint Antoine (que je prie journellement de vous conserver en bonne santé) vous gardent... »

Léonard remarqua que, pendant que Machiavel lisait cette lettre, son visage s'illuminait d'un bon et tendre sourire, dont l'imprévu étonnait sur ces traits accusés et anguleux. Mais ce sourire disparut aussitôt ; haussant les épaules avec mépris, il froissa la lettre', la mit dans sa poche et grommela d'un ton irrité :

— - D'ailleurs, qui est-ce qui a éprouvé le besoin de répandre des bruits au sujet de ma maladie?

— Il n'y avait pas moyen d'en faire mystère, répondit Lucio. Chaque jour, monna Marietta se rendait à la maison d'un de vos amis, ou chez l'un des membres du Conseil des Dix; elle questionnait, essayant de savoir où vous étiez et ce que vous deveniez...

— Ah ! oui, je sais bien, ne m'en parlez pas, je n'ai pas de chance avec elle !

Il fit un geste impatient de la main et ajouta :

— On doit confier les affaires d'Etat à des célibataires! Il faut choisir : une femme ou la politique !

Et, s'étant un peu détourné, il continua, d'une voix animée et perçante :

— Vous n'avez pas l'intention de vous marier, jeune homme ?

— Pas pour le moment, messer Niccolo, répondit Lucio.

— Ne faites jamais, jamais cette bêtise, entendezvous ! Que Dieu vous en préserve î Se marier, messer, équivaut à chercher une anguille dans un sac rempli de serpents. La vie conjugale est un fardeau fait pour les épaules d'Atlas, et non pas pour celles d'un simple mortel. N'est-ce pas, messer Leonardo ?

Léonard le regardait, et devina que Machiavel aimait monna Marietta d'une tendresse profonde, mais qu'il avait honte de cet amour, et qu'il le dissimulait sous un masque de cynisme.

L'hôtellerie se vidait. Les voyageurs, levés de. bon matin, étaient partis dans différentes directions. Léo-

oard se préparait à se mettre en route. Il invita Machiavel à l'accompagner. Mais celui-ci hocha la tête et lui répondit tristement qu'il se voyait obligé d'attendre de l'argent de Florence, afin d'acquitter sa note et de pouvoir louer des chevaux. Alors Léonard le pria instamment d'accepter un peu d'argeut, à titre de prêt ; et Machiavel consentit, après beaucoup d'hésitations, à recevoir de lui trente ducats.

Ils partirent. La matinée était calme et douce, d'une tiédeur printanière au soleil et d'une fraîcheur parfumée et glacée à l'ombre. La neige épaisse, aux reflets bleus, craquait sous les sabots des chevaux et des mules. Entre les collines blanches scintillait une mer hivernale d'un vert pâle, où passaient des voiles jaunes inclinées, semblables à des ailes de papillons dorés.

Niccolo plaisantait, bavardait et riait. Chaque détail du paysage ou des rencontres faisait naître en lui des réflexions plaisantes ou mélancoliques.

Vers midi, ils arrivèrent aux portes de la ville de Fano. Toutes les maisons étaient pleines de soldats, de capitaines et de gentilshommes du parti de César. Grâce à sa qualité d'architecte de la cour, Léonard obtint deux chambres donnant sur la place, près du palais. Il en offrit une à son compagnon de voyage, car il était difficile de trouver un autre local.

Machiavel alla aux renseignements et en revint avec une grave nouvelle : le principal lieutenant du duc, don Ramiro deLorqua, avait été exécuté. Le matin du jour de Noël, le 25 décembre, le peuple avait vu sur laPiazzetta, entre le château et la Rocca Cesena, son corps décapité, gisant dans une mare de sang : à côté de lui, une hache, et sur une lance, fichée en terre, la tète coupée.

— Personne ne connaît les causes de l'exécution, conclut Niccolo. Mais maintenant, il n'est question que de cela dans toute la ville. Et les opinions sont! très curieuses. Je suis entré chez vous à desseinJ Allons donc sur la place écouter ce qu'on raconte !

Devant l'antique cathédrale San-Fortunato, la foule attendait la sortie du duc. Il devait passer là pour se rendre au camp, où avait lieu la revue des troupes. On parlait de l'exécution du lieutenant. Léonard et Machiavel se mêlèrent à la foule.

— Expliquez-moi, mes amis, je ne comprends pas, s'informa un jeune artisan à la figure débonnaire et bête, pourquoi disait-on qu'il aimait le lieutenant plus que tous les autres gentilshommes?

