CHAPITRE XVI
« Aux outrages oppose la patience; elle est semblable au vêtement qui protège le frileux. Plus le froid pique, plus chaud doit être ton habit : le froid alors ne t'atteindra pas. Fais de même quand tu recois une injure. Plus l'injure est douloureuse, plus grande doit être ta patience; l'affront alors ne te blessera
pas. »
Léonard de Vinci.
Le pape LéonX, fidèle aux traditions de sa famille, sut, se faire passer pour un grand protecteur des arts et des sciences. Après avoir reçu la nouvelle de son élection, il dit à son frère, Julien de Médicis :
— Jouissons donc de la puissance pontificale, puisque Dieu nous l'a donnée ! — Et son bouffon favori, le moine fra Marianno, ajouta avec une gravité philor sophique :
— Commençons, Saint-Père, par ne vivre que ponnotre propre plaisir, tout lé reste n'est que folie !
Et le pape s'entoura de poètes, de musiciens, de peintres et de savants. Celui dont l'inspiration poétique était médiocre, mais facile et intarissable, pouvait compter sur une riche récompense et une bonne place chez Sa Sainteté. Ainsi commença « le siècle
d'or » des littérateurs, imitateurs des anciens, pour qui l'absolue perfection, c'est-à-dire la prose de Cicéron et l'élégance de Virgile, étaient devenues un culte, un article de foi.
« Penser que les poètes modernes pourraient surpasser les anciens est une impiété ! » disaient-ils.
Les prêtres ne nommaient plus Jésus-Christ par son nom, parce que ce nom ne se trouve pas dans les discours de Cicéron; les nonnes étaient devenues des vestales, et le Saint-Esprit, le souffle du souverain Jupiter. On demandait au pape la permission de compter Platon parmi les saints.
Le pape aimait beaucoup ses savants et ses artistes, mais il aimait plus encore ses bouffons. Il fit présent d'une couronne de laurier de cuisine à Coerno, le célèbre rimailleur, gourmand et ivrogne, et le combla des mêmes faveurs que celles dont Raphaël Sanzio avait été l'objet. Il dépensait d'énormes sommes pour les festins somptueux qu'il offrait à ceux qui avaient su lui plaire, mais lui-même se distinguait par sa sobriété, sa santé ne lui permettant aucun excès. Une maladie incurable, une fistule, minait le corps de cet épicurien ; une plaie secrète, l'ennui, rongeait son âme.
Pour sa ménagerie, il faisait venir des pays lointains des animaux rares ; pour sa collection de bouffons, il lui fallait des êtres aux difformités divertissantes, des monstres, des fous sortant des hôpitaux. Mais ni gens ni bêtes ne parvenaient à le distraire.
Les fêtes et les festins le laissaient indifférent ; les plaisanteries les plus gaies ne pouvaient le dérider; jamais son visage ne perdait son expression d'ennui et de lassitude. Ce n'est qu'en politique qu'il mettait à nu son vrai caractère ; il était froid, cruel et parjure, autant que Borgia.
A son lit de mort, Léon X fut abandonné de tous, sauf du moine fra Marianno, son bouffon favori, homme bon et pieux, le seul presque de ses amis qui lui fût resté fidèle. Celui-ci, voyant que le pape mou-
rait comme un païen, l'implora, les larmes aux yeux : « Pensez à Dieu, Saint-Père, pensez à Dieu ! » C'était un sarcasme involontaire, mais le plus cruel, peutêtre, qui pût atteindre l'éternel railleur.
Quelques jours après son arrivée à Rome, dans l'antichambre du pape, au palais du Vatican, Léonard attendait son tour pour se présenter devant le pontife. Ce n'était pas la première fois qu'il venait, car même pour ceux que Sa Sainteté avait du plaisir à voir, il était très difficile d'obtenir d'Elle une audience. Après trois heures environ d'une vaine attente, Léonard s'en alla, le cœur lourd. Il savait que, le même jour, le pape s'était longuement entretenu avec son rival Michel-Ange.
Depuis quelque temps, Léonard avait de singuliers pressentiments, qui cependant, lui semblait-il, ne reposaient sur rien. Les soucis de la vie, ses insuccès à la cour de Léon X et de Julien de Médicis ne le troublaient pas ; il s'y était habitué. Et pourtant ses alarmes augmentaient ; pendant cette rayonnante soirée d'automne surtout, en revenant du palais, il se sentait envahi par une sorte d'angoisse, de crainte d'un malheur prochain.
