I C>2 LA RETRAITE
trois lignes là, et plus loin quatre demi-lL qui tâchent, hiéroglyphiques, de rejoindre leur moitié complémentaire par-dessus le portrait de Delarue-Mardrus — un texte qui mérite d'êl re I ; aité avec plus d'égards. 1 Fne salade amusante de ténors, de chiens, de nageurs, de dusses-poètes et de chauffeurs titrés distrait mes yeux, et je me fatigue à penser que, si ! tant de ►ccupent à tant <] 'in-
tantes...
— que ça vous intéresse beaucoup, Annie, d'apprendre que la tortue de la comt Machin vient d'arriver troisième dans un gymkhana?., as enfièvre d'apprendre que la
le Tannkœuser, avec Rusinol, a été (à s L'adjectif raie I) « brillante »?
— Rusinol? Montrez...
Annie vient, moins lente qu'à l'ordinaire, pencher sur mon épaule et rêve un long moment, eux clairs fixés sur le portrait du ténor au jabot de bouvreuil, .le N«>is battre doucement, élan< >urt profil, ses cils qui
sont peut-être sa plus grande beauté, si 1,.: si foncés, avec une extrémité effilée et un
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roussie... Elle leur doit presque tout le charme de son visag-e, et leur battement d'éventail la pare de cette expression de fausse pudeur, de coupable émoi, qui donne envie de la troubler davantage...
— Rusinol... murmure-t-elle enfin. Comme il a changé!
— Vous le connaissez?
Elle hoche la tête, et son catogan, noué en queue de percheron, va d'une épaule à l'autre :
— Pas beaucoup! J'ai un peu,., comment dites-vous... j'ai un peu... été avec lui, l'année de son premier prix.
— Vous avez... couché ensemble?
— Couché... c'est beaucoup trop dire. Il n'avait même pas de chaise-longne chez lui : rien qu'une table, des chaises et un fauteuil Voltaire.
— Et pas de lit?
— Oh! le lit! Tout valait mieux que le lit, Claudine ! C'est encore le fauteuil Voltaire qui semblait le plus confortable... Alors, je trouve qu'il serait plus juste de dire que Rusinol et moi nous... nous sommes assis ensemble...
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Elle sourit avec une gentillesse naturelle. Elle a l'air de raconter sa première robe de bal, et c'est moi qui, un peu gênée, feuillette, par contenance, un Fémina qui sent la colle...
— Petit roman libertin, va! Ça \mh amusait,
— acrobaties ?
Elle hésite :
— Ça m'amuse... à présenti .le me trouve bête,je ris de moi. Mais à cette époque-là. ..non,
Claudine, ee n'est pas un bon souvenir. .le \
bien vous le raconter parce que je vous raconte
tout...
— Oh! huit...
— Mais oui! proteste Annie. Comprenezmoi! Quand je commence une histoire de...
— ... de voyage...
— Merci... je \i»ib la dis tout entière, stih chercher à m'excuser, à déguiser en Prince Charmant mon caprice... Dire les choses comme elles s,, nt. sans intention de s«> vanter, ni de tromper, cela ne s'appelle pas « tout dire
Elle rit, en montrant ses petites dents, d'un émail bleuté ci dm- entre ses lèvres d'une pourpre un peu violette comme l'intérieur d'une
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cerise mordue... Il est rare qu'Annie rie franchement, et, chaque fois, son rire inquiète, qui découvre des dents coupantes, des muqueuses vigoureuses et mouillées, dans ce petit visage anémique... Quand je la vois rire comme elle rit en ce moment, je me dis : a Imbéciles que nous sommes tous! Son mari, et sa belle-sœur Marthe, et moi, aucun de nous n'avait deviné en Annie l'animal exigeant et sevré, la bête robuste, gourmande de chair fraîche, qui tôt ou tard s'évaderait... » Je soupire, résignée à me laisser s comme dit Maugïs, « charrier » une fois de plus.
— Allons, Annie, dites-moi... tout.
— Tout... ce sera vite conté, Claudine... Vous le voyez comme il est à présent, ce Rusinol, avec smi petit ventre en avant et le menton qui se double déjà, et ce nez busqué d'empereur romain... Elle me dégoûte, cette photographie! A-t-il l'air bête en Roméo ! Et cette main sur la garde de l'épée ! et ces bagues! Je ne lui donne pas un an pour devenir complètement ridicule... Oh ! je sais bien — se reprend-elle, un peu coude sa rosserie — je sais bien que les yeux
l6G LA RETRAITE SENTIMENT A LE
sont restés très beaux, même sant la part
du maquillage et des retouches... Mais fous ne pouvez pas d'api , Claudine, ire une
idée de Rusinol — on l'appelait tout bonnement Louis Rusinol — l'anné >n premier prix,
il v a quatre nus... non, trois... non, je dis bien quatre... et puis, ça n'a pas d'importance. Un petit tison méridional tout sec tout noir, d'une vivacité de pelotari, une figure dure, couleur d'olive, on i^n ne voyait d'abord qu'un nea nr qui palpitait et une pair lout
brûler... Il prédisait â qui voulait l'entendre qu'il « mangerait le monde », <pfil mettrait
ténors de France et d'Italie, et cette sale race
mands... On ne voyait que lui. <>n n'entendait que lui, ùt de toutes les manier
Dans la rue. dans les cours, partout, il jetait en l'air des i ut » brillants que les murs renvoyaient comme des balles de enivre... lj coureur, et méchant, et orgueilleux, et les narines blanches dès qu'on vantait un artiste devant lui!... < >n pouvait le trouver insupportable, mais on ne l'oubliait pas. Je l'avais connn par Auguste...
— Auguste... lequel est-ce déjà?
— Celui de la pantomime... celui que vous appeliez le seigneur Vendramin...
— Ah! j'y suis... merci. Continuez!
— Ils étaient camarades de Conservatoire, Rusinol et lui; Auguste, Rusinol et moi, nous avons déjeuné quelquefois ensemble chez Drouant... Rusinol m'amusait, m'essoufflait : je le regardais parler, chanter et remuer avec cet éblouissement, ce mal de tête qu'on gagne à regarder jongler avec des couteaux... Aussi, quand le seigneur Vendramin partit pour l'Amérique avec la troupe Sarah, Rusinol n'eut guère de peine à... Ça s'est fait je ne sais comment...
— En écoutant chanter le Rusinol...