— C'est pourquoi il a châtié celui qu'il aimait, dit d'un ton sentencieux un beau marchand, d'apparence respectable, portant une pelisse de petit-gris. Don Ramiro avait trompé le duc. Il oppressait le peuple en son nom, faisait mourir les gens dans les tortures ou dans les prisons, se livrait à mille exactions. Et, devant le duc, il se faisait passer pour un agneau. Il pensait qu'on n'en saurait rien. Mais il n'en a pas été ainsi. L'heure a sonné, la longue patience du souverain était à bout ; — et il n'a pas fait grâce à son premier gentilhomme, quand il s'est agi de la prospérité du peuple. Maintenant, vous verrez, tous ceux dont la conscience est troublée vont baisser la tête. Ils s'aperçoivent que son courroux est terrible et son jugement équitable. Il fait grâce aux humbles et abat les orgueilleux.

Un moine cita les paroles de l'Apocalypse : « Tu les paîtras avec un sceptre de fer. »

— Oui, oui, il faudrait tous les frapper d'un sceptre de fer, les fils de chiens, les oppresseurs du peuple!

— Il sait punir, il sait pardonner.

— Il est impossible d'avoir un meilleur prince.

— C'est vrai, prononça un paysan. Le Seigneur a pris en pitié la Romagne, c'est visible. Auparavant,

on vous écorchait, morts ou vifs ; les impôts et les contributions nous ruinaient. C'est seulement sous le duc de Valentinois. — que Dieu le conserve en bonne santé ! — qu'on a pu respirer un peu.

— Il protège l'orphelin et console la veuve, ajouta le moine.

— Il a vraiment pitié du peuple!

— Il ne fait de tort à personne !

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! bégaya une vieille meûdiante infirme en pleurant d'attendrissement. Tu es notre père, notre bienfaiteur, notre nourricier. Que la Mère et la Reine des Cieux te protègent, ô notre clair soleil !

— Entendez-vous, entendez-vous ? chuchota Machiavel à l'oreille de son compagnon. La voix du peuple est la voix de Dieu. Je l'ai toujours dit : il faut être dans la plaine pour voir la montagne, il faut descendre parmi le peuple pour connaître le souverain.

Les trompettes commençaient à jouer. La foule s'agitait.

— C'est lui... c'est lui... il vient... regardez...

Les gens se haussaient sur la pointe des pieds et tendaient le cou. Des têtes curieuses apparaissaient aux fenêtres. Des jeunes filles et des jeunes femmes aux regards amoureux, accouraient aux balcons et aux loggias, afin de voir passer leur héros, « le César blond et beau », Cesare biondo e bello. C'était une occasion rare, car le duc ne se montrait presque jamais au peuple.

D'abord venaient des musiciens qui faisaient un bruit assourdissant avec leurs cymbales. Ensuite la garde romagnole du duc, portant des hallebardes, et choisie parmi les plus beaux jeunes hommes ; ils étaient casqués et cuirassés de fer, et vêtus d'un habit dont la moitié droite était jaune, et la moitié gauche, rouge. Niccolo ne pouvait assez admirer l'harmonie, réellement digne de l'ancienne Rome, de

ce corps créé par César. Après la garde, venaient les pages, en pourpoints de brocart d'or, avec des pèlerines de velours ponceau dont la broderie, d'or aussi, figurait des feuilles de fougère ; les gaines et les ceinturons des glaives étaient en écailles de serpent, avec des agrafes représentant sept têtes de vipères, dressant leur dard venimeux vers le ciel : c'était l'écusson du duc. Le mot « Caesar » barrait les poitrines, brodé en argent sur soie noire. Ensuite venaient les gardes du corps du duc, les stradiotes albanais en turbans verts, armés de yatagans recourbés.

Le maestro del campo , le maître de camp Barthélémy Capranica, tenait haut en l'air le glaive nu du porte-épée de l'Église romaine. Après lui, sur un étalon berbère au poil noir, venait enfin le souverain de la Romagne : César Borgia, duc de Valentinois, vêtu d'un manteau de soie bleu pâle, parsemé de lis blancs, rehaussés de perles fines : les lis de France. Sa cuirasse de bronze était lisse comme un miroir, et ornée d'une gueule de lion terrassé; son casque représentait une sorte de monstre marin ou de dragon, dont les ailes se terminaient en pointes aiguës.

