‹ La retraite sentimentale, romanChapitre 5 sur 6 · RETRAITS SIM1MIN · texte numérisé non relu

RETRAITS SIM1MIN

dit... Non, il ne m'avait pas parlé cette fois-là ; mais enfin il y a la manière de regarder, n'est-ce pas? et à table aussi... Oh! Claudine, je ne plus ce que je «lis ! Jamais je ne pourrai tout raconter... Ça a l'air si brutal en si peu de mots...

Elle embrouille son aiguillée de soie, devient moite et se désole.

— Mais ça ne Fait rien, mon petit! Résumez, résumez : les grandes ligues seulement !

Elle se rep >se \\n peu. essoufflée, bat des cils, cache son renard, et d'une \oi\ plus

— Eh bien ! voilà... Un soir, il est entré dans ma chambre et je ne sa\ais pas s<»n nom. Croyezvous !. . 11 (:tait beau, foncé comme moi, avec l'air si impérieux que j'ai pensé à Alain et que je me Miis sentie suis forces, comme si j'allais tomber... .l'ai cru «pie tout recommençait, que le sort me punissait d'être partie, qu'un autre joug, pire que le premier. dc\ait me domestiquer encore...

— Et puis ?

— El puis, mon Dieu, comment vous dire

Rien qu'au loucher de ses mains nues, je n ai

plus su qui j'étais, et lui, ça m'était bien égal de ne pas pouvoir lui donner un nom !... Il m'a parlé avec des mots horribles...

Elle se détourne et je vois gonfler les muscles d? son cou...

— Il m'a appris des... ignominies, des choses que personne ne fait... ou, du moins, je le croyais... Il m'a traitée comme...

— Comme une fille...

— C'est ça !... Et j'ai tout supporté sans révolte : il me semblait que je me baignais, que je n'étais plus qu'une peau dont les pores avaient cinq sens pour goûter le péché... Songez... songez que je l'ai à peine regardé, lui ! Je l'ai regardé une bonne fois, pour apprendre d'un coup sa beauté sans noblesse, le blanc de ses dents et de ses yeux, les saillies ombrées de ses muscles, le luisant de ses cheveux trop bouclés, — et puis j'ai fermé les yeux, pour mieux sentir... Un moment, je me souviens, j'avais comme le mal de la balançoire, j'ai rouvert les yeux, j'étais en travers du lit, presque glissée, la tête en bas, et j'ai vu seulement le dessous d'un fauteuil, le dessin du tapis, l'extrémité noire de ma

natte qui traînait... Dieu sait ce qu'il pouvait faire de moi à ce moment-là !...

— Vous n'avez pas eu la curiosité de vous en informer ?

Elle écarte les doigts de son visage honteux, et ses jeux, d'un azur vide où la pupille n'est qu'un point d'encre noire, contemplent à travers les miens le brûlant souvenir...

— Voir, c'est bien secondaire, murmure-telle d'une voix fatiguée.

— Je ne suis pas de votre avis, Annie.

Et ce que j'évoque d'autrefois, d'hier, tait que je mords, sur mes lèvres, la forme d'autres lèvres...

— Mais le lendemain, Annie ?

Elle jette vers le plafond ses petites mains brunes.

— Ah ! Claudine, c'est ça qui est le pire 1 Naturellement, le matin, toute seule, je n'osais

seulement plus me regarder dans la -lace... .le mourais d.' faim et je ne sonnais pas mon chocolat, je me criais : « Misérable, tu peux enc songer à manger, à \ivre comme tout le monde! Tu vas descendre, rencontrer ce., idividu,

t'asseoir dans la même salle à manger que lui, il va peut-être te saluer et tu ne sais même pas son nom ! . . . »

— Moi, j'aurais couru le demander au bureau de l'hôtel.

— C'est ce que j'ai fait, dit-elle naïvement.

— Je suis sûre qu'il avait un beau nom espagnol à compartiments, hein, avec des y pour séparer ?

— Mais non ! se r écrie- t-elle, presque fâchée, il s'appelait Martin.

— Pas même Martinez? Il aurait bien pu faire cela pour vous, franchement!

Elle incline la nuque, non pas si vite que je ne vois son singulier sourire, celui d'une Annie inconnue.

— Il avait fait tant de choses pour moi..., insinue-t-elle avec une lointaine douceur.

— Et puis, Annie, la nuit d'après?

— La nuit d'après?

Elle m'offre ses yeux tout ouverts, limpides, et fièrement :

— La nuit d'après, j'ai fait mes malles et je suis partie pour Nuremberg*.

— Ah!... Que c'est bétel... Pourquoi?

— J'avais peur, chuchote Annie en baissant les cils... Peur de recommencer, peur de devenir la proie quotidienne de cet homme, peur pour ma liberté, oh! ma liberté encore toute neuve et maladroite!... et puis, vraiment, Claudine, ce garçon-là, eh bien ! je crois que c'est lui qui ma pris ma perle rose...

Que dire'.' Pauvre Annie... l'aventure est banale et se lut avilie à durer plus d'une nuit...

Annie se tait, penchée sur quelle image? Le dessin du tapis, le dessous du fauteuil, l'extrémité d'une tresse noire qui pend de sa nuque à la renverse...

— Annie !... Annie !...

— Quoi? fait-elle en sursaut.

— La suite!... le chapitre deux... le second

■ ut divin...

— J'ai soif, soupire-t-elle.

— ( Mii. VOUS boirez. Mais dites d'abord, .le ne

\;iis pas sonner maintenant, faire entrer Augusfine qui vous verra toute chaude et décoiffée et qui supposera je ue ^;ii^ quoi...

LA RETRAITE SENTIMENTAL K l\l

Elle cède à ma demande, comme au désir de l'inconnu.

— Il n'y a pas de suite immédiate, Claudine. J'ai fui cet homme-là, comme j'avais fui Alain; je prenais peur assez vite dans ce temps-là, et les premiers jours je me suis crue délivrée de moimême comme de lui. Ah! Claudine! c'est là vraiment que le mal commence. Le regret, Claudine, le regret sous sa forme la plus physique, la plus cuisante, la plus crédulement désespérée... Oui, crédulement, vous ne comprenez pas? Entendez donc que j'ai cru, plus nice qu'une pensionnaire, au pouvoir exclusif de cet inconnu que je fuyais ! J'ai cru, jusqu'à en pleurer, qu'un hasard souverain m'avait jetée nue et obéissante en travers du chemin de cet homme, l'homme de ma chair, mon « double » mâle, de qui j'étais comme l'empreinte creuse et exacte...

Le jour où l'on m'a répondu télégraphiquement de l'hôtel de Bade — car j'avais écrit : — « M. Martin parti pour destination inconnue », Claudine, ce jour-là, je me suis mise à crier tout haut, en tendant les bras vers tout ce qu'il m'emportait ! J'ai voulu mourir, envoyer à sa recher-

che les gens crime agence de renseignements, j'ai voulu boire de l'éther... jusqu'à...

— Jusqu'à, chérie?

Sa tête se couche sur mon épaule avec un soupir heureux d'arrivée.

— Jusqu'à ce que je me sois aperçue qu'un autre homme, que plusieurs autres hommes, que beaucoup d'autres hommes pouvaient me rendre ce que pleurait ma quasi-ignorance...

0 périphrase!... Je détache de moi, DOUX mieux la voir, la tète d'Annie. Elle a les paupières retombées, un sourire assoupi de Vh qui mourut en contemplant la face des anges... Elle parle pourtant, et la ferveur de sa gratitude — « merci à tous! » — s'exprime si touchante (jue je ne suis pas sans trouble...

— A partir de ce jour-là, Claudine, j'ai su ce que valait la vie!... Un jardin où l'on peut tout cueillir, tout manger, tout quitter et tout reprendre... Changer n'est pas être infidèle, puisque je n'aime et ne comble en vérité que moi-même... Ah! Claudine! de quels yeux dessillés et j leins de foi j'ai regardé Les hommes, ions les homi

depuis ce petit qui a été 1<1 second...

— Quel petit?

— Un chasseur de l'hôtel, à Carlsbad. Vous connaissez Carlsbad? C'est là qu'il y a encore des juifs en costume de juifs, avec la houppelande raide de crasse, les beaux cheveux de christ annelés, et un petit pot de chambre sur la tête. H y a des Autrichiens qui crachent en passant à côté d'eux...

— Oui... Le chasseur?...

— Il était charmant ! jette Annie avec une désinvolte inconscience. On les choisit exprès, vous savez. Un petit Viennois blond, scrupuleux, — le type du bon serviteur...

C'est l'Annie inconnue qui parle à présent, nette, impudique, avec un sourire retroussé de connaisseuse. La fièvre délicieuse des découvertes me chauffe les joues!...

— ... Le type du bon serviteur, je vous dis! Il avait toujours peur de ne pas faire assez ni assez bien. Il me montait le courrier le matin et le soir; je me souviens de sa frimousse rose, le soir où il m'a informée respectueusement, sa casquette galonnée à la main, qu'il serait rem-

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place à l'étage, pendant deux jours, par son camarade Haas. . .

Elle rit, renversée sur mes genoux; elle rit à petits sanglots nerveux, comme on tousse. Hé là! elle rit trop! nous tenons la fâcheuse crise de nerfs... Non... Merci, mon Dieu, on a annoncé le dîner!...

La confidence, que dis-je? l'explosion d'Annie m'a laissée courbaturée. Je demandais à voir les « pays de son âme » — elle m'en a fait voir, du pays, dirait Maugis, jusqu'à m'en harasser! Et l'affection que je lui porte a dû se modifier à mon insu : Annie m'inspire plus de considération et moins d'intérêt. Elle s'est affranchie, soit, et à corps perdu, mais je lui en veux un peu de m'avoir livré si vite son secret. Ou plutôt je le voudrais autre, ce secret, plus unique, plus différent de celui de tant de femmes, plus exceptionnel... Ah! que son mari fut coupable! On ne sait pas assez ce qu'une femme risque à coucher d'abord avec un imbécile... Un petit quart-de-dieu subalterne, promu aux basses besognes de l'amour, a préservé Annie de ce que ma vieille Mélie appelait les c mauvaises

maladies », il convient de l'en remercier. La bravoure de mon amie éçale son ignorance du péril : Brieux n'a pas encore pénétré jusqu'aux âmes candides...

Une lettre de mon cher chéri m'assure qu'il va bien :

«... Une longue galerie ouverte et ensoleillée, des lits de repos, ton vieux mari couché, emmaillotté de couvertures, une atmosphère micacée et brillante, d'une sonorité qui blesse d'abord et qui charme ensuite... un soleil dépouillé et trompeur, froid et doré comme un vin de montagne... »

Quelle tristesse de le savoir pareil à d'autres malades! et pourquoi mon orgueil s'attache-t-il à ne vouloir dans mon cœur que des êtres particuliers? Tout ce qui les identifie au reste du monde m'irrite contre eux et contre moi. Et puis j'éprouve une telle difficulté à écrire librement à Renaud!... je ne suis bonne qu'à l'aimer, hélas ! J'ai trop vécu avec lui, contre lui, en lui; mes lettres se font gauches, refroidies, ou

bien tortillées comme une pensionnaire qui minaude et ne veut pas jouer sa valse-caprice... Me reconnaît-il à travers elles, au moins? Medevinet-il tendue, froncée, mauvaise comme aux heures où je l'aime le mieux? Son absence, mon séjour à Casamène me reculent de ma vie passée et je me juge, seule malgré Annie, profondément seule...

Y a-t-il dans le monde beaucoup de femmes aussi solitaires que moi, malgré Renaud, à cause de lui? Ou bien est-ce la destinée très simple et très commune de celles qui ont tout donné d'elles-mêmes, en une fois et pour toujours?

Autour de moi point d'amitiés féminines — Annie n'est qu'une suivante tendre... Un seul souvenir méchant, et doux, l'image d'une fleur épineuse tachée de noir et de rose qui nous fil saigner les doigts à tous deux : Rézi... Nous ne parlons plus d'elle, Renaud et moi. Nous avons gardé de la crainte, de la houle, une sourde jalousie, une vanité, aussi, d'avoir souffert l'un par l'autre, la secrète satisfaction d'un coup bien porté et bien rendu... Que vaut le reste? N'oublierais-je pas en une heure tous ceux qui

me nomment leur amie? Renaud absent, il n'est qu'un cœur où je me jette pour m'y blottir plus seule encore : celui d'où montent les profondes racines des arbres, l'herbe aux mille glaives — d'où éclosent, frais et vifs, l'insecte aux antennes encore pliées, la couleuvre moirée comme un ruisseau furtif — d'où jaillissent la source, le blé et la rose sauvage...

Quand me manquera ma raison de vivre qui s'appelle Renaud, retrouverai-je en moi — en moi sur qui jadis la solitude agissait à la manière d'un tonique un peu enivrant et dangereux — retrouverai-je en moi seule ce réconfort amer et rajeunissant qui m'a gardé, assombrie, ralentie, la même âme?

Je suis née seule, j'ai grandi sans mère, frère ni sœur, aux côtés d'un père turbulent que j'aurais pu prendre sous ma tutelle, et j'ai vécu sans amies. Un tel isolement moral n'a-t-il pas recréé en moi cet esprit tout juste assez gai, tout juste assez triste, qui s'enflamme de peu et s'éteint de rien, pas bon, pas méchant, insociable en somme et plus proche des bêtes que de l'homme?... Du courage, j'en ai, du courage

physique — le beau mérite quand on n'a peur de rien ! — une belle confiance dans des nerfs qui m'obéissent bien et que les sens ont ménagés. De l'honnêteté... peut-être, mais qui s'habille comme une grue. De la pitié, çuère pour la pauvre espèce à laquelle j'appartiens, parce qu'elle choisit souvent sa misère, et, d'ailleurs, le moyen d'être bonne en même temps qu'amoureuse... ? « Amoureuse », piètre mot pour exprimer tant de choses!... Imprégner, voilà qui exprime mieux... Imprégnée, c'est cela tout à fait, imprégnée depuis la peau jusqu'à l'âme, car l'amour définitif m'est si entré partout que je m'attendais presque à voir mes cheveux et ma peau en changer de couleur...

Les bêtes d'ici sont délicieuses. Il y a Toby- Chien, vieil ami, et Péronnelle, autocrate toute neuve. Je connais Toby-Chien depuis longtemps et son entente de notre race l'avertit assez que je suis sa vraie maîtresse : il considère xVnnie comme une succursale. A cinq ans, il conserve son âme enfantine où tout est pur. même le mensonge. Son cœur de bull cardiaque est toujours près d'éclater, mais il n'éclate pas. Il soupire mystérieusement comme son frère le crapaud, cet autre camard bringé aux beaux yeux, et s'il court étranglé, écumant, sur les « trôleux » aux pieds chaussés de poussière, il juge prudent de passer au large quand une mante-religieuse prie, dévote armée, au milieu d'une sente !

Péronnelle n'a pas de ces terreurs puériles. Cette hospitalisée, qui mourait de faim dans l'herbe où Annie l'a trouvée, porte une robe

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d'un gris modeste maisde l'étoffe la plus soyeuse, un velours qui fond dans la main et s'argente au soleil. Rien de rasta, rien de ces portuga bariolées comme des perroquets. Deux colliers noirs au cou, trois bracelets aux patte- de devant, la queue musclée et le menton distingua des yeux d'unvert royal qui vous regardent droit, insolents, caressants, relevés aux coins, soulignés de kohl, Péronnelle irritée ne céderait pas devant Dieu le Père, pas même devant moi. Elle ronronne, lèche, mord et tape, et toute la maison marche comme un seul homme. Annie disait d'elle, l'autre jour :

— Péronnelle me rappelle ma belle-sœur Marthe, en plus sympathique.

