La résurrection du corps
La Doctrine de la Résurrection du Corps est de celles qui établissent le plus nettement une ligne de démarcation entre les penseurs religieux et ceux qui reçoivent leur foi de la tradition, ou de ce qu’on appelle l’accident de la naissance — plutôt que de la pensée individuelle et de la réelle recherche de la connaissance. 11 y a certaines doctrines qui, lorsqu’on les examine, nous apparaissent comme irrationnelles et insoutenables, mais qui, néanmoins, conservent leur influence
(1) Ces belles pages de M ma Besant ont été lues plusieurs fois déjà pendant l'incinération des restes mortels de plus d’un théosophe, à Paris. L’appendice est de la Revue théosophique française qui a inséré tout l’article dans son XVII e volume (1906-1907) et qui a édité cet opuscule.
sur la grande majorité des hommes, simplement parce que les gens se laissent donner leurs croyances en partie par les circonstances qui les entourent, mais plus encore parla croyance même de leurs semblables.
Nous disons « qu’on se laisse souvent suggestionner une croyance » parce que nombre de gens qui, en dehors de cela, sont rationnels et réfléchis, sont portés à accepter les opinions les plus irrationnelles lorsqu’elles leur arrivent avec la marque de la confession dans laquelle il leur est arrivé de naître. Ces personnes-là nous les trouvons partout et dans toutes les religions. Ici, ils sont chrétiens parce qu’ils sont nés sur une terre chrétienne. S’ils étaient nés en Birmanie, ils auraient été bouddhistes. Nés aux Indes, ils eussent fait des Hindous ou des Musulmans. Ils doivent leur foi simplement à l'héritage et à la pression qu’exercent sur eux les opinions sociales et de famille.
Lorsqu’il en est ainsi, il ne semble pas qu’il y ait difficulté à accepter une croyance que la moindre réflexion ne montrerait pas digne de créance et la façon dont il est ajouté foi, dans la chrétienté, à la Résurrection du Corps nous fournit l’un de ces exemples. Parlons à un chrétien éclairé, à un homme qui a vraiment étudié ce qu’il
croit, et nous verrons que, de suite, il nous dira : « Bien entendu, je ne veux pas dire, par la Résurrection du corps, que ce même corps, dans lequel je suis, ressuscitera des morts sous sa forme présente, avec les matériaux actuels. » Personne, je pense, ayant réfléchi, ne peut conserver semblable opinion. Et cependant, l’immense majorité des chrétiens aujourd’hui, non seulement les non-cultivés, mais même un certain nombre des plus cultivés, au sens ordinaire du mot, s’en tiennent à l’interprétation littérale du Code chrétien. Lorsqu’ils disent : « Je crois à la résurrection du corps », ils veulent dire qu’ils ressusciteront littéralement dans un corps semblable à leur corps actuel. Et ce qui en fait foi ce sont les sermons qui se prêchent, s’impriment et qui trouvent l’approbation de toute une multitude de gens.
Prenez, par exemple, l’un des prédicateurs les plus éminents de l’Amérique, feu le D r Talmage. Dans ses discours ces paroles sont souvent mises dans la bouche des âmes:
« Seigneur, rendez-nous ces corps : nous les avons donnés à la terre en non-corruption ; rendez-les nous en non-corruption. » Puis il est fait le tableau des différents points du globe où des navires ont coulé, où des batailles ont été livrées, où des multitudes ont
péri dans quelque catastrophe, et il déclare que les esprits planeront au-dessus des lieux où les corps ont péri, attendant au-dessus d’eux la réunion du corps et de l’âme, et l'orateur dépeint ce spectacle d’une façon aussi détaillée qu’éloquente, de sorte qu’il est permis de comprendre que, s’il était donné de se soustraire à l’irrationnalité de l’idée, la façon saisissante dont l’idée est présentée pourrait éveiller un certain intérêt.
