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française*. Les fortifications de la ville se composaient de onze bastions réguliers, couverts par quelques travaux avancés. Un grand ouvrage à cornes défendait la porte de Luxembourg. La rive droite de la Moselle, reliée à Tautre bord par un pont de bois aux piliers maçonnés, était protégée par une couronne et par un fort qui commandait les routes de Sarrelouis et de Trêves *.
La garnison comprenait le 403^ régiment d'infanterie, les dépôts du 2®, du 6® et du 68®, ceux du 13^ dragons et du 42« chasseurs, un bataillon de grenadiers, le i^^ bataillon des Ardennes, le l^p de la Creuse, le 2® de Seineet-Marne, le 3® de la Moselle, le 4® de la Meurlhe, et deux compagnies d'artillerie, en tout 6,400 hommes*.
Le 29 août, 9 bataillons et \t escadrons qui formaient la première colonne du corps autrichien de Hohenlohe- Kirchberg, investirent la forteresse et s'établirent soit au camp de RLchemont, évacué cinq jours auparavant par Luckner, soit à Meneville et sur les deux bords de l'Orne. Une seconde colonne, forte de 4 bataillons, de 8 escadrons, d'une compagnie de sapeurs et de l'artillerie de réserve, se posta sur les hauteurs de Guentrange. Brunswick avait désigné ce point comme le plus favorable à l'emplacement des batteries. Mais Hohenlohe- Klrchberg jugea que son artillerie serait trop loin de la forteresse; il la transporta au sud-ouest de Thion ville, à Beauregard.
La petite armée des émigrés rejoignit les Autrichiens le 3 septembre et campa sur la rive droite de la Moselle, à Basse Yiitz et à Haute Yiitz.
Une première sommation fut envoyée, le 4 septembre, à Wimpffen. Elle était libellée au nom des princes, frères du roi, et engageait la garnison et les habitants à suivre l'exemple de Longwy et de Verdun. Wimpffen répondit qu'il ignorait ce qui se passait en France, que les citoyens et la garnison étaient fidèles à la nation, à la
^ Ëslerhazy à Spielmann, Vivenot, Queîlen, II.
* Renouard, 139.
^ Arch. guerre. Armée du Centre, état de situation du 3 septembre. • Le 103« régiment, écrit Esterhazy, est un régiment enragé; son arrivée a rendu douteuses la position du commandant et l'espérance du succès. >
loi et au roi, qu'ils dépendaient au reste des autorités établies à Metz, et ne pouvaient recevoir d'ordres que d'elles.
Cette réponse assez ambigu? provoqua une seconde sommation [o septembre}. « Vous ignorez ce qui se passe en France, disaient les princes à WimpfTen, on a violé la personne sacrée du roi, on le tient emprisonné et menace ses jours; nous vous adressons un exemplaire de la déclaration du 23 juillet, et vous exhortons à ne pas vous exposer aux exécutions militaires qui y sont annoncées. Les habitants de Longwy ignoraient, comme vous, ce qui s'était passé dans la capitale ; ils ont frémi en rappreliant et se sont empressés de déposer entre nos mains l'expression de leurs sentiments. Hâtez-vous de faire les mêmes protestations. » Wimpffen répondit, non pas aux princes, mais à l'armée impériale et prussienne : a Nous gémissons avec vous, écrivait-il, sur les maux qui affligent la France. Nous ne partageons et ne partagerons jamais les crimes qui souillent les annales do notre révolution. Mais, citoyens français, nous sommes tout aussi peu disposés à nous soumettre au despotisme que vous nous oirrcz, et les princes savent bien, qu'à part opinion, un ensenihle do gens dlionneur ne posent ])()int los armes sur des invitations qui ne sont que des iiienacos. .)
IIohonlolie-KirdiLerg se résolut à bombarder la ville. Il fit établir, duns la nuit du 5 au 6 septembre, deux batteries, Tuue à la chapelle Sainte-Anne, sur la rive gauche do la Moselle, l'autre à Haute Yi'itz, sur la rive droite. Mais il fallut les avancer à quatre cents pas du glacis, au milieu d'une pluie battante, sur une terre délrcmpoo, et les couvrir autant que possible par des gabions. Le bombardement ne dura pas deux heures, et les grenades autrichiennes n'allumèrent dans Thionville que trois petits incendies qu'on éteignit aussitôt. Les artilleurs de la place avaient riposté vigoureusement; coucliés à côté de leurs pièces, ils attendirent avec patience le premier coup de canon; dès que s'ouvrit le feu, les batteries de la ville et du fort tirèrent sur l'assiégeant. Trois artilleurs ennemis furent tués sur leurs pièces-, liuil autres, dont un major et un lieute-
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nant, étaient blessés ; le prince de Waldeck eut le bras gauche emporté : « J'emploierai Tautre, dit-il, à rétablir le roi de France sur son trône. »
Les émigrés n'eurent pas une meilleure fortune. Le maréchal de Castries canonnait le fort et le pont de la rive droite. Mais il n'avait que les deux pièces de 4 du régiment de Berwick que servaient les officiers du corps royal de l'artillerie des colonies. « Ridicule démonstration, s*écrie Marcillac, contre une place régulièrement fortifiée * ! »
Cet échec consterna les princes. Ils écrivirent à Hohenlohe-Kirchberg, le soir du 6 septembre : « Manquer Thion ville est peu de chose en soi-même; mais que la première place attaquée par l'armée, aux ordres de Votte Altesse, n'ait pas été prise, est beaucoup pour Topinion publique. Serait-il dit qu'au moment où Luckner abandonne Thionville à ses propres forces, nous renoncerons à prendre la place? Non, Votre Altesse n'y peut consentir ; mais le temps passe, nous la conjurons d'envoyer sur-le-champ à Luxembourg Tordre de faire avancer l'artillerie que nous lui demandons. » On devait donner aux émigrés deux nouvelles pièces ainsi qu'un mortier, et déjà Grossard et deux autres officiers d'artillerie allaient reconnaître les chemins. Mais le maréchal Bender refusa d'envoyer aux princes un seul canon*. Hohenlohe-Kirchberg dut se rendre à Clermont pour masquer les Islettes et quitta son camp le 40 septeinbre. Il ne resta devant Thionville qu'un corps très faible, commandé par le feld-maréchal comte Wallis ; 3 bataillons et 3 escadrons, sous le général Einsiedel, observaient la place; 4 bataillons et 3 escadrons, sous le général Schrôder, campaient à Richement ^ Les princes partirent en même temps que Ilohenlohe - Kirchberg, pour joindre l'armée prussienne avec leur cavalerie ; ils
* Marcillac, 109, et Grossard, I, 8.
* t II y avait des pièces de gros calibre sans affûts ; le peu oui restait n'avait reçu aucune réparation depuis 1749 et se trouvait tellement pourri qu'il eût été impossible d'en faire usage » (Nassau- Si^en, 341.)
3 Gebler, art. cité, p. 71.
ue laissèrent devant la forteresse que rinfaaterie sous les ordres du maréchal de Broglie*.
Le siège de Thionville se transformait en blocus, et, selon le mot de Marcillac, en un blocus mal établi. Il n'offre plus aucun incident remarquable. La garnison fit plusieurs sorties dans lesquelles se signala le futur général Krieg, qui devait prendre le commandement de la place après le départ de Wimpffen et de son successeur Saint-Hillier. Krieg était entré au service en 4756, et Kellermann venait de lui donner le brevet de lieutenant-colonel ; il surprit des postes, enleva des voitures de fourrages et détruisit un magasin de vivres*. Ace siège se signalèrent encore René Moreaux qui commandait le 1er bataillon des volontaires des Ardennes et assiégea Luxembourg en 4795; Sémélé, officier au 3^ bataillon de la Moselle et, plus tard, lieutenant-général; Hoche, qui servait comme lieutenant dans le 58^ régiment. Hoche et Sémélé, dit un historien, allaient faire le coup de feu avec les vedettes'.
