‹ La retraite;Chapitre 2 sur 4 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Ils avaient débarqué la veille au soir dans un village inconnu qui sentait le vin, la chaleur et la poussière. Des chevaux hennissaient lorsque les autobus démarraient. On entendait, à intervalles, les coups secs du canon et le ronflement des moteurs en marche. Les hommes du détachement de renfort ouvraient des yeux inquiets sur le pays où ils venaient de descendre.

Vers les neuf heures du soir, ils chargèrent des mitrailleuses ; les mules balançaient leurs têtes, hargneusement. Des conducteurs

juraient. Un officier laissait traîner son sabre et l'on apercevait le feu du cigare qui éclairait par moments sa moustache et le bas de son visage épais.

— En route ! par quatre...

Et les hommes étaient partis, l'arme à la bretelle. Ils avaient cheminé, à l'aveuglette, une partie de la nuit. Pas de lune, un ciel noir et bas... Quelques réservistes annonçaient :

— On est en Belgique. Y a des houblonnières...

Au matin, on avait caché le détachement dans un bois et les hommes s'y étaient endormis.

Comme le petit jour glissait sous les branches, un personnage au ventre important traversa la route. Des sous-offîciers, couchés à la lisière de la forêt, reconnurent le commandant Favouille. Ils chuchotaient le nom de ce chef redouté et blaguaient la lourdeur de sa démarche. Leurs propos m'éveillèrent tout à fait. Je tournai la tête et j'aperçus le chef de bataillon et l'officier du détachement de renfort, M. Albardet, un garçon qui portait lunettes et faisait des pas timides, puis s'arrêtait pour permettre à son compa-

gnon de reprendre haleine. Favouille gesticulait et criait. Ce qu'il disait ne parvenait guère jusqu'aux hommes qui, silencieux maintenant, examinaient leurs chefs.

Les deux officiers s'étaient approchés du bois. Le commandant fit un brusque demitour, puis se tournant vers les réservistes cachés sous les branches.

— Ce sont ceux qui viennent d'arriver... Ah! ah! ils n'ont pas encore vu le feu... Nous allons voir si vous êtes des braves !...

Peu pressés apparemment de tenter cette expérience, nous ne bougeons pas. On entend; à temps fixes, le souffle des gros obus qui décrivent leur trajectoire au-dessus de la forêt et l'aboiement rageur des soixantequinze qui répondent aux batteries allemandes. Je regarde autour de moi, je respire le vent frais qui s'élève doucement dans la cime des arbres. Des oiseaux commencent de chanter. La rosée tombe des branches : « Voilà, c'est la guerre, mon vieux, c'est la guerre... Nous allons partir... nous allons au feu... )) Je me raisonne comme un bon camarade, une tristesse me serre la gorge ; j'ai soif ; mes pieds sont glacés et j'évite de heurter le canon de mon fusil que l'humidité a

déjà taché de rouille. Par-dessus tout, une grande fatigue morale m'oppresse la poitrine. Je ne désire rien d'autre que de rester là, dans ce bois, comme un bétail qui s'attarde à la prairie, satisfait d'un horizon toujours vert. Des soldats, réunis par groupes, autour de boîtes de conserves, coupent du pain ; d'autres sommeillent encore...

Mais des hommes se sont levés. Un ordre court et nous voilà debout à la recherche de nos bidons et de nos fusils.

— Du silence ! crie la voix aiguë du lieutenant Albardet. Par deux !... En file indienne; sur chaque côté de la route... Silence !...

Nous quittons le bois et ses abris de mousse. Nous traversons le chemin. Une plaine s'élargit, au loin. Nous avançons, sans mot dire, le fusil à la bretelle, le képi sur les yeux, attentifs seulement aux ornières où nous enfonçons. Nous longeons ainsi la lisière d'une forêt. Dans une éclaircie, sur ma droite, un petit tertre, propret, carré comme un lit réglementaire ; on y a planté des rameaux qui se dessèchent autour d'une croix de bois.

Le sentier se rétrécit. Des voitures de ravitaillement, des fourragères, des batteries ont

creusé des trous où l'eau s'est amassée. Les hommes marchent, les uns derrière les autres Parfois, ils lèvent la tête pour voir le sillage qu'un obus laisse derrière lui ou les ailes d'argent de quelque bourdonnant aéroplane.

Et brusquement; en changeant mon fusil d'épaule, je me rappelle Madeleine. Elle était blonde avec des yeux rieurs, un nez petit et drôle. Je la revois au moment des adieux, le matin même de mon départ pour le régiment et puis en d'autres minutes... Je me souviens. Elle avait un geste arrondi pour se recoiffer devant la glace. Ses bras nus rattachaient sa chevelure, découvrant via tache rousse des aisselles... Je tâche de sourire parce que je me sens le cœur plus chargé que les épaules. Un regret misérable me fait mal à la gorge. « Allons, vieux, c'est fini, tout ça... )) Je voudrais abandonner ici-même cette subite pensée d'amertume et je regarde courir, devant moi, dans les prés, un cycliste qui remorque sa machine. « Encore un contreordre !... » C'est ainsi que chacun de nous, inconsciemment, cherche à se rattacher au présent et à déblayer les souvenirs de la veille.

Déjà, des commandements se transmettent : nous devons marcher courbés, toujours en silence ; nous approchons de la zone dangereuse. Le soleil apparaît maintenant comme une cible rouge, où s'enfoncent, après une ronflante parabole, les invisibles obus que nos canons crachent toujours, à l'arrière de l'armée.

Nous montons à présent sur les pentes boisées d'un coteau d'où l'on aperçoit une plaine et la lisière d'autres bois. On entend distinctement les éclats d'une fusillade qui commence, s'élargit, pétarade un moment en feux de salve, puis semble finir pour mieux reprendre et s'éternise en longs tiraillements que l'écho des arbres prolonge...

Des balles folles ricochent au-dessus de nos têtes et claquent dans les branches. Nous saluons, puis dans l'étroit sentier, baissant l'échiné, nous nous traînons, les mains crispées sur la terre humide.

Mais voici que dans un tournant, parvient tout à coup, accru encore par la résonnance, le fracas d'un galop de chevaux lâchés à toute bride. Un escadron dévale à travers le petit chemin et les sabots des bêtes retentissent durement. Des réservistes s'écar-

tent, mais pas assez vite et ceux qui viennent n'ont que le temps de se jeter dans le fossé le long de la route, pour laisser passage aux cavaliers. Cette hâte produit une bousculade. Un soldat crie soudain, en courant :

— Des uhlans î C'est des uhlans !...

Alors, nous tous qui montions, nous nous précipitons contre les arbres, en saillie sur le ravin, nous bondissons devant nous, les bras écartés pour nous frayer une issue. Les uns lâchent leurs fusils, d'autres débouclent leurs sacs, ils se poussent, trébuchent et disparaissent dans les broussailles.

En voyant fuir mes camarades, je me précipite contre les talus, le fusil tendu pour me protéger la figure et ceux qui m'ont aperçu imitent aussitôt mon mouvement. Je manque de tomber sur un soldat qui s'est couché sur le sol et rampe... Je saute, mais pour heurter un autre fuyard qui se glisse à quatre pattes sous des fourrés. Là, je reprends haleine et me retourne : la curiosité seraitelle plus forte que la peur? Je vois alors, à travers les branches, trois chevaux sans cavalier qui galopent sur le chemin. Ils descendent, butant contre les pierres, excités

par les étriers qui leur battent les flancs. Des réservistes; fuient toujours sans se retourner.

— Des chevaux qui se cavalent ! dit un homme près de moi. Je me faisais la même réflexion et j'eus peur alors d'avoir eu peur. « Que dira-t-on si l'on apprend cette histoire. » Je regarde autour de moi. Je reconnais mon voisin, je l'ai déjà rencontré au cours de cette marche.

— On va nous f... tout de suite en première ligne pour nous punir... Il faut rassembler les disparus...

L'homme couché m'approuve. Il charge son fusil, se relève et se met à crier :

— Partez pas !... partez pas !

Nous nous avançons sous les arbres où des réservistes se tiennent cachés.

— Rassemblez-vous... Y a pas de danger. Faut rattraper la colonne... Ça passera inaperçu...

Lentement, des têtes poussent parmi les broussailles et des hommes, sans rien dire, ramassent un fusil, au hasard, et regagnent le chemin. Un caporal survient qui s'était égaré, lui aussi. Il se nomme Glaret : un garçon maigre, presque malingre, avec un visage sérieux.

— Appelle-les, lui dis-je, qu'ils se grouillent. Ça va faire du foin...

Claret alors invective contre les réservistes ; il est furieux parce qu'il bute à chaque pas contre des fusils ou des sacs abandonnés par les fuyards et que nul n'ose maintenant ramasser.

Les réservistes rejoignent le détachement. De nouveau nous parvient l'écho d'une fusillade qui se déclanche quelque part, dans le bois. Un sous-officier crie :

— Appuyez à droite !...

Nous croisons maintenant des soldats qui descendent le chemin, péniblement, le bras en écharpe ou la tête bandée. Sur le pansement, le sang fait tache. Les blessés cherchent à se protéger de la cohue de ceux qui vont au feu. Et des interrogations se répètent le long du sentier.

— Blessés?... Où ça?,.. Comment?... En montant tout à l'heure?... Par des balles égarées... Ah ! m...ince, alors !...

Cependant nous parvenons au faîte de la petite rampe qui se dessine en forme de plateau, autant qu'on en peut juger. Des arbres y répandent une ombre épaisse, bien que l'on approche de la dixième heure. Le sentier

s'est élargi et le détachement s'y aligne sur deux rangs.

Albardet, le petit lieutenant aux lunettes d'acier; passe rapidement. Il marche à la rencontre du commandant Favouille qui, appuyé sur son épée, nous examine.

— Voyons ! qu'allons-nous faire de ces hommes?

La fusillade au loin décroît. Le silence commence à pénétrer dans ce bois plein tout à l'heure d'éclatements prolongés de fusées.

— Ah ! vous tombez bien, nous dit le commandant, on vous distribuera là où il y aura de la place.

Sur un signe du lieutenant Albardet, nous repartons. Nous parvenons enfin à flanc de coteau, le long d'une pente où des hêtres retiennent une terre glissante. Un sous-officier qui porte un long képi de fantaisie ordonne :

— Par deux et creusez vos abris.

Je me trouve, par hasard, à côté d'un grand diable que j'ai perdu de vue le soir même de ce jour : c'était un propriétaire du Limousin. Nous rampons jusqu'au pied d'un arbre abattu.

— Nous serons bien, ici.

Nous rejetons la terre, par pelletées, en tas

devant tibus. Je vais chercher des pierres pour consoHder le parapet qui prend forme, lentement. Enfin, nous décidons, mon camarade et moi, que nous avons assez travaillé.

— Si nous mangions un peu?...

Abrités derrière notre édifice de terre

battue, nous mangeons, nos fusils à portée de la main. Nous surveillons la plaine, en bas, dont on ne distingue qu'un morceau blanc de route parmi les branches.

Un homme, tapi dans un trou, non loin de moi, appelle dans un soufÏÏe :

— Ça remue en bas... sergent !...

Nous saisissons nos armes et nos regards se concentrent sur le chemin. Un long moment... Je crois distinguer une ombre... mon voisin me glisse, très bas :

— Oui, ça bouge...

Les réservistes ont doucement chargé leurs fusils ; maintenant, la main sur le canon, ils attendent.

— Sergent, vous les voyez... Y se débinent...

— C'est vrai, reconnaît le sous-officier au képi rouge ; mais nous n'avons pas d'ordres...

Des hommes cependant s'apprêtent à viser. Leur énervement est bien compréhensible ;

mais personne ne commande ; ils attendent. Enfin, un soldat vient nous prévenir que des chasseurs sont partis en patrouille... et ce sont eux, probablement, que nous prenions pour l'ennemi. La matinée languit ainsi, à l'afïût, avec toutes les émotions de la chasse, qui varient, comme on s'en doute, suivant l'importance du gibier.

Dans le courant de l'après-midi, nous recevons l'ordre de quitter nos abris. Nous découvrons, sous bois, des médecins militaires. Ils fument. Deux infirmiers nous cachent un blessé. Des troupiers, couchés par terre, lèvent vers nous des têtes lourdes de linge.

Parvenus à un croisement de chemin, nous nous arrêtons. Un lieutenant, blond roussi, aux yeux gris, moustache tombante, nous fait placer sur deux rangs.

— Il me faut soixante hommes. Pas de gradés... Les soixante premiers...

Il compte trente files. Mon voisin le paysan et moi-même sommes compris parmi ces soixante, cependant que nos camarades s'éloignent. Le lieutenant s'informe.

— Il n'y en a pas, parmi vous, qui aurait

de la gnole, si peu que ce soit. Je la lui paierai le prix qu'il voudra.

Pas de- réponse ; l'officier insiste :

— Alors, personne?

Un homme présente son bidon. L'officier le prend et boit à pleine gorge.

— Merci. Combien ie te dois?...

— Pas la peine, mon lieutenant.

Le lieutenant hoche la tête, bourre sa pipe, puis :

— Il y a longtemps que vous êtes partis?... On vous a amenés en vitesse !... Pas trop fatigués?... Vous avez du pain, des vivres?... Les caporaux !... Conduisez vingt hommes au lieutenant Sereilles, trente au lieutenant Bretève, le reste à l'adjudant... Rompez !...

Nous reprenons la route, sous le bois.

Aussi loin qu'on peut voir, c'est la forêt coutumière ; mais voici un chemin barré par des arbres, coupés à un mètre du sol et qui, entassés les uns sur les autres, doivent briser l'assaut ennemi. Des soldats s'agitent le long de ces remparts improvisés. Ils creusent des trous sur une même ligne droite qui coupe la forêt dans sa largeur.

Notre détachement s'arrête devant un gros chêne, contre lequel une hutte est édi-

liée. Un officier apparaît. Il est pesant et gros. L'étui à revolver orne son ventre. Il respire bruyamment.

— Par rangs de taille...

Il nous distribue dans les escouades au petit bonheur. Je perds mon camarade de ce matin qui est envoyé dans je ne sais quelle section. Je suis encadré par un garçon blond, aux cheveux crépus et par un long et maigre soldat, au visage brun. Ma nouvelle escouade occupe la tranchée, au milieu de la route. Un caporal à la barbe rare que les hommes appellent Senas nous indique notre place ; il s'exprime courtoisement, avec lenteur. J'examine ce jeune homme qui prend le temps d'être poli : une figure pâle, des lèvres fortes, un nez courbé, des lorgnons... J'hésite quant à la profession...

— Que se passe-t-il là-bas ?... D'où venezvous? De quel régiment êtes-vous?... Ça ne m'étonne pas ; nous en recevons de partout... Tenez, là, à côté, il y a des zouaves, des types de Tarbes et des tirailleurs...

Mais je tiens à savoir ce qui se trafique ici :

— Eh bien, nous résistons... Nous campons là depuis ce matin... Mais vous, d'où êtes-vous? De quel pays?

Le caporal Senas s'adresse maintenant à mes compagnons. Le garçon blond frisé répond :

— Je suis de Paris.

Sur quoi, le soldat maigre et basané :

— De Paris?... Quel quartier?... J'ai travaillé à Paris, rue Saint-Marc... Cette saison, j'étais à Nice, dans l'bôtellerie...

Je me suis assis par terre, comme les autres. J'ai posé mon sac sur le mur de la tranchée, devant moi, et j'aperçois, à travers les arbres, la route qui se perd dans le bois.

— Travaillez 1 dit le lieutenant, accroupi derrière son arbre. Creusez profondément.

Nous prenons nos pelles. Il commence à faire gris. Je demande au caporal :

— Comment se nomme-t-il, le lieutenant?

— C'est le lieutenant Sereilles ; l'autre, celui qui est debout — c'est, du reste, avec lui que vous êtes venus jusqu'ici — c'est le lieutenant Creton. Quant à l'adjudant, je ne le connais pas.

Puis, le caporal Senas se met à creuser fébrilement, comme s'il était pressé, après quoi, ayant donné le bon exemple, il interpelle ceux qui ne font rien :

— Travaillez un peu !... Chamot, vous

n'avez encore rien fait !... Tenez, mettezvous là...

Un jeune garçon à l'air sournois vient se placer auprès de moi. Il proteste, il n'a pas cessé de piocher... Senas ne l'écoute pas.

— Fais voir. Je vais te faire ton abri, me dit-il... Tu m'écriras une lettre...

Chamot martelle aussitôt mon abri de quelques coups de pelle.

— Tu auras un coin tranquille. Tu mettras ton fusil sur le bord. Maintenant, si tu veux faire la lettre?

— Qu'est-ce que tu veux dire?

— ... Que je vais bien, qu'elle...

— Non, pas comme ça... Parle... j'écrirai à mesure.

Chamot se recueille alors et, me dicte avec des arrêts :

« Chère femme,

« Je te dirai que je vais bien. Ta me diras combien lu as fait de fourrage. Tant qu'à ce que lu Vas vendu, lu me diras. Je le dirai que si lu fais marché avec la Toine^ il faul le méfier. Soigne bien les cochons. Soigne bien le pelit. Je te dirai que je ne vois pas autre chose

à ie marquer pour le momeni. Ton homme: Chamol. )>

— Ça y est, annonce-t-il. Donne-la-moi.

Je la ferai parvenir...

La voix du lieutenant, derrière l'abri de branches :

— Jolyî Joly!... Désignez un caporal pour aller patrouiller du côté du lieutenant Bretève. Les hommes de liaison ne sont pas encore revenus...

Le sergent Joly, une grosse figure sympathique, désigne le caporal Senas.

— Ah ! zut ! Je viens de rentrer il y a une heure à peu près...

Joly parlemente avec un autre gradé et cinq hommes quittent la tranchée. Ils rampent sur les mains et les genoux et disparaissent parmi les arbres.

Le soir descend... Les soldats, dans leurs abris, bavardent parfois, ils donnent un coup de pioche ou tassent la terre devant eux : aucun ne semble soucieux du danger imminent. Le lieutenant Sereilles cause avec un sergent. On entend sa forte voix d'homme gros... puis, à pas lents, Sereilles fait le tour de sa hutte, il entre-

prend ensuite une promenade le long de la tranchée.

— Alors? c'est fini? Vous ne fichez plus rien?

Le caporal Senas, qui essuyait les verres de ses lunettes, n'a que le temps de les replacer sur son nez. L'officier est déjà devant lui :

— Vous croyez que ça suffît, Senas? Et vous avez tous les nouveaux venus ! De quel endroit êtes-vous, demande-t-il à l'homme aux cheveux frisés? De Paris?... Ah ! vous connaissiez la Belgique?... Pas sous cet aspect-là...

Lorsque le lieutenant s'est éloigné, je demande au caporal Senas :

— Sereilles, c'est un chic type?...

Une nuit, incertaine encore, commence de se glisser lorsque dans le silence du soir et du bois, des coups de feu claquent longuement ; ils s'espacent d'abord, puis augmentent soudain, se répondent toujours plus vite et se répercutent très loin...

Sans attendre un ordre, nous avons saisi nos fusils, nous les armons fébrilement, et couchés par terre, nous épaulons... Tout d'un coup, une rafale de projectiles vient s'abattre sur les parapets de nos abris et sifïle au-

dessus de nos têtes courbées. D'instinct, je m'aplatis encore ; derrière moi, sur le sol, des balles éclatent, d'un coup sec ; d'autres se fichent dans les fortins de pierres et de sable... Elles giclent comme des fusées, et nous entourent de leur miaulement aigu.

Dans ce vacarme, la voix angoissée du caporal Senas :

— Mon lieutenant, on nous tire dessus, par derrière...

Le gros Sereilles, le revolver au poing, s'est tapi dans sa hutte. Il ne répond pas. De nouveau, la voix de Senas :

— Leverret est tué ! Faites passer au lieutenant... Leverret est tué. Tué ! par derrière, d'une balle dans la tête... Faites passer...

Les hommes, dans la tranchée, répètent machinalement l'ordre qui parvient ainsi jusqu'à l'officier. Chamot, la tête dans ses épaules, souffle :

— Leverret est tué !... Un homme qui avait plus de soixante porcs chez lui 1

Puis, après cet éloge funèbre :

— Et toujours de l'argent en poche...

Couchons-nous î Ces idiots de réservistes qu'on a fourrés en renfort, derrière, nous

tirent dessus, croyant tirer sur les autres. Enfoncé dans mon coin, j'épaule avec rage, comme si de manœuvrer la culasse et d'envoyer mon coup de feu dans la nuit, cela dut faire cesser plus tôt ce vacarme. Je n'y vois rien ; mais j'épaule quand même, comme les autres. Sereilles nous crie :

— Ne tirez pas au jugé... Tirez lentement...

— Tiens, regarde-les, là-bas, qui passent à découvert... sur le sentier... Tu les vois 1 tu les vois !...

Et Ghamot tire et recharge son arme. Je vise dans la direction qu'il m'indique. La nuit tombe des hautes branches et déjà l'on aperçoit moins nettement, à droite, notre tranchée. Le crépitement des balles semble diminuer,* et, dans cette accalmie, une trompette lointaine joue sur trois notes mélancoliques un air que les Français ne connaissent pas.

Sereilles nous avertit :

— Attention ! Ils sonnent la charge. C'est pour nous impressionner... Ne bougez pas de vos tranchées... Du calme 1 A mon commandement... Faites passer... Ne bougez pas !

De nouveau, la petite trompe allemande jette ses trois notes pleurardes. Les hommes

dans les tranchées se taisent, subissant à leur insu, peut-être, la tristesse de cet appel, au fond d'un soir de bataille, dans la forêt.

La voix du lieutenant, nette et dure, détache chaque mot :

— A mon commandement! Feux de salve...

de trois cartouches...

Au loin, dans les trous noirs du bois, les trompettes ennemies déchirent le silence de leurs notes grêles, toujours les mêmes. Chamot et moi, le cou tendu, les mains sur nos fusils, nous attendons dans une angoisse crispée. Et soudain, des clameurs gutturales :

— Hourrah ! Hourrah ! Vorvaërîs ! Vorvaërts !

— Ne bougez pas ! dit Sereilles qui sort à demi de son abri. Faites passer... A mon commandement. Feux de salve !... En joue !...

Les hommes épaulent d'un même mouvement. Je les devine à la rapidité de leurs mouvements, dans la nuit qui s'épaissit.

— Feu 1

Une longue décharge crépite dans le bois. On repère la place de nos tranchées aux flammes courtes qui, une seconde, furent visibles, aux canons des fusils.

— En joue ! reprend Sereilles, la voix calme. Feu!

Et, plusieurs fois, il commande des feux, lentement, nous laissant le loisir de viser. Cette tranquillité de la part de notre chef a rassuré les plus timides. Chamot explique :

— On ne nous la fait plus. Avant, ils sonnaient la charge, ils criaient : « Hourrah ! « comme maintenant. Nous, on se levait pour les recevoir... Alors, eux qui n'attendaient que ça, nous fauchaient avec des mitrailleuses.

Mais le lieutenant reprend :

— Ne bougez pas. Des feux de salve à mon commandement... S'ils arrivent jusqu'à nous, vous vous mettrez à genoux, sans cesser de tirer.

Profitant du calme angoissé qui succède à ces paroles, le caporal Senas implore :

— Mon lieutenant, on nous a tiré dessus... Ça venait de derrière... Ce sont les réservistes du renfort qui...

— Vous êtes loufe, Senas !... C'est en biais que la tranchée a été prise...

Cependant, Chamot paraît préoccupé :

— Qu'est-ce qu'ils f...ent... Y ne gueulent plus... On va les mettre... Et Leverret qui

avait de l'argent sur lui. Si on f... le camp ; faut pas le laisser...

Il pose son fusil, puis, à quatre pattes, dans la confusion générale, se dirige auprès de Leverret. Ce départ me permet de reconnaître le petit hôtelier de Nice que Chamot cachait à ma vue.

— Où est ton copain de Paris?

— A côté de moi; je crois même qu'il s'est endormi...

Chamot revient, toujours en rampant ; il reprend son fusil. Il se tait. Je crois à quelque ennui nouveau.

— T'as rien trouvé?

Il souffle : « Oui... » puis charge son arme.

— Feu à volonté ! commande encore le lieutenant. Chacun tire au hasard, devant soi, le plus vite qu'il peut.

— Ils avançaient, en se traînant î crie Chamot furieux. Et on n'y voit rien !