Il n’en est pas seulement ainsi lorsque celui dont on peut parler comme d’un prédicateur populaire, pour employer ce mot, fait surtout appel à des foules de gens peu cultivés. On peut se rappeler l’époque à laquelle le D r Wordworth était évêque de Lincoln, en Angleterre. Lorsque la suggestion fut faite de brûler les corps au lieu de les enterrer, il fit un sermon contre la crémation, et l’un des principaux arguments de ce sermon fut que, si l’on incinérait les corps, on frapperait un coup à la racine même de la croyance chrétienne, à la Résurrection du corps; si purement matériel était son point de vue, tout grand savant et penseur qu’il fut, qu’à ses yeux, la destruction par le feu du corps physique constituait une menace à la croyance de la Résurrection des morts.
Et c’est l’idée dont on trouve la société chré-
tienne pénétrée à un degré plus ou moins grand.
L’objection faite à la crémation, l’idée qu’en brûlant le corps on fait quelque chose qui est vaguement à l'encontre de la foi chrétienne, prouve que la vieille idée exerce encore sur les esprits une influence réelle bien que mal définie. 11 n’est pas douteux qu’une des raisons pour lesquelles le bûcher fut le châtiment choisi pour les hérétiques au Moyen Age fut l’idée courante, dans l’Eglise catholique romaine de cette époque, qu’en brûlant leur corps, il serait possible, au moins dans une large mesure, de les empêcher de ressusciter des morts. Peut-être se rappellera-t-on que, lors de la mort de Giordano Bruno, sur le bûcher, l’un de ceux qui l’envoyèrent au supplice fit la remarque suivante dans une lettre à un ami auquel il décrivait la scène : « Ses cendres sont maintenant dispersées à tous les vents, de sorte qu’il sera incapable d’aller dans les mondes auxquels il croyait. »
La plupart des personnes versées dans la littérature sont au courant du profond éloignement que Voltaire suscita contre l’idée de la Résurrection du corps. Elles savent comment, dans son français si incomparablement clair et précis, il mit en scène ce
qui — nous pouvons nous le figurer — se passerait entre titulaires de la même portion du sol. Il avait, bien entendu, cette conviction que les corps mêmes , retournant continuellement à la terre, sont de nouveau, comme nous pouvons le dire, réincarnés dans les minéraux, dans les plantes, dans les animaux, enfin dans d’autres corps humains, de sorte qu’il n’est pas de partie du corps qu’on puisse prétendre appartenir exclusivement à un individu ; plusieurs ont eu leur part de chaque corps et beaucoup d’au très,dans l’avenir, auront leur part de cette même matière.
Parfois nous trouvons quelque idée particulière comme celle qui règne parmi les Israélites, à savoir qu’il subsisterait du corps un reste minuscule et que ce reste servirait de noyau au corps de Résurrection. Les Israélites croient, en effet, que l’une des vertèbres subsiste depuis l'époque de la mort dans l’attente de la résurrection et que cette vertèbre formera un noyau physique autour duquel pourra se former un autre corps.
Ce qui a naturellement porté le dernier coup aux vieilles et fausses idées de la Résur-
réclion des corps, c’est celte opinion scientifique, maintenant largement répandue et admise, que le corps change continuellement, que chaque cellule du corps que nous avonsà l’heure présente passe constamment, que chaque corps subit un renouvellement continuel, que le corps que nous habitons maintenant n’est plus le même que celui que nous habitions il y a quelque temps et ne sera plus le même dans quelques années d’ici. On sait que le corps meurt à chaque instant et renaît de même. Cette idée, en réalité, a effacé de l’idée des gens réfléchis la vieille notion d’un corps demeurant le même du berceau à la tombe, corps dans lequel la personne semblait avoir une sorte de placement permanent, à gros intérêt, allant au delà de la période de sa vie, si bien que ce corps, qui avait été son vêtement de la naissance à la mort, pourrait être réclamé par l’homme revenant dévêtu de parmi les morts.