La population de Thionville avait autant de bonne volonté que la garnison. Elle était résolue à ne pas capituler; nous ferons plutôt sauter la ville, écrivait le père de Merlin. Les enfants de la Fensch^ comme se nomment les Thiouviliois, placèreut sur le rempart un cheval de bois avec une boite de foin dans la bouche et cette inscription : ('. Quand le cheval mangera ce foin^ Thxonmllt sô rendra. » Les femmes dansaient autour des batteries. Jamais, raconte un témoin oculaire, on n'avait vu une ville aussi tranquille et aussi gaie. Les canonniers de la garde nationale ne tiraient qu'à de rares intervalles, le soir, après le souper, et le matin, après le coup d'eaude-vie. Mais ils étaient convenus de former une masse et de donner un prix à celui d'entre eux qui viserait assez juste pour démonter une pièce ou renverser un homme; celui qui manquait, payait une amende*.
» Cp. Valmi/, p. 91-92 et 260.
* Ki'ief/ aux véritables républicains^ 1793, p. 11-13. ^ Teissier, 464,
* Lettres à Merlin, Monit. du 29 août et du 29 septembre : d'Aigens, 55.
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« L'ennemi est plus sur la défensive que sur Toffensive, écrivait Wimpffen le 29 septembre à Kellermann. Je suis p!us tranquille qu'on ne Test à Paris, et les coups de canon que je tire de temps à autre, ne sont que pour éloigner les curieux et les patrouilles un peu fortes, ou bien pour soutenir de petits enlèvements de bois ou de fourrages »
Tel fut ce siège qu'un émigré nommait plus tard une mystification. Il ne fit pas une victime parmi les assiégés. Le bombardement, qui ne dura que deux heures et demie (nuit du 5 au 6 septembre), ne brûla pas une toise de toiture et ne causa pas pour dix écus de dégât*. Un détachement de volontaires de Brest se trouvait dans la place; il reconnut les officiers qui servaient dans le corps de la mariné et les salua par des injures a en vrai style de matelot » ; ces invectives, dit Las Cases, furent le plus grand mal qu'on se fit réciproquement*.
Les bulletins triomphants de Wimpfl'en et les discours emphatiques de Merlin avaient trompé l'opinion sur la vigueur et la durée de la défense. Toute la France crut alors que Thionville luttait à outrance contre les ennemis et faisait une de ces résistances héroïques et désespérées qui méritent place dans l'histoire. Mais ce siège retarda les opérations des alliés et rendit le cou* rage à la capitale et aux provinces*. La Commune de Paris arrêta que la rue Dauphine prendrait le nom de rue de Thionville. La Convention fit donner aux habitants un secours de 30,000 livres, et placer dans la salle de ses séances, à côté des drapeaux enlevés à la garnison de Spire et à l'armée piémontaise, les boulets autrichiens que lui offrirent les Thionvillois. Le 19 septembre, pendant le blocus, la municipalité de Metz avait loué dans une adresse la bravoure de ses voisins ; a la qualité de
* Wimpfen à Packe^ 5 février 1793. Aussi les administrateuft de la Moselle refusaient-ils les 30,000 livres destinées à réparer les dommages qu'avaient subis les habitants de Thionville ; la Convention dut décréter qu'iU accepteraient la somme [23 décembre, Monit. du 24),
* Las Cases, M^m.^ 20, et Mémorial, V. 227.
* Mallet du Pan à M. de Castries {Monit, du 5 novembre), et FerseUj II, 34.
citoyen de votre ville, disait-elle, deviendra désormii un titre dont les Français seront aussi jaloux quek peuples le furent de celui de citoyen de Rome, i I^4ia tobre, une députation de Messins alla féliciter la po|i lation de Thionville et lui porta une couronne civiqft qui fut promenée dans les rues et sur les remparts, ai sons de la musique *.
II. Les Autrichiens, commandés par le duc Alberld Saxe-Tescben, avaient fait d'abord de petites conquêtes Le départ de Duvalet de Beurnonville laissait la Flaodr à leur discrétion. Il ne restait dans le nord que9,M hommes, sous les ordres du lieutenant-général Moretoi Le feld maréchal La tour franchit la frontière le 5 se} tembre; il enleva les postes de Lannoy et de Roubaix il prit les retranchements que les Français avaient élevé à ÂVarnetou, sur la Lys, et la petite ville de Gominei il détruisit à coups d*obus quatorze bateaux cbargésd vivres et de munitions. Moreton gardait encore le ea0 de Maulde avec onze bataillons et deux escadrons; jugea la position intenable et se retira le 7 septembi derrière la Scarpe, entre Bruille et Saiut-Amand. Mai Latour attaqua sou arrière-garde à Mortague et à Chî teau l'Abbaye. Moreton se relira de nouveau sous le murs de Valencieuues, pendant que les Impériaux 6 rendaient maitres de Saint-Amand etd'Orcbies ^8-40sepl Les avant-postes oulricliiens poussaient jusqu'aux ei virons de Coudé dont le gouverneur ouvrait les écluses
Mais le duc Albert voulait prendre Lille, et non Gondi Il lui semblait aisé de faire tomber la principale barrièi du nord de la France ; comme Brunswick à Verdun el Longwy, il terrifierait la bourgeoisie de la ville etentt verail la capitulation à force de bombes. Il oubliait qu' ne disposait, comme le reste des alliés, que de moycD insuliisants. Lorsque le corps de Beaulieu, qui venait d
* Monit, des 22 el 29 septembre, des 2, 24 et 27 octobre, ^ 6 décembre 1792.
* Oesterreichische milit, Zeitschrift, 1811, 297-298 : t Des Herxof Albert von Sacbsen Teschen Vertbeidigung der Niederlande » pw capitaine 3.-B, ScYieXs, <i\. TabUau AtV,^ II, 145.
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Mons, eut fait sa jonction avec le corps de Latour, les forces autrichiennes comprenaient 41 bataillons, 4 compagnies légères et 42 escadrons, c'est-à-dire 41,000 fantassins et 1,840 cavaliers. Ce n'était pas assez pour investir une ville d'un périmètre très considérable, et pour vaincre une garnison qui recevrait des renforts tous les jours. Le parc d'artillerie ne renfermait que 50 canons et 12 mortiers; encore étaient-ce de vieilles pièces ramassées de tous côtés dans les châteaux et les villes des Pays-Bas et mises tant bien que mal en état de servir; vingt sortaient de l'arsenal d'Anvers; six petits mortiers avaient été tirés de la citadelle de Namur ^
L'armée du duc Albert se mit en marche le 24 septembre. Elle laissa 14 compagnies à Mons, et entre Mons et Maubeuge la division du feld-maréchal Lilien. Le eolonel Kheim demeurait à Saméon avec 2 bataillons, 3 compagnies légères et 6 escadrons pour observer les garnisons de Yalenciennes, de Douai, de Gondé. Le corps d'émigrés que commandait le duc de Bourbon, restait cantonné près de Namur.
Ce corps de 4,000 hommes avait voulu se joindre aux troupes de Glerfayt qui faisaient la guerre en Champagne. Mais le feldzeugmestre déclara que ce secours lui serait inutile et qu'il ne pourrait l'accepter sans l'autorisation de l'empereur et du généralissime. Le duc de Bourbon n'avait pas de canons ; il demanda les pièces qu'on prendrait aux Français et offrit de les rendre après la campagne. Saxe-Teschen les lui refusa. Le duc Albert ne permit môme pas aux émigrés d'entrer dans Namur ; ils durent s'établir aux environs. Deux témoins oculaires, le baron de Franclieu et le chirurgien Brillouet, ont retracé la triste situation de cette troupe qui s'intitulait la noble armée française commandée par M^ le duc de Bourbon.
Nous sommes partis de Huy le 13, dit Brillouet, pour nous rendre à Marche- eu-Famine par un temps épouvau table. Il fallait voir cette noblesse orgueilleuse marcher dans la crotte, le havresac sur le dos, et camper dans les boues sous de
> Schels, art. cité, 299-301.
mauvaises tentes de toile claire faites à Liège, à crédit. Une
grande partie est v ou galeuse; une autre, composée de
vieillards, est accablée de catharres et de pituites; une aube, de mauvaises tôtes qui, à cause qu'ils ont Thonneur d*dtQ gentilshommes, ne se croient pas faits pour ôtre menés comnA des soldats. Personne n'est à sa place, -chacun déserte le camp comme bon lui semble, pour se jeter dans les maisons. Cette armée traîne avec elle une quantité prodigieuse de bagages dont ces luxurieux no peuvent se passer à la guerre môme et au sein de la plus grande misère. Si jamais elle est attaquée à la surprise par 1200 hommes seulement, elle sera ou tuée oa faite prisonnière ^ .
