‹ La retraite de Moscou;Chapitre 5 sur 16 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Jusque là tout allait bien. Mais Victor, en passant dans Borizof, y avait laissé Partouneaux et sa division. Ce général devait arrêter l'ennemi en arrière de cette ville, chasser devant lui les nombreux traîneurs qu s'y étaient abrités, et rejoindre Victor avant 5 la fin du jour. Partouneaux voyait pour la première fois le désordre de la grande armée. Il voulut, comme Davout au commencement de la retraite, en cacher la trace aux yeux des Cosaks de Kutusof, qui le suivaient. Cette vaine tentative, les attaques de 10 Platof par le grand chemin d'Orcha, et celles de Tchitchakof par le pont brûlé de Borizof, le retinrent dans cette ville jusqu'à la fin du jour.

Il se préparait à en sortir, quand Tordre lui vint d'y passer la nuit. Ce fut l'empereur quf le lui en- 15 voya. Napoléon crut sans doute par là fixer toute l'attention des trois généraux russes sur Borizof, et que Partouneaux, les retenant sur ce point, lui donnerait le temps d'effectuer tout son passage. Mais Wittgenstein avait laissé Platof suivre L'armée fran-so • aise sur le grand chemin ; lui s'était dirigé plus à droite. Il déboucha le même soir sur les hauteurs qui bordent la Bérézina. entre Borizof et Studzianka,

LA RETRAITE ])E MOSCOtT. 09

coupa la route qui joint ces deux points, et s'empara de tout ce qui s'y trouvait. Une foule de traîneurs, en refluant sur Partouneaux, lui apprirent qu'il était séparé du reste de l'armée.

5 Partouneaux n'hésita point. Quoiqu'il n'eût avec lui que trois canons et trois mille cinq cents combattants, il se décida sur-le-champ à se faire jour, fit ses dispositions et se mit en marche. Il eut d'abord à s'avancer sur une route glissante, encombrée de

10 bagages et de fuyards, contre un vent violent soufflant en face, et au travers d'une nuit obscure et glaciale. Bientôt le feu de plusieurs milliers d'ennemis, qui- bordaient les hauteurs à sa droite, vint s'ajouter à ces obstacles. Tant qu'il ne fut attaqué

15 que de côté, il poursuivit : mais bientôt ce fut en face, par des troupes nombreuses, bien postées, et dont les boulets traversaient de tête en queue sa colonne.

Cette malheureuse division se trouvait alors en-

20 gagée dans un bas-fond ; une longue file de cinq à six cents voitures embarrassait tous ses mouvements ; =ept mille traîneurs effarés, et hurlant de terreur et de désespoir, se ruaient dans ses faibles lignes. Ils les brisaient, faisaient flotter ses pelotons, et entraî-

25 naient a chaque instant dans leur désordre de nouveaux soldats qui se décourageaient. Il fallut rétrograder pour se rallier et reprendre une meilleure position ; mais en reculant on rencontra la cavalerie de Platof. Déjà la moitié de nos combattants avait

succombé, et les quinze cents soldats qui restaient se sentaient entourés par trois armées et un lleuve.

Dans cette situation un parlementaire vint, au nom de Wittgenstein et de cinquante mille hommes, ordonner aux Français de se rendre. Partouneaux re- 5 pousse cette sommation. Il appelle dans ses rangs ses traîneurs encore armés ; il veut tenter un dernier effort et s'ouvrir, vers les ponts de Studzianka, une route sanglante ; mais ces hommes naguère si braves, alors dégradés par la misère, ne surent plus faire 10 usage de leurs armes. En même temps, le général de son avant-garde lui annonce que les ponts de Studzianka sont en feu ; un aide de camp nommé Pochez en avait fait le rapport ; il prétendait les avoir vus brûler. Partouneaux crut à cette fausse 15 nouvelle ; car, en fait de malheurs, l'infortune est crédule.

Il se jugea abandonné, livré ; et, comme la nuit, l'encombrement et la nécessité de faire face de trois côtés, séparaient ses faibles brigades, il fait dire à 20 chacune d'elles de tenter de s'écouler, à la faveur des ombres, le long des flancs de l'ennemi. Pour lui, avec l'une de ces brigades, réduite à quatre cents homme-;, il s'élève sur les hauteurs boisées et à pic qui sont à sa droite, espérant traverser dans l'obscurité l'année 25 de Wittgenstein, lui échapper, rejoindre Mctor, ou tourner la Bérézina par ses sources. Mais partout où il se présente il rencontre des feux ennemis, et il se détourne encore ; il erre au hasard, pendant plu-

sieurs heures, dans des plaines de neige, au travers d'un ouragan impétueux. Il voit à chaque pas ses soldats, saisis de froid, exténués de faim, et de fatigue, tomber à demi morts dans les mains de la cavalerie 5 russe qui le poursuit sans relâche.

