‹ La retraite;Chapitre 3 sur 4 · VI · texte numérisé non relu

VI

Les mulets des mitrailleurs s'éloignaient dans la nuit, à travers les rues de ce petit village de la Marne.

André m'annonce qu'il est plus dç dix heures du soir. C'est possible. Je sais que ce premier jour de septembre, nous avons évacué Laon à neuf heures du matin et depuis, nous avons couru les routes, sans répit. On repart demain matin, à trois heures. Simon s'est couché là où il s'était d'abord assoupi. Rigaud sommeille. Bracovan achève de manger ses provisions. André me propose d'ouvrir une boîte de conserves. Assis dans l'obscurité, nous étendons, sur du pain dur comme le bois, un hachis de veau ou de foie gras. Le caporal brancardier me fait quelques allusions à la tonnelle, où nous déjeunions avant le lever du soleil. Je sais à quoi il songe ; et comme

j e me sens porté à Tindulgence, j e lui prépare la voie.

— En somme, il n'a pas été question de la petite Belge. On ne sait si elle a trouvé Mme Simonnet et la rue... Chose... Gomment déjà?

André m'approuve. C'est vrai, on n'a rien appris. Je lui demande s'il a oublié Mme Marie et la nuit chez la bonne vieille, le vingtsept août...

— Comment? tu te souviens?

Alors, mis en confiance, il me conte ce qu'il appelle son « ratage » et comment il respecta la jeune Belge... quelque regret, me semble-t-il, au fond de son cœur. Je le console comme je puis, et ce doit être d'un comique assez piquant ces deux hommes fourbus, les cheveux et la barbe poudrés de poussière, qui se partagent une boîte de gelée et philosophent sur un béguin, dans cette nuit de repos sur les routes où ils sont poursuivis.

— Laisse tomber... Les femmes qu'on n'a pas connues — au vrai sens du mot — sont les seules peut-être que l'on puisse regretter et que l'on enguirlande d'illusions et de charmes, plus tard...

Mais la voix pesante de Bracovan. Nous écoutons. Le gros garçon s'approche.

— C'est toi? Qu'est-ce que tu veux?

— Caporal, on demande le caporal André. André Chose... C'est un brancardier... Il dit qu'il a vu le caporal tout à l'heure. J'y ai dit que je vous connaissais, on vous a cherché. Alors, on vous a pas trouvé... Alors, il m'a dit : « Quand tu le verras, envoie-le à la gare où sont les convois du régiment. Alors, je vous le dis... »

— Pour une histoire... commence André.

Je ferais mieux d'y aller tout de suite... Si je ne reviens pas, c'est que...

— Evidemment... évidemment...

— Alors, n'est-ce pas? reprend André résolu, déjà ennuyé par les questions que lui posera demain son médecin, le seul qu'il redoute... alors, en cas où l'on ne se reverrait pas, bonne chance !...

Et non, nous ne nous reverrons jamais.

Nous le savons bien, du reste ; c'est ce qui rend nos adieux si amers et si pressés... Cependant, je répète :

— Allons, bonne chance !

Nous ne pouvons même pas nous voir, tant la nuit est épaisse. Je cherche mes cigarettes. André ne refuse pas de fumer et pendant que la flamme d'une « suédoise » monte entre nous,

nous apercevons une dernière fois nos visages fermés, qui s'habituent à ne traduire de nos émotions que ce qui nous plaît.

— Pour m'écrire, dit-il, Villa des Clochettes, à Saint-Cloud... vous connaissez?...

Nous sommes déjà si loin l'un de l'autre qu'il ne me tutoie plus.

— J'emmène un homme : Bracovan peut faire un brancardier... Je dirai au major qu'il m'a toujours accompagné et que nous avons travaillé ensemble.

Il pense à ses responsabilités, aux quatre croix-rouges abandonnés à Walcourt, aux deux autres perdus dans une cave. Je cède Bracovan avec désinvolture :

— Pourvu qu'on lui donne à boufïer sans compter, on peut en faire ce que l'on veut.

Pour ne pas tutoyer maintenant André, je parle comme un recueil de proverbes. Bracovan me regarde et rit largement. C'est sa première grosse gaîté. On doit luivoir jusqu'au fond de la bouche, et ses lèvres se retroussent, toutes rouges, comme cette viande à peine cuite qu'elles engloutissaient. lia l'air heureux, plein d'un étonnement admiratif. Sans doute, il pense : Voilà un type auquel je n'ai pas parlé dix fois depuis la Belgique ; cependant,

il me connaît mieux que mon père et ma mère... Mais c'est une idée que je me façonne. Bracovan ne pense à rien qu'à la joie de s'en aller ; c'est plus probable.

— Alors, adieu, répète André. Mes amitiés à Simon et à Rigaud. Je ne veux pas les réveiller... Portez-vous bien...

Je ne veux pas le regarder s'en aller. Bracovan le suit, comme un gros chien, et me cache d'ailleurs sa silhouette amie qui disparaît parmi les cantonnements où se traîne encore la petite fumée des foyers mal éteints... Mais comme je me trouve seul, tout d'un coup, dans le silence de cette nuit où dorment tant d'hommes qui me^ont devenus indifférents!...

Nous nous éveillons au petit jour, lentement ; nous avons dormi près d'une meule de paille, dont le faîte n'existe plus. La campagne plate autour de nous. Les bois sont verts et frais... Pas de bruit. J'en suis étonné... un peu inquiet. Rigaud saute sur ses pieds.

— Les régiments !... ils se sont barrés ! Je me lève aussitôt. Simon s'équipe sans

hâte. On sent que tout ce qui peut lui arriver ne le saurait surprendre. Quelques pierres noircies, des morceaux de papier chiffonnés, des sacs, de vieux souliers, c'est tout ce qui

indique l'emplacement où une troupe a bivouaqué. On nous a oubliés, cette nuit, vers les trois heures : nous ne faisons partie d'aucune escouade régulière... Un bruit de pas nous fait tressaillir. Des fantassins en désordre tiennent la route. Ils vont d'un pas accéléré, ils courent presque... Rigaud déclare :

— Nous n'avons qu'à faire comme eux...

— Pourquoi? Pour aller où?... Tu me fais rire !

Une quinzaine de soldats passent encore devant nous. Simon ne cache pas sa colère, maintenant... Il ne répond pas quand on lui parle et se fâche lorsqu'on ne lui dit rien. Pourrons-nous vivre encoj;-e longtemps ensemble maintenant qu'André n'est plus là pour rétablir Tordre?... Une curiosité, une angoisse aussi nous étreint.

— Il n'y a pas de temps de perdu... que l'on soit avec ce régiment ou avec l'autre... On verra plus tard... En attendant, il faut marcher.

Mais, je me recule, interdit. Sur le chemin, une troupe de chasseurs, de coloniaux s'éparpille de tous côtés, dans les champs.

— Ils sont poursuivis !... couchons-nous ! Alors, des chevaux, au galop, font résonner

le sol pierreux de la route. Des uhlans, encore ! Je connais ça... Je me souviens de notre panique, la première fois que nous allions au feu, de la peur soudaine qui nous tordait les lèvres, agrandissait nos yeux et nous précipitait, tête baissée, dans les futaies d'un bois. Je puis bien Tavouer puisque j'y étais...