Le baron de Franclieu écrivit le journal de la campagne ; il suffit d*en extraire quelques lignes :
L'armée était en grande partie sans armes, dénuée d'argent, sans tente, sans munitions. . • Le temps et la pluie et le vent froid et fort du nord fit beaucoup soufifrir l'armée, hsn villages n'offraient aucune ressource. On cantonna la plupart des compagnies à Marche-en-Famine et la cavalerie dans les villages. . . 11 a presque toujours plu. . . La petite quantité de bottes de paille n'a pas permis celle des tentes qui sont un fumier *.
Lille passait pour le chef-d'œuvre de Vauban. Sa citadelle, entourée d'un double fossé et d'un double chemin couvert, formait un pentagone régulier, armé de cinq bastions et de courliues protégées par des tenailles en terre. Les auges rentrants de l'avant- fossé étaient garnis, du côté de la campague, par sept demi-lunes. La ville ellemême avait une enceinte que défendaient quatre ouvrages à corne et. quatorze bastions couverts de demi-lunes et de tenailles. Elle renfermait de grands approvisionnements. La garnison comptait 7 à 8,000 soldats de ligne et
* Arch. guerre, 16 septembre, lettre de Brillouet à Gadolle datée de Marche-en-Kamine — village, disait NeuiUy {Souv., p. 53) quin'a pas volé sou nom. Voir Invasion prusbienne^ p. 273, la peinture des émifjirés de Cob'euz et de ceux qui suivaient les princes en Lorraind et en Champa^çne.
* Arcli. nat., A A, 61, journal du baron de Franclieu. Cp. CorreiP' origin. des émigrés, 11, 191, lettre à d'Arthaud, Namur, 8 octobre. « Larinëe de bJourbon. . . ce fut, au luxe près, un camp de plaisance, et. l'on ny voyait. v\ue des femmes. »
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volontaires, 4,200 cavaliers et 4 32 canonniers *. Elle avait à sa tête le maréchal de camp Ruault. Le géoie était commandé par le maréchal de camp Ghampmorin, le lieutenant-colonel Garnier et le capitaine Marescot; l'artillerie, par le lieutenant-colonel Guiscard; la garde nationale de la ville, par le brave Bryan *.
On ne veut que résumer les principaux événements de ce siège mémorable. Le 24 septembre, les chasseurs tyroliens occupèrent Hellemmes, après avoir refoulé dans le faubourg de Fives, un détachement de hussards et repoussé sur le soir un bataillon de volontaires qui rêve* nait à la charge. Le centre de Tarmée de Saxe-Teschen s'établit à Fiers; l'aile droite s'appuyait à Mons-en-Baroeul ; l'aile gauche s'étendait au delà de Lezaunes.
Le lendemain (25 sept.)* des partis autrichiens, commandés par le géuéral Sztarrai, se glissant dans les faubourgs, obligèrent les grand'gardes de se replier sur la lunette de Fives et dans les chemins couverts. Ou dut se résoudre à livrer aux flammes le faubourg Saint-Maurice et celui de Fives où l'ennemi pouvait s'abriter. Mais le
^ La garnison de Lille se composait, au 5 septembre 1792, de 4 régiments de liiçne : le 15*, le 24*, le 56* et le 90* ; de 4 bataillons de volontaires : le 1*' de la Mancbe, le 1*' et le 3* de rOise, le 4* de la Somme; du 6* et du 13* de cavalerie; d'un escadron de hussards; de 132 hommes du 3* régiment d'artillerie. Le 11 septembre entra dans la place un bataillon de l'Eure ; le 14. un bataillon du Nord ; le 20, le 2" de la Somme ; le 21 , un bataillon du Calvados et un autre du Pas-de-Calais, ainsi que le 2* des volontaires nationaux ; le 1*' octobre, les 74* et 87* d'infanterie et 6 bataillons de iédérés (6*, 8*, 14*, 15*, 16*, 17*) ; le 4 octobre, le 22* d'infanterie; le 5 octobre, le 19* d'infanterie. Voir sur le siège de Lille, sources françaises : le Journal préca de Vattaque de Lille^ rédigé sous les yeux du conseil de guerre ; Blismon, Mist. du siège de Lille en 419%^ Lille, 1842 ; Brun-Lavainne et Elie Brun, Les sept sièges de Lille^ 1838 ; Derode, Le siège de LUle en 419^, 1842 ; journal du siège par Marescot (dans les Relations dex principauœ sièges militaires de Musset-Pathay, 1806, p. 209-226, et dans la France militaire d'A. Hugo 1834, l, p. 13-16); sources allemandes : la (reschichte der Kriege in Èuropa, I, p. 114 et 8uiv. ; Oesterr, milit, Zeitsckrift. 1811, I, p. 297 et suiv. ; Henouard, p. 268-273.
* Ruault ne commanda qu'au 29 septembre, lorsque le lieutenantgénéral Duhoux fut appelé à Paris, mais il eut tout Thonneur de la défense. Son aide-de-cump était le capitaine Morand, qui fut un des meilleurs généraux de l'Empire.
bataillon belge ne parvint à détruire le faubourg deFives qu^après un combat obstiué qull soutint dans les rœs contre les chasseurs tyroliens.
Cependant le feldzeugmestre Browne, chargé de diriger Tattaque, avait fait ouvrir les tranchées par ringénieor lieutenant-colonel marquis de Chasteller. Les travaux, entrepris avec la plus grande activité, furent achevés en quatre jours, malgré le mauvais temps, le petit nombre des piouniers et les sorties des assiégés. Le S6, les Aotrichieiis s^avaoçaient jusqu'à trois cents pas du faubourg ; des Malades, et le surlendemain, d'ans la nuit, ils avaient terminé les tranchées, établi cinq batteries de 29 pièces de canon, disposé les grils pour les boulets rouges.
Le 29 septembre, au matin, le major d'Aspre, suivi d'ua trompette et de trois hussards, somma le commandant et le maire de reudre la ville, a Les batteries^ disait Saie- Teschen, sont dressées et prêtes à foudroyer Lille, vous serez responsables envers les habitants de toutes les horreurs de la guerre. y> Ruault répondit que la garnison était résolue à s'ensevelir sous les ruines de la place, et le maire André répliqua, au nom du conseil de la coin* mune : « Nous venons <ie renouveler notre serment d'être fidèles a la nation, de maintenir la liberté et Tégalité, ou de mourir à notre poste ; nous ne sommes pas des parjures. » Le parlementaire fut accompagné jusqu'à la porte Saint-Maurice par une population enthousiaste qui ne cessait de crier « Vive la nation! Vive la liberté! Mort aux Autrichiens ! » Une femme du peuple, saisie de rage, lança une brique dans le dos du trompette. Des plaisants attachèrent des cocardes tricolores à l'habit des hussards*.
Le bombardement commence deux heures plus tard*. Une grêle de bombes, d'obus et de boulets rouges s'abat sur la ville. Le l'eu prend en divers endroits, aux casernes de Fives, à l'église Saint-Étienne, à Téglise Saint- Sauveur dont la flèche élancée s'écroule avec fracas. Le quartier Saint-Sauveur, le plus peuplé de Lille, devient la proie des flammes. Plusieurs familles, réfugiées dans
* Blisraon, /|3; Derode, 34-35.
' A trois heures.
