‹ La retraite de BrunswickChapitre 10 sur 34 · LA NÉOOGIATION DE MANSTEIN · texte numérisé non relu

LA NÉOOGIATION DE MANSTEIN

demande péremptoire ; il la menaçait, en cas de refus, de nouveaux et plus terribles malheurs; supprimer la royauté, c'était ôter le moyen de rétablir et d'entretenir les anciens rapports entre la France et les souverains d'Europe, c'était perpétuer les effets d'une guerre funeste, exposer la nation à tous les maux qui marchent à la suite des armées.

Le roi de Prusse approuva cette déclaration et le duc de Brunswick la signa (28 septembre). Lucchesini était fier de son œuvre. Il l'annonçait au ministère prussien avec l'écœurante vanité d'un Trissotin ou d'un Vadius. Que de finesse, que.de circonspection dans cette délicate réponse 1 a Le ton de modération, disait-il avec complaisance, n'échappera pas à l'attention de Vos Excellences. J'ai dû me borner à insister sur la liberté du roi, la sûreté et le rétablissement de sa dignité, — points qui pourront être accordés en tout cas sans entraîner implicitement l'idée de son autorité; — j'ai évité soigneusement de rien dire qui puisse nous compromettre par rapport à cette formation subite d'un état républicain ; enfin, les termes employés nous laisseront toute la liberté et la facilité d'appliquer leur sens aussi bien à un avenir heureux qu'à un état de succès imparfaits et insuffisants pour l'exécution de nos vues *. »

En réalité, la déclaration était plus conforme à l'orgueil du roi de Prusse qu'à sa situation, et l'état de son armée ne justifiait pas ses altières exigences. Même dans le camp prussien on jugea le manifeste du 28 septembre très imprudent. Le duc de Brunswick, disait Gœthe, a la démangeaison d'écrire et, comme les auteurs qui lisent leurs productions à tout venant et mal à propos, il n a pu s'empêcher de montrer à Dumouriez son nouveau chefd'œuvre *. Massenbach savait que Lucchesini avait rédigé la déclaration; voilà bien nos diplomates, s'écriait-il, toujours grands faiseurs de manifestes et toujours beaux

* Ranke, Ursprung, 372; cp. Reuss à Cobenzl (Vivenol, Quellen^ II, 235) ; les conclusions de Lucchesini lui semblent « justes » et son style « assez pénétrant pour faire impression sur un homme qui n^est pas encore entièrement corrompu i,

* Gœthe, Camp, de France , 119.

diseurs I Brcleuil trouva le mot juste : e Le duc a fait une nouvelle déclaration à laquelle il ne manque que d'avoir battu Tennemi K »

Manstein fut chorgé d'envoyer à Dumouriez ce nouveau manifeste. Il le somma de le publier sur-le-champ et l'avertit que le quartier général allait, pour plus de sûreté, le faire imprimer aussitôt, a L^lmporlance et Tauthenticité de cette pièce exigent que vous la portiez aussi promptement que possible à la connaissance de la nation à laquelle elle est adressée. Elle le sera de notre part par la voie de l'impression, et Ton avertira la nation française que Toriginal de cette déclaration vous a été adressé aujourd'hui par moi. »

Dumouriez trouva la déclaration si impérative, si dure, si déplacée* qu'il la lut deux fois, sans dissimuler sa surprise et sa colère. « Le duc de Brunswick, dit-il au porteur du message, me prend sans doute pour un bourgmestre d'Amsterdam ; annoncez-lui que la trêve cessera demain matin et que j'en donne Tordre devant vous. » Il écrivit, séance tenante, un billet laconique à Maustein. Ce n'était pas ainsi qu'on traitait avec une grande nation et qu'on dictait des lois à un peuple souverain ; les Français ne penseraient plus qu'à combattre; on voulait leur arracher la liberté qu'ils avaient conquise; on ne tarderait pas à s'en repentir. « Je vais, ajoutait-il, faire passer l'écrit du duc de Brunswick à la Convention nationale ; je vais le faire lire dans mon camp, et partout il sera reçu avec le môme sentiment d'indignation. »

La négociation était terminée. Nous n'avons plus, mandait Dumouriez à Paris, de base pour négocier. Tout est dit, marquait de son côté Lucchesini au ministère prussien, et il n'y a plus qu'à finir brusquement tous pourparlers ultérieurs. Mais le duc de Brunswick préparait sa

* Massenbaclî, Md'm., I, 124; Breteuil à Fersen, 2 octobre [Fenen^ II, 378). Ce fut Bris sot qui lut le manifeste à la Convention, dans la séance du \" octobre ; il fut interrompu par des éclats de rire {3fonit, et Patriote français du 2 octobre. « On a ri de ces inepties »); cp. le jugement de Manso, Creschichte des preussisehen Staates^ I, 248; so rauh im Ton und so ungemâss den Umstânden.

* M(fm,, I, 307.

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retraite ; il lui semblait indispensable de prolonger la trêve, ne fût-ce que d'un jour. Manstein revint à la charge. Il écrivit à Dumouriez le 29 septembre ; il lui paraissait que le général français n' « avait pas voulu entrer dans le sens de la déclaration, ni saisir le véritable esprit qui l'avait dictée » ; il proposait un nouveau rendez-vous pour le lendemain, 30 septembre, à midi, aux avant-postes des deux armées. Dumouriez répondit que Brunswick avait écrit, non pas un mémoire particulier, mais un manifeste ; que ce manifeste portait avec lui la menace et la guerre, qu'il rompait le fil de la négociation, et détruisait tout ce qu'on avait dit depuis quatre jours dans les conférences de Dampierre; tant que cette pièce subsisterait, il ne pourrait voir Manstein. « Que penseriez-vous, ajoutait-il, d'une nation qui, sans avoir été vaincue, se plierait devant un manifeste et traiterait sur les conditions de l'esclavage, lorsqu'elle s'est déclarée républicaine ? » D'ailleurs il avait fait imprimer la déclaration, il l'avait répandue dans son armée, il l'avait envoyée à Paris ; il ne pouvait plus qu'attendre les ordres de son souverain qui était le peuple français rassemblé en Convention nationale par ses représentants *.

Le même jour, Dumouriez mandait à Lebrun : « Ces gens-là sont insolents, mais ils ont besoin de la paix. La grande difficulté pour eux est de savoir comment ils pourront garder le décorum dans cette négociation. Je suis bien persuadé que le manifeste du duc de Brunswick sera annulé et qu'on reviendra à des propositions plus raisonnables. Pourtant je crois que décidément le roi de Prusse n'abandonnera pas l'Autriche *. » Mais sa tactique prudente avait eu plein succès. La négociation qu'il ouvrit dès le surlendemain de Yalmy et qu'il prolongea pendant huit jours, ruina l'armée prussienne. Cette semaine d'inaction valait mieux qu'une bataille gagnée. Les envahisseurs, désormais réduits à une défensive inerte, avaient pris le parti d'abandonner la Champagne et de se retirer sur la Meuse.

1 Voir tous ces documents dans le Monit. du 6 octobre. * Dumouriez à Lebrun, 29 septembre (arch. guerre).

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