— Ne tirez pas ! Ne bougez pas ! Nous sommes enfouis dans la paille : elle

nous recouvre comme un tapis. Les cavaliers s'échelonnent, au trot, dans le nuage qu'ils soulèvent. Ils ont mis sabre au clair ; ils s'éloignent et nos regards tendus ne peuvent plus les quitter. Des gendarmes français pourchassent les traînards des armées...

Rigaud constate la chose, simplement ; il oublie que nous sommes de ceux que l'on traque. Simon, plus réaliste, bégaye :

— Nous sommes frais !... Ça manquait... Tiens, regarde. Ils en ont arrêté trois..., ils leur courent dessus jusque dans les champs... et les jardins...

Les casques des gendarmes surgissent de nouveau.

Dans cette chasse à l'homme, où nous sommes surtout des poursuivis, nous éprouvons l'angoisse et cette fièvre anxieuse du gibier qui

ne sait où il peut se cacher et n'évite une embûche que pour mieux tomber dans une autre.

— Ne vous montrez pas ! Nous allons marcher toute la journée. Les convois n'ont que trois heures d'avance sur nous...

Nous gagnons la route, nous nous retournons souvent, prêts à nous cacher au moindre bruit suspect. Nous évitons les villages et les fermes; des chariots de paysans que nous suivons nousservent de guides, pendant quelques heures. En vue d'un hameau, nous les perdons, car il nous faut faire un détour et contourner les habitations. Des chiens, qui doivent deviner que nous sommes hors la loi, se jettent à nos trousses. Simon, qui se taisait, s'écrie :

— Une idée!... Portons le fusil sous le bras... Nous dirons que nous sommes patrouilleurs d'arrière et que nous rejoignons, posément, notre colonne qui nous a précédé d'une heure...

Cette combinaison nous agrée. Elle nous rassure tout au moins ; nous avons l'air d'être en mission ; nous finissons du reste par le croire. Notre air sérieux, notre marche rapide, nous en imposent à nous-mêmes. Nous ne craignons plus les gendarmes. Et j'ai l'air dene pas voir des képis qui fuient par bandes, lorsque notre reconnaissance est signalée...

De ce matin-là, deux septembre, commence pour nous une vie de maraude et d'aventures. Nous laissons décliner le soleil de midi, et allongés sous des arbres, nous attendons si blancs de poussière que le passant, qui nous verrait couchés sur le bord de la route, serait convaincu que nous dormons là depuis plusieurs jours... Plus de pain, ni de conserves, nous marchons au hasard, sans pouvoir même interroger les soldats que nous distinguons : ils disparaissent sitôt qu'ils nous voient.

Cependant, dans un étroit chemin où nous piétinons, un bruit étrange nous arrête. Des chants nous parviennent, à travers les branches. Nous ne comprenons pas... Nous approchons, doucement... on ne voit rien ; mais les paroles que scande une voix traînarde se détachent ;

C^ était la filte d'un gardien de prison. Ah I mon Dieu^ qu'elle éïail belle !.., Elle était belle...

Cette romance, nasillée à l'italienne, dans le sous-bois d'un pays inconnu, nous distrait de notre marche précipitée. Nous avançons encore. Le chanteur se tait. C'est un petit artilleur brun, au long visage. Il nous regarde venir. Des hommes sont assis, en cercle, autour de lui ; ils ont l'uniforme des tringlots ; ils paraissent complètement saouls, ouvrent les mêmes yeux hébétés et nous montrent leurs bonnes têtes ahuries... On chercherait en vain le chiiïre de leur régiment ; leurs écussons sont arrachés. Le plus lucide se lève avec peine : c'est un grand et maigre paysan qui incline vers nous une face sans menton. Il entame tout de go un récit où il est question des Allemands et d'une pièce de canon qu'ils ont conquise... Simon résume cette histoire :

— On leur a capturé leur pièce; ils se sont débinés et depuis, ils rôdaillent la nuit, et boivent le jour...

L'artilleur nous parle des gendarmes, sa grande terreur, à coup sûr. Ils fusillent sans procès, dit-il, ceux qu'ils rencontrent et leurs

plantent un écritcau dans le ventre : « Traînards cl pillards )>.

— Aussi, quand on les voit, dit-il, on pique un plat-ventre.

Il veut se joindre à nous lorsqu'il sait que nous sommes « une patrouille d'arrière-garde », Rigaud le trouve encombrant et je vois bien qu'il le méprise, mais comme le traînard porte une musette gonflée de vivres et de bouteilles, Simon l'invite et marche à côté de lui. C'est le Simon débrouillard qui reparaît. En somme, c'est un compagnon très utile ; il a ses défauts, mais aussi ses qualités et aujourd'hui encore, je crois bien que je lui suis reconnaissant du repas fortement arrosé que nous fîmes avec les victuailles de notre inquiétant camarade.

Nous allons d'un bon pas; l'artilleur qui eut le tort de boire, de nouveau, pour trinquer, ne peut bientôt plus nous suivre. Nous sommes obligés de le traîner, il trébuche de droite et de gauche. Un casque allemand, orné de l'aigle d'or et qu'il a déniché dans quelque trou, lui brinqueballe dans le dos. Il a chaud, il essaie de retirer son épaisse capote. Alors il apparaît revêtu d'un dolman de hussard de la mort.

— Quelle idée ! soupire Rigaud. Faut-il qu'il soit cuit î

Il nous retarde surtout. Il a déjà perdu son képi et le voici qui roule dans un fossé plein d'eau. Il nous rejoint quand même, avec son bel uniforme à passementeries tout maculé. Il l'essuie aussitôt contre la capote de Rigaud, qui le repousse. L'ivrogne culbute et vient s'échouer devant Simon.

— Il nous rase... Je vais le mettre en consigne.

Une maison, sur la route... Une femme fait claquer les volets qu'elle ferme. C'est le soir. L'artilleur ne peut plus avancer. Nous le déposons soigneusement contre le chambranle de la porte ; mais lorsqu'il nous voit partir, il se met à pleurer. Le bruit éveille un chien qui grogne, puis une vieille dame. Simon se retourne. Il nous rejoindra, dit-il; il salue la fermière étonnée.

— N'ayez crainte, madame. Nous vous le remettons. Il a mangé, il a bu. Il peut rester là ; le grand air lui fera du bien. Nous, nous sommes pressés... La direction de Paris?... Tout droit... Merci, Madame.