— A peu près... C'est un jour qu'il m'avait trouvée toute seule chez Drouant, en train de manger des œufs aux tomates que je ne peux pas souffrir, et de pleurer vaguement dedans... Auguste était parti la veille en m'embrassant à peine. J'ai trouvé Rusinol très gentil de me consoler, de dire du mal d'Auguste, de me prendre les mains : « Nous autres artistes, ma chère, nous ne devons pas nous laisser aller aux dou-
leurs vulgaires... nu se plaque, on se reprend, tout ça, c'est de la « couillonnade ». Il n'ya que le métier avant tout, le métier qui soutient... Vous ne ferez jamais rien au théâtre avec ce tempérament de lavette! Il vous faudrait an compagnon gai, actif, capable <1<' vous remonter le moral, de vous galvaniser, de vous trouver au besoin un petit engagement... b Et, pendant ce temps-là, il faisait un tour très difficile avec des allumettes suédoises, ce qui ne l'empêchait pas de me regarder au fond des yeux, < l'une tell»' manière que j'en serais tombée assise si j'avais été debout... J'avais mal à la tête, mais mail et puis un peu envie de pleurer, de dormir, <le rire aussi, parée qu'il me prenait pour une petite grue de théâtre... Si bien qu'à la fin du déjeuner il a appelé le garçon sur un beau si bémol dont les vitres tremblaient et il a passé son bras le mien. Un quart d'heure après, ma foi... Je sursaute, effarée :
— Comment ? un quart d'heure après I
— Il habitait rue Graillon, explique-t-elle avec simplicité. I>e temps «le monter cinq * * t ; t l: < * - . de jeter son chapeau sur le lit, moi dans i<> fau-
LA RETRAITE SENTIMENTALE l6g
teuil... Les pierrots dans les gouttières ne s'y prennent pas autrement... Je vous dis : un quart d'heure après j'étais sa maîtresse, et je pleurais d'énervement, de fatigue mal satisfaite et aussi parce qu'il avait été si rapide et un peu brutal... Et, comme je cherchais au moins son épaule pour m'y cacher, pour m'y reposer, et sa bouche qu'il avait, aussi, dure, agile, presque méchante... qu'est-ce que j'entends? J'entends des accords plaqués et : « A-a-a-a-a-a » en vocalises! Rusinol était assis au piano, en caleçon, mais il avait gardé son veston et il vocalisait avec précaution, mezzo-voce, puis plus haut, plus haut « A-a-a a-a-a » jusqu'à son fameux ut, aigu et étincelant comme une lance... Je n'en revenais pas! Soudain il se retourne, saute sur moi, et recommence ! Et ce fut la même rapidité impérieuse de petit coq soucieux de son seul plaisir, — pour moi la même déception, hélas! — et, tout de suite après, la même cascade de vocalises (je n'ai guère connu d'autre... chute d'eau chez lui que celle-là!) et allez donc! on recommençait. Il passait son temps à ça. Trousser une femme, la posséder en cinq minu-
!. v minvi; NTALE
les et, vite, vite, courir au piano pour vérifier si <;a ne lui avait pas éraillé sonaf/Ahl non, vous savez [quelle désillusion ! Ce sarment deKusinol,
peux qui avaient l'air de tout brûler... L brûlait tout seul, comme ces ch dont on
sert pour allumer le feu, ici, L'hiver... On n'avait jamais le temps de le rejoindre!
— Jamais?
— Jamais ?
— Et vous y êtes retournée, pourtant ?
— Oui, avoue-t-elle, humble et sin.
étreinte m'était cuisante, secouante et inutile. comme une douleur interrompue trop lût, comme une correction qu'on ne reçoit pas tout à fait... Je pleurais presque toujours après...
— Il ne s'en inquiétait pas ?
— Lui? non. Il poussait son bel '//, et puis il m»4 tapotait l'épaule, en laissant tomber Bur moi un regard qui ne s'étonne jamais : i Povre petit . . . c'esl ir connaissanc ■... »
Un froissement doux, un chuchotement monotone, mais expressif, presque syllabe, contre les volets clos, m'éveille progressivement... je reconnais le murmure soyeux de la neige. Déjà la neige! elle doit tomber en flocons lourds, d'un ciel calme que le vent ne bouleverse point... Verticale et lente, elle aveugle l'aube, elle suffoque les enfants qui vont à l'école et qui la reçoivent nez levé, bouche ouverte, comme je faisais autrefois...
Et la nuit ironique m'a comblée de rêves ensoleillés, puérils, de rêves faciles et vides où il n'y avait que mon enfance, l'été, la chaleur, la soif...
Un peu de fièvre, sans doute, me retient encore parmi cet été et ce jardin qui appartiennent à mon enfance. J'ai soif. Mais je n'ai soif que de l'eau, rougie d'un vin banal et haut en
couleur, que me versait Mélie dans la salle à manger fraîche, uii peu moisie... « A boire, Mélie, vite! »
Elle claquait la porte, une grille basse grinçait et par l'escalier noir montait l'odeur des pommes de terre qui germaient dans la cave, celle du vin répandu, aigri, sur le sable du cellier,parfum si humide et si glacial qu'un frisson de délices descendait entre mes épaules, moites de la course ou du jeu de billes... Oui, je n'ai suif que de vin sans bouquet, dans ce seul gobelet de la cuisine, épais aux lèvres, <>ù ma
langue habituée tâtail une bulle souillé.' dans le verre grossier.
— Encore un verre, Mélie !
— Non, je te dis. T'attraperais des guer-
nouilles dans le ventre !
Phrase rituelle, (pie j'entendais chaque lois avec un agacement presque voluptueux, comme ions les autres proverbes de Mélie... << Quand un chi( n trouve une dent de petite fille par terre et qu'il l'avale, il pousse à la petite fille une déni de chien, et au chien une dent de petite fille... ■•
« Ne mets pas les chapeaux de les camarades en
récréation : trois sueurs de « personnes » donnent une pelade ! »
Eblouie de l'ombre brusque, je devinais sur la table le pain de quatre heures, la miche encore tiède dont je rompais la croûte embaumée pour la vider de sa mie molle et y verser la gelée de framboises... Le goûter ! mon repas préféré de gobette, en-cas varié que je pouvais emporter sur la maîtresse branche du noyer, ou dans la grange, ou à la récréation du soir, heure mouvementée où nous trouvions le moyen de manger en courant, en riant, en jouant à la marelle, sans qu'aucune de nous en meure étouffée...
Puis je retournais dans le jardin doré, bourdonnant, écœurant de glycines et de chèvrefeuilles, bois enchanté qui balançait des poires vertes, des cerises roses et blanches, des abricots de peluche et des groseilles à maquereau barbues.
Oh ! Juin de mon rêve ! Eté commençant où tout se gonfle de jus acide ! Herbe écrasée qui tachait ma robe blanche et mes bas cachou, cerises que je piquais d'une épingle et dont le sang à peine rose tremblait en gouttes rondes...
Groseilles vertes sous la langue, tjue j'écrasais d'une dent craintive, groseilles qu'on prévoit atroces et qui sont toujours pires !...
Je ne veux que l'eau rouirie, hue dans l'ombre de la salle à mander de mon enfance, dans le verre épais aux lèvres...
Il neige. J'attends Renaud. Marcel s'ennuie. Annie brode, se souvient et espère ! Hier je les ai laissés tous les deux :
« Annie, ne faites pas d'enfant à Marcel ! »
Et en avant à travers la neige fraîche, les jambes dans des guêtres de drap î
O beau jardin immaculé ! Le bleu des sapins seul le tache, et la rouille d'un fagot de chrysanthèmes, et le jabot mauve d'un ramier qui a faim...
Jaune, grise, fauve, rayée, tachetée, les yeux en lanternes, Péronnelle, enivrée, se métamorphose en panthère pour s'engraisser de pierrots imprudents, — mais sa couleur la dénonce, encore qu'aplatie sur la neige, les oreilles nivelées, les sourcils joints et la queue vibrante... Elle n'a jamais dû regretter autant de n'être point caméléon : « Oh ! que je voudrais être
blanche ! » supplient vers moi ses beaux yeux féroces... Toby-Chiejl, unir et ciré, suif nies talons en éternuant,et on jurerait qu'il s'applique à imprimer, entre les traces longues de mes
semelles, le dessin naiï de quatre petites fleurs creuses.. . Tu t'accroches à moi comme une ombre trapue, petit chien divinateur, toi qui ^;iU que je ne te quitterai pas. comme Annie, pour courir vers un petit chasseur galonné, tout vert
et or. aux joues en pommes...
