I. \ KKTH MTi; SENTIMENT ILE
mauviette... ce n'est pas elle que je voud
serrer ! Quand me sera rendue L'épaule, plus haute que moi, où je me hisse à la manière chats, de nies dix doigts qui se cramponnent ? Je n'aime plus que 1rs baisera qui tombent de liant et pour lesquels je renverse la tète, comme à la rencontre d'une savoureuse pluie d'été...
Ma petite amie a senti passer quelque i dans mon baiser :
— Claudine... Renaud va bien, vraiment ?
Je me mords la langue un bon coup ; je ne sais pas de meilleur remède contre les larmes.
— Vraiment, num petit L'écriture
ferme, il mange, il se repose... II me demande même de m'occuper de Marcel. Marcel a p l'âge des bonnes, je pense. Je veux bien lui envover de l'argent — et encore î...
— 11 est très jeune, n'est-ce pas î Je me récrie :
— Très jeun.' ! pas tant <pie ça ! Nous sommes du même âge, Marcel et moi.
— ('.'est ce «pie je voulais dire, insinue Annie,
qui est bien élevée.
Je lui souris dans la glace au-dessus del i che-
minée. Très jeune... non, je ne suis plus très jeune. J'ai gardé ma taille, ma liberté de mouvements ; j'ai toujours mon vêtement de chair étroite qui m'habille sans un pli... j'ai changé tout de même, Je me connais si bien ! Mes cheveux couleur de châtaigne étoffent toujours, nombreux, pressés en boucles rondes, l'angle un peu trop aigu d'un menton quon s'accorde à trouver spirituel. La bouche a perdu de sa gaîté et, au-dessous de l'orbite plus voluptueuse mais aussi plus creusée, la joue s'effile, longue, moins veloutée, moins remplie : le jour frisant v indique déjà le sillon — fossette encore, ou ride déjà? — qu'y modèle patiemment le sourire... Les autres ne savent pas tout cela, je suis seule à noter la désorganisation initiale. Je n'en prends point d'amertume. Un jour, une femme qui m'aura vue dira : « Claudine est fatig-uée, aujourd'hui. » Quelques mois après, un des amis de Renaud m'aura rencontrée : « J'ai vu Claudine, aujourd'hui ; elle a reçu un sacré coup de vieux, cet été ! » Et puis... et puis...
Qu'est-ce que ça fait, si Renaud ne veut pas-
\.\ [\F.TRAITr BENTIMENTALI
oir que je vieillis ? L'essentiel, à présent, i de ne plus le quitter, de ne pas le m'oublier vingt-quatre heures pour qu'il n'ait
pas le temps de penser à moi, à moi qu'il suscite à toute minute sous 1rs traits d'une fraîrlieenfant dont les yeux horizon taux, la lèvre « en accolade o et les cheveux couleur de bronze refirent de lui un jeune amoureux.
Quand il reviendra, je serai sous les armes : un peu de kohl bleu entre les cils, aux joues le nuage de poudre écrue couleur de ma peau, un coup de dents peur aviver la bouche... Mon Dieu! à quoi vais-je penser là? Ne faudra-t-il pas , oubliant mon entrée en que je
coure, que je le soutienne fatigué de - âge,
que je l'emporte et que je l'imprègne de moi, que je peuple l'air où il respire ?...
Je me détourne de la glace où les yeui d'Annie rencontrent mes pen >ées...
L'automne éblouit ici. Annie vit parmi cet embrasement, froide et reposée, presque indifférente, et je m'en indigne. Casamène est perché sur l'épaule ronde d'une petite montagne crépue de chênes bas, qu'octobre n'a pas encore mordus de sa flamme. Alentour, ce pays, que j'aime déjà, réunit l'àpreté d'un midi de mistral, les pins bleus de l'est, et du haut de la terrasse de gravier, ou voit luire, très loin, une froide rivière, argentée et rapide, couleur d'ablette.
Le mur de clôture s'écroule sur la route, la vigne-vierge anémie sournoisement les glycines, et les rosiers qu'on ne renouvelle pas dédoublent leurs fleurs, redeviennent églantiers. Du labyrinthe, puérilement dessiné par le grandpère d'Annie, il reste un fouillis d'érables, d'alisiers, des taillis de ce qu'on nomme àMontigny « pulains », des bosquets de végelias démodés.
LA II MU Mil. SENTIMENTAL!