Nous lisons les poteaux indicateurs, comme s'ils devaient nous livrer quelquejmystérieux

secret. Mais ces noms de villages, distants de cinq, de six kilomètres, avec force flèches opposées, ne nous indiquent rien. Aussi perplexes qu'avant, nous prenons l'habitude de n'interroger que les paysans ; mais ils connaissent les pays d'alentour, sans plus. Quand on leur demande la route pour Paris, ils ont envie de rire. Ils n'ont peut-être pas tort. Il y a encore les territoriaux en treillis blanc qui gardent des ponts, des passages à niveau; mais il est inutile de les aborder. Ils ne sont pas du pays, ils ne savent rien et nous parlent de nos victoires dans les Vosges, de notre conquête de l'Alsace, comme si nous étions au courant de ce qui se passe là-bas ! Nous avons bien assez de peine pour nous diriger dans ce pays... Cette guerre, toute de mouvements, est féconde en surprises : on ne sait où l'on va, on ignore si l'ennemi est à droite, nos renforts sur notre gauche... Allons-nous tomber sur une embuscade, dans quelques-uns de ces fils de fer barbelés qui s'accrochent d'arbre en arbre, pour composer un dédale d'où l'on ne peut sortir? Sommes-nous déjà coupés? On marche sans savoir, l'esprit aux aguets, avec la sensation qu'on est perdu...

— Je veux, dit Simon, ce soir me laver les pieds et bouffer.

Il tient son programme et se déchausse devant le premier ruisseau rencontré.

Deux cavaliers au loin nous inquiètent. Il est temps de nous coucher derrière une haie. Trois hommes s'avancent devant les chevaux... Nous attendons... Enfin, trois gros soldats allemands, habillés de gris, l'un casqué, les deux autres coifïés du calot sans visière. Ils marchent à grandes enjambées. Rigaud ne cache pas ses impressions.

— On ne les voit jamais aussi bien... on tire sur eux au jugé, on ne les distingue pas.

Et, en sortant de notre fourré, nous regardons l'étrange groupe disparaître à l'horizon. Un pauvre crépuscule descend sur la campagne dénudée. Quelques arbres, un village, où le soleil rougeoie... C'est là que nous irons dîner — si c'est possible — et dormir — ce qui est probable.

Une paysanne veut bien nous recevoir.

Rigaud lui achète, après de longs pourpar-^ 1ers, du fromage, du pain; il lui reste du chocolat que Simon prépare avec du lait. Deux vieilles femmes, classiques avec leur bonnet et leurs bouches aux gencives rouges, sont

venues aux nouvelles. Assises sur des escabeaux, elles parlent dans un patois difficile. Notre hôtesse, nous l'apprenons à grand'peine, est sans nouvelles de son mari. Je la regarde plus attentivement. Elle présente une figure assez jeune, mais insignifiante. Cependant une discussion surgit parmi ces dames. L'une raconte que des territoriaux sont passés ici, qui avaient reçu des obus, alors qu'ils partaient pour l'exercice...

— C'est lundi qui sont passés...

Mais la femme, dont le mari est à la guerre, soutient que c'est mardi... Elle se tourne vers Simon. Il lui donne naturellement raison, il connaît cette histoire... puis il sort pour aller se laver. Nous l'apercevons lorsqu'il revient, sur le perron de la ferme, l'œil frais, le képi, le fameux képi neuf qu'il ramassa sur sa route, posé de travers, en casseur d'assiettes. Simon s'attarde devant le soleil couchant. Le bruit d'une troupe en marche : Simon regarde et se trouve en présence d'un régiment qui, tournant le coin de la rue, pénètre dans le village. Les hommes, poussiéreux, exténués, ont relevé les manches de leurs capotes, et le col dégrafé, ils défilent, dégageant une écœurante odeur de troupeau humain.

Simon voudrait rentrer dans la maison ; mais des fantassins l'ont aperçu. Un soldat même lui crie :

— Hé, là, le XXX«^e9 Quel corps d'armée?

Alors, faisant bon visage à tous ces visages en sueur qui se tendent vers lui, Simon répond, au hasard :

— Sixième corps !

Les troupes ne s'arrêtent pas. Il en arrive toujours. Voici des camions, des voitures, puis d'autres régiments encore. Simon rend les saints qu'on lui jette. Nous, à l'intérieur, nous nous demandons avec étonnement ce qu'il peut bien faire dehors... Et un bruit court, de bouche en bouche, qui devient une clameur.

— Ohé ! ohé ! les gars ! le sixième corps est avec nous !

Simon se souvient — et nous aussi, nous nous souvenons de son beau képi aux écussons rouges. Les troupiers qui passaient courbés, le cœur misérable, se redressent maintenant pour crier :

— C'est le sixième ! Le sixième est avec nous ! Vive le sixième corps !

Et pleins de confiance, les hommes à mesure

qu'ils passent devant Simon entonnent le « Chanl du dépari ». Mais lui travaille le loquet de la porte et ne pense, comme tous les modestes, certains de leur valeur personnelle, qu'à se dérober à cette ovation.

Il faisait nuit encore, lorsque Rigaud, qui était sorti à trois heures du matin de la grange où nous dormions, revient précipitamment et nous appelle, Simon et moi.

— Ils sont là, derrière... Ils arrivent ! Nous ne demandons pas qui peut venir ici

nous surprendre ; c'est un ennemi à coup sûr. Devons-nous sortir ou nous cacher? Il est préférable d'attendre, et, couchés dans la paille, les yeux fixes, dans l'obscurité, nous écoutons les bruits du village... On entend la corde du puits qui dégringole le long des parois un seau que l'on emplit... mais voici le roulement d'une voiture... Cela grandit, puis tourne la rue...

— Tu rêvais encore, dit Simon, tout à l'heure... Enfin, il faut se lever de toutes façons.

Nous partons, nous traversons un hameau que des paysans évacuent. Ils nous dévisagent. Un homme s'enhardit et nous interroge :

— Ils sont là, derrière nous.

Nous gagnons les champs... Alors le tocsin d'un village se mit à sonner. Ce tintement rapide, à petits coups pressés, dans le crépuscule du matin, nous. opprime d'une angoisse dont le canon, à la longue, nous a déshabitués. Qui donc tire ainsi sur les cloches?.. .Tout d'un coup, le glas se perdit et nous en reçûmes les derniers échos, en plein cœur, avec la fraîche brise qui s'élevait.

Nos fusils toujours sous le bras, nous pénétrons dans un bois. Rien de suspect ; mais en débouchant de l'autre côté, le canon gronde si près, à notre portée, que nous demeurons interdits... Où aller? De quel côté? Gomme tant d'autres, nous nous sommes perdus... Et pour comble, des gendarmes, au galop, se découpent sur l'horizon bleu...

Aplatis sur le sol, nous rampons jusqu'au ruisseau près de la route. Les crapauds que nous dérangeons sautent de tous côtés.

Rigaud les écrase avec son fusil.

— Si les gendarmes fichent le camp, c'est que ça presse : pas le moment de traîner...

Nous partons. Deux coups de canon ébranlent l'azur tranquille d'un bruit sec qui nous déchire longtemps les oreilles... On regarde autour de soi, on ne voit rien... Encore un bois... Nous y courons... En même temps, une déflagration chavire l'atmosphère, avec un tel déplacement d'air que Simon chancelle, comme soulevé par une vague chaude ; il s'accroche à Rigaud qui trébuche... Des artilleurs devant nous s'esclafïent... Nous sommes tombés sur une batterie de soixante-quinze qui s'est abritée sous ce couvert.

Nous avançons toujours. Des fantassins, par groupes de trois ou quatre... Ils suivent péniblement une colonne... Que faire? Simon s'informe :

— Quelle est cette compagnie?... La troisième est loin d'ici.. En tête... Merci...