Cette théorie scientifique de la mort et de la renaissance constantes, nous ferions sagement de la mettre en avant,' de la vulgariser de toutes les^manières possibles, non seulement parce qu’elle est vraie, mais aussi parce qu’elle contribue éthiquement d’une manière efficace à nous enseigner notre res-
ponsabilité les uns envers les autres, ainsi que la réalité de la fraternité physique des hommes entre eux. Bien que ce ne soit pas la doctrine qui serve de base à celle de la résurrection de la chair — doctrine à laquelle nous arriverons tout à l’heure, — il y a cette mort et cette résurrection quotidienne du corps qui ne sont pas aussi présentes à notre pensée quelles devraient l’être pour notre propre bien, et pour la reconnaissance ferme et définitive de ce fait qu’aucun de nous n’est propriétaire de son corps, que chacun de nos corps est considéré comme une sorte de location changeant continuellement, que les atomes, les particules tenues qui forment nos corps au moment présent vous appartiendront en partie lorsque nous quitterons cette salle, tandis que certaines de celles qui sont dans vos corps maintenant m’appartiendront lorsque nous nous séparerons. Cet échange constant de la matière du corps, celte constante intercommunication entre les corps de chacun de nous une fois pleinement comprise, nous font sentir le caractère sacré que le corps devrait avoir pour nous et notre responsabilité singulièrement élargie à l’égard non pas seulement de ce qui est de nous, mais pour ce qui est de tous ceux avec qui nous entrons en contact. Si
nous comprenons bien que les parcelles qui constituent nos corps changent constamment, que nous ne rencontrons jamais une autre personne sans échanger avec elle, au sens propre du mot, quelque chose de notre véhicule physique ; si nous nous disons bien que nous ne pouvons jamais entrer dans une chambre où se sont trouvées d’autres personnes sans recevoir dans nos corps quelque chose de ce qu’elles ont laissé derrière elles ; si nous nous disons que le corps sain répand tout autour de lui la santé tout aussi véritablement et réellement que le corps malade répand autour de lui la maladie; qu'il y a une contagion de la santé comme il y a celle de la maladie; que ceux qui fournissent à leur corps une nourriture impure ou qui rempoisonnent d’alcool et de diverses drogues deviennent malfaisants pour les corps de ceux qui les environnent, répandent un flot de poison et abaissent ainsi leur vitalité, lors même que ceux qui sont ainsi lésés ont assez de force pour repousser l’absolue infection, la vraie contagion de la maladie ; si tout cela nous apparaît clairement, une solennité nouvelle vient s’ajouter à la responsabilité que nous devons au corps que nous portons, à celle que nous devons à tous ceux qui nous entourent de toutes parts.
Lorsqu’on vient dire, comme on le dit souvent dans l’ignorance des faits: « Mon corps ne m’appartient-il pas? Ne puis-je en faire ce que je veux? » La réponse du vrai savoir est: « Non, votre corps ne vous appartient pas et vous n’avez pas le droit, en tant que membre de la société, de vous en servir à votre gré. 11 est de votre devoir, en tant que membre d’une société qui vous accorde de nombreux bienfaits, qui vous garde, vous protège et vous permet de partager les avantages qu’elle confère, il est de votre devoir de donner à cette société la santé et non la maladie, la pureté et non la corruption, la tempérance et non l’ivresse, la propreté et non la saleté. Aucun homme n’a le droit d’être glouton, ivrogne ou souillé dans sa personne, ses vêtements ou sa maison, parce que, comme membre d’une communauté, il éparpille autour de lui des parcelles qui font du tort aux corps de ses voisins et abaissent la santé moyenne delà communauté prise dans son ensemble. »
C’est seulement lorsque cette théorie du corps, de sa mort et de sa renaissance constantes aura été comprise du peuple que nous serons à même d’élever la moyenne de la santé et par conséquent la moyenne du bonheur physique dans la communauté.
Impossible à un groupe d’avoir la santé, l’absolue santé, tant que l’un de ses membres sera maladif, malade ou impur, qu’il mènera en un mot, une vie inférieure à ce qui doit être. Les faubourgs d’une grande ville, l’ambiance sordide de nos frères et sœurs pauvres n’intéresse pas qu’eux seuls comme beaucoup se le figurent égoïstement. Tant qu’ils sont là, il répandent sur l’ensemble de la communauté une semence de vitalité et de santé amoindrie. Il est bien, il est juste qu’il en soit ainsi, parce qu'il est bon que nous apprenions par la souffrance ce que nous ne voulons pas apprendre par les préceptes. 11 est bon que nos corps soient ainsi lésés puisque nous ne voulons pas apprendre par l’amour à aider et améliorer les conditions d’existence sanitaires des corps de nos frères; car il est vrai que le Père Divin de tous, qui nous aime tous d’un égal amour, enseigne parla douleur lorsque nous ne voulons pas apprendre par le précepte, enseigne par la souffrance lorsque nous ne voulons pas apprendre par l’amour et la pitié, et c’est une allégorie vraie qui fait de la maladie, de la peste et des misères de toutes sortes, des messagers divins pour enseigner au monde la leçon divine, leçon de pureté de la vie, de tempérance, de propreté, enseignée
par la douleur aux indifférents et aux insouciants. Un tel messager est en réalité un messager d’amour et de tendresse car il nous faut apprendre, quel que puisse être le prix de la leçon, et ceux qui sont rebelles à l’enseignement doivent le recevoir de force s'ils ne veulent pas l’accepter autrement.