Le visage de César — il avait alors vingt-six ans — avait maigri et s'était décharné depuis l'époque où Léonard l'avait vu à Milan pour la première fois, à la cour de Louis XII. Les traits avaient pris de la dureté. Les yeux, d'un éclat bleu noir comme de l'acier, lançaient des regards plus fermes et plus impénétrables. Les cheveux blonds, toujours épais, et la barbiche divisée en deux, étaient devenus plus foncés. Le nez allongé rappelait un bec d'oiseau de proie. Mais une sérénité parfaite régnait, comme auparavant, sur cette physionomie impassible, avec, en outre, une expression d'audace encore plus impétueuse, effrayante de finesse, comme une lame effilée et nue.

Derrière le duc venaient l'artillerie, la meilleure de toute l'Italie, et les machines de guerre. Traînées par des bœufs, elles roulaient avec un bruit sourd et un fra-

Ce s Ail Borgia (Florence, musée des Offices).

cas inquiétant qui se mêlaient au son des trompettes et des cymbales. Dans les rayous écarlates du soleil couchant, les canons, les cuirasses, les casques, les lances, dardaient des éclairs ; et il semblait que César s'en allât tout droit, comme un triomphateur, dans la royale pourpre de ce crépuscule d'hiver, vers l'astre énorme, bas et sanglant.

La foule contemplait le héros, silencieuse, retenant sa respiration, désirant mais n'osant le saluer de ses cris, plongée dans une vénération pareille à de l'effroi. Les larmes coulaient le long des joues de la vieille mendiante.

— Saints anges!... Mère divine, bégayait-elle, en faisant un signe de croix. Le Seigneur m'a tout de même permis de voir ta claire figure... ô notre soleil rouge !

Et l'épée étincelante, remise par le pape à César pour la défense de l'Église, lui paraissait être le glaive de feu de l'archange Michel lui-même...

Léonard sourit involontairement en remarquant que l'expression de ravissement débonnaire était pareille sur les visages de Niccolo et de la pauvresse à demi folle.

— Et voulez-vous connaître mon opinion à propos de l'exécution de don Ramiro? dit Niccolo lorsqu'ils furent rentrés chez eux. Avant que le duc l'eût conquise, la Romagne, comme vous le savez, subissait le joug d'une foule de tyranneaux ; elle était en proie aux révoltes, aux pillages, aux violences. Afin d'y mettre ordre d'un seul coup, César nomma lieutenant principal son fidèle et sage serviteur, don Ramiro de Lorqueva. Celui-ci réprima toute agitation par des exécutions féroces et rétablit un ordre parfait dans le pays. Lorsque le souverain vit que le but était atteint, il ordonna de se saisir du lieutenant, sous prétexte de corruption ; il le fit décapiter, et fit exposer son corps sur la place. Cet horrible spectacle a satisfait le peuple

et, en même temps, l'a effrayé. Et le duc retire trois avantages de cette action : d'abord, il déracine l'ivraie des dissentiments ; ensuite il profite des boas fruits de la cruauté de son lieutenant, tout en rejetant la responsabilité sur celui-ci, et en se lavant les mains des atrocités commises soi-disant à son insu ; enfin, en sacrifiant au peuple son serviteur préféré, il donne l'exemple d'une haute et incorruptible justice.

De bonne heure, le lendemain matin, arriva un camérier du palais pour inviter Léonard à se rendre chez Son Altesse le même jour, et pour s'informer si l'architecte du duc était content du logement qu'on lui avait préparé. Il lui remit aussi, avec les compliments de son maître, un cadeau se composant, selon l'habitude hospitalière de cette époque, de provisions de ménage : un sac de farine, un petit tonneau de vin, un mouton, huit paires de chapons et de poules, deux grandes torches, trois paquets de chandelles de cire, et deux caisses de gâteaux. Eu voyant les attentions de César pour Léonard, Niccolo lui demanda de parler de lui au duc, et de lui faire obtenir une audience.

A onze heures du soir, heure de réception habituelle du prince, Léonard se dirigea vers le palais.

La manière de vivre de César était étrange. Lorsque les envoyés de Ferrare se plaignirent au pape de ne pouvoir parvenir à être reçus, Sa Sainteté leur répondit qu'elle n'était elle-même pas contente de la conduite de son fils, qui changeait le jour en nuit, et remettait à deux ou trois mois les audiences d'affaires.