Turbulente comme un chien. Péronnelle emplit Casamène de roucoulements de colombe et de cris flûtes. A l'heure des lampes, elle exulte. déchire des journaux, vole des pelotons, cha d'invisibles sabots et mène un galop «le poulain qui la lance au milieu de la table, OÙ elle devient un amical petit bélier qui nous pousse le menton de son front vigoureux, râpe la joue «l'Annie avec une langue en brosse à dents et se sert de

ma tête comme d'une passerelle pour sauter sur la cheminée.

Elle m'aime déjà, sans que j'oublie pourtant ma chère Fanchette d'autrefois... Pauvre Fanchette blanche, qui avait une si jolie âme de provinciale moderne, et s'appliquait avec tant de conscience à toutes les choses de la vie ! Elle dormait très fort, courait beaucoup, mangeait longtemps, chassait assidûment. Qu'a-t-il fallu? un os de poulet un peu plus pointu... et l'or vert de ses yeux s'est injecté, ses griffes ont battu l'air et labouré sa gorge bombée de pigeon blanc

— et il n'y avait plus de Fanchette !... Voilà que j'ai laissé derrière moi papa, Fanchette et Mélie

— je lésai dépassés, je vais un peu plus loin, pas beaucoup plus loin...

Mélie m'a quittée, devenue vieille tout d'un coup, accablée de maux autant que sainte Litvinne, tordue de rhumatismes, gonflée d'eau, sourde, aveugle, que sais-je encore? tant qu'on ne pouvait, à la savoir trépassée, que crier : « Enfin ! »

Mon père magnifique, mon père à la barbe tricolore, il a perdu la vie au milieu de ses bou-

LA RETRAITE SENTIMf

quins,pouf !... le nez en avant, peut-être par distraction, lui qui oubliait si facilement de déjeuner ou de nouer sa cravate. J'ai compris lentement qu'il était mort, au bout de quelques jours. quand l'écho de sa belle voix injurieuse eut fini de sonner entre les murs de la maison où je le cherchais de chambre en chambre, à la manière têtue des chiens pleins de foi qui savent leur maître absent et pourtant quêtent en poussant du museau chaque porte : « Il n'est pas là. Dans la chambre à coté ? non. Revenons dans la première, où peut-être il est rentré pendant que j'inspectais celle-ci... »

Les lettres de Renaud se succèdentet les jours raccourcissent. Mon cher grand cède à ce touchant travers des malades très soignés qui s'intéressent tardivement au jeu de leurs viscères, se découvrent un foie, un estomac, et s'enthousiasment pour des définitions qui n'expliquent rien. Des mots techniques se glissent dans ses lettres; il les emploie à présent sans ironie, avec un peu de cette emphase supérieure qu'affectionnent les étudiants en médecine. La pesée quotidienne devient la minute angoissante de sa journée, et le nom d'un certain Coucheroux, neurasthénique, le cas rare du sanatorium, revient trois fois en quatre pages* . . Je ne suis pas méchante, non... mais qu'on nous laisse un quart d'heure en tête à tête, le nommé Coucheroux et moi, et il connaîtra un nouveau traitement de la neurasthénie aiguë !...

Lettre, ridicule celle-ci, de Marcel. 11 la grosse carotte, mais si grosse que je ne me lâche même pas. Trois mille francs! Il est souffrant, cet enfant. Est-ce que j'ai trois mille francs pour sa petite gueule de fille vannée? Un joli billet de cent francs et une demi-douzaine de lignes ironiquement aimables : voilà ma conscience de belle-mère en repos.

Annie, retombée dans le silence, semble garder de sa crise de l'autre soir un peu de gêne. Elle marche sans bruit, rôde autour de moi, avec une grâce contrite de chatte qui a cassé un vase...

Frileuse de sommeil, elle se tenait ce matin sur le perron aux marches disjointes, qui chancellent sous le pas comme les pierres mal assurées qui marquent le gué d'un ruisseau... Sept heures sonnaient et je sortais du labyrinthe, trempée de rosée, le nez fondu et les mains gourdes, une corbeille sur les bras. Ce matin d'octobre sentait le brouillard, la fumée de bois et la feuille pourrie, à m'enivrer. J'avais retrouvé un Fresnois plus rude, plus osseux de roches qui percent l'herbe, plus roussi de soleil et de gel... Le fauve parfum de cette aube rouillée

m'avait tirée de mon lit jusqu'au ni<l de uuèpes engourdies que je guettais...

— Une noisette, Annie ?

Elle tend sa main hors du peignoir bleu pale, couleur de ses yeux... Sa natte bat ses reins et le froid accentue cet air de petit Arabe malade que lui donne le grand matin... J'arrête sa main :

— Bête, regardez donc ce que c'est, au moins! Elle se penche une minute sans comprendre

sur ma corbeille pleine d'une mouture gr jaune et noire, pailletée de nacre, qui grouille faiblement... Je l'avais ramassée par pelle!' cette pâtée de guêpes engourdies, et je courais les brûler au fourneau, écœurée par Leur odeur cireuse... Annie les considère avec une crainte paisible, les mains derrière le dos. ,

— Qu'est-ce que vous faites debout à cette heure-ci, mon petit ?

Elle relève ses paupières lourdes de cils,

fiées de sommeil, — ou d'insomnie ?

— C'est une dépêche qu'on a portée dans votre chambre, Claudine, et vous n'y étiez pi

Alors je vous cherchais...

LA RETRAITE SENTIMENTALE 5g

— Une dépêche?...

Renaud ? Un accident ? quoi ? Oh ! ce sale papier bleu qui colle!... Je demeure penchée sur les lignes sans ponctuation, comme Annie sur le panier de guêpes...

Annie, d'inquiétude et de froid, se met à trembler.

— Eh bien? Claudine ?

Je lui tendis la dépêche, stupide:

« Puis-je venir? Je perds la tête. Marcel. » Mon soulagement éclate en rires indignés :

— Elle est raide, celle-là ! Non, mais qu'estce que vous dites de ça ? Ah ! si son père était là! Attendez ! je vais lui retourner un petit télégramme qu'il ne fera pas monter en épingle !

Annie — prudence ou indifférence — ne dit rien et je tourne rageusement, du bout d'une rouette de noisetier, ma pâtée de guêpes mortes...

— Qu'est-ce que vous allez faire, Claudine ? risque-t-elle enfin.

— Avertir Renaud, pardi!... C'est-à-dire... Non, je ne puis pas avertir Renaud, fêler sa

fragile coquille de repos, risquer une rechute,

ralentirsa guérison, retarder, fût-ce d'une heure, le jour où, toute ma faiblesse m'accablant d'un coup, il me recevra dans ses bras rajeuni-...

— Annie, dites-le-moi, vous, ce que je dois faire ?

Elle pince une bouche entendue et prophétise au hasard :

— Ma chère, laissez-le venir, cet enfant : on verra bien...

Je ne dérage pas. Marcel ici ! Je le supporte à Paris, indulgente à son vice, sans rancune contre sa malice tatillonne de femme. Foncièrement, il ne change guère : il ne fait que subir des phases — oserai-je dire dès lunaisons ? — qui le transforment, l'exaltent ou le dépriment, après lesquelles il redevient lui-même. Pour Renaud et pour moi, Marcel demeure le gamin de dixhuit ans qui a de vilaines habitudes — ■ et pourtant, si je compte bien, la même année emporta nos vingt-sept ans !... Il'mène l'existence monotone des maniaques, des bureaucrates et des filles, — des filles surtout. Il bâille souvent, d'une manière veule et énervée, les bras étirés, les reins creusés, et s'écrie : « Dieu ! que je m'ennuie i Je n'ai personne ce soir ! » Il dit couramment que tel promenoir de music-hall est «avantageux)), que « l'Anglais chic ne donne

pas cette saison », qu' « Vn Tel, un garçon si bien, est tombé maintenant dans les truqueurs ». Pendant des heures, il m'entretient des procédés blâmables de l'Institut d'esthétique où tout coûte deux louis, ma chère, et où les crèmes sont meurtrières pour la peau. 11 discourt eau de coings, lanoline stérilisée, s'engoue pour l'eau de Sofia, pour la solution de benjoin et d'eau de roses, boit du lait caillé et se m la paupière inférieure. Il harcèle de questions Calliope van Langendonck, s'enquierl. an] de cette beauté ionienne, de ce qui est a bon pour peau » ou « movais pour peau »... El puis, brusquement, il disparaît pendant trois semaines, reparaît vidé, pâle et rose comme un liseron, fébrile, ne parle plus, répond à peint'. A la hâte, il me jette alors des confidences brèves, appelle un rat un rat et brave l'honnêteté dans notre belle langue : « Un bijou, Claudine ! une petite âme de pensionnaire... Il esl à la caserne

du Château-d'Eau... ■

Renaud, qui date (Tune époque moins indulgente et moins effrontée, ne s'habitue pas à son hls. Il a tort. Tantôt Marcel bénéficie d'un api-

toiement dû à son état de « malade », tantôt il fuit sous les colères de mon mari qui parle de le gifler, de l'envoyer aux colonies, et patia-patia... « Le petit », comme je l'appelle, supporte les bourrasques en silence, avec un mauvais regard. Entre le père et le fils, je m'interpose bonnement, par désir de silence et de calme plutôt que dans l'espoir d'arranger les choses, et mon bizarre beau-fils semble m'en savoir gré parfois. C'est à moi qu'il réserve son plus câlin : « Claudine, j'ai les poches vides, vous savez... » Lasse de lui répondre : « C'est qu'elles sont percées », j'allonge le louis qu'il escamote en me baisant la main avec un soupir soulagé : « Quel chic type vous faites, Claudine! Parole! si vous n'étiez pas une femme... »

Oui, tout cela passe à Paris... Mais garder ici, ne fut-ce qu'une semaine, ce bibelot suspect, l'entendre rire pointu, le sentir s'ennuyer entre Annie et moi... ah! non, non, non! J'irai jusqu'à cinquante louis, là ! Et qu'il s'en aille sans troubler ma chaude amertume solitaire, mon retrait de terre rousse odorant de buis, couronné de vigne-vierge, bombé comme un cabo-

64 IV HETRAIIi: SENTIMENTALE

chon parmi l'ouate bleue et douillette des montagnes : « Mon » Casamènel La parole imprudente d'Annie: « Je vous donne Casamène ! »se prolonge en moi jusqu'aux sources de mon âme terrienne. Cet ilôt au labyrinthe, au petit fronton de marbre, aux. bosquets d'arbres de - î 1 1 « 1 ♦ - « et de baguenaudiers, ce bijou, démodé comme une broche à miniature, serait à moi? J'y développerais plus tard, aux côtés de Renaud, l'instinct fermier et poyaudin qui me vint d'ancêtres cultivateurs et jaloux de leur bien...

Déjà, quand je suis fatiguée de penser à Renaud, de compter les jours, d'imaginer ses joues moins creuses, sa moustache plus blanche (il me l'écrit avec un désespoir enfantin .«le me rappeler ses mainsdunt la gauche s'ouvreyoisive et prodigue, tandis mie la droite se ferme sur le porte-plume absent, quand mes sourcils deviennent douloureux à force de penser, alors je me tourne vers Casamène, mon nouveau jouet. Je n'ai plus la même façon indifférente de relever un brin de figue... Je rattache d'un jon< tordu la vigne traînante et je retrousse la jupe de feuilles du rosier, soigneuse des mils «le l'an

prochain. Je gratte la terre humide, l'herbe d'où se retire la sève, avec cette pensée digne du premier homme qui conquit son gîte: « Cette toison d'herbe est à moi, et à moi aussi le dessous gras de la terre, la demeure profonde du ver, le corridor sinueux de la taupe, à moi, encore plus bas, le roc que n'a jamais vu la lumière ; à moi, si je veux, l'eau prisonnière et noire, enfouie à cent pieds, dont je boirai, si je veux, la première gorgée à goût de grès et de

rouille »

Mais... Montigny ? — Eh bien ! Montigny ne diminue pas pour cela dans mon cœur. Ma maison de Montigny reste pour moi ce qu'elle fut toujours : une relique, un terrier, une citadelle, le musée de ma jeunesse... Que ne puis-je la ceindre, elle et son jardin vert comme les parois d'un puits, d'une muraille qui la garde de tous les yeux ! Mon amour pudique suspend sur elle un mirage qui me trompe seule ! Ainsi, Maître Frenhofer couvait son œuvre informe à l'abri du médiocre et clair regard des hommes. Annie, et Marthe Payet, et Calliope van Langendonck, et le gros Maugis, si je leur montrais ma maison

de Montigny, diraient : « Eh bien ! quoi ? c'est une vieille maison. »

Ce n'est pas une vieille maison, pauvres d'esprit ! C'est la maison de Montigny. Et quand je mourrai, ce sera sa fin, à elle aussi... Mes yeux près de s'éteindre se lèveront vers son toit d'ardoise violette, brodé de lichen jaune ; à ce signe, la verdure sans fleurs de son jardin se fondra en brume confuse, les sept couleurs d'un prisme tremblant souligneron lis arêtes de sa carcasse sombre, ret nous demeurerons, elle et moi, une seconde suprême, moitié ici, moitié déjà là-bas...

« Oh ! ma vagabonde assise !... »

Pauvre, pauvre cher, comme j'entends sa voix !... J'ai un peu de houle et de chagrin. Ne lui dois-jepas toutes mes pensées? — mais elles sont à lui, puisqu'elles viennent de moi, et que je dépens de lui comme un surgeon de rosier qui chemine sous la terre. loin de sa tige-mère, avant de poussera la lumière son premier jet, tendre, luisant, d'un rose marron de lombric...

Aujourd'hui, un laissé-pour-compte des soleils d'août nous grille, nous étourdit, nous détraque. Hier matin, il gelait. Annie ne dit rien, assise par terre à côté de moi, le dos à un cerisier de l'autre siècle, dont le tronc est assez large pour nous servir de dossier à toutes deux. Les yeux fermés, elle tend son visage à la lumière, passive, dans une immobilité qui ne me trompe plus... C'est ainsi, à coup sûr, qu'elle tendait son baiser aveugle vers ceux qu'elle admire à l'égal d'autant de dieux, — les hommes !

Elle regarde en elle-même, indifférente à ce jour d'été revenu, ce jour unique dont je savoure toutes les heures, dont je couche toutes les ombres bleues sur l'herbier de ma mémoire. Ah ! Renaud ! se peut-il qu'autour de vous un air tout pailleté de glace suspende à vos longues moustaches de petites perles qui scintillent à

votre souffle ? Cela me frappe et me blesse : cela m'éloigne trop de vous !...

Dans l'air presque brûlant, les feuilles de l'acacia pleureur — un être ancien, rabougri, le tronc court et les branches en bras tordus — tombent une à une, en pluie tranquille, tournoient à peine avant de se poser. L'automne les a, celles-ci, décolorées jusqu'au blanc de l'ivoire vert...

Un roucoulement de tourterelle , pressé et grasseyant, se rapproche de nous. Péronnelle nous a découvertes et vient nous communiquer la grande nouvelle : Péronnelle est en folie! Nous L'accueillons avec plus de froideur que sa situation ne le requiert. Péronnelle est en folie tous les mois, et le matou n'abonde pas dans la contrée.

Impudique et joyeuse, elle se livre snih nos yeux à des danses antiques, dont elle observe chaque rite. Elle c.s{ charmante, rayée comme un serpent, le ventre fauve marqué de quatre rangées de taches noires, boutons de velours qui agrafent sur elle sa robe d'un goûi parfait...

Par trois fois, le cou tendu, les yeux anxieux, elle a clamé distinctement, en trois syllabes:

« Mi-ya-oû! » Appel sacré suivi de cris d'oiseau, moins faciles à noter et à interpréter. Suit un intermède de danse serpentine, vautrage à gauche, vautrage à droite, soulèvement sur la nuque en pont, comme à la Salpêtrière.

De nouveau, debout, elle interroge l'horizon et, enflant la gorge, elle exhale une plainte de veau, si basse, si énorme, si disproportionnée qu'Annie ouvre les yeux et sourit...

