La retraite de Moscou;
Ce fut le 26 octobre que commença le fatal mouvement de notre retraite. Davout, avec vingt-cinq mille hommes, resta à l'arrière-garde. Pendant qu'il avançait de quelques pas, et jetait, sans le savoir, la 5 terreur chez les Eusses, la grande armée étonnée leur tournait le dos. Elle marchait les yeux baissés, comme honteuse et humiliée. Au milieu d'elle son chef, sombre et silencieux, paraissait mesurer avec anxiété sa ligne de communication avec les places
iode la Vistule. Sur plus de deux cent cinquante lieues, elle ne lui offre que deux points d'arrêt et de repos : Smolensk d'abord, puis Minsk. Il a fait de ces deux villes ses deux grands dépôts ; d'immenses magasins y sont réunis. Mais AVittgenstein menace le flanc
15 gauche de la. première, et Tchitchakof, le flanc droit de la seconde. Les forces de AVittgenstein s'accroissent de recrues et de nouveaux corps qu'il reçoit journellement, et de l'affaiblissement graduel de Saint-Cyr.
20 Cependant Xapoléon compte sur le duc de Bellune et ses trente-six mille hommes de troupes fraîches.
Ce corps d'armée est à Smolensk depuis les premiers jours de septembre ; il compte sur les détachements qu'envoient les dépôts, sur les malades et les blessés rétablis, sur les traîneurs ralliés et formés à Vilna en bataillons de marche. Tous arriveront successive- 5 ment en ligne et rempliront les lacunes qu'ont faites dans les rangs le fer, la faim et les maladies. C'est pourquoi il publie qu'il va se placer sur la Diina. Mais ce n'est point encore sur ce fleuve et sur le Borysthène que sa pensée se repose ; il sent que ce n'est 10 pas avec une armée harassée et réduite qu'il pourra garder l'intervalle de ces deux fleuves et leur cours que les glaces vont effacer. Il ne compte point sur une mer de neige de six pieds de profondeur, que l'hiver va étendre sur ces contrées, mais que l'hiver 15 pourra rendre solide ; alors tout serait chemin à l'ennemi pour arriver jusqu'à lui, pour pénétrer dans les intervalles de ses cantonnements de bois répandus sur deux cents lieues de frontières et les brûler.
Napoléon arrivait tout pensif à Veréia, quand 20 Mortier se présenta devant lui. Le 23 octobre, à une heure et demie du matin, l'air avait été ébranlé par une effrayante explosion ; les deux années s'en étonnèrent un instant, quoiqu'on ne s'étonnât plus guère, s'attendant à tout. 25
Mortier avait obéi : le Kremlin n'existait plus ; des tonneaux de poudre avaient été placés dans toutes les salles du palais des czars, ei cent quatre-vingttrois milliers sous les voûtes qui les soutenaient. Le
maréchal, avec huit mille hommes, était resté sur ce volcan, qu'un obus russe pouvait faire éclater. Dans ces huit mille hommes, il y en avait à peine deux mille sur lesquels Mortier pût compter ; les autres, 5 cavaliers démontés, hommes de régiments et de pays divers, sous des chefs nouveaux, sans habitudes pareilles, sans souvenirs communs, enfin sans rien de ce qui lie, formaient ensemble bien moins un corps organisé qu'un attroupement : ils ne devaient pas tarder
ioà se disperser. Le commandement du génie avait été confié au brave et savant colonel Després. Cet officier arrivait du fond de l'Espagne ; il venait de voir se terminer, au commencement de septembre, la retraite de Madrid à Valence ; il vit commencer,
15 pendant le mois suivant, celle de Moscou à Vilna. Partout nos armes fléchissaient.
On regardait le duc de Trévise comme un homme sacrifié. Les autres chefs, ses vieux compagnons de gloire, l'avaient quitté les larmes aux yeux, et l'empe-
20 reur en lui disant " qu'il comptait sur sa fortune, mais qu'au reste, à la guerre, il fallait bien faire une part au feu." Mortier s'était résigné sans* hésitation. Il avait ordre de défendre le Kremlin ; puis, en se retirant, de le faire sauter, et d'incendier les restes de
25 la ville. C'était du château de Krasno-Pachra, le 21 octobre, que Napoléon lui avait envoyé ses derniers ordres. Mortier devait, après les avoir exécutés, se diriger sur Véréia, et former l'arrière-garde de l'armée.