Son temps se partageait ainsi : hiver comme été, il se couchait à quatre ou cinq heures du matin ; pour lui, l'aurore ne commençait à poindre qu'à trois heures de l'après-midi et le soleil ne se levait qu'à

quatre heures ; il se levait lui-même à cinq, dînait aussitôt, couché parfois sur son lit, et s'occupait d'affaires pendant le dîner ou après. Il entourait toute sa vie d'un mystère impénétrable, non seulement par habitude de dissimuler, mais aussi par calcul.

Il sortait rarement du palais, et presque toujours masqué. Il se montrait au peuple dans les jours de grande solennité ; à l'armée, au moment de la bataille, dans les minutes de péril extrême ; c'est pourquoi chacune de ses apparitions frappait comme celle d'un demi-dieu. Il aimait à étonner, et y réussissait admirablement.

Des bruits incroyables couraient au sujet de sa générosité. Pour l'entretien du capitaine général de l'Eglise, c'était à peine assez de l'or qui, de toute la chrétienté, ruisselait dans le trésor de Saint-Pierre. Les envoyés assuraient à leurs souverains qu'il ne lépensaitpas moins de dix-huit cents ducats par jour. Lorsque César passait dans les rues des villes, la foule courait après lui, sachant que ses chevaux étaient fermés d'argent et que les fers, fixés d'une manière spéïiale, se détachaient assez facilement pour être perlus à dessein en route, et servir de cadeaux au peuple.

On racontait des merveilles à propos de sa force ;orporelle ; une fois, disait-on, pendant un combat de aureaux, à Rome, le jeune César, alors cardinal de /alence, avait fendu d'un seul coup de sabre le crâne le l'animal.

Depuis quelques aunées, le « mal français » avait ibranlé, mais non détruit sa santé.

En même temps, il était un cavalier accompli, et ançait des modes nouvelles. Une nuit, pendant les êtes du mariage de sa sœur Lucrèce, abandonnant le iège d'une forteresse, il arriva directement du camp u palais du fiancé, Alphonse d'Esté, duc de Ferrare ; êtu de velours noir et masqué de noir, il parcourut a foule des invités sans être reconnu, salua, puis, orsqu'on lui eut fait place, se mit à danser, seul, au

son de la musique, et fit quelques tours dans la salle avec une légèreté si élégante qu'aussitôt tous le reconnurent. « César, César, l'unique César! » ces mots couraient, en un murmure ravi, dans la foule. Sans prêter d'attention ni aux invités, ni à l'hôte, il prit la fiancée à l'écart, et, se penchant vers elle, se mit à lui chuchoter quelque chose à l'oreille. Lucrèce baissa les yeux, rougit, puis pâlit et devint encore plus belle, encore plus délicate et blanche, semblable à une perle fine. Peut-être était-elle innocente, mais elle était faible, et infiniment soumise à la terrible volonté du frère, soumise jusqu'à l'inceste même, assurait-on.

Il ne s'inquiétait que d'une chose : c'est qu'il n'y eût point de preuves flagrantes. Peut-être les rumeurs exagéraient-elles les crimes du duc, peut-être la réalité était-elle pire que ces rumeurs ? En tout cas, il savait comment effacer jusqu'aux moindres traces de: ses actes.

Le vieil Hôtel de Ville gothique de Fano servait de palais à Son Altesse.

Après avoir traversé une vaste antichambre, triste et froide, qui servait de salle de réception aux visiteurs peu importants, Léonard pénétra dans une" étroite pièce intérieure où se trouvait la suite du duc. On parlait à demi-voix : la proximité du souverain se faisait sentir au travers des murs.

Un petit vieillard chauve, le malchanceux envoyé de Rimini, qui attendait déjà depuis trois mois son audience, dormait dans un coin, fatigué sans douU par de nombreuses nuits blanches.

Parfois une porte s'entr'ouvrait, le secrétaire AgaJ pito passait la tête d'un air soucieux, les lunettes sui le nez et la plume derrière l'oreille, et invitait à entrei chez Son Altesse quelqu'une des personnes présentes

A chacune de ses apparitions, l'envoyé de Rimini frissonnait maladivement, se soulevait à demi; puis] voyant que son tour n'était pas encore venu, poussai il

un profond soupir et reprenait son sommeil interrompu. Léonard n'attendit pas longtemps, à peine une heure.

Par la porte entr'ouverte, apparut la tête du secrétaire Agapito. Il fit un signe à l'artiste.

