CHAPITRE III
De Gjatz l'empereur gagna Viazma en deux marches. Il y séjourna pour attendre le prince Eugène et Davout, et pour observer le chemin de Medyn, qui débouche en cet endroit sur la grande 5 route de Smolensk ; c'était ce chemin de traverse qui devait amener l'armée russe sur son passage. Mais le lfr novembre, après trente-six heures d'attente, Napoléon n'en avait aperçu aucun avant-coureuT. Il partit flottant entre l'espoir que Kutusof s'était
10 endormi, et la crainte que le Russe n'eût laissé Viazma à sa droite, et ne fût allé lui couper la retraite à deux marches plus loin, vers Dorogobouje. Toutefois il laissa Ney à Viazma, pour recueillir le premier le quatrième corps, et relever, à l'arrière-garde,
15 Davout, qu'il jugeait fatigué. Il se plaignait de la lenteur de celui-ci ; il lui reprochait d'être encore à cinq marches derrière lui, quand il n'aurait dû être attardé que de trois journées ; il jugeait le génie de ce maréchal trop méthodique pour diriger convena-
20 blement une marche si irrégulière.
A cela Davout répliquait par son horreur naturelle pour toute espèce de désordre : elle l'avait d'abord porté à vouloir régulariser cette fuite ; il s'était
efforcé d'en couvrir les débris, craignant la honte et le danger de laisser à l'ennemi ces témoins de notre désastre.
Il ajoutait " qu'on ne songeait pas assez à tout ce qu'il avait à surmonter : c'était un pays complète- 5 ment dévasté, des maisons, des arbres brûlés jusqu'à leurs racines ; car ce n'était pas à lui, qui venait le dernier, qu'on avait laissé l'ordre de tout détruire ; l'incendie le précédait. Il semblait qu'on eût oublié l'arrière-garde ! et sans doute qu'on oubliait de même 10 ce chemin couvert de givre battu et miroité par les pas de tous ceux qui le devançaient ; et ces gués défoncés, ces ponts rompus, qu'on n'avait eu garde de réparer, chaque corps, hors des combats, ne s'occupant que de lui seul. Ignorait-on encore que toute 15 la foule désolée des traîneurs des autres corps, à cheval, à pied, en voiture, s'ajoutait à ces embarras, comme dans un corps malsain tous les maux accourent et se réunissent sur la partie la plus attaquée? Chaque jour il marchait entre ces malheureux et les 20 Cosaks, poussant les uns et poussé par les autres."
En effet, la route était à chaque instant traversée par des fonds marécageux. Une pente de verglas y entraînait les voitures ; elles s'y enfonçaient : pour les en retirer, il fallait gravir contre la rampe op- 25 posée, sur un chemin de glace, où les pieds des chevaux, couverts d'un fer usé et poli, ne pouvaient pas mordre ; à tout moment eux et leurs conducteurs tombaient épuisés les uns sur les autres. Aussitôt
des soldat? affamés se jetaient sur ces chevaux abattu? et les dépeçaient ; puis, sur des feux faits des débris de leurs voitures, ils grillaient ces chairs toutes sanglantes, et les dévoraient.
5 Cependant les artilleurs, troupe d'élite, et leurs officiers, tous sortis de la première école du monde, écartaient ces malheureux, et couraient dételer leurs propres calèches et leurs fourgons, qu'ils abandonnaient pour sauver les canons. Ils y attelaient leurs
10 chevaux ; ils s'y attelaient eux-mêmes ; les Cosaks, qui voyaient de loin ce désastre, n'osaient en approcher ; mais avec leurs pièces légères portées sur des traîneaux, ils jetaient des boulets dans tout ce désordre et l'augmentaient.