On n'y voit absolument rien, en effet. La nuit, épaisse, rembourre toute la forêt. Une fusillade continue claque sur la Hgne, puis soudain, elle se calme et une trombe de balles siffle au-dessus des tranchées françaises et cela si rapidement que beaucoup de têtes ne rentrent pas à temps dans les abris.

— • La contre-attaque, annonce Ghamot.

Les projectiles éclatent en atteignant la terre. Une plainte s'élève, pareille à un gémissement de femme blessée. Cela monte, se lamente... Les hommes en sont énervés, ils interrogent :

— Un qui a été touché aux deux bras, répond quelqu'un, à haute voix.

L'ofïicier, paternel, ronchonne :

— Veux-tu te taire ! On n'entend que toi 1 C'est d'un tragique cocasse ; mais c'est

vrai. La plainte du moribond domine la rafale, et son hurlement n'est plus qu'un grand cri.'

— Mon Dieu, maman. Ah 1 ah !...

Sereilles s'époumonne plus fort que le

malheureux qui pleure maintenant, avec des sanglots.

— Voisin est mort ! Faites passer au sergent Joly... Le sergent Voisin est mort ! Faites passer...

La fusillade recommence encore, plus serrée que jamais. On perçoit, distinct, le tac-tac trépidant de machine à coudre des mitrailleuses. La nuit est complète. C'est à peine si l'on voit quelques branches noires qui se détachent des arbres abattus devant les abris, quelques massifs noirs et les flammes

qui, une seconde, dénoncent nos fusils, à ras du sol...

Au loin, là-bas, la petite trompe allemande entame un air funèbre que l'écho élargit. C'est l'instant redoutable des surprises et des coups de main. Une angoisse nous serre la poitrine. J'ai cessé de tirer afm de mieux voir ; mais je ne distingue rien, pas même Chamot, qui — • je le devine — se remue dans toute sa batterie de cuisine.

— Qu'est-ce que tu fiches?...

— On va déguerpir, sûr... Ramasse tes trucs... Ils vont attaquer.

Il n'en dit pas davantage et se terre dans son trou. Des balles sifflent au-dessus de nous. Elles viennent s'écraser, sur les pierres, en jetant une courte clarté.

— Des explosions ! Ah ! les salauds !... Mais une clameur derrière moi... Je me

retourne; je puis distinguer, grâce aux éclairs des balles, des hommes qui rampent derrière des arbres.

— En avant î en avant !... répète un officier.

Tout d'un coup des réservistes, les uns sur les autres, se précipitent sur notre tranchée où ils se jettent à plat ventre. Un homme, qui

se traîne près de Ghamot, le bouscule pour lui prendre son abri.

— Hé là... File plus loin. Y a de la place. Il y a de la place, en effet, près du cadavre

de Leverret. Sereilles commande toujours, de sa grosse voix tranquille, des feux de salve de trois, puis de cinq cartouches. Ghamot, à côté de moi, a lâché son fusil ; il cache son visage avec ses mains, il crache et jure...

— T'es blessé?...

— Je vais me faire panser... les yeux pleins de terre... J'y vois plus... Fais passer au lieutenant...

Et à quatre pattes, il quitte la tranchée sous les balles qui cinglent le sol. Aussitôt, le lieutenant crie :

— Qui donc abandonne son poste?...

Défense de lâcher les abris... Je brûlerai le premier qui f...tra le camp.

Je me penche vers mon voisin de droite :

— Fais passer au lieutenant... Ghamot, blessé aux yeux, est allé à l'ambulance...

Un instant après, mon message parvient jusqu'à Sereilles; il annonce, en effet, d'un ton plus calme :

— Même blessés, ne quittez pas les abris. La plainte du malheureux qui fut touché

tout à l'heure, aux deux bras, recommence, plus rauque :

— Oôh î maman !... oh !...

Et, par instants, Sereilles ne peut retenir un agacé :

— Mais tais-toi donc !

Puis, aussitôt après :

— Feux de salve de cinq cartouches. Visez posément.

— Y a pas ! Je suis cuit, dit" mon nouveau voisin, le jeune hôtelier de Nice. Regarde voir un peu.

En me baissant, je crois deviner sur l'aine et dans le dos de mon camarade, deux trous assez rapprochés, nets et rouges.

— Tu souffres?...

— Pas précisément... Mais je ne puis plus lever les bras. Je suis engourdi...

— Il y a longtemps que tu as reçu ça?

— Tout à l'heure, je crois, en même temps que Chamot... Peux-tu me faire un pansement?

— Pas commode à présent. On tire trop. Cependant les hommes épaulent vivement,

une colère nerveuse gagne de proche en proche. Les soldats visent, appuient sur la détente, ramènent la culasse et cherchent une

cartouche neuve avec des dc»ij2ts pressés.

— lîourraJi ! liourroh ! Vorwaëris !

Ces cris gutturaux recommencent : mais lointains, affaiblis.

— Joly, crie le lieutenant, désignez un caporal pour remplacer le sergent Voisin. Faites passer...

La trompette allemande égrène encore ses notes plaintives du ralliement, mais chevrotante, elle semble s'enfoncer toujours plus dans le bois.

— Ne bougez pas de vos trous ! crie le lieutenant. Tenez-vous prêts... Surveillez bien... Ils vont revenir...

Nous restons couchés, un moment. Les hommes sont bien sages, ils écoutent ; puis des têtes curieuses se dressent. Le caporal Senas a mis son képi au bout d'un bâton ; il le plante contre le parapet de son abri ; puis tapi un peu plus loin, il surveille ce qu'il voit d'horizon ; m^ais c'est la nuit, làbas, aussi, dans le fond de la forêt... J'essaie de faire un pansement au jeune orarcon d'hôtel blessé. Le lieutenant Sereilles s'est levé, il appelle le sergent Joly et fait envoyer une patrouille, qui s'éloigne, l'arme basse...

— C'est tous les jours comme ça... C'esl fini pour aujourd'hui...

— Vous en avez de bonnes, vous ! dit Senas.

Les hommes parlent maintenant. Ils disent les morts et les blessés. Ces noms inconnus n'évoquent aucun souvenir dans ma mémoire. J'écoute un peu distrait ; deux réservistes du détachement m'apprennent une nouvelle apportée par on ne sait qui : le petit lieutenant Albardet qui portait une barbe maigre et des lunettes de fer a été tué d'une balle en plein front, ce soir même, au début de l'attaque. Et une tristesse monte en moi que je ne cherche pas à expliquer, à cause de cet officier si correct, qui nous conduisit jusqu'ici, qui est mort et que j'ai à peine connu.

J'aide mon camarade blessé à se lever, et tous deux, l'un traînant l'autre, nous partons...

Senas a déposé quelques branches sur le cadavre de Leverret. Nous passons auprès du corps du sergent Voisin, sur le visage duquel on a jeté un képi.

Mon compagnon blessé et moi, nous nous dirigeons vers les ambulances dont on aperçoit dans les fonds, les lumières mouvantes, parmi les arbres.

Chamot n'était pas encore revenu dans la tranchée lorsque je regagnai, dans la nuit, à tâtons, ma place dans les abris. Les hommes dormaient, roulés en boules, le fusil à portée de leurs mains. Mais voici qu'une forme noire s'agite; une tête apparaît : la sentinelle me reconnaît. Je m'informe de ce qu'est devenu le caporal Senas.

— Parti en patrouille... Pas rentré... Nous gardons nos positions... Repose-toi ; on ne sait ce qui va nous tomber dessus...

Je me couche par terre ; la nuit, un peu fraîche, est épaisse. Je devine cependant deux ou trois dormeurs étendus hors de la tranchée : les morts de la veille. Le ciel est noir audessus de ma tête ; j'ai quelque peine pour m' endormir... Je reposais depuis une heure peut- être, lorsque je suis brusquement réveillé.

— C'est ton tour de prendre la garde... Ici, rien... Là, non plus... Faut faire attention... Ils peuvent s'amener en rampant... Tout à l'heure, j'ai entendu du bruit dans cette direction... On ne distingue rien ; mais on entend toujours le même bruit de charrettes...

En effet, des profondeurs du bois, semblaitil, parvenait un cahotement de voitures qui s'approchait, diminuait, puis revenait sans cesse.

Debout, dans la tranchée, je regarde attentivement :

— Ah ! pas de feux de cigarettes... Pas de bruit, non plus... La patrouille de Senas n'est pas rentrée..., mais baisse-toi ne reste pas planté, tout droit, comme une cible...

Mon premier mouvement est de me jeter vivement de côté, puis je me reprends et ne me courbe qu'avec lenteur. A l'abri, derrière le parapet de terre, je frissonne un peu. Je viens de jouer avec le destin, pour rien, pour le plaisir et je me félicite d'être encore vivant. Maintenant, dans l'ombre, je veille. Mon voisin, qui me passa les consignes, s'est déjà endormi. Quelle heure peut-il être?... Je me le demande quand un bruit, du côté de la hutte du lieutenant... Des allées et venues

m'intriguent. Je crois reconnaître le commandant Favouillc, en équilibre sur ses jambes arquées, le bedonnant Sereilles et un autre personnage autour de qui des officiers se pressent. Gomme le groupe s'éloigne, j'entends :

— Ah ! ah 1 ce sont ces pauvres diables qui ont été tués...

Ils viennent de heurter les cadavres du sergent Voisin et de l'homme qui poussait de si longs gémissements pendant le combat. Maintenant, je ne vois plus que le lieutenant Sereilles. Il s'avance le long de nos petites tranchées.

— Où est Joly? le sergent Joly?

— Il dort, mon lieutenant.

— Ah l tu montes la garde!... Eh bien^ nous nous barrons... Réveille tes camarades... En silence 1 Tu m'enverras Joly...

Le gros Sereilles reste là, en face de moi* Il ne bouge pas. Il se décide à continuer :

— Tu m'enverras aussi le caporal Senas... Il n'est pas rentré... Fichtre !... Faudra qu'une patrouille parte le chercher,.. Et toi, tu es arrivé ce matin? hier? avec les autres... Tu viendras me voir aussi, avec Joly...

Cependant les hommes s'éveillent dans

rétonnement frileux du premier sommeil.

— Du silence 1 crie Sereilles. Pas un mot ! Faites passer... Debout, en silence !...

— Quelle heure est-il?...

Un grand réserviste me répond :

— Sais pas... Le lieutenant disait tout à l'heure : onze heures, pas loin de minuit.

Nous nous sommes rassemblés, le sergent Joly, des sous-officiers, des caporaux, et moimême, autour de l'abri du lieutenant. Sereilles parle :

— Le régiment part. Direction inconnue naturellement. Ge qui ne peut suivre sera rassemblé à Nanzinelle, un pays pas loin d'ici... Nous allons défiler, dans le plus grand silence. Toi — et l'officier me désigne — tu resteras ici jusqu'au retour de Senas, avec quatre hommes, tu garderas les tranchées. Tu seras arrière-garde... Tu nous rejoindras demain matin... Tu te débrouilleras... Ne tire qu'en cas de nécessité pour te défendre ou nous prévenir. Compris? Je ne puis laisser ni un sergent, ni un caporal, je n'en ai plus ou presque, ajoute-t-il, pour lui-même. Joly, filez tout de suite avec votre section... Rompez.

Je reviens dans les tranchées, je demande

négligemment quatre hommes, quatre volontaires pour r arrière-garde. Un silence. Puis une voix se décide, puis d'autres. Je n'essaie pas de reconnaître ceux qui demandent à rester avec moi. Je dis seulement :

— Ça colle. Asseyez-vous !

Et nous restons là, cependant que nos camarades bouclent leurs sacs et s'éloignent à travers le bois. Ils disparaissent bientôt parmi la masse des arbres. La nuit est douce, un peu fraîche. Le vent sifïle par moments. Mes quatre bonshommes se taisent. Ils écoutent le froissement des branches, le heurt des baïonnettes et ce piétinement des troupes en marche, pareil à une ondée, au loin...

Pour secouer l'angoisse et le froid qui m'envahissent, je me lève et je vais reconnaître les tranchées. Leverret, qui fut tué d'une balle tirée par derrière, selon les dires de Senas, repose contre le chemin. Je parviens aux anciens abris de la section de l'adjudant lorsque j'entends, venant du côté ennemi, un long frôlement de branches. A plat ventre tout de suite, mais je ne distingue rien ; je pense à jet continu : « Nous sommes cuits, nous sommes cuits ! Ils vont nous tomber dessus l » Enfin, j'ai l'idée de rejoindre les

quatre soldats qui m'attendent. Courbés sur leurs fusils, ils regardent fixement, devant eux, Ils ne bougent pas, et je les devine plus que je ne les vois dans l'obscurité. Et soudain, nous entendons :

— Encore un effort ! nous arrivons !

Je crois heureusement reconnaître la voix de Senas. Je l'appelle.

— Ah I vous êtes là... Je ne me trompais pas.

Nous voyons les ombres se débattre parmi les arbres renversés.

— J'ai un homme tué, me dit Senas, et Simon qui est blessé au pied* Nous nous sommes trop approchés. Ils nous ont tiré dessus. Nous sommes repartis...

'— Qu'avez-vous vu?

— Des paysans qui fuyaient nous ont dit : « N'allez pa& par là. Ils arrivent 1... «i Et cette foule. Si tu voyais... Mais... et la compagnie?

J'explique qu'elle est partie et que je suis là pour couvrir son départ.

— J'ai bien envier dit Senas, de ne rejoindre qu'avec toi.

Je ne réponds pas. Je serais heureux^ en efïetr de passer toute responsabilité au caporal ; lïx^tis Sereilles ne jugera pas les choses

ainsi. Les renseignements que Scnas a recueillis sont peut-être attendus.

— Non, dit-il, après un silence. Je m'en vais. Je te laisse mon blessé qui me retarderait. Je prends un de tes hommes pour le remplacer.

Mes quatre compagnons sont tous volontaires maintenant pour suivre Senas comme ils Tétaient tout à l'heure pour rester avec moi. Le calme mystérieux de la forêt les impressionne...

— Un seul ! dis-je. Le plus ancien peut partir s'il veut. Vous souffrez, Simon?

J'hésite à parler à ce garçon qu'a ramené Senas. Il se tient assis, les deux mains sur sa jambe étendue. Il ne parle pas. Pour lui, toute la guerre se réduit maintenant à son pied meurtri. Les hommes veillent, frissonnants à cause de l'humidité qui tombe des arbres. La nuit est profonde et l'on entend les soldats de Senas qui se faufilent à travers les taillis.

— Que fait-on ici?

C'est le blessé qui s'impatiente. J'explique :

— Nous attendons. On attend toujours, à la guerre, soit un ordre qui ne vient pas, soit parce qu'un ordre est arrivé... Nous attendrons

jusqu'au matin, s'il lé faut. Nous ne devons tirer que pour nous défendre.

— 11 est plus de minuit...

Mais un homme nous annonce :

— Les voilà !... Là.., là... devant nous. Nulle patrouille n'est attendue ; je demande

au blessé, que Senas eut la bizarre idée de me laisser et que, somme toute, je n'aurais pas dû prendre :

— Pourrez-vous marcher?... On vous aidera... oui?... Un homme en tête, un autre par derrière, et surveillez bien.

Nous partons. Le bois est long, les arbres, par endroits, se touchent. Mes hommes se cognent, se perdent, et Simon, qui traîne la jambe, nous retarde. Nous heurtons des sacs, des armes, des uniformes raidis et je tressaille et recule soudain, ayant glissé sur un bras étendu par terre, comme un bâton.

Mais voici qu'à travers les branches, nous apercevons un pan de ciel rouge et des nuages colorés de pourpre. Nous avançons, guidés par cet immense crépuscule : des villages qui brûlent devant nous.

Comme nous atteignons la lisière de cette forêt, un des quatre soldats de l' arrière-garde veut couper à travers champs. Nous le

suivons, persuadés qu'il a su s'y reconnaître. A mesure que nous approchons des maisons en flammes, l'obscurité devient plus grande. Nous pataugeons sans rien voir, éblouis par les rougeurs de l'incendie, parmi des prés hérissés de barrières et où nous persistons à chercher un chemin. Je voudrais bien m'orienter et en moi-même, je répète : «Derrière nous, le bois ; en face, le village », cependant que Simon se lamente, d'une voix rauque :

— Laissez-moi là... Barrez-vous !...

J'appelle celui des quatre soldats qui nous

précède.

— Je vais te confier quelque chose de difficile. Passe devant, longe le village... nous te suivrons à distance.

Nous repartons, et puis, de nouveau, arrêt : un long bruit de carrioles au loin, un roulement continu. Cela ressemble à une marche de cavalerie qui se défile, ou même à del'artillerie lourde... Nous nous traînons, prudemment, sur nos pieds et sur nos mains, et nous apercevons sur la route un convoi de charrettes de toutes formes, des chars à bancs surtout où, parmi des matelas, quelques chaises, un bahut même, se tiennent une vieille femme ou de jeunes enfants. Derrière

la voiture, suivent à pied comme ils suivraient un corbillard, des garçons, une jeune fille... Le fds aîné ou le père conduit l'attelage. Et puis des chevaux, des bœufs, quelques moutons... Les chariots succèdent aux charrettes, et tous ces gens, avec le même air accablé, marchent silencieusement. Le village qui brûle, dans la nuit, détache en silhouettes dures les lignes mouvantes de cette procession.

Nous restons là, immobiles un moment. Puis nous atteignons le chemin, et, nous glissant le long des talus, essayons de parvenir à la tête du convoi pour ne pas piétiner au milieu de cette foule résignée. Projet fou ; il n'y a pas de tête à ce défilé... J'interroge quelquesuns de ces paysans qui me regardent avec méfiance :

— Avez-vous déjà croisé un régiment qui filait dans la même direction que vous?

Ils ne me répondent même pas. La guerre rend muets ces Belges terrifiés qui fuient sans parler, sans regarder derrière eux, attentifs seulement à ne pas perdre leurs places... Nous devons, pour avancer, monter sur les rebords empierrés, les redescendre, patauger dans les ruisseaux.

Nous longeons les bas côtés d'un village

qui semble désert. L'incendie y a déjà amoncelé des ruines, quelques décombres fument encore. J'annonce que nous nous arrêterons dans une maison où nous laisserons Simon que son pied blessé fait souffrir.

Toutes les fermes montrent leurs fenêtres aux vitres brisées : la première bâtisse dont nous nous approchons n'est plus que ruines ; devant la seconde, nous reculons de surprise : il n'y a plus de toit ; seuls les quatre murs restent debout. Le banc, devant la porte, la vigne grimpante de l'espalier, n'ont pas été touchés ; mais, à l'intérieur, les poutres de la toiture et du premier étage s'entassent, obstruant l'entrée. D'autres fermes se présentent avec leurs quatre pans de murs seuls intacts, et l'arête dure de leur façade. Et nous voilà cheminant de maison en maison, comme des mendiants curieux...

Simon, qui s'est assis par terre, tant il soufïre, nous appelle :

— De la lumière, en face !...

Le défilé des paysans en fuite barre la route. Je m'arrête ; on ne voit rien aux fenêtres, mais une lumière fdtre sous une porte. Nous coupons le convoi des fuyards ; des murmures s'élèvent... Un chaos se produit

dans le ruban des carrioles. Nous traversons, les armes à la main. Un homme cogne trois coups dans le bois de la porte avec la crosse de son fusil :

— Ouvrez! Soldats français !...

Un silence. Une chaise grince, puis la lumière d'une lampe éblouit nos yeux habitués à la nuit. Nous distinguons enfin, autour d'une table, deux hommes et trois femmes qui achèvent un repas, cependant que le fermier, sur le seuil, nous dévisage.

Le soldat qui a donné de la crosse, demande :

— Excuse... C'est pour un blessé.

— Venez avec moi.

L'homme nous entraîne derrière la ferme. Nous pénétrons dans une grange. Une lanterne sourde, suspendue au plafond, dispense une clarté tremblante. Gela sent le fumier et l'iodoforme. Des formes sont là, sous la paille. Un brancardier s'avance.

— Pour un blessé... un peu de paille.

-r André ! crie le sanitaire, André !

Un grand garçon blond, barbiche en pointe, apparaît.

— Un nouveau? demande-t-il. Bien ! Ça nous fera trente-deux !... Au pied, sa blessure. On va voir ça...

André fait coucher Simon, lui prend le poignet, et fredonne les premières mesures de Sambre-el-Meuse.

— Ça vous épate? me dit-il, se tournant vers moi. Quand je crois qu'un homme a la fièvre, je sifïle Sambre-el-Meuse.., Quand je pense qu'il n'a rien, j'attaque le grand air de V Arlésienne : c'est dans le ton.

— Vous êtes musicien?...

— Vous l'avez deviné!... Il te faut du repos, mon vieux. On va refaire ton pansement.

Quatre chevaux, dans un angle de la grange, cognent le bois de leurs mangeoires. Les trois soldats qui sont venus avec moi, convoitent déjà une place pour la nuit... Je les connais un peu, de nom. Rigaud, ce doit être ce petit et matois citadin au visage de fillette ; Bracovan, ce paysan silencieux, et assurément, ce garçon sympathique aux traits réguliers répond au nom de Perrot. Je l'appelle pour m'en assurer.

— On va repartir? me demande-t-il.

Nous remontons devant la fernie, et de

nouveau nous parvient le cahotement des carrioles en marche. L'air de la nuit est plein d'un roulis uniforme, continu. Je songe au chemin que je dois parcourir avec ces hom-

mes si fatigués qu'ils ne bougent plus. Mais le caporal infirmier revient.

— Ne vous endormez pas... Venez casser un morceau... C'est pas grand'chose... J'ai du brichton, du « singe », et une petite bière qui n'a rien de sale...

Dans une remise, près de la grange, nous causons, tout en mangeant. On entend, à côté, lé souffle des blessés et le bruit des chevaux. Une tiédeur lourde nous envahit. André nous interroge:

— Vous devez rejoindre votre régiment?

Quel corps d'armée?... On m'a laissé ici, avec trente et un blessés, six brancardiers et ordre d'évacuer avant demain matin. Le régiment s'est débiné, avec le major... Alors, vous me donnerez un coup de main... Vous partirez avec moi. Reposez-vous cette nuit...

Mes trois hommes se sont déjà étendusdansla paille dont ils se recouvrent jusqu'aux épaules.

— Vous netenezpluslecoup, poursuit André, sans vouloir vous offenser. . . G' est v ous qui combattiez dans le bois?... Il y a eu des blessés?

André est certainement un charmant garçon, mais j'ai peur qu'il parle trop . Il insiste en eiïet, sans remarquer que je sommeille à demi :

— Sommes arrivés à huit heures du soir,

dans cette ferme. La gueule du bonhomme quand il me voit dans sa cuisine où il prenait un dernier coup de café avec sa famille, composée, je crois bien, de son gendre, de sa fille, de deux ou trois hommes, autant de femmes qui s'apprêtaient à les mettre... Et puis, le voilà qui se fait très chic, nous ofïre l'écurie, la paille, le lait pour nos blessés... Et vous, comment vous a-t-il reçus?... C'est pas tout... Vers dix heures, lorsque tout le monde roupille, je vais voir le fermier, je lui dis : « Je compte sur vous pour atteler vos chevaux à la fourragère, vers deux heures du matin. Je conduirai ainsi mes blessés, à Walcourt. -— C'est bien ennuyeux, me dit-il ; je voulais justement emmener ma famille. -— Vous Siwez d'autres voitures... Et puis, n'est-ce pas, les blessés?.., » Il me répond : «C'est entendu. Vous pouvez, en attendant, vous reposer...»

Mais j'interromps André, car j'attends une conclusion à toutes ces histoires.

— Eh bien, voilà^ je compte sur vous pour m' aider à surveiller le fermier. Nous ferons comme les gendarmes...

II dit. Je l'approuve. Nos têtes se calent dans la paille et nous nous endormons aussitôt tau s les deux.

Un bruit, qu'aujourd'hui encore je ne saurais définir, me tira du sommeil. J'écoutais un moment, dans le silence de la nuit, le travail des insectes dans le bois, le froissement de la paille qui semble toujours se tasser et la respiration de mon voisin. Les contes qu'André me tenait la veille, sur le fermier aux cils trop blonds, aux yeux sournois, me revinrent en mémoire. Nous aurions dû, pensais-je; mettre Perrot au courant de nos projets ; puis je me tournai vers mon compagnon.

— André ! dis-je tout bas ; mais André dormait. Je souris : j'appelais ce sympathique garçon, comme les brancardiers eux-mêmes, par ce seul prénom d'André. A la guerre on n'a que faire de noms compliqués. Et puis, je me rendormis presque tout de suite.