Nous atteignons enfin la queue d'un convoi. Des compagnies, au loin, sont massées, « près des berges d'un fleuve », dit quelqu'un. On ne voit rien ; mais il paraît qu'un pont de bateaux a été construit près d'un pont de fer. Les régiments se bousculent dans un ordre que nous ignorons. Il vaut mieux, pour nous, rester avec le ravitaillement. Nous pou-

vons nous asseoir ; nous n'avons pas fini de perdre patience...

Un remous se produit dans cette foule et je puis voir, de tous les sentiers possibles, déboucher des véhicules chargés de blessés, des fourgons, des voitures bâchées, tout ce que traîne derrière soi une armée qui se déplace. Cela s'échelonne dans un cahotement de ferraille. Des conducteurs se sont attelés auprès de leurs bêtes fourbues... On entend des cris, des ordres qui se répètent ; un cheval, puis deux, trois chevaux de hussards hennissent... Angoissant défilé qui vient se tasser contre cette barrière d'eau, on se demande si le ravitaillement qui nous retarde toujours pourra traverser sur ce pont de fortune. Arriverons-nous jamais?

Mais le convoi que nous avons choisi démarre. Parvenus parmi les derniers, nous passons presque tout de suite. Il ne faut pas essayer de comprendre, comme dit Rigaud. Deux colonnes s'engagent à la fois. Nous marchons derrière les voitures qui roulent lourdement sur les planches. Cela danse, ainsi que sur un pont suspendu... Il fait beau temps, un brouillard léger comme une vapeur traîne au-dessus des eaux du fleuve dont nous ne

saurions dire la couleur. Ce n'est que bien après que nous avons su que nous venions de traverser la Marne.

A peine abordons-nous à l'autre rive, qu'un ordre, venu on ne sait de quelle autorité, commande de mettre le pont en état de défense.. . Les convois s'arrêtent bientôt. Des feux s'allument. Simon et moi nous trouvons dans une section, au hasard, mais un sous-offîcier au front têtu nous aborde. Il nous dit et nous répète avec l'accent du midi :

— Pas de la compagnie? Faut que vous alliez vous présenter au « capitaine ».

Nous ne sommes pas fiers ; nous allons plus loin... nous regardons les campements...

Lequel choisir? Un adjudant — sa veste est soigneusement pliée par terre, un képi rouge par-dessus — qui se lave dans un seau nous retient. Il tourne vers nous un visage maigre, plaqué de savon crémeux, au bout de quoi tremble une barbiche de chèvre. Simon prend la parole :

— Egarés, hein? interrompt l'adjudant.

Ça se voit à votre air «je m'en fiche»... Ah! bah! Eh bien, il y en a qui vont faire des tranchées sur les hauteurs et d'autres resteront ici pour défendre le pont...

Il se frotte les joues, replonge son nez dans l'eau, s'ébroue, se relève et nous éclabousse, puis :

— N'avez pas bouffé?... Personne n'a bouffé... Restez dans ma section. On va voir ça.

Nous nous installons, nos fusils à portée. Rigaud en a déniché un, tout rouillé ; mais la culasse se manœuvre quand même. Nous ne voyons rien venir. Le ravitaillement, on ne sait où il peut être... De petites fumées s'effilochent cependant, de-ci, de-là, quelques hommes essaient de faire chauffer leurs provisions. Simon ne parle pas, il a faim. Rigaud nous a quittés. Ce gamin est infatigable; il est parti pour rôder devant les fermes dont on aperçoit, entre les arbres, les toitures effondrées... Un long chien galeux, la queue entre les jambes, flaire les marmites. Il fait chaud de bonne heure aujourd'hui, et des nuages dans le ciel nous dispensent une ombre lourde et grise. Un soldat, près de moi, prédit un orage pour cet après-midi.

Et la pluie, tout d'un coup, se décide à tomber ; le vent se déchaîne. Chassera-t-il les nuages? Il rafle les feuilles des peupliers qui tapissent les routes déjà pleines de boue. Nous

nous blottissons dans le revers du talus, sous les maigres arbres qui forment toufïe,etla bise qui souffle plaque sur nous nos effets trempés par Fondée. Je prends le parti de m'étendre sur le dos, contre un fossé; j'enfonce mon képi sur les yeux, car l'eau s'égoutte jusque dans mon cou. Je me trouve si las que je ne me sens plus la force de regarder autour de moi les nouveaux compagnons que le sort m'a donnés. Ils sont, du reste, également prostrés, les uns contre les autres, avec ce même air accablé que l'on remarque chez les bêtes surmenées.

Un homme passe en courant, et ses larges pieds font jaillir l'eau des trous... Cette vie ne finira donc jamais? Ah ! les départs précipités dans la nuit, les haltes trop longues ou trop courtes, la chaude poussière des aprèsmidi, les gardes dans les crépuscules frileux, les giboulées de pluie et de schrapnells, l'énervement de l'attente sans pain et sans abri...

J'essaie de penser fortement à nos misères

d'hier qui renaîtront demain, pour ne pas trop

souffrir de la faim qui me creuse l'estomac.

Soudain, de longs sifflements envahissent

l'horizon, et des obus vont déflagrer au loin,

derrière nous, en soulevant des gerbes de fumée noire. Un oiïicier à cheval trotte sur place... De nouvelles rafales essoufflées se produisent sur notre droite, puis sur notre gauche. Elles vont éclabousser des arbres perdus dans la campagne ou s'cfïondrer sur des maisons abandonnées... Il est cinq heures. La pluie a presque cessé.

— Mes enfants, cette fois, nous allons à l'assaut...

C'est l'adjudant à barbiche qui parle. Plus de doute possible... Je regarde Simon, il se tait farouchement. Et très simple, Rigaud esquisse un signe de croix. Son visage est calme... Qui peut prétendre à connaître le fond des âmes? Ce garçon, à la face de ruse, se recueille avant le combat et prie pour luimême et sa vieille maman... Je me rappelle André Propre, sous les obus, dans notre petite tranchée, du côté de Guise, je crois. Il préparait une salade d'œufs durs et ne paraissait pas avoir conscience de la mort imminente..» Je pense que cette banalité est peut-être vraie: l'on n'apprécie vraiment ses compagnons que dans le danger et ses amis dans le malheur.

Ces réflexions sans portée, que je note à

présent, je les sentais sur le terrain plus que je ne les pensais. J'allume une cigarette, pour tromper la faim et puis, c'est peut-être la dernière... Elle est amère, à moins que ma gorge ne soit trop sèche... L'angoisse de ces minutes-là î... Madeleine, Paris, les arbres du boulevard... la vie qui était si belle, lumineuse... et l'odeur des bois... Nous attendons, la poitrine serrée...

Un ordre de départ, le long des rangs. Les hommes se lèvent, secouent leurs capotes raidies par la boue. Notre colonne, formée maintenant sur une même ligne, s'ébranle sur un geste de l'adjudant. Nous tournons autour des cantonnements, nous pénétrons sous un bois où le vent nous surprend par sa violence. Nous avançons par quatre, les uns contre les autres, sans essayer de voir la route qui s'allonge devant nous.