A cette époque, l'artiste habitait, comme au temps d'Alexandre VI, à quelques pas du Vatican, derrière la basilique de Saint-Pierre, dans une des dépendances du palais de la Monnaie. Le bâtiment, donnant sur un étroit passage, était vieux et sombre. Après le départ de Léonard pour Florence, il était resté plusieurs années inhabité. L'humidité l'avait envahi, et il avait pris un aspect encore plus triste.
Léonard entra dans une grande chambre au plafond en forme de voûte, aux parois lézardées. Les fenêtres ouvrant sur le mur delà maison voisine, il en résultait
que, malgré l'heure peu avancée de la soirée, la chambre était déjà très obscure.
Dans un coin, les jambes repliées sous lui, le mécanicien infirme, Astro, était assis. Il rabotait des planchettes et, comme d'habitude, en se balançant de droite à gauche, fredonnait entre ses dents sa chanson monotone :
Crrroa, crrroa, Les corbeaux et les aigles
Volent Dans les rayons du soleil.
Le cœur de Léonard se serra.
— Qu'as-tu, Astro? demanda-t-il doucement, en passant sa main sur la tête de l'estropié.
— Rien, répondit celui-ci, et il regarda son maître d'un œil presque expressif et même malicieux. Moi, rien, mais Giovanni... Eh! il est mieux comme ça. Il s'est envolé...
— Que dis-tu, Astro? Où est Giovanni?...
Tout à coup, l'artiste sentit que l'angoisse qui lui avait étreint le cœur se rapportait à Giovanni.
Sans prêter autrement attention à son maître, le malade avait recommencé à raboter :
— Astro, dit Léonard en le prenant par la main, Astro, mon ami, rappelle-toi ce que tu voulais me dire, je t'en prie. Où est Giovanni? Entends-tu, Astro, je dois absolument le voir, tout de suite !... Où est-il? Que lui est-il arrivé ?
— Mais ne savez-vous pas encore ? demanda l'infirme. Il est là-haut... loin... bien loin... il vole...
Il paraissait chercher ses phrases et ne les trouvait pas. Cela lui arrivait souvent. Il brouillait les mots, les employant les uns pour les autres.
— Vous ne savez pas? ajouta-t-il tranquillement. Eli bien, allons! Je vous ferai voir. Mais n'ayez pas peur, ça vaut mieux ainsi !
Il se leva et, péniblement, clopin-clopant, se dirigea vers l'escalier, dont chaque marche grinçait sous ses pas.
Ils montèrent au grenier.
La chaleur y était étouffante, à cause du toit recouvert de tuiles et chauffé par le soleil. La paille et les ordures des oiseaux y répandaient une odeur désagréable. Par la lucarne passait un rayon de soleil rouge et poudreux ; quand ils entrèrent, une nuée de pigeons se souleva dans un bruissement d'ailes et prit son vol.
— Voilà, dit Astro, aussi tranquillement qu'auparavant, en montrant le fond du grenier déjà sombre.
Et Léonard aperçut, sous l'une des grosses poutres transversales, Giovanni, debout, immobile, les membres étirés, avec des yeux démesurément ouverts, et paraissant le regarder fixement.
— Giovanni ! s'écria Léonard d'une voix frémissante.
Se précipitant vers lui, il vit la figure de son élève horriblement convulsée; il toucha sa main... elle était glacée. Le corps se balança: il était suspendu à une solide corde de soie, une de celles dont le maître se servait pour ses machines à voler. Elle était passée dans une boucle de fer placée là évidemment depuis peu. A côté du suicidé, se trouvait un morceau de savon avec lequel il avait dû frotter la boucle.
Astro, retombé dans son inconscience, s'approcha de la lucarne, et regarda au dehors.
La maison était bâtie sur une colline, d'où la vue s'étendait sur les toits de tuiles, les tours et les clochers, sur la plaine de la campagne romaine, aux teintes d'un vert trouble, ondulant comme la mer sous les rayons du soleil couchant. De longues files noires d'aqueducs rompaient çà et là la ligne continue des montagnes : Albano, Frascati,Rocca-di-Papa. Dans le ciel pur, se poursuivaient les hirondelles.
Astro regardait, les yeux à demi fermés, un sourire
radieux aux lèvres, et se balançait de droite à gauche, en imitant avec ses bras le mouvement des ailes :
Crrroa, crrroa Les corbeaux et les aigles Volent...