Je fus brusquement éveillé par des cris quj

venaient de la grange. Je me lève en hâte. Le petit Rigaud était déjà debout. André se perdait dans son lit. Tous trois cependant, nous pénétrons dans l'écurie. Un brancardier tirait sur la longe d'un cheval. Des hommes, à quatre pattes, gueulaient.

— Un canard qui fait de la haute école sur les pattes des blessés. Emmène-le devant la porte, ton cheval.

André interroge les soldats sur ce qu'ils ont vu. Rigaud et moi nous courons vers la porte. Nous y trouvons Perrot aux prises avec un paysan : c'est le fermier qui nous a reçus hier soir.

— Je vous attendais, s'écrie Perrot, très maître de lui. Ce type-là est allé chercher sa jument, dans la grange, pour l'atteler à cette voiture. J'y ai défendu. Il ne m'a pas écouté et, en passant dans l'écurie, son canasson a écrasé les blessés, d'où ces hurlements qui vous ont éveillé.

— Je voulais, explique le paysan, donner à manger aux chevaux.

— Donner à manger ! Et pourquoi cette bête est-elle détachée? Vous me la copierez celle-là !

André vient de nous réjoindre, il a reconnu

le fermier avec qui il a convenu du départ pour deux heures du matin. Il Finterpelle dans un mélange d'argot parisien :

— Vous savez, faut pas me la faire et essayer de vous sauver ; — d*abord> si vous n'êtes pas accompagnés de soldats, vous vous ferez canarder par les sentinelles.

— Oh î je n'ai pas peur... Et tout ce monde qui passait hier soir, sur la route, il ne craignait pas vos sentinelles... Et puis^ tant pis pour vous. Ma famille passe avant les étrangers et je m'en vais.

Sur quoi, il retourne dans Técurie. André me regarde. Les hommes de la ferme, trois femmes emmitouflées, écharpes ou bonnets sur la tête, tous prêts à partir, sont accourus au bruit de la querelle. Une jeune fille demande, la voix inquiète :

— Qu'est-ce qu'il y a ? Mon Dieu !

On entend, par moments, venant de la route, le cahot d'une carriole ou les grelots d'un cheval. Le fermier reparaît, il traîne une de ses bêtes par la bride. L'affaire toiu'ne mal. J'appelle les hommes*

— Rigaud, Perrot, Bracovan ! Baïonnette au canon ! Personne ne doit s'approcher des voitures 1

Un claquement bref sur les canons des fusils. Je sens tous les regards désormais fixés sur moi : je viens de parler. Le fermier s'arrête, interdit.

— Voilà ! dit André, soudain calmé. Voilà ! Vous l'avez gagné le cocotier, le fameux cocotier des grandes fêtes de votre pays... Puisque vous ne voulez rien comprendre, je vous avertis que si vous essayez de partir sans nous, je vous fais f.... une balle dans la peau. En attendant, je garde vos voitures et vos chevaux.

Une jeune femme, toute de noir habillée, s'avance un peu : "

— Combien avez-vous de blessés? me demandé-t-elle.

— Trente-deux exactement, Madame.

Je n'en suis pas certain ; mais je réponds

avec assurance.

— J'ai une voiture à moi... celle-ci, tenez... Je vous la donne. J'irai avec vous, seulement, et les blessés... J'ai un cheval aussi ; Bijou, il s'appelle...

Je remercie et j'appelle André :

— Nous avons déjà une voiture pour les six blessés... Il ne te faut plus qu'une carriole pour les autres...

L'offre de la jeune femme, le ton décidé du caporal brancardier, les trois baïonnettes qui brillent amènent le fermier à un changement d'idées.

— Eh bien, je vous fournirai la grande voiture et deux chevaux...

— Nous partirons à trois heures du matin, conclut André. On veillera à tour de rôle.

Nous nous recouchons. Je ne dors pas ; André non plus. Il se tourne, se retourne :

— En somme, ça finit bien... Mais, tu la connais, cette petite?... Celle qui t'a offert sa voiture et son cheval. Elle a de jolis yeux, conclut-il.

Par la fenêtre ouverte, j'aperçois les arbres du jardin, la cour et tout un pan de ciel où des nuages blancs galopent. Le vent est froid qui fait les branches se cogner entre elles, et la lune monte doucement entre les brancards d'une carriole renversée.

— Quel jour sommes-nous?

C'est Bracovan qui sort de son mutisme et s'informe, non pour connaître le quantième du mois, mais pour savoir depuis combien de temps il n^a pas dormi. Cette candeur me touche et j'informe le nommé Bracovan que nous devons toucher au vingt-trois août.

Je me suis couché tout à l'heure, près des chevaux, pour les mieux surveiller et je me trouve presque sous les pattes de Bijou. Je pouvais recevoir quelque coup de pied qui m'aurait immobilisé et mis dans le rang des pauvres bougres couchés là... Je me laisse aller à des suppositions, puis je me souviens de la jeune femme qui m'a offert sa voiture pour les blessés... Dans la cour, des brancardiers tirent sur les carrioles. Un cheval bai brun encense. On entend la voix d'André et

puis un timbre plus aigu de femme. Je rejette la paille qui me recouvre. Les hommes sont déjà réunis, sauf Simon qui ne peut bouger.

— On t'installera sur le devant de la voiture, près du cocher.

Mais Simon ne sourit pas : il a soif. Je rencontre André qui se promène encore avec une lanterne.

— Ça va, me dit-il. J'ai une guimbarde où j'installerai vingt-six à vingt-huit blessés ; les autres iront dans la petite... Nous ne pouvons pas compter d'aller en vitesse ; nous nous cognerons dans ces colonnes de fuyards... — entendez-moi ça — sur les routes. Nous irons au pas.

Un roulement confus, comme celui d'un torrent charriant ses eaux au fond d'un ravin, nous emplit les oreilles.

— Et le fermier? que fait-il?...

— Il est raisonnable. Il nous aide à atteler. Il prépare une voiture pour sa famille. Il nous suivra...

■ — Vous n'avez rien à boire, à propos...

— Un de vos hommes prépare le café...

— Non, c'est pour mon type qui est blessé au pied.

— Ah! alors, demandez à Mademoiselle qui arrive...

Et André me désigne la jeune femme qui, hier, offrait sa voiture et son cheval. Elle est blonde, des taches de rousseur dans un petit visage.

— Oh 1 je vais chercher quelque chose, dit-elle, sitôt qu'elle a appris ce que je voulais.

Elle reparaît avec une tasse de lait. Je la conduis auprès de Simon. Elle s'agenouille sur la paille et soulève la pâle tête aux cheveux frisés.

— Vous soignez les blessés d'une façon admirable. Madame.

La (( Madame » ne répond rien à cette fadaise. Je n'insiste pas. C'est elle [qui reprend :

— Nous allons le mettre sur ma voiture, à côté de moi. Je conduirai.

C'est net ; il n'y a qu'à s'incliner. Elle ajoute :

— J'ai des provisions, dans ma voiture, beaucoup.

— Eh bien ! nous sommes prêts? demande André. Allez boire le jus, au trot. Grouillonsnous... Ils arrivent, ils sont signalés.

La jeune Belge grimpe sur le siège, près de

Simon, calé contre la banquette, lepied étendu. Le cheval Bijou balance la tête et tire sur les guides.

— C'est vous qui conduisez, Madame?

C'est très bien. Duchesne, prends la route, avec ta fourragère. S'agit de pas s'amuser.

Et nous partons, le fusil à la bretelle :

— Je crois que nous arriverons à temps, me dit le caporal blond, tandis que les voitures démarrent. Je compte sur vous, au cas où nous serions attaqués.

Il sourit. Le matin frais sort sagement de la nuit. Un vent léger pousse les nuages. Il fait bon marcher. La jeune Belge a rendu les rênes à son cheval sitôt qu'il a atteint la grand'route, mais l'encombrement est si grand qu'il faut se résigner à marquer le pas...

— Je ne sais où nous allons ainsi, me confie André. Je dois déposer ces blessés dans une ambulance qui se chargera de les embarquer dans un train... Nous avons une trentaine de kilomètres à nous appuyer. Je ne pouvais prendre toutes les voitures de ces gens-là, n'est-ce pas? D'autant plus que s'ils ont rouscaillé un brin, ils se sont montrés convenables... Ah 1 certes, ils étaient un peu plus enthousiastes quand nous sommes entrés

en Belgique... Maintenant, danie, ils nous regardent d'un mauvais œil,

— Vous avez été bien reçus à votre arrivée ici?

Je parle pour dire quelque chose. Je remarque qu'André ne me tutoie pas. Pour tout dire, je n'ai pas songé à tutoyer André, ce qui est contraire aux principes de la camaraderie militaire.

— Très bien reçus, reprend André. Hé ! là-bas, pas si vite !... Elle est terrible, entre nous, cette petite demoiselle brabançonne. C'est votre ami Simon qui la détraque ainsi...

Je ne sais pourquoi la jeune Belge fouette ainsi son cheval ; mais elle paraît toute heureuse de se trouver auprès du silencieux et trop frisé Simon.

— Ils cherrent un peu : ils vont à une vitesse 1 Venez ; nous nous placerons à la remorque de la première bagnole. Ne courez pas 1

Simon se retourne, il n'a pas compris ce que lui criait André ; mais il répond quand même :

— Je crois bien que je reconnais le chemin.

— Pas possible ! Il n'y est jamais passé ! ricane le caporal. Nous sommes entrés en Belgique le dix-sept août. Nous cantonnons à Séloignes ; le dix-huit, nous sommes à Rance.

Une immense forêt, une route droite à n'en plus finir, très peu accidentée. Chaleur torride, mon cher... les dix-neuf, vingt et vingt et un, à Thy-le-Ghâteau. Acclamations : Vive la Belgique 1 Vins, café, chocolat, cigares, tout cela distribué au passage de la ville...

Simon s'est retourné sur le siège de la voiture. Il essaie d'entendre ce que me conte André. La route que nous suivons est droite, semble-t-il. Nous soulevons une colonne de poussière blanche qui doit se remarquer de loin.

— Le vingt-deux, à deux heures du matin, départ de Thy, dans un brouhaha d'artillerie qui encombre tous les chemins et nous force à marcher dans les champs. Nous rencontrons plusieurs régiments d'infanterie. Le canon tonne. A six heures du matin, nous sommes à Villers-Poterie. Nous traversons un bois et nous débouchons dans le village du Châtelet, faubourg de Gharleroi. Usines, cheminées noires. Ah 1 mes amis, cela fuyait : femmes, enfants... Nous voyons passer les premiers blessés... Notre régiment se déploie en tirailleurs... Nous installons un poste de secours dans le bois. Les blessés rappliquent en foule. On les porte tant bien que mal dans l'église de Villers-Poterie où l'on a installé l'ambulance

divisionnaire. A dix heures, nous reculons le poste de secours à l'autre extrémité du bois. A dix heures trente, nous transportons le poste de secours dans l'église de Villers et l'ambulance évacue les blessés dans un hôpital. A cinq heures du soir,nous quittons l'église. Un obus dégringole dans le clocher. Il y a encore cinq cents blessés dans l'église. Les régiments se replient en désordre ; les habitants fuient, abandonnent tout. A huit heures du soir, ordre au reste du régiment de se rassembler à Hanzinelle, comme vous savez... Le caporal a débité d'un trait ce récit schématique. Je pense à part moi : « Sans doute, nous sommes passés par ce bois... nous devrions nous trouver là...» Simon questionne :

— Mais alors, hier soir, dans la forêt, nous ne devions pas être bien loin de l'église qui brûlait?

Et puis, s'appuyant au dossier de la voiture, Simon retombe dans son mutisme.

Le jour s'éclaircit. On longe un bois d'où la brise apporte des bouffées d'ombre fraîche. Sur les talus, des hommes assis regardent le convoi s'éloigner.

— Eh bien, vieux î les interpelle André. Il n'y a plus rien dans le sac à brosse?...

58 hA RETRAITE

Ils ne répondent pas. On croise des carrioles, des voitures, et puis des traînards, éclopés de tout calibre. Un attelage, une roue démise, encombre un fossé, et dans les champs, des chevaux morts étalent leurs ventres énormes et leurs pattes raidies.

— Nous filons de ce train-là jusqu'à Paris, déclare Simon. Il se retourne pour nous annoncer cette nouvelle.

— Ça me va assez, réplique André, indulgent. Vous êtes de Paris? quel quartier?,., L'Hôtel de ville... parfaitement, je connais... Marié? Pas d'enfant?... Ah ! une petite fille... trois ans...

Simon se décide peu à peu et tous deux parlent de Paris, citent des maisons cotées, des rues qui m'évoquent des souvenirs ; ils revivent un peu de leur vie d'avant la guerre, sur cette route de Belgique. La jeune femme qui conduit les écoute et les blessés, qui somnolaient dans la voiture, prêtent l'oreille à ces histoires toujours pareilles...

Les premières maisons d'un village apparaissent enfin. EUes sont abandonnées et l'on voit encore, sur le seuil, les débris d'un déménagement hâtif. Les habitants ont dû renoncer, au dernier moment, à des bahuts trop hauts

ou des tables trop lourdes. André cherche deux brancardiers.

— Tout ça me paraît bien désert, dit-il.., Vos équipements, mettez-les dans la bagnole prenez des musettes et allez donc me faire l'inventaire des bâtisses le long de la route... Nous n'avons rien à boire ni à becqueter,..

— J'ai tout ce qu'il faut dans ma voiture, interrompt la jeune Belge.

— Merci, Madame, ça fait rien. Allez toujours. Ne nous perdez pas de vue et quand vous serez chargés, ne vous trompez pas de guimbardes.

Bien qu'André n'ait appelé que deux brancardiers pour cette expédition, quatre sont partis en tirailleurs. Je marche à coté du caporal. Je ne ressens plus, comme aux premiers jours, cette angoisse d'un destin inconnu. Je philosophe doucement : « Les femmes sont étonnantes. C'est à moi que la jeune Belge s'est adressée pour sa voiture ; mais elle y voulait placer Simon qui devait lui plaire doublement, parce qu'il est frisé et parce qu'il est blessé... «

Le soleil monte au-dessus des arbres. Il fait chaud. André, parfois, ronchonne :

— Les salauds, qui ne sont pas revenus 1

Ils revinrent quand même, blancs de poussière et de plâtras ; des musettes ventrues leur battaient les flancs.

— Faut mettre ça avec les provisions de Madame. On ne viendra pas y toucher...

Vers les dix heures du matin, de nombreux bâtiments, des fermes s'échelonnent, à travers champs. Nous dépassons des voitures de paysans. Un bébé, que tient une vieille femme assise sur des matelas, dans un char à bancs, bat des mains à notre passage. Un cheval, étendu sur le bord de la route et que je croyais mort, relève sa lourde tête et longuement nous regarde. Et puis, nous pénétrons dans un village, semblable à tant d'autres villages déjà parcourus.

— Où sommes -nous ici? Quel est ce patelin?

— Walcourt, répond quelqu'un.

Ce nom réveille André qui, une main sur l'un des montants de la charrette, se laisse traîner, en fermant les yeux.

— Walcourt î C'est ici que je dois déposer mes blessés.

Nous découvrons l'hôpital, installé dans une école. Les brancardiers descendent les blessés. André est allé rejoindre le fermier ; il

le remercie, avec un brin d'ironie, de sa bonté, de sa générosité, l'assurant qu'il peut reprendre sa fourragère. Il présente aussi ses compliments à la jeune Belge, qui s'informe avec un sourire:

— Où allez-vous maintenant?...

— Rejoindre notre régiment, si possible. Bracovan, Rigaud et Perrot sont partis

à la recherche du lieutenant Sereilles et de notre compagnie. Le lieu de rendez-vous est à l'hôpital. Je me promets de chercher de mon côté et puis je reste avec André. Simon proteste. Il ne veut pas descendre de voiture. Il estime les routes plus sûres que les trains problématiques. . .

— Et moi. Monsieur, vous m'abandonnez aussi?

C'est la petite dame belge. Elle rit en découvrant ses dents qui sont blanches et pointues. Elle s'adresse, on ne saurait dire à qui. A André? à moi peut-être? André se hâte de répondre pendant que j'essaie de voir ce qui se passe dans la cour de l'ambulance : assurément, je n'ai rien entendu.

— Non, diable 1 Faites reposer votre cheval... Il aura encore du chemin à faire... ; mais vous n'allez pas avec ces personnes de la

fourragère?... Non? Ah... bien... bi«n... Le caporal André est très perplexe. Il s'en tire, en mè disant :

— Vous attendez des ordres?... Moi, je vais prendre de la graine et si je puis, je vous rejoindrai à l'hôpital...

Des voitures passent toujours, cahin-caha. Une sentinelle fait les cent pas devant l-ambulance. La rue, un moment, semble déserte, et bien que le cahotement des carrioles se fasse entendre au loin, des coups sourds, espacés, grondent et nous parviennent de plus en plus distincts.

— Le canon se rapproche... dis-je à la jeune Belge avec qui André vient de me laisser tête à tête et qui m'interroge. On se bat quelque part.

Simon, qui est resté sur le siège delà voiture, me crie d'une voix indignée :

— Tous les régiments les mettent... Les civils aussi... Alors, nous Sommes toujours arrière-garde.

Est-ce que je sais ! J'attends des ordres, comme tout le monde.

— Notre compagnie n'est pas ici, m'annonce Perrot, Tair tranquille, un peu moqueur peut-être.

— Nous devons marcher encore, m'a dit un sous-ofTicier. C'est Rigaud, retour de mission, qui rapporte aussi du pain, des biscuits et un quartier de viande crue.

— Où as-tu chapardé ça?... Pas la peine d'attendre la réponse de Bracovan. André reparaît. Il rit sitôt qu'il nous aperçoit.

— Ça ne change pas... Je dois tâcher de rejoindre mon convoi. Voilà ce qu'on m'a répondu : «Débrouillez-vous... rejoignez! «J'ai dû abandonner à l'ambulance d'ici quatre brancardiers sur six que j'avais. J'ai laissé tomber les plus lourds, des gars du Berry ou delà Picardie... Allons, en voiture...

— Faut pas s'en faire, décrète Simon.

Montez sur le siège et prenez les guides pour que Mademoiselle se repose...

Simon, qui s'entête à n'appeler la jeune femme que Mademoiselle — au fait, rien ne nous prouve qu'elle soit mariée, cette dame — continue, avec l'assurance d'un homme qui a bien dormi :

— Nous trouverons des combines en mangeant un morceau. Sais pas si vous êtes comme moi, mais j'ai la dent.

Rigaud, Perrot, le caporal brancardier et moi suivons la voiture ainsi que les deux

brancardiers qui nous restent. Bracovan, toujours fatigué, a pris place à côté de Simon et s'est embarrassé des guides. Mademoiselle remercie notre blond frisé.

— J'avais les poignets tout rouges de tenir ce cheval.

A ce moment, Bijou bute et manque de tomber. Bracovan descend de voiture, il examine les genoux de la bête. Il les déclare enflés. Simon l'observe sans rien dire.

— Nous sommes arrivés à onze heures du matin dans ce pays, constate André. Nous repartons à une heure de l'après-midi. Ce cheval ne s'est pas assez reposé.

Bracovan, qui a une idée, l'expose :

— Il faudrait s'arrêter et faire la soupe.

Rigaud éclate de rire. L'appétit de Bracovan est une chose qui touche déjà à la scie, dans notre petit groupe. Hier soir, il finissait tous les plats qu'André nous apportait et il s'est endormi, un morceau de pain dans les poils de ses moustaches.

— Tenez, dit Simon, écoutez... Le canon se rapproche... Tout le monde se débine... Nous n'allons pas rester là, peut-être?...

— On ne peut pas tuer cet animal-là, non plus...

Bracovan répond, à la façon des paysans, en baissant la tête.

— Alors, que faut-il faire?

Simon et Bracovan se dévisagent.

En cette minute, ils se dressent comme deux ennemis. La jeune femme, inquiète, les regarde l'un après l'autre. André, accoutumé à ces crises, laisse passer.

— Faut s'arrêter ici, dit Bracovan, tenez, dans cette maison.

Et tirant le Bijou par la bride, il le conduit jusqu'à une bâtisse entourée d'un jardin. La petite Belge et le caporal brancardier aident Simon à descendre. Ils le transportent dans la cuisine où sa colère se tassera.

Vers les huit heures du soir, Perrot nous réveille :

— Attelez ! nous filons tout de suite.

Je découvre André. Nous sortons dans le jardin où la lune fait des taches de lumière blanche.

— Mais enfin, où courons-nous comme ça?

— Je crois qu'on les met... et tout le monde encore. Si nous mangions quelque chose. J'ai

du pain sur moi, du chocolat, du jambon et des pommes que j'ai dégotées...

Nous nous retournons en entendant crisser le gravier derrière nous. C'est la dame belge qui s'avance :

■ — La voiture est prête... Et vous?

Nous gagnons le grand chemin où l'on avance avec peine. Nous sommes arrêtés par un char à bancs, une longue carriole. Je marche près du cheval, car l'on n'y voit guère. Nous croisons des guimbardes bâchées, tout un convoi de vivres, endormi là, puis, sitôt que nous avons dépassé les dernières maisons, nous prenons rang dans la file des carrioles.

Les premiers soldats que nous rencontrons, ce sont des zouaves, enjuponnés de treillis noirs de boue, puis des tirailleurs, puis un groupe de coloniaux. Tout ce monde tient la route et jure contre lesconducteurs de voitures. Simon ne daigne pas répondre aux quolibets qu'il semble ne pas entendre et que lui décoche la foule des piétons, mais se tournant vers André :

— Exhibe ton brassard de croix-rouge. Il faut que tes deux brancardiers montrent leurs brassards. Quant à vous, Mademoiselle, vous feriez bien de vous coucher dans la voiture... Tous ces types à pattes, ils sont jaloux naturellement.

Des guimbardes de paysans encombrent les deux côtés de la route, des chars à bancs préhistoriques où s'échafaudent toujours des

matelas, des chaises et même des armoires. On borascule des ménages, épars sur le chemin et que l'on devine à peine, dans la nuit. Nous heurtons ainsi un vieillard qui pousse une brouette et une femme, ses jupes tiraillées par des gosses, qui dirige une voiturette d'enfant. Ils crient. Alors, nous allons, André et moi, nous cogner dans un troupeau de bœufs qui meuglent. Des moutons nous entourent et nous obligent à stationner. Quelquefois, la voix de Simon qui crie à droite, prévient à gauche :

— Hé 1 là, attention î Prenez garde !...

Lorsque le terrain devient libre, Bijou prend du champ, et Simon doit le retenir. Nous avons pris le sage parti, André, Rigaud et moi, de marcher derrière la voiture.

Des malades, des traînards peut-être, sur les talus, nous regardent et, se doutant que des « croix-rouge » seuls peuvent ainsi rouler en carrosse, quelques-uns clament des choses ! qu'on n'entend pas; puis ils invectivent contre la carriole qui disparaît, Simon qui s'en moque et le sort contraire, d'une voix lasse, sans conviction.

Deux officiers, dont un rouquin barbu aux yeux clos, se sont postés en travers du chemin.

Ils agitent leurs sabres de haut en bas pour que le cheval s'arrête.

— Service de santé du troisième corps, annonce Simon, sans hésiter, lâchant les renés à Bijou. Nous devons gagner l'ambulance à tout prix.

Et pour André, il explique d'un ton sérieux :

— En somme, c'est vrai. Et il suffit de leur dire la vérité : ils ne rouscaillent pas.

Nous laissant traîner parfois par la voiture, nous éprouvons quand même une lourde fatigue et l'humidité qui nous cingle, lorsque nous pénétrons sous le couvert des arbres, nous avertit que nous traversons un bois. Un vent qui nous happe fournit du moins cette indication : nous cheminons dans un pays de plaines.

Le caporal brancardier a réussi par amorcer une conversation avec la jeune dame belge, jusque-là silencieuse, dans la paille de sa charrette.

— Vous n'êtes pas trop mal?... Vous n'avez pas froid? Il vaut mieux que vous dormiez là. Sur le siège, on vous remarquait trop... Je parie que le fermier chez qui nous vous avons rencontrée, est resté loin derrière nous... etc.

Elle remercie. Elle répond simplement, heureuse néanmoins de voir qu'elle n'est pas négligée et de bavarder un peu. Simon, le beau Simon ne lui prête guère attention ; mais André est bien aimable qui lui demande si elle est déjà venue dans ce pays.