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les caves, sont étouffées par la fumée ou écrasées sous les
débris de leurs maisons. La consternation se répand
partout. On ne voit plus personne dans les rues et sur
les places; quelques habitants, soit malveillance, s6it
faiblesse, parlent déjà d'une capitulation prochaine ;
■r « Lille est en danger, écrit Labourdonnaye, les mouve-
- ments de la population et les maisons brûlées qui les
k augmentent, sont nos plus grands ennemis K »
Mais le conseil de guerre fait publier à son de trompe : ]a proclamation suivante : « Défendez vos habitations des flammes. Soyez assurés, soyez absolument sûrs que la République, riche de ses vastes domaines et des propriétés des émigrés, fera rebâtir vos maisons, vous indemnisera de toutes vos pertes. Le conseil de guerre en prend de nouveau rengagement au nom de la nation entière débarrassée de ses tyrans. » Les membres du conseil du district écrivent au conseil du département qu'ils ne broncheront jamais * . Les exhortations des magistrats, l'exemple des soldats de ligne et des volontaires, Tamour de la patrie l'emportent chez les Lillois sur la frayeur du premier moment. Les uns se portent aux remparts ; les autres, postés sur les toits ou sur le seuil des maisons, s'efiForcent d'arrêter nuit et jour les progrès de rincendie. On s'accoutume au feu roulant des canons et des mortiers ; on voit venir les bombes; on reconnaît les boulets rouges, on les saisit avec des pinces, des tenailles ou de grandes cuillers en fer fabriquées exprès, on les jette dans les ruisseaux ou dans «les chaudrons d'eau placés à chaque étage et devant chaque porte. Dès qu'un projectile éclate dans une maison, les habitants du quartier accourent de tous côtés pour le ramasser et Téteindre.
Les rues n'avaient pas été dépavées*. On les couvrit de couches épaisses de fumier qu'on arrosa d'eau à différentes reprises. On mit aussi de gros las de fumier dans les greniers. On réunit un grand nombre de pompes
* Labourdonnaye à Servan, 29 septembre (aich. guerre) et relation de Marescot.
* Monit, du 5 octobre.
* Pour ne pas ralentir les mouvements de la garnison.
qu'on dirigeait avec promptitude sur les endroits les plus menacés. On disposa de distance en distance des réservoirs d'eau. Les incendies devinrent plus rares et on s'en rendit maître aisément. Peu à peu les Lillois vécurent au milieu de la canonnade comme en pleine paix. On. riait du danger, ou devenait téméraire, on rivalisait de courage et de crûuerie. Des femmes, des entants se disputaient le périlleux plaisir de courir après les boulets ou d'arracher la mèche enflammée des bombes. « Les scélérats, disait-on, ils n'auront pas la ville pour cela M » Un barbier ramassait un éclat de bombe et en faisait un plat à barbe pour raser ses clients, à l'endroit même où le projectile était tombé*. Le capitaine des canonniers lillois, Ovigneur, voyant sa maison incendiée, disait tranquille* ment qu'il restait à son poste et rendait feu pour feu. Un boulet perça le mur de la salle où s'était réuni le corps électoral et passa entre le secrétaire et le curé de Marchiennes; «je propose, s'écria le curé, de déclarer ce boulet en permanence, il témoignera de notre fermeté et de notre assiduité aux séances* ».
Le bombardement dura, sans se ralentir, du 29 septembre au 3 octobre. Pendant ces cinq jours 30.000 boulets rouges et 6 000 bombes, remplies pour la plupart de clous, de morceaux de fer et de mitraille, tombèrent dans la ville. Le ciel semblait embrasé, et à la lueur des inceudies, les Lillois pouvaient lire le journal en pleine nuit comme eu plein jour.
Mais l'investissement de Lille n'était pas complet. Vainement le colonel Mylius occupait Quesnoy sur Deule à l'aile droite des assiégeants et poussait des détachements de cavalerie sur la rive gauche de la rivière jusqu'au canal de Douai. Vainement le colonel Kheim envoyait ses hussards et ses uhlans jusqu'à
ï Motiit. du 5 oclobre.
' Le fait est authentique. Le barbier se nommait Maes et la bombe éclata dans la rue du Vieux-Marché-aux-Moutons (Brun-Lavaiane, p. 473, note).
3 Monit. du 5 octobre, et Brun-Lavainne, Annales des canonnière de Lille. Ces canonniers, qui méritaieDt leur renom de bravoure et d'adresse, formaient doux compapni.s, chacune de 110 hommes, sous le commandement de Nicquet et d'Ovigneur.
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Haubourdin. Faute de troupes *, le duc de Saxe-Teschen n'avait pu former autour de la ville une barrière continue et ses positions ne s'étendaient que de la basse Deule (le Trou, la Madeleine, etc.) jusqu'à Tembrancbement des routes d'Arras et de Douai. Son aile gauche était si faiblement couverte que le 27 septembre, 5.000 hommes des garnisons du Quesnoy, de Bouchain, de Valenciennes, de Douai, de Gondé, commandés par le maréchal de camp Ferrand et traînant avec eux douze pièces de canon, s'emparèrent de Saint-Amand *.
Lille conservait donc ses communications avec l'intérieur et recevait des secours dont Tennemi n'osait empêcher rentrée. Gassel lui envoyait treize rasières de blé et deux mille quatre cents pains; La Ventie, quinze voitures de farine, et Cambrai, de la viande salée. Les villes d'Aire, d'Armentières, d'Arras, de Bergues, de Béthune, de Gassel, de Dunkerque, de Saint- Omer envoyaient leurs pompes'. Le 1er octobre, le maréchal de camp Lamarlière arrivait avec deux régiments d'infanterie, six bataillons de volontaires et trente-sept canonniers de Béthune Le 4 et le 5 octobre deux autres régiments d'infanterie entraient dans la place. Le soir du 5, à huit heures, se présentaient devant le conseil de guerre six commissaires de la Convention, Daoust, Doulcet, Delmas, Duhem, Duquesnoy, Bellegarde; ils annoncèrent que l'Assemblée avait voté un secours de six millions à l'héroïque cité.
Mais déjà les assiégeants se décourageaient. Ils manqaaient de munitions, et leurs pièces étaient pour la plupart démontées ou hors de service à force de tirer. Dès le 2 octobre leur feu perdait de sa violence. Il reprit le 4, de huit heures jusqu'à onze c. avec une abondance
1 11 eût fallu, reronnait Schels (art. cité, 304), 40,000 Lommes, et Ton n^avait que 10.896 t'antassins et 1,840 cavaliers.
* Cette expédition fut inutile. Les soldats se débandèrent, s'eni- Yrèrent, pillèrent les maisons. Il fallut appeler en soutien une réserve de 1,200 hommes que dirigeait Lamarlière. On craignit d'être attaqué
£ar les Autrichiens du camp de Maulde, et par ceux d'Orchies et de larchiennes. 11 fallut évacuer de nouveau Saint-Amand (Monit, du l«r octobre, lettre de Moreton).
' Dunkerque envoya cinq pompes en poste.
effroyable >S Mais le 5, les Impériaux ne lançaient plus de bombes et de boulets rouges qu*a de rares intervalles; ils chargeaieut leurs pièces avec des pierres, des chaînes, des barres de fer. On dit môme que les poids de Thorloge de Fives leur servirent de projectiles*.
Le 6 octobre, le jour môme où l'armée de Dumouriez quittait Sainte-Menehould pour marcher sur Vouziers et de là sur les Pays-Bas, le duc de Saxe-Teschen prenait le parti de lever le siège. Tout lui conseillait cette résolution: la supériorité de plus en plus évidente de l'artillerie de la place', les secours que les assiégés ne cessaient de recevoir, la nouvelle de la retraite des Prussiens et des succès de Custine. Dans la nuit du Tau 8 octobre, les Autrichiens reculèrent derrière la Marque, à mi-chemin de Tournay. Ils ne perdaient que très peu de monde, car leurs tranchées avalent jusqu'à huit banquettes, et en certains endroits douze pieds du sommet du parapet jusqu'au fond. Leur bombardement fit de nombreuses victimes. Plus de sept cents maisons étaient brûlées et beaucoup d'autres criblées de boulets, « il n'en est presque pas une. dit Marescot, qui ne porte des marques particulières du malheur général ». Les faubourgs de Saiut-Sauveur et de Fives n'étaient plus qu'un amas de décombres. Mais la défense de Lille avait offert à la France l'exemple du dévouement civique s'unissant au couruge miliiaire. « La résistance extraordinaire de cette place, écrivait Archenholz, où aucun tumulte ne se produisit sous la pluie des boulets rouges, où la population n'essaya môme pas de forcer le gouverneur à capituler, est une sorte d'éloquence qui réfute les beaux discours des émigrés*.» La Convention décréta que la ville avait bien mérité de la patrie, et la Commune de Paris arrôia que la rue Bourbon prendrait le nom de rue de Lille qu'elle a depuis conservé.