Entr'acte : danse sacrée... Mais comme, après tout, la présence du matou n'urge point, que le soleil est pénétrant, l'été revenu, les feuilles de l'acacia tentantes en leur vol lourd, Péronnelle bondit, la queue de travers, piétine le reste des rites, fixe sur nous des yeux de chèvre folle qui remplissent sa figure et se rue à la poursuite d'une graine de chardon qui voyage dans l'air.. . Elle joue, brutale, précise, vite irritée, coupant son jeu de rares et brefs petits aboiements de chat : « Mouek ! mouek!... »

— Annie...

— Oui... quoi?

— Péronnelle... cette danse de l'Amour, ces torsions debayadère... ça ne vous rappelle rien?

Elle cherche, de bonne foi, ses mains hru dans les poches d'un petit tablier de ménagère proprette. Avec sa coiffure basse dont le poids arque ses sourcils, elle a un air touchant et insupportable de Cendrillon bourgeoise.

— Allons, Annie! Je vous vois assez, moi, en travers d'un lit d'hôtel étranger, roucoulante et les reins creusés...

Les trucs les plus éculés réussissent toujours : Annie saisit la perche que je lui tends.

— Oh ! voyons, je ne faisais pas tant de bruit que ça, Claudine!

Cette pudeur! ces mains qui éloignent l'image du péché! Si je ne connaissais pas Annie, depuis l'autre soir, je m'y tromperais. Qu'elle parie 1 qu'elle parle! C'est le seul plaisir un peu coupable qu'elle puisse m'offrir.

— L'extase silencieuse, alors?

Elle tourne les épaules, mal à l'aise :

— Ecoutez, Claudine, je ne sais pas comment vous pouvez, au grand jour, sous ce soleil, par- Ici- si tranquillement de... de ça!

— Vous trouvez plus naturel de le faire? Elle ramasse et mordille une queue de cerise

de l'été passé, un petit squelette de fruit qui porte encore son noyau sec. Elle réfléchit, ses sourcils chinois abaissés. Elle est, comme presque toujours, sérieuse, appliquée...

— Oui, avoue-t-elle enfin. Plus naturel, et plus facile aussi...

Je sens que je ne vais pas m'ennuyer. Pour mieux voir Annie, je rejette mes cheveux courts hors de mon front, de ce geste qui est presque devenu un tic. Il fait beau à en être triste; la terre tiédit sous mes reins. Le soleil change de couleur, rosit derrière les pins comme une belle bassine à confitures . Péronnelle s'est endormie de fatigue et Toby-Chien, vigilant, inutile, creuse un faux terrier de lapin : il en a pour une bonne demi-heure...

— Expliquez-vous, Annie !

— Ce n'est pas commode, Claudine. Mais enfin, si je tiens à quelque chose en ce monde, c'est à vous... Je ne veux pas trop diminuer à vos yeux... Du temps que je voyais des gens — Marthe, mon beau-frère, Maugis, mon mari — ils me croyaient bète. Je ne suis pas bote, Claudine, je suis un peu sotte. Ce n'est pas du tout

la même chose. Un peu zozotte, voilà le mot. Une anémie particulière me rend tout trop lourd, dès que je veux agir ou seulement parler. Mais j'ai des idées, Claudine. Je pense, je vis, surtout depuisque... enfin... depuis...

— Depuis Baden-Baden, je crois? Michel Provins l'a dit en termes délicats : « Les femmes, ce n'est pas leur faute si elles éprouvent... »

— Et je sais bien, à présent, que la femme la moins défendue, celle qui choit le plus vite et le plus facilement, c'est la plus timide, la plus muette, celle (jui n'offre ni son épaule, ni son genou, aux frôlements du flirt, celle qui pense le moins au mal, vous entendez ! Elle baisse les yeux, elle réponde peine, elle tient ses pieds sous sa chaise. Elle n'a même pas l'idée que quelque chose peu! arriver... [Seulement, qu'on lui mette la main sur le Iront pour la renverser en arrière et voir la nuance de ses yeux, elle est perdue. Elle tombe par ignorance d'elle-même, par peur, par crainte du

ridicule — Oui, ( '.lamline ! — et aussi avec la hâte

que ce soit fini, pour ne plus avoir à se défendre, avec l'idée confuse qu'en cédant elle retrouvera la paix et la solitude tout de suite apr<

Seulement, il arrive qu'en touchant au péché elle aperçoit le but et la raison de sa vie, et alors... Elle se tait, le souffle court, avec un mouvement de paupières, théâtrale son insu, une chute brusque et étoffée de ses cils sur son regard, qui me fait pressentir la magnificence de son visage dans le plaisir, une expression chaste et rassasiée, un religieux resserrement des épaules étroites... Ah! tout ce qu'elle a jeté là à un tas de pourceaux !

— Si je comprends bien, Annie, vous comptez pour peu le libre arbitre, le choix, le vœu de monogamie?...

— Je ne sais pas, dit-elle avec impatience. J'explique quelque chose que je sais, voilà tout. Je me rends compte que des femmes comme vous ou ma belle-sœur Marthe...

— Merci de la comparaison !

— — marchent dans la vie comme les égales des hommes, avec une espèce de logique batailleuse, une ironie, une légèreté raisonneuse qui les sauve d'un tas de défaillances... Vous — Marthe, beaucoup de femmes, — le besoin de répondre, verbalement, n'importe quoi au désir

d'un homme, l'instinct de faire un jeu de mots, de protester, de minauder, fût-ce de crier seulement non! vous donne le temps néce pour penser, pour vous sauver enfin... N autres, achève Annie en employant un mv lieux pluriel, nous sommes des femmes qu'on a oublié d'armer.

J'allais lui répondre, impétueuse : « Alors, vous ne m'intéressez pas! » Mais je me retiens à temps : je n'ai pas la cruauté de troubler davantage ce petit cerveau détraqué qui se vante si ingénument de « penser». Et puis, à quoi bon?.. Elle a appris La volupté sans amour, elle esl tombée sans no'! i qu'elle m'ait dit l'autre soir, sans eu ressentir d'humiliation, .le n'ai pas le droit de lui dire, moi qui l'ai autrefois poussée dans un chemin facile (i) tout velouté d'une boue qui attarde les pas, de lui crier : « Nous ne sommes pas, non! de la même espèce, mais la différence est plus grande encore que vous ne croyez... 11 y a une chose à laquelle vous a'a pas pensé : c'est l'amour! Moi. moi, l'amour m'a rendue si Fortunée, si comblée de plaisirs dans

(i)Voir Claudine s'en va.

ma chair, de tourment dans mon âme, de toute son irrémédiable et précieuse mélancolie, que je ne sais vraiment pas comment vous pouvez vivre auprès de moi sans mourir de jalousie ! »

Je n'ai pas le droit de la désoler ainsi, celle qui, mi-étendue à mes côtés, sourit intérieurement et se satisfait de ses souvenirs. Elle s'étire, non par paresse, mais comme les chats allongent et essaient leurs muscles avant de s'élancer...

— Une après-midi pareille, Claudine, murmure-t-elle, je n'en connais qu'une dans ma mémoire. C'était dans la campagne à... à... où donc déjà?... à Agay. Agay, c'est là-bas, à côté de Saint-Raphaël, bleu et or comme une affiche séduisante, au bord de cette mer qui n'en est pas une, qui ne bouge guère, s'endort en rond dans les baies. J'avais loué une petite villa à cause du grand jardin. Et puis il n'y avait personne, vous pensez, en décembre ! Maurice Donnay et Polaire n'étaient pas encore arrivés.

— Vous y étiez seule ?

— Non, naturellement. J'avais eu la faiblesse — oh ! c'en est une, je le reconnais — d'emme-

ner pour quinze jours un jeune homme, un très jeune homme...

— Je le connais?

— Je ne pense pas. C'était un chauffeur. Je l'avais rencontré à Monte-Carlo, où je venais de passer, au Riviera Palace, une semaine calme...

— Cet hôtel pourtant se vante, dans ses prospectus, d'être « le plus luxurieusement meublé qui soit en Europe » ! Mais poursuivez : ce jeune chauffeur...

— Des i:cus L'avaient renvoyé parce qu'il les avait versés sur la I lorniche — du bon côté,heureusement. 11 pleurait, croyez-vous 1 Alors, je l'avais emmené pour quinze jours, le temps qu'il trouve une autre place...

— II... chauffait, hein ?

— Il chauffait, répond Annie brièvement. Mais il n'avait pas de modération. Tenez, Claudine, on dit toujours que le peuple se démoralise et (pie tout est pourri, je ne Bais quoi encore? 11 n'y avait pas plus honnête que ce

garçon-là! [lavait une délicatesse à lui, lisible... Croyez-vous qu'un soir, à L'heure du dîner, il m'a rapporté un louis ?

— Gomment, un louis! Il l'avait trouvé par terre ?

— Pas par terre... Une dame « bien » l'avait pris à l'heure, sans voiture... et il me rapportait son louis « pour la caisse commune », disait-il.

— Ça tire les larmes. Le nom de ce héros, Annie?

— Anthelme. Pour le nom de famille, ma foi...

Sa main s'envole, les doigts écartés,, en signe d'oubli et d'indifférence.

— ... La mémoire des noms, c'est terrible, vous savez!... Enfin, un petit être charmant, si gosse de Paris... une façon de prononcer « mételas », « piéno », de donner des noms tout crus, bizarres, nouveaux, à des choses et à des gestes qu'on ne nomme pas d'habitude, du moins à haute voix... Illes nommait, lui, d'une bouche naïve où les mots grossiers devenaient jolis, je vous assure... un surtout qu'il répétait sans motif pour signifier à peu près : « Ne comptez pas sur moi ! » Ah ! que c'est bête ! voilà que je ne le retrouve plus !

— Ne cherchez pas, Annie!

— D'ailleurs, ça n'a pas d'importance. Une après-midi... dans le jardin. . . ah! ce silence! pas de fleurs aux mimosas, les oranj [es,

. uccas piquants, un creux de mer entre deux rochers violets... lui qui avait voulu se baigner et qui séchait sans peignoir, sur le sable de la terrasse... je vois encore sa peau rose à l'ombre d'un pin...

,1e souris, les yeux sur mes mains Dues, que l'ombre d'un pin argenté grillage à cette heure même d'un canevas bleuâtre...

— ...\\>i. , Claudine, comme ces jeunes \ . qui ne durent sont un

tl pour les yeux et [es doigts...

— Non, je ne sèchement, malgré moi.

Son bras entoure ma taille. Elli poursuit, câline, inconsciente, apitoj

— Vous n< pas...

Puis son regard dépouille L'hun le du

niir;.. I ient amical et pur :

— Alors, Claudine, que Dieu fous préserve de cette tentation-là 1

— Quelle tentation ? dis-je avec une raideur agressive.

— La chair fraîche, chuchote- t-elle mystérieusement.

Je hausse les épaules :

— Ne vous faites pas de bile, Annie! Moi, une tentation? J'ai tout chez moi.

— Vous n'avez pas tout.

Du bout d'une rouette d'osier, elle explore une galerie de courtilière et paraît s'absorber. Elle ne lève pas la tête de peur de perdre le courage de tout dire. Petite autruche ! L'écran de sa main devant son visage lui suffit donc pour qu'elle montre, jupes troussées, sa pensée ou son petit corps chaud et brun ?... Je ris, à dessein de l'encourager :

— « J'ai tout. Vous n'avez pas tout. 11 ou elle a quelque chose. Le couteau de ma tante est moins beau que le cheval de mon cousin. L'oiseau a mangé le porte-plume du militaire... » C'est le commencement de la méthode Ollendorff ! A vous, Annie !

Elle ne répond pas tout de suite, penchée. Je ne vois plus que son nez, ses beaux cils d'animal,

80 LA RETRAIT!". SKNTIMtNTALE

les coins de sa bouche plaintive qui ont toujours envie de pleurer.

— Ecoutez, Claudine... Je sais que vous m'aimez bien... Mais, depuis l'autre soir, où je me suis laissée aller à tout vous raconter, je sens que vous faites peu de cas de moi toute e! du lot que j'ai choisi... C'est une part bien médiocre du bonheur, mais je voudrais... je voudrais vous faire partager celte conviction que chacun ne possède, ne doit posséder qu'une 1res petite part du bonheur. Même vous, Claudine. V portez la votre avec une sorte d'orgueil, une espèce de supériorité silencieuse: on entend que vous pensez : « Mon bonheur ou ma tristes ou ma volupté, mon amour enfin sont meilleurs. sont autres que ceux des autres... Même en mal, tout ce qui est à moi est mieux ! » Excusezmoi, mon raccourci est un peu lourd, mais c'est pour aller plus vite. Donc, vous pensez cela. Alors, moi, je réfléchis — j'ai beaucoup de temps pour réfléchir — et je trouve que non !... que vous demeurez dans l'ignorance, sinon dans le besoin de tout ce qui vous manque. L'amour, ce n'est pas seulement cette... cette finalité ;

LA RETRAITÉ SENTIMENTALE 8l

sionnée qui vous rattache à Renaud, ce n'est pas cette dépendance volontaire où vous vivez, ce n'est pas cette tendresse déjà grave que Renaud vous prodigue et qui s'épure lentement, exquisement — ce sont vos propres paroles! proteste-t-elle à cause de mon geste. . . — Vous avez songé à tout, reprend Annie dont la voix tremble de son audace, excepté aux autres amours qui ont place à côté du vôtre, qui peuvent le coudoyer de trop près, le malmener d'une épaule hardie, lui dire : « Recule-toi un peu, c'est à nous ! » Je dis toujours « amour », Claudine, parce qu'il n'y a que ce mot-là... Et si, un jour, vous rencontriez le mien, ce petit demi-dieu fougueux, tout brillant de jeunesse, les mains rudes, avec ce front étroit que j'aime sous les cheveux touffus?... On ne peut guère lui demander de tendresse épurée, à celui-là ! Il vous tombe sans ménagement, il n'est vain que de sa peau, de ses muscles, de sa cynique vigueur, et l'on n'a de repos à ses côtés que quand il dort d'un air têtu, les sourcils froncés, les poings clos. Alors, on a un peu de temps pour l'admirer et l'attendre...

Evidemment, j'ai été avant-hier très au-dessous de moi-même, (lotte Annie !... Quelle défiance de moi, quelle insuffisance, au lieu de lui répondre vertement, de la battre au besoin, m'a réduite à rire sottement, tout à coup, d'un saut de la châtie? J'aurais dû... ah] je me dégoûte ! sa petite tirade méritait... Tu vieillis, Claudine! Mais aussi, pourquoi ïaut-il que le meilleur de moi soit absent?... Cette Annie! Elle se vantait de << penser », En vérité, je commence à le croire.

« Le meilleur de moi » écrit ce malin une singulière lettre. J'y devine qu'il a dû, la nuit précédente, rêver contre moi, et je n'en induis rien de bon. Lorsque ses rêves traînent ainsi sur toute sa journée, comme un lambeau attardé de ruineux brouillards, je m'inquiète. A travers la

distance, je vois son mauvais sommeil coupé de soupirs, la convulsion légère qui agite sa main droite de minute en minute, petite danse de Saint-Guy d'écrivain surmené...

Il a rêvé que je le trompais, pauvre cher chéri! Il a honte de me le raconter, honte de l'avoir rêvé; mais il confond volontiers songe et pressentiment, comme une modiste éprise.

« Tu comprends, Claudine, je suis malheureux parce que je suis vieux. . . » Oh ! ce refrain qui m'attendrit et me fait rire... « Ma petite fille, rassure-moi. Tu as une espèce d'honnêteté qui me convainc toujours, et je suis sûr que tu me le raconterais, si tu me trompais... Ce serait une méchanceté bien méchante de ta part que de dire au fond de toi-mêmej: « Je le trompe, mais je n'ose pas le lui avouer, ça lui ferait trop de peine. » N'est-ce pas? si tu avais envie de quelqu'un, tu viendrais me demander : « Donne-lemoi! »Et je te le donnerais, quitte à le faire mourir de je ne sais combien de morts après... »

Mon pauvre Renaud ! Il a dû écrire encore tout troublé d'une vilaine image, angoissé et perdu dans sa chambre aux murs miroitants...