Dans cette lettre, Napoléon lui recommandait surtout " de charger sur la voiture de la jeune garde, sur celles de la cavalerie à pied, et sur toutes celles qu'il trouverait, les hommes qui restaient encore aux hôpitaux. Les Romains, ajoutait-il, donnaient des 5 couronnes civiques à ceux qui sauvaient des citoyens ; le duc de Trévise en méritera autant qu'il sauvera de soldats. Il faut qu'il les fasse monter sur ses chevaux, sur ceux de tout son monde. Il doit d'autant plus prendre cette mesure, qu'à peine le 10 convoi aura rejoint l'armée, on trouvera à lui donner les chevaux et les voitures que la consommation aura rendus inutiles. L'empereur espère qu'il aura sa satisfaction à témoigner au duc de Trévise pour lui avoir sauvé cinq cents hommes. Il doit commencer 15 par les officiers, ensuite par les sous-officiers, et préférer les Français ; qu'il assemble donc tous le£ généraux et officiers sous ses ordres, pour leur faire sentir l'importance de cette mesure, et combien ils mériteront de l'empereur s'ils lui ont sauvé cinq 20 cents hommes/'
( Cpcndant, à mesure que la grande armée était sortie de Moscou, les Cosaks avaient pénétré dans ses faubourgs, et Mortier s'était retiré vers le Kremlin, comme un reste de vie se retire vers le cœur à mesure 25 que la mort s'empare des extrémités.
Enfin, après quatre jours do résistance, les Français abandonnent pour jamais cette ville fatale. Ils emportent avec eux quatre cents blessés ; mais en se
retirant ils déposent, dans un lieu sûr et secret, un artifice habilement préparé qu'un feu lent dévorait déjà ; ses progrès étaient calculés : on savait l'heure à laquelle son feu devait atteindre l'immense amas 5 de poudre renfermé dans les fondations de ces palais condamnés. Mortier se hâte de fuir, mais en même temps qu'il s'éloigne rapidement, d'avides Cosaks et de sales mougiks, attirés, dit-on, par la soif du pillage, accourent, s'approchent ; ils écoutent, et,
ro s'enhardissant du calme apparent qui règne dans la forteresse, ils osent y pénétrer ; ils montent, et déjà leurs mains avides de pillage s'étendaient, quand tout-à-coup tous sont détruits, écrasés, lancés dans les airs avec ces murs qu'ils venaient dépouiller et
15 trente mille fusils qu'on y avait abandonnés : puis, avec tous ces débris de murailles et ces tronçons d'armes, leurs membres mutilés vont au loin retomber en une pluie effroyable.
La terre trembla sous les pas de Mortier. A dix
20 lieues plus loin, l'empereur entendit cette explosion, et lui-même, avec cet accent de colère dont il parlait quelquefois à l'Europe, il proclame le lendemain, " que le Kremlin', arsenal, magasins, que tout est détruit ; que cette ancienne citadelle, qui datait des
25 commencements de la monarchie, ce premier palais des czars, ont été ; que désormais Moscou n'est plus qu'un amas de décombres, qu'un cloaque impur et malsain, sans importance politique ni militaire. Il l'abandonne aux mendiants et aux pillards russes,
pour marcher sur Kutusof, déborder l'aile gauche de ce général, le rejeter en arrière et gagner ensuite tranquillement les bords de la Diina, où il prendra ses quartiers d'hiver." Puis, craignant de paraître reculer, il ajoute " qu'ainsi il se sera rapproché de 5 quatre-vingts lieues de Vilna et de Pétersbourg ; double avantage, c'est-à-dire de vingt marches plus près des moyens et du but." Par là il veut donner à sa retraite l'air d'une marche offensive.
C'est alors qu'il déclare s'être " refusé à donner 10 l'ordre de détruire tout le pays qu'il abandonne ; il lui répugne d'aggraver les malheurs de cette population. Pour punir l'incendiaire russe et cent coupables qui font la guerre en Tartares, il ne veut pas ruiner neuf mille propriétaires, et laisser absolument 15 sans ressources deux cent mille serfs, innocents de toutes ces barbaries."