* Journal du conseil de guerre.
* Blismon, 51.
3 , Die Artillerie der Festuu^ war jener dep Belagerep weit ûJ)er iegen » (Scheis, art. cit«j, p. 307).
'' Minerva, novembre 1792, p. 121.
I. Mot de Steuben. — Les douze fautes des alliés. — La plus grave. — Les Islettes. •» La pluie et la boue. — Infériorité numérique. — L'armée française. — Les levées. — La population. — II. La campagne au point de vue militaire. — Une leçon qui ne profite pas. — III. Conséquences.
I. L'Allemand Steuben, qui défendit avec Lafayette la cause de Tindépendance américaine, appritdaussa ferme^ sur les bords du lac Oneida, la retraite des Prussiens. La nouvelle lui parut invraisemblable. « Non, s'écriaitil, c'est impossible ; jamais je n'ai vu fuir l'aigle prussienne ; les Français ont menti. » Il dut pourtant se rendre à l'évidence ; mais il bocbait la lête et croyait à quelque trabison; il y a là-dessous, disait-il, une intrigue diplomatique, et je vais écrire au prince Henri pour savoir la vérité*.
La vérité, assure Dumouriez dans ses Mémoires, c'est que Brunswicit commit douze fautes, ni plus ni moins, et le général les énumère avec complaisance: le duc n'attaqua pas Montmédy : il ne marcba pas sur le camp de Sedau après la fuite de Lafayette; il ne se saisit pas des Islettes après la prise de Verdun ; il n'assaillit pas les Français dans leur marcbe sur Graudpré; il perdit en son. camp de Regret un temps précieux ; il ne cerna pas l'adversaire après le succès de la Croix- aux Bois ; il ne profita pas de la panique de Montcbeutin ; il permit
^ Kapp, Zeben des amerikanischen Oenerah Fr, W. von Steuben ^ 1858, p. 61.
à BeurnoD ville el à Kellermann de secourir Dumouriez; il laissa les Autrichiens de Hohenlohe-Klrchberg se morfondre devant les Islettes au lieu de les détacher dans le Barrois ; il canonna les Français à Valmy au lieu de les charger brusquement dès son arrivée sur le champ de bataille; il tenta de déloger Dumouriez de Sainte- Menehould au lieu de se porter en droiture sur Ghâlons; enfin, lorsqu'il repassa les défilés de TArgonne, il était trop tard pour s'emparer de Sedan et de Montmédy *.
Toutes ces fautes ne nous semblent pas évidentes; mais la plus grave que Brunswick ait certainement commise, et la plus incontestable, ce fut de s'enfoncer dans TArgonne et de remonter vers Grandpré, au lieu de se diriger par sa gauche sur Bar-le~Duc et Saint- Dizier, ou mieux encore d'attaquer hardiment les Islettes et de culbuter Dillon. L'armée prussienne s'engagea par un long boyau dans des routes peu praticables et sur le plus mauvais terrain. Deux jours de mouvements pénibles et de rudes secousses suffirent pour détraquer cette machine si lourde et si compliquée, c Devait-on, dit un historien militaire, enfourner une grande armée dans des gorges et la concentrer dans des défilés? Ne devaiton pas gagner les plaines pour se servir de la cavalerie et faciliter les déploiements*? »
Ce fut l'erreur capitale de la campagne et les alliés la reprochèrent très amèrement à Brunswick. Goethe assure qu'à son retour, lorsqu'on analysait les causes de la défaite, le nom des Islettes revenait à tout instant dans les conversations. Evidemment, on blâmait le généralissime de n avoir pas osé forcer la position que défendait Arthur Dillon. On rappelait que Kalkreuth avait inutilement proposé de se saisir de cet important passage, et On quitta le grand chemin, disait Lombard, et on tourna à droite au lieu de suivre directement la route
» Dumouriez, M(fm., I, 322-328.
* Li^er, Camp, des Français, I. 42. Il ajoute que le général Rochedragon, qui connaii^sait l'Argonne, l'assura dès les premiers jours que, d'après ses plans d'attaque, l'ennemi serait forcé de rétrosrrader. Comp. Lalayette, M^m., IV, 336.
de Paris et de passer sur le ventre à l'armée française en sacrifiant quelques milliers d'hommes. Je croyais pourtant que, lorsqu'on acceptait la guerre, on acceptait aiissi les sacrifices qu'elle exige, et qu'il valait mieux perdre 5,000 hommes, s'ouvrir le chemin de Paris, sauver ainsi les chevaux, les vivres et la santé de l'armée que de faire périr dix mille hommes au camp de Hans par les maladies sans aucune utilité et sans aucun succès*. »
Aux fautes militaires des alliés se joignirent les obstacles imprévus que leur opposa la mauvaise saison. Brunswick disait à Goethe qu'il rencontra le 6 octobre sur la route de Gonsenvoye : a Vous pourrez témoigner que nous sommes vaincus par les éléments. » On a vu en effet que pendant toute l'expédition la pluie ne cessa de tomber avec une violence extraordinaire. La Révolution avait mis le temps môme de son parti. Les coalisés durent marcher et camper au milieu d'averses implacables, sous un ciel toujours sombre, dans les boues les plus épaisses et les plus tenaces. Avant l'affaire décisive de Valmy, bien des chevaux s'étaient abattus et bien ides soldats malades avaient dû rester dans les hôpitaux malsains de Longwy, de Verdun et de Grand-pré. La halte fatale de neuf jours qui suivit le combat du 20 septembre, acheva l'épuisement moral et physique des troupes prussiennes. Elles étaient dans l'eau, dit Lafayette, et réellement embourbées*. Valentini rappelle dans ses Souvenirs que Napoléon conserva par une médaille le âouveoir de sa malheureuse compagne de Russie « qui vingt ans après, renouvela la même catastrophe dans de plus grandes proportions » ; cette médaille représente l'armée française sous la figure d'un vigoureux géant qui se retire avec lenteur du territoire ennemi et ne cède qu'aux éléments ; derrière lui se précipitent Eole et son cortège; on pourrait, ajoute Va lentini, si le sujet se prêtait à Tart, représenter encore avec
1 Lombard, Lettres, 315 et 319 ; Gœthe ; Ferrières, M€m,^ III, 245. C'est en ce sens ou^on a dit que le poste des Islettes a décidé du destin de l'Europe (Peltier, 51 J.
« Lafayette, Mém.^ IV, 337.
plus de raison la plus sale des déesses, la Boue, qui défend le sol de la France républicaine ^
Mais, lors même que le temps eût favorisé les opérations des alliés, que pouvaient faire les 5,600 Hessois du landgrave, les 45.000 Autrichiens de Glerïayt et les 42,000 Prussiens de Brunswick? Ces forces n*étaient pas suffisantes pour soumettre la France. On avait cru, sur la foi des princes et de leur entourage, que Tarmée de ligue se joindrait aux envahisseurs; que les commandants des forteresses hisseraient le drapeau blanc dès que retentirait le premier coup de canon; que Texpédition ne serait qu*un voyage de plaisance. On reconnut trop tard que les émigrés avaient menti*. Au lieu de faire une simple démonstration, il fallut se battre; il fallut s'avancer péniblement à travers des difficultés inattendues; il fallut se résoudre à perdre du monde, à courir les risques d'une véritable guerre, à payer d'un sang précieux chaque parcelle de terre qu'on gagnait. Mais les alliés connaissaient leur faiblesse numérique; ils sentaient, selon le mot de Massenbach, qu'ils avaient entamé leur entreprise avec trop peu de ressources*, et, comme disait un correspondant du ifoniteur, qu'ils n'avaient pas proportionné leurs moyens à la grandeur de leurs projets*; ils comprenaient qu'une armée « ne voyage pas en chaise de poste et ne trouve pas d'abri dans les auberges*». De là, les tergiversations de Brunswick et l'allure traînante de l'expédition. On était trop loin de la Prusse pour recevoir à temps des renforts. Au lieu de s'accroître, comme on l'avait espéré, et de se grossir des partisans de la royauté,
^ Valentini, 12 : < Ah ! s^écriait un émigré, les sans-culottes oat de flères obligations à cette pluie ! » {Monit, du 24 octobre). < Ënfio, dit Dampmariin dans son style emphatique [Mém,^ 295), apparaît la main surnaturelle qui conduisit la puissance révolutionnaire... 70 jours d^une pluie abondante et continuelle désorganisent des troupes que l'Europe étudiait comme des modèles, de mâme que le froid du nord devait terrasser la grande armée. >
* Es ist doch eine Tiluschung geschehen, disait Archenholz {Minerva^ novembre 1792, p. 197).