84 l'A RETRAITE SENTIMENTALL

Pourvu que ma réponse garde assez de ce dont j'ai voulu l'imprégner, ma réponse que j'aurais voulu écrire avec une encre joyeuse, couleur d'orange, ou du bout d'une paille enflammée, du bout d'un tison rose et noir, sur un papier de velours chaud qui ressemblerait à ma peau... Les lettres d'amour, on devrait pouvoir les dessiner, les peindre, les crier... Pourvu qu'il la lise avec l'accent!

,1e ne lui ai pas parlé de Marcel, naturellement. L'heure eût été mal choisie. Ecartons de lui les petites pierres : que sa convalescence ne trébuche pas, surtout !

Annie, gentille, prépare une chambre pour Marcel à côté de mon cabinet de toilette, une chambre qui plaira à mon beau-fils, car l'anglomanie d'Alain Samzun ( « mon ancien mari », dit Annie) a décoré nos dortoirs de cet acajou criard et rouge, de ce citronnier argenté que Waring et Gillow déversèrent sur le continent. Je ne m'en plains pas, ici du moins : mes appartements vert-de-gris et bleu-de-truite prolongent en deçà de mes fenêtres" le crépuscule irisé qui descend le soir sur ce cirque de modestes montagnes.

Marcel abritera — pas longtemps, je le souhaite — sa petite beauté sous des courtines roses et grises, et se poudrera, ô Beardsley, devant une coiffeuse à pieds de biche et à guirlandes... Je ne me console pas encore de son arrivée qui nous menace :

— Enfin, Annie, on n'était pas plus tranquilles, toutes les deux, à lézarder, à palabrer sur l'amour et les voyages, à ramasser les pommes de pin, et à courir lentement les routes comme aujourd'hui?... Regardez ce chemin jaune, il pénètre là-bas sous les vec une courbe brusque, le circuit empressé d'une couleuvre qui cherche la fraîcheur...

Annie sourit au calme paysage, comme on sourit à des amis indifférents. Elle doit trouver, au fond, que ça manque d'hommes...

— Ça ne vous gêne pas, Annie, cette visite inexpliquée de Marcel?

Elle condescend à une moue gentille, avec un ie de léte qui dit « non » mollement. Son grand chapeau de paille — nous avons re] pour un éphémère été de la Saint-Martin, nos cloches de manille roussies comme des galettes — bat de l'aile autour de sa coiffure basse et elle ressemblée la grand'mère qu'elle dut ai vers mil huit cent quarante...

Toby-Chien, devant nous, chasse, éclectique et inoffensif, lt1 lapin, la mésange, la taupe et le grillon. Sa langue large et fendue pare d'un

rose de bruyère le noir brillant de sa robe. A cause de la chaleur revenue, et puis parce qu'on est sorti sans savoir jusqu'où nous mènerait notre oisiveté, Toby-Chien, tout nu, court sans collier comme un bohémien. Il fait divinement tiède, mais le bruit seul des feuilles dans le vent, des feuilles rousses et sans sève, cliquetantes, m'avertirait que ce n'est plus l'été...

— Qu'est-ce que nous en ferons, Annie?

— De qui?

— De Marcel, voyons!

Elle écarte ses mains paisibles, arque ses sourcils déliés :

— Mais rien, ma chère ! Comme vous êtes bizarre ! Vous vous agitez autour de cette arrivée de votre beau-fils comme si elle vous était profondément désagréable — ou agréable!

— Ah ! ah ! oui ! ... Ah ! bien !... Ah !... Annie, vous me démontez. Comment! j'ai trouvé un coin délicieux pour y endurer au mieux l'absence de Renaud, j'y possède ce trésor unique : une amie qui ne fait pas de bruit, un petit bull carré avec une âme d'enfant, une chatte grise impérieuse et distinguée, et là-dedans, vlan ! on

88 IV HETUAUL SKNTIMEN1 Ali:

m'envoie un beau-fils qui se mouche dans de la soie!... D'abord, tout ça, c'est votre faute î

— Ma faute!

— Parfaitement. Vous auriez répondu : « Mon Dieu... ma maison ne comporte guère d'appartements de réception... mes migraines m'ont retirée du monde, » — et tout s'arrangeait.

— Et Marcel écrivait à votre mari!

— Pas sûr. Entrons-nous au Boutrdu-Monde ? j'ai soif.

Le « Bout-du-Monde ». le bien nommé, es( une auberge triste, serrée entre deux rochers de cent cinquante pieds. Du faite des i une

raide et mince cascade, un iil blanc, qui semble immobile, à peine palpitant. ci B'ecrase en écume savonneuse, au fond d'une cuve vernissée el ruisselante. L'aubergiste, avortonne enrhumée, vit là dans une ombre glaciale. L'été, au pied de la cascade, on range des bancs de bois, et les promeneurs y boivent de la bière et de la limonade. A ma première visite, comme je m'écriais machinalement, le nez levé vers la i'umv d'eau, d'un blanc de givre : « Que c'est joli ! g la patronne rectifia :

— C'est surtout commode.

— Ah!

— Madame ne peut pas croire ce que la bière se tient fraîche dans le pied de la chute d'eau. C'est ça qui fait notre renommée.

Il est arrivé, il est arrivé ! Le vieux cheval Polisson a hissé une malle en parchemin, la grille a grincé d'une façon malveillante, Toby- Chien a aboyé, Sainte Péronnelle Stylite réfugiée sur le cadran solaire et Annie — je l'ai vue, de mes yeux vue! — a daigné courir. J'ai envie de m'en aller: la maison remue trop.

C'est pourtant une pauvre créature «nie j'ai ramenée de la gare ! Un Marcel vidé, ; creusé, les yeux grands et inquiets, qui s'esl vers moi avec un : « Ah î ma pauvre amie! si désolé qu'un instant j'ai tremblé pour Renaud, pour moi... Heureusement, la volubilité effarée de mon beau-fils me rassura :

— Ma pauvre amie! Fichu, rasé, traqué, plus un sou, pins moyen de rentrer chez moi, ni chez vous... Pisté, rançonné, en tôle...

Je l'interromps sèchement:

LA RETRAITE SENTIMENTALE gi

— Très gentil, ce petit jeu des synonymes ! Mais voulez-vous parler un peu moins nègre ?

Il lève ses mains transparentes :

— Eh ! Claudine, croyez-vous que j'aie la tête à moi? Vous allez tout comprendre. D'abord, jamais on n'aurait pu penser que c'était un petit truqueur.

— Ah! c'était un petit truqueur?

— Pis que ça, ma chère ! une bande ! Trois fois, vous m'entendez, trois fois, ils m'ont arrêté dans la rue et retourné les poches... et les lettres de chantage ! et les menaces de revolver ! et cette crapule de petit voyou qui me la faisait aux larmes, à la mineure violée! et la police ! et tout le reste !

— Un sale coup, mon garçon!

— Vous pouvez le dire ! A la fin, ils voulaient un sac sérieux, trois mille — ils promettaient de me laisser tranquille... Vous m'avez refusé, et dame... me voilà! Figurez-vous que j'ai failli rater le train... des précautions de voleur !

— Vous pouvez remercier Annie, vous savez.

— Oh ! oui. Et vous aussi, malgré les trois mille. Vous avez une mine superbe, Claudine.

L V RETRAITE SENTIMKNT vl T.

Il a tiré une glace de poche et s'v mire un œil. J'éclate:

— A la fin ! vous n'allez pas me demander des nouvelles de votre père?

Marcel esquisse un sourire for

— Oh! je pense bien que, s'il y avait une rechute, vous m'auriez parlé de lui avant tout le reste...

Il baille, pâlit soudain et s'appuie à la table :

— Quoi? Vous tourne/ de l'œil?

— Je ne sais pas, balbutie-t-il. Je suis si fatigué... Si je pouvais avoir un bouillon <>t un lit...

Depuis ce jour-là il dort — je n'ai pas autre choa signer. Il dort. Il s'éveille pour man-

boire, demander l'heure et... - ni.

J'ëci is ,i Renaud :

« Marcel nous a t'ait le plaisir de par

miène. Ne vous inquiétez pas, mon chéri : il

va bien, moue une * ie tranquille et n'a pas besoin

.-Mit... »

Je demeure au-dessous <1<* la vérité : Marcel ferait la pige à une béguine. Inquiète, au début,

LA RETRAITE SENTIMENTALE g$

de sa léthargie, j'ai demandé les avis du médecin de la petite ville, le père Lebonj ce gros homme asthmatique s'est fait voiturer, geignant, en haut de notre terrible côte, a discouru sur ses propres maux, oppressions, suffocations, catharres, et j'ai dû sans délai le réconforter d'un grog. Moyennant quoi il a consenti à examiner le pouls, la langue, la peau délicate de mon beau-fils, et, dubitatif :

— Ça ne serait-il pas une fièvre de croissance?

Ce beau diagnostic m'a coûté dix francs, mais je ne les regrette pas.

Trois fois le jour, ponctuelle, je grimpe l'unique étage, je longe le couloir qui sent le grenier, je frappe à la porte et j'entre avant d'avoir reçu une réponse; Marcel estlà,répandu dans l'ombre des rideaux. Je n'y vois guère qu'un visage blanc barré d'une mèche blonde de cheveux trop longs, une main abandonnée, les doigts pendants et tièdes, hors de la manche d'un pyjama de soie ciel qui bâille sur la poitrine... S'il dort, je pose là une tasse de consommé et m'en vais, sans prendre la peine d'ouater mon pas.

Parfois, un bâillement gémi, un appel inarti-

g4 LA RETRAITE SENTIMENTALE

cuit'' me retiennent et je consens à m'arrêter un instant.

— < l'est vous... euh... chose...?

— Non, c'est moi.

— Ah! c'est vous, Claudine... Quelle heure est-il?

— Moins le quart.

— Déjà î Comme j'ai dormi ! Je meurs de sommeil. Qu'est-ce que vous m'apporte/ là'.'

— de groseille et une aile de poulet froid.

— Tout de même... Mais je voudrais de l'eau chaude avant. Merci. Annie vb bien? Faites-lui mes i ... Quel temps aujourd'hui?

— Le dix-sept.

— Vous êtes mille fois bonne. Bonsoir, ( '.laudine.

Et j ends, allégée pair quelques heu-

res de mes devoirs de marâtre. Me voilà bien, entre Renaud dans le Grigorifiqu n fils en

léth lément, le cieln". ah met-

tic en moi L'Ame d'une sœur de charité. Les malades m'attristent et m'irritent, les entants m'agacent... Jolie petite q iture

pour me punir, une trôlée de mioches à moucher, à ficeler, à peigner...

Un enfant, moi 1 Par quel bout ça se prendil? Sûr, si j'accouchais de quelque chose, ce serait d'un bébé-bête, poilu, tigré, les pattes molles et les griffes déjà dures, les oreilles bien plantées et les yeux horizontaux, comme sa mère... Et Bostock nous ferait un pont d'or.

Ma petite Annie en a vu de dures, ces joursci. Je ne suis pas à prendre avec une pince à sucre depuis l'arrivée de Marcel. Je ne lui parle que pour la taquiner ou l'humilier — ce qu'elle subit d'ailleurs avec un secret agrément. Au fond, cette fausse évadée, je la vois assez bien dans un de ces pays où Ton attelle la femme à la voiture, à côté <ln chien, pendant que l'homme, les mains ballantes, chante une chanson qui loue L'amour, la vengeance et les lames damasquinées...

Le soir, elle brode ou lit. Je lis ou je joue avec le feu (car il fait froid, maintenant) un feu somptueux de souches de pommiers, de pommes «h4 pin, de tout l'élagage du printemps : baguettes en fagots qui proviennent de la taille des abricotiers, margotins de lilasque la flamme semble boire... Je secoue le brasier, je manœu-

vre le soufflet en vernis Martin qui s'écaille, je choisis les souches dans le coffre comme on choisit les livres aimés, n'élisant que les ristournées, les monstrueuses, qui, dans la cheminée, se tiennent debout sur une corne... Cependant, j'observe un silence bougon de prisonnière.

Un petit tintement de cuiller et de porcelaine dans le couloir m'avertit qu'on va monter chez Marcel la tasse de tilleul qu'il boit à dix heures, et je serre tout à coup les mâchoires, prête à me lever, à balayer la lampe et la table, et Annie, et Marcel, en criant : « Fichez-moi le camp ! J'ai besoin d'être seule et de ne pas entendre vivre sottement à côté de moi! »

Mais ça ne se fait pas. Et puis leur effarement me demanderait « pourquoi »? Toujours expliquer, toujours expliquer! Les gens sont étonnants : ils n'oseraient pas vous demander des nouvelles de vos fonctions intimes, mais ils vous questionnent crûment sur les mobiles de vos actes, sans pudeur, ni retenue...

— Marthe me charge de mille choses aimables pour vous, dit Annie eu repliant une lettre.

— Marthe? Marthe Payet ? vous êtes donc restée en relations avec votre belle-sœur, a] votre divorce?

Le chocolat matinal fume entre nous deux, el le poêle ronfle. Malgré les chaises anglaises au dossier inhospitalier, malgré les dressoirs Maple et le nickel Kirby, la longue salle à manger restée provinciale, Dieu merci, un peu sombre et sérieuse : une seule fenêtre et beaucoup placards pour les liqueurs, l'épicerie et les confitures. .. On dut autrefois y manger beaucoup, pieusement. Nous sommes toutes petites làdedans, Annie en saut-de-lit bleu, moi en laine rose à manches de moine, les cheveux brouillés

et les idées claires, carie matin ramène en mon

être bien portant une allégresse remuante, l'ap-

petit joyeux de m'attabler devant une journée à peine entamée...

Le chocolat embaume, un soleil d'argent joue dans ma tasse, Renaud va mieux et sa lettre projette des voyages, des fugues au soleil, des gâteries égoïstes pour nous deux tout seuls... Le bon matin, le bon matin! Et Annie, qui replie sa lettre, penaude d'avoir eu la langue si longue !

— Vous correspondez avec Marthe? Je vous croyais brouillées ?

— Nous l'avons été; mais, il y a deux ans, comme j'étais de passage à Paris, nous nous sommes rencontrées, par hasard : j'allais passer sans rien dire , quand elle s'est précipitée sur moi avec les plus vives démonstrations de tendresse en m'affirmant qu'elle m'avait toujours gardé son affection entière et que, loin de me blâmer, elle m'approuvait d'avoir planté là, dès que je l'avais découvert infidèle, 1' « imbécile prétentieux » — c'est l'expression de Marthe — qui fut mon mari et qui reste son frère à elle... Pour tout dire, je crois que celui-ci venait de lui refuser une certaine somme dont elle avait alors besoin...

— Et que vous, vous avez fournie après cette scène touchante de réconciliation !

— Oui... Comment le savez-voua '

— Je devine, mon petit : c'est un don que j'ai comme ça.

— Elle m'a d'ailleurs remboursée trè> peu de temps après...

— Oui? Voilà qui m'étonne davantage !

— C'est à peu près depuis cette époque-là qu'elle a connaît » quelqu'un qui la comble de bijoux, de dentelles, de tout...

— Mais Maugis?

— Maugis, elle le garde « pour s'engueuler avec . à ce qu'elle dit.

— El son mari?

Annie tortille une enveloppe, l'air gêné:

— Ah! ce n'est pas le plus beau de l'histoire. Il est malheureux, le pauvre Léon, m malheureux qu'il s'en met à avoir du talent!

— Sans rire?

— Sans rire, vous l'avei dit. Mais vous n'avez donc pas lu son dernier roman: Une femme?

— Ma loi, non: il me l'a envoyé; mais comme je ne pouvais pas le supposer moins rasoir que

les précédents, je n'en ai même pas coupé les pages.

— Lisez-le, Claudine. Vous verrez, c'est le journal, si naïf, d'une douleur qui se complaît en elle-même... Ses amis ont crié au scandale, et voilà ce pauvre Léon qui passe pour un cynique, pour un ignoble individu de génie...

