CHAPITRE XYII
Tu as des ailes semblables à celles des anges !
Inscription sur une icône de saint Jean-Baptiste. Il y aura des ailes !
Léonard de Vinci.
Au cœur de la France, sur les bords de la Loire, s'élevait le château royal d'Amboise. Le soir, lorsque les derniers reflets du soleil s'éteignaient dans la rivière déserte, les murailles construites en pierre de Touraine, d'un blanc doré, prenaient au crépuscule une nuance pâle d'algue marine, et tout le château s'estompait dans l'air, léger comme une vision, aérien comme un nuage.
Au pied des tours se pressaient les toits pointus d'Amboise, couverts d'ardoises noires, lisses et brillantes, avec de hautes cheminées de briques. Dans les rues tortueuses, étroites et sombres, c'était encore le moyen âge; aux corniches et aux gargouilles, aux encoignures des fenêtres, grimaçaient des sculptures représentant de gros moines joyeux chaussés de bottes, avec des barils et des chapelets, des clercs, des juges, de graves docteurs en théologie, des bourgeois soucieux avec des bourses à coulisses, pleines à éclater, et qu'ils tenaient pressées contre leur poitrine. Des
personnages, en tout semblables à ces figurines, passaient dans les rues de la ville; tout respirait l'aisance bourgeoise, nette, froide et pieuse, pratiquant une économie qui touchait à l'avarice.
Quand le roi arrivait à Amboise pour chasser, la petite ville s'animait ; les rues retentissaient des aboiements des chiens, du piétinement des étalons, des appels des cors ; les habits des courtisans chatoyaient ; la nuit, le château resplendissait de lumière.
Pais, le roi parti, Amboise retombait dans le silence ; les dimanches seulement, les bourgeoises en coiffes de dentelle blanche se rendaient à la messe. Mais, pendant la semaine, la ville semblait morte : nul pas humain, nulle voix ne résonnait dans ses rues ; seuls, le cri des hirondelles, planant sur les tours du château, ou bien dans quelque boutique sombre, le murmure de la roue à l'établi d'un tourneur, troublaient cette quiétude. Les soirs de prinptemps, alors que la fraîcheur des peupliers est tout embaumée, dans les jardins du faubourg, les garçons et les fillettes se livraient à des jeux tranquilles avec un sérieux de grandes personnes; ils se prenaient les mains et dansaient des rondes, en chantant la vieille chanson de saint Denis, protecteur de la France.
Au sud-est du château, à dix minutes de marche environ, se trouvait, sur le chemin du moulin Saint- Thomas, un autre petit château royal, celui de Cloux, qui avait jadis appartenu à un écuyer du roi Louis XI.
Un haut rempart d'un côté, une rivière, de l'autre, bornaient ce domaine. Devant la maison, une prairie humide s'étendait jusqu'à la rivière ; à droite s'élevait le pigeonnier; les saules et les noyers entrelaçaient leurs branches, et, dans l'ombre qu'ils laissaient tomber, l'eau, malgré son courant rapide, semblait immobile et stagnante, comme celle d'un puits ou d'une mare.
A travers le feuillage sombre des ormes et des marronniers se dessinaient les murs du château, construit en briques rosées, avec une blanche bordure dentelée, en pierre de Touraine, qui encadrait les angles des façades, les fenêtres en ogive, et les portes. Le petit bâtiment, restauré quarante ans auparavant, semblait encore neuf à l'extérieur, avec quelque chose de gai et d'hospitalier.
C'est dans ce castel que François Ier avait installé Léonard de Vinci.
Le roi accueillait toujours Léonard avec tendresse, conversait longtemps avec lui de ses travaux passés et futurs, et l'appelait respectueusement « père » et « maître"».
Léonard proposait de reconstruire le château d'Amboise et de creuser un immense canal, qui aurait transformé la province voisine, la marécageuse Sologne, désert stérile et malsain, en un jardin florissant. Ce canal devait joindre la Loire au lit de la Saône à Màcon, unir, par la province 'de Lyon, le cœur de la France, la Touraine, avec l'Italie, et ouvrir un nouveau chemin, de l'Europe septentrionale aux rives de la Méditerranée. C'est ainsi que Léonard rêvait de combler un pays étranger des bienfaits de sa science, que sa patrie avait refusés.
Une fois, en parcourant la contrée, il entra à Loches, petite ville au bord de l'Indre, entourée de plantureuses prairies et de bois magnifiques. Il y avait là un vieux château royal avec un donjon où, pendant huit ans, Ludovic le More, duc de Lombardie, avait langui dans la réclusion et où il avait fini par mourir.
Un vieux geôlier raconta à Léonard comment le More avait essayé de fuir, en se cachant dans une charrette sous de la paille de seigle ; mais, ne connaissant pas
le chemin, il s'était égaré dans le bois voisin; le lendemain matin, ceux qui le poursuivaient l'avaient rejoint et les chiens de chasse l'avaient découvert parmi les buissons.
Le duc de Milan passa les dernières années de sa vie dans les méditations pieuses, les prières, et la lecture du Dante, le seul livre qu'on lui eût permis d'emporter d'Italie. A cinquante ans, il semblait déjà un vieillard caduc. Très rarement lorsque parvenaient jusqu'à lui des bruits de changements politiques, ses yeux étincelaient du feu de jadis. Le 17 mai 1508, après une courte maladie, il s'éteignit doucement.
Selon les récits du geôlier, le More s'était créé, quelques mois avant sa mort, un divertissement étrange : il avait demandé des pinceaux et des couleurs, et s'était mis à peindre sur les murs et les voûtes de sa prison. Léonard retrouva, sur une paroi, une inscription tracée par le duc en mauvais français :
Je porte en prison pour ma devise que je m'arme de patience par force de peines que Von me fait porter.
Une autre inscription tenait tout le plafond ; elle débutait par d'énormes lettres gothiques, hautes de trois coudées :
« Celui qui ».
Puis, comme il n'y avait plus de place, les lettres devenaient petites, étroites : « net pas gontan... »
En méditant sur le sort du malheureux duc, Léonard se souvint de ce que jadis un voyageur qui revenait d'Espagne lui avait conté de la ruine d'un autre de ses protecteurs, César Borgia.
Une trahison du pape Jules II, successeur d'Alexandre VI, avait fait tomber César au pouvoir de ses ennemis. Emmené en Castille, il fut enfermé dans la tour de Médina-del-Campo, d'où il réussit à s'enfuir au péril de sa vie.
Il arriva à Pampelune, à la cour de son beau-frère, le roi de Navarre, et entra à son service comme con-
dottière. A la nouvelle de la fuite de César, l'effroi se répandit en Italie. Le pape tremblait. On mit la tête de César au prix de dix mille ducats.
Un soir de l'hiver 1507, dans une escarmouche avec les mercenaires français de Beaumont, sous les murs de Viana, César, se précipitant au milieu des rangs ennemis, fut abandonné parles siens, et tomba percé de coups. Les mercenaires de Beaumont, séduits par l'élégance de ses vêtements et de son armure, les lui arrachèrent, et laissèrent le cadavre, complètement nu, au fond d'un ravin.
Pendant la nuit, les Novarrais sortirent de la forteresse et finirent par retrouver le corps. Le visage du mort, tourné vers le ciel, avait quelque chose de superbe; on voyait que cet homme était mort comme il avait vécu, sans peur et sans remords.
La duchesse deFerrare, Lucrèce Borgia, pleura son frère pendant toute sa vie. Lorsqu'elle mourut, on trouva sur son corps un cilice.
La jeune veuve de César, la princesse française Charlotte d'Albret, qui s'était attachée à son mari pendant les quelques jours qu'elle avait vécus avec lui, et lui avait voué un amour fidèle jusqu'à la mort, s'enferma, recluse perpétuelle, dans le château de la Motte- Feuilly, ne sortant des chambres tendues de velours noir que pour faire l'aumône dans les villages voisins et demander aux pauvres de prier pour l'âme de César.
Les sujets du duc de Romagne, bergers et agriculteurs à demi-sauvages, habitant les gorges des Apennins, conservèrent aussi de ce prince un souvenir reconnaissant ; ils avaient fait de lui un Dieu, le restaurateur de la justice sur la terre. Les chanteurs mendiants allaient par les villes et les villages répétant la « triste complainte du duc de Valentinois » dans laquelle se trouvait ce vers :
Fe cose estreme. ma senza misura.
La vie de ces deux hommes, le More et César, si pleine d'actes éclatants avait passé comme une ombre, sans laisser de trace. Léonard, la comparant à la sienne, trouvait alors celle-ci moins stérile, et cessait un peu de se plaindre de sa destinée.
La reconstruction du château d'Amboise, l'établissement du canal de Sologne, se terminèrent comme presque toutes les entreprises de ce genre.
Convaincu, par des conseillers prudents, de l'impossibilité d'exécuter les projets trop hardis de Léonard, le roi perdit peu à peu l'enthousiasme qu'ils lui avaient inspiré, et, bientôt, il les oublia tout à fait. L'artiste comprit qu'il ne fallait pas compter davantage sur François Ier, malgré toute sa bienveillance, que sur le More ou César, Laurent de Médicis ou Léon X. Son dernier espoir d'être enfin compris, de pouvoir donner au monde une partie, même petite, de ce qu'il avait passé toute sa vie à amasser en lui, venait d'être encore déçu ; il résolut de se retirer pour toujours dans la solitude, et de renoncer désormais à toute action.
Au printemps de 1517, Léonard revint au château de Cloux, malade, épuisé par la fièvre qu'il avait prise dans les marais de la Sologne. Vers l'été il se sentit mieux ; mais jamais, à partir de cette époque, il ne retrouva la santé parfaite.
La célèbre forêt d'Amboise commençait presque aux murs du château de Cloux, au delà de la rivière.
En été, chaque jour, après la collation, Léonard sortait de la maison, appuyé au bras de Francesco Melzi, car il était encore très faible ; par uu sentier désert ils gagnaient l'épaisseur du bois, et s'asseyaient sur une roche. L'élève se couchait dans l'herbe aux pieds du maître et lui lisait Dante, la Bible, ou quelque philosophe ancien.
Tout était sombre et tranquille; seul, un oiseau jetait par moments sa plainte mélancolique.
Un jour l'élève, levant les yeux vers le maître, s'aperçut qu'il était plongé dans une immobilité étrange : il semblait écouter le silence, il regardait le ciel, les feuilles, les pierres, les herbes, et les mousses, comme pour leur dire un dernier adieu, avant la séparation éternelle.
Peu à peu, la torpeur que dégageait l'enchantement du silence gagna aussi Francesco, et son cœur se serra. Il regarda le maître; un lourd pressentiment et une profonde pitié l'envahirent. Timidement et sans parler, il appuya ses lèvres sur la main de Léonard.
Alors l'artiste lui caressa doucement la tête, comme il l'aurait fait à un enfant effrayé, et cette caresse était si mélancolique que le cœur de Francesco se serra encore plus fort.
Ce jour-là, le peintre commença un tableau singulier, représentant le dieu Bacchus, mais il ne le termina pas ; il le quitta pour un autre encore plus bizarre : Jean le Précurseur.
Il y travaillait avec une telle obstination, et une telle fièvre que c'était comme s'il eût pressenti que ses jours étaient comptés, qu'il n'avait plus beaucoup de forces, et qu'elles diminuaient quotidiennement ; il avait hâte d'exprimer, dans cette dernière création, son secret le plus intime, celui qu'il avait, toute sa vie, caché, non seulement aux hommes, mais à luimême.
Le fond du tableau rappelait l'obscurité de cette Caverne qui faisait naître l'effroi et la curiosité, et dont il avait parlé jadis à monna Lisa Gioconda. Mais cette obscurité, qui semblait d'abord impénétrable, devenait si transparente, à mesure que le regard s'y enfonçait, que les ombres les plus noires finissaient par se fondre dans une sorte de clarté. Et par un miracle d'art, le visage et le corps nu de l'Adolescent, d'une
beauté séduisante, semblable à une femme et pareil à une illusion, surgissait de ces ténèbres.