L'air suffoque, un air lourd de neige suspendue, sans un souille de vent, .l'appelle Tohv- Chien, cl ma voix sonne COUrt, comme dans une
chambre étouffée de tentures. Tout est si changé que je marche avec la certitude délicieuse de
m'égarer. L'odeur de la neige, ce parfum délicat d'eau, d'éther et de poussière, engourdit toutes
les autres odeurs. Le petit bull, inquiet de ne
plus sentir sa rouie, m'interroge fréquemment.
.le le rassure et QOUS descendons la roule à peine souillée d'une douhle marque de roues.
et d'œufs de crottin vert que cerne un vol de
mésanges... « Plus loin. Toby, dans le bois ! »
— Si loin ! répondent les yeux de Toby. Tu
ne crains donc pas ce royaume étrange de la forêt sous la neige, où glisse un jour d'église triste?... Et quel silence! Dieux! on a remué...
— Mais non, Toby, c'est une feuille jaune qui est tombée, lentement, toute droite, comme une larme..
— Une feuille... c'était une feuille au moment où tu Tas regardée, mais... avant que tu la regardes, qui peut dire ce que c'était? Elle a frôlé comme un pas, et puis comme une respiration.. Viens ! j'ai peur. Je ne vois plus le ciel sur nos têtes, car les sapins se joignent par leurs cimes.. Tout à l'heure, je contemplais un univers ensevelirais sous ce manteau ondulé se modelaient des formes familières : la montagne ronde qui gonfle son dos en face de notre maison et quatre peupliers nus qui me servent de points de repère. Viens! on a crié tout près...
— Mais, Toby-Chien, c'est ce gros geai roux qui s'en va là-bas, avec sa frange d'azur à chaque aile...
— Un geai ?... oui. A présent, c'est un geai, mais tout à l'heure, quand il a crié, qu'était-ce ? Tu ne connais qu'un aspect des choses et des
êtres, relui que tu vois. Moi j'en connais deux : celui que je vois et celui que je ne vois pas, le plus terrible...
Ainsi nous dialoguons, car Toby-Chien, plein de crainte et de foi, puise d a yeux, iné-
puisablement, ce qu'il lui faut de courage pour avancer de quinze mètres, s'arrêter, me r< (1er et repartir encore...
Foi des hèles eu nous,foi accablante et imméritée ! 11 y a de* regards d'animaux devant quels on détourne les siens, on rougit, on reut défendre : « Non, non ! je n'ai pas mérité dévotion, ce don sans regret ni réserve, je n'ai pas assez fait, je me sens indigne... »
Léger comme un elfe, un petit écureuil vole ! ■ nous <le branche en branche. Sa queue 1 'éparpille en fui ventre
floconneux ondule au vent de son élan. Il es! plus dodu, plus capitonné, plus riche qu'on anci sr penche pour nie vnir, les brafl
sev mains onglées [cramponnées humainement* s< - beaux yeux noirs palpitent d'une effronterie craintive h je souhaite très fort le saisir, palper son corps minuscule ^'iis la toison Ion-
dante,si douce à imaginer que j'en serre un peu les mâchoires...
Tout d'un coup, c'est presque la nuit... À cause du sol blanc , on ne prend pas garde que la nuit peut venir, et on y pense quand elle est là. A mes pieds, le petit bull .tremble, pendant que, debout, les yeux fatigués, je cherche ma route au sortir du bois noir... Rien ne bouge sous le ciel fermé, et l'oiseau sombre qui me fuit semble se taire exprès... J'hésite, égarée, privée du reflet de feu qui devrait teinter l'ouest et me guider vers le gîte. Toute petite angoisse, factice, mais que je nourris, que j'exagère avec un plaisir de Robinson enfant... Vers la neige qui bleuit, le ciel s'abaisse et pèse, près de m'éeraser, moi, moi pauvre bête sans coquille et sans maison... Allons, un peu plus d'imagination, un peu plus d'angoisse encore, rêveuse éveillée! Redis-toi presque haut des mots qui ont, à cette heure-ci, un pouvoir mystérieux:... « la nuit... la neige... la solitude... » Qu'une âme effarouchée et sauvage s'échappe de la tienne! Oublie les hommes et la route, et la maison amie, oublie tout,, sauf la nuit, la crainte, la faim qui
le presse ci diminue toncourage; cherche d'une
oreille qui tressaille. et remue Miih les cheveux, d'un œil agrandi ci aveugle, le pas devant qui in
luis, la forme plus noire que la nuii ci qui pourrait se dresser là, ici, devant, derrière... Puis, heureuse de tapeur à Laquelle tune crois jtas !
Fuis pour entendre ton cœur dans ta gorge,mélé au râle essoufflé de Toby-Chien. Fuis plus vite, poursuivie par l'ombre de l'omb ir la
neige qui gèle et qui crie comme une vitre; fuis jusqu'au havre que retrouve ton instinct, jusqu'à la porte rougeoyante <>ù tu trébuches, en palpitant comme l'écureuil, et où tu soupi dégrisée : « I )cjà ! »
Une pluie affreuse nous bloque, énervés, entre le foyer trop vif et la porte-fenêtre où siffle la bise d'est. Rien à tenter. Dès que j'entr'ouvre un des battants vitrés, un clapotement assourdissant crible la pierre du perron, ricoche en mille g-outtes jusqu'au parquet ciré. Derrière le rideau que je soulève, on voit marcher la pluie, un rideau transparent et funèbre qui traîne à plis inégaux vers l'ouest, comme le bas de la robe d'une g'éante qui franchirait une à une la hanche arrondie des montag-nes.
Brûlée par le feu et par l'attente, — car je compte les jours et les nuits — je me tais, « je me creuse », disais-je autrefois... Je me creuse consciencieusement, avec une hâte patiente et déjà récompensée, car je vois briller une heure belle entre les heures...
Annie et Marcel me font peine. Ils ont des
%ures de séquestrés^ tiraillées de bâillements nerveux et de frissons. En vain Marcel a changé trois fois de cravate, troqué de désespoir ses bottines de chasse (?) coude une paire d'escarpins vernis, vers l'heure du dîner... Il erre, languissant d'une détention à laquelle je puis Renaud, mettre fin... Quel éclair bleu yeux de jeune miss, quel fard suave sur sa joue veloutée, si je lui disais tout à coup : « Tenez, les voilà vos cent cinquante louis, filez... » Je me garderai de lui dispenser cette joie. D'abord, trois mille francs, il faudrait les demandera Renaud, sous quel prétexte?... Et puis, je dois m.* l'avouer sur cette (entante page blanche, — je me plais secrètement au puéril ennui de mon beau- Bis. Lâche instinct de prisonnière ! Désirera toute heure changer de place sa lièvre sans la guérir, la maquiller de rire, de sérénité ou d'indifférence, que fais-je depuis tantde semaines?... Oui. j'aime à voir Annie savourer sa brûlure en un luxurieux silence, et Marcel, pâli de solitude, ressasi jusque devant Annie, des anecdotes où le jupon
ne trouve point de place. Je leur tends ma propre peine comme un gâteau poudré <le sable...
