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LA NÉGOCIATION DE MANSTEIN

rien ; ils rinformaient de tout ce qui se passait ; ils lui demandaient son avis et, pour ainsi dire, son autorisation. Manstein n'avait ouvert sa négociation avec Dumouriez qu'après avoir obtenu la permission du prince de Reuss, et Tambassadeur autrichien reconnaît luimême qu'au milieu de ses embarras et dans la triste situation de Tarmée, la loyauté du roi, du duc de Brunswick et du marquis de Lucchesini est pour lui une grande consolation *.

Lucchesini était arrivé le 24 septembre au quartier général. Il comprit aussitôt que Dumouriez cachait son jeu. Il n'hésita pas à déclarer que Manstein s'engageait imprudemment et qu'il était fort en train de se laisser tromper par un fourbe *. Dumouriez avait-il de pleins pouvoirs? Etait-il autorisé par le conseil exécutif à traiter avec l'ennemi ? Pouvait-on négocier avec un gouvernement, né la veille d'une révolution et qu'une autre révolution renverserait peut-être le lendemain ? Ce qu'on voulait, avant toutes choses, au camp prussien, c'était la délivrance de Louis XVI et le rétablissement de la monarchie. Mais Dumouriez avait-il fait dans ses lettres la moindre allusion à la restauration de la royauté? Son adjudant-général Thouvenot avait-il, dans l'entrevue du 26 septembre, prononcé un seul mot en faveur de Louis XVI? N'avait-il pas assuré, au contraire, que la Convention était souveraine et que l'armée avait accueilli la proclamation de la République avec l'allégresse la plus vive? Croyez-moi, disait Lucchesini, il n'y a rien à gagner dans ces négociations qui ne sont au fond qu'un combat d'astuce de Dumouriez contre la probité de Manstein '. Pendant ces pourparlers, le Français se retranche et se fortifie, il gagne du temps, il retarde notre attaque et en diminue les chances, il énerve notre armée en la rendant inactive, il la provoque à la désertion, il alarme nos alliés, il fait croire que nous désespérons du résultat final de la guerre et que nous sommes prêts à

* Reuss à Spielmann, 26 septembre et 2 octobre (Vivenot, Quellen^ II, 233 et 242).

* Mot de Breteuil à Fersen, Fersen, II, 382-383.

• Ranke, XJrspmng, 372.

trahir nos engagements ; on sait déjà que Damouriez et le roi de Prusse négocient; on dira bientôt qu'ils sont d'accord.

Tels étaient les sentiments du quartier général prussien le 27 septembre. Brunswick et le roi reconnaissaient leur illusion ; ils accusaient Manstein de légèreté ; ils comprenaient, avoue Luccbesini, que ces envois, ces insinuations, ces conférences n'avaient profité qu'aux Français. A cet instant, arrivait le second mémoire de Dumouriez. Le roi de Prusse le lut, en présence de Luccliesini, de Brunswick et du prince de Reuss. L'ambassadeur d'Autriche fut outré d'indignation ; ce mé^ moire, s'écriait-il, est ce qu'il y a de plus bas, de plus pervers, de mieux fait pour échauffer la bile d'un homme d'honneur ! Le roi, le duc et le marquis partageaient son irritation. A chaque mot, s'augmentait la fureur de Frédéric-Guillaume. Quoi I On lui faisait la leçon 1 On osait lui dire qu'il sacrifiait le bien de l'État à l'illusion du point d'honneur ! On lui conseillait de lâcher son allié et de s'associer à la Révolution ! La franchise de Dumouriez ne lui paraissait que de l'effronterie et de Tinsolencc. Brunswick ne cachait pas son chagrin et son embarras. Lucchesiui triomphait; cette fois, disait-il, vous ôtes désabusés; le voilà, ce Dumouriez sur lequel on comptait ; n';ivais-je pas prévu qu'il abuserait de la facilité qu'on lui montrait à entrer en pourparlers avec lui ? Il se démasque, il change de langage, le jacobin reparait et exprime les principes de son parti sans la moindre retenue * !

La colère du roi se déchargea sur Manstein. Il lui reprocha, dans les termes les plus durs, d'avoir entamé une négociation qui devait aboutir à de semblables propositions, et son mécontentement, rapporte Luccbesini, fut exprimé d'une manière assez énergique pour affliger sensiblement M. de Manstein. Sous le coup de cette rude semonce, le colonel-diplomate écrivit aussitôt à Du-

1 Ueuss à Cobcnzl, Vivennt, Quellen^ II. 235 ; Luccbesini au ministère prussien, 3 octobre (Ililusscr, I, 386, note ij et 29 septembre (Ranke, Ursprung, 320 et append., 372, lettre du 29 septembre). On se sert, dans ce récit, autant que possible des expressions mômes des documents.