Il n'était point alors aigri par le malheur ; mais en trois jours tout avait changé. Après s'être heurté contre Kutusof, il reculait par cette même ville de 20 Borowsk, et dès qu'il y eut repassé, elle n'exista plus. C'est ainsi désormais que tout sera brûlé derrière lui. En conquérant, il avait conservé ; en se retirant, il détruira: soit nécessité, pour ruiner l'ennemi et ralentir sa marche, à la guerre tout étant impérieux : 25 soit représailles, terrible effei 'les guerres d'invasion, qui d'abord légitiment boua Les moyens de défense, ce qui motive ensuite ceux d'attaque.
CHAPITEE II.
Le 28 octobre nous revîmes Mojaïsk. Cette ville était encore remplie de blessés ; les uns furent emportés, les autres réunis et abandonnés, comme à
I Moscou, à la générosité des Russes. Xapoléon dé- 5 passa cette ville de quelques verstes, et l'hiver commença. Ainsi, après un combat terrible et dix jours de marches et de contremarches, l'armée, qui n'avait emporté de Moscou que quinze rations de farine par homme, n'était avancée dans sa retraite que de trois
10 journées. Elle manquait de vivres, et l'hiver l'avait atteinte.
Déjà quelques hommes succombaient. Dès les premiers jours de la retraite, le 26 octobre, on avait brûlé des voitures de vivres que les chevaux ne
15 pouvaient plus traîner. L'ordre de tout incendier derrière soi vint alors ; on obéit en faisant sauter dans les maisons des caissons de poudre dont les attelages étaient déjà épuisés. Mais enfin, l'ennemi ne reparaissant pas encore, nous semblions ne
20 recommencer qu'un pénible voyage ; et Xapoléon, en revoyant cette route connue, se rassurait, quand, vers le soir, un chasseur russe prisonnier lui fut envoyé par Davout. D'abord il le questionna négli-
gemment ; mais le hasard voulut que ce Moscovite eût quelque idée des routes, des noms et des distances ; il répondit " que toute l'armée russe marchait par Medyn sur Viazma." Alors l'empereur devint attentif. Kutusof voulait-il le prévenir là, 5 lui couper sa retraite sur Smolensk, l'enfermer dans ce désert, sans vivres, sans abri, et au milieu d'une insurrection générale ? Cependant son premier mouvement le porta à mépriser cet avis ; car, soit fierté, soit expérience, il s'était accoutumé à ne pas 10 supposer à ses adversaires l'habileté qu'il aurait eue à leur place.
Ici pourtant il eut un autre motif. Sa sécurité n'était qu'affectée ; car il était évident que l'armée russe prenait la route de Medyn, celle-là même que 15 Davout avait conseillée pour l'armée française ; et Davout, par amour-propre ou par inadvertance, n'avait pas confié à sa dépêche seule cette alarmante nouvelle. Napoléon en craignit l'effet sur les siens, c'est pourquoi il parut la repousser avec mépris ; 20 mais en même temps il ordonna que le lendemain ai garde marchât en toute hâte, et tant que durerait le jour, jusqu'à Gjatz. Il voulait y donner un séjour et des vivres à cette troupe d'élite, s'assurer de plus près de la marche de Kutusof, et le prévenir sur ce 25 point.
Mais le temps n'avait point été appelé à son conseil ; il parut s'en venger. L'hiver était si près de nous, qu'il n'avait fallu qu'un coup de vent de
quelques minutes pour l'amener âpre, mordant, dominateur ! On sentit aussitôt qu'en ce pays il était indigène, et nous étrangers. Tout changea, les chemins, les figures, les courages ; l'armée devint 5 morne, la marche pénible, la consternation commença.
A quelques lieues de Mojaïsk, il fallut traverser la Kologha. Ce n'était qu'un gros ruisseau ; deux arbres, autant de chevalets, et quelques planches,
10 suffisaient pour en assurer le passage ; mais le désordre était tel, et l'incurie si grande, que l'empereur y fut arrêté. On y noya plusieurs canons qu'on voulut faire passer au gué. Il semblait que chaque corps d'armée marchât pour son compte, qu'il n'y eût
15 point d'état-major, point d'ordre général, rien qui liât tous ces corps ensemble. Et en effet, l'élévation de chacun de leurs chefs les rendait trop indépendants les uns des autres.