15 Le premier corps avait déjà perdu dix mille hommes. Néanmoins, à force de peines et de sacrifices, le vice-roi et le prince d'Eckmuhl étaient arrivés, le 2 novembre, à deux lieues de Yiazma. Il est certain que ce jour-là même ils eussent pu dépasser
20 cette ville, se réunir à Xey et éviter un combat désastreux. On assure que ce fut l'avis du prince Eugène, mais que Davout crut ses troupes trop fatiguées, et que le vice-roi, se sacrifiant à son devoir, s'arrêta pour partager un danger qu'il prévoyait. Les
25 généraux de Davout disent, au contraire, que le prince Eugène, déjà campé, ne put se décider à ordonner à ses soldats d'abandonner leurs feux et leurs repas déjà commencés, dont les apprêts étaient toujours si pénibles.
Quoi qu'il en soit, pendant le calme trompeur de cette nuit, l'avant-garde russe arrivait de Malo-Iaroslavetz, où notre retraite avait fait cesser la sienne : elle côtoyait les deux corps français et celui de Poniatowski, dépassait leurs bivouacs et disposait ses 5 colonnes d'attaque contre le flanc gauche de la route, dans l'intervalle de deux lieues qu'avaient laissé Davout et Eugène entre eux et Viazma.
Miloradowitch, celui qu'on appelait le Murât russe, commandait cette avant-garde. C'était, selon ses 10 compatriotes, un guerrier infatigable, avantageux, impétueux comme ce roi soldat, d'une stature aussi remarquable, comme lui, favorisé de la fortune. Jamais on ne le vit blessé, quoiqu'une foule d'officiers et de soldats eussent été tués autour de lui, et 15 plusieurs chevaux sous lui. Il méprisait les principes de la guerre ; il mettait même de l'art à ne pas suivre les règles de cet art, prétendant surprendre l'ennemi par des coups inattendus, car il est prompt à se décider ; il dédaigne de rien préparer, attendant con- 20 seil des lieux et des circonstances, et ne se. conduisant que par inspirations subites : du reste, général sur le champ de bataille seulement, sans prévoyance d'administration d'aucun genre, ou privée ou publique, dissipateur cité, et, ce qui est rare, probe et prodigue. 25
C'était ce général, avec Platof et vingt mille hommes, qu'on allait avoir à combattre.
Le 3 novembre, le prince Eugène s'acheminait vers Viazma, où ses équipages et son artillerie le précé-
daient, quand les premières lueurs du jour lui montrèrent , à la fois sa retraite menacée, à sa gauche, par une armée ; derrière lui, son arrièregarde coupée ; à sa droite, la plaine couverte de 5 traîneurs et de chariots épars, fuyant sous les lances ennemies. En même temps, vers Viazma, il entend le maréchal Ney, qui devait le secourir, combattre pour sa propre conservation. Ce prince n'était point de ces généraux nés de la faveur, pour qui tout
io est imprévu et cause d'étonnement, faute d'expérience. Il envisage aussitôt et le mal et le remède. Il s'arrête, fait volte-face, déploie ses divisions à droite du grand chemin, et contient dans la plaine les colonnes russes qui cherchaient à lui faire perdre
15 cette roule.
En même temps, Compans, général de Davout, joint sa division à l'arrière-garde italienne ; ils se font jour, et pendant que, réunis au vice-roi, ils combattent, Davout avec sa colonne s'écoule rapidement
20 derrière eux, par le côté gauche du grand chemin, puis, le traversant aussitôt qu'il les a dépassés, il réclame son rang de bataille, prend l'aile droite et se trouve entre Viazma et les Russes. Le prince Eugène lui cède ce terrain qu'il a défendu et passe
25 de l'autre côté de la route. Alors l'ennemi commence à s'étendre devant eux, et cherche à déborder leurs ailes. Par le succès de cette première manœuvre, les deux corps français et italiens n'avaient pas conquis le droit de continuer leur retraite, mais
seulement la possibilité de la défendre. Ils comptaient encore trente mille hommes : mais dans le premier corps, celui de Davoutjl y avait du désordre. Cette manœuvre précipitée, cette surprise, tant de misère, et surtout l'exemple fatal d'une foule de 5 cavaliers démontés, sans armes, et courant çà et là, tout égarés de frayeur, le désorganisaient.