— Je ne le plains pas. S'il ne fallait qu'être cocu pour avoir du talent... votre mari serait un Prince des Lettres, Annie !

Pendant qu'elle rit comme une pensionnaire, la tête tirée en arrière par sa grosse natte, une porte s'ouvre... et Marcel paraît!

Marcel en molleton blanc qui s'arrête en tendant un pied hésitant de baigneuse!... Annie coupe net son rire et le considère, sa bouche plaintive entr'ouverte , pendant que je crie, furieuse soudain:

— Comme c'est malin ! Mon petit, tâchez donc d'aller vous recoucher vivement : j'en ai assez de vous voir tourner de l'œil et joncher les tapis comme une fleur coupée!

Annie, qui redoute les effusions de sang, s'interpose:

— Mais pas du tout ! Puisque vous êtes descendu, Marcel, prenez cette chaise, là, le dos au poêle... Vous n'avez pas déjeuné?

Sourire dolent de la « fleur coupée » :

— Merci. Que d'excuses je vous dois, et quel refuge inespéré j'ai trouvé en vous, ma chère Annie!

Sa chère Annie! Va-t-il la tutoyer, aussi? Là, vrai, si on m'assurait que la cave D'est pas trop humide, avec quel plaisir j'y enfermerais ce... ce Marcel !

Il s'installe, beurre des rôties, mange, emplit sa tasse, tourne sa cuiller, le petit doigt laisse le soleil aveugler ses yeux 'grands ouverts, éblouis et heureux ..

dix jours de lit, de sommeil, de poulet et de confitures lui ont enlevé dix ans. C'est l'adolescent Marcel d'avant mon mariage, celui dont je touchais la joue, émerveillée, pour « voir si c'était vivant ». pour regarder le bout de mon doigt ensuite avec la surprise de n'y pas trouver un peu de poudre de pastel argenté, mêlée au

bleu vert qui servit à dessiner les veines... Il a mon âge, ce bibelot? Moi, tous les soleils de

l'été se sont mirés dans l'or de ma peau, ont ganté mes mains sèches et chaudes, et la bise de cette semaine a fendu d'une gerçure fine et cuisante l'arc si bien tendu de ma lèvre supérieure... Annie contemple Marcel avec des sentiments très différents des miens, qu'elle résume en cette exclamation simplette :

— Gomme c'est amusant de voir un homme ici ! L'« homme » pince la bouche pour une moue

où il y a de tout : vanité, vexation, modestie de quelqu'un qui n'en demandait pas tant... Sa petite maladie lui a posé sous les yeux deux vallons de nacre mauve, deux poétiques gnons voluptueux. Annie ne mange plus. Songe-t-elle, devant mon beau-fils, au petit chauffeur d'Agay ou au chasseur de Carlsbad? Ses souvenirs n'ont que l'embarras du choix. Dieu ! que je rirais si elle tombait amoureuse de Marcel ! Faute de grives... Mais je le connais, lui! c'est un merle qui ne se laissera pas prendre — que dis- je? une merlette, une merlette blanche !

— Papa va bien. Claudine?

— Pas mal, merci. Il m'écrit trois fois par semaine.

104 LV liBTRAITI SENTIMENTALE

— Il revient bientôt?

— Je ne sais pas. Les médecins le disent plus galvanisé par l'altitude que réellement guéri... Trois semaines, un mois, peut-être davantage...

— Comme c'est long"! s'exclame Marcel poliment.

— Je te crois !

— Ah! le surmenage, ma chère! Ainsi, moi... Mais j'ai peur d'ennuyer Annie...

— Du tout, du tout...

— Et, d'ailleurs, je suis guéri, guéri, guéri! Vous êtes mes deux anges 1

— Oui, oui, c'est convenu... Quand partezvous ?

Le rose délicat de ses joues s'efface, il jette vers la porte un coup d'œil peureux... J'ai un peu honte :

— Je voulais dire : vous n'avez rien qui vous appelle à Paris ou ailleurs?

— La simple prudence.*, commence Annie. Elle n'achève pas sa phrase, mais je sens le

reproche indirect :damel elle sait vivre, elle! Ce

n'est pas Annie qui s'installerait chez une amie pour y régenter bètes et gens, changer l'heure

LA RETRAITE SENTIMENTALE Iû5

des repas, harceler l'apathie d'un fermier somnolent qui laisse pourrir en terre les pommes de terre oubliées...

Non, je me tairai. Et ce sera encore pis. Qu'ils tremblent! car je vais être polie et impersonnelle ... Vaine résolution : ces choses-là, il faut les apprendre tout petit...

Le silence devient pesant : Annie souffre, Marcel gratte la nappe écrue. Je m'hypnotise sur l'étoile ardente découpée dans la porte du poêle. Enfin, ma brune amie respire profondément et, d'une faible voix, répète comme un écho pas pressé :

— Vous n'avez sans doute rien qui vous rappelle à Paris?

— Non, rien... Et même au contraire...

Je ris grossièrement. Ah! oui, « au contraire». Il a la frousse de se faire entôler, ou pis encore. Quelle pitié!

— Alors... vous nous faites le plaisir de rester quelque temps?

Ça n'a l'air de' rien, cette petite phrase. Eh bien, dans la bouche d'Annie, c'est, ni plus, ni

106 LA RETRAITE SENTIMENTALi:

moins, un coup de force, une manifestation d'indépendance, unacte.de Lèse-Claudine 1

Plus intelligent qu'elle, Marcel l'a senti. Et i moi qu'il regarde, indécis, en répondant :

— Vous êtes mille lois bonne, Annie... Pourtant...

— Restez. Marcel, assez de chichi.

J'ai posé ma main sur son épaule, bourrade autant que caresse, et mon amour-propre d'hôje insociable se satisfait de sentir plier, sous ma main dure, cette épaule fuyante d'u; féminine très second empire.

La vie s'organise à trois, moins pénible que je le craignais. Et puis Renaud m'écrit des lettres si rassurées, si chaudes d'une reconnaissance que je ne mérite pas ! « J'étais si sûr de toi, ma chérie, je savais que tu arrangerais tout, que tu me ferais un oreiller sans pli, et tu as attiré jusqu'à Port-Annie cet enfant perdu que j'ai si mal élevé... »

Pour cette lettre-là, pour ce cri de gratitude que je mérite si peu, j'ai eu envie de pleurer de honte, de casser les vitres, de ravager le mobilier anglais à coups de pied... Toby-Chien seul l'a su; petit gnome noir couché sous ma table, il a perçu,avant que j'aie bougé,les premières attein tes du fluide dévastateur,.. Inquietja peau tremblante il s'est dressé sur ses courtes pattes de derrière, posant auras de la table sa tête monstrueuse aux yeux de nègre, les dents luisantes et

108 LA RETMAITE SENTIMENTALE

les griffes trapues d'un bonasse démon issant de L'abyme. Alors je l'ai caressé et je lui ai demandé mentalement pardon.

Oui, la vie s'organise; je tâche de l'organiser àma guise, et souvent j'échoue. Entre Annie et Marcel, qui n'échangent pas trois paroles hors de ma présence, je devine une secrète alliance de faibles et de sournois. Mon beau-fils, expert en l'art de graduer ses effets, exhibe petit à petit un jeu de cravates, de casquettes plates à grande visière, de knickerbockers et de bas tyroliens, propres àfanatiser lesfoules.il y aun certain Norfolksnit — toujours un peu trop ajusté — dans lequel il joue les pages... Annie, excitée, va jusqu'à renouer trois fois par jour sur sa nuque sa queue d'étalon noir etrisqueàdîner des quarts-de-peau. Dédaigneuse, je ne condescends pas à quitter nies courtes jupes d'homespun, ni les chemisettes chaudeset souples dont les nuances unies,orange \ if, rose chinois, vert turquoise, m'embellissent et tachent agréablement les pelouses rouillées. De la bure en dessus, du linon de princesse en des-

LA RETRAITE SENTIMENTALE I Og

sous, des semelles doubles aux pieds et rien sur la tète, je ne me fais pas une autre idée du bonheur physique ici-bas. Marcel m'appelle en riant : « Fille des,Mévas », et je me rebiffe. Les Mévas sont des tourtes dangereuses, avec leurs manies de coucher sur la dure et de bouffer des navets crus. Des navets crus î Oh ! l'haleine d'une douce fiancée Méva...

Cependant, mon peuple (ma petite détraquée et mon jeune inverti), mon peuple, s'il ne murmure pas, élude; il y a quelque chose de changé dans mon tranquille royaume bombé, mon cabochon où les traces d'une civilisation prétentieuse s'effacent lentement... Ainsi :

— Qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui, Claudine ?

— Vous, Marcel, je ne sais pas. Moi, je ramasse des pommes de pin et peut-être aussi des champignons. Et vous, Annie ?

— Moi ? rien... je ne sais pas.

— Le programme des fêtes étant arrêté... bonsoir, mes enfants. J'en ai pour jusqu'à la cloche du déjeuner.

Et je m'en vais avec affectation, un panier à chaque bras, et sur mes talons, Ïoby-Chien en

tenue de promenade. La tenue de promenade de Tobv-Chien consiste principalement en une pomme qu'il porte dans sa gueule, une pomme beaucoup trop grosse qui distend ses mâchoires fait ressembler à un dauphin. On voit que ça l'embête à mourir, mais c'est sans doute le résultat d'un vœu...

A quinze pas de là, Marcel court et me rattraj

— Où est-ce, les pommes de pin ?

— Sous les pu

— Loin d'ici?

— A ce petit bois, de l'autre robe.

— Je vais av< C

— Si vous voulez.

.1 a marchant vite à travers l'h< .

mouillée.

Marcel jette un coup d'œil de i bottines jaunes luisantes, hésite et me suit. Sens la sapinière, il l'ait un demi-jour d'orage, un silence recueilli d'avant les bourrasqi leur

pommes de pin, des feuilles décomp des champignons éclos la mut me rajeunit de quinze .ois; me voici à Montigny a\

de lait Claire... le troupeau de moutons est là, de l'autre côté du bois « prrr... maguéline... » et sous le feu de brindilles nous cuirons les pommes...

— Qu'est-ce que vous chantez là, Claudine?

— Une chanson de quand j'étais petite... Une chanson qui vient de loin, de Montigny-

en-Fresnois... j'entends encore ma voix rude et fraîche... une chanson d'avant ma vie, d'avant Renaud, d'avant l'amour... Ah ! que j'aime mon enfance ! . . .

Hé, n'querriez donc point, ma Mère,

Y vins de Dijon, De vouer passer la bannière

Du princ' de Borbon...

Active, muette, oublieuse, je ramasse des pommes de pin, je poisse mes doigts d'une gomme parfumée et me redresse enfin, le dos courbaturé :

— Dites donc, Marcel, ne vous fatiguez pas ! Son menton rusé pointe en avant, ses yeux

bleus, sombres sous la visière de la casquette, me narguent avec une puérile malice.

— Tiens, pensez-vous que je vais me fourrer les doigts dans toutes- ces cochonneries]

— C'est pas des cochonneri< de la résine.

Il se penche, ramasse entre deux ongles, par une écaille, une pomme de pin sèche, el la lance dan- le panier, le bras al - n avant comme les petites filles qui jettent des piei

— Voilà, j'ai assez travaillé... Tiens, Annie ! En effet, c'esl Annie. Lente, une capelii

bains-de-mer en toile rouge nouée sous le ment .M. elle s'avance d'un p \ ré, ex

distraction de son regard pour affirmer : venais pas vous rejoindre... je passe, par lard. »

— Anni-i-i«' !..

!. ho de la combe : charnit » (i) d'une

i faible el distincte... Elle répond de 1 >ïn :

« Claudi-i-ine 1 ». mais aucun double moqueur

ne répèl ur un I

feutré d'aiguilles de sapin, j'épile ise-

mentun 59 ron tout frais, englué d'une che-

arnir : imiter par moquerie,

velure d'herbe fine. Il est moite et froid, emperlé et tendre comme un nez d'agneau et si tentant qu'au lieu de le déposer dans le panier je le croque cru ; délicieux, il sent la truffe et la terre...

— Qu'est-ce que vous mangez là ? crie mon amie.

— Des champignons.

— Dieu ! elle va s'empoisonner ! Empêchezla, Marcel... J'apporte le courrier, ajoute-t-elle.

Pourquoi faut-il que j'entende sous cette phrase si simple une sorte d'excuse à son arrivée? Je n'aime pas cette manière théâtrale d'expliquer une entrée ou une sortie... Il est vrai que je suis tellement difficile ! Les gens qui m'ont vue trois fois s'y trompent. A me voir, coiffée en coup de vent, la jupe à ras de terre, le pied solide et le coup d'œil droit, ils se disent : « Voilà la petite bonne femme qu'il me faudrait! C'est allant, c'est vif, et si facile à vivre!... » essayez donc ! Si j'étais homme et que je me connusse à fond, je ne m'aimerais guère : insociable, emballée ou révoltée à première vue, un flair qui se prétend infaillible et ne fait pas de concessions, maniaque, fausse bohème, très « pro-

priote )> au fond, jalouse, sincère par paresse et menteuse par pudeur...

Je dis ça aujourd'hui, et puis, demain, trouverai charmante...

— J'ai une lettre de papa, Claudine.

— Ah!

C'est un « ah » ! de contrariété qui m'échappe. Une lettre de Renaud qui n'est pas pour moi ! Et cette fille rusée de Marcel qui me cache cela depuis ce matin !

Au bout du corridor qui sent le grenier de province et le coffre à avoine, nous nous souhaitons une bonne nuit, lampes hautes. Le bras levé, j'éclaire exprès le visage de Marcel, les tempes étroites, les yeux d'un bleu faux, — turquoises un peu malades — le front lisse et cruel, le menton fendu d'une fossette oblongiie comme celui de Rézi... Les longs sommeils chastes, l'air montagnard, quelques semaines de froid vif et de soleil ont suffi pour rendre à tous ses traits une vénusté inquiétante. La bouche

brille, humide, et s'entr'ouvre dès qu'on la regarde, par habitude de coquetterie.

— Vous vous poudrez, Marcel î

— Toujours un peu. Vous avez un tel vent coupant, clan s ce pays !

— On nous le fait sur mesure. N'empêche, vous avez une mine !

— Oui vous fait honneur !

— Dites donc... Renaud ne dit rien de particulier ?

Il rit d'un air de pitié amus

— Toujours la même ! Allons, entrez une minute, on vous lira ça.

La chambre, ^rise el rose, fleure le foin coupé mêlé à un autre parfum plus grue. J'hésite entre l'extase et la nausée. Je pose ma lampe el Marcel, bon prince, me tend [la lettre \de Renaud... Des gentillesses de camarades, plutôt que de père, des nouvelles de la neige, des anecdotes de toboggan et ces lignes touchantes: « Fais attention à Claudine, mon petit. Elle esl mon en finit autant que toi, et je ne sais lequel de vous

deux confier à l'autre... »

Je souris de trisirvM', en regardant Marcel s,«

déshabiller. Il me traite en copain, plus qu'en belle-maman, et se dévêt tranquillement, découvrant des dessous... professionnels...

— Mâtin ! ce caleçon de soie rose, ma chère ! Tout ça pour Casamène ? Heureuse Annie !

— Ne chinez pas, allons ! (Il dénoue sa cravate devant une psyché'penchée et frappe du pied en boudant.) Vous pensez bien que ce n'est pas pour Annie, ni pour vous. Seulement, vous savez dans quel désarroi j'ai empli ma malle, et...

— Au fait, on ne vous a pas pisté de là-bas?

— Dieu merci, non ! soupire-t-il en se laissant aller au creux d'un fauteuil, à l'aise dans un pyjama de flanelle blanche. Sale histoire tout de môme. Oh! les élèves des lycées ! Si on m'y repince !

— Mais vous m'avez dit que c'était un truqueur ?