Léonard voulait fuir, appeler au secours, et il ne pouvait faire un mouvement. Il restait là, dans une torpeur d'effroi, entre ses deux élèves, l'un mort, l'autre fou...
Quelques jours après, en classant les papiers de Beltraffio, le maître y trouva un journal qu'il lut attentivement. La dernière page, datée du jour même du suicide, portait la mention suivante :
« Cassandra, la Diablesse Blanche,... je la vois partout... toujours. Qu'elle soit maudite ! Le Christ et l'Antéchrist ne font qu'un... Mieux vaut la mort! Je livre mon àme entre Tes mains, Seigneur! Juge-moi! »
Après la mort de Giovanni, le séjour de Rome devint insupportable à Léonard.
L'incertitude, l'attente, le désœuvrement, tout l'irritait. Ses occupations habituelles, lectures, mécanique, expériences, peinture, ne lui inspiraient que dégoût. Ne pouvant plus supporter de passer les longues soirées d'automne à la maison, seul maintenant avec le pauvre Zoroastro et l'ombre de Giovanni, il s'en allait souvent chez l'ambassadeur de France, qui était en correspondance avec Niccolo Machiavel et qui donnait au peintre des nouvelles de ce dernier.
LEONARD DE VINCI, MICHEL-ANGE ET RAPHAËL 43 i
Le pauvre Machiavel n'avait toujours pas de chance: rien de ce qu'il avait entrepris n'avait pu réussir ; l'insuccès, partout, était complet. C'était maintenant pour lui la misère noire, et ses lettres débordaient de plaintes à propos de tout et de tous.
En lisant ces lettres, Léonard comprit combien Niccolo, malgré le contraste entre leurs natures, lui était cher. Il se rappelait cette prophétie de Machiavel, que leur sort à tous deux serait pareil, qu'ils seraient toute leur vie sans feu ni lieu dans ce monde où il n'y a « de place que pour la plèbe ». Et en effet, la vie de Léonard à Rome s'écoulait, sans gloire, comme celle de Machiavel : même ennui, même solitude, même inaction forcée et torturante, même conscience de son génie et de son impuissance.
Léon X, tout occupé de ses poètes et de ses bouffons, ne trouvait toujours pas le temps nécessaire pour recevoir Léonard. Dans le but de s'en débarrasser, il lui douna à perfectionner la machine qui servait à la frappe de la monnaie papale. L'artiste ne dédaignait jamais le travail, quelque modeste qu'il fût; il s'acquitta à merveille de cette commande. Il inventa une machine d'où les pièces sortaient, non plus frangées et inégales comme auparavant, mais irréprochablement rondes.
Les affaires allaient mal, ses anciennes dettes lui pesaient encore lourdement, et la plus grande partie de son gain était engloutie par le payement des intérêts. Sans Francesco Melzi, qui avait hérité de son père, et qui l'aidait sans cesse, Léonard aurait manqué de pain.
En été 1514, il fut atteint de la malaria romaine. C'était la première fois qu'il se trouvait si gravement malade. Il ne voulait ni remèdes ni médecins. Seul, Francesco le soignait, et Léonard s'attachait de plus en plus à lui. 11 appréciait cet amour si simple, et, bar moments, il lui semblait que Dieu lui avait envoyé cet enfant pour qu'il fût le dernier ami,
l'ange gardien, le soutien de sa triste vieillesse. L'artiste sentait qu'il commençait à être oublié par les grands de ce monde ; et il faisait de temps en temps une tentative pour se rappeler à leur souvenir. Pendant sa maladie, il écrivit à plusieurs reprises à son protecteur, Julien de Médicis, pour lui demander du
travail.
Il guérit en automne; mais il se sentait encore très faible. Quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis la mort de Giovanni, et Léonard s'était affaissé, et semblait vieilli de plusieurs années. Une angoisse/ semblable à une lassitude mortelle, s'emparait de lui de plus en plus. Avec un reste d'ardeur il se mettait à quelque occupation — aimée autrefois — les mathématiques, l'anatomie, la peinture, ou bien il reprenait sa machine aérienne ; mais il en avait vite assez, laissait de côté ce qu'il avait entrepris, pour commencer un autre travail que bientôt il abandonnait à son tour, avec dégoût. Dans ses moments les plus tristes, il cherchait à se distraire en fabriquant des joujoux ; il créait des tours de force de tout genre, des objets de cire, des lézards ailés.