— Mais tout cela n’explique pas ce qui a donné naissance à la doctrine de la Résurrection du corps. Il était une croyance largement accréditée dans l’Eglise chrétienne — croyance qui semble bien dans une large mesure avoir fait surgir cette clause du Credo : «Je crois à la Résurrection du corps», c'est la croyance, enseignée par l’Eglise chrétienne primitive, à la préexistence de l’àme et à son entrée dans un corps construit par elle dont la nature était déterminée à l’origine par les actions antérieures de cette même âme. En réalité, Tértulien, l’un des hauts penseurs de l’Eglise chrétienne primitive, traitant de ce même sujet de la Résurrection du corps, a exprimé nettement cette idée que nous passons par des morts et des résurrections innombrables et que la seule
résurrection qui soit finale, la seule qui clôture cette longue succession de morts et de résurrections, c’est lorsque l’homme a atteint la perfection humaine, lorsqu’il a terminé le cycle des incarnations. Tertulien, a donc dit exactement : « Plusieurs fois nous mourrons et plusieurs fois il y a pour nous une résurrection des morts » car, pour lui, la naissance était une résurrection. Et cette croyance-là — vraie doctrine de la résurrection, vrai sens caché de la Résurrection du corps, — est celle qui, vraiment, est la base du Credo et constitue le fait naturel qui a servi de point de départ au dogme religieux faussé. Le corps que l’homme sème, c’est exactement celui qu’il récoltera dans l’avenir. Nous devons avoir le corps que nous nous sommes fait et nous ne pouvons en avoir un autre. L’homme construit aujourd’hui son corps de résurrection et c’est dans ce corps-là qu’il entrera inévitablement dans les années à venir: tel est l’ancien enseignement chrétien qui se formulait dans la phrase: « Je crois à la Résurrection du corps ». —Que l’homme, même à la mort, ne passe pas à jamais à une existence entièrement incorporelle, et qu’un corps physique même serait repris ultérieurement — telle était la croyance largement répandue
dans les premiers siècles du christianisme.
Deux enseignements relativement aux rapports de l'âme de l’homme avec les corps étaient alors professés et trouvaient créance : le premier, qu’il y a un corps incorruptible dans lequel lame passe bientôt après la mort et dans lequel elle vit pendant de longues périodes, élaborant les résultats de sa vie physique sur terre, le second, qu’il y avait une vie ultérieure sur laquelle on ne s’étendait pas. Retenons la première moitié de 1 enseignement : le corps que nous sommes en train de construire, le corps spirituel de l’apôtre Paul, le corps que nous construisons par la pensée, par le désir, par l’action, le corps qui représente notre caractère dans les formes plus subtiles de la matière et qui est beau ou hideux selon que nos pensées sont pures ou viles: c’est là le corps spirituel ou céleste dans lequel l’homme passe de l’autre côté de la mort, rejetant successivement un corps après l’autre au cours de leur marche ascendante à travers les différents cieux dont il est parlé dans la Bible chrétienne. On peut se rappeler la vague impression de saint Paul parlant de l’état hors du corps : — « Dans le corps ou hors du corps, je ne saurais dire; Dieu le sait. » Rappelons-nous comment il parle de sa réception dans le
troisième ciel — phrase bien connue parmi les mystiques — qui se réfère à la sphère céleste supérieure, au delà de la vie relativement changeante des cieux inférieurs. C’est dans ce ciel supérieur ou troisième ciel, que réside le vrai corps céleste de l’homme, celui qui est la résultante de sa vie, celui qui est construit de ses pensées, de ses aspirations plus nobles, celui qui dure avec continuité, le fil, pour ainsi dire, de l’homme lui-même, à travers l’ensemble de ses vies terrestres et célestes. Là réside la vraie individualité, cet édifice de Dieu dans les cieux que l’on nous dit ne pas être fait de main d’homme : c’est là le corps incorruptible que nous portons avec nous à travers toutes nos vies successives, dans lequel réside la mémoire de toutes nos vies passées et qui se développe par la méditation, par la pureté de la vie, par la direction de la pensée vers la vie intérieure et par notre détachement des objets de convoitise dans le monde. Dans ce monde incorruptible, nous pouvons placer le centre même de notre conscience et jeter un regard en arrière sur nos vies et nos résurrections passées. C’est là que réside la mémoire perpétuelle de toutes nos vies passées, dans cette conscience plus haute qui, à moins de sérieux et énergiques efforts, ne
descend pas dans le corps de chair et ne se traduit pas dans la conscience cérébrale.