— Oui, mais c'est par l'élève que j'ai connu le truqueur.

— Singulier canal !

— C'est si compliqué ! Enfin, voilà les grandes lignes. Vaney, vous savez bien, Vaney... Ce blond charmant, rose comme un bonbon?...

— Connais pas.

— Il n'y a que vous ! Avec votre manie de courir autour de mon père, vous ne savez rien du monde extérieur... Enfin, Yaney, cet ai eette petite sainte de vitrail, ma chère, il était de mèche avec le truqueur !

— Oh!

— Il raccrochait des types chics dans les relations de sa famille et. n'osant pas tarifer ses propres faveurs, rabattait pour le petit truqueur et partageait la galette avec lui. ! aux mains, si j'ose dire, du petit truqueur (vraiment un peu trop jeune) et de sa bande, les types n'en menaient pas large... Je vous demande pardon, j'ai un vocabulaire de potache,... un souvenir de Yaney...

— La petite sainte ?

— La courtisai )\ !

— Il était « courtisane sacrée » au lycéfe Marat quand je l'ai connu. C'est vrai, vous ne

ils ont une chie

compliquée, ressortissant à Ubu- » à

Flaubert... Je m'en suis amusé trois semaines

LA RETRAITE SENTIMENTALE I ig

Croiriez-vous qu'ils m'avaient décoré « à titre étranger » de Tordre de « PEliphas de Muerdre » . J'allais au parloir le samedi...

— Quelle émeute ce jour-là !

— Emeute, et meute! Des frimousses excitées à toutes les portes, des rires pour que je daigne me retourner, des mouchoirs qu'on laissait tomber en me frôlant du coude : « oh ! pardon ! » des lettres anonymes, d'autres signées... ah! le beau temps !... ah ! jeunesse !...

— Regardez-moi cet octogénaire l

Agacé, il ondule des reins au fond de son fauteuil et me méprise sans détour.

— La plus intelligente des femmes — et vous êtes la plus intelligente des femmes, Claudine ! — ne comprend jamais tout de suite. Ce n'est pas ma jeunesse que je regrette, mais la leur ! Que deviendront-ils, mes jolis gosses de partout ? Pour un qui se garde lisse, mince et blanc, combien tournent au triste jeune coq enroué, taché de boutons, sali de barbe, honteux de lui-même, qui court par imbécillité derrière des jupes de cuisinière... Leurs mains grossissent, leur voix change, leur nez surtout, oh! leur désolant nez!

LA RETRAITE SENTIMENT Ail.

Et cette herbe de poils partout, et... Pouah !... ce sont de jeunes hommes, sijvous voulez, ce n'est plus l'adolescence enivrante, la beauté sans fêlure, hélas ! et sans durée... la chair fraîche... « La chair fraîche... » Où dcuc ai-je entendu trois mois voluptueux, dans lesquels la bouche mord en le^ prononçant? Ah ! oui. Annie... Que disait-elle? « Dieu vous préserve, Claudine, d'être tentée par la chair fraîche !... Vous ne pouvez pas savoir !... » Stupides jeunes ogres qu'ils sont tous deux ! Cette manière de traiter l'amour en comestible ! Je voudrais leur dire... A quoi bon ? C'est du bout des lèvres,avec un air renseigné et important, que je souhaite bonne nuit à mon beau-fils, Pierrot mince en serre-tête soyeux de cheveux blonds, affalé dans sa flanelle Manche...

0 cher Renaud, comme cela me fait sagement et paisiblement hausser les épaules, de voir qu'aujourcl'huivotre lettre se préoccupe (avec ce souci de détail qui d'abord trompe sur votre caractère, peu méthodique au fond) de projeter, mois par mois, étape par étape, notre fugue de Tété prochain ! « En juin, nous plaquons Paris pour six bonnes semaines de Montigny ; fin juillet, Vittel... Et puis, il faut absolument caser, à mi-septembre, un petit circulaire dont j'ai l'idée vers la Forêt-Noire, quelque chose de démodé,

de second empire Qu'est-ce que tu en dis,

chérie ? »

Moi ? je dis oui, naturellement. Si je disais non, vous bouderiez d'abord, puis je vous vois élaborer ensuite un autre itinéraire, élire une autre source salutaire à votre arthritismc.Et pour ce que me coûte mon. consentement ! Où vous

i.v nnn.uTE sentimentale

voudrez, comme vous voudrez... Assurée de trouver auprès de fous, en voire seule présence, tout ce qui m'est nécessaire — parfois un peu plus — je tourne à l'avenir un dos indifférent. Je marche imprévoyante vers lui, à reculons, en t rainant les pieds.

Imprévoyante, je n'ai pas dit patiente. Si vous rentrez après l'heure fixée, si ma soif en été attend une longue minute le verre «l'eau frai si la pêche que je veux mangera l'espalier mûrit oue d'un fard trop lent, oui, je rage, ":;i, je trépigne, et mon soupir excédé soulève le poids mortel d'une heure interminable, mais... mais cela ne f: il pas «pie je vous ressemble, et quel arrangement fastidieux que celui d'une année découpée d'avance, servie en« assiette ai devant moi, pendant douze mois !

qui viendra viendra, et voilà tout. Que disje! Cela vient déjà, en dépit de \ous <i votre devis soigneux. Vous m'approuvez de n'aimer

point, lorsque notre tète-à-téte se fait le plus

silencieux, la hâte, ni les... bouchées doubles.

Approuvez-moi d'aimer les jours simples et ne

me forcez ; uleurde prévoyance, de

goûter à la fois cette année-ci et la suivante. Quand j'étais petite, une grande sagesse précoce m'envova, au plus beau de mes joies, plusieurs avertissements mélancoliques, d'une amertume savoureuse au-dessus de mon âge. Elle me dit... Vous pensez à une belle dame en blanc avec un diadème, qui m'apparut parmi l'obscur feuillage du vieux noyer? Pas du tout! C'était simplement, banalement, la « voix secrète » , une immobilisation presque douloureuse de ma pensée, [de tout mon petit animal bien portant, excité et repu, une porte entrouverte qui pour les enfants de mon âge demeure d'habitude fermée... Elle me disait: « Vois, arrête-toi, cet instant est beau! Y a-t-il ailleurs, dans toute ta vie qui se précipite, un soleil aussi blond, un lilas aussi bleu à force d'être mauve, un livre aussi passionnant, un fruit aussi ruisselant de parfums sucrés, un lit aussi frais de draps rudes et blancs? Revprras-tu plus belle la forme de ces collines? Combien de temps seras-tu encore cette enfant ivre de sa seule vie, du seul battement de ses heureuses artères? Tout est si frais en toi que tu ne songes pas que tu as des membres,

des dents, des yeux, une bouche douce et périssable. Où ressentiras-tu la première piqûre, la première déchéance?... Oh! souhaite d'arrêter le temps, souhaite de demeurer encore un peu pareille à toi-même: ne grandis pas, ne p< pas, ne souffre pas! Souhaite cela si fort qu'un dieu, quelque part, s'en émeuve e( t'exauce î .. »

Je vous ai confié un jour tout ceci. Renaud. Vous n'avez pas souri de la petite illuminée que j'étais, mais vous m'avez dardé jusqu'au fond des yeux le regard noir, vindicatif, le regard d'absurde e( têtue jalousie, qui m'agace, m'enchante, qui s'écrie :

— Je te défends de me raconter qu'il y a eu un temps <>ù je ne l'ai pas connue!

— C'est moi, Annie... Vous n'auriez pas... de la vaseline, une pommade quelconque, une glycérine? C'est pour ma lèvre qui est gercée et que je mords tout le temps...

Annie m'ouvre sa chambre et se tient, étonnée, sur le seuil, avec l'air chinois et plaintif que lui donne sa grosse natte noire, tressée pour la nuit. Je m'excuse, je donne des explications, — car il ne m'arrive presque jamais de pénétrer dans la chambre d'Annie. Je sens qu'elle n'y aime aucune présence, fût-ce la mienne. Craintelle que les rideaux jaunes, la tenture blanche à frise de faux ébénier, le banal mobilier blanc d'hôtel très soigné ne racontent ses nuits secouées de demi-somnambule? La chambre ne sent pas le mystère, mon flair n'y découvre aucune odeur personnelle , — tout au plus un parfum de bois exotique et précieux, émané,

j'en jurerais, du corps même d'Annie, qui n'use point de parfums artificiels...

Logis de voyageuse où je cherche dans un coin la malle de parchemin... La table à écrire offre son buvard vierge, sa plume rouillée. Nulle photographie ne sourit au mur vide. Le jour où mon amie s'enfuira de nouveau, elle prendra, peut-être, ce roman qui bâille sur le lit ouvert, ce petit mouchoir froissé sur la table, et rien d'Annie ne demeurera dans cette chambre anonyme...

Mon étrange hôtesse attend, ox bleus

dolents ouverts dans sa figure brune, et entrouvre la bouche pendant que je parle, cette moue Involontaire qui donne envie de rire et île ..tire...

— De la pommade pour les lèvres?... non... il n'y a jamais rien dans cette maison... Ah! si. attende/!

Elle ouvre un placard, remue un Fouillis obscur et revient contente.

— Voilà. Ça peut servir pour lesgerçu ds.

LA RETRAITE SENTIMENTALE I2y

Sur la boîte qu'elle me tend, je lis : Blanc gras des artistes, rachel.

— Mais... c'est du blanc de scène, ça ! Où l'avez-vous chipé?

— Je ne l'ai pas chipé. Je l'ai acheté parce que j'en avais besoin. Il doit être un peu rance, depuis le temps.

— Comédie de salon?

— Mais non, soupire-t-elle avec lassitude. Pantomime de théâtre. J'ai joué la pantomime pendant quelques jours.

— Où ça? A l'étranger?

Je l'interroge avec sécheresse, vexée, blessée de tout ce qu'elle me cache — ou qu'elle invente? Elle s'assied sur son lit et se passe la main sur le front. Je la secoue par son bras mince, nu hors du saut-de-lit bleu pâle.

— Vous vous moquez de moi, Annie?

De se sentir un peu violentée, elle sourit, consentante. Il fait tiède; un feu 'de braise dort sous ses peluches de cendres blanches... De lahanche je pousse Annie pour me faire une place sur l'édredon capitonné, contre elle, heureuse de la belle histoire inconnue, de la confiance retrou-

vée d'Annie, de l'heure déjà tardive et du ruissellement soyeux de la pluie d'hiver contre les volets...

Pelotonnée, les genoux dans ses bras noués, Annie commence :

— Voilà... Vous souvenez-vous d'un sp

cle coupé du théâtre des lYiturins? On donnait ensemble un petit opéra en deux actes, très dramatique, qui s'appelait la Vieille Reine, et puis une « tranche de vie » où on tue tout, et puis une farce d'étudiants et enfin une pantomime intitulée : le Dieu, le Mirage et la Pu

— lieu... je m'en souviens vaguement.

— Je pensais bien. Le théâtre a fait faillite au bout de quinze jours. La pantomime était pourtant jolie... J'y jouais la petite esclave qui cueille des roses et que le chèvre-pieds emporte à la lin.

— \ 'mis!... Vous avez fait du théâtre? Elle sourit sans vanité :

— Je ne dis pas cela, Claudine. J'ai joué la pantomime... Ce c'est pas difficile, allez! Et puis, j'y étais forcée. Il faut vous «lire...

Elle plisse à petits plis minutieux la batiste

de sa chemise de nuit, dont le jabot s'échappe de sa robe décroisée...

— J'avais rencontré, peu de temps avant, un « petit cabot », comme ils disent. Un jeune homme du Conservatoire, enfin. Oh! pas n'importe lequel ! un accessit de tragédie, mais oui... Un premier accessit de tragédie et un tragédien, ce n'est malheureusement pas la même chose... Il avait joué des petits rôles chez Sarah : le seigneur Vendramin, le page Orlando, à cause de ses jambes, desjambes. ..

Elle cherche une comparaison, n'en trouve que d'indignes...

— Enfin, des jambes ! Sarah lui a dit, un jour qu'il jouait le page Orlando : « Mon petit, tu as la jambe de l'époque. »

— Quelle époque, Annie? Celle de Sarah?

— Non... le seizième siècle, je crois...

— Où l'aviez-vous péché?

Elle me rit au nez, enfonce son petit poiny dans l'oreiller rebondi et se tait.

— Vous n'êtes pas gentille, Annie! Dites tout ou je vous chatouille!

J'ai dit cela sans y penser, mais l'effet est

l3û LA RETRAITE ILK

prodigieux. Annie se ran en boule contre

le niur, tend des mains épouvantées et impl<

— Non î non î pas ça ! ou bien je meurs !... Je dirai tout !...

Et elle achève précipitamment en avalant sa saliv

— Je l'ai rencontré chez vous, là!

— Chez moi? Quelle blague! y ne me suis jamais connu de page Renaissance... Vous déli-

— Pas du tout! Il était — ce pauvre

— i vrétairc intérimaire ant trois semain .

Je me Trappe le front comme au tl

— Attendez donc!... Un vec trop de cheveux, pas assez de linge, de beaux veux...

Elle acquiesce, chaqu edetête.

— C'est il ça! Il s'appelait...

— Auguste, fait-elle d'une voix douce.

— A la maison, il se faisait appeler... mon-

int-Yorre, simplement.

— C'était un pseudonyme.

Qu'elle a bien dit celai qu'elle est gentille! ainsi «pie je l'aime, que je la voudrais ton-

LA RETRAITE SENTIMENTALE l3l

jours, à moitié bébête, à moitié perverse, toute torturée d'impureté sous son attitude chaste... Je l'attire à moi par sa grosse natte, comme un fruit au bout d'une branche flexible, et je l'embrasse au hasard, sur sa joue, sur son petit nez froid... La pauvre enfant ! Elle plie sous la moindre caresse, elle appartient à tous, à moi si je voulais, au jardinier Francis...

— Ah! c'était un pseudonyme? Chérie, va!... Et alors?

— Alors, rien. Rien... d'abord. Vous vous souvenez que je me cachais à cette époque. Alain, Marthe, mon procès de divorce... Je vous dis adieu et je repartis pour... Casamène, et je devais ne traverser Paris que trois mois après, en mai...

— Je me souviens. Mais je ne vous ai pas revue, c^tte année-là?

Elle hausse les épaules, les sourcils, le menton...

— Qu'est-ce que vous voulez? Il faut me pardonner, Claudine. Je suis revenue à Paris, en mai, et le hasard a voulu que je rencontre devant l'hôtel Régina...

— Le seigneur Vendramin. Il tombait bien?

l32 LA RETRAITE SENTIMENTALE

— Mieux que je ne puis vous le dire, soupire Annie Mon voyage à Londres...

— A Casamène, je croyais?

— ... Non, à Londres... m'avait creusée d'ennui, d'inanition, tout est sisurveiUé, là-bas!.. Et puis le seigneur Vendramin éblouissait ce jour-là. Pâle, des yeux...

— Des jambes...

— Je ne l'ai su qu'après... J'ai été étonnée qu'il ne me saluât pas tout de suite.

— d'est que... je vais vous dire. Renaud l'a mis à la porte pour une petite histoire... oh ! rien de grave... nu petit commerce de billets de théâtre. 11 tapait les directeurs au nom de Renaud ci vendait ensuite les billets. Oh! ça se Fait raniment, mais Renaud n'aimait j>'> beaucoup ça...

Je tâche d'innocenter le seigneur Vendramin, j'ai l'air d'excuser Renaud... Vaine délicates car Annie continue, point gênée :

— ( tari, je me suis doutée... 1 bailleurs,

tait bien égal... Le 9oir même, je montais avec lui dans sa chambre,

— Eh bien ! \ rai !

Malgré moi j'ai lâché les petites mains chaudes de mon amie... Je les ressaisis tout de suite, craignant de l'avoir blessée... Mais elle me les abandonne, toutes mortes et douces, et penche la tête sur ses souvenirs :

— Un mois après, il me gardait encore, Claudine! Il n'acceptait pas d'argent de moi...