Au printemps de lol7, des solennités eurent lieu à Amboise, à l'occasion de la naissance du fils de François Ier. Le pape fut invité comme parrain. Il envoya, pour le représenter, son neveu Laurent de Médicis, duc d'Urbins, frère de Julien, et fiancé à une princesse française, Madeleine, fille du duc de Bourbon.
Parmi les envoyés des diverses puissances européennes, on attendait aussi à cette cérémonie l' ambassadeur de Russie, Nikita Karatcharofï, qui devait venir de Rome, où il se trouvait alors à la cour de Sa Sainteté.
Léon X était depuis longtemps en relations avec le grand-duc de Moscou, Vassili Ivanovitch; il comptait sur lui comme sur un puissant allié dans la Ligue des États européens contre le sultan Sélim, qui, devenu plus fort par la conquête de l'Egypte, menaçait d'envahir l'Europe. Le pape se leurrait d'une autre espérance, celle de l'union des Eglises ; et, bien que le grand -duc n'eût rien fait pour justifier cet espoir, Léon X avait envoyé à Moscou deux dominicains, les frères Schomberg. Le pontife romain jurait de ne pas violer les cérémonies et les dogmes de l'Eglise orientale, si Moscou consentait à reconnaître la suprématie spirituelle de Rome ; il promettait de confirmer un patriarche russe indépendant, de donner au grandduc la couronne royale, et si Coustantinople était conquise, de lui céder cette ville. Comme il trouvait profit aux bonnes grâces du pape, le grand-duc lui avait envoyé, à son tour, deux ambassadeurs, Dmitri Gerassimoff, érudit et diplomate de grande valeur et Nikita Karatcharofï, le même qui, vingt ans aupa-
ravant, à Milan avait assisté avec Danilo Mamiroff, aux fêtes du Siècle d'Or, et parlé de Moscou avec Léonard.
La mission principale de l'ambassade russe à Rome était ainsi indiquée, dans les instructions du grandduc : « Envoyer à Moscou un homme capable d'exploiter les mines, plus des architectes, un maître qui sache tirer du canon, plus un maçon habile à construire des palais, un orfèvre apte à ciseler, un médecin, et un joueur d'orgue. »
Le scribe principal de Karatcharoff était le clerc de la chancellerie, Ilia Copila , un vieillard d'une soixantaine d'années. Il avait sous ses ordres deux petits clercs, Eutyche Gagar et le neveu d'Ilia Copila, Fédor Roudometofï, où, comme on l'appelait familièrement, « Fedka ».
Tous trois étaient unis par un amour commun pour l'art de l'imagerie : Fédor et Eutyche étaient passés maîtres en cet art, et Ilia Copila un fin connaisseur.
Fils d'une pauvre veuve chargée de confectionner les hosties pour l'église de l'Annonciation à Ouglitch, Eutyche avait été recueilli, lorsque la mort de sa mère le laissa orphelin, par des âmes charitables, qui l'avaient mis en apprentissage chez des enlumineurs. Après avoir traversé tous les degrés de l'initiation, à commencer par l'état de simple ouvrier porteur d'eau pour passer à celui de broyeur de couleurs, et enfin de dessinateur, Eutyche grâce à un don naturel, avait atteint à une telle maîtrise qu'il avait été invité à venir à Moscou pour décorer le palais du patriarche.
Là, il s'était lié d'amitié avec Fédor Roudometofï, qui était aussi un jeune peintre d'images chargé d'orner les murailles du palais.
Un riche seigneur de Moscou, civilisé et libéral, qui* avait vu travailler les jeunes gens, leur avait témoigné de l'intérêt et, persuadé qu'un voyage dans les con-J trées étrangères leur serait d'un grand profit, leur avait procuré un emploi de clercs à l'Ambassade.
Déjà à Moscou, dans la maison de son protecteur, au milieu des objets rares venus d'outre-mer, parmi les livres interdits et les conversations irréligieuses sur la doctrine des judaïsants, la foi de Fédor s'était ébranlée. A l'étranger, les merveilles des villes italiennes, Venise, Milan, Rome, puis Florence, avaient achevé de lui troubler la tête, et il vivait dans un ébahissement perpétuel. Il visitait avec un même respect les tripots de joueurs, les bibliothèques, les antiques cathédrales, et les lieux de débauche. Il arriva à un tel degré d'hérésie que, ne se contentant plus de la « sophistique étrangère », il professait les opinions encore plus extrêmes des philosophes russes, celles, par exemple, des partisans des hérétiques judaïsants qui prétendaient que Jésus-Christ n'était pas encore né, et que, lorsqu'il naîtrait, le fils de l'homme ne serait pas tel à cause de sa substance, mais par l'effet de la grâce divine. Il professait également « qu'il ne faut pas adorer les images, la croix, ni le calice. »
Les pays étrangers n'éveillaient pas une moindre curiosité dans l'esprit d'Eutyche Gagar que dans celui de Fédor. Il n'attachait pas d'importance aux opinions hérétiques de son camarade, dans lesquelles il sentait plus d'audace et de vantardise que de réelle impiété.
Eutyche demandait à Dieu les forces et la raison nécessaires pour « séparer l'ivraie du bon grain, le bien du mal, pour trouver le vrai chemin et la vraie forme de la philosophie », sans s'éloigner de la foi de ses pères, comme Fédor, mais sans rejeter indifféremment tout ce qui était étranger, comme Ilia Copila. Et quelque difficile, terrible même, que lui parût cette tâche, une voix secrète lui disait qu'elle était sainte, et que Dieu ne lui retirerait pas son secours.
Un des deux ambassadeurs russes qui se trouvaient à Rome, — Nikita Karatcharoff, — partit pour Amboise afin d'assister au baptême du dauphin nouveau-
né. Il devait apporter au roi les présents du grand-duc de Moscou : une pelisse de satin rouge, brodée d'or et doublée d'hermine, une autre pelisse doublée de castor, une troisième de martre , seize cents peaux de zibelines et de renards bleus, et des oiseaux de chasse.
Parmi les clercs et les secrétaires de l'ambassade, Nikita emmenait en France Ilia Copila, Fédor Roudemetoff, et Eutyche Gagar.
A la fin d'avril 1517, de bon matin, le forestier du roi vit, sur la grand'route qui traversait la forêt d'Amboise, des cavaliers si extraordinairement vêtus et qui parlaient une langue si étrange, qu'il s'arrêta et les suivit longtemps des yeux, ne pouvant comprendre si c'étaient des Turcs, ou bien les envoyés du Grand Mogol, ou du Prêtre Jean lui-même, qui vivait au bout du monde, là où le ciel se joint à la terre.
Mais ce n'étaient ni des Turcs, ni des envoyés du Grand Mogol ou du prêtre Jean. C'étaient des représentants de cette race féroce, « de la gent bestiale », comme disait Contarini, des émigrés d'une contrée considérée comme non moins barbare que le pays fantastique de Gog et de Magog, des Russes de l'ambassade de Nikita Karatcharofï. Les habits qui avaient tant frappé le forestier étaient les costumes figurant ordinairement aux fêtes russes, des surtouts d'écarlate, des ceintures, des chaussures de maroquin rouge, arrivant au-dessous du genou, et dont les bouts pointus se recourbaient à la mode tartare, des bonnets d'une hauteur démesurée, brodés de perles et fourrés de zibeline.
Un train de lourds chariots, avec la valetaille de l'ambassade et les présents destinés au roi, avait été expédié en avant. Fédor accompagnait le convoi,
monté sur une jument gris pommelé, très vive d'allure.
Il était si haut de taille que les passants, dans les rues, le regardaient avec étonnement. Il avait un visage aux pommettes larges, plat et très bronzé, des cheveux noirs comme le jais, des yeux d'un bleu pâle, au regard indolent et, en même temps, pleins d'une curiosité insatiable, avec cette expression contradictoire et instable qui est particulière aux slaves, mélange de timidité et d'insolence, de simplicité et de ruse, de tristesse et d'audace.
Fédor écoutait la conversation de deux de ses compagnons, qui étaient aussi au service de l'ambassade, et qui parlaient de la vie qu'on mène dans les pays étrangers.
En avant, à quelque distance des chariots, venaient, à cheval aussi, Ilia Copila et Eutyche Gagar.
Le visage d'Ilia était sombre, sévère, avec une barbe blanche et des cheveux blancs ; tout en lui respirait une gravité sereine ; mais, dans ses petits yeux verdâtres et larmoyants, brillaient l'esprit d'intrigue et la ruse ironique.
Eutyche était un homme d'une trentaine d'années, si débile que, de loiu, on eût dit un jouvenceau. Il portait une maigre barbiche allongée en pointe. Son visage était insignifiant, un de ces visages qu'il est difficile de se rappeler. Très rarement, lorsqu'il s'animait, un sentiment profond semblait s'allumer dans ses petits yeux gris.
Quelques paroles détachées, arrivant aux oreilles de Fédor lui firent comprendre que Gagar et Copila, qui étaient devant lui, parlaient de l'art de l'imagerie ; il donna un coup d'éperon à son cheval, les rejoignit et écouta.
— Aujourd'hui, disait Ilia Copila, les images des saints s'impriment sur des feuilles de papier, et contrefont sans vergogne les images latines de la décadence. D'après ces modèles, les enlumineurs peignent la sainte
Mère de Dieu elle-même avec la tête nue et les cheveux ébouriffés...
— Et pourquoi pas, petit oncle ? — répliqua Fédor avec un feint respect, après s'être rafraîchi à sa gourde. Et il ajouta, dissimulant ses intentions provoquantes : « — Tu ne diras pourtant pas que les Russes seuls savent peindre les images? Et pourquoi rejeter Fart étranger si ses œuvres sont belles et saintes comme les modèles? »
— Tu n'y comprends rien ! interrompit Copila, en fronçant les sourcils. Tu dis des choses défendues et perverses.
— Pourquoi défendues, petit oncle ? — Fédor feignait d'être offensé.
— Parce qu'il ne faut pas transgresser les limites éternelles! Celui qui aime et qui loue une foi étrangère fait outrage à la sienne.
— Mais je ne parle pas de foi, petit oncle !
Et il se mit à démontrer que les images faites en Russie variaient selon les villes, et que les originaux des anciens peintres différaient aussi entre eux. Où donc fallait-il chercher la vérité? En outre tous les saints ne sont pas semblables : il y en de gros et de maigres. Lesquels faut-il prendre comme modèles? Non, le peintre ne doit pas copier aveuglement, mais avoir du sens, et travailler selon son inspiration î
Fédor parlait avec une éloquence un peu pédante, mais aussi avec l'élan d'un sentiment sincère.
Eutyche se taisait. On voyait à ses yeux brûlants qu'il écoutait avec avidité.
— C'est la tradition des saints pères, recommença Ilia avec gravité, ce qui est saint, selon Dieu, est beau...
— Et ce qui est beau est saint, répliqua Fédor, c'est la même chose, petit oncle.
— Non, ce n'est pas la même chose! s'écria le vieillard en se fâchant. Il y a une beauté qui vient du diable !
Il se tourna vers son neveu et le regarda dans les yeux ; il se demandait, peut-être, s'il devait recourir au bâton noueux qui était son suprême argument. Mais Fédor soutint son regard sans baisser les yeux.
Alors Copila leva le bras droit, et, comme s'il eût prononcé une malédiction contre l'Esprit impur luimême, il s'exclama solennellement :
— Que le ciel te confonde, maudit ! Péris et tes astuces avec toi ! Christ est mon Sauveur et ma lumière, ma joie et ma forteresse indestructible!
Les cavaliersétaient arrivés à l'orée du bois. Laissant à gauche le rempart du château de doux, ils entrèrent dans la ville d'Amboise.
On logea l'ambassade russe dans la maison du notaire royal, maître Guillaume Borreau, non loin de la tour de l'horloge ; c'était la seule maison qui fût restée vide dans la ville, remplie d'étrangers.
Eutyche et ses camarades se virent obligés de se contenter d'une petite chambre sous le toit, une sorte de grenier. Là, dans l'enfoncement de la lucarne, le jeune imagier installa un petit établi, cloua des rayons au mur, y posa les étroites planches à enluminer, les pots de colle transparente, les tessons de poterie remplis d'or fondu, arrangea la caisse de bois recouverte de feutre qui lui servait de lit, et suspendit au-dessus, l'image de la Vierge d'Ouglitch.
