‹ La retraite de Moscou;Chapitre 6 sur 16 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le 29 l'empereur quitta les bords de la Bérézina, poussant devant lui la foule des hommes débandés, et marchant avec le neuvième corps désorganisé. La veille, le deuxième, le neuvième corps et la division 5 Dombrovski présentaient un ensemble de quatorze mille hommes, et déjà, à l'exception d'environ six mille hommes, le reste n'avait plus forme de division, de brigade et de régiment. La nuit, la faim, le froid, la chute d'une foule d'officiers, la perte des bagages

io laissés de l'autre côté du fleuve, l'exemple de tant de fuyards, celui, bien plus rebutant, des bles-é? qu'on abandonnait sur les deux rives et qui se roulaient de désespoir sur une neige ensanglantée, tout enfin les avait désorganisés ; ils s'étaient perdus dans la masse

15 des hommes débandés qui arrivaient de Moscou. C'était encore soixante mille hommes, mais sans ensemble. Tous marchaient pêle-mêle, cavalerie, fantassins, artilleurs, Français et Allemands : il n'y avait plus ni aile ni centre. L'artillerie et les voi-

20 tures roulaient au travers de cette foule confuse, sans autre instruction que celle d'avancer autant que possible. Sur cette chaussée, tantôt étroite, tantôt montueuse, on s'écrasait à tous les défilés, pour

se disperser ensuite partout où l'on espérait trouver un asile ou quelques aliments. Ce fut ainsi que Napoléon arriva à Kamen ; il y coucha avec les prisonniers du jour précédent, qu'on parqua. Ces malheureux, après avoir dévoré jusqu'à leurs morts, 5 périrent presque tous de faim et de froid.

Le 3 décembre Napoléon arriva dans la matinée à Malodeczno. C'était le dernier point sur lequel Tchitchakof aurait pu le prévenir. Quelques vivres s'y trouvaient, le fourrage y était abondant, la jour- !o née belle, le soleil brillant, le froid supportable. Enfin les courriers, qui manquaient depuis longtemps, y arrivèrent tous à la fois. Jusque-là Napoléon semblait n'avoir pas conçu le projet de quitter son armée. Mais, vers le milieu de ce jour, il annonça 15 tout-à-couf) à Daru et à Duroc sa résolution de partir incessamment pour Paris. Daru n'en reconnut pas la nécessité. Il objecta " que les communications étaient rouvertes et les grands dangers dépassés ; qu'à chaque pas rétrograde, il allait rencontrer 20 les renforts que lui envoyaient Paris et l'Allemagne." Mais l'empereur répliqua " qu'il ne se sentait plus assez fort pour laisser la Prusse entre lui et la France. Pourquoi fallait-il qu'il restât à la tête d'une déroute ? Murât et Eugène suffiraient pour 25 la diriger, et Ney pour la couvrir. Qu'il était indispensable qu'il retournât en Franc i pour la rassurer, pour l'armer, pour contenir de là tous les Allemands dans leur fidélité ; enfin pour revenir, avec dos forces

nouvelles et suffisantes, au secours des restes de sa grande armée. Mais, avant d'atteindre ce but, ne fallait-il pas qu'il traversât seul quatre cents lieues de terres alliées ; et, pour le faire sans danger, que 5 sa résolution y fût imprévue, son passage ignoré, le bruit du désastre de sa retraite encore incertain, qu'il en précédât la nouvelle, l'effet qu'elle y pourrait produire et toutes les défections qui pourraient en résulter ? Il n'avait donc pas de temps à perdre, et le

10 moment de son départ était venu."

Il n'hésita que sur le choix du chef qu'il laisserait à l'armée. C'était entre Murât et Eugène qu'il balançait. Il aimait la sagesse et le dévouement de celui-ci." Mais Murât avait plus d'éclat, et il s'agis-

15 sait d'imposer. Eugène resterait avec ce monarque ; son âge, son rang inférieur répondraient de sa soumission, et son caractère de son zèle. Il en donnerait l'exemple aux autres maréchaux. Enfin Berthier demeurerait encore avec eux : il n'y aurait donc rien

20 de changé dans la forme ni dans l'organisation ; et cette disposition, en annonçant son prompt retour, contiendrait à la fois dans leur devoir les plus impatients des siens, et dans une crainte salutaire les plus ardents de ses ennemis. •

25 Tels furent les motifs de Napoléon. Caulaincourt reçut aussitôt l'ordre de préparer en secret ce départ. Le lieu qu'on lui assigna fut Smorgony, et son époque la nuit du 5 au 6 décembre.