* Mém,^ I, 31 : t mit solchen geringen Mitteln >. ^ Monit, du 30 octobre, lettre de Hambourg.
* Wagner, der Feldzuq der preuss. Armée am Rkein^ 4795, p. vin.
l'armée diminuait tous les jours. Plus elle avançait, plus elle devait laisser de troupes derrière elle pour garder ses communications. Sa ligne d'opérations s'allongeait d^ine manière effrayante a et la marche des alliés, dit Beaulieu, bordée de gens armés dans une étendue de trente lieues, ressemblait à une procession dont on venait honorer le passage' ». Au bout de quarante jours, après avoir vu de loin les clochers de Ghâlons, on rebroussa chemin. Des émigrés furieux reprochèrent au prince royal de Prusse de n'avoir pas livré bataille. « Avez -vous tenu, leur répondit-il, ce que vous avez promis, et notre armée devait-elle se sacrifier pour vous* ? » On conçoit difficilement, écrivait Peltier, que « Brunswick ait pu se charger d'un rôle pareil avec aussi peu de moyens ; il ne devait pas lui rester 30,000 hommes en arrivant à Paris ; il fût donc venu présenter un squelette d'armée aux portes de la capitale et faire prendre dans le môme filet lui, son roi, les princes, la noblesse et toute l'Europe*».
Toutefois les pluies et les fanges de l'Argonne, les fautes des alliés, leur petit nombre, la contagion qui désola leur armée, ne sont pas Tunique cause de leur Insuccès. On sait ce que fut la résistance nationale, d'abord molle, puis vigoureuse ; les alliés ne la prévoyaient pas ; elle les troubla et les déconcerta.
Ils trouvèrent dans TArgonne et sur le tertre de Valmy la plus grande partie de l'armée régulière *. Billaud-Va-
* Beaulieu, Fssais histor. sur les causes et les efets de la Bévol, de Fratiee, IV, 175.
* Rémin,^ 164 (7 octobre).
» Peltier, 50. Comp. Hûffer, Oestreich und Preussen, 1868, 1, 33 : « das Unzul&ngliche der gaozen Hûstung >. — « Les armées de la coalition, a dit Bugeaud, étaient fort peu nombreuses ; si rennemi avait concentré 100,000 hommes dans cette première campagne, il serait Tenu à Pans >. — Le père de Lossberg était gouverneur de Cassel au début de l'expédition. Son fils lui dit en partant : « Je vous écrirai de Paris. > — c Mon fils, lui répondit-il, c'est peut-être moi qui verrai les Français apparaître ici, sur la place {■réaéric, et, j^en ai peur, lorsque je vois entreprendre avec si peu de forces cette malheureuse guerre. > (Lossberg, art. cité, p. 15).
^ En somme 44 régiments (ou premiers bataillons) d'infanterie et 34 régiments de cavalerie.
rennes écrivait de Ghâlons qu'il entendait Taire à chaqae instant celte question : c Que sont devenues nos troupes de ligne ^ ? » Ces troupes de ligne étaient avec Dumoih riez, avec Kellermann, avec Custine et MontesquioOf et faisaient la principale force des armées de la défense. « La plupart des combattants, dit un officier prussien, étaient des soldats des troupes régulières, bien exercés, qui avaient servi dans la guerre de Sept-Ans, ou en Corse ou en Virginie et senti assez de poudre *. » La cavalerie pouvait se mesurer avec les fameux hussards de Wolfradt. L'artillerie était incomparablement supérieun à celle des alliés. Cette armée de ligne « remplie de courage et bien commandée » * suffisait à tenir en échec les forces des coalisés. Elle doit, avait dit le ministre Narboune, g être avide des sacrifices que redoutent les ennemis, des sacrifices dont ils aiment a la défier, des sacrifices qui n'appartenant pas à Télan d'un moment, présentent à TEurope le sentiment qui doit le plus imposer, la persévérance ». Elle eut cette noble persévérance que Nurbonne lui recommandait; elle supporta tout avec un courage infatigable, les privations, les marches sous la pluie, les fangeux bivouacs ; elle ne désespéra pas de la vicioire ; elle regarda intrépidement les soldats de Frédéric et subit leur feu sans broncher. Ce n'était plus Tarmée royale ; celait l'armée de la Révolution, qui, depuis le retour de Varennes, ne criait plus que Vive la Nation/ et qui, animée et pénétrée de l'esprit nouveau, avait juré de mourir pour la patrie. « Si nous avons ce bonheur », disait en juillet 1791 le carabinier Ifuguenin devant la Société des Amis de la Constitution, à Strasbourg, o nos froides cendres ne cesseront de répéter en leur langage muet : nous sommes les restes d'hommes qui ont vécu et combattu pour la liberté, et
* Lettre du 9 septembre (arch. guerre).
* Témoin oculaire, 11,130. Comp. au Monit, du 14 novembre la lettre évidemment authentique d'un officier prussien : t Nous avons trouvé de beaux hommes, et la cavalerie parfaitement bien montée; leur subordination est aussi bonne que celle de no» troupes ; nous leur avons vu taire des évolutions que nos généraux n'ouï pu s'empêcher d'admirer. Leur artillerie est très bien servie. •
3 Meiilan, if<fm.,8.
qui ont été martyrs pour établir son règne, suivez leurs traces ! » Le carabinier Cariet offrait, en janvier 1792, à la môme Société le sixième de sa paie et ajoutait : « Il viendra ce jour heureux où le Français reprendra son audace et sa noble fierté ; il s*armera pour exterminer le despotisme. Qu'il s*arme ; qu'il porte dans le camp ennemi la mort et Teffroi. Je sacrifierai volontiers ma vie pour seconder ses efforts guerriers. Vivre libre ou mourir, c'est le cri unanime et les carabiniers n'auront jamais d'autres sentiments '. » Ce furent ces carabiniers, si passionnément attachés à la Révolution, qui soutinrent, près de Tauberge de la Lune, le premier effort des Prussiens.
L*armée de ligne fut d'ailleurs secondée par les volontaires de 1791 auxquels elle donnait l'exemple de l'endurance et d'une tranquille bravoure. Aguerris par dix mois d'exercices et par le contact incessaut des vieux régiments, les volontaires de la première levée avaient fini, malgré quelques défaillances inévitables, par rivaliser de courage, de sang-froid et de patience avec les troupes de ligne *.
La France avait donc une armée valeureuse, patriotique, capable de la sauver. Les chasseurs à cheval de Deprez-Grassier qui se battaient avec fureur à Aumetz et à Fontoy en criant « vive la liberté et l'égalité » ; les canonniers de Longwy dont les émigrés admiraient l'attitude martiale ; Beaurepaire se tuant pour ne pas capituler ; le jeune lieutenant-colonel Marceau qui voulait tenir deux jours de plus dans Verdun et qui, sous les feuiilées du bois de Gourupt, encourageait ses compagnons et les menait à la poursuite des Hessois ; le soldat inconnu qui, en sortant de Verdun, criait fièrement aux ennemis « au revoir, dans les plaines de Ghampagne !» ; les troupes du camp de Grandpré qui suppliaient Dumouriez de les conduire au feu et repoussaient au Morthomme et à Saint-Juvin les Prussiens de Ealkreuth et de Hohenlohe ; les bataillons de Ghazot qui emportaient le défilé de La
^ Discours de Hufçuenin et lettre de Cariet. Heitz, Les Sociétés politique* de Strasbourg, 1863, p. 162 et 172.
* Voir Invasion prussienne^ p. 71-78.