Ce petit coin n'était pas spacieux, mais clair et souriant. De la fenêtre, entre les toits et les cheminées, la vue s'étendait sur la Loire verte, sur les prairies lointaines et les cimes bleues des forêts.
Un soir, quelques jours après son arrivée à Amboise, Eutyche était assis, seul, à son établi. Ses compagnons étaient allés au château assister à un tournoi donné en l'honneur du duc d'Urbin.
Tout était tranquille, on entendait seulement, sous la fenêtre, le roucoulement des pigeons, le frou-frou soyeux de leurs ailes, et, parfois, le carillon mesuré des heures à la tour voisine.
Eutyche lisait son livre préféré, qu'il savait presque par cœur, Le manuel de Vlmagier code de courtes recettes, disposées par ordre de jours et de mois, sur la manière de représenter les saints.
La discussion entre Fédor et llia, entendue dans le bois, avait réveillé en lui des pensées inquiétantes qui se cachaient depuis lougtemps dans son àme, et que tout ce qu'il avait vu à l'étranger lui avait inspirées. Et il en cherchait la solution dans son manuel. Il lut ce qui se rapportait au martyre de sainte Catherine et de saint Philarètc, lesquels, dans leur extrême vieillesse, étaient encore beaux, et avaient « les joues rouges comme des pommes ».
Et il semblait à Eutyche que Fédor avait raison, que les visages des saints devaient être clairs et joyeux, car Dieu est « revêtu de beauté », et tout ce qui est beau vient de Dieu.
Mais, après avoir tourné quelques pages, il lut ceci :
« Le 9 novembre, à la mémoire de sainte Théoctiste de Lesbos : un chasseur la vit dans le désert et lui donna son manteau afin de couvrir la nudité de son corps. Et elle était debout devant lui, terrible, n'ayant plus apparence humaine; ses yeux étaient enfoncés et toute sa figure était celle d'une morte gisant depuis longtemps au tombeau; elle respirait à peine et ne pouvait parler qu'à voix basse. Et il n'y avait en elle nulle beauté humaine. »
— Par conséquent, pensa Eutyche, ce qui est saint peut ne pas être beau ; et il peut y avoir même sous une forme bestiale, une âme angélique.
Il mit le livre de côté et en prit un autre; c'était un vieux psautier, écrit à Ouglitch en 1485. Il avait appris à lire dans ce manuscrit, et admirait dès lors
les images simples et mal gravées qui commentaient les psaumes.
Depuis son départ de Moscou, ce livre ne lui était pas tombé sous les yeux. Mais, après avoir vu une foule de sculptures antiques dans les palais et, sur les places de Venise, de Rome, de Florence, ces images, qu'il connaissait depuis son enfance prenaient pour lui un sens nouveau et inattendu : il comprenait que l'homme en bleu, avec le vase penché d'où l'eau s'écoulait, était le dieu des rivières ; la femme étendue sur le sol au milieu des herbes, c'était Cérès, déesse des moissons ; l'adolescent ceint d'une couronne royale et traîné dans un char attelé de chevaux roux, était Apollon ; le vieillard barbu sur un monstre vert avec une femme nue, Neptune et une Néréide.
Par quel miracle, après quelles vicissitudes, et, quelles transformations, les dieux chassés de l'Olympe et réfugiés dans quelque antique manuscrit de Byzance étaient-ils arrivés à Ouglitch, recueillis par un vieux maître russe?
Déformés par la main d'un dessinateur barbare, ils semblaient maussades, timides, comme gênés de leur nudité. Parmi les sévères prophètes et les ascètes, ils paraissaient à demigelés, comme si leurs corps nus se lussent engourdis dans le froid de la nuit hyperboréenne. Et cependant, çà et là, dans un repli de coude, dans le dessin d'une épaule, dans la rondeur des cuisses, brillait le reflet lointain de leur beauté éternelle.
Et Eutyche ressentit de l'effroi et de l'étonnement en reconnaissant, dans ces images du Psautier d'Ouglitch, auxquelles il était habitué depuis l'enfance et qui lui semblaient saintes, la séduisante impureté hellénique.
Dans sa mémoire apparurent d'autres images profanes, les légendes des « Recueils russes », les pâles ombres de l'antiquité païenne ; la Gorgone, avec un visage humain, des pieds de cheval, et une
queue; le roi Ceutaure qui, par la tête, était homme et par les pieds un àne; les Satyres, qui habitaient les bois avec les bêtes.
Eutyche frissonna, revint à lui, se signa pieusement, et murmura, pour se calmer, cet apophtegme d'un érudit russe, qu'il avait entendu citer parllia Gopila :
— Tout cela est faux, il n'y a pas eu de Centaures, ni de Gorgones, ni de gens couverts de poils, mais les philosophes grecs les créèrent. La beauté est défendue par les Apôtres et les Saints Pères, elle est maudite !
Et tout de suite il pensa :
— En est-il vraiment ainsi? Tout cela est-il faux, tout est-il mensonge?
Il se leva, et prit, sur le rayon, une planchette avec un dessin commencé, une petite image de sa propre composition, sur ce thème : « Toute créature loue le Seigneur ». Elle représentait de nombreux personnages finement dessinés; on ne pouvait en voir les détails qu'à travers un verre grossissant.
Dans les cieux, le Tout-Puissant sur un trône; à ses pieds, les sept sphères célestes, le soleil, la lune et les étoiles, avec l'inscription : « Louez le Seigneur, cieux des cieux, louez-Le, soleil et lune, louez-Le, étoiles et lumière! ». Au-dessous, un vol d'oiseaux; plus loin, la grêle, la neige, les arbres, les montagnes, le feu qui sort de la terre ; les bêtes diverses et les reptiles ; l'abîme, béant comme une caverne, accompagné de ces mots : « Louez-Le, vous, arbres fertiles, et vous, les cèdres, vous, toutes les bêtes, et vous, collines,louez le Seigneur ! »De chaque côté, des visages d'anges, de saints, de juges, de rois, de princes, des foules humaines : « Louez-Le, vous, tous les anges, louez-Le, fils d'Israël, et vous, toutes les races et tous les peuples de la terre ! »
S'étant mis au travail et ne sachant exprimer autrement le sentiment qui remplissait son âme, Eutyche ajouta, de sa propre impulsion, à ces visages habi-
tuels, le martyre de saint Christophe à la tête de chien, et le dieu-bête Centaure.
Il savait qu'il violait la tradition du Manuel. Mais il n'y avait point de doute, ni d'embûche dans son àme : il lui semblait qu'une main invisible le guidait.
Et en même temps que le ciel et l'enfer, avec le feu et l'esprit divin, avec les collines et les arbres, les bêtes et les reptiles, avec les hommes et les forces immatérielles, avec saint Christophe à la tète de chien et le Centaure christianisé, l'àme d'Eutyche chantait elle aussi : « Que chaque créature loue le Seigneur ! »
François Ier était un grand amoureux. Rien ne le dégoûtait; et il assurait que, dans chaque femme, même la plus laide, on peut trouver beaucoup de qualités qui manquent aux autres. Quand il se mettait en campagne, il emmenait avec lui, outre ses ministres, ses bouffons, ses nains, ses astrologues, ses cuisiniers, ses prêtres et ses nègres, toute une armée de « fillettes de joie » sous la direction d'une « honorable dame », Jehanne Linière. Elles étaient de toutes les fêtes, de toutes les réjouissances, et figuraient même aux processions religieuses. En voyage, la cour se mêlait à tel pointa cette troupe, destinée aux débauches du roi, qu'il était difficile de dire où l'une finissait et où l'autre commençait. Les « fillettes de joie » étaient quelque peu dames de la cour, et les dames elles-mêmes procuraient, à leurs maris, par leur libertinage les colliers dorés de Tordre de l'Archange Saint-Michel.
La prodigalité du roi pour les femmes était sans bornes. Les contributions et les impôts s'accroissaient sans cesse et, malgré cela, l'argent manquait toujours. Quand il n'avait plus rien à prendre au peuple, François enlevait leur argenterie aux grands seigneurs ;
une fois même il ordonna de fondre, pour la monnayer, la grille d'argent qui entourait la tombe du grand saint Martin de Tours. Et ce n'était pas chez lui acte d'hérésie, mais besoin d'argent, car il se proclamait « le fils aîné de l'Église romaine », et poursuivait toutes les formes d'hérésie et d'athéisme comme une offense personnelle.
Du temps de saint Louis, une légende s'était répandue , dans le peuple, sur la vertu que possédaient les rois de France, de guérir les écrouelles par le contact de la main. A Pâques, à Noël, à la Trinité et à l'époque des autres fêtes, des scrofuleux cherchant la guérison affluaient, non seulement de tous les points de la France, mais aussi d'Italie, d'Espagne, et de Savoie.
Pendant les fêtes données pour le baptême du Dauphin, un grand nombre de malades étaient venus à Amboise. Au jour fixé, on les laissa entrer dans la cour du château royal, où François Ier accomplit les formalités d'usage. Jadis, alors que la foi était plus robuste, Sa Majesté, passant devant les malades, faisait un signe de croix sur chacun d'eux, et, les touchant du doigt, disait : « Le roi t'a touché, Dieu te guérira. » Mais avec le temps la foi s'était affaiblie, les guérisons devenaient plus rares ; et maintenant la phrase consacrée se prononçait sous forme de souhait : « Que Dieu te guérisse, le roi t'a touché. »
Une fois la cérémonie terminée, on apporta au roi un bassin avec trois linges mouillés, du vinaigre, de l'eau pure et de l'essence d'orange. François Ier se lava les mains, le visage, et le cou.
Alors, après le spectacle de cette misère humaine, de ces difformités et de ces plaies, il sentit le besoin de retremper son àme et de reposer ses yeux en leur offrant quelque chose de beau à voir.
Il se souvint que, depuis longtemps, il se proposait d'aller à l'atelier de Léonard avec quelques personnes de sa suite ; il se dirigea donc verslechateau.de doux.
Toute la journée, malgré l'indisposition qui l'affaiblissait, le peintre avait travaillé avec zèle au tableau de saint Jean-Baptiste.
Les rayons obliques du couchant pénétraient par les fenêtres semi-ogivales de l'atelier, grande pièce froide, carrelée de briques, au plafond traversé par des solives de chêne. Profitant des dernières lueurs du jour, Léonard se hâtait de parachever la main droite du saint, qui montrait la croix.
On entendit, sous les fenêtres, des bruits de pas et des voix.
— Ne laisse entrer personne ! dit le maître en se tournant vers Francesco Melzi. Tu m'entends, personne ! Dis que je suis malade !
L'élève alla dans le corridor pour congédier les hôtes importuns; mais, apercevant le roi, il s'inclina respectueusement et ouvrit la porte toute grande. Léonard eut à peine le temps de couvrir le portrait de la Gioconda qui se trouvait près du saint Jean-Baptiste : il le cachait toujours, parce qu'il n'aimait pas le laisser voir à des étrangers.
Le roi entra dans l'atelier.
Il était vêtu, avec une richesse dont le goût n'était pas irréprochable, d'étoffes voyantes et extravagantes, surchargées d'or, de broderies et de pierres précieuses. Il portait un haut-de-chausse collant en velours noir, un pourpoint assez court de la même étoffe mêlée de brocart d'or, avec de larges manches bouffantes, une toque plate ornée d'une plume d'autruche blanche. Le pourpoint, décolleté en carré, découvrait un cou mince, blanc comme de l'ivoire; un parfum violent se dégageait de toute sa personne. Il avait alors vingt-quatre ans ; ses admirateurs assuraient que son visage exprimait une telle majesté qu'il suffisait de le voir, sans même le connaître, pour sentir tout de suite que c'était le roi. Il était en effet de haute taille, svelte, adroit, et d'une vigueur peu commune ; il savait charmer par ses manières enga-
géantes ; mais son visage, d'un ovale étroit, très blanc, encadré d'une barbe crépue et noire comme du goudron, au front bas, au nez long et pointu, aux yeux rusés, froids et brûlants, aux lèvres minces, très rouges et humides, avait une expression désagréable de lascivité, quelque chose de faunesque qui rappelait le singe ou le bouc.