— Oui, dit-elle, mais je ne sais rien du tout y reconnaître.

Elle explique que son père est propriétaire, il est aussi bourgmestre. Les Allemands arrivaient. Son père lui a dit de partir... Elle ne sait plus ce qu'il est devenu, ni sa mère, ni sa sœur... Elle ne précise pas dans quel pays il était bourgmestre. André a le bon esprit de ne pas insister. Elle parle ; elle ne sait plus la maison... J'écoute ce verbiage, j'imagine la petite demeure, le village où vivait l'enfant... Elle dit encore son frère et son mari à la guerre, mais comme si elle s'en voulait faire une protection. Le sympathique André le pressent ; il demande le régiment où ces braves sont soldats.

— Il m'a dit : « Allez, va-t-en, Marie... Il était comme ça, en larmes... Il était lancier de la garde... »

Mais soudain, elle s'arrête :

— Oh ! vous entendez !

Perrot, flegmatique, conte précisément une histoire qu'il mime à mesure :

— Nous ne pouvons pas dire que nous n'avons pas tiré un coup de fusil... Nous avancions, du côté de Gharleroi, dans une plaine... Tout d'un coup, on signale : « Cavalerie sur la droite ! » Le lieutenant crie : « Face à la cavalerie, à droite. En joue ! )> Les cavaliers grossissaient à mesure, fallait voir ; on distinguait des lances avec des fanions. « Des uhlans ! » qui gueule un mec.

« Feu î » dit le lieutenant. Ça fait : rran. Une culbute dans la poussière. « En joue ! » qui dit encore le lieutenant. « Laissez-les bien venir. » On attend. Ils approchent encore, toujours au galop, ils gueulent on ne sait quoi, comme : « Tirez pas ! Français 1 Tirez pas ! » Alors, on les reconnaît : ils ressemblaient aux autres, aux véritables... Ah î malheur, c'était des Belges!... »

— Oh ! c'est horrible ! horrible î répète madame Marie — c'est ainsi que je la désigne, puisqu'elle a daigné nous révéler son prénom.

— Oui, c'est une terrible méprise, dit André, encore amuse par ce récit.

— Oh ! s'il était comme ça, parmi ceux-là, mon mari !

— Ça n' est guère probable, assure le caporal brancardier, avec calme; et ce flegme même tranquillise la jeune femme mieux que de nombreuses paroles.

— Vous pouvez m' emporter loin, avec vous, jusqu'en France ?

Est-ce bien la petite dame si réservée, semblait-il, qui parle ainsi. Elle sourit et André ne peut que s'incliner :

— Je l'espère... Tant que nous pourrons, nous vous garderons... Vous tenez donc à rester avec nous?

Elle se tait, oublie de répondre, et André se tourne vers moi pour m' annoncer que nous allons bientôt arriver.

— Oh I s'écrie madame Marie, «des maisons » avec des lumières. Et ces hommes qui dorment là, par terre, dans le fossé...

Simon vient d'arrêter la voiture, il constate à haute voix qu'il est près de onze heures, que l'on va se reposer ici quelque temps.

— Nous nous sommes éloignés de Walcourt d'une douzaine de kilomètres...

C'est André qui parle ; mais il a vu la jeune Belge se lever sur le siège et il se précipite pour l'aider à descendre de la charrette. A la façon dont il la soulève, on voit bien qu'elle pèse très

peu dans ses bras. Il la dépose près du talus, non loin des dormeurs près de qui la curieuse s'approche doucement. André, qui la suit, la prend par le bras et cherche à l'entraîner, pas avant qu'elle n'ait pu, cependant, reconnaître dans ces paisibles soldats assoupis trois cadavres aux poses abandonnées.

Rigaud a étendu sur le sol, au milieu de ce verger que nous venons de découvrir, deux bottes de paille qu'il prit dans une écurie. Simon attache le cheval Bijou au piquet d'une palissade. Le caporal brancardier prépare son lit, par terre, et celui de madame Marie, avec du foin séché qu'il enleva à quelque râtelier.

— Vous dormirez bien là-dedans, expliquet-il. Toutes les granges ont été prises d'assaut. C'est fort heureux que nous ayons pu nous barricader dans ce petit jardin.

Simon, en boitant, charrie deux couvertures. Il m'en offre une, comme il passe près de moi, et cette amabilité me surprend. Je constate par la même occasion que sa blessure ne devait pas être grave, puisqu'il marche déjà.

— Est-ce que nous allons courir longtemps comme cela? demande André, sans espoir

du reste d'obtenir une réponse précise.

— Nous allons peut-être très loin... T'en fais pas... Jusqu'ici, nous pouvons tenir le coup...

Un sous-oiïicier dont on distingue la silhouette crie des ordres : i

— Hé, là-dedans I Demain, départ quatre heures du matin. Pas de feu, pas de lanternes, pas de cigarettes... Du silence... Vous entendez ce que je dis, là-bas ! Eteignez votre pipe 1

Je me suis couché près d'André qui s'est étendu ; la jeune femme repose à côté de lui; il a jeté sur elle une partie de sa couverture et je suis bien obligé de lui passer un morceau de la mienne.

Nous aurons froid, cette nuit...

— Ne vous découvrez pas... N'ayez pas peur non plus.

J'écoute un moment le hennissement d'un cheval, quelque part, le tangage d'une charrette, la toux d'un brancardier... Le ciel est criblé d'étoiles... Vers le milieu de la nuit, je m'éveille... Un bruit étrange m'emplit les oreilles, pareil à un bourdonnement continu. Je me souviens : les fuyards sur la route, le cahotement bien connu des carrioles et puis

ces grondements espacés... « C'est le canon ! » Madame Marie est ensevelie dans le foin. André, qui s'agite et ne dort pas, regarde sa voisine. Je ne bouge pas et je l'entends parler, assez bas :

— Vous n'avez pas sommeil, petite fille?... La « petite fille » fait non, en secouant la tête.

— Reposez-vous, comme une enfant sage... Puis il énonce les banalités coutumières :

— Vous n'avez pas froid?... Vous êtes bien couchée?... Faites dodo, Madame.

J'ai envie de rire et de m'apitoyer. Des réflexions sans nouveauté me rendent visite... Je les salue au passage, comme des connaissances : « Ce que nous sommes bêtes, les hommes, quand nous voulons nous en donner la peine... »

Et si, pour l'instant, je ne me comprends pas dans la confrérie masculine, c'est assurément par modestie.

A cinq heures du matin, André me secoue.

— Debout, mon vieux. En vitesse, on les casse.

Simon et les autres ont attelé.

Des convois de régiment tiennent déjà la route. On voit des civils qui parlementent avec des officiers... Un galop de chevaux :

des caissons d'artillerie défilent et de nouveau des fantassins par groupes. Ils vont, comme pour une partie de chasse. La plupart ont abandonné leurs sacs, quelques-uns n'ont plus de fusils.

André, qui tient Bijou par la bride, se faufde près d'un groupe de fermiers, puis gagne l'arrière d'un convoi. Les deux brancardiers, Bracovan, Perrot et moi, nous suivons derrière la voiture où se sont tapis Rigaud, Simon qui conduit et madame Marie. Nous croisons des adjudants de zouaves, blancs de poussière, empêtres dans leurs pantalons à la hussarde. Le soleil et la pluie ont noirci leurs manches à bouffants et les galons d'argent qui s'enroulaiejit du poignet jusqu'au coude. Ils étaient partis d'Afrique, pour la guerre, en tenue de fantaisie. Un capitaine, couturé de dorures, s'avance, à pied, à la tête d'une compagnie morcelée. Il dévisage les brancardiers de l'air rageur d'un cavalier qui a perdu son cheval.

— Il nous faut rejoindre nos compagnies. Et ça va nous jouer un drôle de tour, dit Simon. On devrait trouver quelque combine...

André l'approuve ; il a déjà remarqué un officier, blessé à la tête, et qui les regarde depuis un moment, du haut de sa monture.

n LA RETRAITE

— Tirons-nous de là, conseille-t-il. On va nous poser des questions indiscrètes... Passe les guides à Rigaud.

Simon semble hésiter, puis il nous demande de l'aider à descendre de voiture. Bracovan et André le soutiennent. Nous nous étonnons de cette fantaisie. La jeune Belge ouvre tout grands ses petits yeux bleus.

— Soutenez-moi. Je boite ; mais je vais essayer de marcher. Avançons parmi les voitures.

Ils s'éloignent et se perdent dans la foule, devant nous. Je demande à Perrot :

— Où vont-ils?... Il n'y a qu'à attendre... Une demi-heure plus tard, le caporal

brancardier et Bracovan nous attendent, près des talus. Ils rient. Je ne leur demande pas où ils ont laissé Simon. André m'explique pendant que Bracovan se bourre avec de vieux biscuits :

— Notre ami trouvait que ça ferait sale si l'on nous voyait tous dans la guimbarde. Nous sommes donc partis, en boitant, et j'ai cherché une voiture de compagnie où l'on puisse mettre un blessé. Nous avons à force dégoté un type qui trimballe des cantines. Il a bien voulu prendre Simon dans sa bagnole*

Maintenant, il est devant nous, bien couche...

— Il nous lâche alors?

— Nous allons avancer à la première pause, ou bien nous laisser distancer. On verra. Il ne faut pas rester toujours avec les mêmes figures.

Au moment où la chaleur commence de devenir lourde, André conseille à la jeune femme de se coucher dans la voiture. On ne la remarquera pas. Elle le remercie et je constate une nouvelle fois combien les yeux de madame Marie sont bleus, son visage pâle et fin. Ses cheveux blonds frisent sous l'écharpe.

Le rire de Bracovan me réveille de cette songerie. C'est Perrot qui fait les fr^is de cette gaîté. Comme il n'a jamais servi que dans les bureaux, Perrot oublie son fusil presque tous les matins et c'est pour lui toute une stratégie pour en découvrir un autre au cours de la journée. Cette fois-ci, encore, Perrot se souvient qu'il a laissé son «flingue » dans la paille et le foin de ce verger où nous avons dormi.

Dans l'après-midi, je rencontre quelques soldats qui portent l'écusson de mon régiment, mais ils ne savent rien. Ce sont des képis de fortune qu'ils ont là ; ils ont perdu les premiers en traversant une rivière... Le soir approche.

lorsque André découvre quelques voitures de son convoi. Il y a même le lieutenant chargé du ravitaillement qui monte un cheval blanc. Cet officier écoute d'un air aimable les explications du caporal brancardier ; il a l'air de penser à autre chose. Il arrange ses cheveux, tire sur sa moustache, puis décrète :

— Je n'ai pas d'ordres. Nous allons arriver à Rance vers les neuf ou dix heures du soir. Je vous conseille d'y coucher et vous rejoindrez demain à Momignies, sur la frontière, où tout le régiment doit être rassemblé... En attendant, vous pouvez rester avec moi, si ça vous plaît...

L'obscurité s'étend sur une campagne plate. Des hommes quittent les rangs ; ils vont visiter les fermes, le long des routes.

— Le ravitaillement qui opère, dit André. Toute la journée, ils sont allés de droite

et de gauche, mais au soir tombant, ils se dirigent par bandes... Certains paysans, jusque-là peu bavards, cherchent à se renseigner, essaient de parler aux soldats : « D'où venezvous?... où allez-vous? »

— Ce ne sont pas des pedzouilles du pays belge. A propos, ajoute le caporal brancardier, faut prévenir Simon que nous nous arrêtons à Rance.

Nous partons pour découvrir Simon. Perrot nous le signale : un pied emmailloté, énorme de bandages, sur le bord d'une carriole bâchée. Cela ne peut appartenir qu'à notre blessé. Simon conduit, en eiïet, un cheval capricieux que nul encouragement n'incite à modifier son allure.

— Tu t'arrêtes avec nous, tout à l'heure...

— Si je m'arrête, l'autre va s'éveiller. Il est tellement habitué aux cahots...

— Il dort... et naturellement, tu as pris sa place.

— Il ne bougera pas, peut-être. Il a trouvé la combine pour tuer l'insomnie, le frère. Il a bu, à lui seul, une bouteille de chartreuse... prudemment, avec son quart.

André a saisi le petit cheval par la bride. Il le conduit près du fossé. D'autres voitures accélèrent aussitôt, occupent la place libre.

— Le Bijou s'amène... Nous voyagerons ensemble.

Au loin, des lumières percent la nuit, dénonçant les maisons d'un village — Rance sans doute — où le convoi s'arrêtera pour achever la journée du vingt-quatre août.

Nous cachons une fois encore nos deux voitures derrière une maison que les habitants ont évacuée. Une charrette peinte en noir, à deux places, est restée dans un coin de la cour, abandonnée on ne sait pourquoi. Nous avons, André, Rigaud et moi, la mauvaise idée de laisser là Simon, la petite Belge et les autres et nous partons à l'aventure, à travers le pays, à la recherche d'un abri confortable. Nous verrons dans le village inconnu, qui doit être Rance ou autre chose. Il est pareil à tant d'autres villages, déjà parcourus, tous semblables dans notre souvenir, avec leurs demeures en bordure sur la route, et les fenêtres des premiers étages soudain illuminées.

Il fait nuit maintenant. Les granges sont envahies par la troupe ; les habitants ne daignent pas répondre à nos questions, nous

cheminons quand même. Nous ferions tout aussi bien de rentrer, lorsque André s'arrête et salue.

— Qu'est-ce que vous f... là?

— M..., le général.

Un long et large manteau d'artilleur, d'où émerge une moustache blanche sous un képi doré, nous barre le chemin.

— Nous cherchons à nous coucher, mon général.

— A coucher !

Le général nous regarde, l'un après l'autre.

— A coucher î Voulez-vous me f... le camp d'ici ! Dans quatre heures les Allemands seront là...

Nous pivotons avec ensemble.

— Qui est-ce?

— Je crois que c'est Sorin qui organise l'évacuation des troupes et des indigènes du pays... J'aurais dû y penser, ajoute André, avec colère. Le lieutenant Boulard, du convoi, m'avait affranchi.

Notre brusque retour dérange Simon, et même Perrot et Bracovan. Ils sont très occupés à dévorer le jambon, les saucisses et les boîtes de conserve de la jeune Belge, qui les regarde, les deux mains sur ses genoux, en admi-

ration devant l'appétit de nos camarades. -^ C'est pas tout ça, dit André, en se coupant du pain, il faut se barrer. Ils sont encore derrière nous et plus près que je ne croyais.

— Prenons la charrette anglaise à deux places, conseille Simon, la bouche pleine. Mademoiselle — mais mangez donc ! ne nous regardez pas — s'y couchera en long. On la verra pas. Les fatigués grimperont sur ma voiture à tour de rôle.

André se souvient tout d'un coup, au moment d'atteler, de ses deux brancardiers. Il les appelle dans le jardin. L'un, qu'il repère, endormi, ivre-mort, près des écuries, lui permet de penser que le second s'est oublié dans quelque cave.

— Les salauds ! répète-t-il. Je suis beau, avec cette équipe !

Et machinalement, il détache le brassard de son brancardier et le remet à Perrot.

— M'en fiche... ajoute-t-il. Ferai mon rapport... Sais pas ce qu'ils sont devenus... Disparus...

Rigaud et moi, nous montons sur la carriole de Bijou, la dame belge se couche à l'arrière. Simon et Perrot s'emparent de la voiture régimentaire. Le conducteur n'a pas bougé.

-r- Il est un peu bu, constate André, qui, faute de place, s'installe sur le marchepied de la guimbarde de Simon, qui trottine près de nous.

Nous pénétrons presque tout de suite dans un bois ; les voitures occupent toute la route, aussi loin que l'on puisse voir, en avant et en arrière. André ne parle pas. Il s'est endormi, bercé par le cahin-caha des charrettes ; mais il s'éveille brutalement, le nez par terre... Nous croyons un moment qu'il a roulé sous les sabots des chevaux qui nous suivent. Use relève, encore ahuri ; il prend le parti d'aller à pied... Cependant Simon l'appelle. J'entends sa voix tranquille.

— - Il y a des cantines qui encombrent bêtement l'intérieur. J'ai regardé : ce sont des cantines sans intérêt. Monte en douce ; tu m'aideras.

Perrot prend les rênes, cependant que les deux compagnons procèdent à une opération dangereuse. Il s'agit de mettre une cantine en bascule, sur le bord de la guimbarde, et au moment où l'on côtoie des fossés, de la faire chavirer. .

— Ainsi, explique Simon, ça ne gêne ni le bon ordre, ni la marche de notre convoi.

Ils réussissent une première fois. Ils y prennent goût, car je les vois qui recommencent trois fois le même jeu. Ils allaient faire basculer une quatrième valise lorsqu'elle rend un son de verres qui se cognent. Simon se précipite pour arrêter l'élan d'André. La cantine ouverte, ils allument une bougie et je les vois s'agiter. Je leur crie :

— Vous êtes fous !... Eteignez î André se décide à m' expliquer.

— Tu nous a vus? Mon vieux, elle est pleine de kiimmel, de chartreuse, de vins cachetés, bien tassés dans des chemises. Les poids les plus encombrants c'est pas encore celui-là, comme disait Simon en me désignant le conducteur saoul et qui ronfle... Il est étonnant... Il remue, on croit qu'il va s'éveiller ; et il se rendort... Il devait la connaître, la cantine à chartreuse.

Nous apercevons Simon qui contemple le dormeur et dit tranquillement, mais de façon que nous l'entendions :

— C'est malheureux un ivrogne dans une voiture. Il nous déshonore...

Il est un peu cabotin, le renfrogné Simon. Lorsque son pied le tourmentait, il parlait peu ; aujourd'hui, il se révèle comme un de ces

blagueurs à froid, qui ne manquent ni d'esprit ni d'à-propos, mais tiennent à leur public. Et le caporal André est un bon public, comme disent les comédiens.

Le vingt-cinq août, nous arrivons à Momignies. Il fait à peine jour. On parle déjà d'une bataille décisive qui se livre dans la plaine de Waterloo. Le peuple, superstitieux, a tendance à situer les grandes actions dans les mêmes endroits fatidiques. Certains noms lui semblent ainsi voués à de tragiques destinées.

On s'arrête à Momignies. Les bêtes sont éreintées, les hommes aussi. Ils se couchent, car ils savent que l'on repartira bientôt. André, qui est allé aux nouvelles, revient, le visage fermé et dur.

— Maintenant, dit-il, — car il parle avant qu'on l'interroge — il faut marcher par convoi et par régiment. On s'est aperçu qu'il y avait peut-être des espions parmi les civils. Alors, on écartera les civils des routes...

— Qui On?

Je regarde André, puis Simon dont le visage blanc est à présent énigmatique. Les képis rouges, même le tranquille Perrot, sont furieux, ils se tournent vers la blonde madame

Marie. Le caporal brancardier résume leur pensée :

— Alors notre petite protégée sera forcée de rester continuellement couchée dans la voiture?...

Il affirme ainsi sa volonté de garder la jeune femme. Simon, depuis qu'André a parlé de la dame belge, a pris un air indifférent qui tromperait de moins avertis ; au fond, il y a rivalité non avouée entre André et Simon.

— Ah 1 dormons jusqu'au départ. Nous dînerons en voiture.

Et comme pour la nuit précédente, André prépare un grand lit de paille pour son amie, puis il se couche non loin d'elle ; mais il ne dort pas. Ils se sont installés à l'ombre d'une maison. Sage précaution, car le soleil ne tardera pas à chauffer. Quand le caporal croit ses compagnons : Rigaud, Perrot et moi endormis, il se retourne vers madame Marie.

— Soyez tranquille, dit-il, très bas, je vous garderai tant que je pourrai. D'abord, j'annoncerai que vous êtes ma sœur, retrouvée par hasard... Voilà, vous étiez chez une de vos amies, en Belgique. Je vous ai découverte, en route... Dans quel pays?... Il ne faudra pas se tromper dans notre récit.

Je ferme à demi les yeux. Je vois Simon qui réveille Bracovan. Celui-ci ronchonne.

— Viens, je te donnerai une bath tranche de jambon. Viens m'aider à descendre un ballot.

Simon, qui boite juste pour le principe, explique :

— C'est du voiturier qu'il s'agit. Il dort, raide comme une poutre. Il sera mieux dans la paille... Il y sera même tout à fait bien...

Ce soir-là, vers les six heures, nous abandonnons Momignies en hâte. La jeune Belge s'est couchée au fond de la carriole peinte en noir. C'est Bracovan qui conduit. Je marche auprès de Rigaud, devenu confiant et qui me raconte des histoires de son pays. Cela ne m'apprend pas grand'chose, mais seulement je connais mieux Rigaud qui parle assez aisément pour ne rien dire. Il m'annonce parmi d'autres choses, et il tient le renseignement d'un brancardier, que le caporal André se nomme André Salles, mais par une déférence ironique, ses camarades ont pris l'habitude de l'appeler André Propre.

Simon s'agite sur le siège de sa guimbarde. Nous nous approchons. Il prend un air désespéré pour nous annoncer :

— Mon conducteur... vous savez, celui qui

s'était saoulé, depuis deux jours, avec de la chartreuse... Je l'ai oublié !...

— Tu l'as oublié? Comment ça?

— Oui, je viens de m'en apercevoir. Dans la précipitation du départ, j'ai oublié de le refourguer sur la voiture. C'est trop tard, n'est-ce pas, maintenant. Je ne puis pas retourner?

André rit silencieusement. Nous avançons côte à côte, dans la nuit, sans rien voir. Côtoie-t-on des fossés, une plaine? Traverset-on un bois? Nous dormons à demi et nous laissons traîner par les voitures. Soudain, la voix de Bracovan fait tressaillir madame Marie, dans son lit de paille.

— Mon fromage... J'ai perdu mon fromage. Rigaud m'explique alors que Bracovan,

qui ne pense qu'à manger, a acheté hier un énorme fromage qu'on a dû lui dérober presque tout de suite, à Momignies.

Vers les dix heures du soir, le convoi ralentit peu à peu sa marche. J'ouvre les yeux. Des fenêtres éclairées, des rues qui se suivent... Est-ce une ville? un faubourg? Quelques habitants se détachent en noir sur le seuil de leurs portes lumineuses. On va s'arrêter là peut-être..., on s'arrête... non, on repart...

Le convoi, lentement, met en branle toute sa file de carrioles bâchées. Des sous-offîciers courent le long des rangs. On entend des ordres, vaguement. Un capuchon noir, raide sur son cheval, glapit d'un ton sévère : — Appuyez sur la gauche î D'abord, rien ne bouge. Puis, les voitures cahotent quelques tours de roue, et se tassent sur l'autre bord du chemin. Aussitôt, résonne, venant des portes de la ville par où nous venons de passer, le roulement précipité de tombereaux lancés à grande allure. Ce tonnerre grandit, et rebondit sur les pavés sonores : toute une cavalerie charriant des canons passe au trot, secoue les hommes des carrioles, assis sur leurs banquettes de bois. Un blessé, dans un char, ouvre des yeux de fièvre. Rigaud, qui est monté auprès de Bracovan, se plaint d'avoir les fesses brisées.

Le cœur serré, je regarde défiler ces batteries de soixante-quinze, qui vont prendre position, à l'arrière.

Sitôt que l'artillerie s'est éloignée, notre convoi s'ébranle de nouveau. Des paysans, devant leurs portes, empilent des meubles sur des charrettes ; d'autres, prêts à partir, guides en mains, attendent que nous soyons passés.

— On évacue... on évacue... fredonne Rigaud. Et il interpelle un civil, pour lui demander le nom du pays.

— Fourmies, répond l'autre.

— Qu'est-ce qu'il dit? demande madame Marie qui montre une tête ébouriffée.

— Chut ! l'enfant... C'est Fourmies, vous connaissez?

Si elle connaît ! Elle s'agite, nerveuse et gazouille :

— Oh ! oh ! nous sommes à Fourmies, seulement.

Mais de nouveau, on s'est arrêté. Va-t-on rester là longtemps encore? Enfin, on repart, doucement, lentement... Une auto corne au loin et file en trombe... Rigaud et moi, nous regardons cette ville que nous traversons au cours d'une nuit fiévreuse. Nous lisons : « Epicerie.., Boulangerie... Eslaminei... » et cela nous donne soif et faim. Simon résume notre inquiétude, se souvenant de l'ordre du général rencontré à Rance :

— Si nous n'avons que quatre heures d'avance sur les Allemands...