Les .sapins ont cent ans et ne verront pas un autre siècle, parce que le lierre gaine leurs troncs et 1rs étouffe... Quelle main sacrilège tourna sur son socle In dalle d'ardoise du cadran solaire, qui marque midi à deux heures moins le quart?
Les pommiers âgés donnenl des fruits nains à mettre mit les chapeaux, mais une treille de
muscat noir, mystérieusement nourrie, s'est élancée, vigoureuse, a couvert ci effondré un poulailler, puis, ressaisissant le bras d'un cerisier, l'a noyé de pampres, de vrilles, de raisins d'un bleu de prune qui s'égrènent déjà, l 'ne abondance inquiétante voisine ici avec l'indigence pelée des rocs mauves qui crèvent le sol, où la ronce même ne trouve pas de quoi suspendre
feuilles de 1er hérissé.
La maison d'Annie est une liasse vieille maison à un étage, chaude l'hiver ci fraîche l'été, un louis ^,uis atours, non s;uis grâce. Le petit fronton de marbre sculpté — trouvaille d'un grand-père nourri de bonnes lettres— s'écaille et moisit, (oui jaune, et, sous les cinq marches descellées du perron, un crapaud chaule le
soir, d'un gosier amoureux et plein de perles. Au crépuscule, il chasse les derniers moucherons, les petites larves qui gîtent aux fentes des pierres. Déférent, mais rassuré, il me regarde de temps en temps, puis s'appuie d'une main humaine contre le mur, et se soulève debout pour happer... j'entends le « mop » de sa bouche large... Quand il se repose, il a un tel mouvement de paupières, pensif et hautain, que je n'ai pas encore osé lui adresser la parole... Annie le craint trop pour lui faire du mal.
Un peu plus tard, vient un hérisson, un être brouillon, inconséquent, hardi, froussard, qui trotte en myope, se trompe de trou, mange en goinfre, a peur de la chatte, et mène un bruit de jeune porc lâché. La chatte grise le hait, mais ne l'approche guère, et le vert de ses yeux s'empoisonne quand elle le regarde.
Un peu plus tard encore, une délicate chauvesouris, très petite, me frôle les cheveux. C'est l'instant où Annie frissonne, rentre et allume la lampe. Je reste encore un peu pour suivre les cercles brisés de la « rate- vol âge » qui crisse en volant, comme un ongle sur une vitre... Et puis
*6 LA Ui:iK\iri; SENTIMENTALE
je rentre dans le salon rose de Lumière, Annie brode SOUS rabat-jour...
— Annie, que j'aime Gasamènel
— Oui? quel bonheur !
Elle est sincère et tendre, toute brune dans la rose lumière.
— Je l'aime, figurez-vous, comme une chose à moi !
Le bleu de ses veux se fonce légèrement : c'est sa manière à elle de rougir...
— ... Vous, Annie, vous ne trouvez pas que Casàmène est une des passionnantes et mélancoliques extrémités du monde, un gîte aussi fini, aussi loin du présent que ce daguerréotype île votre grand-père?
Elle hésite ;
— Oui, autrefois je l'ai aimé, quand j'étais petite. Je croyais au labyrinthe, à l'infini de l'allée qui revient sur elle-même. .. On m'a dégoûtée de ( Sasamène. Je m'y repose. . . je m'\ po
là ou ailleurs !...
— Incroyable! dis-je en secouant la lête.Cetl un endroit que je ne voudrais céder à personne; si j'avais < Sasamène...
— Vous l'avez, dit-elle doucement.
— Oui, je l'ai... et vous avec... mais...
— Casamène est à vous, insiste Annie avec sa douceur têtue. Je vous le donne.
— Petite toquée, va!
— Non, non, pas si toquée! Vous verrez, je vous donnerai Casamène, quand je repartirai...
Je sursaute et la regarde en face. Elle vient de couper une aiguillée de soie et pose ses ciseaux auprès elle. Repartir! Elle a l'air assise là pour l'éternité !
— ■ C'est sérieux, Annie ?
— Que je vous donne Casamène? Assurément, c'est sérieux.
— Non, voyons... que vous pensez à repartir ?
Elle me laisse attendre une minute, regarde à ja dérobée la vitre brillante derrière laquelle se presse une nuit massive, et lève un doigt :
— Chut ! dit-elle. Pas ce soir, dans tous les cas...