Mais à l'instant même où Napoléon décidait son

départ, l'hiver devenait terrible, comme si le ciel moscovite, le voyant près de lui échapper, eût redoublé de rigueur pour l'accabler et nous détruire. Ce fut -au travers de vingt-six degrés de froid que nous atteignîmes, le 4 décembre, Bienitza. 5

L'empereur avait laissé le comte de Lobau et plusieurs centaines d'hommes de sa vieille garde à Malodeczno. C'était là que la route de Zembin rejoignait le grand chemin de Minsk à Vilna. Il fallait garder cet embranchement jusqu'à l'arrivée de Victor, io qui le défendrait à son tour jusqu'à celle de Ney. Car c'était encore à ce maréchal et au deuxième corps, commandé par Maison, que l'arrière-garde était confiée.

Le 4 décembre, vers quatre heures du soir, Ney 15 et Maison aperçurent Malodeczno, d'où Napoléon était parti le matin même. Tchaplitz les suivait de près. Il ne restait plus à Ney que six cents hommes. La faiblesse de cette arrière-garde, l'approche de la nuit et le vue d'un abri excitèrent l'ardeur du général 20 russe ; son attaque fut pressante. Ney et Maison, sentant bien qu'ils mourraient de froid sur la grande route s'ils se laissaient pousser au-delà de ce cantonnement, préférèrent périr on le défendant. Ils s'arrêtèrent à son entrée, et comme leurs chevaux d'artille- 25 rie étaient mourants, ils no songèrent pilla à sauver leurs canons, mais à en écraser, pour la dernière fois, l'ennemi : c'est pourquoi ils mirent on batterie tout ce qui leur en restait et firent un feu terrible. La

colonne d'attaque de Tchaplitz en fut toute brisée ; elle s'arrêta. Mais ce général, usant de sa supériorité, détourna une partie de ses forces vers une autre entrée ; et déjà ses premières troupes avaient 5 franchi les enclos de Malodeczno, quand tout-à-coup elles y rencontrèrent un autre combat.

Le bonheur voulut que Victor, avec environ quatre mille hommes, reste du neuvième corps, occupât encore ce village. L'acharnement y fut extrême : on

10 s'enleva plusieurs fois, de part et d'autre, les premières maisons. Des deux côtés on combattit moins pour la gloire que pour se conserver ou s'arracher un refuge contre un froid meurtrier. Ce ne fut qu'à onze heures du soir que les Eusses y renoncèrent,

15 et qu'à demi gelés ils en allèrent chercher un autre dans les villages environnants.

Le lendemain 5 décembre, Xey et Maison crurent que le duc de Bellune les remplacerait à l'arrièregarde ; mais ils s'apeçurent que ce maréchal, suivant

20 ses instructions, s'était retiré, et qu'ils étaient seuls dans Malodeczno avec soixante hommes. Tout le reste avait fui : leurs soldats, que jusqu'au dernier moment les Eusses n'avaient pu vaincre, l'atrocité du climat les avait vaincus ; les armes leur tombaient

£5 des mains, et eux-mêmes tombaient à quelques pas de leurs armes. Maison, en qui une grande force d'âme s'alliait, dans une juste proportion, à une grande force de corps, ne s'étonna point ; il continua sa retraite jusqu'à Bienitza, ralliant à chaque pas des

hommes qui lui échappaient sans cesse, mais enfin marquant encore, avec quelques baïonnettes, l'arrière-garde. Il n'en fallut pas davantage ; car les Russes, glacés eux-mêmes et forcés de se disperser avant la nuit dans les habitations voisins, n'osaient 5 en sortir qu'au grand jour. Alors ils recommençaient à nous suivre, mais sans attaquer : car, à l'exception de quelques efforts engourdis, la violence de la température ne permettait de s'arrêter ni pour préparer une attaque ni pour se défendre. 10

Cependant Ney, surpris du départ de Victor, l'avait rejoint ; il s'était efforcé de l'arrêter ; mais le duc de Bellune, ayant l'ordre de se retirer, s'y était refusé. Ney lui avait alors demandé ses troupes, s'offrant de le remplacer dans son commandement ; mais Victor 15 n'avait voulu ni céder ses soldats ni prendre sans ordre l'arrière-garde. Dans cette altercation, le prince de la Moskwa s'emporta, dit-on, avec une violence excessive, dont la froideur de Victor ne s'émut guère. Enfin un ordre de l'empereur intervint ; 20 Victor fut chargé de soutenir la retraite, et Ney appelé à Smorgony.

CHAPITEE XIV.