L'adjudant lève son sabre, puis l'abaisse. Nous nous arrêtons ; insensiblement la section cesse de marcher. Nous piétinons là, sur place. Une pluie fine, qui ne dure pas... Nous entendons derrière nous les déflagrations des obus qui secouent l'air mouillé du boqueteau.

J'entends qu'on m'appelle. C'est Rigaud méconnaissable, le képi et la figure noirs de terre

humide, la capote trempée d'eau, où s'accrochent encore des herbes et des fétus de paille. II m'explique qu'il a glissé dans une crevasse.

— Qu'est devenu Simon?

— Il est là, derrière moi, sur la gauche.

— Faut pas s'en faire, me dit-il. On n'est jamais tué par la balle qui nous était envoyée... C'est une autre.

Je souris à peine. Mes voisins goûtent peu ces façons de rassurer les combattants. Mais je sais ce qui se cache sous ces plaisanteries et je n'insiste pas. Par petits paquets, nous nous engageons maintenant sous les futaies. Lorsque nous distinguons, à travers les branches, des morceaux de ciel brumeux, nous nous dispersons en tirailleurs. Nous apercevons alors des vallonnements, des chemins, d'autres bois qui composent de grandes taches d'ombre sur d'autres lointains coteaux.

Dans la même minute, un déchirement, jusqu'alors étouffé par la distance, nous parvient avec netteté. C'est une fusillade qui claque, s'élargit et semble s'allonger en longues trajectoires.

— Qu'est-ce qu'on va encore fourguer?

me demande Rigaud. Quel pays ! hein? Ce

n'est pas encore ici que je viendrai pour faire mon voyage de noces !

Je frémis un peu, non que la pensée du combat soit absente de mon esprit, mais je crois que j'y pense moins. Jusqu'ici, j'ai vu surtout des champs ravagés, labourés de fosses profondes, des villages silencieux où rôdait unchat sauvage, des maisons incendiées, les murs noircis, des fermes désertes, le calendrier contre la fenêtre, le crucifix dans l'alcôve et les vestiges d'un déménagement hâtif, et puis les cadavres, aux poses multiples, dans l'attitude où l'homme fut surpris, et la puanteur des charniers que promène le vent. J'ai oublié, peu à peu, mes premières patrouilles et nos rencontres dans la forêt. Pour moi, la guerre, c'était ces images vives et puis les marches précipitées, et aujourd'hui s'y ajoutent les pantalons mouillés qui collent aux genoux, cette douleur permanente à l'estomac : la faim, qu'accentue encore le poids des cartouchières sur la ceinture, et enfin les obus que de temps à autre nous saluons...

Rigaud, qui voudrait bien essayer des plaisanteries qui ne viennent pas, car chacun a sa façon de mater la peur qui le chavire et de tromper ses pensées, regarde ce compagnon

obstinément muet que je suis devenu.

— T'est trop chargé? Non... T'as froid?... T'as faim? Je parie que t'as faim? T'as rien bouffé?

Je secoue la tête. Rigaud hésite, puis très bas :

— J'ai dégoté du pain, tu sais, dans la dernière maison, il était bien caché ou peut-être oublié. Tu en veux tout de suite?

Je prends la moitié d'un gros morceau, que Rigaud me glisse avec précaution.

Déjà, de sentir, à mon côté, ce poids qui me pèse sur la hanche, je me découvre plus gaillard.

Nous descendons une côte, puis nous pataugeons dans un champ détrempé où l'on enfonce jusqu'aux chevilles. Nous marchons sans perdre de vue l'adjudant qui se redresse devant nous.

D'étranges souffles parcourent l'étendue et vont faire explosion derrière nous, à droite ou à gauche... A nos oreilles, des balles avec un sifflement bref...

Nous nous traînons, courbés, l'arme basse... Un tirailleur sur ma ligne, et qui sautait, de place en place, bute avec son fusil et ne se relève pas ; puis un autre qui se couche en

même temps que roule son képi... L'adjudant se retourne, montrant ses yeux petits et sa barbiche jaune.

Je l'aperçois chaque fois que je lève la tête, et soudain, je ne vois plus qu'une forme qui étend les bras et se prosterne. Je le regarde, la gorge sèche, l'œil clignotant.

Notre section exécute un long mouvement pour éviter les schrapnells. On entend le claquement des balles, comme des lanières de cuir qui cingleraient du bois. Le vent ne souffle point, l'air est calme, et des branches se brisent devant moi ; et toujours, rasant notre visage, ces coups de sifflet rapides qui, d'instinct, nous jettent de côté, dans la terre boueuse...

Mais rapide, accouru du fond de l'horizon brumeux, un souffle qui s'enroule dans l'atmosphère, grandit, augmente sa vitesse et nous soulève de tous côtés, les uns sur les autres, avec l'éclatement d'une locomotive qui renverse sa vapeur.

— En avant, à cinquante mètres !...

Je suis tombé sur mes voisins, j'ai donné de la tête dans un fusil, j'essaie de me relever et, dans le désordre d'une fuite, nous courons nous tasser, plus à droite, devant nous. Je ne

pense à rien d'autre qu'au danger qui va surgir de nouveau et, par réflexe, un peu à celui à quoi je viens d'échapper.

Un nouveau schrapnell, puis un autre, un troisième élèvent leurs colonnes de fumée à peu de distance de l'endroit que nous venons de quitter.

Nous repartons encore. Un nouveau bond sur la gauche, un temps d'arrêt. Je me retourne. Nous sommes loin de notre point de départ. Dans la plaine, notre cantonnement a été repéré par les canons ennemis et les obus y font jaillir des gerbes floconneuses...

Mais voici que les balles crépitent au-dessus de nous. Le moulin à café des mitrailleuses fauche l'horizon, en tous sens... Un tertre me procure un abri passager. Je m'aplatis contre la terre, dans l'herbe mouillée. Des explosions encore sur notre droite... On ne redoute plus que les schrapnells qui peuvent pleuvoir à nos côtés.

Un peu au-dessus de moi, un homme s'est couché, dans un trou. Il est nu-tête. Une moustache courte dans un visage ovale et bronzé. D'une voix faible, il répète : « En avant ! mes amis, en avant !... » Je l'écoute, sans rien dire. Personne ne bouge sur la ligne,

au reste, mes voisins ne doivent pas l'entendre. A la longue, il me fatigue : on sait ce qu'on a à faire!... Les balles s'écrasent en ce moment, au-dessus de nos têtes, et l'heure n'est pas venue de se lever... Enrm,il se tait. Les rafales diminuent. Les mitrailleuses ne saccadent plus leurs roulements.

Nous repartons à quatre pattes. Je passe près de celui qui criait : « En avant!» dans son fossé. Il dort, semble-t-il. Un caillot de sang s'est formé sous les narines. Deux galons d'or à demi décousus se distinguent sur les manches de son dolman...

Il faut avancer...