Léouard, conformément à l'étiquette, se préparait à fléchir le genou devant François ; mais le roi l'arrêta, se pencha lui-même vers lui et l'embrassa respectueusement.
— Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, maître Léonard! prononça-t-il d'un ton affable. Comment vas-tu? as-tu beaucoup travaillé? N'as-tu pas de nouveaux tableaux?
— Je suis toujours malade, Majesté! répondit le peintre, et il prit le portrait de la Gioconda pour le mettre de côté.
— Que tiens-tu là ? demanda le roi, en montrant le portrait.
— C'est un vieux portrait, sire; vous l'avez déjà vu!
— C'est égal, montre-le-moi encore ! Tes tableaux sont ainsi : plus on les voit, plus ils plaisent.
Comme le peintre hésitait, un des courtisans s'approcha, et, tirant la toile, découvrit la Gioconda.
Léonard fronça les sourcils. Le roi s'assit dans un fauteuil, et, longtemps, regarda en silence.
— C'est merveilleux, s'écria-t-il enfin, sortant de sa rêverie. Voilà la plus belle femme que j'aie jamais vue ! Qui est-elle?
— C'est madonna Lisa, l'épouse de Giocondo, citoyen de Florence.
— Y a-t-il longtemps que tu l'as peinte?
— Il y a dix ans.
— Est-elle toujours aussi belle ?
— Elle est morte, Sire !
— Maître Léonard de Vinci, dit Saint-Gelais, le
poète de la cour, a travaillé cinq ans à ce portrait qui n'est pas encore terminé: c'est lui du moins qui l'assure.
— Il n'est pas terminé? s'étonna le roi. Mais que veut-on de plus ? Elle est comme vivante, il ne lui manque que la parole !
— En vérité, dit-il encore, se tournant vers le peintre, il y a de quoi te porter envie, maître Léonard ! Cinq années passées avec une femme pareille, tu ne peux pas te plaindre de la destinée : tu as été heureux, mon cher ! Et le mari, qu'a-t-il fait pendant ces cinq années? Si elle n'était pas morte, tu n'aurais probablement pas encore fini le portrait !
Il riait, clignant ses yeux qui brûlaient ; plus que jamais il avait Pair d'un faune ; la pensée que monna Lisa était restée honnête, fidèle à son mari, ne lui venait pas à l'esprit.
— Oui, mon ami, ajouta-t-il en souriant, tu te connais en femmes ! Quelles épaules, quelle gorge ! Et ce qu'on ne voit pas doit être encore plus beau...
Il la contemplait de ce regard brutal d'homme qui déshabille une femme, et s'empare d'elle mentalement.
Léonard se tut, il pâlit un peu, et baissa les yeux.
— Pour peindre un pareil portrait, continua le roi, il ne suffit pas d'être un grand peintre, il faut pénétrer tous les mystères du cœur de la femme, ce labyrinthe de Dédale, cet écheveau que le Diable lui-même ne saurait débrouiller ! Vous croyez une femme douce, timide, humble; elle joint les mains comme une nonne, elle ne ferait pas de mal à une mouche ; mais essayez donc de vous fier à elle, essayez de deviner ce qui se passe dans son âme !
Léonard s'écarta un peu, sous prétexte de placer mieux en lumière le chevalet d'un autre tableau.
— Je ne sais si c'est vrai, Sire, dit Saint-Gelais, à voix basse, se penchant vers l'oreille du roi, de sorte que Léonard ne pût pas l'entendre. On m'a
assuré que cet original non seulement n'a pas aimé monna Lisa, mais que, en outre, il n'a, de sa vie, aimé aucune femme, et qu'il est parfaitement chaste.
Et, d'une voix encore plus basse, avec un sourire significatif, il ajouta quelque chose de très indiscret sans doute sur les amours de Socrate, sur la beauté frappante de quelques élèves de Léonard, et sur les mœurslibresdes maîtres florentins. François s'étonna, puis haussa les épaules avec le sourire complaisant d'un homme intelligent et mondain, qui n'a pas de préjugés, profite lui-même delà vie, et n'empêche pas les autres d'en profiter à leur guise. Son attention fut alors attirée par une esquisse qui se trouvait près de lui.
— Et celui-ci, qu'est-ce donc ?
— Si l'on juge d'après les grappes de raisins, ce doit être un Bacchus ! suggéra le poète.
— Et cela? dit le roi montrant un autre tableau, près de lui.
— C'est encore un Bacchus ! répondit Saint-Gelais avec quelque hésitation.
— C'est singulier ! s'étonna François. Les cheveux, la poitrine, le visage, sont ceux d'une femme. La tète ressemble à monna Lisa : c'est le même sourire.
— Peut-être est-ce fandrogyne ? remarqua le poète. Et quand le roi, qui n'était pas très instruit, demanda
ce que signifiait ce mot, Saint-Gelais lui répéta l'antique fable de Platon sur les êtres à deux sexes, hommes-femmes, plus parfaits et plus beaux que les hommes, enfants du soleil et de la terre et qui réunissaient en eux les deux principes mâle et femelle ; ils étaient si forts et si orgueilleux qu'à l'exemple des Titans ils avaient projeté de marcher contre les dieux et de les précipiter de l'Olympe. Jupiter avait réprimé les rebelles, mais, ne voulant pas les anéantir complètement pour ne pas se priver de leurs prières et de leurs offrandes, d'un coup de sa foudre il avait séparé leurs corps en deux parties. Et depuis ce temps, les
hommes et les femmes, pleins d'angoisse, se poursuivent les uns les autres, tourmentés d'un désir insatiable qui s'appelle l'amour et qui rappelle à l'humanité la réunion primitive des deux sexes dans la même personne.
— Peut-être, ajouta le poète, maître Léonard, dans cette conception, a-t-il essayé de ressusciter ce qui n'existe plus dans la nature, en cherchante réunir ce que les dieux avaient séparé : le principe mâle et le principe femelle !
Pendant cette explication, François contemplait le portrait, du même regard impudent et cynique qu'il avait eu, l'instant d'avant, pour monna Lisa.
— Tranche la question, maître ! dit-il en se tournant vers Léonard. Est-ce Bacchus ou l'Androgyne?
— Ni l'un ni l'autre, Sire I répondit Léonard, rougissant comme un coupable. C'est Jean-Baptiste.
— Saint Jean-Baptiste? ce n'est guère possible! Que me dis-tu là ?
Alors, à force de regarder fixement, le roi aperçut, dans la profondeur sombre du tableau, une mince croix de jonc. Perplexe, il secoua la tête. Ce mélange de sacré et de profane lui semblait une raillerie des choses saintes, mais, en même temps, lui plaisait. Aussi conclut-il tout de suite qu'il ne fallait pas y attacher d'importance. C'était une idée comme une autre, qui était entrée là dans la tête du peintre.
— Maître Léonard, j'achète les deux tableaux ! Quel est ton prix ?
— Sire, commença timidement lepeintre, ils ne sont pas encore terminés, j'ai voulu...
— C'est une plaisanterie ! interrompit François. Le saint Jean, tu peux le finir si tu le désires, j'attendrai. Mais quant à la Joconde, je te défends même dela retoucher! Tu n'arriveras jamais à mieux faire. Je veux l'avoir chez moi tout de suite, tu m'entends? Dis-moi le prix, sois sans crainte, je ne marchanderai pas!
Léonard sentait qu'il fallait trouver quelque excuse, quelque prétexte, pour refuser. Mais que pouvait-il dire à cet homme qui transformait tout ce qu'il touchait en trivialité et en indécence ? Comment pouvaitil lui expliquer ce qu'était pour lui le portrait de la Gioconda, et pourquoi il ne consentirait pas à s'en séparer, même si on lui offrait toutes les richesses du monde ?
François pensait que Léonard réfléchissait par crainte de vendre trop bon marché.
— Eh bien I si tu ne veux pas fixer un prix, c'est moi qui le ferai !
Il regarda monna Lisa et dit :
— Trois mille écus. Gela ne suffit pas? trois mille cinq cents ?
— Sire, commença de nouveau le peintre d'une voix tremblante, je vous assure...
Il s'arrêta : son visage pâlit.
— Eh bien, quatre mille, maître Léonard ! Il me semble que c'est assez payé !
Un murmure d'étonnement courait parmi les courtisans : jamais aucun Mécène, Laurent de Médicis luimême, n'avait donné pareil prix pour un tableau.
Léonard leva les yeux vers François avec une angoisse indescriptible. Il était prêt à tomber à ses pieds, pour le supplier, comme s'il se fût agi de sa vie, de ne pas lui prendre la Gioconda. François, croyant que cette émotion était un élan de reconnaissance, se leva pour partir, et embrassa de nouveau le peintre.
— Alors, le marché est conclu ? quatre mille. Tu auras l'argent quand tu voudras, j'enverrai demain chercher ta Joconde. Sois tranquille, je lui donnerai une bonne place, tu seras content ! Je connais sa valeur et je la conserverai à la postérité.
Quand le roi fut parti, Léonard s'affaissa dans un fauteuil. Il contempla le portrait d'un regard triste, navré, ne pouvant croire encore à ce qui venait de lui arriver. Des projets absurdes et puérils lui tra-
versèrent l'esprit : la cacher quelque part pour que le roi ne pût la trouver, et ne pas la donner même si on le menaçait de mort, ou bien encore renvoyer en Italie avec Francesco Melzi, et s'enfuir lui-même.
Le crépuscule tombait. Francesco vint plusieurs fois jeter un coup d'œil dans l'atelier, mais il n'osa pas déranger le maître. Léonard était toujours près du portrait. Dans l'obscurité, son visage semblait immobile et pâle comme celui d'un cadavre.
Pendant la nuit, l'artiste entra dans la chambre de Francesco, qui était déjà couché, mais ne pouvait s'endormir.
— Lève-toi. Allons à Amboise. Il faut que je parle au roi !
— Il est bien tard, maître ! Vous vous êtes fatigué aujourd'hui. Vous tomberez malade, de nouveau ! Vous vous sentez déjà souffrant. Il vaudrait mieux remettre la chose à demain.
— Non, tout de suite ! Allume la lanterne et accompagne-moi ! Situ ne veux pas venir, j'irai seul.
Sans répliquer davantage, Francesco se leva, s'habilla : et ils se mirent en route.
Il y avait dix minutes de marche jusqu'au château ; le chemin était roide, mal pavé; Léonard avançait lentement, appuyé au bras de son élève.
La nuit, sans étoiles, était noire et étouffante. Le vent soufflait avec force. Les branches des arbres tremblaient, comme secouées d'un frisson maladif. En, haut, à travers leur ramure, brillaient les fenêtres éclairées du château. On entendait le son d'une musique. Le roi soupait avec une petite société de choix et s'égayait de sa plaisanterie favorite : c'était de faire boire, dans une grande coupe d'argent dont les habiles ciselures représentaient des scènes de débauche, toutes
les jeuoes femmes et filles de la cour. Il s'amusait alors à observer leurs différentes attitudes : les unes riaient, les autres pleuraient de honte, d'autres encore se fâchaient ; il y en avait qui fermaient les yeux pour ne pas voir, ou bien encore qui feignaient de voir sans comprendre.
Parmi les dames se trouvait la propre sœur du roi, la princesse Marguerite, « la perle des perles », comme on l'appelait. Elle était célèbre par sa beauté et son érudition. Mais l'art de plaire était son art préféré. Charmant tous ceux qui l'approchaient, elle restait indifférente à tous, son frère excepté. Elle l'aimait d'un amour extrême et singulier : ses faiblesses lui semblaient des perfections, ses défauts des vertus, son masque de faune, un visage d'Apollon. Elle était prête à se donner toute pour lui, âme et corps. On racontait qu'elle l'aimait plus qu'il n'est permis à une sœur d'aimer son frère.
En tout cas, François abusait de cet amour : il mettait à contribution le dévouement de Marguerite, non seulement dans ses travaux, ses maladies, ouïes dangers qui le menaçaient, mais aussi dans toutes ses aventures galantes.
On annonça Léonard. François ordonna de le recevoir, et, accompagné de Marguerite, s'avança au-devant de lui.