Les voitures qui précèdent la nôtre se sont engagées dans une rue mal éclairée, puis une autre à droite. Voici une grande place, pareille

à quelque champ de Mars des cités françaises, et brusquement les cris de « Halte ! Halte ! » Les conducteurs lèvent leurs fouets.

— Découvre Simon ; je vais dételer.

Et je reste là, à attendre. André me rejoint. Il est suivi par un artilleur perdu dans son lourd manteau. C'est Simon, les bras chargés de victuailles et si heureux de son déguisement qu'il en oublie de boiter.

— Ben, mon vieux, on va se taper le tronc d'abord. Notre guimbarde est à deux pas. Attachons les canassons ensemble.

Nous commençons de manger et de boire.

C'est le vin cacheté des cantines et l'on boit un peu facilement. Bracovan ne parle pas, il est tout entier a ce qu'il fait. Il vit dans le présent. Il est peut-être très heureux. André s'occupe surtout de la jeune dame qui n'a pas faim. Il fait une nuit assez claire et l'on s'habitue à l'ombre.

— C'est ta fille adoptive, ricane Simon. Ne l'oublie pas comme j'ai fait de mon conducteur... Je crois qu'avec tout ce bouzin, tu ne pourras pas la garder longtemps.

— Ah ! fait André simplement. Et il attend la suite d'un discours qui ne saurait tarder.

— J'ai des tuyaux d'un sous-ofïîcier du

train des équipages... On va bivouaquer ici, jusqu'à demain, au petit jour. Ça veut dire qu'on dormira mal comme toujours. Et demain, on prendra contact pour retarder la marche de l'ennemi qui est à nos trousses... Je te le donne comme je l'ai acheté...

— Alors, notre jeune amie ferait bien...

— ... de se barrer sur une grande ville, de liquider sa voiture et de prendre un train pour Paris...

— Quel sale truc ! dit Rigaud,pour conclure. Dans le fond, il s'en moque. Il mange et boit et ne vient de parler que pour plaire au caporal André qui se tait et ne pense plus à la tranche de jambon rouge qu'il tient sur son pain. Simon continue d'un air tranquille, entre ses dents :

— Elle pourrait se cavalersur Laon... C'est pas loin d'ici... Je lui donnerai l'adresse de ma femme qui est chez ma belle-mère et, de là, elles prendraient ensemble un direct pour Paris.

— Voilà une riche combine, approuve Perrot qui surveille André.

Un silence. Simon achève de vider dans nos quarts les bouteilles qu'il a apportées.

— Vous n'avez pas froid? demande André à la jeune femme, pendant que nos compagnons

s'étendent dans les voitures. Je m'attarde sans penser que je peux gêner les confidences du caporal brancardier. Mais il faut bien dormir quand même. Madame Marie s'installe dans sa charrette. Rigaud et moi, nous grimpons sur le siège. André ne trouve plus de place. Il fait mine de se coucher près de Bijou.

— Prends garde, il pourrait bien te casser une patte.

— Je n'aurai pas cette veine-là, me répond André, qui, sur mes instances, se dirige vers la carriole de Simon.

La mauvaise nuit, humide, où nous ne dormons guère. Et vers deux heures du matin, le grondement coutumier du canon...

— Rompez les faisceaux î crie un adjudant qui court, en manches de chemise, mais coiffé cependant de son képi de fantaisie.

Simon, éveillé le premier, nous interpelle dans le désordre de ce matin vingt-six août. Nous allons reprendre la route. Il est trois heures et demie. Il fait nuit encore. André bouscule Bracovan.

— Allez, sommes en retard.

Nous sommes toujours en retard. Arriveronsnous à échapper chaque jour, chaque matin, aux mains des Allemands? Le long du chemin, contre les talus, des formes noires. On me dit que ce sont des sacs ; des soldats profitent de l'obscurité pour s'en défaire. Dans les fossés, des hommes couchés ne se sentent même pas la force de nous regarder partir.

— Impossible de les prendre avec nous,

me dit Rigaud. Ils sont trop. Et puis, à quoi bon? Dans un instant, c'est nous qui serions comme eux si nous leur cédions nos voitures.

Cette théorie du « chacun pour soi » ne va pas sans quelque vérité. Elle est logique. Après tout, c'est la guerre, et la sagesse est de ne pas l'oublier.

Un gendarme à cheval caracole sur notre gauche devant un malade qui s'est couché par terre. La scène classique du hussard qui donne à boire au mourant : sujet de pendule* « Allons, rien ne s'invente, dis-je, même pas les sujets de chromos... » et autres truismes.

Un flottement se produit dans le convoi et nous nous arrêtons. J'entends alors le gendarme qui crie au soldat étendu :

— Levez-vous ! Marchez ou je vous brûle. C'est l'ordre.

Et le cavalier, penché sur Tencolure de son cheval, braque son revolver.

— Malheur ! dit Rigaud, ce qu'il faut voir! Nous sommes bien logés... Un gendarme, ça tuerait père et mère...

Mais nous ne savons pas ce qu'il advient ensuite; le convoi se metdenouveauenmarche. Simon, qui me cherchait, m'annonce :

— Au prochain carrefour, tâche de donner

un coup d'accélérance. Tu te placeras à ma droite. C'est compris, avec mon voisin qui avancera d'un cran. Ainsi nous irons ensemble.

Perrot conduit la charrette, mais je prends le Bijou par la bride. J'accroche une autre carriole qui voulait prendre la place convoitée. Simon invective contre le téméraire :

— Hé ! tête de lard, retiens ton mulet.

A tout moment, on s'arrête, puis on repart ; une heure s'écoule ainsi. On marche ; et de nouveau, un arrêt, puis départ encore... Le jour apparaît, triste et jaune sur l'horizon plat. Des paysans, avec leurs charriots matelassés de couvertures, chargés de meubles, et que les autorités reléguèrent dans les champs, attendent. C'est un chapelet de carrioles de toutes formes et de tout âge... Il y en a trois ou quatre à la fde ; d'autres à cinq cents mètres. Les chiens, sérieux, sont étendus près de leurs maisons roulantes ; parfois une ou deux vaches... des moutons que garde une miette.

André s'intéresse à la jeune Belge que Rigaud et .moi avons négligée depuis ce matin, sans méchante intention du reste. Il lui décrit ce qu'elle ne peut pas voir, car il serait imprudent pour elle de lever la tête.

— Vous devez être fatiguée, toujours couchée, ballottée...

Il en revient toujours à cette phrase-là. C'est son leit-motiv.

— Oh î oui, dit-elle, je crois que je ne saurais plus marcher sans vous.

Un tournant de chemin me permet de distinguer, derrière nous, des régiments, des convois, et devant nous, également, à perte de vue. Gela s'étale, me disait André qui tenait le renseignement du lieutenant Boulard, sur une longueur de dix à douze kilomètres. A chaque carrefour des routes, aussi bien en forêt qu'en plaine, un officier d'administration, à pied, arrête chaque régiment et le met dans la direction où il doit aller. Nous sentons que nous approchons du carrefour-interrogatoire à ceci : les voitures, devant nous, s'arrêtent ; puis, après le temps que peut durer un court entretien, elles repartent pour s'arrêter encore quelques cents mètres plus loin, c'est-à-dire jusqu'à ce que la tête du convoi suivant soit arrivée devant l'officier d'administration, et ainsi de suite, jusqu'à ce que notre tour arrive.

Alors, on entend à peu près régulièrement ceci :

— X"^^ régiment î qu'est-ce que vous f... par ici?

— Nous devons rejoindre La Capelle.

— La Capelle ! C'est impossible ! En voilà un bordel...

— J'ai reçu des ordres de l' Etat-major pour aller à La Capelle.

— C'est bon, alors, débinez-vous... Vous vous débrouillerez à chercher votre route.

Nous nous trouvons, je ne sais comment, avec les voitures du ravitaillement du X"^^ de ligne. Le lieutenant Boulard, qui dirige le convoi, est un bon vivant — comme on dit — qui prend du meilleur côté tous les événements. Il accuse comiquementtous ces «lascars d'administration », de ne rien connaître, surtout pas leur métier, et fait part, à André, quand il le voit, de ses rancœurs vite apaisées. Ces discussions entre officiers d'administration et capitaines de compagnie se renouvellent à chaque carrefour, c'est-à-dire tous les trois ou quatre kilomètres, et plus ou moins imagées, suivant l'éducation des personnages ; mais toujours empreintes de ce ton : « J'enai marre», qui est la marque de fabrique française dans les discussions, d'ordres à donner ou à recevoir,

A onze heures du matin, nous pénétrons

dans un village que Simon, toujours bien informé — cette fois-ci, auprès d'un chasseur à pied qu'il a déchargé de son fusil — décrète que c'est La Capelle.

— Si vous avez du pèze, dit-il, je connais un chic endroit...

Comment diable peut-il connaître un chic endroit dans un pays où il n'est jamais venu? Nous l'approuvons quand même. C'est dans un coin du pays, pas très loin de nos voitures, dans les champs, une auberge paisible pour ceux qui ne détestent pas la solitude.

— Venez avec nous, madame Marie ; vous serez la dame de la maison. Et même vous pourrez faire votre toilette...

Et la jeune Belge, toute rieuse, nous a rejoints. La sympathie que semble lui accorder Simon la rend tout à fait jolie. André affecte de ne pas lui parler. Perrot blague Bracovan que nous n'avons pas appelé, par négligence, et qui nous suit, à distance respectueuse.

— Tu crois qu'on aura le temps de se laver?

— Je crois, dit Simon, qui nous présente l'omelette au « singe », un plat de son invention. Je crois... Ah î mes amis, sous cette tonnelle, abrités par ces arbres, cela me rappelle les déjeuners à la campagne, avec ma bour-

geoise. C'est ma petite fille qui était contente...

— T'es loufoque de te laisser entraîner parles souvenirs, interrompt André. Madame, encore un litre !

Simon s'arrête court. Cet homme malicieux, presque toujours réservé, très égoïste, ne devient lyrique que lorsqu'il parle de sa petite fille, une gamine de trois ou quatre ans, dont il nous a déjà montré la photographie, à plusieurs reprises.

— Ton tuyau sur ce qu'on fiche...

— Ah ! Eh bien, on va, m'a conté un juteux, faire des tranchées ici, mettre le patelin en état de défense et résister. Nous, nous sommes les convois. Le temps de laisser reposer les carnes et puis en route... Il ne faut pas que l'ennemi nous coupe.

Je regarde Simon comme si je ne l'avais jamais vu. Une poitrine mince, des épaules étroites, un teint blanc, des yeux gris et durs, une voix toujours enrhumée. Il représente assez bien le type du comptable parisien, amateur de cartes et de jeux de courses.

On mange, on boit. La jeune Belge est allée, chez la femme de l'aubergiste, se passer quelque poudre sur le visage. L'après-midi, des soldats viennent chercher des pelles, des

pioches auprès du propriétaire qui n'ose pas refuser. André interroge les troupiers.

— On fait du terrassement partout. On passera la nuit ici. Notre lieutenant Brique — vous connaissez Brique de la quatrième qui était adjudant à la deux...

— Ça ne fait rien, va, toujours.

— ... est parti en avant-poste...

Un moment de silence. Ainsi, elle ne finira jamais cette existence de gibier poursuivi!... Simon, adroitement, détourne nos pensées :

— Que je vous disais tout à l'heure. Reposezvous un peu, si vous voulez... Vous voyez nos canassons d'ici, s'pas?... On pourrait bien être obligé de déguerpir plus tôt qu'on ne croit.

Puis, il ajoute, d'un faux air convaincu et qui nous donne à sourire :

— Nous finirons bien par la retrouver, cette putain de compagnie.

Surunsigne qu'il nous fait, nous nous levons, Perrot, Rigaud, même Bracovan qui s'attarde quand même à rafler le pain et le fromage laissés sur la table. Nous laissons sous la tonnelle madame Marie et André qui ne se sont pas aperçus de notre fuite, ou, du moins, firent semblant, ce qui revient au même. Nous allons nous étendre près de nos voitures pour

les mieux garder... Je ne puis dormir, je me rappelle le geste de Simon qui nous conseillait de quitter la petite auberge écartée où André fleuretait avec madame la Belge. Les curieux compagnons que me donna le Destin... Nous nous connaissons mieux maintenant ; mais au fond, nous ne nous aimons guère. Un hasard nous a réunis, un autre nous séparera; en ce moment, un même intérêt nous tient et nous guide, mais qu'il vienne à craquer, les camarades d'hier se dresseront les uns en face des autres, en indifférents, peut-être en ennemis.

A part André, qui est sympathique sans l'avoir cherché, et l'imberbe et adroit Rigaud qui est d'esprit sociable, il y a Perrot, garçon curieux, assurément, mais prudent, que toute liaison ennuie, il y a Bracovan, qui m'inquiète peu, et Simon de qui la méchanceté malicieuse amuse cinq minutes et déplaît le reste du temps, pour ce qu'on y trouve de sécheresse et d'égoïsme raisonné.

Or, ce soir, vers les dix heures, le généralissime Simon décrète auprès d'André et de moi-même :

— Je connais le pays. Je vadrouille depuis cinq heures, un peu partout. Les autres vont passer la nuit ici, dans des trous. Nous allons

prendre un chemin rider... Je passerai devant... Ne parlez pas ; calez-vous dans vos guimbardes. Le mot est : Melun.

Mais André proteste ; il ne veut pas quitter son lieutenant Boulard, il n'y a pas de raison à tenter cette aventure...

— Nous le retrouverons demain, ton Boudelard. Nous devançons le convoi ; nous ne changeons pas de compagnons...

Il faut, en efïet, que Simon ait repéré la route, car il ne heurte qu'une sentinelle à qui il « le fait à l'oseille », comme il dit dans l'argot qu'il affecte de parler :

— Je rejoins les convois qui sont partis. C'est le commandant de Vissac qui nous fait partir... Oui, je te dis : « Melun! Melun! » Mais non, nous n'allons pas à Melun; que tu eslourd ! Je te dis le mot, tu sais bien, le mot de passe, quoi...

La sentinelle, un zouave au pantalon large, se repose sur son fusil, convaincu :

— La putain de sa mère, je l'avais oublié.

— Celui-là, dit Simon, c'est un Algérien d'Oran ou, mort de mes os, je n'y connais rien.

Nous nous traînons toute la nuit par des chemins inconnus, les yeux mi-clos, dormant presque, nous relayant pour monter en car-

riole, sommeiller ou tenir les guides. Nous avançons, heurtant des charriots, d'immenses breacks où s'étagent trente personnes et que tirent de robustes chevaux. Des paysans ne veulent pas nous laisser passage et nous injurient dans un dialecte inconnu. Nous traversons des régions impossibles ; nous sommes enfin forcés de nous arrêter, parce que nous ne savons pas si nous suivons la bonne voie.

André est furieux d^avoir permis cette randonnée. Perrot se tait, comme d'habitude ; mais il doit rire en lui-même. Rigaud laisse tomber quelques réflexions, comme :

— Je me disais: « Qu'est-ce qui nous manque dont nous avons perdu l'habitude? C'était une petite marche de nuit, sous la lune, par de jolis sentiers. »

Pour moi, cette aventure me distrait. C'est du meilleur Simon, de celui qui blague à la française ou du Simon pince-sans-rire ; peutêtre même des deux.

Une maison sur la route nous paraît propice. Gomme tant d'autres, elle est abandonnée. Simon, qui patauge dans quelque chose qui barre le chemin, appelle André à son aide. Le cheval refuse d'avancer. Rigaud, garde les

voitures, le fusil à la main, car le pays n'est pas sûr, affirme Simon ironique. André, qui cherche à rejoindre Pêrrot, également en tête, bute contre des paquets de vêtements, par terre, et s'abat tout de son long. Il se relève en jurant.

— Zut ! des macchab !...

Ce sont des cadavres, en eiïet. Quelques soldats se sont échoués dans ce coin perdu, épuisés de fatigue, sans doute, et s'endormirent...

Nous visitons la ferme, avec précaution, minutieusement comme des huissiers. André découvre quelques bouteilles de vin et cela suffît pour le remettre en joie. Nous décidons alors d'attendre ici que le soleil se lève.

Le canon nous éveilla au petit matin. Il tonnait tout près de nous, à notre portée... Nous nous levons aussitôt.

— Ah! malheur, dit Simon, que le grondement du canon rend irritable et nerveux. Ils passent là-bas, les régiments, sur la route. Notre grange est dans un repli, cachée par des arbres, sans quoi nous aurions été envahis par les traînards.

La porte ouverte, le lancinant cahotement des chariots et ces stupides grelots, qui tintent aux colliers des bêtes, emplissent l'écurie où nous dormions. Décidément, ce bruit-là aussi nous manquait.

Nous essayons de gagner le chemin ; mais c'est impossible. Les compagnies marchent dans une direction différente de celle que nous avions prise et des sous-ofTiciers nous

défendent de venir encombrer la route.

— Ils se dirigent vers ces petits bois, sur la hauteur.

— Creuser des tranchées, ajoute Simon. Et l'artillerie les protège.

— Nous aurions mieux fait de rester avec le lieutenant Boulard.

Nous tenons conseil Perrot, Rigaud et moi, car il ne faut pas mettre en présence le caporal brancardier et Simon. Un orage les menace et nous n'avons pas le temps, en ce moment du moins, d'y assister. Rigaud propose de continuer d'avancer, sitôt ce régiment passé. On se renseignera en cours de route. Nous n'avons pasle choix des moyens ; nous adoptons celuilà. Je prends Bijou par la bride et nous avançons, à travers champs. Simon se décide à nous suivre. André, pour nous prouver sa sympathie, fait remarquer que l'on résiste. Evidemment, évidemment...

Un dragon qui boite nous fait signe d'arrêter. Il veut monter en voiture. Gomment diable est- il tombé par ici? A Simon qui l'interroge, il ne veut rien répondre ; il demande une place sur le siège. Rigaud s'y oppose et se donne la peine de lui expliquer que nous sommes en retard...

— Mais pourquoi, tas de salauds?...

— Rienàfaire. Nousn'avons pas pu ramasser de pauvres bougres, tout à l'heure, ce n'est pas pour nous embarrasser avec toi...

Nous marchons encore, mais sans but.

André, mécontent d'avoir autorisé l'équipée de cette nuit, ne parle pas ; mais ce silence lui fait mal. Il est habitué à parler ses colères. Le mutisme de Simon est, au contraire, naturel.

La grande chaleur de midi, cette route presque déserte, la poussière qui se soulève sur notre passage, nous rendent tristes. Nous portons ce j our des cœurs découragés; nous sommes fatigués de piétiner, fatigués de mal dormir, de manger à la hâte, et de toujours fuir avec cette stupide crainte denous trouver, quelque nuit, cernés par ceux qui nous poursuivent...

— Nous trotterons ce soir, conseille Perrot qui parle rarement.

Et nous nous installons dans un bois pour dormir, tandis que d'autres surveilleront la route. Simon ne proteste pas. Il nous laisse agir , il semble avoir abandonné toute initiative. Nous ne sommes pas seuls. D'autres ont eu la même idée et des campements se distinguent sous les arbres. Rendus prudents par l'expérience, nous avançons encore jusqu'aux

premières maisons d'un village qui nous paraît important. Dans la ferme où nous entrons, avec cette autorité tranquille qui est le propre des conquérants et des fuyards, nous trouvons, installé déjà près d'une cheminée sans feu, un jeune soldat qui paraît ennuyé de notre venue. Il est petit, joufflu, l'air d'un enfant malheureux. Il se lève et nous cède une chaise que nous ne demandions pas.

Simon, parlant à la galerie, fait tout haut cette réflexion qui va toucher le sensible caporal André :

— Tiens, un orphelin. Onpourrait l'adopter...

Nous prenons des sièges ; Rigaud et Bracovan traînent pour leur usage un banc qui ne tient pas en équilibre. Madame Marie, des brins de paille encore dans ses cheveux, essaie quelques effets de buste en arrangeant son écharpe.

— Madame, excusez-nous. Nous désirerions un peu de paille, de l'avoine pour nos chevaux. Nous payerons.

La femme à qui nous parlons est une vieille à bonnet, l'air d'une bonne grand'mère. Elle examine la jeune Belge qui s'est assise, comme un trait de désunion, si j'ose dire, entre André et le flegmatique Simon.

— Mes pauvres enfants, que voulez-vous que je vous donne?

— Ce que vous ne voulez pas donner aux Allemands qui seront ici dans quatre ou cinq heures.

C'est Rigaud qui énonce cette menace.

André se penche vers madame Marie :

— Un -peu de lait, n'est-ce pas?

— Oui, dit-elle, j'ai vraiment très soif. Et vous? M ais, dans la voiture, ily a des provisions .

Elle se lève vivement et gagne la porte. La fermière nous demande comment cette jeune personne a pu venir avec nous. La curiosité est la première vertu des femmes. Simon, qui ne l'ignore pas, pense que c'est en fournissant des détails qu'il acquerra la sympathie de la vieille dame ; mais André a pris les devants.

— C'est ma f^mme, dit-il posément. J'ai pu la découvrir en revenant, près de Charleroi, lorsque nous commencions à nous retirer de la ville où elle était, chez mes beaux-parents.

Tout cela débité d'un ton tranquille. Notre silence approuve cette chose toute simple. Mais un autre objet inquiète notre questionneuse :

— Alors, c'est vrai qu'ils vous suivent, qu'ils vont venir...

— Je les crois encore un peu loin, mais enfin...

— Ils arrivent, ils arrivent, les maquereaux! chantonne Rigaud, d'une voix basse.

Simon prend la parole :

— Lorsque nous étions à La Capelle, ils étaient derrière nous. Maintenant, nous avons de l'avance, ils ne seront ici que demain, dans l'après-midi.

— Oh ! mon Dieu î gémit la femme au bonnet, mon Dieu ! comment faire?

Je regarde la pauvre demeure, la cuisine sombre où nous sommes assis. Une seule fenêtre prend un jour gris sur un jardin planté d'arbres épais. Il y a un corridor où souffle une odeur chaude d'écurie. On entend le meuglement rauque d'une vache. Un chien aboie, à petits coups. Rigaud me regarde, mais ne dit rien. Simon espère une grande générosité de la part de la fermière, à la suite des renseignements qu'il a donnés. Mais la jeune Belge reparaît.

— Je vous apporte du lait, madame. Et votre mari, veut-il du lait aussi? ajoute la vieille dame, avant de s'engouffrer dans le couloir qui mène à l'étable.

— Mon mari'?...

Perrot retient à peine un sourire. Rigaud s'agite. Bracovan est inquiet : il n'a rien reçu à manger. Simon annonce qu'il va chercher du vin.

— Qui est-ce donc qu'elle prend pour mon époux? interroge la petite dame.

André, qui se sent un peu ridicule, se penche vers l'enfant :

— C'est moi... cela vous ennuie?

Elle se garde bien de répondre, mais ses yeux ne quittent pas le siège qu'occupait Simon. Celui-ci rentre presque tout de suite et nous pouvons établir un menu : l'omelette classiqiae, du «singe », des conserves, et un pot de confiture que la bonne dame nous apporte au dernier moment, après être restée longtemps assise, dans un coin, à nous regarder manger. Les vieilles gens témoignent souvent d'un respect étonné pour l'appétit des jeunes hommes. Rigaud nous offre des cigarettes. André remarque :

— C'est la première que je fume depuis que nous évacuons.

Observation assez juste, en somme. Ni Simon, ni Perrot, ni moi n'avons pensé au tabac pendant cette poursuite de jour et dç nuit.

— Tenez, écoutez... le canon...

Nous nous regardons avec angoisse... Loin, derrière les arbres, la route, et l'horizon morne, un roulement rythmé, périodique...

— Cela ne finira donc jamais !...

La vieille dame doit être un peu sourde ; elle nous propose de nous conduire à nos lits, c'est-à-dire de nous montrer l'écurie. Simon se lève et l'accompagne. Nous restons là, sans rien dire, chacun dans ses pensées. Perrot quitte sa chaise. Il va soigner les chevaux, c'est son tour de garde. La fermière reparaît.

— Voulez-vous voir votre chambre, madame, demande Simon. Et il la conduit dans une petite chambre, au rez-de-chaussée, un réduit assez obscur où l'on distingue la blancheur d'un lit :

— Vous ne serez pas mal, avec votre mari. Rigaud a quelque peine à retenir son envie de rire ; André prend le sage parti de se blaguer lui-même :

— La plaisanterie dure un peu trop longtemps, ajoute-t-il.