Un jour. Léonard entendit par hasard Cesare de Sesto qui disait, en reconduisant des visiteurs :
— Voilà, messieurs! Nous nous amusons maintenant avec des jouets. Notre vieux perd la raison, il tombe en enfance, le malheureux, il faut bien l'avouer! Il avait commencé par s'occuper d'ailes humaines, il finit par des poupées de cire. La montagne a accouché d'une souris.
Et il ajouta, avec son rire méchant :
— Je ne comprends pas Sa Sainteté : on dit qu'en bouffons et en fous Elle se connaît mieux que personne. Messer Léonard serait un vrai trésor pour Elle. Ils sont faits l'un pour l'autre. Vraiment, messieurs, vous devriez faire des démarches auprès dupape afin d'obtenir une place pour mon maître ! Soyez sûrs qu'il serait enchanté !
Cette plaisanterie était plus près de la vérité qu'il ne semblait. Quand le bruit qui se fit à propos des inventions ingénieuses de Léonard parvint aux oreilles du pape, Léon X eut si grande envie d'en juger par lui-même qu'il se déclara prêt à passer par-dessus la terreur que lui causait l'athéisme de Léonard, et qu'il croyait être un pouvoir magique. Les courtisans faisaient comprendre à Léonard que le moment d'agir était venu, qu'une bonne occasion se présentait de devenir le concurrent de Michel-Ange et de Raphaël. Mais, comme cela lui était souvent arrivé, Léonard négligea de suivre le conseil de la sagesse humaine ; il ne sut pas profiter de l'occasion et saisir en temps propice la roue de la Fortune.
Devinant instinctivement que Cesare de Sesto était un ennemi de Léonard, Francesco avertissait le maître. Mais celui-ci n'en croyait rien.
— Laisse-le, n'en dis pas de mal ! disait-il en prenant le parti de Cesare. Tu ne sais pas combien il m'aime, quoiqu'il cherche à me détester. Il est aussi malheureux, même plus malheureux que...
Léonard n'acheva pas sa phrase. Mais Melzi comprit qu'il voulait dire : « plus malheureux que Giovanni Beltraffio. »
— Et puis, est-ce à moi de le juger? continua le maître. Qui sait si je ne suis pas moi-même coupable envers lui ?
— Vous? envers Cesare? demanda Francesco avec étonnement.
— Oui, mon ami, mais tu ne me comprendrais pas. Je me dis parfois que je lui ai jeté un sort, que je lui ai porté malheur, parce que, vois-tu, mon garçon, il me semble que j'ai le « mauvais œil. »
Et, après un moment de réflexion, il ajouta, avec un sourire doux et tranquille :
— Ne t'inquiète pas de lui, Francesco et ne crains rien ! il ne me fera point de mal, il ne me quittera pas et ne me trahira jamais. Et s'il se révolte et lutte
contre moi, c'est pour son âme, pour sa liberté, c'est parce qu'il se cherche, et qu'il voudrait être luimême. Laissons-le î Que le Seigneur lui soit en aide :| car je sais que, quand il aura remporté la victoire, il reviendra à moi, me pardonnera, comprendra combien je l'aime ; et alors je lui donnerai tout ce que je possède, je lui révélerai tous les secrets de l'art et de la science, pour qu'il les redise au monde après ma mort !
Déjà en été, pendant la maladie de Léonard. Cesare disparaissait des semaines entières. En automne, il s'en alla un beau jour et ne reparut plus.
Ayant remarqué son absence, Léonard questionna Francesco. Celui-ci confus, baissa les yeux et répondit que Cesare était parti pour Sienne, "où il avait une commande pressée à exécuter. Francesco craignait que Léonard ne voulût aussi savoir pourquoi Cesare était parti sans avoir pris congé de lui. Mais, feignant de croire à ce mensonge mal déguisé, le maître parla d'autre chose. Seulement les coins de sa bouche tremblèrent, et s'abaissèrent avec cette expression de dédain amer qui, de plus en plus souvent, assombris- I sait ses traits.
Quelques semaines après, comme Léonard et Francesco se promenaient du côté du pont Saint-Ange, ils durent s'écarter pour laisser passer une troupe composée d'une soixantaine de piétons et de cavaliers : splendidement vêtus, qui s'engageaient dans l'étroite rue de Borgo-Nuovo.