Quand le peintre, troublé, baissant les yeux, traversa les salles illuminées, entre deux rangées de dames et de cavaliers, des regards étonnés et moqueurs accompagnèrent ce haut vieillard aux longs cheveux blancs, à la figure sombre, au regard timide.
— Ah ! maître Léonard ! dit le roi en le saluant, et, comme d'habitude, il l'embrassa respectueusement. Voici un hôte rare ! Que puis-je t'offrir ? Tu ne manges pas de viande, mais, peut-être, des légumes ou des fruits ?
— Je vous remercie, Sire... Pardonnez-moi, j'ai deux mots à vous dire !
Le roi le regarda fixement.
— Qu'as-tu, mon ami, n'es-tu pas malade?
Il le prit à part et lui demanda, montrant sa sœur :
— Elle ne te gêne pas ?
— Oh ! non; répondit le peintre en s'inclinant devant Marguerite. J'ose espérer que Son Altesse intercédera aussi pour moi auprès de Votre Majesté.
— Parle ! Tu sais, je suis toujours content de t'être
utile.
— C'est encore la même chose, Sire. Il s agit du tableau que vous avez désiré acheter, le portrait de monna Lisa.
— Quoi? encore? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit tout de suite ? Tu es un original ! Je pensais que nous étions d'accord pour le prix.
— Ce n'est pas une question d'argent, Sire !
— Et qu'est-ce donc ?
Et Léonard, sous le regard indifférent et affable du roi, sentit de nouveau l'impossibilité de lui parler de la Gioconda.
— Sire, prononça timidement le peintre, faisant un effort pour combattre la honte douloureuse qui le paralysait, Sire, soyez miséricordieux, ne m'enlevez pas ce tableau! Il sera vôtre tout de même et je n'ai pas besoin d'argent : laissez -le moi seulement pour quelque temps encore, jusqu'à ce que je ne sois plus !
Il s'arrêta, incapable d'ajouter un mot ; et avec une prière désespérée dans les yeux, il regarda Marguerite. Le roi haussa les épaules et fronça les sourcils.
— Sire, dit sa sœur, donnez satisfaction à la demande de maître Léonard ! Il l'a mérité, soyez magnanime !
Vous prenez aussi sou parti, vous, Madame Marguerite ? Mais c'est un vrai complot !
Elle mit la main sur l'épaule de son frère, et lui chuchota à l'oreille :
— Comment, vous ne voyez donc rien? Il l'aime encore !
— Mais elle est morte!
— Peu importe ! Est-ce qu'on n'aime pas aussi les morts ? Vous avez dit vous-même qu'elle était vivante, dans le portrait. Soyez bon, mon frère, ne chagrinez pas un vieillard !
Un souvenir traversa l'esprit de François : c'était une vague réminiscence à demi oubliée, un peu enfantine, d'avoir lu quelque part des choses sur l'union éternelle des âmes, sur l'amour dans l'au-delà, sur la fidélité chevaleresque. Il voulut être généreux.
— Eh bien! maître Léonard, prononça-t-il en souriant, je vois qu'on ne peut rien faire de toi ! Tu as su te choisir une éloquente protectrice. Sois tranquille, je t'accorde ta demande ! Mais n'oublie pas que le portrait m'appartient, et que l'argent t'en sera payé d'avance !
Quelque chose brilla dans les yeux de Léonard, quelque chose de si puéril et de si pitoyable que le roi sourit avec plus de bienveillance eucore et lui frappa doucement sur l'épaule.
— Ne crains rien, mon ami, je t'en donne ma parole, personne ne te prendra ta Lisa !
Les larmes vinrent aux yeux de Marguerite : avec un doux sourire, elle tendit la main au peintre, qui la baisa silencieusement.
La musique commençait à jouer. Le bal était ouvert. Des couples tournoyaient. Et personne ne parla plus de cet hôte singulier qui avait traversé la fête comme une ombre, pour disparaître de nouveau dans les ténèbres de la nuit sans étoiles.
Francesco Melzi devait entrer en possession d'un petit héritage, et il avait besoin de quelques documents qui se trouvaient chez le notaire royal de la ville
d'Amboise, maître Guillaume Borreau. Celui-ci était un homme instruit, aimable, et qui avait beaucoup d'amitié pour Léonard.
Une fois, comme il s'entretenait avec Francesco des derniers travaux du maître, il lui dit en souriant qu'un peintre merveilleux, venu des pays du Nord, habitait dans sa propre maison. Et quand Fraucesco l'eut questionné à ce sujet, il le fit monter au grenier, et là, au fond d'une grande chambre basse, tout près du pigeonnier, dans l'embrasure de la lucarne, il lui montra l'atelier en miniature du peintre d'images saintes, Eutyche Gagar.
A son retour, pour distraire le maître qui, depuis longtemps, vivait trop seul avec ses pensées, Francesco lui raconta qu'il avait vu une véritable curiosité, l'atelier du peintre barbare, et l'engagea à venir le visiter lui-même. Léonard se rappela la conversation sur la lointaine Moscovie qu'il avait eue à Milan, dans le palais du More, avec l'ambassadeur russe, Nikita Karatcharoff ; et il eut envie de voir le peintre qui venait de ces contrées quasi fabuleuses. Un soir, quelques jours après la visite du roi, ils se dirigèrent vers la maison de maître Guillaume. Les camarades d'Eutyche s'étaient rendus au bal masqué qu'on donnait au château ; mais Eutyche, qui craignait les femmes aux épaules nues, les orgies, la musique et les chansons du diable, était resté seul à la maison pour travailler à sa nouvelle image : « Toute créature loue le Seigneur. »
Il était complètement absorbé dans son travail, lorsque, soudain, derrière la fenêtre, il entendit un léger bruit, un frôlement d'ailes. Eutyche savait que sa voisine, la jeune femme du vieux boulanger, nourrissait une troupe de pigeons. Il la regardait souvent en cachette. Maintenant il l'apercevait, dans le carré sombre de la fenêtre ouverte, au-dessus de l'enclos, parmi les branches de lilas : un corsage décolleté laissait entrevoir la gorge blanche ; elle avait un visage
clair avec quelques taches de rousseur à peine visibles, et des cheveux blonds.
Il la regarda, et répondit même à son sourire par un sourire involontaire, mais se ressaisit ^de suite, réfléchissant que toute femme est un suppôt de l'enfer, qu'il faut fuir sa beauté, et qu'il vaut mille fois mieux souffrir de la fièvre que de posséder une de ces créatures, parce que la fièvre, après nous avoir ravagés, nous abandonne, tandis qu'une femme vous tient jusqu'à la mort.
Alors il se remit à l'ouvrage et commença à peindre une martyre aux cheveux d'or, comme ceux de la belle boulangère. De l'escalier, des voix se firent entendre. Biaise, le vieil iuterprète de l'ambassade, entra dans la chambre, suivi du propriétaire de la maison, maître Borreau, de Léonard et de Francesco Melzi.
Quand Biaise eut expliqué à Eutyche que les hôtes désiraient visiter son atelier, celui-ci éprouva comme une honte, presque de l'effroi, et. pendant qu'ils entraient, resta debout, silencieux, les yeux baissés, les levant seulement pour regarder Léonard. Le visage du vieux maître semblait familier à Eutyche : il lui paraissait avoir une ressemblance frappante avec celui d'Elie, le prophète, tel qu'on le représentait dans le Manuel de l'imagier.
Après avoir examiné le matériel de l'atelier minuscule, surtout les pinceaux, tels qu'il n'en avait jamais vus de pareils, l'attention de Léonard fut attirée par l'enluminure portant en légende : « Toute créature loue le Seigneur. » Bien que Biaise eût de la peine à l'expliquer, le peintre en comprit le sujet, et s'étonna que ce barbare, fils d'une race souvage, fût initié à la sagesse profonde de l'humanité.
Le maître feuilleta aussi avec beaucoup de curiosité le Manuel de l'imagier. C'était un grand manuscrit avec des marges finement ornées au crayon ou à l'encre rouge.
Léonard sentait que ce n'était pas de la vraie pein-
ture, mais que, malgré l'imperfection du dessin, de la lumière et de l'ombre, de la perspective et de l'anatomie, là comme dans les vieilles mosaïques byzantines, il y avait cette puissance que donne la foi, et une certaine compréhension de la beauté.
Mais il fut surtout frappé de deux reproductions de saint Jean-Baptiste Ailé : l'un tenait dans sa main gauche une coupe d'or dans laquelle se trouvait l'Enfant Jésus, qu'il désignait de sa main droite; l'autre, en dépit des lois de la nature, avait deux têtes : l'une, vivante, sur les épaules, l'autre, morte, sur un plateau qu'il tenait dans les mains : ces deux têtes avaient des expressions singulières et terribles : les yeux grands ouverts, la barbe et les cheveux en désordre. L'habit sacerdotal en poil de chameau s'étalait comme des ailes ; les os des mains et des pieds desséchés, à peine recouverts de peau, semblaient légers, faits pour le vol, comme les os et les cartilages des oiseaux ; derrière les épaules, deux ailes immenses semblables aux ailes d'un cygne ou d'un de ces grands oiseaux, grandi uccelli, desquels Léonard avait rêvé toute sa vie. Et le peintre se rappela les paroles du prophète Malachie, qu'il avait lues une fois dans le journal de Giovanni Baltraffio :
ce Voici, j'enverrai mon messager ; il préparera le chemin devant moi ! Et soudain entrera dans son temple, le Seigneur que vous cherchez, et le messager de l'alliance que vous désirez. Voici, il vient ! »
A peine le roi eut-il quitté Amboise que le silence et la tranquillité habituelle y régnèrent de nouveau. On entendait le rythme égal des carillons à la tour de l'Horloge, et, le soir, le cri des cygnes sur les basfonds sablonneux de la Loire.
Léonard avait repris le Saint Jean-Baptiste. Mais il
travaillait maintenant toujours plus difficilement et plus lentement. Souvent, il semblait à Francesco que le maître désirait l'impossible.
Parfois, au crépuscule, Léonard, soulevant le voile qui cachait la Joconde, la regardait longuement ainsi que le Saint Jean qui était à côté, et semblait les comparer. Alors l'élève croyait voir — peut-être était-ce le jeu inégal de la lumière et de l'ombre — que l'expression de la femme et celle de l'adolescent changeaient dans les deux tableaux ; et l'on aurait dit qu'ils s'animaient, devenaient vivants.
La santé du maître s'affaiblissait. En vain Melzi le suppliait-il de se reposer, de cesser tout travail ; il ne voulait rien entendre.
Un jour d'automne, en 1518, comme il était occupé à peindre, il chancela soudain, et tomba; Francesco, qui se trouvait à l'autre bout de l'atelier, accourut, appela à l'aide ; et l'on transporta Léonard dans sa chambre à coucher.
Comme d'habitude, le malade ne voulait pas se soigner, ni voir un médecin ; il resta au lit six semaines. Le côté droit du corps était paralysé, la main droite complètement percluse. Il se remettait lentement et avec peine.
Pendant toute sa vie, Léonard s'était servi de ses deux mains, la gauche et la droite, avec une habileté presque égale, et toutes deux lui étaient utiles pour son travail : de la gauche il dessinait, il peignait avec la droite. Dans cette réunion de deux forces opposées résidait, comme il Passurait, sa supériorité sur les autres peintres. Lorsque, par suite de la paralysie, les doigts de la main droite se furent engourdis et qu'il en eut presque perdu l'usage, Léonard éprouva la crainte de ne plus pouvoir peindre.
Au commencement de décembre, il put se lever ; mais il ne sortait pas de sa chambre.
Une fois, dans l'après-midi, comme tout le moude dormait, après la collation, Francesco désirant deman-
der quelque chose au maître et ne l'ayant pas trouvé dans ses appartements, descendit à l'atelier, ouvrit avec précaution la porte, et regarda. Depuis quelque temps, Léonard, devenu plus sombre et plus misanthrope que d'habitude, ne permettait pas qu'on entrât chez lui sans être appelé, comme s'il avait craint d'être dérangé ou surveillé.