Traversant un long corridor obscur, occupé par des gardes du corps et des soldats albanais, Léonard irriva dans la chambre à coucher du duc; cette pièce, très agréable, avait deux de ses murs tendus de tapisseries de soie, représentant une chasse à la licorne. ku plafond, des moulures reproduisaient les amours le la reine Pasiphaé et du taureau. Le bœuf héraldijue de la famille des Borgia se répétait sur tous les )rnements de la chambre avec les tiares à trois cou- 'onnes et les clefs de saint Pierre.

La pièce était surchauffée. Dans la cheminée de narbre flambaient des rameaux de genévrier em- >aurné, et l'huile brûlant dans les lampes était mélangée d'essence de violettes : César aimait les parfums.

Selon son habitude, il était étendu tout habillé sur ine couche basse, sans rideaux, placée au milieu de la hambre. Deux positions du corps lui étaient habiuelles : couché, ou à cheval. Immobile, impassible, ccoudé à un coussin, il suivait de l'œil deux courtians jouant aux échecs, près de son lit, sur une petite able de jaspe, et écoutait un rapport du secrétaire : ar il possédait la faculté d'appliquer, à la fois, son ttention à différents sujets. Perdu dans ses méditaions, il roulait d'une main à l'autre, d'un mouvement ent et monotone, la petite boule d'or remplie de par- 11ms qui ne le quittait jamais, pas plus que son poinard en acier de Damas.

Il reçut Léonard avec la grâce ensorcelante qui lui tait propre. Il ne lui laissa pas fléchir le genou, lui

tendit amicalement la main, et le fit asseoir dans ui fauteuil.

Il l'avait appelé pour le consulter au sujet de' plans de Bramante pour le nouveau monastère de I ville d'Imola, appelé « monastère de Valentinois » ainsi que la riche chapelle, l'hôpital et l'hospice. L duc désirait élever ces magnifiques institutions d bienfaisance comme un souvenir durable de sa cha rite chrétienne.

Agapito présenta au souverain une collection d'ode flatteuses dont l'auteur était le poète de la cour, Fran cesco Uberti. Sou Altesse les reçut avec bienveillanc et ordonna de récompenser largement le poète.

Ensuite, comme il exigeait qu'on lui apportât no: seulement les pièces louangeuses, mais aussi le satires, le secrétaire lui remit une épigramme d poète napolitain Mancioni, qui avait été arrêté à Rom et enfermé au Fort Saint- Ange; c'était un sonne rempli de cruelles injures, où César était appel « mulet, rejeton d'une fornicatrice et d'un pape turc, incestueux, fratricide et impie ».

— Qu'ordonne Votre Altesse au sujet de ce vaurien demanda Agapito.

— Laisse cela jusqu'à mon retour! dit doucemei le duc. Je le punirai moi-même, et lui enseignerai] Dolitesse !

La façon dont César « enseignait la politesse » au écrivains était bien connue : pour des offenses moir graves que ce sonnet, il leur faisait trancher le mains et percer la langue d'un fer rouge. Le rappo terminé, le secrétaire s'éloigna.

Alors arriva l'astrologue de la cour, Valguglio. po leur d'un nouvel horoscope. Le duc l'écouta ayi attention, presque respectueusement, car il croyait l'infaillibilité des augures, à la puissance des étoile

Congédiant d'un signe de la main l'astrologue, il ! tourna ensuite vers l'architecte de la cour.

Léonard déploya devant lui des plans militaires <

les cartes. Ce n'étaient pas seulement les observaions du savant, expliquant la structure du sol, le •artage des eaux, l'origine des rivières, mais c'était 'œuvre d'un grand artiste ; le tableau des lieux était •ris pour ainsi dire à vol d'oiseau. César se ploDgea ans la contemplation des plans ; il demandait parris des explications. Son visage exprimait la satisiction. Il leva enfin les yeux sur Léonard, lui tendit

I main avec un sourire plein de bienveillance et de îduction.

— Je te remercie, Léouard. Sers-moi toujours mime tu m'as servi jusqu'à présent, et je saurai t'en îcompenser !

— Es-tu bien? ajouta-t-il, soucieux. Es-tu content 3 tes appointements? Peut-être as-tu un désir quelmque ? Tu sais que je serai heureux d'exaucer chaîne de tes prières.

Léonard, profitant de l'occasion, parla en faveur de

esser Niccolo.

César haussa les épaules avec un sourire.

— Quel homme étrange que ce Niccolo ! Il demande îe audience, puis, quand je le reçois, il ne me parle i rien. Et dans quel but m'a-t-on envoyé cet origiil? A propos, j'ai entendu dire qu'il avait commencé t livre sur la politique et les affaires d'État?.. Ions! je le recevrai peut-être... plus tard...