Peut-être sait-on l’opinion que le professeur Oliver Lodge, parlant delà conscience humaine, a exprimée : la conscience humaine lui semblait quelque chose de bien supérieur à la conscience qui s’exprime par le cerveau, et qui n’est qu’un fragment de la conscience humaine. La conscience humaine serait plus vaste, plus pénétrante, plus subtile que ce que nous appelons notre conscience éveillée, et cette opinion est absolument juste. Chacun de nous existe dans un état de conscience sensiblement plus vaste, plus pleine et intense que tout ce qui s’est produit à travers ce qu’on qualifie très justement de corps mort, c’est-à-dire le corps mortel, le corps composé de la matière la plus dense de notre système solaire. Au delà de ce corps matériel, à l’heure actuelle, notre conscience supérieure, notre conscience céleste habite dans ce corps supérieur, réside dans cette plus noble demeure. C’est bien nous qui sommes réellement là, quoique, dans le corps physique, nous soyons inconscients de notre grand héritage, et là réside la mémoire de notre passé, en attendant que nous élevions le physique jusqu’au spirituel et que nous revendiquions
notre héritage réel d’êtres essentiellement divins.
C’est donc là ce corps céleste dont parle l'apôtre, que nous formons, façonnons, évoluons à l’heure actuelle. Mais ce corps céleste est fort éloigné de ce qu’on a appelé le corps de notre humiliation ; nous reconnaissons ainsi que notre vie réelle est dans le corps supérieur et que c’est cette vie inférieure qui est vraiment une humiliation, une descente dans la matière plus grossière.
L’édification de ce corps plus grossier qui renaît constamment de la mort pour que nous puissions l’habiter de nouveau, ce corps de chair, cette forme physique, c’est là le travail que nous accomplissons constamment par nos pensées, nos désirs, nos actions, car il est modelé par les corps supérieurs et prend forme d’après leur ressemblance.
Dans ce vrai corps de résurrection nous rentrons vie après vie, héritant du corps que nous avons formé avec toutes ses capacités et aussi toutes ses faiblesses. Semblable au caractère que nous formons maintenant, sera le corps de résurrection dans lequel nous entrerons inévitablement par notre prochaine naissance, et ce corps portera dès le berceau les marques de la destinée que
nous lui avons préparée, le façonnement que nous sommes maintenant en train de lui préparer. Aussi inévitablement que lorsque I artiste fait un moule, le métal qu’il y versera reproduira exactement les marques qu’il a sculptées sur sa statue, de même il n’est pas moins vrai que nous fabriquons maintenant le moule dans lequel sera versé le corps de notre vie prochaine afin d’y prendre forme, et que nous aurons dans ce corps de résurrection la reproduction exacte du moule que nous sommes en train de créer. Ce moule, nous le faisons en matière subtile et il gouverne le corps physique de notre prochaine vie.