Par la porte entr'ouverte, Francesco vit le maître debout devant le Saint Jean : il essayait de peindre, de sa main malade ; son visage était altéré par la convulsion d'un effort désespéré ; ses lèvres se crispaient; ses sourcils étaient froncés, les mèches blanches de ses cheveux se collaient au front baigné de sueur ; les doigts raidis ne voulaient pas obéir ; le pinceau tremblait dans la main du grand artiste comme dans celle d'un élève inexpérimenté. Saisi d'effroi, n'osant remuer, retenant son souffle, Francesco regardait cette dernière lutte de l'esprit encore vivant avec la chair agonisante.
L'hiver fut rude, cette année-là : les ponts furent détruits par les glaçons que charriait la Loire; les hommes gelaient le long des routes ; des loups se montraient dans les faubourgs de la ville ; le vieux jardinier assurait même qu'il les avait vus venir, le soir, sous les fenêtres du château; on n'osait plus s'aventurer dehors sans armes; les oiseaux de passage tombaient morts. Un matin qu'il sortait de la maison, Francesco trouva, dans la neige, une hirondelle à demi gelée et la porta chez son maître. Celui-ci la réchauffa de son souffle et lui arrangea un nid dans un coin chaud de l'âtre; il comptait la relâcher au printemps.
Il n'essayait plus de travailler : il avait relègue dans le coin le plus éloigné de l'atelier le Saint Jean inachevé, ainsi que tous les autres tableaux, les dessins, les pinceaux et les couleurs. Les jours passaient
tristement. Parfois, dans l'après-midi, arrivaient le notaire, maître Guillaume, et un vieux moine, le confesseur de Francesco, vieillard doux, simple et gai. Et ils jouaient, des heures entières, aux dames, aux jonchets et aux cartes.
Le crépuscule, maintenant tombait très tôt. Les amis se retiraient. Alors, pendant de longues heures, Léonard marchait de long en large dans la chambre, jetant de temps à autre de rapides regards sur le mécanicien Zoroastro. Maintenant plus que jamais cet impotent lui était un reproche vivant, une ironie adressée à cet effort de toute sa vie : donner des ailes aux hommes. Comme d'habitude, le malheureux était accroupi dans un coin. Occupé à quelque travail de menuiserie, il chantait, doucement, toujours la même chanson. Et cette chanson mélancolique semblait rendre l'atelier encore plus terne, et la lumière froide du crépuscule plus désespérée. Enfin l'obscurité se faisait, complète. Un silence de mort régnait dans la maison. Et, derrière les fenêtres, le vent hurlait, soulevant des tourbillons de neige; les branches nues des vieux arbres bruissaient : on aurait dit de méchants géants se querellant entre eux. Au hurlement du vent s'en joignait un autre, encore plus pitoyable; c'était sans doute le hurlement des loups, à la lisière du bois. Francesco allumait du feu dans l'âtre, et Léonard s'asseyait tout près de la flamme. Melzi jouait assez bien du luth, et avait une voix agréable. Souvent il s'efforçait de disperser, par la musique, les pensées noires du maître. Une fois il lui avait chanté la vieille chanson composée par Laurent de Médicis, pour accompagner la marche triomphale de Bacchus et d'Ariane, la chanson d'amour infiniment joyeuse et triste à la fois :
Quant'è bella giovinezza !
Che se fugge tuttavia !
Ghi vuol esser lieto, sia :
Di doman no c*è certezza.
Le maître écoutait, la tête baissée; il se rappelait la nuit d'été, les ombres, noires comme le charbon la lumière de la lune, claire, presque blanche, la rue déserte, les sons du luth devant la « loggia » de marbre, et cette même chanson d'amour. Alors ses pensées allaient à monna Lisa.
Les derniers accords tremblaient, mouraient, en se mêlant aux bruits sourds de l'ouragan. Francesco, assis aux pieds du maître, levait les yeux, et souvent il voyait des larmes couler sur les joues du vieillard.
Parfois, tout en relisant son journal, Léonard y écrivait de nouvelles pensées sur ce qui l'intéressait maintenant plus que tout autre chose : la mort.
Une fois, il avait rêvé qu'on l'avait enterre vif; et, par un effort désespéré, suffoquant, il s'appuyait de sesmaius au couvercle du cercueil. Le jour suivant il rappela à Francesco son désir de ne pas être enseveli avant que les premiers symptômes de la décomposition se fussent déclarés.
Par les longues nuits d'hiver, il évoquait ses années d'enfance dans le village de Vinci; souvent il se rappelait ses découvertes, ses inventions, les machines avec lesquelles il voulait donner à l'homme la toutepuissance sur la nature.
Parfois, la nuit, Francesco lui lisait l'Evangile, et il aimait à l'écouter.
Le matin, en se levant, il regardait, à travers les vitres gelées, les amas de neige, le ciel gris, les arbres couverts de givre ; et il lui semblait que 1 hiver ne
nuirait jamais.
Mais, au commencement de février, le temps devint plus doux. Du côté exposé au soleil, les glaçons suspendus aux toits des maisons tombaient en gouttes
d'eau claire; les moineaux gazouillaient, la neige fondante faisait un cercle sombre au pied des arbres, et, à travers les nuages, se montrait un ciel pâle et bleu. Le matin, quand le soleil pénétrait dans l'atelier en rayons obliques. Francesco y installait le fauteuil du maître ; et le vieillard restait assis des heures entières, la tête baissée, ses mains maigres croisées sur ses genoux. Dans ces mains inertes, comme dans les yeux aux paupières à demi jointes, il y avait une expression de lassitude infinie.
L'hirondelle était restée tout l'hiver dans l'atelier; Léonard l'avait apprivoisée, elle volait et tournoyait clans la chambre, se posait sur la main ou sur l'épaule du vieillard, lui permettait de la prendre et de lui baiser la tête. D'un regard attentif, il suivait tous ses mouvements, et de nouveau naissait en lui l'idée des ailes humaines.
Une fois, ouvrant le grand bahut qui était au coin de l'atelier, il fouilla longtemps dans les papiers et les cahiers entassés là, avec des dessins de machines et différentes notices pour les deux cents Livres sur la vie et la nature qu'il avait composés.
Toute sa vie, il s'était préparé à mettre de l'ordre dans ce chaos, à réunir tous ces fragments pour en faire un seul grand ouvrage, mais il avait toujours remis ce travail au lendemain. Il savait qu'un tel livre aurait été d'une utilité considérable pour l'humanité, dont ses découvertes auraient peut-être changé les destinées. Mais il savait aussi que ce serait un labeur gigantesque, qu'il n'arriverait pas à l'accomplir, et que tout cela périrait aussi inutilement que nombre de choses qui périssent dans le monde. Il retrouva un petit cahier jauni par le temps, intitulé Les Oiseaux, et se mit à le lire. Pendant ces dernières années, il n'avait plus travaillé au plan d'une machine à voler, mais il y avait pensé sans cesse. Il résolut maintenant de tenter un suprême effort, d'essayer une dernière fois. Il se mit à l'œuvre avec la même obsti-
nation, avec la même hâte fiévreuse que pour son tableau de Saint Jean, sans penser à la mort, triomphant de la faiblesse et de la maladie, oubliant la nourriture et le sommeil. Il passa des heures et des nuits entières à faire des dessins et des calculs.
Une semaine s'écoula. Francesco restait près de lui, ne dormait pas la nuit, surveillant avec crainte et tristesse le visage du maître, altéré par les efforts désespérés d'une volonté furieuse, et par le désir passionné d'arriver au but. Une fois, après trois nuits de veille, une fatigue mortelle s'empara de l'élève. Il s'endormit dans sa chaise près du foyer éteint.
L'aube grise pointait; l'hirondelle s'éveillait en gazouillant. Léonard, la plume à la main, était penché sur une petite table de travail, où se trouvaient des papiers couverts de chiffres.
Soudain sa tête s'inclina, la plume tomba de sa main, un cri à peine distinct mourut sur ses lèvres; s'appuyant de tout son poids contre la table, il la renversa, et glissa, étendu, sur le plancher. Francesco bondit, et appela le domestique. Ou releva le maître, qui fut transporté sur son lit.
C'était une seconde attaque de paralysie.
Le malade resta quelques jours sans connaissance, poursuivant, dans le délire, ses calculs mathématiques. A peine fut-il revenu à lui qu'il demanda les dessins de la machine à voler. Eu vain Francesco le suppliait de laisser cela jusqu'à son rétablissement : il ne voulait rien entendre. Il prit le cahier et le cacha sous son oreiller.
Sa santé s'améliorait, mais bien lentement. Il fut forcé de garder longtemps le lit. Francesco, qui restait maintenant toute la nuit auprès de lui, somnolait, brisé par la fatigue. Une nuit, en s'éveillant, — il avait dormi une heure environ, — il constata avec terreur que Léonard n'était plus dans son lit. Le cœur glacé d'effroi, il descendit, et, par la porte entr'ouverte de l'atelier, vit le maître assis à sa table de travail, la
tête entre les mains. Subitement Léonard saisit la plume et se mit à biffer les pages remplies de chiffres, puis, s'étant retourné, il aperçut l'élève, et se leva en chancelant.
Francesco se jeta en avant pour le soutenir.
— Je t'avais dit, Francesco, que j'en finirais bientôt avec toutes ces choses, prouonça le maître avec un sourire doux et singulier. Eh bien ! c'est fini maintenant ! Ne crains rien ! Je ne recommencerai plus. J'en ai assez. Je suis devenu vieux et stupide. Je ne sais rien. Ce que je savais, je l'ai oublié. Et je n'ai plus la force nécessaire pour m'occuper de cette machine à voler. Au diable tout cela, au diable! conclut-il avec rage.
Et, saisissant les pages et les cahiers, il les froissait et les déchirait. A partir de cette nuit, son état s'aggrava rapidement. L'élève sentait que Léonard ne se lèverait plus. Parfois, des jours entiers, il restait plongé dans une torpeur pareille à un évanouissement.
Francesco était pieux. Il croyait avec simplicité à tout ce qu'enseigne l'Église. Sur ce point Léonard n'avait eu aucune influence sur lui. Francesco savait que le maître ne remplissait pas ses devoirs religieux, mais il devinait que, malgré tout, le vieillard n'était pas un athée. Et cela lui suffisait, lui procurait quelque consolation.
Mais, maintenant, la pensée que Léonard pourrait mourir dans l'impénitence effrayait Francesco. Il aurait donné son âme pour sauver son maître. Cependant il n'avait pas osé lui en parler.
Un soir, assis près du chevet du malade, il le regardait,, toujours hanté par cette pensée terrifiante : la mort dans l'impénitence.
— A quoi penses-tu? lui demanda Léonard.
— Frère Guglielmo est venu ce matin, répondit Francesco, un peu confus. Il aurait voulu vous voir. Mais je lui ai dit que c'était défendu.
Le maître regarda dans les yeux de son élève, et y
vit comme une supplication mêlée de crainte et d'espérance.
— Ce n'est pas à cela que tu penses, Francesco ! Pourquoi ne veux-tu pas me dire la vérité?
L'élève se taisait, les yeux baissés.
Alors Léonard comprit tout. Il se détourna, les sourcils froncés. Toujours il avait désiré mourir comme il avait vécu, dans la liberté et la vérité. Mais il avait pitié de Francesco. Fallait-il, aujourd'hui que les derniers moments étaient là, troubler cette humble foi, chagriner le cœur tendre de ce jeune homme, qui l'aimait d'un amour si profond et si sincère?
Il regarda son élève, lui caressa la main de sa main amaigrie, et lui dit, avec un sourire très doux :
— Mon fils, envoie quelqu'un chez frère Guglielmo, et demande-lui de venir demain ! Je veux me confesser et communier. Prie aussi le notaire de venir!
Francesco ne répondit rien, mais il baisa la main de Léonard avec une gratitude profonde.
Le matin suivant, 23 avril, c'était le samedi saint. Lorsque le notaire, maître Guillaume, arriva, Léonard lui dicta ses dernières volontés : il laissait, en signe de réconciliation complète, quatre cents florins à ses frères, avec lesquels il était en procès; à son élève Francesco Melzi il donnait ses livres, ses appareils scientifiques, ses manuscrits, et le reste des appointements qu'il avait à recevoir du fisc royal; à son domestique Baptiste, les meubles du château de Cloux et la moitié d'une vigne qu'il possédait à Milan; il léguait l'autre moitié à son élève Andréa Salaino, et enfin une robe de bonne étoffe noire, avec uoe coiffe de fourrure et deux ducats en argent, à sa vieille servante Mathurine.