Napoléon venait d'y arriver au milieu d'une foule de mourants, dévoré de chagrin, mais ne laissant percer aucune émotion à la vue des souffrances de ces malheureux, qui, de leur côté, ne lui faisaient en- 5 tendre aucun murmure. Il est vrai qu'une sédition était impossible ; c'eût été un effort de plus et toutes les forces de chacun étaient employées à combattre la faim, le froid et la fatigue : il eût d'ailleurs fallu de l'ensemble, s'accorder, s'entendre, et la fa-

■o mine et tant de fléaux séparaient et isolaient, en concentrant chacun tout entier en lui-même. Bien loin de s'épuiser en provocations, en plaintes même, on marchait silencieux, réservant tous ses moyens contre une nature ennemie, distrait de toute autre idée par

15 une action, par une souffrance continuelles. Les besoins physiques absorbaient toutes les forces morales ; on vivait ainsi machinalement dans ses sensations, restant soumis encore par souvenir, par suite d'impressions reçues dans un meilleur temps, et beau-

20 coup par un honneur, par un amour de gloire, exalté par vingt ans de triomphes, et dont la chaleur survivait et combattait encore.

L'autorité des chefs était d'ailleurs restée entière

et respectée, parce qu'elle avait toujours été toute paternelle, et que les dangers, les triomphes, les maux, avaient toujours été en commun. C'était une famille malheureuse, dont le chef était peut-être le plus à plaindre. Ainsi l'empereur et la grande armée 5 gardaient l'un envers l'autre un triste et noble silence : on était à la fois trop fier pour se plaindre et trop expérimenté pour n'en pas sentir l'inutilité.

Cependant Xapoléon entre précipitamment dans son dernier quartier impérial ; il y achève ses der- IO nières instructions et le vingt-neuvième et dernier bulletin de son armée expirante. Des précautions furent prises dans son appartement intérieur pour que jusqu'au lendemain rien de ce qui allait s'y passer ne transpirât. Mais le pressentiment d'un dernier *5 malheur saisit ses officiers ; tous auraient voulu le suivre. Ils étaient affamés de revoir la France, de se retrouver au sein de leurs familles et de fuir cet atroce climat ; mais aucun n'osait en témoigner le désir ; le devoir et l'honneur les retenaient. 20

Pendant qu'ils feignaient un repos qu'ils étaient loin de goûter, la nuit et l'instant que l'empereur avait désignés pour déclarer aux chefs de l'armé» résolution arrivèrent. Tous les maréchaux furent appelés. A mesure qu'il- entrèrent, il les prit cha- 25 cun en particulier, et d'abord il les gagna à son projet, tantôt par ses raisonnements, tantôt par des épanchements de confiance. C'est ainsi qu'en

apercevant Davout, on le vit aller au-devant de lui, et lui demander pourquoi il ne le voyait plus, s'il Payait abandonné ? Et sur ce que Davout répondit qu'il croyait lui déplaire, l'empereur 5 s'expliqua doucement, accueillit ses réponse?, lui confia jusqu'au chemin qu'il croyait devoir prendre, et reçut ses conseils sur ce détail.

Il fut caressant pour tous ; puis, les ayant réunis à sa table, il les loua de leurs belles actions pendant

10 cette campagne. Pour lui, il ne convint de sa témérité que par ces seuls mots : " Si j'étais né sur le trône, si j'étais un Bourbon, il m'aurait été facile de ne point faire de fautes."

Quand le repas fut achevé, il leur fit lire par le

15 prince Eugène son vingt-neuvième bulletin ; après quoi, déclarant hautement ce qu'il avait déjà confié à chacun d'eux, il leur dit " que cette nuit même il allait partir, avec Duroc, Caulaincourt et Lobau, pour Paris; que sa présence y était indispensable

20 pour la France, comme pour les restes de sa malheureuse armée. C'était de là seulement qu'il pourrait contenir les Autrichiens et les Prussiens. Sans doute ces peuples hésiteraient à lui déclarer la guerre lorsqu'ils le sauraient à la tête de la nation française

25 et d'une nouvelle armée de douze cent mille hommes."

"Je laisse," a jouta-t-il enfin, "le commandement de l'armée au roi de Naples. J'espère que vous lui obéi-

rez comme à moi, et que le plus grand accord régnera entre vous."

Alors il était dix heures du soir, il se lève, et leur serrant affectueusement les mains, il les embrassa tous et partit.

The heavy-face figures refer to pages, ordinary figures to the lines

1. — 2. Marskal Davout (1770-1823) was commander of the First Corps.

10. The Vistula was the dividing line between Germany and Poland. Napoléon 's army would not be safe until this was passed.

12. Smolensk and Minsk were fortified towns where Napoléon had left military stores and where he expected renforcements.

14. Wittgenstein (1769-1843), aGerman by birth, commanded the Russian right wing.

15. Tchitcnakof (1766-1849), usually called the "Admirai," commanded the Russian left wing, also called the Army of Volhynia.

19. Marshal Saint-Cyr (1764-1830) commanded the Sixth Corps, consisting of Bavarians.

20. Marshal Victor, Duke of Belluue (1764-1841), commanded the Ninth Corps, which, until the main army reached Smolensk in its retreat, was not directly under Napoleon's command.

ti. — 4. Vilna, an important Russian town, not far from the German boundary. Hère, also, Napoléon expected to find supplies and reinforcements.

Page 1