Prenons le cas d’un homme qui ne se donne pas la peine de penser, de raisonner, d exercer l’intelligence qu’il a pu amener avec lui dans le monde. Un tel homme, s’il ne cultive pas ce qu’il a, s’il ne développe pas et ne fait pas évoluer ses facultés, façonne mal, par ce manque d’exercice, le moule de matière subtile qui va gouverner absolument la forme physique de son prochain corps sur terre. Il ressuscitera dans ce corps ainsi formé de ses propres mains et approprié à l’expression de ce caractère qu’il avait construit, et on retrouvera un tel homme revenu dans ce monde dans le corps
de résurrection qu'il s’est moulé et sa forme physique montrera dans tous ses détails la sorte de caractère qui y exprimera ses puissances et ses faiblesses. L’homme de la sorte naîtra avec un cerveau physique dépourvu de la base physique nécessaire à une intelligence élevée, à une pensée développée; la région frontale du cerveau sera faiblement développée, une quantité relativement peu considérable de matière physique aura été déposée dans cette partie du cerveau, le résultat étant qu'il se trouvera lié par un corps qu’il aura ainsi créé et qu’il aura à lutter contre ses limitations physiques, si, dans sa prochaine vie il désire voir augmenter son intelligence, s’il désire croître et se développer intellectuellement. Et il semble que c’est ce caractère d'inévitabilité de la loi, ou ce fait que l’homme ne peut échapper au corps de résurrection qu’il s’est crééà lui-même, qui a donné naissance à l’idée que nous trouvons exprimée dans l’hymne chrétien si familier que « Tel un homme meurt, tel il ressuscitera ». C’est littéralement vrai, vu à la lumière de la réincarnation, à la lumière de l'évolution de l’âme. C’est selon le corps qu’il s’est formé dans la matière plus subtile de la pensée que l’homme, lorsque son compte est arrêté à la mort, doit infailliblement ressus-
citer. A son retour dans un corps physique, il lui faudra travailler au moyen des véhicules qu’il se sera ainsi créés à l'avance. Bon ou mauvais, son corps est son œuvre et il faut qu'il y entre. Qu’il y trouve ou non satisfaction, c’est le travail de ses propres mains. De sorte que, pour ce qui est de l’effet produit sur les gens, par une parole de ce genre, qui venait, au moment de la mort, leur parler de la nature du corps de résurrection, il y avait, bien quelle se présentât sous une forme fausse en elle-même, les germes d’une grande et précieuse vérité.
Ce corps de résurrection que nous façonnons maintenant, que nous devons inévitablement habiter à notre retour sur terre, c’est maintenant qu’il se trouve déterminé et il ne peut être changé plus tard. 11 est vrai que, pendant l’intervalle entre la mort et la résurrection, nous pourrons développer nos qualités mentales, nous pourrons faire entrer dans notre caractère toutcequ’il y avait de bon dans cette existence que la mort vient de clore ; mais s'il en est ainsi du caractère, il n’en est pas de meme du corps de résurrection, et si nous ne l’avons pas façonné avec sagesse pendant la vie nous devons en supporter les conséquences lorsque nous ressuscitons à notre vie physique nou-
velle pour rentrer dans un corps mortel.
Nous trouvons là l'explication de cet état énigmatique que nous constatons si souvent dans l’humanité en évolution, à savoir que les aspirations, le caractère, les ambitions de l’homme incorporé dépassent en noblesée la réalisation dont il est capable ; l’accomplissement, de son idéal est constamment contrarié par la faiblesse de son appareil physique, par les inflexibles limites du corps dans lequel il vit. Que de fois nous voyons l’âme échouer dans ses efforts pour s’élever, et cela en raison de son incapacité physique, de sa limitation physique, des obstacles physiques qui lui barrent la route. Que de fois nous nous trouvons en lutte avec la pensée que nous n’arrivons pas à saisir tout à fait, avec la pensée qui nous échappe, tandis que nous nous efforçons de la définir.