Cet infortuné général luttait encore contre le ciel, contre les hommes et contre son propre désespoir, quand il sentit la terre même manquer sous ses pieds. En effet, trompé par la neige, il s'était engagé sur la

10 glace, encore trop faible, d'un lac prêt à l'engloutir : alors seulement il cède et rend ses armes. Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, ses trois autres brigades de plus en plus resserrées sur la route y perdaient l'usage de leurs mouvements. Elles re-

15 tardèrent leur perte jusqu'au lendemain, d'abord en combattant, puis en parlementant ; mais alors elles succombèrent à leur tour : une même infortune les réunit à leur général.

De toute cette division un seul bataillon échappa :

20 il avait été laissé le dernier dans Borizof. Ce bataillon semblait devoir succomber le premier, étant seul et séparé de sa division : ce fut ce qui le sauva. De longues files d'équipages et de soldats débandés fuyaient vers Studzianka sur plusieurs directions ;

25 entraîné par l'une de ces foules, se trompant de route, et laissant à sa droite le chemin que suivait l'armée, le chef de ce bataillon se glisse jusque sur les bords du fleuve, se plie à tous ses contours, et, protégé par le combat de ses compagnons moins heureux, par

l'obscurité, par les difficultés mêmes du- terrain, il s'écoule en silence, échappe à l'ennemi, et vient confirmer à Victor la perte de Partouneaux. Quand Napoléon apprit cette nouvelle, saisi de douleur, il s'écria : " Faut-il donc, lorsque tout semblait sauvé 5 comme par miracle, que cette défection vienne tout gâter ! " L'expression était impropre ; mais la douleur la lui arracha, soit qu'il prévît que Victor affaibli ne pourrait résister assez longtemps le lendemain, soit qu'il tînt à honneur de n'avoir laissé 10 dans toute sa retraite, entre les mains de l'ennemi, que des traîneurs et point de corps armé et organisé. En effet, cette division fut la première et la seule qui mit bas les armes.

Ce succès encouragea Wittgenstein. En même 15 temps, deux jours de tâtonnements, le rapport d'un prisonnier, et surtout la reprise de Borizof par Platof, avaient éclairé Tchitchakof. Dès lors les trois armées russes du nord, de l'est et du midi se sentirent réunies ; leurs chefs communiquèrent entre eux. 20 Wittgenstein et Tchitchakof étaient jaloux l'un de l'autre, mais ils nous détestaient encore plus : la haine fut leur lien et non l'amitié. Ces généraux se trouvèrent donc prêts à attaquer à la fois les ponts de Studzianka par les deux rives du fleuve. 25

C'était le 28 novembre. La grande armée avait eu deux jours et deux nuits pour s'écouler ; il devait être trop tard pour les Russes. Mais le désordre régnait chez les Français, et les matériaux avaient

manqué aux deux ponts ; deux fois, dans la nuit du 26 au 27, celui des voitures s'était rompu, et le passage en avait été retardé de sept heures ; il se brisa une troisième fois, le 27, vers quatre heures du soir. 5 D'un autre côté, les traîneurs, dispersés dans les bois et dans les villages environnants, n'avaient pas profité de la première nuit ; et le 27, quand le jour avait reparu, tous s'étaient présentés à la fois pour passer les ponts.

io Ce fut surtout quand la garde, sur laquelle ils se réglaient, s'ébranla. Son départ fut comme un signal : ils accoururent de toutes parts, ils s'amoncelèrent sur la rive. On vit en un instant une masse profonde, large et confuse d'hommes, de chevaux et de

i5 chariots assiéger l'étroite entrée des ponts qu'elle débordait. Les premiers, poussés par ceux qui les suivaient, repoussés par les gardes et par les pontonniers, ou arrêtés par le fleuve, étaient écrasés, foulés aux pieds ou précipités dans les glaces que charriait

20 la Bérézina. Il s'élevait de cette immense et horrible cohue, tantôt un bourdonnement sourd, tantôt une grande clameur, mêlée de gémissements et d'affreuses imprécations. Les efforts de Napoléon et de ses premiers lieutenants pour sauver ces hommes éperdus,

25 en rétablissant lïordre parmi eux, furent longtemps inutiles. Le désordre avait été si grand que, vers deux heures, quand l'empereur s'était présenté à son tour, il avait fallu employer la force pour lui ouvrir un passage.