Que je suis vilaine!... Laissez, cela passera. C'est un soir de pluie. Le soleil reviendra avec Lui, d'argent aussi et de neige, tout sucré de frimas... Annie, alors, pourra s'échapper — vers quel râble solide ? — et Marcel — vers quel dou^ teux jouvenceau? Et tout reviendra facile, léger, durable, naturel... Nous n'en avons plus pour longtemps... Restons liés ici, mes enfants, sous notre arche trempée que ce déluge semble avoir hissée en haut de la montagne... Patientez, faites comme moi, vagabondez, les pieds joints sur un coussin, les poings sous le menton.., Marcel épèle au piano le chant liquide et puéril des Filles du Rhin narguant Siegfried, et me voici rajeunie de près d'un lustre, ramenée à cette année 19.., commencement et fin d'un de ces flirts rapides et flambants de Renaud, vifs feux de paille dont l'éclat inquiète, mais qui ne laissent qu'une pincée de cendres, blanche et voletante comme un duvet...
Renaud aimait, cette anné-là, la belle Suzie. La belle Suzie plaît par un américanisme à la portée des plus médiocres romanciers français. Elle porte, sur de hautes jambes fines, une taille peu
:ne carrure d'officier prussien, une petite simplement et brutalement construite : la mâchoire tarse, le nez insu - uvé par un
pli félin des nari: 5. Suie rit tu :it. mais
elle montre des dents mouillées, dentelées au bord comme les dents nouvelles dix - *que fois qu'elle rit. ses veux se fer-
ment, et l'on ne pense plus qu'à sa bouche qui demeure seule à briller dan- qua: -e rouvrent, d'un châtain sombre,
-uit fatigué, fasciné, leur mobilité inqu défiante et tendr
Die s'habil! «iffe d'une mair.
hérente. qui va du canotier Rat-Mort à l'extra- .née la plus empanache
lui ont lésué le ffoùt i de la plume derrière l'oreille, à défaut de l'anneau dans la narine... Le pi -acieux.
mais la main srarconnière. et 1 ;ui chu-
chote et tr ec une douceur équivo
- qu'elle La littératu: bel oiseau
qui l'on n'eût du apprendre qu'à briller, à balanjnduleusement la nuqi: plumes
qu'éparpille le vent, à montrer ses dents, l'envers rouge de ses lèvres, à chasser du talon les traînes floconneuses qu'elle secoue et accroche, en vraie négresse parée...
Suzie a lu, et c'est de là que vient tout le mal. Elle a beaucoup lu, peu retenu, mêlé une salade bilingue de poésie et de prose, de théâtre, de romans et de philosophie où elle pique au hasard, sans trop choisir, avec une assurance qui force les admirations ingénues...
Je n'eus pas d'amertume quand Renaud se prit à suivre Suzie de five o' clock en afternoon tea. Elle me ressemblait si peu !... Je crois bien que je remplirais le monde de sang et de cris, si mon mari s'éprenait d'une silencieuse comme moi, violente au fond, d'une violence ouatée de paresse, comme moi contemplative et trépidante, et plus que moi jeune et jolie...
Mais Suzie! quelle Claudine eût pu prendre ombrage de Suzie? Suzie gourmande de flirt, de caresses risquées sous une nappe retombante, Suzie absorbante et menteuse, Suzie au carnet de rendez-vous plus chargé que celui d'un dentiste, Suzie volontiers utilitaire, sachant emprun-
LA RIITRAITE BBMTIMKN1
ter à tel peintre, à tel romancier, une opinion itée « originale » et dont ell . impor-
tante, en petite fille qui se pavan une
trop longue...
Une fois encore, pour cette belle Suzie, nid dépensa son ardeur de prosélyte, en il de mes sages conseils. « Elle est belle, lui -je. que lui voulez- s ...
•enez-lui à se taire, elle approchera mieux de 1 ■: perfection... » Et puis je riais d'enten mon mari plaider contre moi la zie,
lui découvrir de la finesse, une promptitude latine, voire une honorable mélancolie et le dégoût foncier dn snobisme... Mélancolique, Suzie ! Mélancolique et pleine d'un noble boses meilleures, jument «le
sacre, 'ébrouer sons les pompons et les
panaches !...
lalgré moi, je la rabaisse un peu trop. Une tardive j m'échauffe, à me rappeler tant
d'heures perdues, de journées ira^pillreN en ; dez-vousiciet là et qui me privaient de Renaud.) L'apostolat amoureux de mon cher mariaboutit au projet singulier d'emmener Suzie à Bay-
reuth avec nous, l'été de cette même année 19.. J'en faillis pleurer, puis rire, puis j'entrevis, sagement, la fin normale de cette idylle, et que Suzie elle-même tuerait Suzie...
Pour la seconde fois, je revis sans joie la petite ville noircie où pleut le charbon, le jardin de la Margrave où Annie, étourdie de solitude, avait chancelé sur mon épaule... Je revis dans mon assiette les horreurs « mit compot » et dans mon verre la bière médiocre, mais glacée. Je revis les lits saugrenus, ennemis du sommeil et de l'amour, les lits fragmentés, draps trop courts, matelas-mosaïques en trois pièces, les lits-cercueils où s'ajuste dans la journée une planchecouvercle tendue de cretonne imprimée... 0 lits franconiens ! J'ai tenté avec vous tous les accommodements, vous qui contraignez la volupté à l'acrobatie !
Renaud avait élu pour Suzie un petit appartement vieillot et gai, dont les fenêtres, fleuries de pélargoniums roses sucrés de poussière, s'ouvraient sur la Richard Wagner strasse, brûlante et déserte. Quand je dis déserte!... Deux fois le jour, un régiment bavarois y défilait, forts gar-
LA 11E1ÏIAITE SENTIMENTALE
çons vert sale sur de grandes biques alezai bonnes figures cuites, de dogues entre le casque et le col de drap framboise...
Je revois, en instantané dont tous les détails brillent, ces deux fenêtres fleuries et le buste 'I»' Suzie appuyé à la barre... Elle est nu tète, ses cheveux bruns, tordus en coquille, se moireid d'or sous le soleil de midi, ses seins, sur ses croisés, s'écrasent un peu dans une robe lâche où sont peintes des pommes de pin roses et jaunes, el son petit nez se fronce dans l'effort qu'elle fait pour garder les yeux ouverts contre la lumière cuisante... Derrière elle, tout près, la grande taille de Renaud coupe d'une bure d'ombre le fond blanc de la chambre. Il ne rit pas, car il la désire. Elle rit. en se penchant davantage sur la rumeur du régiment qui passe, sur le nuage de poussière qui monte vers elle, sur l'odeur de cuir, de poil, d'hommes mouillés... Elle rit et les soldats fumants répondent à son rire, mufles levés et dents découvert Elle écrase ses seins sur ses bras, renverse un coude colombe et murmure : « Tous ces homme»... C'est drôle, tant d'hommes à la fois... »
Son beau regard couleur de café croise celui de mon mari, puis se dérobe brusquement, et nous demeurons tous trois graves, muets, comme trois étrangers qu'un hasard a rassemblés. Oui, je me souviens de cette heure décisive ! Distinctement, entre Suzie et Renaud, j'ai vu passer leur Désir qui s'est arrêté une seconde, les ailes ouvertes, et s'est enfui d'un vol effaré comme ces passereaux qui crient tout à coup, ayant senti passer sur eux l'ombre d'un mauvais oiseau... Pourtant j'avais voilé mon regard, contenu ma pensée meurtrière que je tenais cachée au fond de moi, frémissante et disciplinée comme un bon chien de chasse qui attend le signe... Je n'ai pas fait le signe... A quoi bon? Celui que j'aime doit vivre libre, dans une apaisante et illusoire liberté...