Léonard les regarda d'abord distraitement, pensant que c'était la suite de quelque seigneur romain, d'un j cardinal ou d'un envoyé étranger. Mais un de ces jeunes gens attira plus particulièrement son attention. Il portait un costume plus riche que celui de ses compagnons et montait un cheval blanc arabe, dont la bride dorée était parsemée de spierres précieuses. I
Il semblait à l'artiste qu'il avait déjà vu cette figure quelque part. Tout à coup, il se rappela un jouven-
ceau chétif et pâle, vêtu d'un habit noir râpé, troué aux coudes, taché de vernis, et qu'il avait rencontré huit ans auparavant à Florence, dans le cloître de Sainte-Maria Nouvelle, pendant qu'y était exposé son carton de la bataille d'Anghiari; et le jeune homme, s'approchant de lui, lui avait dit avec un enthousiasme craintif : « Vous êtes le plus grand maître du monde, messer Léonard ! Michel-Ange n'est pas digne de dénouer les cordons de vos souliers! » Et maintenant il était devenu le rival heureux de Léonard et de Michel-Ange, « le Dieu de la peinture », Raphaël Sanzio.
Son visage, alors enfantin, naïf et sans expression, était devenu un peu plus fort, lourd et flasque.
Il sortait de son palais de Borgo et se rendait au Vatican, à une audience chez le pape, entouré, comme d'habitude, d'amis, d'élèves et d'admirateurs. Il ne lui arrivait jamais de sortir de chez lui sans une escorte d'honneur d'une cinquantaine d'hommes, de sorte que chacun de ses déplacements semblait une marche triomphale. Raphaël reconnut Léonard, rougit, et, avec un respect presque exagéré, enleva sa toque et le salua.
Quelques-uns de ses élèves, qui ne connaissaient pas Vinci, se retournèrent, étonnés, pour contempler ce vieillard vêtu plus que modestement, qui s'effaçait contre le mur, afin de leur faire place, et que le « divin » saluait si bas.
Sans se soucier de personne, Léonard regardait avec stupéfaction, — n'en croyant pas ses yeux — un homme qui était à côté de Raphaël, parmi ses élèves les plus empressés : c'était Cesare de Sesto.
Subitement, le maître comprit tout : l'absence de César, le mensonge inhabile de Francesco, et sa propre angoisse. Ce dernier élève, en qui il avait cru, le trahissait aujourd'hui î
Le pape, cédant aux instances de son frère, Julien, commanda à Léonard un petit tableau.
Selon son habitude, l'artiste ne se pressait pas, renvoyait d'un jour à l'autre le moment de se mettre au travail. Il faisait des expérienses préalables, s'occupait du perfectionnement des couleurs, de l'invenvention d'une nouvelle laque, pour son œuvre prochaine.
Ayant appris ces détails, Léon X s'écria avec un feint désespoir :
— Hélas, cet original ne fera jamais rien! Il pense à la fiu avant d'avoir commencé !
Les courtisans saisirent la plaisanterie au vol, et la répandirent dans la ville. Le sort de Léonard était décidé. Léon X, grand connaisseur en matière d'art, avait prononcé son verdict. Dès lors, Pierre Bembo, Raphaël, le nainBaraballo, et Michel-Ange, pouvaient se reposer sur leurs lauriers : leur rival n'existait plus. Et tous, comme s'ils s'étaient concertés entre eux, se détournèrent de lui et l'effacèrent de leur mémoire, comme on oublie les morts. Cette sentence du pape fut aussi répétée à Léonard. Il l'écouta avec autant d'indifférence que s'il l'avait prévue.
Léonard avait beaucoup changé, depuis quelque temps. Ses traits paraissaient fatigués et vieillis. Ses cheveux déjà grisonnants, aux teintes jaunâtres, devenaient rares au sommet de la tête, découvrant un front austère sillonné de rides profondes. Ils étaient encore épais et soyeux près de la nuque, et rejoignaient, sous les pommettes, une longue barbe ondulée, grisonnante aussi.
Les yeux bleus, enfoncés sous des sourcils touffus,
avaient conservé leur expression pénétrante ; le regard était vif et perçant. Mais ce n'était plus une énergie indomptable, une volonté surhumaine qui se reflétaient sur cette noble physionomie : c'était un abattement profond, une lassitude infinie. Dans les plis de ses joues creuses, dans sa lèvre inférieure un peu proéminente, dans les coins abaissés de sa bouche fine, se trahissaient une amertume dédaigneuse, un insurmontable dégoût. C'était encore Prométhée, mais un Prométhée résigné, vieux, presque caduc.
Francesco l'observait souvent et un sentiment de pitié et de douleur envahissait alors tout son être.
Le Ier janvier lolo, le roi de France Louis XII mourut. N'ayant pas de fils, il avait désigné comme héritier son plus proche parent, François de Valois, dit François Ier.