Que de fois notre être intime semble comprendre un problème intellectuel que nous ne pouvons amener notre cerveau à comprendre, constatant ainsi la différence entre notre appareil physique et nos aspirations mentales, constatant les limites inflexibles qui nous sont imposées et que nous sommes incapables de franchir. De là est sortie cette maxime occulte qu’une occasion rejetée est devenue une barrière pour l’avenir. Si
l'homme néglige une occasion qui s’offre à lui dans cette vie ; s'il accorde plus d’importance au corps qu’à l’âme, au temporaire qu’au permanent, s’il apprécie les délices d’un moment plutôt que le bonheur plus réel du devoir accompli et du sacrifice de soi volontiers accepté, nous découvrons, en suivant l’évolution de cet homme à travers d’autres vies, que l’occasion négligée est, en devenant partie constituante du corps dans lequel il est ressuscité, devenue une barrière, au moment où l’aspiration ne demande qu’à s’élever et un obstacle au moment même où le cœur va de l’avant ; mais l’organisme physique se refuse à laisser partir l’esprit qu'il emprisonne. Rien n’est plus pathétique que le spectacle de lame qui lutte ainsi dans l’enceinte du corps de Résurrection mal combiné et mal façonné. Rien n’est plus impressionnant que de sentir que, pour cette vie, une limite a été donnée qui ne peut être que très insensiblement reculée, la matière ayant ses limites de plasticité qu’il est impossible de lui faire franchir.
Telle était l’ancienne doctrine qui enseignait à l’homme la corrélation entre le corps qu’il habite maintenant et le corps céleste qui lui servira de vêtement au Ciel pendant les longues périodes qui séparent la mort de
la résurrection à la vie du corps, résurrection qui clôt la période extérieure au monde visible.
Il est bon aussi que nous nous rappelions que ces périodes de vie dans les corps supérieurs sont beaucoup plus longues que celles que nous passons dans le corps de chair.
Quelque important que soit le présent corps déchoir, puisqu'il correspond aux semailles, à la période de façonnement du corps futur, l’ame n’en a pas moins en dehors de lui de superbes occasions de grandir et de se développer pour devenir plus puissante. De sorte que, comme l’a montré Tertulien, un jour vient où les morts et les résurrections sont choses passées et où l’homme monte dans le corps céleste permanent dans lequel il travaillera à travers les longs âges de Dévolution cosmique.
Ces morts et ces résurrections continuelles marquent seulement une période de la longue évolution de l’âme, l’époque qu’elle passe dans le stage humain, l’époque déterminée pour son évolution en tantqu’homme.
Si ceci était plus complètement compris, si
on représentait mieux la longue durée de notre demeure dans le monde spirituel, il n’est pas douteux que les soucis qui relèvent du monde physique pèseraient d'un poids moins lourd et que la séparation que cause la mort du corps percerait le cœur moins douloureusement qu’elle ne le fait aujourd’hui pour la plupart d’entre nous. Ce qui est dit de la corrélation entre le corps subtil et le corps plus dense, de la manière dont ils réagissent l’un sur l’autre, de l’unité de la conscience qui se sert d’eux, ces faits, si l’on veut y réfléchir, conduisent à la conclusion inévitable que lorsque nous rejetterons ce corps de chair porté pendant une brève période, nous ne nous trouverons pas séparés de ceux qui pourront l’avoir rejeté un peu plus tôt que nous ne l’avons fait nous-mêmë et qui sont entrés déjà dans les mondes invisibles.
L’âme revêtue du corps subtil y conserve sa ressemblance avec le corps mortel, mais elle est beaucoup plus belle, plus glorieuse, plus radieuse, puisque la matière dont elle est révêtue est plus subtile et plus raréfiée que la nôtre, mais elle présente bien la ressemblance de notre corps physique, rendant ainsi certaine, inévitable, de l’autre côté de la mort, cette communication si désirée avec ceux que nous avons aimés. Car, là-bas,
l’individualité que nous avons connue et aimée, une fois revêtue des véhicules plus subtils de la matière plus fine, brillera d’un éclat d’autant plus vif qu’elle aura perdu la matière plus dense du corps physique, mais n’en conservera pas moins clairement et distinctement reconnaissables tousses traits et tous ses caractères personnels, de sorte que l’ami reconnaîtra l’ami et le père son enfant, pendant les longues périodes de vie dans ces corps supérieurs plus beaux. Le changement qui se produit ensuite et qui, pour un temps, empêche de reconnaître le corps, provient de ce que nous portons les nouveaux corps de résurrection à notre retour sur le globe physique. Le changement de corps y constitue pour un temps une barrière, mais seulement pour un temps. L’âme reconnaît l’âme à travers le voile du corps nouveau et ces rapides connaissances que nous constatons dans la vie, qui nous permettent de sentir à une première rencontre que nous connaissons plus intimement l’étranger de tout à l’heure que telle personne qui vit depuis des années à nos côtés, ces affinités étranges qui jouent un si grand rôle dans la vie de chacun de nous, ces attractions que nous éprouvons envers l’un et ces répulsions que nous ressentons enverg, l'autre, tout
cela, ce sont des reconnaissances de l’âme retrouvant des amis ou des ennemis passés, réminiscences qui échappent au corps physique nouveau, mais qui sont visibles au sens intime et pénétrant de l’homme vivant.