Tous les jours qui suivirent cette minute inquiète, Renaud put voir et chérir sa Suzie, se caresser à son accent chantant, à ses plumes envolées, à son parfum variable — mélange qu'elle dosait à la diable et qui lui seyait, suave ou âpre, — assister, dans sa chambre défaite, à une fin de toilette capiteuse...
A midi, héroïque, je l'envoyais cueillir Suzie parmi de* lingeries jetées, les cuvettes en désarroi, les malles pillées... Je sai !!e l'accueillait, lui et ses fleurs quotidiennes, d'un « ah! » mi-confus, mi-joyeux, et qu'elle agrafait avec une adroite maladresse la ceinture de sa jupe... Je la voyais, penchée au miroir mais les yeux ailleurs, sabrant sa bouche de deux traits de « raisin », secouant sa houppe et veloutant joues, toujours sans se regarder, avec une adresse de sini^esse qui saurait se grimer... .le connaissais si bien — mieux que Renaud — la fausse hâte, le faux désordre, la fa rplexité de Suzie, dont les yeux sombres se fonçaient, se troublaient d'une telle inquiétude palpitante qu'on songeait malgré soi au moi if coupable d'une si vive émotion...
En vérité, je voyais tout cela à travers les murailles, avant que Renaud se tut laissé aller à me tout dire... Pauvre cher grand, il tomba enfin au piège de ma confiance et de ma sérénité, et je crois bien, au mal que j'endurai pre-
mière confidence, que je n'en demandais pas tant...
Héroïque, je fus héroïque, le mot n'est pas trop fort ! Je subis, passive comme une gouvernante étrangère, les « leçons de Tétralogie » où Renaud trompait sa fièvre et que Suzie s'assimilait, muette, extasiée, les yeux rivés à ceux du bienveillant apôtre à la moustache argentée... N'ai-je point failli la défigurer, un jour, pour m'être aperçue qu'elle n'écoutait pas la voix de Renaud, mais qu'elle suivait, les yeux tout noirs, le mouvement de ses lèvres ?... Chassons, chassons tout cela ! Souvenons-nous seulement de ma joie silencieuse, de l'envie soudaine de « danser la chieuvre » qui me saisit, un soir, un beau soir, le soir de Parsîfal...
Dans la Restauration du Théâtre, cette halle inconfortable qui pue la sauce, la bière répandue, le mauvais cigare, nous attendions, éreintés, qu'un tiède wiener-schnitzel parvînt jusqu'à notre table, porté sur les remous d'un peuple que quatre heures de spectacle ont affamé jusqu'à la frénésie... Sous une triste lumière verticale, je contemplais, accoudée, Renaud vieilli de musique, la moustache tressaillante, les mâchoires dures, — Suzie rajeunie, éveillée, sur
I92 i-A RETRAITE SENTIMENTALE
qui l'écrasante harmonie avait glissé, clémente... Elle feignait la lassitude, tordait ses souples épaules, fermait les paupières, se balançait toute dans une gymnastique voluptueuse dont - • repaissait Renaud silencieux, presque méchant... Autour de nous, mi vacarme d'assiettes, de cris, les ordres vociférés en mauvais allemand par Maugis attablé derrière nous avec le ménage Payet et Annie, les cris de pintades d'une smala d'Anglaises en cheveux... Et moi, je songeais lâchement qu'un train partait pour Carlsbad à dix heures, et que l'express de Carlsbad emporterait mts Paris nue Claudine dégoûtée dont on ne s'occupait guère....
— Oh! oui, affirmait Suzie, avec une fausse ferveur très séduisante, j'ai pleuré toutes mes larmes, à [a scène «lu baptême !
El elle ouvrait tout grands ses veux couleur de Seine Qocturne, d'un brun miroitant.
— Oui... murmurait Renaud, à peine maître de lui.
— Ohl je l'ai bien reconnu, le motif de la
Lance !
LA RETRAITE SENTIMENTALE jg3
— Le motif de la Lance ! Quel motif de la Lance ?
Je me penchais, attentive, soudain illuminée d'espoir...
— Mais, Renaud, le motif de la Lance, celui qui sert pour Wotan, et pour Parsifal aussi, enfin, je ne me trompe pas?...
A mon bref sourire, la belle Suzie sentit la gaffe, mais déjà, de sa place, Maugis, ivre aux trois quarts, l'applaudissait sans discrétion :
— Voui, jolie Madame, voui ! Et vous faites bougrement honneur, si j'ose ainsi m'exprimer, à votre professeur de leit motiv. Le motif de la Lance ! Celui qui sert pour Wotan, pour l'épée de Siegfried, pour la colichemarde de Parsifal, pour l'alêne de Hans Sachs, pour le couteau de chasse de Hunding, et pour le cure-ongles de Senta! Hurrah pour le motif de la Lance, collectif, démontable et interchangeable ! Wollzogen et Chamberlain en seront comme deux ronds de frites, — mit compot!
Ce gros Maugis suant et soufflant, je l'aurais embrassé ! Suzie rougissait , plus jolie d'être courroucée ; Renaud prenait le parti de rire d'un
rire indulgent et paternel, mais en détournant peux des miens, pour que je n'y pusse lire un rien d'irritation vexée... El moi, je sentais une joie vindicative rentrer en moi, courir le Long de mes veines en chatouillant ma peau païen-dessous, — je laissais ma pensée quitter le train de Carlsbad, et vidant, tète renversée, mon romer d'émeraude, plein d'un Johannisberg- sec < ! clair comme une gifle, je murmurais : « Sois charmante et tais-toi... »
Et je commençai de me griser exprès, pour fêter la Sainte-GaHe; je bus à Maugis, qui me le rendit sans compter ; je bus à Annie pâle et prostrée ; elle me souriait sans comprendre, avec son air absent de pensionnaire qui a de mauvaises habitudes... Je bus à Marthe Pavet et à son mari, lui toujours premier-à-la-soie, elle éclatante et musse, les cheveux en ondes larges -.•us un chapeau agressif, l'air' d'un Helleti copié par Fournery... .le bus. déjà grise, à mon cher Renaud, en soulevant vers lui mon verre pour un vœu muet... Et Suzie, amusée, sans rancune,
remplit mon miner encore une fois, en riant de tout son cœur, les veux fermés et les .lents nues,
LA RETRAITE SENTIMENTALE I g5
pour me faire porter la santé de son mari absent, ce mari qui peinait pour elle dans de lointains pétroles russes...