Des tranchées bien droites et qui suivent la crête, tout le long. Encore un bond et nous voici couchés, pêle-mêle, à côté des blessés qui gémissent et des morts sur qui on roule et que l'on repousse pour prendre leur place... Je regarde autour de moi. Rien que des têtes inconnues... J'attends. La fm de la journée ou du bombardement? Des nuages en ballots floconneux s'élargissent sur le ciel. Une fumée noire se traîne, près du sol... Il va pleuvoir de nouveau...

Alors, je ressens cruellement la faim.

Je cherche mon pain, puis essuyant mon

visage où le sang a séché, je commence de manger, lentement... Au fait, où se tient-il, Rigaud? Maintenant que je me sens tranquille, presque à l'abri, mes idées d'avant le danger me reviennent... Quelqu'un m'appelle, et j'aperçois Simon à quatre pattes. Tête nue, les cheveux mouillés, il est méconnaissable. Il m'annonce, sans hâte, mais la poitrine oppressée :

— Rigaud... il a été tué... par l'obus qui nous a surpris.

Je fais : «Ah ! » et je demeure interdit, la bouche pleine. Simon me regarde. Il a bien vu que je mangeais. Il se tait un moment, puis se décide :

— Il t'a donné du pain... Il en avait encore dans sa musette !

Nos regards se croisent soudain, quelques secondes. Simon détourne la tête, mais nous avons euj l'un et l'autre, la même pensée : il y a là-bas; au fond de la plaine, dans un fossé, près du corps déchiqueté de notre ami, un morceau de pain, un peu mouillé peutêtre, mais ignoré de tous et qui ne tardera pas à se pourrir sous la pluie qui menace de nouveau.

Vers les sept heures du soir, le quatre septembre, les convois s'arrêtent près d'un village que nous apercevons de loin. C'est Frémentières, nous dit-on. Nous ne demandons qu'à dormir. Simon me dit :

— Je crois que nous avons fait plus de quarante kilomètres.

C'est bien possible ; c'est une moyenne qui nous est coutumière. Depuis trois heures du matin, nous courons sur les mêmes routes de poussière, nous pataugeons dans les chemins défoncés et marécageux de la forêt de Montmirail. Il y faisait une chaleur lourde et l'on entendait, toujours derrière soi, à la même distance, le tonnerre des canons ennemis.

Un sous-officier dans un groupe parle. Il nous empêche de dormir. On écoute, en pen-

sant à autre chose, ces récits toujours les mêmes :

— Ça va mal, par ici, mais heureusement, ça marche en Alsace et en Russie. Les Cosa- , ques ne sont pas loin de Berlin... Notre mouvement est voulu, calculé... Ils n'y pensent pas; mais nous les attirons sous les canons des forts de Paris... Alors nos armées les prendront de flanc, les couperont à leur entrée en France.

Ce discours, à la longue, fait paraître le temps moins long et puis, il est peut-être nécessaire pour remonter le moral de certains. Un adjudant demande :

— Il y a trois hommes qui sont pas du régiment? Le capitaine veut les voir, au trot.

— C'est pour nous, dit Simon qui s'informe :

— Qui est le capitaine?

Le sous-officier, prudent, répond :

— • Monsieur de Bruissais...

Nous suivons l'adjudant. Nous arrivons dans

un terrain plat; des ofïîciers — du moins, on le présume, car ils arrachent maintenant leurs galons — sont assis par terre. Le capitaine de Bruissais, monté sur de grandes jambes, porte une petite tête blonde et pointue où pendent de mélancoliques moustaches. Il se promène en nous attendant.

Nous saluons, immobiles. M. de Bruissais nous regarde à peine, puis, tout de suite :

— Ça ne m'étonne pas de votre régiment... Pas de discipline, votre régiment... Vous savezj n'aime pas les traînards... Vos explications sont inutiles. Je les connais...

Je regarde Ije képi de Simon. Tout cabossé, sale, on ne reconnaît plus le képi aux écussons rouges. « Ça ne m'étonne pas de votre régiment, dit l'autre. » Or, nous ne sommes plus, d'après les apparences, du même régiment, Simon et moi. Mais le capitaine se met à crier, tourné vers l'adjudant qui nous amena.

— Vous me dites qu'ils sont trois ; je n'en vois que deux...

L'autre ne répond pas, il ignore ; alors Simon vivement prend la parole :

— Nous étions trois, hier, après-midi.

Notre camarade a été tué, le soir, en allant à l'assaut.

M. de Bruissais nous regarde encore, l'un après l'autre. Il va peut-être parler; non, il laisse tomber un dédaigneux :

— Vous pouvez rompre...

Un lieutenant qui est fort entouré nous arrête comme nous regagnons « notre » section.

C'est un brun tassé, à l'accent corse, aux yeux luisants :

— Que vous a dit le capitaine?

Simon, naturel et modeste, répond aussitôt :

— Il nous a félicités d'avoir rejoint si vite. L'officier paraît satisfait.

— Votre régiment n'est pas loin d'ici. Il est tard ; mais vous pourriez pousser jusqu'au château que vous voyez.

Nous remercions. Simon n'est pas très emballé.

— On va encore s'attirer des histoires... Ça promet une réception. On se débrouille pour arriver... Tu as vu l'esprit de corps jusque sur le feu..., ce que nous disait ce capitaine.

Une odeur de fumier. Il y a un campement, des chevaux attachés à des piquets ; voici les voitures d'un convoi... Des feux allumés tous les vingt mètres avec des soldats assis... Il commence à se faire tard. Le crépuscule s'allonge derrière nous; un crépuscule d'été, tout rouge. Nous allons d'un groupe à l'autre.

C'est peut-être bien notre régiment, ce n'est pas notre compagnie.

Un homme a surgi devant nous, il me prend les mains, il les secoue.

— Toi ! toi ici ! par quel hasard?...

Je reconnais difficilement dans ce petit visage hâlé, fourré de barbe, mon camarade Ghablot qui était malade, au dépôt, lorsque je suis parti. Trapu, dans sa capote trop large, il me paraît vieilli...

— Je suis parti bien après toi... Ah ! mon pauvre vieux... Si tu avais vu cette pagaye, à la caserne, les derniers jours, avec les départs en pleine nuit, l'appel dans la cour du quartier... Mais qu'est-ce que tu fiches? Viens dîner. Nous avons fait popote à part...

Je cherche Simon, mais il s'est éloigné tandis que je parlais. Ghablot m'entraîne auprès de ses compagnons, deux croix-rouge qui durent avoir tout loisir de visiter les fermes et les clapiers. Ces repas de la grande pause, c'est la principale préoccupation du troupier. Personne, du reste, ne compte sur le ravitaillement et chacun tâche de s'approvisionner en route.

Ghablot m'a présenté aux deux infirmiers, un prêtre barbu, et un étudiant en médecine ; mais c'est le repas surtout qui m'intéresse... Il y a du « singe » aux oignons, du poulet et du lapin rôtis ensemble dans une végétaline épaisse, une omelette où l'on retrouve du « singe » et du lapin sautés. Simon me découvre juste à

point pour recueillir le solde de tous les plats. Il devait me surveiller de loin ; il s'est approché lorsqu'il a vu que j'étais invité. Il doit penser que Ghablot ne m'aurait pas fait asseoir si j'avais été toujours avec lui... Il n'a peut-être pas tout à fait tort. Il remercie ces messieurs, s'installe un peu à l'écart et se met à manger en silence. Le singulier compagnon et comme la présence d'André Propre fut nécessaire pour maintenir parmi nous, pendant si longtemps, une entente relative,..