II se faisait tard, trois heures du matin allaient aner. On apporta au duc un léger souper composé in plat de légumes, d'une truite, d'un peu de vin me ; en vrai Espagnol, il se distinguait par une inde sobriété.

L'artiste prit congé. César le remercia encore une s pour les plans militaires, avec une amabilité armante, et ordonna à trois pages de le reconire chez lui aux flambeaux, en signe d'honneur. ..éonard raconta son audience à Machiavel, lorsqu'il eut appris que l'artiste avait relevé le plan 5 environs de Florence pour le duc, Niccolo s'effraya.

— Comment? vous, un citoyen de la République pour le pire ennemi de votre patrie !

— Je supposais, répliqua l'artiste, que César étai considéré comme notre allié !

— Considéré ! s'exclama le secrétaire de Florence et dans ses yeux brillait le mécontentement. Ignorez vous donc, messer, que si cette circonstance arrive être connue des Magnifiques Seigneurs, ils peuven vous accuser de trahison ?

— Est-ce possible ! s'étonna candidement Léonard Seulement, n'allez pas croire... Niccolo, je ne connai rien à la politique... je suis comme un aveugle...

Ils se regardèrent dans les yeux, en silence ; et soudain, ils comprirent tous deux qu'en ces chose ils différaient jusqu'au plus profond de leurs cœurs € qu'à jamais ils seraient d'irréconciliables étranger l'un pour l'autre : pour l'un, la patrie, pour ains dire, nexistait pas; l'autre l'aimait, selon sa propr expression, « plus que son âme ».

Cette même nuit, Niccolo partit sans dire pourquoi ni où il allait.

Il revint dans l'après-midi du lendemain, fatigu et transi de froid, entra dans la chambre de Léonan ferma soigneusement la porte, et lui annonça qu désirait depuis longtemps déjà s'entretenir avec li d'une affaire qui exigeait le plus profond secret. Voij ce qu'il raconta.

Une fois, il y avait de cela trois ans, dans un lie1 désert de la Romague, entre Cervia et Porto Cesen tico, des cavaliers masqués et armés avaient attaqi dans l'obscurité un détachement de cavalerie qj conduisait d'Urbin à Venise madonna Dorothée, femme de Raptiste Caracciolo, capitaine de l'infai terie de la Sérénissime République. Ils l'avaient enl

Irée, ainsi que sa cousine Marie, une jeune fille de Quinze ans, novice dans un couvent d'Urbin ■ on les avait fait monter à cheval et on les avait emmenées

■ partir de ce jour, Dorothée et Marie avaient disparu ; et jamais plus on n'avait eu de leurs nou- ;/elles.

j Le Conseil et le Sénat de Venise adressèrent à Buis XII au roi d'Espagne et au pape, des plaintes :ontre le duc de Romagne, en l'accusant de l'enlèvejnent de Dorothée. Mais il n'y avait pas de preuves;

■ César repondit qu'il ne savait rien de cette affaire

I Le bruit courait que madonna Dorothée s'était vite iOnsolée, qu'elle suivait le duc dans toutes ses expédiions, et ne pleurait pas trop son mari. | Marie avait un frère, messer Dionisio, un jeune apitaine qui était au service de Florence, et campait lors a Pise. Il arriva en Romagne sous un faux nom I présenta au duc, gagna sa confiance, pénétra dans 1 forteresse de Cesena et s'enfuit avec Marie déliée en garçon. Mais, poursuivis, ils furent arrêtés à 1 frontière des états de Pérouse. On tua le frère fane fut de nouveau enfermée dans la forteresse Machiavel, en qualité de secrétaire de la République orentine, s'était occupé de cette affaire. Messer Dioisio était devenu son ami, lui avait confié le secret 3 son audacieuse entreprise, et lui avait raconté tout î que lui avaient dit de sa sœur les geôliers, qui la msidéraient comme une sainte.

Lorsque César fut las de Dorothée, il porta son Mention sur Marie. Le célèbre vainqueur de femmes msait que son amour serait vite partagé. Mais il s'était trompé. Sa volonté rencontra, dans le eur de cette enfant, une résistance invincible On sait que le duc allait souvent, ces derniers temps ins la cellule de la prisonnière, et restait longtemps ul avec elle ; mais ce qui se passait dans ces entreies était un secret pour tous.

Pour conclure, Niccolo déclara qu'il était disposé à

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