Dédoublée, je me mirais dans mon ivresse, j'y voyais mes joues chaudes, ma bouche rouge, mes cheveux en boucles qu'amollissait la chaleur, et je sentais mes prunelles si larges et si jaunes que leur lumière me chauffait les paupières... Je parlais, je parlais, profitant de ma félicité physique et de ma dualité passagère pour jeter hors de moi toutes les faciles drôleries qu'à jeun je retiens par paresse et par pudeur... Je me souviens qu'au plus fort de mon bavardage je voyais les visages de Renaud, de Suzie, d'Annie, Marthe et Léon, le masque congestionné de Maugis, tournés vers moi, attentifs et narquois, — ils me regardaient avec l'expression de gens qui guettent sans être vus, ou qui observent en sécurité une aveugle... Une aveugle! Mes yeux chauds entraient dans leur âme, avec curiosité, mais non sans mépris, et ne se rafraîchissaient, désarmés, qu'au bleu-noir d'étang des prunelles de Renaud indécis, secoué, rêvant sur les motifs secrets de cette griserie débridée...
ig6 LA RETRAITE SENTIMENT/
A partir de ce jour, je ne comptai plus mes victoires. 0 vous, -toutes les Suzies, si vous saviez à quoi lient ce que vous nommez l'amour d'un homme, quand cet amour s'appelle an vrai: désir !...
Une heure vint où je discernai, dans la nervosité de Renaud, autre chose que le désir : l'envie d'abord discrète, l'envie ensuite frénétique et maladive .1" s'en aller... Suzielui avaitelle cédé? Je oe l'aï jamais su. Je ne veux pas le savoir. Renaud ne m'en a que trop dit, a] J'ai connu par lui de quels appâts -. si
« femelle », «'11»' ait, de quels frôlements
indignes, quasi-professionnels, elle l'énervait, et comment elle roulait sur lui sa tète parfumée en murmurant : << .le suis une pauvre petite femme toute seule, j'ai tant besoin qu'on me câline... J'ai su comment Suzie ouvrait devant Renaud !<-s lettres «le son mari, et qu'elle les lisait d'un œil sagace ri rapide, sans passer une ligne, avec ce sourire canin qui découvrait ses dents... Un jour, plus méchante que de coutume, elle jeta au nez de Renaud une lettre chiffonn « Lise/ ça, dearest, si ça vous amuse... si. si.
lisez ! » Et ses mains souples, toujours froides, lissaient la lettre, quatre pages couvertes d'une écriture lourde et claire. Renaud lut, Suzie appuyée à son épaule. Il lut, soudain glacé comme les mains de Suzie, la plus humble, la plus déchirante lettre qu'un mari absent, désabusé, jaloux, peut écrire à une femme imbécilement aimée : « Ma Suzie, mon amour... Comme tu es loin... Sois sage, mais fais tout ce qui t'amuse... Soigne-toi... Ne ne me trompe pas, ô mon amour... Tu sais comme je suis triste et comme tu peux me faire souffrir, ne me trompe pas, toi qui es tout ce que je possède en ce monde... »
Ce cri : ne me trompe pas ! qui revenait, humilié et sans espoir, cette servilité d'homme qui acceptait tout pour garder Suzie, et la gaîté insultante de cette rosse penchée sur la lettre, la joue frôlant la moustache de Renaud... toute cette scène qui mit fin à l'idylle franconienne, je ne l'ai pas vue, mais je l'ai dessinée dans mon souvenir et je l'y caresse, comme une image de piété, comme un fétiche qui a fait ses preuves...
— Annie, si le temps se couvre comme peut-être qu'il faudrait ferrer à glace Polisson ? II n'a déjà pas un devant bien fameux, et si la gelée survenait, il ne pourrait pas ramener Renaud de la gare, mardi ?
Annie reste là, les mains vides, avec cet air rt, désaffecté, qui tantôt m'émeut, el tantôt m'exaspère. Je trouve qu'elle n'exull Renaud arrive mardi, enfin, voyons ! J'ai envie de lui crier, de lui enfoncer ces n >-là,
à grands coups, dans sa tête aux tempes étroites...
— Eh ! bien 1 Ann!
Mil»1 hausse les épaules, me couvre de regard bleu égaré :
— ,1e ne sais pas, moi. Qu'est-ce que <
lez que ça me Fasse, qu'on ferre Poli lace
ou autrement? Depuis des semaines vous me dé-
chargez du fardeau de penser à ma maison, à mon fermier, aux menus des repas... Je tous ai tout donné avec Casamène, la maison, le parc, les soucis du propriétaire, tout... Gardez-les.
— Vous avez raison, Annie...
Et tout de suite, je m'étonne de ma douceur conciliante ! L'approche du maître... Il vient, et déjà mon cou s'incline vers le collier trop large, vers l'entrave illusoire d'où je pourrais, sans même l'ouvrir, m'évader, si je voulais. . . Mais je ne veux pas. J'ai dit : « Vous avez raison. » Je dirai aussi : * Comme vousvoudrez, Renaud. . . s'il vous plaît. . . Oui... Permettez-moi. .. » Il faut que les formules déférentes et tendres rentrent dans mon vocabulaire, qu'elles y remplacent les impératifs dont je flagelle la molle Annie, le fuyant Marcel...
Celui-ci rôde sur nos talons, malade d'oisiveté, inquiet du retour de son père. Il évite la bise d'est qui, la semaine passée, pela l'ourlet délicat de ses oreilles. . .
— Tenez, Marcel, allez]m'accrocher ces cintres dans la grande armoire. Je fais de la place ici pour les vêtements de Renaud.
Il obéit, les mains revêches et la mine aimable,
avec la crainte visible de se casser un ongle. Ma chambre — notre chambre bientôt — se jonche de linge et de robes. Je range, enivrée de désordre; ma ceinture tourne, ma cravate pend, une mèche, en point d'interrogation cache alternativement chacun de mes yeux. A peine si de temps en temps le souci d'être laide m'interrompt e( vite, au miroir à trois faces,je quémande un avis... Peuhl.. ça ira... ça va... la nervosité de la silhouette trompe sur mon âge véritable... le jaune des yeux dévore le creux amaigri des joues et ma lèvre a en accolade » semble s'étonner de demeurer aussi enfantine... // oubliera,cette Fois
encore, de noter, entre ces yeux <>ri/outau\ el
cette bouche ondulée, la sécheresse aiguë du menton et des mâchoires, l'insuffisance de la joue qui sedéveloute, la ride esquissée en parenthèse au coin des lèvres, et le cerne singulier, mauve, en forme de flèche, qui souligne l'angle interne des paupières... Allons, allons, ça ira...
— Portez ça là-bas, Annie, c'est des chemisettes d'été.
— Où, là-bas?
— Dans la grande armoire du cabinet noir, où
Marcel accroche des cintres. Il y fait nuit, mettez les mains en avant. Si ça crie, ce sera Marcel.
— Oh ! se récrie-t-elle, pudique, — mais elle s'empresse; on ne sait jamais...
Je range, je range. Un carton crevé aux quatre coins, mal ficelé, laisse fuir des papiers jaunes, de petites photographies mal lavées, roulées en tubes, roussies... J'y retrouve difficilement les raccourcis d'un beau voyage égoïste que nous fîmes à Belle-Ile-en-mer, Renaud et moi, voilà huit ans...