Cependant, Chablot que j'ai connu mince et rasé, et à qui j'ai peine à m'habituer en le voyant si lourd et les joues ombragées d'une barbe naissante, s'exclame :

— J'allais les oublier ! Je suis resté au dépôt, après toi, A tout hasard, j'ai pris les lettres qui arrivaient à ton nom. Fichues pour fichues ! me disais-je. Il y avait un désordre... mon vieux... on ne faisait rien suivre... Eh bien, elles ne seront pas perdues!...

Il me tend cinq ou six enveloppes que je roule dans mes poches, sans les regarder. Et puis, nous parlons de Paris, de ce que nous y avons laissé, de nos projets... Pas de doute : la guerre fmira bientôt ; cela ne saurait durer ; il y a pour cela un tas de bonnes raisons qu'un

infirmier expose à Simon qui s'en moque, mais fait mine d'approuver, car l'autre gesticule, un pot de confitures à la main. II ne manquera pas d'en offrir à un auditeur aussi attentif.

La nuit est tout à fait venue ; il est temps pour nous de rejoindre notre cantonnement. Chablot se lève pour nous accompagner.

— Alors, tu ne restes pas avec nous?

Comme tu voudras... Demain, d'ailleurs, tu trouveras le reste du régiment. Nous faisons, je crois, route ensemble.

Nous quittons nos amis, Simon et moi. Des feux s'allument au loin, de tous côtés, dans les pays que nous occupions la veille... Des meules de paille ou des villages brûlent; une acre fumée traîne le long du sol ; le vent, parfois, la pousse jusque sur nous. Je ne sais pourquoi, je me souviens des lettres que Chablot m'a données. Près d'un foyer qui s'éteint, je jette quelques brindilles sèches et, à la clarté tremblante des flammes, je puis lire... je ne retiens qu'une enveloppe dont je reconnais l'écriture. Madeleine doit me répondre à quelque mot un peu découragé... Je parcours, très vite, au hasard, lorsqu'une phrase m'arrête : « Le lierre de noire balcon grimpe maintenanl jusque sur les

volels... Ta vois bien que tu dois revenir... » Logique féminine, je vous aime ! Je me répète cette phrase en moi-même et aussi la délicate pensée : « le lierre de noire balcon... » Gela me touche — je ne saurais mieux dire et peut-être que ce sentiment se double d'une émotion toute littéraire — comme « notre petite table » de la Manon du Chevalier...

Nous sommes de pauvres hommes... Je me dois de revenir... et cette nuit, dans ce campement de soldats inconnus, je me sens tout d'un coup très fort, et, du moins, pour un temps, invulnérable....

La terre est encore humide, cette nuit... et notre paille peu épaisse sur quoi nous sommes couchés. Par les énormes fentes du toit, un pan de ciel étoile. Je fume, et Simon, près de moi, ne dort pas. Il se tait, immobile ; mais je vois luire parfois le feu de sa cigarette...

— Ce pauvre Rigaud, dit-il, secouant son silence... Ce que c'est, tout de même, le destin. Et il était tout près de nous !

— A propos, que je t'annonce : Sereilles, le heutenant. Il a été tué...

— Tu as des nouvelles? Comment le saistu?

— Pendant que tu parlais avec ton copain, tout à l'heure... Qu'est-ce que j'ai appris encore? Joly, tu as connu le sergent Joly? Il a disparu... Senas, le cabot avec lequel je suis allé en patrouille^ il est sous-ofï..; C'est un

nommé Chevasse ou Cabasse qui dirige la compagnie : il sort tout droit de Saint-Cyr. Je tiens tout ça d'un copain de Senas justement qui m'a reconnu...

Simon se tait quelques secondes, puis il reprend, car il a toujours aimé paraître bien renseigné.

Sa joie, c'était de nous apporter des nouvelles, et, après tout, il n'y a plus que moi, avec qui il puisse parler maintenant.

— C'est- chambardé à la compagnie. On n'y reconnaîtrait plus rien... Le gros commandant s'occupe de tout, comme avant...

Il crie beaucoup, mais il paraît que c'est un brave homme...

Cet éloge, dans la bouche de Simon, m'amuse ; il n'a pas l'habitude de faire des compliments... Comme il se tait de nouveau, je demande :

— Tu n'as pas de nouvelles d 'André, par hasard?...

Il ricane ; puis il commence à débiner doucement le caporal brancardier, un brave type, évidemment, un peu ballot, mais enfm...

— Et cette « poupée )>?... Sa petite Belge... Il croyait réussir... Je parie qu'il n'a pas su...

Simon cherche à savoir si j'ai reçu quelques

confidences ; mais je ne dis rien sur ce sujet ; cependant j'approuve ce qu'il dit, par de petits rires lâches : j'ai peur qu'il ne se taise encore et me laisse repartir dans mes pensées, noires comme le silence de cette nuit opaque.

— Il est temps de dormir... Bonne nuit ! me dit-il en se tournant dans sa paille.

Et je retombe dans mon insomnie. Me voici maintenant avec Simon pour unique compagnon... Il est vraiment drôle, par moments. On voit bien que ce comptable passa des nuits à jouer aux cartes, que son éducation se fit surtout dans les cafés et les guinguettes, qu'il continuait, avant la guerre, cette vie de garçon et que la seule chose à quoi il reste attaché fortement, après lui-même, c'est sa petite fille qu'il n'a pu embrasser à Laon. Il était, ce soir, en veine de sympathie, il prenait plaisir à m'annoncer des nouvelles... Je revois alors Sereilles, le gros Sereilles, avec son étui à revolver sur le ventre... Ah ! j'oublierai ! je le sais bien, j'oublierai jusqu'à ces noms qui me sont familiers : Sereilles, Joly, Senas... et ces villages traversés, où j'ai combattu, et souvent si mal dormi ; mais si j'en reviens, plus tard, la guerre, pour moi, sera associée à certaines images... J'en perdrai

quelques-unes, sans doute, mais longtemps encore, je reverrai Simon, ce nerveux lunatique, sa capote d'artilleur, sa carriole bâchée, et son « bourin »; Perrot, personnage muet, doux et grave, qui doit rouler dans la voiture où nous l'avons laissé; André Propre, de qui je ne sais pas grand'chose, hors son goût pour la musique et la petite Marie; et le nom de cet étrange Rigaud qui sera pour moi synonyme du courage modeste et bien français.

Et si ces compagnons m'ont parfois déplu — car il va falloir que je m'en crée d'autres; c'est la vie qui l'exige, même pendant la guerre — je me consolerai en pensant à toutes les qualités que, grâce à l'éloignement et peut-être à l'absence, je leur accorderai dans mon souvenir. Alors, si je suis riche, je leur prêterai de l'esprit quand je conterai leurs exploits comme ces vieux que je voyais radoter, sans agrément, après le café et les liqueurs, sur leurs campagnes d'Italie ou de l'Année Terrible.