Groix-aux-Bois la baïonnette en avant ; les officierai rétat-niajor et le vieux maréchal de camp Duvalqoe major Massenbach ne pouvait voir sans respect; ces A sacions, faits prisonniers à Grandpré, qui refusaient t s'enrôler dans le régiment du prince royal de Prusse; canouuier de Monteheutin qui se mettait à cheval svi pièce, le sabre au poing, et se laissait hacher par les lu sards plutôt que de se rendre ; les cavaliers de Sta gel qui escar mouchaient audacieusement avec ceaxi KOhler ; les vétérans du camp de Maulde qui veniia gaiement partager à Sainte-Menehould la fortune ( Dumouriez; tous les combattants du 20 septembre, etk carabiniers de Valence, et les cuirassiers de PuUy, elk dragons du duc de Chartres, et les artilleurs de d'Âbovil et de Senarmont, et les fantassins de Linch et de Ib; ratel, que de braves gens barraient à Teuvahisseur I chemin de Paris 1 ,
Enfin cette armée avait une réserve immense et ((c semblait formidable. La France entière se dressait contr rétranger. Au bruit des clameurs qu'excitait Tinvasioi à la nouvelle de Télan unanime de la jeunesse qui s jetait dans les camps, à la vue des masses que souletai le sentiment national, les alliés jugèrent la partie perdue I/appareil de nos forces, dit Coutbon, avait fait pâlir le ruis de TEurope '.
Ajoutons (jue, par bonheur, les provinces que foula l guerre, étaient les plus patriotiques de France et les plui dévouées au nouvel ordre de choses. Avec quelle hain< les populations rurales de la Lorraine et de la Champagne avaient protesté contre cet ancien régime sousleque elles ne tiraient de la terre « rien ou presque rien » e devaient c péniblement végéter dans un état d'angoissef et de privations continuelles » ! Avec quel enthousiasme elles avaient salué cette bienfaisante Révolution qui
^ Corresp. de Couthon, 1872, p. 198. Comp. les Lettres de Lombard, le mot de Caraman, p. 119 de ce volume, et Séirur, Hist. i^ Fn'(i(^ric-Criiill., Il, 295 : « Même après avoir vaincu Dumouriez, If position du roi n'aurait pa-' été moins critique, puisqu^à mesure au"il se serait avancé, il ^. serait vu entouré par les bataillons de volontaires qui se levaient oi s'armnicnl dans toutes les parties de la France. •
détruisait les droits seigneuriaux et les subsides dont oc rexorbitance Taccablait », les corvées et prestations de loute sorte, la dîme qu'elles payaient au clergé * 1 La région où pénétraient les alliés, s'était déclarée avec enthousiasme pour les résultats de la journée du 10 août, parce qu'elle ne considérait que le danger imminent de rinvasion étrangère. « Les décrets de TAssemblée, écrivait le district d'Epernay, ont sauvé la France », et la municipalité de cette ville envoyait, comme don patriotique, mille boisseaux de blé à l'armée de Dumouriez *. Si 45 volontaires du %^ bataillon de la Meusç quittèrent leurs drapeaux pour retourner à Verdun après la capitulation du 2 septembre*, le fils du procureur Viart allait s'engager, les babitants de TArgonne se formaient en compagnies de francs- tireurs, une foule de jeunes gens de Stenay, de Mouzon, de Gharleville, de Reims, d'Epernay, de Vitry-le-François s'enrôlaient pour dépendre la frontière de Champagne et se joindre aux quatre bataillons de volontaires que le département de la Marne avait levés en 4791 et qui combattaient dans les rangs de l'armée de Dumouriez*. Cette évi* dente hostilité de la population découragea les alliés. * Pas un Français, écrit Lombard, ne venait à nous, et la méchanceté des habitants faisait tout ce qu'il était possible pour empêcher nos plans. Les paysans fuyaient dans les bois, nous cachaient ce qu'ils pouvaient, et donnaient tout abondamment aux Français qu'ils aidaient à épier et à inquiéter nos transports. La France entière — ajoute le secrétaire royal — n'a qu'une voix sur la Révolution, et le péril commun a réuni tous les partis. Quelques nobles, quelques prêtres, et quelques valets qui vivent des uns et des autres, n'ont aucune importance. Tous savent et sentent qu'ils étaient foulés aux pieds et ne le seront plus ; qu'ils paieront volontaire-
* Cahier du bailliage de Toul, Arch, parlent,^ VI, 13.
* Monit, du 21 août et du 4 octobre.
a Arch. de l'Hôtel-de- Ville de Verdun, I, p. 15, lettres de Ligniville et du capitaine Belille, 28 octobre.
* Comp. Valmy^ p. 161, compositioD de Tarmée de Dumouriez, et les M^fn, du général, I, 301, • la Champagne ayait fourni beaucoup de soldats dans cette .armée >.
ment les impôts qu'on leur imposait par la violence; qu OD mettait toute la classe pauvre au rang des brutes et que leurs chefs actuels ne sont que leurs égaux. Voilà les faits, et tant qu'ils resteront irréfutables, tous les princes d'Europe pourront entrer en France ; au milieu môme des plus brillants succès, ils ne verront pas un seul Français venir au-devant d'eux '. •
Aussi la désillusion des alliés fut-elle prompte. Ils comprirent que la France n'accepterait jamais l'aDden régime qu'ils venaient rétablir. Quelques jours après Yalmy, le prince Louis-Ferdinand parcourait, avec l'émigré Marcillac, la ligne de l'armée de Dumouriez et de Kellermann : o A quoi bon se battre, lui dit-il, nous ferons tuer des hommes, et voilà tout ; mais nous ne sauverons pas Louis XVI ; les Français ne veulent plus de roi ; je suis allé dans leur camp ; c'est le cri de tous les soldats V » Les coalisés savaient donc qu'ils n'atteindraient pas le but de l'expédition. Ils étaient certains que Louis XVI restauré ne remettrait pas la France sous sa loi. Aurait-il pu, avoue Bouille, maintenir la portion d'autorité qu'on lui aurait rendue*? Croit-on, s'écrie Archenholz, que le peuple français aurait rejeté loin de lui la liberté dont il avait joui pendant quatre années» et qu'il aurait gardé la tranquillité que lui imposeraient les alliés victorieux*? Dès le 3 octobre, Mercy reconnaissait que l'entreprise de rétablir d'emblée la monarchie était une chimère^ une désastreuse folie ; on essaie, disait-il, de rétablir un ordre de choses détruit sans retour et de détruire des choses indestructibles *.
- Lombard, Lettres^ 314-316 : t Aller à Paris» s'écrie Gaudy, à travers une contrée où tout paysan était un ennemi ! > (jeder Bauer eiii Feind, p. 22). Comp. Invasion prussienne^ p. 116, 217, 296 et Valmy, p. 76-77, 106-107. 253.
' Marcillac, Mém,, III.
3 i^ouillé. Mém.. 340.
'^ Archeuholz. Minerva, novembre 1792, p. 119.
^ Corresp. entre Mirabeau et La Marck, lll, 347-350. Le 24 janvier 1792, Kaunitz prévoyait ce résultat : « La guerre, disait-il, attirera à Louis XVI une plus rude captivité, et, en cas de victoire, oo ne Lourra compter sur la durée de la monarchie restaurée que tant
Ïue les armées étrangères demeureront en France > (Vivenot, Quellen, , 343).