Sarah Bernhardt n'avait pas encore civilisé la Pointe des Poulains, nivelé son sable impalpable et fuyant, dont l'onde froide et sèche glisse entre les doigts, scintillante de mille et mille rubis pulvérisés, en paillettes de tous les roses, de tous les mauves
Petite terrienne étonnée et séduite, je n'ai jamais autant que là-bas goûté la mer. Une fièvre saline hâtait mon cœur la nuit, éiectrisait mon sommeil; et l'air marin, le jour, m'enivrait jusqu'à l'heure où, recrue, morte, je succombais endormie au creux d'un rocher, sur le sable si rie
q-ui poudrait mes cheveux... L'Océan léchait Les fuseaux bruns de mes jambes, polissait les ongles
de mes pieds toujours nus... Sans me blaser, je suivais sur les values d'un vert bleu, éclatant et dur, le départ des barques à la voile inclinée comme une aile rose corail, turquoise malade. dont la teinte rendait plus étincelante et plus fausse la nuance des vagues.
Une ardente paresse écourtait les heures. Comme deux chiens heureux qui quêtent de compagnie, silencieux, nos esprits oisifs et rajeunis cupaient du nuage qui menace, du vent qui change, et je n'oublie pas la gravité de Renaud, jambes et bras nus, le doigt tendu vers un crabe furibond, fou de bravoure, qui sautait el claquait des pinces, tout rouge et comme déjà cuit... La pluie des bords de la mer, la pluie fuie, vaporisée, qui poudre les joues et les cheveux d'une buée d'argent, nous trempait d'un côté, le vent nous séchait de l'autre, La faim seule nous chassait vers notre grande maison de bois qui sentait le navire, et je gravissais \ite L'escalier, t passionnée de flairer le court-bouillon des petits homards ou l'échalote du thon en tranches,
épais comme du veau, — je bondissais le longdes marches, j'y laissais la trace de mes pieds nus, frais et mouillés comme des pieds de sauvagesse...
Le soir, un ronronnement plaintif et doux nous attirait au balcon de brique rose... Au clair des étoiles, les sardinières bigouden, liées en ronde par les mains, chantaient de leurs voix de fileuses, et leur farandole fermée s'agitait sur un rythme à cinq temps cahoté et bizarre :
Non, non, non, celui que j'aime N'est point z'ici...
A la lueur d'une pipe, je distinguais un châle vif brodé de fleurs, une coiffe raide, l'aile tendue, une joue ronde et brûlée, l'éclair d'un bijou d'argent...
Au crépuscule, avant le souper et la danse, ces bigouden fraîches et noires, deux par deux, trois par trois, se promenaient d'un pas paresseux, sans but, et comme pour parer seulement le sable blanc, les roches violâtres, de leurs fichus fleuris, de leurs coiffes lumineuses... Au creux d'un fossé, au détour d'un sentier tout
armé de genévriers piquants, elles apparaissaient soudain, muettes et quémandeuses, avec un air soumis el narquois de jeunes bêtes matées... Par une nuit de lune qui ourlait d'argent la mer paisible et suspendait, dans un givre impalpable et bleu, le phare de Kervilaouen, l'une • Telles, plus hardie, osa nous héler d'une voix pieuse :
— Vous n'avez besoin de personil
— Pourquoi faire ?
— Pour coucher avec vous...
Nous la regardions en riant, amusés de timide audace, de sa figure en pomme, de son en toupie, bien tendu sous un petit châle aussi bleu que la nuit. Elle était jeune, o -
de Linge irais, elle semblait cire quée à neuf, et le moindre souffle de sa jupe balayait jusqu'à nous une odeur infâme de | son gâté...
l'n singulier dénouement ré
heureuses, et le fou rire me reprend au
enir de notre départ sous l< - m-
dalisés des Palaisiens... lin même temps qu'aux
et aux chaussure! i renoncé aux jupes
féminines, et Renaud pourrait dire de quel gentil mousse lui servait sa femme, en grand col bleu, en culotte de jersey et béret de laine, mousse vite au courant de la manœuvre des voiles, org-ueilleux déborder les écoutes de foc... Une après-midi, au creux d'un rocher roug-e et violet, tapissé d'un velours rude et chaud de lichen, l'imprudent Renaud traita son mousse en maîtresse très aimée et deux baigneurs qui passaient inaperçus se voilèrent la face... après. La distance, le costume peu défait avaient trompé ces âmes contemplatives et mon impatient mari devint, pour le Tout-Palais empoupré de honte, le « parisien dég-oûtant qui débauche les petits mousses pour quarante sous, trois francs » !
O Renaud calomnié! que j'aimais votre expression ambignë, sous les regards de blâme du Tout-Palais, votre triple expression de rag-e puérile, d'amusement et de féminine pudeur! Je ne pouvais pourtant pas, moi, votre mousse violé, quitter culotte et blouson bleu pour réhabiliter, glorieuse et nue, votre honneur en lambeaux!
Un cri perçant, un cri de souris écrasée, suivi
d'un rire maladif en cascades, troue ma rêverie...
Ou'arrive-t-il à Marcel, — ou à Annie ? Je cours au cabinet noir, d'où jaillirent ce cri et ce rire. ce rire qui tarit et recommence, hystérique. . .
— Xe vous i^ènez pas, mes enfants. A quel jeu ayez-vous joué, dites donc ?
Marcel est sorti du cabinet noir, les yeux pleins de larmes, et s'appuie au mur du corridor, une main sur son cœur :
— Ah ! que c'est bète ! sanglote-t-il. J'en aurai une crise de nerfs, vous savez !...
— Parce que ?
— C'est Annie ... c'est elle qui... oh ! je Bais bien que ce n'est pas exprès...
— Annie ?... qu'est-ce qu'elle a fait ? L'accusée sort de l'ombre à ^<>ii tour, paie.
battant des cils et se met à parier connue une anambule :
— Je vous jure... Je n'ai rien fait I... il trompe ! Je suis incapable de... Enfin, Claudine ! ne croyez pas !...
Marcel sanglote de rire, la nuque renvers et je commence à suspecter la bonne foi d'Annie...
— Elle vous a brutalisé, Marcel? Pauvre petit, va! Il en est comme une rose froissée... Viens avec ta marâtre !
Je l'emmène vers ma chambre, un bras autour de ses épaules fuyantes, tout secoué encore de son rire nerveux de pensionnaire, si abandonné, si précieux et si ridicule que je ne sais pas bien discerner mon besoin de le battre du désir de l'embrasser plus brutalement encore...
Je sens derrière moi qu'Annie cherche à fuir, à s'évanouir dans l'ombre du couloir...
— Annie ! qu'est-ce que c'est ? Venez comparaître, et au trot !
Je me réjouis, bienveillante, avec un peu de vil plaisir curieux. C'est Annie qui, debout, la bouche entr'ouverte et tremblante, l'air d'une « cruche cassée » pour mulâtres, semblerait la victime, si Marcel, ses yeux bleus tout brillants de larmes nerveuses, n'appelait la compassion la plus directe... Assise et les mains sur les bras d'une bergère, je jug-e :
— Mes enfants, je vous écoute. Marcel, allezy ! Qu'a fait Annie ?
Il entre dans le jeu et, trépidant de tout le corps, à la Polaire :
— Elle m'a peloté, crie-t-il.
— Moi!..
— Iloueh ! Annie... Elle vous a pelote ! Qu'entendez-vous par ces paroles ?
— Tiens! j'entends... ce que tout le monde entend ! Peloté, quoi !
— lien !... Pris la main ? la taille !