— Tu ne dors pas?... Dis donc, Sereilles étant tué... Ta mission est terminée...

Simon me coupe dans mes réflexions prématurées. C'est vrai, cependant : je n'ai plus de raison de rejoindre une compagnie trans-

formée pour rendre compte de Texécution d'une consigne que Sereilles était seul à connaître... Et, moi-même, je me répète égoïstement : « Je puis aller où cela me chante. Ma mission est terminée. »

Un cheval passa au trot, un autre suivit. Le fracas de leur galop sur le sol caillouteux ; puis le silence, de nouveau... Simon leva le nez et grogna :

— Mince ! encore des ordres et toujours des ordres...

Il allait se recoucher, par terre, lorsqu'il entendit le heurt des fusils sur les bidons, les baïonnettes entrechoquées, les souliers qui raclent la route, et toute une poussière se mit à tourbillonner au-dessus de nous. Une troupe défilait...

— On ne sera pas tranquille, encore aujourd'hui.

Je sommeillais encore et ne répondis pas à cette allusion à notre mauvaise nuit de Frémentières que nous avions quitté à une heure, hier matin, cinq septembre, et cette marche

dans les ténèbres, et puis toute une journée sous un soleil tropical... Toujours la même existence, en somme, pour arriver à neuf heures du soir, à la limite de Seine-et- Marne, près de ce petit village dont je n'ai pas retenu le nom.

Mais le canon gronde sourdement au loin. Une émotion gagne tous les hommes, de proche en proche. Ils se lèvent à demi et se frottent les joues pour essuyer la rosée qui commence à tomber... Deux cavaliers se détachent sur l'horizon, en silhouettes près de la petite voie du chemin de fer où nulle locomotive ne siffle plus. Un aéroplane ronronne dans le ciel... Le capitaine de Bruissais, dans sa grande capote bleue, pareille à une soutane, promène son agitation sur le talus d'un fossé où l'on voit trois hommes à jamais endormis.

Parce que des gerbes de fumée se soulèvent au coin du petit bois, M. de Bruissais; qui ne conçoit que la guerre en dentelles, avec le même esprit que ses aïeux, se sangle d'une ceinture et ajuste ses gants blancs. Il tient à mourir en beauté. Ses lieutenants et ses sousofficiers n'ont pas cette aristocratique indifférence. Ils crient, bousculent les bouteillons

de café que des hommes ont déjà mis en équilibre sur les foyers de la veille...

— Allez ! ouste... là-dedans... Debout ! Rassemblement !

Nous sommes commandés par un jeune sous-lieutenant à lorgnons, imberbe, l'air très jeune, qui me fait souvenir du tranquille Albardet de nos débuts. Il regarde les gradés courir; qui harcèlent les retardataires.

Simon; près de moi; s'appuie sur son fusil. Les soldats sont fiévreux ; les bruits les plus étranges circulent... On raconte que des mules ont été tuées par un obus, près de leur conducteur, qui s'est relevé, indemne, un bridon au bout des doigts... que des artilleurs, derrière la crête, surpris par les Bavarois, ont abandonné leur pièce, après l'avoir rendue inutilisable... des Allemands ont été capturés dans le bois... etc.

Ce qui est plus certain, c'est que nous allons retourner sur nos pas et attaquer vivement l'ennemi. Des renforts, destinés à un régiment introuvable, se sont joints à notre corps d'armée...

C'est une guerre où des choses extraordinaires se produisent et où l'on ne voit rien, où l'on ne sait rien. A peine si un soldat, perdu

dans le rang, peut se rendre compte de ce qui se passe dans sa section ; il ne saurait prétendre à deviner ce qui se trame dans son bataillon. Quant au reste, de maigres échos déformés ou de fantastiques histoires lui parviennent et, la plupart du temps, tout lui échappe. Il faut se résigner à ne rien savoir de précis.

Une compagnie vient de partir suivie presque aussitôt d'une autre. Elles s'engagent le long de la voie du chemin de fer et prennent la direction du petit bois que les schrapnells ont fmi d'arroser. Un soleil éblouissant monte au-dessus des ballots de nuages cotonneux.

Notre sous-lieutenant a levé le bras pour commander le garde-à-vous, puis, se tournant vers nous, il hache ces mots d'une voix rapide :

— Mes amis, c'est notre tour. Nous retournons sur nos pas... Ils ne s'en doutent point... Nous les avons attirés dans un guetapens... Nous allons les enfoncer... Garde à vous !... Approvisionnez !... Dans le plus grand silence...

Sur un nouveau signe de notre chef, nous partons ; nous suivons le même chemin que

nos camarades. Un officier, appuyé sur sa bicyclette, nous regarde :

— Bonjour la huitième... Au revoir, la huitième ! Ce doit être un ancien de la compagnie, car des hommes répondent :

— Bonjour, mon lieutenant...

Ça y est, pensais-je, cette fois encore... Je revois Madeleine, « le lierre qui grimpe sur notre balcon », la terrasse d'un café, une rue, près des quais, au crépuscule, un coin animé du boulevard Saint-Germain qui m'enchantait jadis pour l'ombre de ses arbres, et puis une dernière pensée, et cette détresse morale...

Le bruit du canon grossit. II ébranle le pauvre horizon plat où des flocons de fumée surgissent à chaque instant. Des obus éclatent, leurs explosions soulèvent d'immenses gerbes noires, de tous côtés.

— Halte !

La section s'arrête. Je regarde. Plus de Simon. Près d'une voiture culbutée, des soldats sont étendus, pêle-mêle, sur le dos. Un brassard delà Croix-Rouge pique ma curiosité. Les képis cachent le front des cadavres ; la peau brunie de certains visages se détache en lamelles et s'enroule comme des épluchures de pommes de terre. Je voudrais m'approcher,

mais des mouches que je dérange se soulèvent autour de moi, ainsi qu'une poussière bourdonnante...

Le capitaine de Bruissais survient. Il est à pied. Rasé de frais, avec ses courroies neuves et ses jambes bien guêtrées, il semble sortir de la vitrine d'un grand magasin. Il s'entretient un moment avec notre sous-lieutenant. Une mitrailleuse commence son « tac-tac » qu'elle interrompt pour le reprendre ensuite, plus trépidant.

Nous marchons de nouveau ; nous longeons le bois. La chaleur, la poussière, l'odeur des cuirs nous oppressent... Des coups de feu étouffés se répondent dans les taillis où ils se répercutent comme de longs échos.

Soudain, un commandement :

— Baïonnette au canon !... En avant !... A ma cadence...

Les armes claquent sur l'acier bronzé des fusils.

— Nous y sommes pour de bon !

Cette voix, je la reconnais! Simon vient de parler ! le dernier compagnon qui me reste !... Je le découvre enfm, sur ma gauche... Nous sommes séparéspar unedemi-section... J'essaie de le rattraper; mais à cause des remous

incessants des haltes, des plongées par terre, et de l'allure toujours plus vive de notre marche accélérée, je ne tarde pas à le perdre de vue. Et puis, sur un geste du lieutenant, les hommes s'élancèrent en avant, dans une poussiéreuse mêlée.

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