Quant à la cérémonie des funérailles et à tout ce qui
concernait la succession, il en confiait le soin à Francesco, qu'il désignait comme son exécuteur testamentaire.
Francesco et maître Guillaume résolurent d'organiser des funérailles telles que chacun fût bien persuadé que Léonard, contrairement aux bruits qui couraient, était mort en vrai fils de l'Église catholique.
Léonard approuva tout, et, pour montrer à son élève qu'il s'intéressait vivement à ses projets de belles funérailles, il fit un legs de dix livres pour des cierges destinés aux messes qui seraient célébrées pour le repos de son âme, avec, eu outre, soixante-dix sous à distribuer aux pauvres.
Puis frère Guglielmo entra dans la chambre du malade avec les saintes espèces, et tout le monde s'éloigna.
Quand il quitta Léonard, le moine tranquillisa Francesco en lui disant que son maître avait accompli avec humilité tous les rites exigés par l'Église, et qu'il se montrait soumis à la volonté de Dieu.
— Quoi que les gens puissent dire de lui, conclut-il, il se justifiera selon la parole du Seigneur : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! »
Dans la nuit, le malade souffrit d'étouffement. Francesco craignait qu'il ne mourût dans ses bras. Mais le matin suivant, — c'était le dimanche de Pâques, — il se sentit mieux. Cependant, les suffocations n'ayant pas cessé tout à fait, l'élève ouvrit la fenêtre. Dans le ciel bleu volaient des pigeons blancs, et le frémissement tremblant de leurs ailes se mêlait au son des cloches de Pâques. Mais le moribond ne pouvait plus rien voir, ni rien entendre.
Il lui semblait qu'un poids immense, semblable à un bloc de pierre, l'écrasait en tombant sur lui. Il voulait se soulever pour se délivrer de ce poids, mais il lui était impossible de faire un mouvement. Tout à coup, par un effort désespéré, il se débarrassait de tout obstacle et s'envolait, emporté par des ailes
gigantesques ; mais, de nouveau, des poids énormes retombaient sur lui ; la lutte recommençait, et finalement vainqueur, il s'envolait bien loin.
Il vécut ainsi quelques jours, sans reprendre tout à fait connaissance, inanimé, presque mort. Enfin, le matin du 2 mai, Francesco et frère Guglielmo s'aperçurent que sa respiration devenait de plus en plus faible. Le moine lut la prière des agonisants.
Une heure après, l'élève, mettant sa main sur le cœur de Léonard, constata qu'il avait cessé de battre. Alors il ferma les yeux du maître.
Pendant que Francesco et les vieux serviteurs lavaient le corps, on ouvrit toutes grandes les portes et les fenêtres.
L'hirondelle apprivoisée, qui était restée en bas, dans l'atelier, et à laquelle on avait oublié de penser depuis quelques jours, se sentit libre et vola par les escaliers jusqu'à la chambre du mort.
Tournoyant au-dessus de lui, parmi les cierges funèbres qui brillaient d'une flamme trouble, dans la clarté du soleil matinal, elle se posa, selon sa coutume, sur les mains jointes de Léonard. Puis, soudain, elle secoua les ailes, s'éleva bien haut, et, parla fenêtre ouverte, s'envola dans le ciel avec un cri joyeux. Francesco se dit que, pour la dernière fois, le maître venait d'accomplir ce qu'il avait toujours aimé faire : donner la liberté à une créature ailée.
Conformément au désir du défunt, le corps resta trois jours dans la chambre.
Les funérailles se firent comme il était convenu : les moines, les vicaires, les chapelains, accompagnèrent le cercueil, avec soixante mendiants portant chacun un cierge ; de nombreuses messes furent célébrées dans les quatre églises d'Amboise, et soixante-dix sous distribués aux pauvres. A ces indices, les hommes religieux purent conclure qu'on venait de conduire à son dernier repos un fils soumis de la sainte Église catholique.
Il fat enterré dans l'église Saint-Florentin ; mais la tombe, bientôt oubliée, se confondit avec le sol qui l'entourait et le souvenir même en disparut à Amboise. L'endroit où l'on avait enseveli Léonard est demeuré inconnu à la postérité.
Envoyant aux frères de l'artiste la nouvelle de sa mort, Francesco écrivait :
« Je ne sais pas exprimer la douleur que je resseus de la mort de celui qui était pour moi plus qu'un père. Mais, tant que je vivrai, je le pleurerai, parce qu'il m'aimait d'un grand et tendre amour. Du reste, je pense que chacun doit pleurer la perte d'un tel homme ; la nature ne peut en créer un second. Et maintenant, Dieu Tout-Puissant, donne-lui la paix éternelle ! »
Le jour de la mort de Léonard, François Ier chassait daus la forêt de Saint-Germain. En apprenant la fin de l'artiste, il ordonna de poser les scellés sur l'atelier jusqu'à son arrivée à Amboise, car il désirait se choisir les meilleurs tableaux.
François Ier avait, du reste, à cette époque, des soucis plus importants pour lui que ceux-là. Cinq mois auparavant, le 12 janvier 1519, l'empereur Maximilien était mort. Trois rois, ceux de France, d'Espagne et d'Angleterre, se disputaient la couronne du Saint- Empire, par toutes les ruses et les intrigues possibles. François Ier rêvait déjà que, réunissant dans ses mains le sceptre des rois de France et celui des empereurs romains, il fonderait une monarchie sans précédent en Europe. Il se disposait à dépenser trois millions pour corrompre les électeurs, il recherchait l'alliance du pape et lui promettait une croisade contre les Turcs pour délivrer le Saint Tombeau ; il jurait que, trois mois après son élection, il entre-
rait vainqueur à Constantinople, et qu'il dresserait de nouveau la croix sur la basilique de Sainte-Sophie.
Léon X, selon son habitude, rusait, et passait d'un rival à l'autre sans dire oui ni non.
A cette époque, l'un des deux ambassadeurs russes en Italie, Dmitri Gérassimofï, était retourné à Moscou. L'autre, Nikita Karatcharofï, était resté à Rome. Mais en apprenant l'élection prochaine d'un empereur et les négociations qui se poursuivaient à ce sujet entre François Ier et le pire ennemi du souverain russe, le roi Sigismond, Nikita se rendit en France, en même temps que le légat du pape, afin d'avoir des informations plus détaillées et plus exactes. Comme à l'époque de son premier voyage,, il emmena avec lui le vieux clerc de chancellerie, Ilia Copila, l'interprète Biaise, et les deux jeunes clercs, Fédor Roudometoff et Eutyche Gagar.
Eutyche, selon l'habitude des voyageurs russes d'alors, tenait un journal de voyage où il notait ce qu'il voyait et entendait de plus curieux. C'est ainsi qu'entre autres il décrivait Florence :
« La ville appelée Florence est grande et belle, je n'en ai jamais vu de pareille. Ses églises sont magnifiques ; ses palais de marbre blanc, hauts et superbes. Et il y a dans cette ville un grand temple de marbre blanc et noir. Contre ce temple s'appuie un clocher, en marbre blanc également. Et je ne puis pas le comprendre. Et nous sommes montés dans ce clocher et avons compté les marches : quatre cent cinquante. Ce que j'ai pu saisir avec mon petit esprit, je l'ai décrit comme je l'ai vu ; mais je ne puis raconter tout ce que je n'ai pas compris, » disait Eutyche en terminant son récit.
En effet, il n'avait pas su décrire ce qui l'avait le plus frappé. Au milieu des bas-reliefs hexaèdres du Giotto, qui ornaient l'étage inférieur du gigantesque clocher, le Campanile de la cathédrale Santa Maria del Fiore, et qui représentaient les degrés successifs
du développement humain, l'élevage du bétail, l'agriculture, le dressage des chevaux, l'invention des vaisseaux et du métier à tisser, l'exploitation des métaux, le dessin, la musique, l'astronomie, il avait remarqué l'habile mécanicien Dédale, qui essayait les énormes ailes de cire qu'il avait inventées : le corps couvert de plumes d'oiseaux, les ailes attachées au tronc par des courroies, il saisissait des deux mains les poignées intérieures et, mettant ainsi les ailes en mouvement, essayait de s'envoler.
C'était le même bas-relief qui avait jadis inspiré au petit Léonard, arrivant à Florence de son village natal, la première idée de la machine à voler, du Grand Oiseau.
L'image énigmatique de l'Homme ailé frappa d'autant plus Eutyche qu'il travaillait alors à une icône du Précurseur ailé. Avec une émotion vague et prophétique, il sentait une opposition entre les ailes matérielles du mécanicien Dédale, construites peutêtre au moyen de quelque fraude satanique, et les ailes spirituelles de l'ange incarné, Jean le Précurseur.
François Ie1 quitta Saint-Germain pour les chasses de Fontainebleau, puis pour Amboise. C'est là que le rejoignit dans les premiers jours de juin 1519, l'envoyé russe Nikita Karatcharoff. Il se logea au même endroit que la première fois, dans la maison du notaire royal, maître Guillaume Borreau, donnant sur la rue principale, près de la tour de l'Horloge.
Dès qu'il fut arrivé, le roi visita l'atelier de Léonard. Le soir du même jour, la princesse Marguerite, accompagnée du prince électeur de Brandebourg et d'autres gentilshommes étrangers, entre autres de Nikita Karatcharoff, se rendit au château de Cloux.
Fédor conseilla à son oncle Ilia et à Eutyche Gagar de venir aussi dans la maison de Léonard, assurant
LA MORT. — LE PRÉCURSEUR AILE 48d
qu'ils pourraient voir beaucoup de choses curieuses chez ce célèbre artiste.
Ilia Copila, Eutyche et l'interprète Biaise le suivirent au château de Cloux.
Lorsqu'ils arrivèrent, Marguerite de Valois et les autres invités, ayant déjà tout examiné, se disposaient à partir. Malgré cela, Francesco Melzi accueillit les nouveaux venus avec la même affabilité qu'il déployait pour tous les visiteurs étrangers qui désiraient visiter la maison du maître, sans s'inquiéter de leur rang ni de leur qualité ; il les conduisit à l'atelier, et se mit en devoir de leur montrer tout ce qui s'y trouvait.
Avec un étonnement craintif, ils regardaient les machines inconnues, les sphères astronomiques, les globes terrestres, les cadrans, un énorme œil humain en cristal servant à l'étude des lois de la lumière, des instruments de musique qui démontraient les lois du son, des dessins anatomiques et des esquisses de terribles machines de guerre. Tout cela ravissait Fédor et lui semblait être de la « sagesse d'astrologue et de l'alchimie supérieure ». Mais Ilia Copila fronçait parfois les sourcils, se détournait, et se signait pieusement. Eutyche avait été particulièrement frappé par un vieux squelette d'aile, brisé, et semblable à l'aile d'une gigantesque hirondelle. Lorsque Francesco Melzi lui eut appris tant bien que mal, par l'intermédiaire de Biaise, que c'était une partie de la machine à voler à laquelle le maître avait travaillé toute sa vie, Eutyche se rappela Dédale, l'homme ailé du clocher de marbre de Florence, et des pensées étranges et pénibles s'éveillèrent en lui avec une force nouvelle. En regardant les tableaux, il s'arrêta, en proie à la perplexité, devant Jean le Précurseur; il le prit d'abord pour une femme, et ne crut pas aux paroles de Biaise, assurant, d'après le dire de Francesco Melzi, que c'était là saint Jean-Baptiste; mais, en regardant plus attentivement, il vit la houlette sur-
montée de la croix, semblable à celle que peignaient les peintres d'images russes sur l'icône de Jean, et il remarqua aussi le vêtement de poil de chameau. Il se troubla. Mais, malgré toute la différence qu'il y avait entre cet Aptère et l'Ailé, auquel Eutyche était accoutumé, plus il le regardait et plus il était ravi de la beauté étrange qui rayonnait de l'adolescent semblable à une femme, et du sourire plein de mystère avec lequel il désignait la croix du Golgotha.