— Tiens!

— Mais je payais tout.

— Bon !

— Pauvre petit, il cherchait des engagements partout et n'en trouvait pas. La nuit, il n'y pensait plus. Il ne pensait qu'à moi, et moi à lui.

Je ris un peu forcé :

— Ah ! ah ! le seigneur Vendramin se révélait herculéen?

— Oh! mon Dieu, non, concède-t-elle avec une moue distinguée. Mais autre chose... un vice jeune et fiévreux de petit citadin, des habitudes collégiennes d'exhiber toutes ses manifestations... physiques, de les provoquer lui-même, au besoin... Il avait lu de vilains livres et se les remémorait à tout propos, avec une fidélité peutêtre inutile dans le détail...

— Et v<

— Moi... (elle lève une main mal a comme ivre), moi, je suivai

et ses innovations... et je payais. Mais je crois bien que je demeure sa débitrice.

demment, Annie en a eu pour son argent.)

— Mais, le théâtre?

— Ali! oui... Eh bien, voilà. Un soir, il es( venu à l'hôtel très lard, agité, important. Il s'est promené de long en large une nonne minute, avant de m'apprendre qu'il avait un e rient aux Pâturins, dans une pantomini enti

ir la fin de notre liaison... D'autant ;

tition ; oui commencé tout d< [u'il

me parlait avec enthousi aux

longs cheveux roux, une j qui avait plaqué sa famille : « Elle e inte,

répétait-il, elle a une ligne ! et puis elle a le sens du mouvement, elle a le rythme, elle a la noblesse du geste... » Que n'avaitrelle pas l'entendre, cette Yvé I. ter? Je complais les jours, ma Claudine, j'attendais la première, la lin d.1 ces répétitions, qui m'enlevaient Augu toute la journée... 11 rentrait fatigi rait,

il... m'aimait banalement, rapidement, sans fantaisie...

Deux jours avant cette première que je désirais tant, Auguste grimpe chez moi, affolé : « Ton chapeau, me dit-il, je t'emmène. — Où? — Aux Pâturins. » Et pendant la route, il me raconte une histoire extravagante : la jeune fille aux cheveux roux réquisitionnée par sa famille, partie sans un mot d'excuse, les auteurs et le directeur affolés... Et, comme je ne comprenais pas, il ajoute : « Tu prends le rôle, on te colle une perruque rousse, je te serine la chose pendant quarante-huit heures, et on sauve la recette ! Tu comprends? On garde la jeune fille du monde sur l'affiche et on fait recette tout de même. » Ah ! Claudine ! Je me suis sentie devenir folle !

— Pourquoi n'avez-vous pas dit non ?

Elle me dévisage, stupéfaite :

— Mais il voulait, Claudine ! Il voulait ! Et puis, je ne sais pas... une fois là-bas... tout le monde autour de moi, à me féliciter sans que j'eusse encore rien fait, à m'encourager, à me pousser ici, me tirer là, cette petite salle noire,

l36 LA. RETRAITE SENTIMENTALE

où trois ampoules à la rampe m'hypnotisaient de leur éclat pointu... et puis lui, Auguste, tout de suite en train de me poser en scène, de me chanter les mesures de mon entrée... Je me suis sentie vidée, arrachée de moi, accaparée par des gens cpù se disputaient ma pauvre personnalité... Quel fardeau de s'appartenir si peu!

Cette première répétition, grand Dieu! Je n'avais consenti à rien, que déjà chacun me traitait en meuble animé. L'auteur me criait : « Enlevez votre chapeau, Mademoiselle l il faut qu'on voie les jeux de la physionomie! » — « Relève ta jupe, criait Auguste. Il faut qu'on voie le mouvement de la jambe !... »

El puis Willette Collie, qui jouait le Faune, s'est écriée à mou arrivée : «C'est ça la jeune fille rousse ? Mince de bâton dezan! o Elle cabriolait sur scène en maillot de bain, connue un démon, et dansait en aveugle, ses cheveux courts dégringolés sur son ne/. Elle aussi s'empara de moi comme d'une bête morte, couine' d'une

guirlande rompue... Ah! je n'eus pas de peine

à jouée mon rôle, dès la première répétition ! Willette Collie, qui devait [n'emporter à la fin

LA RETRAITE SENTIMENTALE l3j

de la pantomime, me jetait à terre d'une poigne si rude, me traînait avec un triomphe si convaincu et me suffoquait d'un baiser si bien imité que l'on fit un succès à ma faiblesse près des larmes, à ma supplication involontaire...

Mon petit ami exultait. Il en oublia de me réconforter, d'ajouter un mot affectueux à toutes les louanges dont on m'étourdissait. Il fumait, la tête de côté, un œil fermé, avec une gentille grimace pour éviter la fumée piquante, sans retirer la cigarette des lèvres...

Pendant deux jours, je ne sortis pas de cette géhenne. Que restait-il de moi?... en quoi sont bâtis tous ces gens-là, capables de mimer, de parler, de crier, de se jeter à la tête des mots ignobles....

— Oui, et la minute d'après, des compliments démesurés... Je sais, j'ai vu des répétitions... Ils se dépensent follement, recommencent quinze fois le même geste qui peu à peu s'épure, se précise, s'élance lumineux et parfait... Je connais ce mélange d'activité hystérique, de flemme traînarde et bougonne, de vanité obtuse, imbécile, de noble opiniâtreté... Ils rient d'un calembour

idiot, pleurent pour une perruque ratée, dînent quand ils y peuvent et dorment quelquefois... Ils sont rossards, sensibles, rageurs, gonflés d'euxmêmes, puis dévoues tout à coup...

— Oh ! oui, c'est cela! Vous donnez d'eux un raccourci caricatural, mais ressemblant, Claudine...

Elle se tait, ramène sous elle ses pieds frileux et demeure dans une immobilité fataliste de bohémienne, les yeux baissés, sa natte sur l'épaule... Vite, je tire à moi le fil détendu de la belle histoire :

— Et après, Annie ? le jour de la première?

— Le jour delà première ?...

Elle cherche, appliquée, les sourcils en arc:

— Eh bien, c'était comme les dc\i\ premiers jours.

— Mais le publie ? le trac ? le suce

— Je n'ai pas vu le public, dit-elle simplement. On faisait la nuit dans la salle. La lumière de la rampe me serrait le front. J'ai entendu, senti nue chaude haleine, un remuement de bétefi invisibles, au fond de ce noir béant... Ma tête craquait de fatigue, et le maquillage, un maquillage

anglais, rose bonbon, blanc et bleu pervenche, me tirait la peau des joues... Et la perruque, la perruque, Claudine ! Sur mes cheveux déjà lourds, imaginez un fardeau de cheveux roux ondulés, bouclés, une crinière crêpée de Salomé rousse... Il fallait bien que je ressemblasse à la jeune fille anglaise réclamée par son lord de père... Mes camarades ont crié d'admiration en me voyant — mais ces excités crient pour si peu de chose, vous savez... Une tunique en crêpe de Chine blanc, des cothurnes, un panier de roses sur mes bras qui tremblaient, c'est tout...

— Et alors, Annie ?

— Alors, il est arrivé que j'ai eu beaucoup de succès. Mais oui.

Yingt-et-une fois j'ai accompli somnambuUquement mon nouveau métier, côte à côte avec Auguste, qui jouait un jeune Athénien. C'est lui, Claudine, qu'il eût fallu voir ! Lui et sa tunique lie-de-vin, ses petits genoux nerveux, ses chevilles de femme et cette attache du cou qu'il avait, un cou puissant sur des épaules fines !... Nous arrivions au théâtre, j'enduisais mon visage et mes bras, je revêtais mon casque à migraine

l40 LA RETRAITE SENTIMENT ALK

et... ça marchait très bien jusqu'à ma grande scène avec le Faune, avec Willette Collie. Cette toquée s'ingéniait à varier notre duo tous les soirs, et j'en tremblais d'avance. Un jour, elle m'empoigna parles reins, comme un paquet, et m'emporta sous son bras, ma tunique et mes cheveux roux traînant en queue triomphale... Une autre fois, pendant notre baiser — le fameux o baiser » qui fit scandale et qu'elle me donnait avec une fougue indifférente, — elle insinua sa main sous mon bras et me chatouilla irrésistiblement... Ma bouche, bâillonnée par la sienne, laissa échapper un petit eri râlé... je ne vous dis que ça! un peu plus, on devait baisser le rideau... J'ai pleuré ce soir-là.

— Pleuré, pourquoi ?

— Paire qu'Auguste, qui me guettait de la coulisse, me fit une d< nés [..,

— Jaloux, liein ?...

— Jaloux ?... Oh ! non ! Simplement, il n'aimait pas ,, cvs blagues-là ». Pour montrer aux autres qu'il savait parler à sa femme, il me promit sans ambages une tourlousine soign< Vous savez ce que c'est ?

LA RETRAITE SENTIMENTALE ll^l

— Je me doute.

— Seulement, voilà. — Willette Collie (elle était en train de rajuster ses cornes derrière le portant), qui saute sur lui comme une panthère et l'appelle « sacré petit mac ».

— C'est un rien.

— Il lui répond que toutes ces gousses commencent à lui trotter...

— Ah! que j'ai du goût ! Et après?

— Après, Willette Collie veut lui griffer les yeux, et elle lui envoie, en plus, sa tête dans Pestomac... Vous pensez, avec ses cornes pointues î . . .

— Le sang a coulé?

— Non, Claudine, grâce à l'intervention du gros Maugis qui se trouvait là...

— Comme par hasard.

— ... et qui les a séparés, les bras étendus, dans la pose de la bonne femme au premier plan dans l'Enlèvement des Satines, en lâchant des calembours conciliateurs...

— Quel type, ce Maugis!... A propos, Annie, est-ce que les journaux s'occupaient de vous?

ll\2 LA RETRAITE SENTIMENTALE

— Les journaux, Claudine? Ils racontaient i enfance dans un cottage aristocratique,

ma vocation irrésistible, ma fugue vers Paris, le

désespoir de ma famille, tout en me gardant un anonymat alléchant.. .

Annie lève vers le plafond ses deux petites mains brunes et retombe dans un silence fatigué... Elle passe sur sa bouche plaintive, aux coins inclinés, une langue qui a soif. Encore une fois je me demande si elle rêve éveillée ou si elle ment... Non, elle ne ment pas. Elle a subi tout ce qu'elle me raconte. Sa mémoire est une route accidentée', une pente raide avec de vertigineux ressauts de montagnes m Ion-

née de petits mâles nus, jeunes, obscènes, de toutes les couleurs... Elle a accompli, j'en suis sure, tout ce qu'elle me raconte, et tout ce qu'elle lait ; et rien n'est, à bien réfléchir, plus simple et plus banal que sa vie, vie d'une petite bêle <pii se découvre un sexe ci en use ftVCC

ravissement...

Annie se tait. Je la réveille.

— Kl puis, Annie?

— Toujours « et puis » ï Comme VOUS êtes

LA RETRAITE SENTIMENTALE l43

curieuse, Claudine ! Et puis... la fin des représentations arriva, avec celle de ma pauvre petite passion...

— 11 vous a plaquée?

— C'est le mot, Claudine. Sarah l'emmenait en tournée pour jouer les pages à maillot.

— Vous l'avez regretté?

— Pas trop. Il me battait à la fin.

— Oh!...

Annie tourne les épaules comme au souvenir d'une bourrade.

— Quand je dis « il me battait », le mot est peut-être un peu gros... Il était si collégien, vous savez. D'abord un coup de poing- pour rire, au défaut de l'épaule, et puis une manie de mélanger aux caresses des pinçons, des fessées, des niches méchantes. Non, je n'ai pas eu de chagrin. Tout ça, au fond...

Elle se laisse giisser au bas du lit, montrant sur le satin jaune de l'édredon un peu de ses jambes safranées, et je comprends qu'elle marque la fin de notre conversation... Je reprends ma petite lampe.

— Tout ça, au fond, Annie ?

Elle hésite, sourit avec un embarras de jouvencelle et achevé:

— Tout ça, Claudine, ne \aut pas, je crois, qu'on le traite autrement que je fais. Nous autres, vous dites: « L'Amour, ah!... » et vous ajoutez beaucoup de belles phrases autour. Moi, c'est mon corps qui pense. Il est plus intelligent que mon cerveau. 11 ressent pins finement, plus complètement que mon cerveau. Quand mon corps pense, c'est-à-dire, quand je... quand il...

— Je vois, je vois !...

— Eh bien! alors tout le reste se tait. A ces moments-là, toute ma peau a un»' âme...

•h4 la laisse debout, mains jointes et pendan- . eux limpides ouverts sur quelles \ isi< >ns de nudités pures ?

() jolie petite peau qui savez si bien quitter votre âme! Je suis seule, et je nous compare l'une à l'antre. Je n'ai jamais étudié nue femme autant que nous, parce que je méprise instinctivement mes sœurs vos pareilles, et que je ne me connais point d'amies. Flézi?... Mais, Rézi, je

ne l'étudiais pas, je la regardais et je la désirais... Croyez d'ailleurs qu'elle ne mérita jamais mieux, ni davantage.,. Elle aussi parlait de la volupté avec familiarité et abondance, elle la recherchait, la faisait naître, ou bien l'écartait sans ménagement, la « remettait » comme une friandise qui sera encore mangeable le lendemain... Je l'en admirais avec un peu de dégoût. Comment me serais-je fait comprendre d'elle et comment me ferais-je comprendre d'Annie? Moi, je ne cherche pas la volupté, c'est elle qui me cherche, me trouve, m'assaille et me terrasse d'une main, d'une bouche si rudes que j'en tremble après Ou bien elle rôde lentement autour de moi, me fatigue d'une approche invisible, contre laquelle lutte en moi un sourd orgueil... C'est en ce trouble instant que s'interpose entre moi et Renaud un savoureux antagonisme, qui n'est plus notre fidèle amour, qui n'est ni tendre, ni miséricordieux, qui serre les dents el défie, qui gronde : «Je t'aurai avant que tu m'aies... »

Et mon sano- bat tout chaud dans mes veines parce que j'entends, à travers l'air noir de la

l46 LA RETRAITE SENTIMENTALE

nuit et les lieues de neige, la vois de relui qui seul a le droit de me dire :

« Je te tuerai, si un autre homme que moi voit tes yeux, tes yeux qui sont chargés de rancune au moment où ils me doivent le plureconnaissance!... »

Car, quel orgueil, lorsque j'y songe! Celui que tant de lieues séparent de moi, celui que le Froid emprisonne là-haut, tout en haut d'une montagne inconnue, '\r l'ai changé, ce léger Renaud, mon jeune mari aux cheveux d'argent... A peine m'avoué-je que j'y ai mis le temps... Nous n'en sommes pas encore à la ressemblance physique qui Fait de deux vieux époux un couple fraternel, quoique j'aie pris à Renaud quelques gestes familiers et féminins, le petit doigt en l'air, et qu'en retour il imite ma manière têtue et taurine de

bouder et de me laiter, le Iront «ai avant, a\ec d.'N hochements de nuque — le me complais seulement à l'infiltration profonde, définitive, dont je l'ai enclaudiné. Quoi qu'il Passe désormais, et «pie je vive on non, j'habite en lui. Il est venu à moi sûrement, lentement, non sans défen

et sans reprises, — il est venu tout à moi.