L'après-midi s'écoule lentement. Nous faisons de la fumée devant une bouteille de chartreuse que l'avisé Simon rapporta. Une tristesse sans courage nous retient sur nos

chaises. Pas mémo une forte envie de dormir. Nous buvons à petits coups la liqueur dorée dans nos gros verres épais. Des conversations d'hommes, sans entrain, quelques probabilités sur ce qu'on fera par la suite, et puis le silence que tapissent les volutes bleues de nos cigarettes. Le soir s'insinue... Madame Marie regarde tantôt Simon, tantôt André, et ferme toute expression sur son petit visage. La nuit qui est proche nous donne quelques occupations : aller voir les chevaux, préparer notre repas, arranger nos lits, dans la paille humide de l'écurie.

André n'ose pas ne pas demeurer avec sa (( femme », lorsque la fermière les conduit au petit réduit : leur chambre. Simon paraît impassible ; tout au fond, je suis sûr qu'il jalouse le caporal brancardier.

Lorsqu'ils se trouvèrent seuls, la porte refermée sur eux, devant le lit étroit qu'éclairait un morceau de bougie, André — il me conta l'histoire en ses détails, plus tard — se trouva une minute décontenancé, d'autant plus que deux personnes pouvaient à peine se tenir debout dans le réduit.

— Vous vous coucherez là, dit-il enfin. Vous ne serez pas mal. Tout à l'heure, j'irai aux

écuries sous un prétexte quelconque et puis j'y resterai. Asseyez-vous...

« Lorsqu'elle vit que je le prenais sur ce ton, me disait André, elle changea de visage. Jusque-là, elle montrait une tête sévère avec des yeux durs. Pour moi, je songeais : Je rate peut-être une occasion ; on ne peut savoir ; mais j'agirai comme je lui ai promis. Simon, toi et les autres, ils me traiteront de ballot ; et elle aussi, peut-être. Mais je suis trop fatigué...» Cette excuse, queje me découvrais pour sauver devant moi-même mon amour-propre en danger, me rendit une certaine aisance. Cela dut se traduire sur mon visage; madame Marie s'en aperçut, l'attribua aune toute autre résolution, et reprit son expression grave. Elle était comique, ainsi sérieuse, et beaucoup plus jolie que d'habitude. J'essayai de la rassurer.

— J'attends encore une minute, lui dis-je, et puis je vous laisserai vous reposer. Et je me rendis compte, à l'instant même, qu'elle était ratée. Ce qui me consolait, c'est que n'importe qui, à ma place, l'aurait manquée. Oui. Elle se serait peut-être laissée prendre, une nuit, par surprise ou par toquade, mais « notre mariage », « notre entrée dans la chambre nuptiale » avaient eu trop de témoins

ironiques... Nous restions là, elle assise, aii

bord du lit, sur la pointe ; moi, debout, les

bras ballants. Oui, un joli tableau. Nous

n'avions rien à nous dire et je n'essayai pas de

parler. On entendait des bruits dans un escalier

qui tournait au-dessus de nos têtes, les coups

de hache de la vieille, qui fendait du bois,

une bête qui tirait sur sa chaîne... Il me semble

que j'y suis encore. La voix éraillée de Simon

qui te parlait m'inquiéta. Je craignais les

plaisanteries qu'il pourrait faire et qu'elle ne

manquerait pas d'écouter. « Eh bien, Madame,

dormez bien, et ne vous ennuyez pas... » Je

me dirigeai vers la porte. Je parlais très haut,

pour couvrir vos rires possibles. Elle se leva,

de la surprise dans ses yeux clairs. Elle ne

répondait pas. — « Vous vous fermerez bien...

Demain matin, je passerai vous prévenir :

nous partirons encore de bonne heure. » Mais

elle éclata, tout d'un coup : — « Oh l vous

êtes gentil 1 vous êtes Français î » Elle répéta

plusieurs fois : « Vous êtes Français î « Hein?

Quelle idée elle devait se faire des Français :

des types qui ne pensent qu'à ça. Je fus, je te

l'avoue, un peu fâché, et je me retirai, l'air

très froid, sans le faire exprès. Mais elle

m'arrêta. Elle possède un sûr instinct, comme

beaucoup de ses pareilles : « Vous êtes fâché... oui, vous êtes fâché ! » Elle se fit câline, elle penchait la tête. « Vous me garderez encore avec vous, n'est-ce pas? Je ne veux pas vous quitter. »

Moi, je ne savais plus. On ne sait jamais exactement dans ces moments-là, parce qu'on manque de confiance en soi. Je lui expliquai qu'il faudrait au contraire nous séparer bientôt, que ce voyage avec nous n'était pas pratique. Elle mit sa tête dans ses mains. « Ne vous désolez pas, petite fille. » J'entrepris le jeu dangereux de la consoler. Elle rabâchait avec un entêtement de gamine : « Non, je ne veux pas vous quitter. Oh! je sais: demain, vous me laisserez dormir. Vous ne me réveillerez pas. Vous partirez sans moi ; mais je veillerai toute la nuit... » Et d'autres choses de ce goût-là. Les bruits de l'écurie avaient cessé. Je ne trouvais que des banalités à lui opposer. Elle se calma tout d'un coup. Elle releva vers moi de gros yeux rouges... où je pouvais lire de la douleur, de la sympathie, de la reconnaissance... tout ce que je voulais...

André, arrivé là dans son récit, hésitait. Il se taisait un moment, puis :

— Enfin, mon vieux, traite-moi de bal-

luchc, si tu veux ; mais c'est ce moment-là que j'ai choisi pour sortir. J'allai vous rejoindre et comme vous ne m'avez rien demandé, je ne vous ai rien dit. Puis, il ajoutait :

— Somme toute, les blondes, ce n'est pas mon genre.

Nous avions bien autre chose à penser que d'interroger André. Cette nuit-là, en effet, le vingt-sept août, vers les onze heures, nous devons déguerpir. Simon, en passant, prévient la jeune Belge. A la cuisine, nous retrouvons le jeune homme imberbe : il n'ose pas demander à nous accompagner. Rigaud parle de le prendre :

— Tu es fol, toi aussi, tu enlèverais tout le monde.

Sur le seuil de la maison, dans le jardin plein d'arbres, on entend les coups sourds, méthodiques du canon. Il est prudent de ne pas allumer les lumières des voitures. Nous sommes partis, sans adieux à l'hôtesse qui dort maintenant. Madame Marie n'a fait que changer de lit ; elle sommeille dans la paille de sa charrette.

Mais voici que des éclairs barrent la route. Des roulements de tonnerre répondent aux lointains canons qui grondent. Nous nous couvrons avec des toiles de tente. La jeune femme monte dans la carriole de Simon qui est bâchée. Et l'orage se déclanche, comme c'était à prévoir, la pluie crépite sur nos couvertures, par bourrasques ; elle attaque un côté, puis un autre. L'eau dégouline sur nos bras, nos jambes, s'amasse sur nos genoux.

— Ça manquait au programme, dit André, aveuglé par les bourrasques.

Nos chevaux suivent les carrioles du convoi. Nous roulons, sans rien voir, dans la nuit épaisse, qu'entaille une seconde la clarté subite d'un éclair.

— On n'ira jamais assez vite, dit Simon. Sa guimbarde cahote devant la nôtre et

l'on entend le ruissellement des eaux sur la bâche tendue. Nous traversons des forêts, nous longeons des plaines, nous ne distinguons rien des arbres ni des maisons, dissimulés derrière les zébrures de la pluie. Nous écoutons les ordres que l'on transmet, nous allons à la remorque des voitures qui nous précèdent. Une fois encore, nous sommes mêlés à des convois inconnus. On nous arrête à certains

carrefours, nous repartons ensuite. C'est une habitude : les bêtes l'ont prise ; les conducteurs dorment tranquilles.

Arriverons-nous à retrouver la compagnie et le lieutenant Sereilles? C'est ma mission, après tout; j'y pense parfois et cela me tourmente pendant quelques minutes, et puis d'autres incidents me viennent distraire. Au petit matin, l'orage se calme; une petite pluie qui ne dure pas. Nous faisons la grand'halte près d'un bois. Simon ronchonne :

— Mauvais ! Mauvais ! Il y a un type qui se promène.

Un lieutenant aux moustaches courtes et qui semble trempé bien qu'il disparaisse sous un vaste manteau de caoutchouc, se promène en effet ; il interroge tous les chefs de convois qu'il semble connaître.

— Naturellement, il ne se souviendra pas de nous. Et la gosse là-dedans, couvre-la avec des manteaux, qu'on ne la voie pas...

— T'en fais pas, dit André désormais réconcilié avec son ennemi de la veille. Je lui répondrai.

Il est incapable de garder longtemps rancune, ce charmant André Propre ; et prévenu par Simon qui l'encourage, il ne craint pas le

danger qui nous menace. Ça ne tarde guère, du reste.

Une petite voix goguenarde :

— Mais qu'est-ce que vous fichez par ici, vous autres.

— Mon lieutenant, nous rejoignons le X'"^ d'infanterie. Nous sommes queue de convoi, avec un conducteur blessé...

Le conducteur blessé s'est levé précipitamment pour cacher le paquet de manteaux qui s'agite derrière lui. La jeune Belge, brusquement éveillée, se trémousse dans toutes ses couvertures, sous quoi elle étouffe. L'officier soupçonneux examine André, puis moi-même qui, descendu de ma charrette, me trouve là vraiment fort à propos. Il interpelle Rigaud sur le siège de notre deuxième voiture.

— Et vous aussi?... Même régiment? Ah ! très curieux... Et cette machine à trois places?

— Notre lieutenant, M. Boulard, l'a réquisitionnée contre un bon régulier.

— Oh ! les bons réguliers, par le temps qui court... Elle est bien bonne, celle-là...

Le lieutenant éclate de rire. Rigaud a un peu forcé la note ; mais l'homme au caoutchouc s'éloigne. C'est, du reste, pour mieux revenir. Il pose quelques questions à André qui répond

sans hâte, le regard droit. L'officier examine les roues de nos guimbardes, les harnais des chevaux, les Ichevaux eux-mêmes. Il ne dit rien, il fait mine de nous quitter, puis soudain, il s'écrie :

— Mais, nom d'un bonhomme, le X"^^ ! Ce n'est pas votre chemin. Ah ! mais non! Jamais vous ne retrouverez votre régiment. Vous lui tournez le dos ! Vous demanderez au prochain carrefour à l'officier d'ad-mi-nis-tra-tion — il détache chaque syllabe — de vouloir bien vous mettre sur la bonne route.

Cette fois-ci, il nous quitte. Nous repartons presque aussitôt. Le jour apparaît, triste et sale derrière les nuages, dans le ciel gris. Au premier croisement, André s'informe, puisqu'il le faut.

— Gomment, vous êtes par là, vous, à présent? Vous fichez du monde ! Suivez le convoi, tout droit... Vous êtes sur la bonne route.

Le lieutenant au grand caoutchouc ne nous oubhe pas. Lorsque la colonne s'est remise en marche, il nous rejoint. Son manteau fait « floc, floc », à chaque pas. André l'attend, le cœur afïermi. Il paraît mécontent.

— Ah ! il vous a dit ça... Il me fait l'effet de».. Vous demanderez au prochain carrefour.

Ces lascars-là ne connaissent rien... Informezvous chaque fois. Ce sera plus sûr...

Simon, dans sa voiture, rage en balançant ses jambes,

— lï va nous la fiche à présent?

— Quoi donc?

— La paix î... Ah ! je le retiens... Je la veux, sa photo.

Madame Marie montre satêteébourifïée. Rigaud, près de moi, se plaint. Il a faim. C'est pourtant vrai que nous ne pensions pas hier que nous aurions faim aujourd'hui. Nous buvons quelques fonds de bouteilles ; puis on essaie de dormir. Il fait beau temps ; la chaleur s'annonce supportable.

Du paysage que nous côtoyons, de cette grande plaine, de ces vallonnements, nous ne voyons pas grand'chose ; nous ne retenons rien. Il en est ainsi, du reste, dans ces journées monotones où les fatigues succèdent aux privations. Je me souviens sans eiïort du jour où j'oubliai volontairement mon sac bien mieux que de ce matin fripé où je pénétrai dans cette ville inconnue jalonnée de clignotants becs de gaz... Mes camarades sont ainsi. Ils subissent à peine le désespoir des crépuscules trop rouges, la mélancolie des réveils, dans le ma-

tin fripé d'humidité, la torpeur des après-midi de soleil et de poussière. Certains bois cependant, certains abris où j'éprouvai une passagère sécurité persistent dans mon souvenir ; mais la véritable sagesse à la guerre, c'est d'imiter nos compagnons, et de tâcher de vivre d'une vie végétative.

Quelques chasseurs à cheval, par groupe de dix ou douze, qui ont l'air d'assurer l'arrièregarde, trottent de temps à autre, le long du convoi. Ils soulèvent une poussière blanche, et puis font demi-tour. Ils transportent assez souvent des renseignements prodigieux qu'ils communiquent à quelques conducteurs privilégiés. On les entend qui parlent haut : « On s'est battu la nuit dernière, il y avait quarantecinq ou cinquante Allemands autour de mon cheval. J'ai eu juste le temps de tirer mon sabre, d'en démolir quatre ou cinq et de me débiner. »

Mais ceci est le genre personnel ; il y a le chasseur initié qui donne des précisions : « Les gars, ça marche. Je viens de l'Etat-major du général X... On est en train de faire un mouvement tournant et alors qu'est-ce qu'ils vont se faire verser ! «

Gela remonte toujours un peu le moral des

hommes ; il en faut si peu pour transformer les Français!

Le vingt-huit au soir, nous tombons dans un petit village que l'infanterie a mis en état de défense. Des charrettes, des meubles, des échelles, des charrues barrent les chemins et les ponts où l'on a transporté des poutres, des planches, des arbres abattus en hâte. Simon et Rigaud s'en vont à l'aventure. Ils trouvent, je ne sais par quelle chance, des œufs, du saucisson, de la salade, et trois vieilles poules que Simon cache dans la dernière valise : celle qui contenait des liqueurs.

— Ce sera pour demain. Ce soir, un repas maigre suffira.

Nous tenons conseil, c'est-à-dire que, assis par terre, près des voitures, nous mangeons en parlant peu. Bracovan nettoie le fond de tous les plats, Perrot semble très loin d'ici. Simon, de qui le regard est calme au repos et se durcit pendant l'action, commence doucement :

— Ça va barder demain, dit-il. Faut pas que la jeune fille reste avec nous. J'ai appris que nous serions sûrement attaqués. On a fait des tranchées partout...

— Alors, quoi faire? interroge André, de l'air le plus froid qui lui est possible.

— Que Mademoiselle s'en aille cette nuit. Demain, ce sera trop tard.

Le caporal brancardier explique que Ton pourrait habiller la jeune femme en homme... maisilsetaitsoudain,devantnotreétonnement.

Rigaud ne retient pas un sourire. Cette histoire Tamuse. Jamais cependant, au cours de nos longues marches, il ne m'a fait une allusion soit à madame Marie, soit au « béguin » d'André... La jeune Belge regarde celui d'entre nous qui vient de parler. La façon dont le caporal prend sa défense lui déplaît. C'est de Simon qu'elle attend l'arrêt de son destin.

L'âme des femmes recèle des profondeurs insondables. Cette pensée sans lendemain, c'est l'attitude de notre protégée qui me la suggère. C'est à moi qu'elle offrit sa voiture et son cheval (le commandement dans la nuit, les baïonnettes qui brillent, le fermier étonné, tout cela, dans cette petite ferme près de Villers, l'avait conquise ) ; à André, elle lui réservait ses plus jolis sourires ; elle le négligeait comme un amoureux trop épris ; mais c'est au ténébreux et frisé Simon qu'elle veut plaire, c'est lui qu'elle regarde d'autant plus qu'il parle toujours de l'abandonner, et vers qui s'incline sa petite âme amoureuse et pitoyable.

Nous ne savons à quelle décision nous arrêter, ni comment nous pourrons mettre à exécution le plan que nous ne manquerons point d'établir. Un silence. Simon ne se décide pas...

Alors, parce qu'il a été écrit cette vérité profonde : « chacun de nous tue ce qu'il aime », le caporal André Propre, la gorge sèche, prend la parole :

— Je crois, articule-t-il lentement, que ce parti est le plus sage : il faut que notre amie soit sauvée. Il faut que son départ ait lieu ce soir même...

Il parle comme s'il voulait se convaincre lui-même. Mais nous, qui ne demandons qu'à être fixés, nous l'approuvons. André comprend que tout est consommé. Il demande à la jeune femme :

— Vous comprenez, n'est-ce pas? Nous vous avons gardée tant que ce fut possible*

Des sanglots oppressés lui répondent. Marie pleure comme une gosse, le visage entre ses bras. Nous nous levons : il n'y a rien à opposer à certaines larmes d'une femme que la patience ou une indilïérence polie. Rigaud s'est levé ; il sort avec Simon. Ils vont préparer la char-rette, doubler l'avoine du « Bijou» et chercher

quelques vivres pour la route que madame Marie doit suivre seule jusqu'à Laon. André ne bouge pas ; il allume une cigarette ^t me fait remarquer :

— La seconde fois que je fume depuis que nous nous barrons.

La jeune femme, maintenant, a essuyé ses yeux ; elle regarde fixement devant elle... Des hussards, poudrés de poussière, trottent sur la route. Les dernières lueurs du crépuscule s'attardent sur les toits des fermes, la cime des arbres... Une nuit fraîche emplit d'ombre les replis de terrains et les chemins de traverse.

— Il ne faut pas m'en vouloir, s'excuse une voix, très bas. Cela ne pouvait durer, vous le savez bien. Vous êtes courageuse et je...

André commence alors d'expliquer à la jeune femme la route qu'elle doit prendre et ce qu'elle doit faire. Je me couche dans ma capote. La pitié sentimentale que le caporal brancardier accorde à la petite Belge est peutêtre très superficielle ; les circonstances sont la cause de cette éphémère sympathie. Je sais qu'André, marié depuis peu, n'oublie pas sa jeune femme, mais il associe madame Marie et madame André Propre dans une même tendresse : c'est là, sans doute, un

sentiment d'homme que les femmes ne sauraient comprendre.

Ces beaux raisonnements m'accompagnent dans le sommeil. Vers minuit, une patrouille passe, en raclant le sol. Simon nous appelle, André et moi.

— Hein? quoi? On s'en va?...

— Venez m'aider à atteler et à faire partir la petite Belge.

Je préviens Rigaud de faire attention.

Nous plaçons la jeune femme à moitié endormie dans la charrette. Lorsqu'elle est bien assise, elle s'éveille tout à fait et nous regarde.

— Il y a de l'avoine ici, lui dit Simon. Ici, du pain, quelques provisions. Là, un chapeau de paille que vous mettrez demain pour vous garantir du soleil, et dans le fond du chapeau, l'adresse de ma belle-mère, à Laon. Couchezvous. Je vais vous diriger.

Le difficile, en effet, c'est de sortir du village, sans éveiller la méfiance des sentinelles. André marche près de moi. On devine des arbres, des prés, un horizon qui est une ligne noire, des toits disséminés, des bois au loin.

Un soldat nous arrête. André s'approche seul:

— Je fais une ronde, pour les malades... Je me suis trompé ; je crains d'être arrêté...

— C'est franc, tu peux passer...

Rassuré, le caporal nous crie :

— Allez, en route... On se couchera de bonne heure.

Nous passons devant une seconde sentinelle qui a dû nous voir parlementer avec son camarade. Des faisceaux de fusils, des fantassins couchés, puis une grande rue que nous suivons sans encombre. On aperçoit des paysans qui déménagent leurs meubles comme toujours. Une gï-ande capote nous demande où nous allons.

— Cette dame s'en va à Laon. Est-ce bien le chemin?

— Sais pas... Ils s'esbignent tous par là. Deux lignes de petites lumières s'avancent

à la queue-leu-leu ; on distingue des arbres... La route est là, assurément. La porte du corps de garde, installée dans une ferme, éclaire un morceau de chemin, un poteau télégraphique, des talus...

— Au revoir, chère amie, dit André. Portezvous bien... Bon voyage... A bientôt...

— ' Au revoir, bonne chance... dis-je, presque en même temps que Simon.

La jeune femme nous tend les mains :

— Mon Dieu ! mes chers amis, merci... Elle éclate en sanglots, nerveusement.

Nous faisons quelques pas, près de la voiture, ensemble. Je regarde unc/ticrnière fois Bijou, j'inspecte les harnais, j'arrange les guides, enfin je remplis un emploi. Puis, nous nous arrêtons. Madame Marie nous fait des gestes d'adieu, elle se retourne plusieurs fois, et cherche à distinguer le silencieux Simon, de qui elle espère un dernier mot, un regard ; mais lui nous attend sur le chemin. Il contemple, tranquille, le défilé des attelages disparates...

— Allons, au revoir, petite fille... Ne pleurez pas ! crie André.

Je le prends par le bras et l'entraîne :

— Mais non, elle ne pleurera pas... La vie est courte et les hommes meurent très jeunes, cette année.

André se retourne encore. On devine avec peine une forme vague qui doit être Marie, Bijou et la carriole. Gela s'éloigne toujours plus sur la route. Nous retrouvons Simon. Le caporal brancardier ne parle pas, et comme il faut dire quelque chose, je tâche de tirer pour nous tous la morale de cette aventure qui, du reste, n'en comporte pas :

— Ici finit l'histoire de la petite Marie qui venait de Belgique.

DEUXIEME PAETIE

On vit avec des gens, on boit, on mange ensemble, on prend sa part des mêmes fatigues et des mêmes dangers, et l'on ne sait presque rien de la vie passée ni des sentiments de tous ces compagnons d'infortune, avec qui l'on poursuit la même errante existence.

Si je connais en bloc l'histoire de Rigaud, ou du moins ce qu'il m'en a conté, elle ne m'intrigue pas autant que l'énigme de son visage de fdlette rusée; mais de Perrot, garçon grave, de Bracovan, paysan toujours affamé, que puis-je certifier? Et de Simon le Parisien et d'André Propre qui aime la musique et se donne^le genre de parler argot, par condescendance, semble-t-il. Pour le comptable frisé

de Paris chez qui cette langue est naturelle, je possède ce que j'ai deviné, c'est-à-dire pas grand'chose et peut-être me suis-je trompé?

Je remâche ces vieilles observations, en regardant Simon qui creuse une tranchée dans le petit jour grelottant. Sitôt qu'il la trouve assez grande, il se relève et ne travaille plus.

— Ça suffira comme ça...

Il allume une cigarette, et donne des conseils à Rigaud qui approfondit son trou comme un terrier.

Toute cette nuit, depuis une heure du matin, nous avons marché, Perrot, Bracovan et moi, derrière la voiture où Simon, André et Rigaud se reposaient. Nous devions aller à Guise, nous annonçaient les cavaliers du convoi... Ce fut l'éternelle course dans la nuit, où l'on ne voit rien d'autre que la guimbarde ou le dos du camarade qui vous précède... Un convoi de blessés que nous croisons en route... Un arrêt pour le laisser passer... On s'est donc battu, hier, quelque part, pendant que nous obligions la petite Marie à prendre la direction de Laon. Enfin, le vingt-huit août, nous arrivons à Laudifan. Il fait jour. Il est près de cinq heures. Le régiment reçoit l'ordre de se déployer en tirailleurs. Le lieutenant qui dirige les convois,

un petit aux moustaches courtes — sans doute celui-là même qui portait caoutchouc et interrogeait André, mais je ne le remets pas très bien — décide que nous creuserons des tranchées, en avant des voitures.

— En cas de cavalerie, nous pourrons nous replier, tandis que vous briserez leur élan...

Le paysage où les premières lueurs du soleil rougissent un bouquet d'arbres n'est qu'une plaine vallonnée. Un village à droite, un autre à gauche ; derrière nous, une route et le paquet vert d'un petit bois. C'est là que se cachent les chevaux, les camions, le ravitaillement. Perrot est resté près de la voiture de Simon et je ne sais pourquoi, André, bien que croix-rouge, est venu avec nous. Ce n'est pas la chose la moins comique. Il est juste de dire qu'André ne touche à rien, pas même à une pelle, et je parierais qu'il ne sait pas par quel bout l'on prend un fusil. Simon s'est couché sur la terre remuée.

— Depuis qu'ils ont vu les Allemands faire des tranchées, on en fait partout... T'as l'air malade, ajoute-t-il pour le caporal brancardier, t'en as gros sur la patate?