Ce spectacle encouragea l'ennemi ; il crut à une déroute. Son artillerie, supérieure en nombre, manœuvrait au galop : elle prenait en écharpe et en 10 flanc nos lignes qu'elle abattait, quand les canons français, déjà à Viazma, et qu'on faisait revenir en hâte, se traînaient avec peine. Cependant Davout et ses généraux avaient encore autour d'eux leurs plus fermes soldats. On voyait plusieurs de ces chefs, 15 blessés depuis la Moskwa, l'un le bras en éoharpe, l'autre la tête enveloppée de linges, soutenir les meilleurs, retenir les plus ébranlés, s'élancer sur les batteries ennemies, les faire reculer, se saisir même de trois de leurs pièces, enfin étonner à la fois les 20 ennemis et leurs fuyards, et combattre l'exemple du mal par un noble exemple.
Le combat durait déjà depuis sept heures ; les lia -âges devaient être écoulés, la nuit s'approchait : les généraux français commencèrent donc à se retirer. 25 Ce mouvement rétrograde accrut l'ardeur de l'ennemi, et sans un mémorable efïorl des 25e, 57e ei 85e régiments, et la protection d'un ravin, le corps de Davout eût été enfoncé, tourné par aa droite et dé-
trait. Le prince Eugène, moins vivement attaqué, put effectuer plus rapidement sa retraite au travers de Viazma ; mais les Eusses l'y suivirent : ils avaient pénétré dans cette ville, lorsque Davout, 5 poussé par vingt mille hommes, et écrasé par quatre-vingts pièces de canon, voulut y passer à son tour. La division Morand s'engagea la première dans la ville : elle marchait avec confiance, croyant le combat fini, quand les Russes, que cachaient les sinuosités
10 des rues, tombèrent tout-à-coup sur elle. La surprise fut complète et le désordre grand ; toutefois Morand rallia, raffermit les siens, rétablit le combat et se fit jour.
Ce fut Compans qui termina tout. Il fermait la
15 marche avec sa division. Se sentant serré de trop près par les plus braves troupes de Miloradowitch, il se retourna, courut lui-même sur les plus acharnés, les culbuta, et, s'étant fait ainsi respecter, il acheva tranquillement sa retraite. Ce combat fut glorieux
20 pour chacun, et son résultat fâcheux pour tous ; l'ordre et l'ensemble y manquèrent. Il y aurait eu assez de soldats pour vaincre, s'il n'y avait pas eu trop de chefs. Ce ne fut que vers deux heures que ceux-ci se réunirent pour concerter leurs manœuvres, encore
25 furent-elles exécutées sans accord.
Lorsque enfin la rivière, la ville de Viazma, la nuit, une fatigue mutuelle, et le maréchal Ney, eurent séparé de l'ennemi, le péril étant ajourné et les bivouacs établis, on se compta. Plusieurs canons
brisés, des bagages et quatre mille morts ou blessés manquaient. Beaucoup de soldats s'étaient dispersés. On avait sauvé l'honneur ; mais il y avait dans les rangs des vides immenses. Il fallut tout resserrer, tout réduire, pour mettre quelque ensemble 5 dans ce qui restait. Chaque régiment formait à peine un bataillon, chaque bataillon un peloton. Les soldats n'avaient plus leurs places, leurs compagnons et leurs chefs accoutumés.
Cette triste réorganisation se fit à la lueur de l'in- 10 cendie de Viazma, et au bruit successif des coups de canon de Ney et de Miloradowitch, dont les retentissements se prolongeaient au travers de la double obscurité de la nuit et des forêts. Plusieurs fois ces restes de braves soldats se crurent attaqués et se 15 traînèrent à leurs armes. Le lendemain, quand ils reprirent leurs rangs, ils s'étonnèrent de leur petit nombre.