Eblé venait alors de faire le dénombrement des bagages dont la rive était couverte. Il prévint l'empereur que six jours ne suffiraient pas pour que tant de voitures pussent s'écouler. Ney était présent: il s'écria " qu'il les fallait donc brûler sur-le-champ." 5 Mais Berthier, poussé par le mauvais génie qui habite les cours, s'y opposa. Il assura qu'on était loin d'être réduit à cette extrémité. L'empereur se plut à le croire par entraînement pour l'avis qui le flattait le plus et par ménagement pour tant d'hommes dont il IO se reprochait le malheur, et dont ces voitures renfermaient les vivres et la fortune.

Dans la nuit du 27 au 28 le désordre cessa par un désordre contraire. Les ponts furent abandonnés, le village de Studzianka attira tous ces traîneurs ; en 15 un instant il fut dépecé, il disparut et fut converti en une infinité de bivouacs. Le froid et la faim y fixèrent tous ces malheureux. Il fut impossible de les en arracher. Toute cette nuit fut encore perdue pour leur passage. Cependant Victor avec six mille 20 hommes les défendait contre Wittgenstein. Mais dès les premières lueurs du 28, quand ils virent ce maréchal se préparer à un combat, lorsqu'ils entendirent le canon de Wittgenstein tonner sur leur tête, et celui de Tchitchakof gronder en même temps sur l'autre 25 rive, alors ils se levèrent tous à la fois, ils descendirent, ils se précipitèrent en tumulte et revinrent assiéger les ponts.

Leur terreur était fondée. Le dernier jour de beau-

coup de ces malheureux était venu. Wittgenstein et Platof, avec quarante mille Russes de l'armée du nord et de l'est, attaquaient les hauteurs de la rive gauche, que Victor, réduit à six mille hommes, défendait. En 5 même temps, sur la rive droite, Tchitchakof, avec ses vingt-sept mille Eusses de l'armée du midi, débouchait de Stachow contre Oudinot, Ney et Dombrowski. Ceux-ci comptaient à peine dans leurs rangs huit mille hommes, que soutenait l'escadron sacré,

ïo ainsi que la vieille et la jeune garde, alors composées de trois mille huit cents baïonnettes et de neuf cents sabres.

Les deux armées russes prétendaient se saisir à la fois des deux issues des ponts et de tout ce qui

15 n'aurait pas pu se jeter au-delà des marais de Zembin. Plus de soixante mille hommes, bien vêtus, bien nourris et complètement armés, en assaillaient dixhuit mille à demi nus, mal armés, mourant de faim, séparés par une rivière, environnés de marais, enfin

20 embarrassés par plus de cinquante mille traîneurs, malades ou blessés, et par une énorme masse de bagages. Depuis deux jours le froid et la misère étaient tels que la vieille garde avait perdu le tiers de ses combattants, et la jeune garde la moitié. Ce fait et

25 le malheur de la division Partouneaux expliquent l'effrayante réduction du corps de Victor, et cependant ce maréchal contint Wittgenstein pendant toute cette journée du 28. Pour Tchitchakof, il fut battu. Le maréchal Ney et ses huit mille Français,

Suisses et Polonais suffirent contre vingt-sept mille Eusses.

L'attaque de l'amiral fut lente et molle. Son canon balaya la route, mais il n'osa point suivre ses boulets et pénétrer par la trouée qu'ils firent dans nos rangs. 5 Pourtant, devant sa droite, la légion de la Vistule plia sous l'effort d'une forte colonne. Mais Ney accourut : il lança au travers les bois et sur le flanc de cette colonne russe, Doumerc et sa cavalerie, qui la défoncèrent, lui prirent deux mille hommes, sabre- 10 rent le reste, et décidèrent par cette charge vigoureuse du combat qui traînait indécis.