Mais Rigaud les fait taire. On entend en

efîet le crépitement d'une fusillade ; le tac-tac trépidant des mitrailleuses... Gela nous engage à creuser encore nos tranchées. André nous donne des conseils.

— Faites un banc dans la terre, puisque vous passerez la journée ici....

Les hommes ont déposé leurs fusils, les musettes, tout l'équipement derrière eux. Des cavaliers passent au trot, en fourrageurs. Ce sont des cuirassiers.

— Faudra se souvenir de ne pas tirer sur eux, tout à l'heure, quand ils reviendront de patrouille.

Les épées nues, les casques, les cuirasses lancent de soudains éclairs, sous le soleil.

Devant nous, parmi quelques pommiers, je crois voir de courtes flammes et aussitôt, une déflagration qui nous secoue. C'est une batterie de soixante-quinze qui crache : on ne distingue rien que de brusques lueurs, à périodes presque régulières.

— On les canarde ! dit joyeusement Rigaud.

Comme nous n'avons rien à craindre — du moins, nous le supposons — nous mangeons le repas froid distribué ce matin : du .pain, du fromage et l'éternel « singe » gelé.

D'autres cuirassiers apparaissent ; ils galopent, s'arrêtent, repartent. Ils sont armés d'une lance qu'ils inclinent légèrement quand ils chargent. Et puis, ils disparaissent au loin. C'est le calme de nouveau que trouble, par instants, l'aboiement des canons.

— Non, mais regardez ! me dit Simon, si ému qu'il en oublie de parler argot...

Je ne distingue rien. Les lignes de feu, c'est un endroit où l'on ne voit habituellement rien, où il ne se passe rien, quelquefois pendant des heures, et, lorsqu'un grand événement se produit, on n'est jamais là pour s'en rendre compte : ou bien l'on est caché, ou bien on était distrait, occupé à tout autre chose. D'abord, c'est fini des flammes du soixante-quinze ; les canons se taisent. Simon essaie de me montrer, dans le fond, des points qui se déplacent : des régiments en tirailleurs...

— Et là-bas, ces pommiers qui se trottent... des éclaireurs qui se débinent au galop... Ah î ça va barder...

André nous écoute. Il s'est assis et prépare une salade avec des œufs durs qu'il découpe en petites tranches. J'admire son insouciance. Bracovan le surveille ; son regard va du couteau que tient le caporal aux

rondelles d'œuf qui tombent dans la gamelle.

Mais voici que toute la plaine, depuis les boqueteaux où s'était enfoncée l'infanterie jusqu'à l'horizon où disparurent les cuirassiers, toute la plaine devient silencieuse, d'un silence d'angoisse. Plus de cavaliers, ni de fantassins... Rigaud et Simon quittent le parapet de la tranchée. Je regarde derrière moi : rien ne bouge. « On nous a oubliés là », me dis-j e. La terre, mal tassée, qui forme rebord, coule dans la tranchée, avec un bruit d'eau... ; tout d'un coup, dans les airs, nous entendons un soufïlement comme celui d'un lingot en fusion trempé à froid. Ce bruit étrange grandit de seconde en seconde...

-— Des obus !

Nous nous jetons à plat ventre, dans notre abri, les mains sous le menton, la tête près des jambes ou des souliers de notre voisin; nous tâchons de, nous faire le plus petit possible et de nous tasser contre le sol. Le schrapnell vient éclater, en détonant, à quelques mètres de nos tranchées; mais aussitôt nous percevons un nouveau soufïlement qui arrive sur nous, à toute vitesse. Il bondit sur quelque chose où il fait explosion. Alors, un autre obus, lancé à travers les airs, s'essoufïle comme les deux

premiers. Et puis un quatrième qui accourt en trombe. Il éclate et nous couvre de terre et de cailloux. Puis, un arrêt.

— Ils se reposent, dit Simon. Ça va rebifïer. Gela recommence en effet, et les hommes se

recouchent. Ma respiration oppressée m'envoie de la poussière dans les yeux. Rigaud proteste pour je ne sais quoi. Et les obus tourbillonnent dans le ciel...

— Ils passent au-dessus de nous, constate Rigaud.

C'est possible. Tapis dans notre trou, nous ne pensons pas à lever la tête. Au reste, à quoi pense-t-on pendant ces minutes ?

La peur, l'angoisse de la mort hideuse, nous serre à la gorge et nous durcit la poitrine. On respire avec peine. Des images passent rapidement : « Celui-ci qui arrive, va tomber sur nous..* Pourvu qu'il tombe n'importe où, mais par sur moi !... Ah ! si l'on avait creusé plus profondément!... Si l'on avait fait un trou comme un souterrain!... Où court-il, celui qui arrive?... » Et c'est un soulagement de courte durée quand l'obus a déchiré les airs. Nous sommes couverts de gravier, des pierres dégringolent sur nos jambes, nos têtes... et, chaque fois, on s'imagine être touché par

un éclat. Deux coups de suite, bien repérés, tombent sur les petits arbres, derrière nous, que Rigaud s'entête à nommer des pommiers. Une grande déflagration, et des branches qui se brisent encore lorsque les obus ont éclaté. D'autres s'égarent, on ne sait où. Nous entendons leur respiration haletante au-dessus de nos têtes.

— Ils tapent dans le bois ou dans les pommiers... C'est fmi pour nous...

Simon tire sa montre. Sept heures et demie. Allons-nous demeurer là, couchés, encore longtemps?

— Ah l dit Rigaud en relevant un visage rouge de terre, c'est le moment d'aller ramasser les pommes... On secoue les pommiers.

Maintenant les obus s'essoufflent au-dessus de nous. Ils tracent une trajectoire élevée. Nous osons, timidement, tourner la tête pour essayer de les voir passer. Ils doivent s'écraser sur les convois. Pendant une courte pause, après la chute des quatre schrapnells, suivant qu'ils éclatent derrière nous, à droite, ou à gauche, nous supputons les changements de tir. Une accalmie, qui nous paraît longue, se produit après une série de quatre obus. Cette pause se prolonge. Nous attendons.

— Ils rectifient... Ça va pas tarder ! Mais rien ne sifïle dans le ciel. Alors, nous

nous décidons à nous asseoir, à remuer les jambes, les bras. Rien dans la plaine. C'est le même grand calme anormal, le même silence inaccoutumé qui ne présage rien de bon.

— Qu'est-ce qu'on fiche ici?

— Nous attendons des ordres, répond Rigaud, tranquille.

Soudain, sur la droite, à l'horizon, appa> raissent des cavaliers. Ils galopent sur une même ligne, la lance basse. Ils passent au loin, devant nos tranchées, puis une autre vague se dessine, grossit, toujours au trot, puis une autre : tous les éclaireurs qui étaient partis et qui reviennent en hâte. Nous sommes sortis de nos trous pour mieux voir cette charge de chevaux frottés de sueur blanche. Les cuirassiers français font un crochet, tournent et se dirigent vers les bois.

— Ça va devenir mauvais. Il faut déguerpir...

L'étonnante escouade que j'ai là !... C'est toujours le conseil le plus aisé que l'on suit et chacun semble avoir, à tour de rôle, ses jours d'esprit pratique et de lucidité. Aujourd'hui,

c'est Rigaud qui dirige. Il le fait sans crânerie inutile, et rien ne le trahit dans son visage de fille poitrinaire.

Nous quittons notre trou ; nous ramassons nos fusils. Un brigadier nous aperçoit. Il galope sur nous.

— Vous étiez là !... oui, on se barre... Ils arrivent, là-bas, tenez... Des uhlans, là, dans cette direction, à six cents mètres.

Nous croyons apercevoir des cavaliers qui semblent grossir à mesure.

— Tirez, tirez dessus !

— A six cents mètres, c'est fichu, dit Rigaud.

— Tirez quand même ! commande le brigadier.

Il faut faire plaisir à ce centaure. Nous épaulons sans conviction. Quelques coups de feu, et le groupe ennemi, qui poursuivait en confiance les fuyards, s'arrête, tourne bride et disparaît.

— C'est idiot ! on aurait dû les laisser s'approcher.

Nous partons, alors, en file indienne, vers les camions; nous courons, le fusil à la main. Des obus font explosion, très haut, dans les airs ; on dirait le pétard d'un feu d'artifice.

Il en jaillit un léger nuage qui plane quelques minutes comme un ballot de coton... Un autre obus floconnant remplace le petit nuage lorsqu'il s'effiloche. Maintenant, des balles cinglent à nos côtés. Nous courons toujours. Un chemin, devant nous, coupe à travers champs. Nous le prenons et, rassurés un peu, nous marchons à vive allure. Rigaud, qui a bonne vue, se retourne parfois ; il ne découvre rien; mais au coude du sentier, une compagnie en désordre débouche. Des hommes transportent des blessés. Le sang macule leurs pansements neufs. J'apprends que c'étaient les deux sections, placées derrière nous, tout à l'heure, en avant du bois ; ils ont reçu les schrapnells qui nous dépassaient.

Un bruit que nous commençons à connaître, rauque,|quelque chose qui tourne dans l'atmosphère, précipite nos mouvements. Des obus nettoient le petit bois, s'abattent sur le village comme un vol d'oiseaux trop lourds. On voit encore leur sillage rapide dans le ciel après qu'ils ont éclaté.

— Nos voitures ! dit Simon, chez qui, une pensée en amenant une autre : « Et ta salade d'œufs, André? »

Nous nous abritons derrière des arbres. Une

batterie de soixante-quinze consolide ses pièces. Simon regarde les canonniers. Un adjudant lui demande :

— C'est vous qui étiez notre soutien? Ah ! bien, heureusement!

— Heureusement quoi? interroge Simon, sans bouger.

— Vous nous avez lâchés, tout à l'heure. Le Parisien frisé hausse les épaules, puis

désignant le convoi de blessés qui cherche où se reposer :

— C'est peut-être à vous, ces gens-là? Un officier survient suivi d'un soldat ordonnance qui traîne deux chevaux par la bride.

— En rangs. Comptez-vous quatre. Au trot ; nous partons. Les blessés sur la gare que l'on nous dira.

En route. Rigaud se place à côté de moi qui suis près de Simon et d'André ; ils hésitent. Devons-nous suivre cette nouvelle compagnie?

— Où va-t-on se loger maintenant? Le village est en feu... Pige les flammes qui grimpent là-bas... C'est Landifay, ce patelin, paraît-il...

Nous cheminons sans entrain. Les blessés suivent, comme ils peuvent, aidés par ceux qui les ont ramassés. On avance par deux, par

trois, sans se connaître. Des hommes commentent la journée.

— lia rien été amoché, le bataillon. Depuis qu'on trotte et qu'on reçoit de la ferraille...

A travers les bosquets où l'on nous arrête, nous voyons l'incendie qui s'allume dans la petite ville. Il est plus de dix heures du matin. Nous restons là, nous dormons même, jusqu'au soir, sans rien savoir de ce qui se trame. On entend une mitrailleuse, de nombreux coups de fusil, et la canonnade quiserapproche, puis s'éloigne, ou semble prête à fondre sur nous, suivant le caprice du vent ou le degré de notre insomnie, deux choses qui sont également variables.

tl

A la tombée de la nuit, le vingt-neuf août, un ordre se propage, le long des faisceaux.

— Allez, debout ! ouste ! debout !

Nous repartons, ayant peu dormi, et si fatigués encore que nous cherchons le cheval et la voiture, confiés la veille à Perrot et qui doivent être je ne sais où...

On ne distingue rien devant soi, dans l'ombre épaisse, à peine le sac de celui qui nous précède; on trébuche, on sommeille, entraînant les pieds. Les bois dessinent de chaque côté une longue crête moutonnante. Nous n'en sortirons jamais ! Et brusquement, voici un village ; nous traversons la rue principale. Des ruines fument encore, une suie noire que la brise balaie et nous pousse au visage..., des pans de murs, des fermes démolies, dont l'intérieur se devine par les larges entailles

du toit. Est-ce le village évacué et qui fut bombardé toute la journée? Possible. Nous allons, l'esprit tendu : nous n'avons rien mangé depuis notre séjour dans la tranchée. On avance quand même, cette nuit-là, les pieds lourds, le cœur malade...

Je cherche à ne pas perdre Rigaud, ni André. Une grande détresse me pèse aux épaules et l'âme si lasse de tant de fatigues, que je ne souhaite que la fin de cette aventure, n'importe comment, mais que cela se termine pour ne plus souffrir ainsi des genoux, du ventre, de toute la chair misérable. Personne ne parle. A peine si je songe à Paris, à ce que j'ai laissé là-bas. D'autres images défilent; aucune ne s'attarde : ainsi apparaissent le cheval Bijou, la petite Marie, le béguin d'André... Comme c'est loin, tout cela l J'ai faim, voilà qui est net.

Un coup de sifflet, rapide. Un second, prolongé. Les hommes s'arrêtent, se bousculent selon l'habitude. Quelques-uns s'asseoient par terre sans attendre. Gela sent les cuirs, la poussière et cette acre puanteur d'humanité des colonnes en marche.

— Formez les faisceaux ! dit une voix, mais on n'y pense même pas. On se couche

sans croiser les fusils. Simon, tout de suite, déclare :

— J'en ai ma claque. Je vais dormir là, dans un coin.

— Tu es fou ! On va arriver, dit André sans conviction. Un bruit circule : le village de Landifay aurait été repris par les Français.

La nuit est fraîche. Nous ne saurions dire où nous sommes à présent. *0n se repose là un long moment, peut-être une heure ou deux. Je suis éveillé par André. On repart. C'est toujours la même existence... Une fois encore, nousvoyons naître le petit jour jaune et 'mou. .. Autour de nous la plaine, les champs ravagés, que boursouflent des chevaux abattus, des prolonges, des voitures éventrées, des capotes de toutes couleurs. Je passe près d'un chasseur, immobile, dans la position du tireur à genoux. Il est appuyé contre un arbre. Je me retourne, malgré moi, pour voir ce tireur immobile, à qui une troupe qui se défile ne fait même pas lever la tête.

Bracovan ne décolère pas. Il devrait être content. Je l'avais chargé de prendre chaque jour, à la distribution, l'avoine de nos chevaux. Depuis que nous avons perdu nos voitures, Bracovan n'a pas autre chose à penser qu'à

manger et à dormir. Hier, il a perdu ce qui lui restait de pain, dans le bois. Il marmonne d'une voix de vieux et continuellement : «Où est passé mon pain?...» lia le don d'égarer ses réserves et je me rappelle, en souriant, la nuit qu'il perdit son fromage..,

Simon a déboutonné sa capote, il respire bruyamment, il se plaint de sa blessure, de son estomac, mais c'est pour lui qu'il parle. Il ne s'adresse à aucun de nous. Il a reconnu depuis longtemps, sans doute, l'inutilité de conter à autrui ses rancœurs personnelles.

Nul, parmi tous ces hommes qui avancent lentement, ne s'inquiète de l'endroit où on le conduit, si ce n'est pour en connaître la distance. Ils vont, encadrés par des sous-offîciers, sans curiosité, dans le nuage de poussière qu'ils soulèvent autour d'eux.

Mais un ordre est crié, répété :

— Halte! Appuyez à gauche ! appuyez ! Un piétinement et cette foule se bouscule

jusque dans les fossés de la route. J'y conduis Simon, je le fais asseoir et nous attendons là, sans parler. Un nouvel ordre se propage :

— Couchez-vous ! Gardez vos alignements ! On se couche, là où l'on se trouve, au petit bonheur. Il n'y a pas d'eau dans le fossé ;

c'est une chance. On continue de ne rien comprendre à ce qui se prépare, mais chacun sent bien confusément que quelque chose de grave va se produire. J'entends un officier près de moi, qui annonce à un adjudant :

— Le peloton de tête est parti en reconnaissance. Tenez-vous prêts...

Alors, se déclenche l'écho d'une fusillade, ce roulement continu sur des tôles de zinc, et plus nets, les coups saccadés des soixantequinze. La chaleur nous oppresse. Nous sommes cependant à l'abri, sous des branches. A tous moments, des trombes de poussière qu'entraînent des caissons d'artillerie qui filent au trot. Les artilleurs, l'épaule ou un bras ensanglanté, se cramponnent sur leurs bancs, de leurs mains restées libres. Un lieutenant galope sur son cheval. Il n'a pas de képi ; mais un mouchoir ensanglanté lui serre la tête ; ses yeux brillent dans son visage blanc.

— Il y a eu du vilain, dit Rigaud qui ne m'a pas lâché. Pige-moi cette bête... la blessure qu'elle a au flanc !

De nouveau, surgissent de toutes parts les officiers. On les croyait endormis, dans quelque abri ; mais ils s'époumonent.

— Par quatre, allons, par quatre ! Demitour... demi-tour. En avant...

La colonne s'ébranle à nouveau. Simon se sent plus léger. Cette volte-face lui fait plaisir ; je ne sais vraiment pas pourquoi. Mais le voici qui s'attriste, sans raison :

— Ah ! notre pauvre voiture !

Il regrette sa voiture. Aucune allusion à Perrot, ce camarade sérieux que nous avons perdu. Je revois son visage calme, sa réserve au milieu de tous ces hommes qui boivent outre mesure, vocifèrent, gobent toutes les gourdes, content les exploits qu'ils ont rêvés et s'étourdissent à grands cris au détriment de leurs voisins.

— Ah! oui, dis-je, nos jolies petites voitures. Qu'en penses-tu, André?

André, près de moi, ne m'a pas entendu. Il est tout entier dans son rêve. Il est heureux. Il marche sans fatigue ; il ne se rend plus compte. Il songe sans doute qu'il y a, aujourd'hui, quelque part, sur les routes encombrées de France, une jeune femme qui s'en va à l'aventure et qu'il ne reverra jamais.

— Au.moins, eux, ils sont toujours à leur poste I dit Simon, désignant un officier d'administration debout sur un talus, à une bifurcation. Nous les retrouvons, en efîet, blottis à chaque important croisement. Ils agitent des bras chargés de cartes et crient des ordres. Nous les avons vus sur les chemins encombrés de Belgique, nous les retrouvons sur nos routes nationales. Nous marchons depuis que l'ordre nous est parvenu de retourner sur nos pas. Il fait chaud. J'ai les yeux et les lèvres blancs de poussière. Landifay est à notre gauche, je crois. Une fumée noire monte lentement dans le ciel. Elle désigne l'emplacement du village qui achève de brûler ; mais ce n'est pas ces décombres qui nous préoccupent. Simon se faufile dans les convois, il inspecte les voitures et les conducteurs, il ne

désespère pas de retrouver Perrot... Un croixrouge, auprès de qui André s'informe, répond sans hésiter :

— Je ne sais. Pas vu... on évacue sur Laon. Vous le trouverez sûrement là-bas...

Et toujours des chariots de paysans. Ils sont obligés de rouler dans les champs ; les routes sont réservées aux troupes. Ils fuient comme ils peuvent. Femmes et vieillards, ils poussent leurs voitures ou s'attellent, à côté de leurs chevaux. Des enfants pleurent, au faîte du chargement qui cahote...

On évacue sur Laon. La joie de Simon à cette nouvelle ! Y retrouvera-t-il sa femme, sa petite fille? Il parle de la ville où l'on arrivera ce soir peut-être, ou cette nuit. André l'écoute, il pense visiblement à autre chose... Qui sait? Il y a tant de choses possibles. Madame Marie s'est arrêtée chez madame Simon ; elle se croit à l'abri. Il la reverra. Bien qu'ils aillent à pied, et que le fusil leur meurtrisse l'épaule, à la longue, ils marchent résolument. Simon en oublie sa guimbarde et Rigaud, qui n'a pas de raison pour courir, l'avertit.

— Ne trotte pas comme ça... On va te confier le sac ou le fusil d'un malade.

— Y a rien à faire, répond-il ; mais il modère cependant son allure.

Depuis quelques minutes, un jeune lieutenant règle son pas sur le nôtre. C'est un des officiers qui nous commandaient hier aprèsmidi. Rigaud , du moins, prétend le reconnaître : il a des moustaches noires, un petit nez et de grands yeux gris. Il a remarqué que nous n'étions pas de son régiment, ni même du corps d'armée dont il fait partie. Il est curieux de nous interroger et je prévois le moment où il va nous aborder.

Ça ne tarde pas. André lui explique avec cette tranquillité dont il a donné des preuves à plusieurs reprises et qui n'est pas la chose la moins étonnante chez ce garçon blond, sentimental, plutôt timide auprès des femmes, notre simple histoire. — Obligés de quitter nos tranchées, sous le bombardement, nous nous sommes rencontrés avec sa compagnie, et depuis, nous allons à la recherche de notre convoi.

L'officier nous écoute, légèrement incrédule; le caporal brancardier fournit des précisions ; il va jusqu'à donner le nombre des obus que les Allemands envoyèrent, et c'est un chiffre que je ne sais plus... Le lieutenant affecte

de ne pas nous regarder, puis lorsque André a cessé de parler, il nous dévisage l'un après l'autre et s'éloigne.

Nous réservons toutes nos réflexions qui seraient, du reste, inutiles. Nos intérêts sont identiques et nous n'avons pas besoin de phrases pour nous comprendre. André cependant ne se' retient pas de dire :

— C'est épatant ! Il m'a laissé parler sans m'interrompre... Ce doit être un officier de réserve...

De nouveau, nous apercevons le lieutenant qui interrogeait le caporal brancardier. Il regarde sa compagnie. Comme nous sommes en queue, avec les voitures, il prend rang, à nos côtés.

— Hein? dit-il, c'est drôle, la guerre...

On ne sait à qui de nous il s'adresse. Peutêtre à Simon qui est le plus près de nous. Il montre, en parlant, les chevaux crevés dans les champs, leurs ventres difformes, leurs pattes raidies, dressées vers le ciel comme des bâtons, les équipements oubliés, les poteaux télégraphiques renversés et les crevasses des gros obus où l'eau des pluies forme un lac de boue.

C'est drôle, ça?... Je ne suis pas de cet avis;

mais je vois bien ce qu'il veut dire. Pour nous, qui n'avons point d'idées préconçues sur la guerre, qui ne l'avons même pas imaginée d'après les manœuvres, nous regardons curieusement autour de nous... Mes camarades sont des hommes. Ils sont faibles, crédules, vite découragés et, sans doute, pas héroïques tous les jours ; mais ils vont quand même, ils se trouvent mêlés à une grande chose, ils le sentent d'instinct bien qu'ils n'aient réellement conscience que de ce qui les touche d'une façon directe : la faim, la soif, la fatigue...

L'ahurissement de notre officier devant ces marches en avant, puis en arrière, qu'il ne prévoyait pas ainsi, on peut le concevoir quand même. Il est étonné, il ne comprend pas que cela, qu'il nous désignait du doigt, dans les champs, ne ressemble pas aux grandes manœuvres — en plus terrible bien entendu, comme disait Rigaud. Il se demande ce que sont devenus les exercices sur la carte, les beaux défilés, la stratégie devant lessoucoupes, et la recherche de la bonne auberge où l'on dégustera la classique omelette au lard. De là son cri de naïve surprise: «C'est donc ça, la guerre ! »

Simon, qui cache un vieux diplomate sous

son masque frivole, hoche la tête, d'un air qui approuve. Le lieutenant se décide à poursuivre :

— Vous savez. Nous évacuons sur Laon : nous y arriverons demain.

— Je connais. J'ai des parents, explique Simon, et ma femme y est peut-être encore.

— Je ne crois pas que vous ayez le temps d'aller la voir.

Simon n'insiste point. Il a un geste qui peut signifier :

— Bah ! c'est le destin. Rien à faire...

Et l'oiïîcier, qui a découvert quelque flottement en tête de sa compagnie, s'éloigne une nouvelle fois. Lorsqu'il est parti, nous apprenons par un homme qui vient nous demander ce qu'il nous a dit qu'il s'appelle Prèycarade, qu'il est originaire du Plateau central, et d'autres choses que nous oublions presque tout de suite.

On traverse, sans s'y arrêter, des villages presque déserts, et dont les noms nous inquiètent peu. Des fermes abandonnées... Le soir descend et la grande halte est toujours renvoyée. Une courte pause pour laisser souffler les chevaux des convois. Des voitures se sont arrêtées, déjà ; quelques hommes

se couchent, exténués de fatigue et de faim. Le canon recommence son vacarme... Vers les huit heures du soir, le village de Fauconzy, bombardé, brûle comme une immense meule de paille et ces flammes rouges dans la nuit dessinent en ombres pointues les hommes qui se replient.