Sa mine ambiguë me passionne tout de suite. C'est un tel bonheur de voir quelqu'un jaillir de soi-même, se -montrer — par orgueil, par in-
conscience ou par simple malice* qui veut surprendre— se montrer dans la lumière et dire : a Je ne suis pas ce que vous pensiez !»... Ily a du plai ' tachera ceux qui nous trompent,
qui portent le mensonge comme une robe parée el ne l'écartent que par un désir voluptueux de nudité. Je n'ai pas aimé moins Renaud dans le temps qu'il me trompait, et qui sait si L'image de Kézi ne m'est pas demeurée plus chère pour ce qu'elle me radiait que pour ce qu'elle m'a livré ?...
Cette Annie passive, dont nous haussions les épaules avec une pitié gentille, qui l'aurait cru ? Elle a secoué son mari et son mariage simplement, sans fracas, comme ces chiens qu'on attache et qui sortentde leur collier fermé en s" râpant un peu les oreilles...
— Vous voulez repartir, Annie ? Encore repartir !
Elle su doigt piqué et remue enfantii -
ment la tète :
— Je n'ai rien dit de pareil... Admettons!...
ts un petit 1
Qu'elle m'amuse axer son air p"<<: de parfait
notaire, aux lèvres scellées par le secret professionnel !
— Bon sang ! Annie, vous n'avez pas besoin de tant de chichis avec moi ! Vous voulez partir? Partez ! Et que ma présence ne vous retienne pas, au moins !
— Ne vous fâchez pas, Claudine ! Il ne s'agit pas de partir... pas encore... C'est seulement...
— C'est seulement ?
Elle rapproche sa chaise, niche mes mains au creux de mes genoux et les y pelotonne comme elle y coucherait son cœur, son cœur gros de l'envie de parler, de l'envie de se taire... Elle regarde encore du côté des fenêtres, avec l'appréhension, on dirait, que le poids de cette nuit douce qui s'y appuie ne les fasse voler en éclats...
L'heure est aussi mystérieuse que minuit. Aucun bruit n'arrive de la cuisine lointaine, mais des pattes onglées de rat courent entre les planchers... le vent déjà fort rabat parfois dans la cheminée une fumée odorante de pin brûlé, et la chatte grise, pour annoncer le froid, a replié sous elle ses quatre pattes. La lampe vive éclaire
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jusqu'à la taille la jupe d'Annie; mais sa figure allongée comme une aveline demeure, dans une ombre vermeille et foncée, pareille à une statuette d'argile rosée. Elle me lient les mains, elle est tout près de moi, elle ouvre et referme les lèvres, elle parlera... non... si. . .
— Ecoutez, Claudine...
— J'écoute, chérie.
— Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que l'envie de partir ?
— Heu... il y aurait bien à dire là-dessus, el il [serait peut-être excessif de prétendre «pie je ne souhaite pas, à de certaines heures... y aller de mon petit voyage...
— Ne liez pas ! Je voudrais «pu1 vous me compreniez. L'envie de partir... il y a nu las de gens qui ne se doutent pas de ce que c'est. I une maladie, un empoisonnement; ce n'est même pas une idée, Claudine I je vous jure que c'est a peine mental, .le comparerais cela, plutôt, à
un... à un kyste qu'on porte avec soi et qui
mûrit tout doucement, dont on sent le poids de
jour en jour plus lourd... Pendant que je mange, pendant que je dors ou que je brode, j!ai là,
ici, tout autour, cette chose qui me tire obstinément : mon envie de partir. On ne le dirait pas, hein? je cache bien mon mal ?...
Elle fait avec les mains et les épaules des gestes touchants de malade en consultation, cherche à situer son bobo, tàte sa tête et ses flancs; ses yeux, mauves le soir, me questionnent... Je caresse ses cheveux pour la calmer :
— Pauvre petit ! il fallait me le dire... Quel est le pays qui vous tente si fort ?
Elle lève ses épaules avec lassitude :
— Est-ce que je sais? Tout m'est égal, pourvu...
— Oh! alors... un abonnement au chemin de fer de ceinture, Aroilà ce qu'il vous faut.
Elle ne rit pas et continue :
— Notez bien, Claudine, je ne dis pas que je partirai. J'ai envie de partir!
— Et vous vous retenez. C'est comme ça qu'on s'abîme la santé!
— Oh! ma santé... elle en a vu bien d'autres!