Pendant ce combat, Napoléon, à la tête de sa garde, resta en réserve à Brilowa, couvrant l'issue des ponts, entre les deux batailles, mais plus près de celle de 15 Victor. Ce maréchal, attaqué dans une position très périlleuse et par une force quadruple de la sienne, perdait peu de terrain. Son corps d'armée, mutilé par la prise de la division Partouneaux, avait sa droite appuyée au fleuve. Une batterie de l'empereur, 20 placée sur l'autre rive, la soutenait. Enfin, vers le milieu du jour, le Russe s'aperçut de sa supériorité ; il déborda l'aile gauche française. Tout alors eût été perdu sans un effort mémorable de Fournier et le dévouement de Latour-Maubourg. Ce général passai r 25 les ponts avec sa cavalerie. Il aperçut le danger et revint aussitôt sur ses pas. De sou côté Fourni or s'élance à la tête de deux régiments hessois et badois : l'aile droite russe, déjà victorieuse, B'arrête ; elle

attaquait, il la force à se défendre, et trois fois les rangs ennemis sont enfoncés par trois charges sanglantes. La nuit vint avant que les quarante mille Eusses de Wittgenstein eussent pu entamer les six 5 mille hommes du duc de Bellune. Ce maréchal resta maître des hauteurs de Studzianka, préservant encore les ponts des baïonnettes russes, mais ne pouvant les cacher à l'artillerie de leur aile gauche.

CHAPITEE XII.

Pendant toute cette journée, la position du neuvième corps fut d'autant plus critique, qu'un pont frêle et étroit était sa seule retraite : encore les bagages et les traîneurs obstruaient-ils ses avenues. A mesure que le combat s'était échauffé, la terreur de 5 ces infortunés avait augmenté leur désordre. D'abord les premiers bruits d'un engagement sérieux causèrent leur épouvante, puis la vue des blessés qui en revenaient, et enfin les batteries de la gauche des Eusses, dont les boulets vinrent frapper leur masse 10 confuse. Déjà tous s'étaient précipités les uns sur les autres, et cette multitude immense, entassée sur la rive, pêle-mêle avec les chevaux et les chariots, y formait un épouvantable encombrement. Ce fut vers le milieu du jour que les premiers boulets ennemis 15 tombèrent au milieu de ce chaos : ils furent le signal d'un désespoir universel.

Alors, comme dans toutes les circonstances extrêmes, les cœurs se montrèrent à nu, et l'on vit des actions infâmes et des actions sublimes. (Suivant leurs 20 différents caractères, les uns, décidés et furieux, s'ouvrirent le sabre à la main un horrible passage.

Plusieurs frayèrent à leurs voitures un chemin plus cruel encore ; ils les faisaient rouler impitoyablement au travers de cette foule d'infortunés qu'elles écrasaient. Dans leur odieuse avarice ils sacrifiaient 5 leurs compagnons de malheur au salut de leurs bagages. D'autres, saisis d'une dégoûtante frayeur, pleurent, supplient et succombent, l'épouvante achevant d'épuiser leurs forces. On en vit, et c'étaient surtout les malades et les blessés, renoncer à la vie, s'écarter

!Q et s'asseoir résignés, regardant d'un œil fixe cette neige qui allait devenir leur tombeau. Beaucoup de ceux qui s'étaient lancés les premiers dans cette foule de désespérés, ayant manqué le pont, voulurent l'escalader par ses côtés ; mais la plupart furent re-

15 poussés dans le fleuve. Ce fut là qu'on aperçut des femmes au milieu des glaçons, avec leurs enfants dans leurs bras, les élevant à mesure qu'elles s'enfonçaient; déjà submergées, leurs bras raidis les tenaient encore au-dessus d'elles.

20 Au milieu de cet horrible désordre, le pont de l'artillerie creva et se rompit. La colonne engagée sur cet étroit passage voulut en vain rétrograder. Le flot d'hommes qui venait derrière, ignorant ce malheur, n'écoutant pas les cris des premiers, poussèrent

25 devant eux et les jetèrent dans le gouffre, où ils furent précipités à leur tour.

Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une multitude de gros caissons, de lourdes voitures et de pièces d'artillerie, y affluèrent de toutes parts.

Dirigées par leurs conducteurs, et rapidement emportées sur une pente raide et inégale, au milieu de cet amas d'hommes, elles broyèrent les malheureux qui se trouvèrent surpris entre elles ; puis, s'entrechoquant, la plupart, violemment renversées, assom- 5 mèrent dans leur chute ceux qui les entouraient. Alors des rangs entiers d'hommes éperdus, poussés sur ces obstacles, s'y embarrassent, culbutent, et sont écrasés par des masses d'autres infortunés qui se succèdent sans interruption. 10

Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres ; on n'entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse mêlé, les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de leurs compagnons, auxquels ils s'attachaient avec leurs 15 ongles et leurs dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié, comme des ennemis. Parmi eux, des femmes, des mères, appelèrent en vain d'un voix déchirante leurs maris, leurs enfants, dont un instant les avait séparées sans retour : elles leur tendirent les bras, 20 elles supplièrent qu'on s'écartât pour qu'elles pussent s'en rapprocher ; mais emportées çà et là par la foule, battues par ces flots d'hommes, elles succombèrent sans avoir été seulement remarquées. Dans cet épouvantable fracas d'un ouragan furieux, de coups 25 de canon, du sifflement de la tempête, de celui des boulets, des explosions des obus, de vociférations, de gémissements, de jurements effroyables, cette foule désordonnée n'entendait pas les plaintes des victimes

qu'elle engloutissait. Les plus heureux gagnèrent le pont, mais en surmontant des monceaux de blessés, de femmes, d'enfants renversés à demi étouffés, et que dans leurs efforts ils piétinaient encore. 5 Arrivés enfin sur l'étroit défilé, ils se crurent sauvés ; mais à chaque moment, un cheval abattu, une planche brisée ou déplacée arrêtait tout. *

Il y avait aussi, à l'issue du pont, sur l'autre rive, un marais où beaucoup de chevaux et de voitures

10 s'étaient enfoncés, ce qui embarrassait encore et retardait l'écoulement. Alors, dans cette colonne de désespérés qui s'entassaient sur cette unique planche de salut, il s'élevait une lutte infernale où les plus faibles et les plus mal placés furent précipités dans

15 le fleuve par les plus forts. Ceux-ci sans détourner la tête, emportés par l'instinct de la conservation, poussaient vers leur but avec fureur, indifférents aux imprécations de rage et de désespoir de leurs compagnons ou de leurs chefs qu'ils s'étaient sacrifiés.

20 Mais d'un autre côté que de nobles dévouements ! et pourquoi la place et le temps manquent-ils pour les décrire ! C'est là qu'on vit des soldats, des officiers même, s'atteler à des traîneaux pour arracher à cette rive funeste leurs compagnons malades ou

25 blessés. Plus loin, hors de la foule, quelques soldats sont immobiles, ils veillent sur les corps mourants de leurs officiers qui se sont confiés à leurs soins ; ceux-ci les conjurent en vain de ne plus songer qu'à leur propre salut ; ils refusent, et, plutôt que

d'abandonner leurs chefs, ils attendent la mort ou l'esclavage.

Au-dessus du premier passage, un frêle batelet de bouleau, chargé d'une mère et de ses deux enfants, sombra sous les glaces ; un artilleur, qui luttait 5 comme les autres sur le pont pour s'ouvrir un passage, s'en aperçut ; tout d'un coup, s'oubliant lui-même, il se précipite, s'efforce et parvient enfin à sauver l'une de ces trois victimes. C'était le plus jeune des deux enfants : l'infortuné appelait sa mère avec des 10 cris de désespoir, et l'on entendait le brave canonnier lui dire, en l'emportant dans ses bras, " qu'il ne pleurât point, qu'il ne l'avait pas sauvé de l'eau pour l'abandonner sur le rivage, qu'il ne le laisserait manquer de rien, qu'il serait son père et sa famille." 15

La nuit du 28 au 29 vint augmenter toutes ces calamités. Son obscurité ne déroba pas aux canons des Eusses leurs victimes. Sur cette neige qui couvrait tout le cours du fleuve, cette masse toute noire d'hommes, de chevaux, de voitures, et les clameurs 20 qui en sortaient, servirent aux artilleurs ennemis à diriger leurs coups.

Vers neuf heures du soir il y eut un surcroît de désolation, quand Victor commença sa retraite, et que ses divisions se présentèrent et s'ouvrirent une 25 horrible tranchée au milieu de ces malheureux que jusque-là elles avaient défendus. Cependant une arrière-garde ayant été laissée à Studzianka, In multitude engourdie par le froid, ou trop attachée à ses

bagages, se refusa à profiter de cette dernière nuit pour passer sur la rive opposée. On mit inutilement le feu aux voitures pour en arracher ces infortunés. Le jour seul put les ramener tous à la fois, et trop 5 tard, à l'entrée du pont, qu'ils assiégèrent de nouveau. Il était huit heures et demie du matin, lorsque enfin Eblé, voyant les Russes s'approcher, y mit le feu.