De mçme aussi, lorsque nous recouvrons la mémoire plus longue et que nous considérons, comme beaucoup peuvent déjà le faire, les vies passées dans les corps antérieurs, vies passées dans les. périodes qui sont derrière nous dans notre monde physique, un des plus grands charmes de cette mémoire recouvrée est de découvrir que nous avons autour de nous, dans chaque vie, ceux qui nous étaient chers dans d’autres vies, et que nous édifions petit à petit, autour de nous, ceux qui sont unis à nous par des chaînes que rien ne peut réussir a briser, chaînes de vie spirituelle intime qui traversent sans jamais faiblir la mort aussi bien que la résurrection. De même, en effet, que la mort du corps est impuissante à briser le lien qui unit entre elles les âmes qui ont habité des corps qui se sont connus et aimés ici-bas, de même, aussi, la résurrection dans le corps nouveau est impuissante à briser les chaînes d’amour qui ont été tissées dans les vies passées.
Nous n’avons qu’une seule vie, si nombreuses que puissent être les morts et les résurrections qui en marquent la variété, à savoir la vie de l’esprit en dedans de nous qui revêt les formes toujours changeantes de la matière. Tant que la matière est la plus forte elle nous aveugle, nous abuse et nous trompe. Nous sommes des prisonniers dans les demeures de matière que nous habitons, parce que nous n’avons pas encore pénétré le mystère de notre réelle, de notre immortelle liberté. Ces demeures nous aveuglent, nous leurrent et nous séparent ; mais, de même que lame, maintenant dans notre être intime, distingue sa propre parenté à travers les murailles de la chair, de même, dans les vies à venir, cette âme sera capable d’imprimer sur le cerveau de sa prison de chair la connaissance qui lui vient du passé, le souvenir des affections qui ont été les siennes dans des vies antérieures.
Nous pouvons donc accorder à l’amour toute la confiance de nos cœurs, nous pouvons nous y jeter sans la moindre crainte,
avec le plus absolu courage et la plus absolue dévotion. L’amour ne peutmouriret ne peut jamais être réellement aveuglé. L’amour est plus grand que la mort, plus fort que le tombeau ; plus puissant même que la résurrection du corps. L’amour qu’ici-bas nous tissons avec les fils d'or de la dévotion, du sacrifice de soi et de l’effort pour assurer le bonheur d’autrui, cet amour est tissé de l’or même du ciel et rien de ce qui change ne peut le briser ni même en ternir l’éclat.
Il est la réflexion de la vie Divine qui dépasse toute mort et toute résurrection, de la vie divine qui ignore aussi bien la naissance que la mort.
Aimons ainsi dans la pleine mesure dont nous sommes capable d’aimer; sachons et croyons que Dieu qui est amour ne brisera pas les liens qui sont de sa propre nature dans l’esprit de l’homme qui aime. Ne craignons pas que nos bien-aimés soient perdus pour nous. Ne rêvons pas que ceux qui maintenant nous sont chers doivent disparaître de nos vies dans l’avenir, car l’Amour est immortel, que disons-nous, il est éternel de la vie éternelle de Dieu, et, dans quelque corps que nous nous trouvions appelés à demeurer, l’amour sera capable de supprimer tous les espaces, de renverser tous les ob-
stades, de nous faire trouver la joie et lps délices inexprimables de reconnaître qu'aucun de ceux que nous avons aimés n’est jamais perdu pour nous, que, plus nous croissons en vie spirituelle, plus brefs seront les intervalles de séparation et plus longue sera, jusqu’à ce qu’elle devienne éternelle, l’union qui s’établira entre tous et avec Dieu.
Annie Besant.