Il restait devant le tableau, dans une sorte d'enchantement, comme ensorcelé, sans avoir conscience de rien, sans penser à rien, sentant seulement son cœur battre de plus en plus vite sous le coup d'une émotion inexprimable.
Ilia Copila n'y tenait plus. Il cracha à terre avec fureur et s'écria :
— Impureté diabolique! Grossièreté honteuse ! Comment! ce débauché ou cette fornicatrice nue, qui n'a ni barbe ni moustache, c'est le Précurseur ? Si c'est le Précurseur, il ne vient pas du Christ, mais plutôt de l'Antéchrist. Allons, Eutyche, partons vite, afin de ne pas souiller nos yeux : nous autres, orthodoxes, nous ne devrions même pas regarder leurs icônes sataniques ! Qu'elles soient maudites !
Et, prenant Eutyche par le bras, il l'entraîna, presque de force, loin du tableau. Longtemps encore après être sorti de la maison de Léonard, il n'arrivait pas à se calmer, continuant ses imprécations contre les sophismes et l'impiété des peintres latins.
Eutyche l'entendait bien, mais il n'écoutait pas; il était plongé dans ses propres pensées. Il songeait à autre chose : à l'image satanique. Il aurait voulu l'oublier, mais il ne le pouvait pas ; Limage mystérieuse de l'Aptère, semblable à une femme, restait devant lui, l'effrayant et le charmant à la fois, et le poursuivait comme une obsession.
Lorsque Karatcharofï était venu à Araboise pour la seconde fois, l'affluence des étrangers était moindre qu'à l'époque de son premier voyage ; aussi le notaire avait-il pu donner à l'ambassade russe un local plus vaste et plus commode, dans la partie inférieure de sa maison. Mais Eutyche, préférant la solitude, s'était installé dans la chambre où il avait vécu deux ans auparavant, sous le toit de la maison, à côté du pigeonnier ; et, comme alors, il s'était arrangé un minuscule atelier dans l'embrasure de la lucarne.
En sortant du château de Cloux, il rentra chez lui, et, désireux d'éloigner la tentation, se mit à travailler à une icône presque terminée déjà : à ce Jean le Précurseur, avec deux têtes et deux ailes gigantesques, qui, en plein ciel bleu, se tenait debout sur une montagne de sable jaune.
Eutyche avait encore à terminer la dorure de la face intérieure des ailes. Il commença ce travail avec assiduité.
Mais cette occupation ne lui apporta pas 1 oubli habituel ; les ailes du Précurseur lui rappelaient tantôt celles du mécanicien Dédale, tantôt l'aile de la machine à voler de Léonard. Et la tête de l'Aptère, de ce mystérieux adolescent, se dressait devant lui, et effaçant le visage de l'ailé, le séduisait et l'effrayait tour à tour, le poursuivait comme une obsession. Le cœur d'Eutyche demeurait troublé et oppressé. Le pinceau lui tomba des mains, il sentit qu'il n'avait plus la force de travailler. Il sortit de la maison et rôda longtemps, d'abord dans les rues de la ville, puis sur la rive déserte de la Loire. Le soleil s'était couché. Le ciel vert pâle et l'étoile du berger se reflétaient dans la rivière, unie comme un miroir. Et de l'horizon montait un nuage. Des éclairs de chaleur y vibraient
comme des ailes de feu géantes s'agitant convulsivement. L'air était calme et lourd. Et, dans ce silence, le cœur d'Eutyche se serra plus encore, plein d'inquiétude et de souffrance.
Il rentra de nouveau, alluma la petite lampe devant l'icône de la Vierge d'Ouglitch, et pria longtemps ; puis il étendit une pièce de feutre sur l'étroite caisse de bois qui lui servait de lit, se déshabilla et se coucha. Mais ce fut en vain qu'il s'efforça de s'endormir.
Les heures succédaient aux heures. Tantôt il avait trop chaud, tantôt il grelottait de froid. Dans l'obscurité traversée par la lueur des éclairs, il restait étendu, les yeux ouverts, écoutant le silence dans lequel il lui semblait entendre d'étranges murmures, des chuchotements, des frôlements. Des pensées sans suite, comme dans le délire, traversaient son esprit ; des légendes merveilleuses revenaient à sa mémoire : il voyait la terrible bête Indrika, qui « marche sous la terre, comme le soleil dans le ciel », et le monstrueux oiseau Stratima, lequel vit au bout de l'Océan, agite les vagues et fait nauf rager les vaisseaux ; puis ce frère du roi Salomon, ce centaure, qui règne le jour sur les hommes et qui, la nuit, se transformant en bête, rôde sur la terre ; et enfin ces êtres qui ne meurent jamais et qui cheminent au-dessus des précipices ; ils sont si longs et si maigres qu'ils s'envolent au souffle du vent comme une toile d'araignée. Et il lui sembla qu'il était lui-même comme une de ces toiles d'araignée, qu'il planait dans un tourbillon éternel au-dessus des abîmes. Les coqs chantèrent pour la seconde fois, et il se souvint de l'antique légende : au milieu de la nuit, les anges, après avoir pris le soleil sur le trône de Dieu, le portent à l'orient ; les chérubins agitent leurs ailes, tandis que chaque oiseau frissonne de joie, et que le coq, levant la tête, s'éveille et bat des ailes, prédisant la lumière au monde.
Et toujours, toujours, comme dans le délire, des pensées sans suite s'étiraient, se rompaient dans son
esprit, semblables à des fils qui s'embrouillent. Il retint son souffle et récita une prière, mais ce fut en vain : les visions devinrent de plus en plus distinctes et importunes.
Tout à coup, le visage du Saint Jean, pareil à une femme, sortit de l'ombre et se dressa devant lui, comme vivant, plein d'une beauté diabolique. Avec un sourire tendre et ironique il regardait Eutyche dans les yeux; et ce regard était si caressant et si aigu, que le jeune Russe sentit son cœur se glacer d'effroi, et une froide sueur lui couvrit le front.
Il alluma la chandelle, décidé à veiller le reste de la nuit, prit sur un rayon un vieux livre de légendes russes, et se mit à lire.
Il finit par s'endormir d'un sommeil agité.
Et voici ce qu'il rêva : uue femme au visage et aux ailes de feu, vêtue d'une chasuble éblouissante, était assise sur le croissant de la lune, au milieu des nuages. Au-dessus d'elle se dressait un tabernacle à sept piliers avec cette inscription : « La sagesse se construisant une demeure ». Les prophètes, les évêques, les vieillards, et les anges qui portent les hosties, les archanges, les dominations et les trônes, les règnes et les puissances, l'entouraient ; et, dans la foule des prophètes, au pied même de la sagesse, se tenait Jean le Précurseur, avec des mains et des pieds amaigris et longs comme des pattes de cigogne, avec des^ ailes immenses et blanches, pareilles à celles de l'icône.
Mais la tête était différente : à ce front chauve, a ces rides opiniâtres, à ces sourcils hérissés, à cette longue barbe et à ces cheveux gris, Eutyche reconnut un visage qui s'était gravé dans sa mémoire, celui d'un vieillard ressemblant au prophète Elie, du vieillard qui était venu dans son atelier, deux ans aupa-
ravant, le visage de Léonard de Vinci, l'inventeur des ailes humaines. Au-dessous, les nuages dans lesquels planait la femme flamboyaient au ciel bleu, éclairant les coupoles dorées et les tours des temples; plus bas on voyait des champs noirs qui venaient d'être labourés, des forêts bleues, de claires rivières, et un lointain indéfini, dans lequel Eutyche reconnut la terre russe.
Soudain la voix solennelle des cloches retentit ; les élus entonnèrent un chœur triomphal : « Alléluia »; ceux qui avaient six ailes, pénétrés d'effroi, s'en couvrirent le visage et se mirent à chanter aussi : « Que toute chair humaine se taise et attende dans l'épouvante et dans l'angoisse î » Et sept archanges agitèrent leurs ailes, tandis que sept roulements de tonnerre se faisaient entendre. Et, au-dessus de la femme au visage de feu, de la sainte Sophie, qui est la sagesse de Dieu, le ciel s'ouvrit, et quelque chose de blanc y apparut, quelque chose de terrible, semblable à un soleil. Et Eutyche comprit que c'était la « Capuce Blanche », dont il avait lu l'histoire cette même nuit dans les antiques légendes russes. C'était cette couronne du Christ, qui prédisait la grandeur terrestre et céleste de la Terre russe.
Le parchemin que le Précurseur ailé tenait dans ses mains se déroula et Eutyche put lire ce qu'il contenait : « Voici, j'enverrai mon messager, et il préparera le chemin devant moi, et soudain entrera dans son temple le Seigneur que vous cherchez et le messager de l'alliance que vous désirez. Voici, il vient! »
La voix du tonnerre, le bruissement des ailes, l'alleluia triomphal et le son des cloches, se mêlaient en un chœur unique de louanges à la sainte Sagesse.
Et les champs et les bois, les rivières et les montagnes, et tout l'infini lointain de la terre russe répondaient à ce chant.
Eutyche s'éveilla. L'heure était très matinale, l'aube grise s'annonçait à peine.
Il se leva et ouvrit la fenêtre; la fraîcheur parfumée des feuilles et des herbes mouillées de pluie arriva jusqu'à lui; il y avait eu de l'orage, la nuit. Le soleil n'était pas encore levé. Mais, à l'extrémité du ciel, par delà les bois sombres et la rivière, à l'endroit ou l'astre allait surgir, des nuages amoncelés s'empourpraient d'or rouge. Les rues de la ville dormaient dans l'aurore ; seul, le fin et blanc clocher de la chapelle de Saint-Hubert s'éclairait d'une lueur vert pale. Le silence était parfait et plein d'une majestueuse attente. Sur les bancs de sable de la Loire déserte, on n'entendait que le cri des cygnes sauvages.
Le peintre d'icônes s'assit sous la lucarne, à la petite table, devant la planche inclinée sur laquelle il dessinait, et qui portait un encrier de corne fixé à 1 un des côtés; il tailla une plume d'oie et ouvrit un grand cahier. C'était un travail de longue haleine, un nouveau Manuel de l'imagier qu'il préparait.
« Quel a été le commencement de l'icône? Elle ne vient pas de l'homme, mais de Dieu le Père lui-même, qui engendra le Fils; c'est sa Parole, son Image vivante »; tels étaient les derniers mots écrits, la veille, par Eutyche. Il mouilla sa plume et a]outa : « Moi, pécheur, ayant reçu du Seigneur le privilège du talent, je n'ai pas voulu l'enfouir dans la terre, ] ai désiré travailler pour l'utilité de tous. Vous, mes frères, pour lesquels j'ai fait ces travaux, je vous supplie d'adresser au Seigneur une ardente prière, afin que moi, qui ai dessiné son image et celles de ses serviteurs, les saints, je puisse voir sa face divine ellemême et celle de tous les élus dans le royaume des cieux, où sa gloire et sa grandeur sont exaltées par tous les esprits, dès maintenant et à jamais, au siècle des siècles! Amen. »
Pendant qu'il écrivait, le disque du soleil, rouge comme un charbon incandescent, se montra sur le bois sombre. Sous l'avant-toit, les pigeons, avec un frémissement d'ailes, prenaient leur essor.
Un rayon pénétra par la fenêtre, et tomba sur l'établ d'Eutyche, où se trouvait l'icône de Jean le Précur seur, illuminant les ailes, dont la face intérieure était d'or rouge comme une flamme, et l'extérieur blanc comme de la neige. Largement ouvertes dans l'azur du ciel, au-dessus de la terre jaune et de l'Océan noir, elles étaient semblables aux ailes d'un cygne géant; elles brillèrent et scintillèrent dans la pourpre du soleil, comme si elles eussent été soudain animées dune vie surnaturelle.
Eutyche se rappela alors son rêve ; il prit un pinceau, et, le trempaut dans un liquide vermeil, écrivit sur le rouleau blanc du Précurseur ailé :
« Voici, j'enverrai mon messager, il préparera le chemin devant moi. et soudain entrera clans son temple le Seigneur que vous cherchez et le messager de l'alliance que vous désirez. Voici, il vient ! »