Je l'ai rendu moins gai, plus tendre, plus silencieux. Moins affamé de mouvement, il savoure à la Claudine, avec une paresse de romani, la grâce de la minute présente et méprise ce qui est meilleur, mais hors d'atteinte. Il sourit plus rarement, d'un sourire qui demeure et tarde à s'effacer. Cote à côte, sans parler, nous savons regarder devant nous, délivrés de l'impatience et de la curiosité, emplis de cette mélancolie un peu craintive que j'appelle : « le frôlement du bonheur. »

Fatigué des femmes — non de la sienne — Renaud a quitté cette fièvre collectionneuse, cette anxiété de philatéliste qui le jetait audevant d'une femme nouvelle : « Âh ! un exemplaire qui me manquait!... » Il aime plus finement, et de plus loin. Il redoute le don encombrant , la complication banale des adultères permis, le bavardage où déchoit mainte jolie créature... « 0 ma muette chérie... »! me ditil... Et je sais qu'alors il se souvient d'une voix intarissable dont il eût voulu, d'une poignée de sable, murer la source rose.

l48 LA RETRAITE SENTIMENTALE

Il ment moins et s'irrite davantage. Sa colère s'assouvit sur un bibelot, sur un meuble léger, — geste dont il s'excuse après, d'un regard... Mais je souris au fond de moi, et je médis: « C'est moi, cela, c'est moi ! »

Enfin, conquête suprême! je l'ai conduit à aimer l'amour comme je l'aime. Je l'ai rendu chaste. Oui, chaste, et pourquoi non? Il ne mêle plus, à ce qu'il nommait nos « jeux )), ce libertinage qui s'aide (Tune combinaison de miroirs, d'un livre... belge, de mots faits pour le chuchotement et qu'on se force à crier à haute voix. tout crus...

Il n'a plus besoin de ce banal appareil : il n'a plus besoin que de moi., et de lui. « 0 ma

muette chérie 1 » répète-t-il encore. Muette, certes, muette, sauf le soupir tremblé, sauf le cri involontaire, sauf le regard, sauf le geste plus parlant qu'un visage... Ah! qu'il revienne, celui quej'ai modeléà ma ressemblance, qu'il revienne et trouve «mi face de lui celle qui cesse de sourire, celle qui détourne ses veux attentifs et confus, dans le moment où elle abandonne tout d'ellemême !...

« Ma pauvre Annie... » Heureusement, elle n'est ni mienne, ni pauvre, et ce n'est pas ma pitié qui s'exhale ainsi, mais mon remords, un vague et mesquin petit remords de rien du tout.. Je la tyrannise ou l'oublie avec une méchanceté de sauvage, un sans-gêne de Huron, jusqu'à ce que je sente, derrière ses paupières brunes et allongées comme des coques d'aveline, les larmes prêtes à jaillir... Elle ne me reconnaît pas, ni moi. Où sont nos journées oisives de l'automne finissant, et les siestes sans paroles, contre le mur tiède, assises à même la terre friable, la terre que protège l'auvent de tuiles de l'espalier et qui s'effrite, poudreuse et blanche, presque jamais mouillée ! Une abeille, que sa mémoire égarait, cherchait au-dessus de nous, têtue, les fleurs absentes de l'abricotier... Décoiffée, sa queue d'étalon mal ficelée lui battant la nuque,

!.\ RETRAITE SENTIM1

Annie attendait, les yeux clos, que mon bon plaisir fût de parler..-.

I/o l'un homme a changé tout cela. Ma

basse petite femelle d'Anni . :: chausson

à figure de vierge, se range toute du côté de la culotte. Culotte fallacieuse, trompeux écrin, Annie ! Espérez-vous changer la face, si j'ose «lire, des choses? Je connais en bas de la cote un petit vigneron taché de rousseur qui ferait bien mieux votre affaire — à moins que vous n'ayez flairé de près Francis le jardinier, sa moust; couleur blé, a qui sentent le copeau neuf

et l'étahle ?...

En somme, mon beau-fils a toul depuis qu'il v traîne son oisiveté de prisonnier, son pas mou et lég m-, son regarddéserf de tante Anne, — je veux dire de sœur Anne, qui ne voit rien venir.

Non, ii ne voit rien venir, le petit misérable ! — et il filerait joyeux par le premier train... Mais je ne veux pas lui donner d'argent, je ne dois pas. Et puis je ne peux pas. Il s'agit (Tune somme assez ronde, et il faudrait prévenir mon

mari, le fatiguer d'explications...

« Nous sommes sous la neige, m'écrit Renaud, nous avons cessé d'habiter le monde des vivants. O ma chérie, ma lampe fidèle, il faut que ma foi soit grande, pour que j'aperçoive encore, à travers les murs tourbillonnants de cette tombe, la flamme inquiète de tes yeux couleur aventurine.. Je vais revenir, la neige ne peut plus rien pour moi. Je vais revenir, tel que je suis, tel que je me vois à présent, tel qu'il faut que je m'avoue : un vieillard... L'idée que je vais te revoir me désespère, malgré que j'en vive. Je sais que ton premier regard méjugera, que, d'un coup d'œil, tu mesureras ma ruineje sais aussi que rien n'en paraîtra sur ton radieux petit visage, car tes mensonges sont sans défaut. Par grâce, Claudine, ne me mens pas, ou je m'enterre ici. Crie, exclame-toi, lève les mains à ma vue: « Oh! mon chéri, comme tu es fatigué! comme tu es vieux!

102 LA KETRAITE SENTIMENTALE

comme tes cheveux sont blancs] Vas-tu pas rapetisse?... » Jette hors dctoî tout cequ'j cacherait ta pitié, ta pitié dont je ne veux pas S honnête sans précaution, accable-moi, dès la

première étreinte de tes jeunes bras autour de mon cou de vieille poule. I iompte mes rides nouvelles, souris à mes anciennes, passe un <: pointu et dénonciateur sur mes paupièn

3, endors-toi toute froide, bourrée de dé lions el de rancune, endors-toi triste et le cœur gros, désenchantée de ton vieil époux... Et peutêtre que, le lendemain, tu trouveras le pauvre homme un peu moins dévasté, en le comparant ton sou> enir de la veille... »

Je hausse les épaules en lisant sa lettre. Je ris avec des secousses de rire qui font trembler mes larmes et danser des rayons entre sa lettre et moi. Qu'il est bêle de couvrir quatre p d'un griffonnage inutile, quand trois mots suffisaient à remplir sa lettre : Je vais revenir. »

Il va revenir. Deux choses importent jusquelà : la robe que je mettrai le jour de son retour

et le menu du dîner de ce même JOUT. Car il

reviendra le soir, naturellement. Vers l'heure où le soleil se couche en cette saison, quatre heures et demie, cinq heures. 11 fera un crépuscule bleu, une fin de jour tiède, fumeuse, ou une gelée sonore, avec deux ou trois étoiles déjà au-dessus du couchant... Le train qui glisse, la fumée à goût d'iodoforme, la portière, le plaid, le grand manteau, la moustache claire... Et puis... je ne sais plus... pourvu qu'il ne fasse pas trop froid et que je n'aie pas le nez rouge...

— Bonnes nouvelles, Claudine?

— Bonnes nouvelles, Annie.

Et je baisse mes paupières d'un air maladroitement mystérieux en caressant Péronnelle engourdie sur mes genoux. Je ne dirai rien ce soir à Annie. Ni à Marcel. Je replie l'enveloppe sur mon secret, je l'empoche comme un gâteau que je mangerai seule dans ma chambre, la nuit... Personne ne se doute que Renaud va revenir. Marcel somnole au bord du divan, comme Narcisse au-dessus de la source. Annie brode, ei Dieu sait quel souvenir juvénile, rose et bien en

muscle, s'insinue entre elle et son canevas

Péronnelle continue à dormir sur le dos, la gorge

tendue à tous Les supplices. Elle a un ventre fauve

. couleur de tourterelle, boutonné du haut

en bas par quatre rangées de taches noires velou-

. La régularité de ses rayures lui gard travers les pires désordres, un air distingué et correct de personne habillée chez le bon faiseur. Dans un sommeil sans défiance, elle montre son menton naïf, l'ourlet vernissé de sa bouche en arc et les quatre semelles cornées de ses pattes bohémiennes... Elle non plus ne sait pas que Renaud va revenir...

Seul, un petit être noir, camus et silencieux, a levé versmoison museau difforme de monstre sympathique. Toby-Chien, éveillé de son somme léger, me contemple comme Malho contemplait Salammbô. Il ne comprend pas tout à fait. Il pressent, il devine à demi, il s'angoisse, îl s'efforce vers moi... Alors je me penche pour le rejoindre et, d'une caresse sur sa tête bosselée, je lui dis que c'est bien,qu'il a assez compris, qu'il n'y a rien de plus à comprendre...

irée! Me voici redevenue telle que je n'aurais jamais du cesser d'être, indulgente,

amolli", optimiste. Je tourne vers « ma pauvre

Annie » un regard qui s'excuse de ma sécheresse habituelle, de mon rogne silence d'hier soir, mais elle brode, tète penchée, et mon regard mouillé échoue sur sa queue d'étalon nouée d'un velours noir... Ma bienveillance épandue goûte la grâce abandonnée de Marcel, qui dort comme au théâtre,un bras pendant. Hors du brasier crépitant s'élance une flèche de gaz bleu qui siffle, annonçant : « nouvelles I... » et tout le salon somnolent s'éveille...

— Vous faites de la pyrogravure, Annie? j'entends le bruit du thermo-cautère... bâille Marcel.

Annie, l'aiguille en l'air, demeure un instant bouche bée, et, sur toute sa longue figure délicate, se peint, si lisible, la pudeur d'une femme surprise en plein plaisir quej'hésite une seconde entre l'envie de savoir ce qu'elle rêvait ou celle d'en rire...

— Annie! A quoi pensiez-vous? vite, vite, ne cherchez pas ! dites la vérité !

— Mais je ne sais plus... des choses vagues... je m'endormais, comme Marcel... Qu'est-ce qui vous prend, Claudine?

Je bondis sur mes pieds, au grand déplaisir de Péronnelle.

— Rien ! c'est l'effet de la gelée. Il fait rudement chaud, ici. Si on ouvrait un peu ?

Mes deux compagnons échangent un coup d'œil de scandale.

— Ouvrir! crie Marcel. Elle esi folle!... la mort î II y a quatre degrés au-dessou

Quatre degrés au-dessous] Comme drôle... Drôle et un peu choquant. Certes, une nuit moite et bruissante, nue nuit accablée de jasmins et d'étoiles m'eût complétée, prolon- . moi qui, ce soir, déborde d'un tel bonheur égoïste, moi qui me sens brusquement fleurir et embaumer comme un gardénia qui se trompe de saison... Il gèle... Tant pis.

— Laisse/ celle porte, Claudine! implore

Marcel. Venez ici. j'ai un ■« point uoir " à la

tempe et. depuis deux jours, le CCSUT me manque pour 1<" pincer...

— Il ne tant pas le pincer, s'empresse \nnie, il tant prendre une aiguille très fine et...

Un cri de s»»uiis l'intei : ompt.

— Une aiguille ! pourquoi pas un bistouri ?

quelle horreur, Annie ! J'aime mieux m'abandonner à Claudine. Elle serre mes points noirs avec une énergie qui confine au sadisme, et chaque fois je me sens entre ses mains m'évanouir, avec l'impression qu'elle m'a rompu toutes les veines...

Marcel s'est installé sur un repose-pieds en forme de balancelle, petit meuble démodé, prétentieux, encombrant. Il renverse sous la lampe sa blanche ligure aux yeux clos, un peu évanouie déjà, et Annie, fascinée, n'ose détourner son regard du supplice qui s'apprête...

Bourreau bon enfant, j'éprouve l'un contre l'autre les ongles de mes pouces.

— Avez-vous un mouchoir, Annie ?

— Oui, pourquoi ?

— Pour le sang] Je n'ai pas envie de tacher ma belle chemisette à vingt-neuf francs... Où est-il cet ulcère à tête noire? Bon, je le vois. Mon pauvre enfant, vous m'appelez bien tard... Le mal a fait des progrès dévorants...

Entre mes mains, les ioues de Marcel fré-

missent d'un rire contenu, d'une savoureuse angoisse... Cette délicate figure aux yeux clos,

transparente sous la lampe et que mes mains portent connue un Fruit... quelle autre tête aije donc portée ainsi précieusement, aussi jeune,

si veloutée, mystérieuse et les yeux cl Rézi... La comparaison est singulière, — et inattendue...

Annie se penche sur cette gracieuse face niée, comme sur un miroir.

— Ne lui faites pas mal exprès, Claudine, munnure-t-elle, craintive.

— N'ayez pas peur, petite sotte. 11 esl trop beau pour que je l'abîme, hein ?

— Oh ! oui, avoue-t-elle, tout lias, presque respectueuse. C'est drôle, il est encore plus joli les yeux fermés... Cela arrive chez les très jeunes hommes... Les autres ont l'air si soucieux quand ils dorment... on se sent si li \...

Marcel s'abandonne à mes mains, à nos yeux. Il goûte à la lois notre admiration, la caresse «le mes m;iins chaudes et s;i puérile terreur du pinçon bien serré sur sa tempe, tout à l'heure. .. II ne bouge pas et respire faiblement, vite, a un imperceptible battement de ses oarines étroites. L'ombre de ses cils grésille sur sa

comme l'ombre d'une aile de guêpe... Annie se repaît de le contempler, elle ne l'a jamais eu si proche, si abandonné, si offert, ce Marcel intangible... Elle le compare avec ses souvenirs les plus beaux, et secoue muettement la tète... Le désir d'un baiser est si vif sur son visage que malgré moi je cherche, sur celui de Marcel, le reflet d'un souhait si intense...

Bouche qui sourit d'être désirée, joues veloutées d'argent impalpable, jeunes cheveux dont la mèche décoiffée couvre le front d'un demiéventail soyeux, yeux dont je sais le bleu et qui se cachent sous des paupières plus belles qu'un regard, — voilà donc, entre mes mains et telle qu'une coupe pleine, cette chair fraîche dont Annie conjure qu'un Dieu me garde ? Voilà ce fruit ignoré dont ils disent que la saveur passe toutes les autres... Voilà ce qui perdit Annie, — et mille et mille femmes. Voilà ce qui ruine et damne tant de vieilles bacchantes qui veulent bien renoncer à tout, mais pas à cela ! La « chair fraîche » ! Ces deux mots bruissent à mon oreille, avec un froissement de grasse fleur écrasée. Voilà ce que je tiens dans mes deux mains, sur

iGo LA I\ETI\AITE SENTIMENTALE

quoi je me penche avec une nui.. site calm raisonneuse... Voilàce qui court les chemins qui se donne et se vend, ce qui est à tout le monde... excepté à moi.

L'n peu plus de curiosité, un peu moins d'amour en moi — et tu deviens la proie, Claudine, de cette dévorante chair fraîche qui tourmente à jamais ma pauvre Annie ! Tu donm à ton mal délirant des noms pass Marcel,

Paul. Chose, Machin, le petit chauffeur, le groom du Palace, le collégien de Stanislas... Tu peux mépriser, toi qui n'as pas > soif, l'intem-

Lnce d'Annie. . . mais ne trempe pas.cn riant. tes lèi res dans s< o erre!

— Aïe! Oli! là. là... jamais vous ne m'avez fait si mal ! .! . heio ?

— Oui. mais c'est parti.

— Sûr? la racine aussi?

Marcel, réveillé, tamponne sa tempe et tandis qu'il accepte des mains d'Annie nue petite glace >ur voir le trou -. je le regarde avec une -mlniréveuse,un peu méchante, en lui jetant d upir allég

— ( lui, tout est parti.

Deux heures. L'heure du café, des journaux illustrés, de la cigarette blonde à l'âme bleue... On se sent indulgent et mou. Nousavons, en quittant la salle à manger, entr'ouvert la porte-fenêtre, le temps de frissonner, de dire : « Le brouillard se lève — il gèlera encore ce soir », le temps de regarder, à grandes ailes bleues et froides, courir l'ombre rapide des nuages, le temps de blâmer envieusement Péronnelle qui, assise sur le perron glacé, contemple sereinement ce paysage, comme en été, sans que le froid crispe la peau impressionnable de son dos... A la voir, on se croirait au mois d'août,... Nous revenons vers le feu, vers la table où les magazines du samedi, tout frais éclos de leurs tubes de carton, frisent comme des copeaux. Leurs pages grasses sont noires de photographies entre lesquelles serpente, étranglé, haché — deux lignes ici,

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