Les convois roulent encore pendant une quinzaine de kilomètres. Comment avonsnous pu les faire? Je ne me souviens de rien. On s'arrête, on repart, puis nouvelle pause, et ainsi de suite. Enfin, il y a une pause qui se prolonge. On va rester là, sur cette route, en pleine nuit. Je voudrais me coucher, tout de mon long, et ne plus bouger, mais Rigaud nous secoue.

— Vite ! Un filon î Si c'est pas bon, nous serons verts, car les frères vont faire les autres.

C'est une petite maison que nous ne prenons pas la peine d'examiner. Nous sommesles premiers. Simon frappe à la porte. Un visage que nous voyons à peine, une barbe blanche... Un dialogue s'engage :

— Pardon, Monsieur, avez-vous un petit coin dans une grange, pour dormir?

— Non, je n'ai rien.

— Cette remise où il y a de la paille, ça suffira.

— Du grain qui n'est pas battu, je vas vous en foutre !

Simon, qui s'impatiente, prend la parole :

— La belle avance! Les Allemands vous le prendront demain.

Mais le vieux est entêté. Il s'appuie contre le mur, il nous empêche d'entrer.

— Ah ! je les connais, les Allemands. J'ai fait la guerre en soixante-dix. Y ne sont pas terribles, y ne me boufferont pas... Et puis y me feront moins de dégâts que vous...

Et le fermier repousse la porte, si brutalement, que Simon ne dégage son pied qu'avec difficulté. Nous sommes cinq, en comptant Bracovan. Rigaud va chercher du renfort. Il revient avec une dizaine de chasseurs à pied ; je ne sais où il est allé les prendre. Nous commençons alors à déménager toute la paille du bonhomme. Il sort aussi vite que ses jambes le lui permettent, il crie, il menace ; mais les hommes s'acquittent de leur travail, comme s'ils avaient reçu un ordre. Simon, qu'il prend à partie, lui répond :

— Allez voir le commandant. Il est là, sur la route. Il attend que nous ayons fini.

Je ne trouve plus Rigaud ; mais comme je revenais pour prendre une nouvelle gerbe, une voix m'appelle qui semble sortir d'un trou. C'est notre rusé camarade qui s'est glissé dans la cave et me passe par le soupirail une douzaine de bouteilles d'un petit rouge qu'André et Simon apprécièrent, cette nuitlà, et qui, selon Rigaud, « n'avait rien de sale ».

— A la guerre comme à la guerre, dit Bracovan, à qui je confie une bouteille pour demain. Nous dormons dans le blé non battu, aux épis piquants, et le lendemain, trente et un août, nous repartons, un peu plus harassés que la veille et plus chargés aussi ; car Simon et Rigaud ont dévalisé les poulaillers : nous portons une réserve d'œufs et de poules.

Simon raconte la chasse qu'il fit hier soir, chez le vieux rébarbatif de Fauconzy. Gela nous amuse, le long de la route ; il ne nous en faut pas davantage : une bonne farce à un mauvais coucheur, un dîner inattendu, une nuit dans la paille chaude, quelque attente, sous les arbres, comme renfort, alors que d'autres se font casser la figure, et le retour sans avoir été mis à l'épreuve, toutes ces menues chances suffisent à nous replacer le cœur.

A la halte, sous des arbres, nous installons

deux grosses pierres dans un trou. Rigaud pose là-dessus en équilibre un bouteillon qu'il a déniché et qu'il trimballait fièrement en bandoulière. Mais le bouteillon est percé. Une vrille de bois suffira. On fait cuire deux poules et des œufs, dans la même marmite, bien entendu. Quelques hommesse sont joints à nous ; ils apportent du bois, de l'eau ; mais nous continuons à rester à part : André plaisante :

— Si ça continue, j'aurai bientôt une escouade.

Un régiment d'artillerie, avec ses lourdes pièces attelées de six et dix chevaux, s'ébranle dans la poussière. Il va prendre position pour nous permettre de repartir. Des bruits se transmettent ; on doit se reposer ici jusqu'à la nuit, puis on évacuera. Simon décide de fricasser toutes les poules et nous nous remettons à arracher des plumes. Elles tourbillonnent autour de nous ; on croirait que nous avons éventré des édredons. Le vent rejette parfois sur nous la fumée qui s'enroule audessus du foyer. Elle nous pique les yeux, et nous fait tousser. Avec le duvet des poules, le plaisir est complet. Nous cuisinons toute l'après-midi.

— Si j'avais su, dit Rigaud, nous aurions pris des lapins. C'est plus vite fait.

On partage le butin. Chacun emporte sa ration pour le lendemain et peut-être les jours suivants. Le soir ramène son crépuscule, comme tous les soirs. C'est un spectacle ordinaire à quoi nul ne prête la moindre attention. André cependant le signale d'un bref :

— Mince, il fait frio.

Bracovan, sans être commandé, est allé chercher le pain au ravitaillement. Il rapporte aussi des boîtes de conserve et l'inévitable « singe ». Simon lui vote des félicitations et soulève son képi qu'il nous fait remarquer.

— J'avais perdu le mien, à la chasse aux poules. J'ai dégoté celui-là, un bath, avec écusson du ...

Il annonce le chiffre du régiment. C'est étonnant comme ce nouveau képi transforme la physionomie du comptable frisé. Il a l'air d'une gouape qui se prendrait au sérieux et jouerait à l'homme influent. Peut-être apparaît-il ainsi sous son véritable caractère, alors qu'il donnait, hier encore, pour un regard superficiel, l'impression d'un pince-sansrire débrouillard. Chaque képi a sa coupe,

une l'orme spéciale qui lui est propre. L'habit ne fait pas le moine, assurément ; mais le képi fait le soldat.

— Cette nuit, nous marcherons tout le temps. Nous ferions bien de nous reposer un peu.

On entend le canon de nouveau. Nous finirons par nous y habituer, puisque chaque soir, nous nous endormons au rythme qu'il nous dispense. La nuit s'amasse dans les coins où l'ombre est dans le jour la plus épaisse. Et je regarde une dernière fois, par acquit de conscience, me semble-t-il,le pauvre paysage, si plat, si quelconque que je le confondrai plus tard avec celui que j'ai vu avant-hier et peut-être avec celui que je verrai demain.

Comme nous grimpons une côte assez dure — on approche de Laon, paraît-il — ce matin du premier septembre, un territorial barbu vient près de moi. Je marche en fermant les yeux. On s'y habitue, il faut croire. Nous levons nos pieds endoloris par la poussière et la chaleur des routes, depuis hier soir, dix heures. Il est peut-être cinq heures du matin, maintenant. Pas de pauses fixes, comme toujours. On se traîne deux ou trois heures sans arrêt ou bien nous sommes obligés d'attendre que défilent au trot, dans un tourbillon de poussière, avec un bruit de ferrailles secouées, des régiments d'artillerie. Des chevaux se cabrent, et nous obligent à reculer dans les champs. Gela dure deux heures, quelquefois plus. On reprend la route, ensuite. Les hommes, qui ne tiennent plus debout, s'arrêtent.

Personne ne songe à les faire lever. Ils repartent quand ils veulent ; ils retrouveront le régiment demain, après-demain ou jamais... Je regarde mon nouveau voisin : un petit nez, de gros yeux, à fleur de front, dans une barbe blanche qui lui savonne le visage. Encouragé par mon coup d'œil, le vieil homme, au képi déformé, me presse de questions :

— Que fait-oïi? Que signifie cette marche? Nous voici dans un pays déjà connu, il me semble. Et ces cadavres à demi enterrés...

Une odeur inavouable nous surprend, par bouffées, suivant que souffle la brise. Le territorial persévère. Il parle pourlui-même, pour le plaisir, comme ces vieillards qui se racontent à eux-mêmes des histoires qu'ils sont seuls à connaître et encore, ce n'est pas certain.

— En avant, en arrière. On marche sur des grandes routes. Hier, je me croyais en arrièregarde. Gomment cela s'est produit? A-t-on fait demi-tour; je ne me rends pas compte...

Que répondre? Jusqu'ici, il y avait la fatigue, la faim, la chaleur, le froid des nuits, et l'ordure où nous vivons. Ce compagnon bavard comme une ritournelle, je ne le prévoyais point; pas plus que le reste d'ailleurs.

— Ce matin, je me trouve avec vous et ce

soldat qui doit être maçon ou menuisier (il me désigne Bracovan) car, devant chaque ferme démolie, il répétait : « Ce n'était pas solide. C'était mal construit. »

Je regarde Bracovan comme si je ne l'avais jamais vu. Il nous suit avec cet air qu'il a de ne penser à rien. Et je souris des réflexions qu'il faisait dans la nuit, le long du chemin et qu'entendait d'aventure ce vieillard ahuri.

Nous sommes arrivés sur une hauteur dans une ville mal pavée. Des becs de gaz dans des rues sombres. Grâce à l'intermède du territorial, j'ai fini l'étape sans trop souffrir de la rude montée. Nous approchons des faubourgs de la ville. Simon écarquille les yeux ; il ne reconnaît rien pour la bonne raison qu'il n'est jamais venu, quoi qu'il nous en ait conté.

— Quoi ! c'est ici? demande-t-il, à une femme sans âge qui s'éloigne s^ans avoir l'air de l'entendre. Elle crie enfin, sans se retourner :

— Laon.

Elle dit « Lan ». Simon ne comprend pas ; il hausse les épaules.

— C'est important? Qu*a-t-elle dit? demande Rigaud.

— Sais pas. Elle m'a jeté quelque chose comme : « Lan ». C'est peut-être une injure.

— Laon. Eh bien! oui, c'est là que l'on devait arriver coûte que coûte. Il y a au moins deux heures qu'on s'essouffle sur cette colline.

— Ah ! mais, on semble pas vouloir s'arrêter.

On ne s'arrête pas, en eiïet. On parcourt le village. André me paraît également très ému et je sais bien à quoi il pense. On remarque des civils ahuris et des soldats de toutes armes, artilleurs, lignards, chasseurs à pieds... Simon nous les désigne, il estime que notre compagnie peut être égarée par ici. Je me rappelle une nouvelle fois la mission que m'a confiée le lieutenant Sereilles et la réponse que je dois lui porter. Rigaud interroge quelques fantassins ; mais personne ne peut nous renseigner. Les passants ne savent rien. On s'adresse aux soldats, aux sentinelles.

— De quelrégim^tiues,toi?Tusaispassi...

Nous traversons la ville, sans avoir rien découvert. Mais Simon s'attaqwe a un vieillard. Il ne le lâche pas,

— Pardon, monsieur, la rue Piquette?

— La rue Piquette? Connais pas... Non, connais pas. Y a des rues nouvelles.

Et comme Simon insiste :

— Des rues nouvelles, voyez, par ici... au

bout. Vous prenez la troisième rue, vous tournez à droite... vous demanderez...

— Merci, Monsieur. La troisième rue, tourner à droite. Simon nous rejoint. Un sousoffîcier le prévient qu'il ne faut pas quitter les rangs, qu'il sera puni, etc..

— Qu'est-ce qu'il y a dans la rue Piquette? demande André.

— Je dois me gourrer... Me souviens plus de l'adresse... Troisième rue... C'est là qu'est mon cousin, mon beau-frère, sa mère, ma femme... et ta bergère...

André ne répond pas. Nous arrivons en face de la fameuse troisième rue. C'est une pauvre impasse mal éclairée. Simon regarde à droite, à gauche, mais il ne peut s'éloigner. La colonne est surveillée. Il faut marcher. Nous dépassons la troisième rue.

— Regarde bien, dit Simon. Tu vois ici une grande épicerie : Parisienne, oui, Epicerie parisienne. Ici des cafés... ici une autre rue... et puis une autre encore, m'y retrouverai-je jamais? Et le lieutenant, où est-il?

— Tu veux lui demander la permission?

— Tiens, un jardin, un autre jardin. Ily abien

dix minutes que nous avons laissé la rue machinchouette... Faut que je retrouve ce nom...

On s'arrête au bout d'un quart d'heure. On repose les armes. Nous formons les faisceaux, le long d'une école ou d'une mairie, ou d'un hôpital, un de ces bâtiments blancs, rectangulaires, derrière des grilles où poussent des fusains. Simon ne tient plus en place :

— Je vas grouiller... Le temps d'embrasser ma gosse, ma petite... Si tu la voyais !...

Mais on annonce qu'il est défendu pour les hommes de s'écarter du cantonnement. On place des sentinelles aux limites que nous ne devons pas franchir. Nous repartirons vers les neuf heures, ce matin.

— C'est rare si je ne parviens pas jusqu'à la rue Piquette, Roquette...

Nous côtoyons un jardin. Des lumières s'éteignent dans ces ruelles mal pavées ; d'autres s'allument au rez-de-chaussée. Cris du coq, parfois. Des chiens aboient. Encore un bâtiment genre caserne ou école... Deux sentinelles nous font signe d'arrêter. Nous sommes sur la limite. A notre droite, une mare qui peut passer pour un étang d'eau verdâtre, méfait souvenir que nous sommes couverts de crasse et de poussière. Pouvoir se baigner, une seule fois, même dans ce marécage mystérieux.

Je regardais hier, sans rien dire, dans un

morceau de glace ce qui fut mon visage. Une barbe noire de marchand de marrons y a poussé au petit bonheur... Mes compagnons me ressemblent ; mais André est blond ; cela se voit moins. Simon s'est fait racler les joues avec une tondeuse à cheveux, Rigaud montre toujours sa face imberbe que les jours ont noircie. Bracovan, par contre, comme le lui disait le caporal brancardier, arbore un « joli collier de poils ».

— Si on entrait au restaurant, propose Rigaud. Il y a peut-être une porte qui donne sur les champs et... Entrons toujours pour prendre un jus...

Il y a là, près de la bâtisse plâtrée, non loin de la mare, un caboulot, avec tonnelle où s'entortillent des liserons et d'autres plantes grimpantes. Une table rustique, des bancs. On dirait une guinguette, aux environs de Paris. Cette pensée nous vient, à Simon et à André Propre. Et c'est peut-être le souvenir de la Seine, des coins de bois banlieusards, de la joie commune de certains jours passés qui nous fait hésiter, une seconde, près de l'étang où l'image du toit de liserons se reproduit, dans un vert plus foncé.

Nous nous asseyons. Personne ne vient nous déranger. Rigaud parle maintenant de faire comme les Anglais : un bon repas, dès le matin. Qui sait quand nous mangerons? Nos réserves seront pour demain. Bracovan ne dit rien, mais il regarde celui qui vient de parler, avec admiration. Simon approuve.

L'inquiétude où il est ne l'empêche pas d'être pratique. André entreprend de le rassurer.

— T'en fais donc pas ! Ta femme et ta gosse, en voyant rappliquer tous ces soldats, se sont débinés sur Paris.

Rigaud s'est levé ; il frappe à la porte de l'auberge. Un chien aboie, puis des bruits, enfm un gros homme aux yeux pâteux s'avance. A la vue de nos capotes, il s'arrête, l'air inquiet.

— Vous avez des œufs?

— Oh ! les œufs, ça devient rare.

— Rares, nous en trouvons partout sur notre chemin !

La conversation ainsi engagée n'aboutira pas. L'hôtelier bat en retraite. André et moi nous le rejoignons. Nous lui parlons d'un ton posé :

• — Vous pouvez bien faire une omelette, pour quatre... Vous avez du jambon... Bien, alors, apportez-nous ce que vous voudrez. Oui, viande froide... Voulez-vous qu'on paye tout de suite?

L'homme se transporte lourdement d'un coin à l'autre de sa cuisine. Il s'étonne de notre appétit, et André lui explique que tout est renversé ; nous marchons la nuit, nous mangeons quand le temps le permet. Une petite fille, d'une douzaine d'années, blonde jusqu'à la pointe des cils, dépose sur notre table cuillers et fourchettes. Rigaud examine les ronds violets que laissèrent sur le bois d'innombrables culs de bouteilles.

— Doit y avoir de l'aramon ici...

Il n'y a que du vin bouché. Les deux bouteilles que l'aubergiste nous montre ont autant de poussière que nos capotes. Nous éprouvons des joies d'enfant devant les cou-

verts, la grosse assiette à soupe où nous découpons notre saucisson. Simon a entrepris la fillette.

— Tu n'as pas de petite sœur... Ah ! un petit frère... Quel âge il a ?... Treize ans... Et il va en classe?... Ah !...

La gamine sourit et baisse la tète quand on l'interroge.

— Moi, je suis le papa d'une petite fille qui n'est pas aussi grande que toi..., mais je ne puis pas aller la voir... Ton petit frère, il ne voudrait pas me faire une commission, aller la voir pour moi?

— Faut demander à papa.

Le père justement nous apporte du jambon découpé en tranches. Il a une figure plus rassurée. C'est avec déférence presque qu'il écoute Simon.

— ... C'est pour une commission, pas loin d'ici. Je lui donnerai quelque chose pour sa course. Prévenir Mme Recoura et Mme Simonnet que son mari est ici, chez vous, qu'il l'attend et qu'elle vienne tout de suite...

— Rue Piquette, vous dites... connais pas... Non... Ecrivez sur quelque chose votre commission.

Le bonhomme hésite, regarde son client»

Nous assistons en curieux à cette scène. C'est vraiment drôle, ce Simon que nous ne connaissons que sous ce nom-là (pas même de prénom) et qui doit s'appeler Simonnet à moins que ce ne soit Recoura.

— Piquette... C'est la troisième rue, après la sixième d'ici.

— Le petit va se lever, dit enfin l'homme ; dès qu'il sera prêt, je vous l'enverrai.

— Alors, te voilà plus tranquille... Bonne combine... Et maintenant mangeons... voici le jour qui vient... Ah ! la la !

Deux chevaux, dont l'un monté par un chasseur, vont à l'abreuvoir..., puis d'autres encore qui trottent. Un paysan conduit ses bêtes, à distance.

— Pige ça, tiens... Ah! la la! Quandretrouverons-nous nos femmes, nos chevaux et ceux qui montent dessus...

On sourit à peine. Nos estomacs ne sont pas calmés. André verse à boire. Simon, qui regarde souvent du côté de la porte, partage en quatre l'omelette fumante.

— Qu'est-ce qu'il va nous fourguer maintenant?

Simon tire son carnet, il griffonne en hâte, puis il déchire le feuillet et le plie sous enve-

loppe. Il vide son verre que Rigaud lui remplit aussitôt.

— Mange ; tout à l'heure, tu auras faim. Un petit vent secoue les liserons. Il fait

frais ; le voisinage de l'eau sans doute... Peu à peu, nous commençons de parler de nos histoires personnelles, toujours les mêmes, sur le régiment que nous devions retrouver, sur la compagnie où nous sommes perdus, en ce moment... Ces considérations inactuelles crispent Simon qui, d'un rire nerveux, coupe notre causerie :

— Mais qu'est-ce que ça peut vous fiche? Là ou ailleurs? Il faut toujours marcher de l'avant. Moi, à l'aller, quand j'ai vu comme ça se fabriquait, j'étais arrière-garde... arrièregarde des brancardiers... alors !... Maintenant, on les met, pas? Eh bien, nous sommes avantgarde, naturellement... T'en fais donc pas et laisse tomber.

Il dit et se retourne vers la porte par où l'aubergiste doit apparaître ; puis, avec un sérieux tranquille ^

— Oui, la plupart, au début, sont partis avec enthousiasme... Nous sommes allés à la guerre, avec le même emballement que pour nous précipiter sous les roues d'un tramway...

L'hôtelier nous sert de la viande froide, une sorte de mayonnaise de son invention :

— Tout à l'heure, Monsieur, mon garçon sera prêt...

Simon regarde sa montre qu'il détache et pose près de son verre.

— Il est sept heures. Ça file... On rassemble à huit heures pour neuf heures comme d'habitude...

— Ces messieurs prendront du café... Oui? Des cavaliers, par trois, ébranlent les pavés ;

des convois, des caissons d'artillerie... Trois fantassins se promènent en quête de quelque café chaud ou d'une boulangerie...

Enfin, le petit garçon arrive derrière son père qui présente la note, André la prend, Rigaud l'épluche sans rien dire. La petite fille met des verres propres pour le café. On entend Simon expliquer à un garçon malingre, qui baisse le nez (ce doit être une habitude, dans la famille) :

— Tu sais où c'est? Enfin, tu trouveras... une nouvelle rue... Tu verras deux dames...

— Laisse, je règle tout ; nous ferons les comptes ensuite...

■ — *.. Tu lui remettras... Si ces dames sont

parties, tu demanderas depuis combien de jours. Va vite...

Simon, sitôt le gamin sorti, cherche à s'occuper.

— Combien ta note? Seize francs. Il va fort. Enfin, c'est juste. Nous les protégeons, ils nous volent avant que nous nous fassions casser la figure pour leurs gueules...

Rigaud nous réservait des surprises. S'il a encore égaré son fusil, comme le regretté Perrot, il ne manque pas de cigares.

— Nous allons boire le jus et nous te laisserons. Tu rejoindras.

Nous nous levons, André et moi, sitôt le café englouti. Rigaud s'encadre dans la porte et cache le matin qui transperce de froid nos capotes déjà mouillées. La silhouette de notre camarade empêche toute clarté et nous rejette ainsi dans l'ombre...

— Restez encore ! dit Simon. Vous êtes pressés?

— Il n'est que temps, dis-je, en faisant de la fumée.

Des appels de voix lointaines, un cheval qui hennit, une voiture qui tourne le coin de la rue avec fracas.

— Restez ! insiste Simon, qui allume un

cigare et boit un peu de café. Nous nous regardons dans l'obscurité de la tonnelle. Alors Simon, à voix basse :

— Je me rappelle, lorsque j'ai quitté Paris, les adieux. Ma femme s'accrochait après moi. Sa mère s'essuyait les yeux et ma petite qui criait de voir sa mère pleurer. Les sales moments ! Ça va recommencer...

... Si vous ne partez pas, elle se tiendra un peu...

Le fils de l'aubergiste reparaît tout essoufflé et Rigaud nous rejoint.

— Elle sera là, dans dix minutes, votre dame. Elle connaît bien notre tonnelle. Elle m'a dit : « Passe devant. »

— Tu as couru. Et où l'as-tu rencontrée? — - Chez Mme Recoura. Elles...

— La dame, la plus jeune, tu l'as vue... Celle qui t'a dit : « Passe devant »... Tu lui a remis ma lettre? Elle l'a lue? Oui... Est-ce qu'elle avait une petite fille avec elle?...

— Je crois pas. La petite fille, justement, elle est partie chez sa grand'mère à Paris. La dame le disait devant moi.

— Ah ! bien... Tiens, voilà pour toi... Dans dix minutes, elles seront là. Ça va, merci...

Nous regardons Simon. Il est silencieux. La

tête penchée sur son café, il ne voit pas son cigare dont la fumée bleue s'amincit. Il songe qu'il n'embrassera plus sa gamine puisqu'elle est chez sa grand'mère ; mais sa femme apparaîtra tout à l'heure, dans le même cadre de cette porte. Elle pleurera de le retrouver et pleurera encore de le voir repartir. Les pénibles scènes de larmes se renouvelleront sous cette pauvre tonnelle... Simon dit tout haut, en regardant sa montre :

— Encore sept minutes... Restez ! répètet-il, sans nous regarder, puis: «Quelle déveine! ma petite n'est pas là » !

Il tire sur son cigare qui s'est éteint, le rallume, achève son café, puis il appelle l'aubergiste. Une voiture du train des équipages roule à fond de train, sur les pavés de la rue, puis une autre, puis d'autres encore qui suivent dans un fracas qui fait trembler la table et les bancs rustiques.

L'hôtelier revient. Simon, à demi levé, ne lui laisse pas le loisir d'être étonné. Il assure son beau képi sur ses cheveux de garçon coiffeur puis, tout d'un trait :

— Une dame, tout à l'heure, va venir... me demander... C'est ma femme, Mme Simonnet. Vous lui direz... vous lui direz... que

jen'aipaspul'attendreplus longtemps, que j'ai été obligé de partir... n'est-ce pas? Restez là... Elle va venir, elle va me chercher, m'appeler... J'ai été obligé de partir tout de suite, avec mes camarades... Nous sommes en avantgarde., alors... Au revoir. Monsieur.

L'aubergiste s'incline, nous acccompagne jusque devant la tonnelle :

— Soyez tranquille, Monsieur, votre commission...

— Vous venez? nous demande Simon.

Il a rabattu son képi sur sa figure crispée, il

nous précède, un peu à l'écart; il ne seretourne même pas, ne voulant point nous laisser voir son visage où luisent ses yeux déjà chauds de larmes...

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