Aussitôt après son couronnement, le jeune roi décida d'entreprendre la conquête de la Lombardie. Avec une rapidité incroyable, il traversa les Alpes, apparut tout à coup en Italie, remporta la victoire de Marignan, et fit une entrée triomphale à Milan.
A peu près à la même époque, Julien de Médicis était parti pour la Savoie. Voyant qu'il n'avait plus rien à faire à Rome, Léonard se décida à tenter la fortune auprès du nouveau roi; et, l'automne de la même année, il partit pour Pavie, où se trouvait la cour de François Ier.
Là, les vaincus donnaient des fêtes en l'honneur des vainqueurs. Léonard fut invité à faire partie du comité qui organisait des divertissements. Il y fut admis en qualité de mécanicien, grâce au souvenir qu'avait laissé, en Lombardie, son séjour à la cour de Ludovic.
Il construisit uu lion automatique ; à l'une des
fêtes, ce lion traversa toute la salle, s'arrêta devant le roi, se dressa sur les pattes de derrière et, ouvrant sa poitrine, où étaient enfermés des lis, les laissa tomber aux pieds de Sa Majesté.
Ce jouet fit plus pour la fortune de Léonard que toutes ses autres œuvres, inventions et découvertes.
François Ier attirait à sa cour les savants et les peintres italiens. Le pape ne laissa partir ni Raphaël ni Michel-x\nge. Le roi invita Léonard, lui proposant sept cents écus par an et le petit château de Cloux en Touraine, près cTAmboise.
L'artiste accepta, et, dans sa soixante-quatrième année, l'éternel exilé quitta sa patrie sans espoir de retour, et sans regret. Il partit avec son vieux serviteur Villanice, sa servante Mathurine, Francesco Melzi, et Zoroastro de Peretola.
A cette époque de Tannée, il était particulièrement difficile de voyager en Piémont. La route suivait la vallée d'un affluent du Pô, et traversait ensuite un passage étroit, entre le mont Thabor et le mont Cenis.
Les voyageurs quittèrent le village de Bordonecchia de bon matin, avant l'aurore, afin d'arriver au col pendant qu'il faisait encore jour.
Les mules de trait et de selle gravissaient l'étroit sentier qui longe le précipice, en frappant le sol de leurs sabots et en faisant tinter leurs grelots.
En bas, dans les plaines exposées au midi, le printemps s'annonçait déjà, tandis que, sur la hauteur, l'hiver régnait encore. Mais, dans l'air sec, raréfié et calme, le froid n'était point déplaisant. Bien haut, sur le fond pâle du ciel, les sommets neigeux des Alpes étincelaient.
A l'un des tournants, Léonard pressa le pas. Il avait envie de regarder de plus près les montagnes et se
mit à gravir, seul avecFrancesco, la hauteur voisine, d'où l'on pouvait voir les cimes éblouissantes.
Le son des grelots se perdit peu à peu dans l'éloignement. Dans le grand silence de la montagne, les voyageurs n'entendaient plus que le bruit de leur propre cœur, et, parfois, le fracas sourd et prolongé d'un éboulement, semblable au roulement du tonnerre, et répété par de multiples échos.
Ils montaient toujours. Léonard s'appuyait sur le bras de Francesco.
— Regardez, regardez, messer Léonard, s'écria Francesco, en montrant l'abîme qui s'ouvrait soudain sous leurs pieds, voici de nouveau la plaine de la Doria-Riparia! Nous la voyons probablement pour la dernière fois. Quand nous aurons franchi le col, il faudra lui dire adieu, pour toujours.
— Là-bas, c'est la Lombardie, l'Italie ! ajouta-t-il de sa voix grave.
Ses yeux brillèrent d'émotion et de tristesse. Il répéta encore plus bas :
— Pour la dernière fois !...
Le maître se tourna du côté qu'indiquait Francesco, là où était la patrie, mais son visage resta indifférent. Il se tenait debout, silencieux, et son regard s'attachait sur les neiges éternelles du Mont Thabor, du Mont Cenis, de la Rocchia Melone.
Et, dans le ciel clair, les hauteurs glacées brillaient et se dressaient comme une muraille gigantesque que Dieu aurait construite entre deux mondes.
Le pâle visage de Léonard s'éclairait de leur reflet. Il souriait comme elles. En regardant ces masses lumineuses et ce ciel limpide, il pensait à la Gioconda et à la mort, comme si c'eût été une seule et même chose.