Une singulière, une équivoque ironie vient de couler dans son regard. Je me recule un peu,
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comme si on m'avait tout d'un coup déguisé mon Annie en petite prostitu<
— Je pouvais l'ignorer, Annie. Autre! \ "ils me disiez tout.
Je mens, car Annie ne s*est jamais »up
racontée. Mais le reproche la touche :
— Je voudrais bien tout vous dire. Claudine..., mais il y en a trop, trop, trop !
A chaque « trop ». elle a hoché plus bas la tête, comme on vide en trois flots un vase penché...
— V.ms ne me direz que le plus vilain...
Le même regard lent, lascif, qui se détourne...
puis elle glisse à mes pieds dans un besoin ;
ril d'humilité physique, un instinct féminin d'agenouillement et de dévotion :
— .l'ai tout fait. Claudine, tout! et je ne l'ai jamais dit ;'i personne !
Puis elle cache sa tête dans nie- mains et attend... quoi? que je la -ronde? que je lui inflige trois dizaines de chapelet? que je l'absoh e?... .hi gouaille :
— Tout? c'est pas beaucoup, \ us savez ! J'ai
souvent réfléchi avec mélancolie à la monotonie des choses de l'amour.
Elle redresse sa tête décoiffée, montre une bouche effarée d'étonnement, des yeux qui semblent avoir rebleui dans l'obscurité de mon giron :
— La monotonie de... Eh bien ! vous êtes difficile, vrai i
J'éclate de rire, tant l'aveu est franc, admiratif, plein d'un respect tout neuf, entier, pour ces « choses de l'amour »...
— Mes compliments, Annie! mes compliments... à lui surtout!
Elle s'est relevée, tire modestement la boucle de sa ceinture, épingle une mèche noire qui pendait sur sa joue- contrite.
— Il n'y a pas de Lui, Claudine.
— Ah ! c'est Elle qu'il faut dire ?
Un drôle de petit serpent, que je croyais mort, agite ses tronçons au fond de moi... Mais Annie :
— Non plus! avoue-t-elle tout bas. C'est... Eux!
— « Eux! » Ah! bien!...
Je n'en puis dire plus, médusée. Eux! Com-
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bien? Sept, ou trois cents? Un couple, ou un bataillon? Eux! J'éprouve une espèce de dé rence, la considération qu'inspire l'impossible, moi de qui la peau sauvage ne se put don qu'à un seul...
Un soupir répond au mien... un soupir de Toby-Chien prostré, un de ces soupirs profonds et ridicules de petit hull que semble arracher de sa poitrine émue la détresse universelle... Toby- Chien a du tact et le sen ùtuations. Annie,
les yeux mouillés, rit d'énervement, et Toby- ( îhien lève mus noua u\ blancs de d<
dévot... La détente s'achève en fou rire et Annie tombe dans mes bras
— Je vous dirai tout, < Claudine !... Tout ce que je sais, du moins.
— ( Somment? ce que vous savez] C'est un cas de somnambulisme ?
— Non... Laissez-moi reprendre ma broderie pour me donner une contenance.
J'attends la belle histoire, confortablement enfoncée au creux d'un fauteuil en bain de si< Devant moi, la tète d'Annie avec sa coiffure d'hirondelle se détache sur la tenture de cre-
tonne, d'un mauvais goût éclatant dont la franchise réconforte. Mon amie se recueille trop longtemps : je crains de lui voir perdre son courage, et je commence :
— Il y avait une fois...
— Il y avait une fois, répète-t-elle, docile, un hôtel à Bade, au bord d'une petite rivière où il était défendu de cracher, entouré d'un gazon qu'on balayait au balai-brosse tous les matins... Il y avait une chaleur terrible, de la musique partout, de la lumière électrique dans tous les coins, des chambres trop blanches, trop gaies, et moi qui ne Tétais pas assez. Il y avait une salle à manger scintillante avec mille petites tables, et des diamants sur des femmes, et des hommes habillés comme Tobv-Chien, en noir, avec un devant blanc aveuglant. Ah! que j'étais noire de peau et d'âme dans tout ce rayonnement!... Il faut vous dire que j'avais un voisin à la petite table à côté de la mienne...
— Ah ! ah !
— Il m'avait ramassé mon ombrelle... Non, ce n'est pas comme ça que ça avait commencé ! .le l'avais rencontré dans l'escalier, et il m'avait