II. Telle fut cette singulière campagne, la première de cette guerre qui devait mettre aux prises, pendant vingt-trois années, la France et TEurope. Elle n'a rien de grand ni d'éclatant si on l'examine au point de vue stratégique, pas de conceptions supérieures, pas de combinaisons hardies et brillantes. Des deux côtés, les généraux tâtonnent et sont au-dessous de leur tâche; toutes les opérations, dit Jomini, furent marquées au coin de la médiocrité. Les soldats mômes ne montrent pas encore les qualités qu'ils déploieront plus tard ; il y a dans les deux partis, môme chez les vieilles troupes des alliés, une grande inexpérience de la guerre. « Au siège de Thionville, écrivait Las Cases, la plus petite sortie mettait toutes nos forces en l'air, la moindre circonstance était un événement, nous étions étrangers à tout ; heureusement nos adversaires n'en savaient pas plus que nous ; tous étaient pygmées alors, bien qu'en très peu de temps on ait trouvé des géants partout ^ »
Celte campagne n'est intéressante que par ses épisodes, par ses péripéties peu sanglantes, mais profondément émouvantes. Les deux adversaires font assaut de maladresse ; si l'un commet une faute, l'autre la répare, pour ainsi dire, en commettant une erreur plus grande encore. Dumouriez se met trop tard à la tôte de l'armée de Lafayette, mais Brunswick n'a pas osé marcher sur Sedan. Dumouriez ne se saisit des défilés de TArgonne qu'à l'extrémité et lorsqu'il voit les ennemis à portée ; mais le duc néglige de le prévenir. Dumouriez laisse prendre La Croix-aux-Bois, mais les Prussiens qui peuvent le tourner, ne l'inquiètent pas dans sa retraite et lui donnent le temps de se mettre en mesure. Kellermann et Beurnonville arrivent lentement au secours de Dumouriez, mais les alliés ne font rien pour empêcher cette jonction. Finalement le nombre décide du succès. Les coalisés ont d'abord la supériorité numérique ; mais plus leur mouvement agressif se prononce, plus leurs ressources diminuent et se fondent ; chaque pas qu'ils font en avant augmente leur misère, et bientôt ils sont hors d'état de rien entreprendre. Les Français, au contraire,
1 Las Cases, Mémorial ^ III, 228 ; comp. Jomini, II, 111.
se fortifient à mesure qu'ils reculent. An bout de quatre semaines, l'équilibre est rétabli ; les envahisseurs s'arrêtent, la diplomatie prime la guerre, et cette armée, dit Ségur« « qui prenait les villes en passant et devait arriver à Paris sans obstacle, n'emporte que la honte qui suit une entreprise annoncée avec tant de pompe, accompagnée de tant de menaces, conduite avec si peu de prudence, soutenue avec si peu de fermeté et terminée l)ar un dénouement si ridicule* ».
Mais la leçon ne profita pas aux alliés. L'expédition de Brunswick était, selon le mot d'un historien allemand, il la fois un pronostic et un avertissement •. En vain les ))uissances étrangères recommenceront la lutte contre la France ; leurs eil'orts échoueront en 4793 et en 1794 comme en 479i; de même que la campagne de TArgonne, et, pour les mêmes causes, les campagnes de Flandre, du Palatiuat, de T Alsace seront inutiles et désastreuses. Les coalisés oublieront toujours qu'il faut, suivant l'expression de Peltier, frapper fort et frapper vite, ou, comme disait le prince de Ligne, tonner et étonner*. Ils hésiteront toujours à mettre sur pied des forces supérieures à relies de l'adversaire. Ils se feront des promesses qu'ils ne tiendront pas, et justifieront cette parole de Bombelles que, malp^ré leurs superbes assurances, ils n'exécutent jamais kî quart de ce qu'ils annoncent si hautement*. S'ils ont dos succès, ils ne sauront pas les poursuivre: ils manqueront à plaisir toutes les occasions; ils affail)liront leurs troupes en les divisant sur trop de points; ils laisseront aux patriotes le temps de respirer; ils n'opposeroLit à la Révolution que des eflbrts décousus et manqueront constamment de vigueur, d'énergie, de suite dans l'exécution de leurs desseins. « Augmenter les forces, dira Mercy, se concerter sur de bons moyens de les emplo3'er, établir une vraie confiance et un parfait accord, réunir tous ses efïbrts et les diriger uniquement contre
^ llist. de F r(',i ('rie-Guillaume 11, 11, 29G. » Manso, 1.251.
^ Peltier, GO ; prince de Ligne, Mem. et mélanges, III, 191 (des plans (le campairne), et I, 169, lettre à Kaunitz, décembre 1789.
^ Fersen, li,"'MK
la tôte de l'hydre dont nous n'avons piqué que le bout de l'orteil, voilà ma recette * ». Les alliés ne Técoutèrent pas.
III. Les conséquences de la campagne de 4792 étaient incalculables. Elle devait tout finir, elle commença tout. Ceux qui l'avaient entreprise voulaient sauver à Louis XVI le trône et la vie ; leur approche le détrôna, et le ressentiment de leur agression fut une des causes de sa mort. Ils voulaient comprimer la Révolution, ils la déchaînèrent. Ils projetaient d'affaiblir la France sous prétexte de lui rendre l'ordre et la paix; ils instruisirent son armée; ils réveillèrent la valeur française qu'ils croyaient endormie ; ils firent des troupes, qu'ils croyaient balayer devant eux comme la poussière, une force irrésistible que dirigèrent successivement les deux despoiismes les plus absolus des temps modernes, le Comité de salut public et l'Empire.
Déjà, la guerre qu'ils avaient commencée en vue d'une restauration, devenait une guerre d'un autre ordre et se détournait de son premier but. Ce n'était plus seulement une croisade contrôle jacobinisme; Tintérêt et la cupidité l'emportaient sur les principes ; après avoir protesté de leur désintéressement, les alliés ne dissimulaient plus leurs idées de conquête. Il s'agissait, au mois de juillet, de sauver la France de l'anarchie ; au mois d'octobre, on ne visait plus qu'à la démembrer. La Prusse refusait toujours de céder à l'Autriche ses margraviats franconiens, mais le cabinet de Vienne venait de lui proposer de changer le caractère de la coalition, de renoncer au rétablissement de Louis XVI, de chercher une indemnité territoriale dans la nouvelle république, et le cabinet de Berlin avait répondu que s'il obtenait en Pologne V arrondissement qu'il désirait, il laisserait son allié s'agrandir aux dépens de la France. Il faut, mandait François II à Frédéric-Guillaume, « continuer la guerre avec toute la vigueur possible contre nos communs ennemis et nous procurer tout l'apaisement et tout le dédommagement que nous sommes en droit d'en pré-
* Briefe des Crrafen Mercy an Starhemberç, 190 et 245.
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tendre, et que noDs serons à même de nous procurer pil l'énergie de nos forces réunies^. •
Mais, de son côté, la Révolution passait à roffensivect] entamait de toutes parts les territoires avoisinants.1 c Ces Français, écrivait un ministre autrichien, Tobj^' du mépris et de la risée de l'Europe il 3'' a cinq mois, font aujourd'hui avorter honteusement les tentatives de nos armées combinées; ils nous ont contraints de lefer le siège de Lille ; ils ont détruit à Spire nos plus riches magasins ; ils menacent Tempire du côté de Heidelberg; ils sont maîtres de toute la Savoie *. » Gustine s'emparait de Mayence et Dumouriez partait pour la conquête de la Belgique. Le 24 octobre, le Conseil exécutif provisoiie arrêtait que les armées françaises ne prendraient pas de quartier d'hiver jusqu'à ce que les ennemis de la République fussent repoussés au delà du Rhin ; c*est en vain, disait le Conseil, que le « patriotisme des citoyens, la valeur des soldats et l'habileté des généraux auraient repoussé au delà des frontières les armée ennemies, si elles pouvaient encore, en s'établissent dans les pays circoQvoisiQS, s'y renforcer avec sécurité et y préparer ImpuQément les moyens de renouveler incessamment leur t'uueste invasion * • .
La guerre décrétée le 20 avril 4792 contre l'Autriche devenait une guerre contre la vieille Europe, et, comme Tavait prédit un officier du camp de la Lune, un jeu de hasard où Ton jouerait les majestés^. Une nouvelle ère commençait, et Merlin de Tblonville l'avait définie dans la séance du 20 avril, lorsqu'il s'écriait, aux applaudissements des tribunes, qu'il fallait déclarer la guerre aux rois et la paix aux nations, c Le labarum de la liberté, disait Louvet, flotte sur les monts savoisiens et menace les possessions autrichiennes. Gbambéry est pris, le Brabant nous attend, on y entre ; tous les peuples convolent en liberté ; une conflagration universelle va in-
*■ Vivenot, Quellen, II, 317, lettre du 29 octobre.
* Mercy, Corresp, entre Mirabeau et La Marck, III, 350-351.
* Arcb. nat., îlegistre des délib. du conseil, p. 185 ; Jdonit, du 12 novembre.
* Témoin oculaire, II, 195.
cendier les derniers trônes qui pèsent sur la terre 1 » Ces mots de Louvet paraissaient dans la Sentinelle dès le 29 septembre 4792, et la veille, dans la séance de la Convention, Danton déclarait que la nation française avait , en nommant la nouvelle assemblée , « créé un grand comité d'insurrection générale des peuples 1 »