L'empereur, arrêté par ce faible obstacle d'un pont
20 rompu, se contenta de faire un geste de mécontentement et de mépris, à quoi Berthier ne répondit que par un air de résignation. Cet ordre de détail ne lui avait pas été dicté par l'empereur, il ne se croyait donc pas coupable, car Berthier n'était qu'un écho
25 fidèle, qu'un miroir, et rien de plus. Toujours prêt, clair et net, la nuit comme le jour, il réfléchissait, il répétait l'empereur, mais n'ajoutait rien, et ce que Napoléon oubliait était oublié sans ressource.
Après la Kologha, on marchait absorbé, quand
plusieurs de nous, levant les yeux, jetèrent un cri de saisissement. Soudain chacun regarda autour de soi; on vit une terre toute piétinée, nue, dévastée, tous les arbres coupés à quelques pieds du sol, et plus loin des mamelons écrêtés ; le plus élevé paraissait le plus 5 difforme. Il semblait que ce fût un volcan éteint et détruit. Tout autour, la terre était couverte de débris de casques et de cuirasses, de tambours brisés, de tronçons d'armes, de lambeaux d'uniformes, et d'étendards tachés de sang. Alors le cri : " C'est le 10 champ de la grande bataille ! " forma un long et triste murmure. L'empereur passa vite, personne ne s'arrêta. Le froid, la faim et l'ennemi pressaient ; seulement on détournait la tête en marchant, pour jeter un triste et dernier regard sur ce vaste tombeau 15 de tant de compagnons d'armes, sacrifiés inutilement et qu'il fallait abandonner.
C'était là que nous avions tracé avec le fer et le sang l'une des plus grandes pages de notre histoire. Quelques débris le disaient encore, et bientôt ils 20 allaient être effacés. Un jour le voyageur passerait avec indifférence sur ce champ semblable à tous les autres ; cependant, quand il apprendra que ce fut celui de la grande bataille, il reviendra sur ses pas, il le fixera longtemps de ses regards curieux. 25 il en gravera les moindres accidents dans sa mémoire avide, et sans doute qu'alors il s'écriera : " Quels hommes ! quel chef ! quelle destinée ! Ce sont eux qui, treize ans plus tôt, dans le midi, sont venus
tenter l'Orient par l'Egypte, et se briser contre ses portes. Depuis, ils ont conquis l'Europe, et les voilà qui reviennent, par le nord, se présenter de nouveau devant cette Asie, pour s'y briser encore ! Qui donc 5 les a poussés dans cette vie errante et aventureuse ? Ce n'étaient point des barbares cherchant de meilleurs climats, des habitations plus commodes, des spectacles plus enivrants, de plus grandes richesses : au contraire, ils possédaient tous ces biens, ils jouis-
10 saient de tant de délices, et ils les ont abandonnés pour vivre sans abri, sans pain, pour tomber chaque jour successivement, ou morts, ou mutilés. Quelle nécessité les a poussés ? Eh quoi donc ? si ce n'est la confiance dans un chef jusque-là infaillible !
15 l'ambition d'achever un grand ouvrage glorieusement commencé ! l'enivrement de la victoire, et surtout cette insatiable passion de la gloire, cet instinct puissant, qui pousse l'homme à la mort, pour chercher l'immortalité ! "
20 Enfin on atteignit Gjatz avec la nuit ; mais cette première journée d'hiver avait été cruellement remplie. L'aspect du champ de bataille, l'excessive longueur de la route, les premières atteintes de l'hiver, tout la rendit funeste ; la retraite devenait
25 fuite, et c'était un spectacle bien nouveau pour Napoléon, contraint de céder et de fuir. Plusieurs de nos alliés en jouissaient avec cette secrète satisfaction qu'ont les inférieurs de voir leurs chefs enfin dominés et forcés de plier à leur tour. Ils se lais-
saient alleT à cette triste envie qu'inspire un bonheur extraordinaire, dont il est rare qu'on n'ait pas abusé, et qui choque cette égalité, premier besoin des hommes. Mais cette maligne joie s'éteignit bientôt, et se perdit dans un malheur universel.