Le désastre était arrivé à son dernier terme. Une

10 multitude de voitures, trois canons, plusieurs milliers d'hommes, des femmes et quelques enfants furent abandonnés sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes désolées sur les bords du fleuve. Les uns s'y jetèrent à la nage, d'autres se risquèrent sur

I5 les pièce? de glace qu'il charriait ; il. y en eut qui s'élancèrent tête "baissée au milieu des flammes du pont, qui croula sous eux : brûlés et gelés tout à la fois, ils périrent par deux supplices contraires. Bientôt on aperçut les corps des uns et des autres

20 s'amonceler et battre avec les glaçons contre les chevalets : le reste attendit les Russes. Wittgenstein ne parut sur les hauteurs qu'une heure après le départ d'Eblé, et sans avoir remporté la victoire, il en recueillit les fruits.

25 Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, les restes de la grande armée ne formaient plus sur l'autre rive qu'une masse informe, qui se déroulait confusément en s'écoulant vers Zembin. Tout ce pays est un plateau boisé d'une grande étendue, où

les eaux, flottant incertaines entre plusieurs pentes, forment un vaste marécage. L'armée le traversa sur trois ponts consécutifs de trois cents toises de longueur, avec un étonnement mêlé de frayeur et de joie. Ces ponts magnifiques, faits de sapin rési- 5 neux, commençaient à quelques verstes du passage. Tchaplitz les avait occupés pendant plusieurs jours. Un abattis et des tas de bourrées, d'un bois combustible et déjà sec, étaient couchés à leur entrée, comme pour lui indiquer ce qu'il avait à en faire. Il n'au- 10 rait d'ailleurs fallu que le feu de la pipe de l'un de ses Cosaks pour incendier ces ponts. Dès lors tous nos efforts et le passage de la Bérézina eussent été inutiles. Pris entre ces marais et le fleuve, dans un espace étroit, sans vivres, sans abri, au milieu d'un 15 ouragan insupportable, la grande armée et son empereur eussent été forcés de se rendre sans combat.

Dans cette position désespérée, où la France entière semblait devoir être prise en Kussie, où tout était contre nous et pour les Eusses, ceux-ci ne firent 20 rien qu'à demi. Kutusof n'arriva sur le Dnieper que le jour où Napoléon abordait la Bérézina. Wittgenstein se laissa contenir pendant le temps nécessaire. Tchitchakof fut défait ; et sur quatre-vingt mille bommes, Napoléon réussit à en sauver soixante 25 mille.

Il était resté jusqu'au dernier moment sur ces tristes bords, près des ruines do Brilowa, sans al >ri. et à la tête de sa garde, dont la tourmente avait dé-

truit le tiers. Le jour, elle prenait les armes et restait rangée en bataille ; la nuit, elle bivouaquait en carré autour de son chef : là ces vieux grenadiers attisaient sans cesse leurs feux. On les voyait assis 5 sur leurs sacs, les coudes appuyés sur leurs genoux et la tête sur leurs mains, sommeillant ainsi repliés sur eux-mêmes, pour que leurs membres s'échauffassent l'un l'autre, et pour moins sentir le vide de leurs estomacs.

10 Pendant ces trois jours et ces trois nuits, Napoléon au milieu d'eux, le regard et la pensée errant de trois côtés à la fois, soutint le deuxième corps de ses ordres et de sa présence, protégea le neuvième corps et le passage avec son artillerie, et s'unit aux

15 efforts d'Eblé pour sauver de ce naufrage le plus de débris possible. Lui-même enfin dirigea ces restes vers Zembin, où le prince Eugène l'avait précédé.

On remarqua qu'il commandait encore à ses maréchaux, demeurés sans soldats, de prendre des posi-

20 tions sur cette route, comme s'ils eussent encore eu des armées sous leurs ordres. L'un d'eux lui en fit l'observation avec amertume : il commençait le détail de ses pertes ; mais Napoléon, décidé à repousser tous les rapports, de peur qu'ils ne dégénérassent en

25 plaintes, l'interrompit vivement par ces mots : " Pourquoi donc voulez-vous m'ôter mon calme ? " Et sur ce qu'il persévérait, il lui ferma la bouche en répétant avec l'accent du reproche : " Je vous demande, monsieur, pourquoi vous voulez m'ôter mon

calme." Mot qui, dans son malheur, explique l'attitude qu'il s'imposa et celle qu'il exigea des autres. Autour de lui, pendant ces mortels jours, chaque bivouac fut marqué par une foule de morts. Là étaient réunis des hommes de tous les états, de tous les grades, de tous les âges, ministres, généraux, administrateurs.

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