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moariez ; il mit dans sa réponse assez de sécheresse et de froideur pour arrêter court les effusions sentimentales du général français et ses offres d'alliance. « Je viens de remettre à Sa Majesté, disait-il à Dumouriez, les comestibles que vous m'avez envoyés pour elle ; quoique le roi se trouve dans une position à ne manquer de rien, il a bien voulu agréer, pour cette fois, cette marque d'attention que vous venez de lui donner, cependant j'ose vous prier de ne plus vous donner de pareilles peines. Quant au mémoire qui a été joint à votre lettre d'aujourd'hui, je dois vous renouveler. Monsieur, mes instantes prières de ne pas revenir sur l'article des liaisons actuelles de la Prusse avec la cour de Vienne. Chacun a ses principes ; celui du roi mon maître est de demeurer fidèle à ses engagements ; ce principe ne pourra qu'augmenter la bonne opinion que la nation française a de ce prince* et qu'il ne démentira jamais, soit qu'il se trouve dans le cas de continuer la guerre, ou qu'il puisse se livrer à la douce satisfaction de rétablir la paix. »

Mais cette démarche de Manstein n'était pas assez éclatante. Il ne suffisait pas, selon le mot de Lucchesini, de répondre à l'outrageant mémoire de Dumouriez par le mépris du silence ; il fallait rompre absolument avec des gens dépourvus d'ailleurs de tout pouvoir légal et montrer à l'Autriche et à l'Europe, par un acte vigoureux, que la Prusse ne pactisait pas avec la Révolution. Le marquis observa que la proclamation de la République heurtait de front les principes exposés dans le manifeste du 25 juillet ; la France, disait-il, défie sans ménagement Ja cause que nous représentons ; en face même de nos troupes qui campent sur son territoire et au milieu de ses foyers, elle abolit la royauté ; il faut lui répondre par un nouveau manifeste qui soit « une preuve d'animad version et de désaveu formel ». Il rédigea donc, au nom du duc de Brunswick, une déclaration à la nation française \

* Cette ironie qui sentait son Frédéric — remarque A. Sorel — trahit ia collaboration de Lucchesini à la correspondance de Manstein.

* Lettres de Lucchesini du 3 octobre et du 29 septembre ; H&usser, I, 386 et Ranke, Ursprung^ Append., 372.

Luccbesini — ou le duc de Brunswick^ qui se serrait de la plume élégante du marquis — rappelait les événements qui s'étaient passés en France depuis les deux manifestes de juillet. Paris avait été le théâtre de scènes d'horreur et d'attentats dont l'histoire des nations policées n'offre presque point d'exemple. Quelques factieux avalent fait du peuple de la capitale l'instrument aveugle de leur volonté ; ils avaient détruit la Constitution, cette môme Gooetitution qu'on avait si longtemps proclamée comme le vœu de la nation entière ; ils avaient suspendu le roi de toutes ses fonctions : dernier crime de cette assemblée qui attirait sur la France les deux terribles fléaux de la guerre et de l'anarchie ! Une Convention venait de se réunir; mais, elle aussi, elle était saisie de cet esprit de vertige, funeste avant-coureur de la chute des empires*, et le premier décret qu'elle avait porté était l'abolition de la royauté 1 « Un petit nombre d'individus, dont plusieurs même sont des étrangers \ s'est arrogé le droit de balancer l'opinion de quatorze générations qui ont rempli les quatorze siècles d'existence de la monarchie française 1 » Mais l'empereur et le roi de Prusse avaient la ferme résolution de rendre à Sa Majesté très chrétienne sa liberté, sa sûreté et sa dignité royale. Invariablement attachés au principe de ne point s'immiscer dans le gouvernement intérieur de la France, ils persistaient également à exiger que Sa Majesté très chrétienne, ainsi que toute sa famille, fût immédiatement mise en liberté, que la dignité royale fClt rétablie sans délai dans la personne de Louis XVI et de ses successeurs, que cette dignité fût désormais à l'abri des avanies. Brunswick sommait la nation d'obéir à cette

* Luccbosici est un bel esprit, un phénix de collège, et se souvient do son UMcine.

^ Allusion à Ânacbarsis Cloots et autres. La Chronique de Paris (p. 1183) rapporte Teniretien suivant. Manstein disait à Dumouriez :

• Comment voulez-vous que nous puissions traiter avec vous ? Vous n'avez point de roi. » — t Nous avons la Convention nationale, qui est chargée d'exprimer la volonté do la nation. » — i Oui, mais comment est-elle composée ? Par exemple, vous avez là un Cloots, Prussien qui serait pendu s'il était chez nous. » Dumouriez lui répondit :

• C'est parce quïl mérite d'être pendu chez vous qu'il a mérité d'être élu chez nous. >

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