— Oh !...
— Silence donc, bon Dieu, Annie? Pris l'oreille. lr genou, le... ?
— In peu tout, avoue Marcel, très « petitcbatestmort ».
— Non, pas tout ! s'écria Annie avec une telle impétuosité que le l'on rire nousgagnetous deux.
Ah ! (pie j'ai dugoûl ! Qu'il l'ait bon rajeunir pour une >oi(ise d'écoliers, sentir ses cotes s'ouvrir, ses joues se rider, toutes raides, Les pommettes remontées jusqu'aux yeux 1 .le retrouve mon âme <\<^ cours-du-soir, cette heure d'étude supplémentaire où un regard échangé avec la
grande Anaïs. un mol prononcé de travers par- Marie Belhomme déchaînaient à travers les go-
bettes le rire irrépressible, l'imbécile joie contagieuse des enfants enfermés... Ma jeunesse, comme tu es près et loin de moi, ce soir !
Et, pendant que nous rions, Marcel et moi, Annie pleure. Elle pleure debout, lentement, avec une gravité qui m'émeut, qui arrête mon rire en glouglous ralentis. J'accours, je lui serre les épaules :
— Ma petite ! ma sotte chérie! voyons, vous êtes folle ? nous sommes des serins, c'est vrai, mais ça ne vaut pas la peine de pleurer comme ça!
Elle se dégage, d'un tour d'épaules, avec un mouvement de sourcils et de lèvres, un regard pâle et fuyant qui veulent dire tant de choses!... Apitoyée, inquiète, j'entends profondément ce geste de son visage : « Non, je ne pleure pas de dépit, ni de pudeur, — je pleure d'envie et de déception. Je pleure ce qui me manque, ce qui se dérobe à ma main, à ma bouche, ce qu'il va falloir aller chercher très loin, ou très près... Il va falloir que j'aille, moi, fatiguée, moi, sédentaire et paresseuse, moi, timide, passive, moi, esclave de mon corps gourmand et têtu, courir
vers un bref bonheur qui ne vient pas à moi... .Virai donc, sans çaité, sans foi, cote à cote avec mon Désir qui n'a même pas de , qui n'a
que des reins charmants, des jambes doi d'un duvet chatouilleux, des 1 tnptfl à
étreindre, prompts à se dénouer, un cœur tout chaud d'impatience el d'ingratitude... J'irai ! car je lutte en vain et je n'ai plus de confiance en moi-même. Oui, cote à côte avec mon désir, tout le long d'un chemin brillant, je marcherai, Bère de me donner, soumise à mon indigne et cher compagnon, — je le prévois indigne et je souris d'avance à mon choix d'aveugle qui tâte à pleines mains — heureuse jusqu'au tournant où mon traître guide se dissoudra comme Parc-en-ciel irisé qui danse sur la rosée au soleil, et je me retrouverai «soufflée, comblée, déserte,
seule avec ma naïveté de petite fille que le péché a lavée et qui soupire : « Je ne le ferai plu encore tournée vers l'imag mon
impureté... »
Tout cela, je le lis dans lei d'Annie,
dans l'eau désolée de son regard... El quelle tentation — généreuse ou libertine? — me vient
de lui jeter entre les bras Marcel, cette poupée charmante qui ressemble à un homme, comme on glisserait en cachette à une prisonnière je ne sais quel joujou honteux. . .
— Marcel ?
— Chère amie ?
— Ne faites pas la femme du monde: nous parlons sérieusement.
— Je ne fais pas la femme du monde, Claudine. Vous n'êtes pas ma chère amie '.,
- — Je suis votre belle-mère, Monsieur, voire votre vieux copain, wn copain que vous très bien tapera l'occasion, el même sans occasion !
— Vous êtes dure...
— Non. mon petit. Je ne nous leprorl.
les louis que je me suis laissé, de très bonne volonté d'ailleurs, carotter par ci par là... l.t la preuve, c'esl que je m'en Nais peut-être vous fournil- une occasion sans pareille de toucher cinq louis, — ou dix, — ou quinze, ^n ne sait pas...
LA RETRAITE SENTIMENTALE 2l3
— Oh ! oh ! vous avez inventé une « eau de Beauté » ? Ou bien il y a un vieux qui veut m'avoir ?
— Penses-tu, chéri ? Fausse mineure pour diplomates âgés, va! Non... Marcel, écoutez!
— J'écoute.
— Vous n'avez jamais connu, au sens biblique du mot, — une femme?
— Voilà le flacon de sels. Je reprends : vous n'avez jamais...
— Jamais ! je le jure !
— Ça suffit. L'innocence crie dans vos yeux bleus et votre voix rose. Dites-moi encore : si on vous collait dans vos draps une jolie femme amoureuse de vous, qu'est-ce que vous feriez ?
— Rien... Et puis je m'en vais. Je ne veux pas qu'on me dise des saletés !
— Et si on vous payait pour ?
— Si on me... C'est sérieux ?
— Très.
— Oh ! zut ! Y a une grosse dame qui me cherche ?
— Pas grosse, petite. Gentille, gentille !
2l4 LA RETRAITE SENTIMENTALE
— Gentille... Je me méfie...
Il se méfie, en effet, car je le bloque entre deux portes, dans le tambour, profond comme une alcôve, qui sépare la salle à manger du salon. Il se méfie, car j'insiste, avec une fan reté
qui ne trompe pas ce petit animal fourbe ; — une légèreté conventionnelle qui semble souligner nos répliques rapides d'une indication scénique : Marcel, sur ses gardes... Claudine, évaporée,.,
— Gentille, gentille... Une femme, gentille? Vous me rappelez cruellement une histoire (pie je vous ;,i tue jusqu'ici par pudeur.
— Vas-y i
— 11 va deux ans, à Biarritz, j'avais <:
un tout jeune Anglais, charmant mais mari.'. [.> monstre ! Marié et libre d'aimer à sa guise pourvu que sa femme (une petite ogresse blonde toute ronde, avec un derrière en pomme s<>ii^ des jerseys bleus y trouvât son compte... V met-elle pas en tète, si j'ose dire, de se me payer! Ils me grisent de whiskj dmaux-
la. ci me voilà seul avec la petite ogresse décidée à tout. Ah! Claudine ! Quelle minute! j'en
LA RETRAITE SENTIMENTALE 2l5
ai chaud quand j'y songe... Tout ce qu'on peut dire et faire d'aimable à un joli garçon, elle me l'a prodigué, avec un insuccès lamentable ! De temps en temps, l'espoir me revenait...
— Ça s'appelle un espoir? « L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable »...
— Je songeais à lui, qui buvait du Champagne — un magnum — dans une chambre à côté... et puis va te faire fiche! tout à recommencer ! A la fin, elle m'a giflé, rageusement, et m'a flanqué dehors.
— Et vous avez retrouvé le suave mari au magnum ?
— Très joli... Je l'ai retrouvé, sous la table. Vous voyez...
— Mais ce ne serait pas la même chose, Marcel !
J'attire son oreille tout contre ma bouche, car j'ai un peu de gêne de ce que j'entreprends... Je chuchote, je chuchote longtemps. J'étouffe des mots, qui pourtant ont peine à sortir de mes lèvres... Marcel s'effare, refuse, marchande! J'ordonne presque, mais ma sévérité s'atténue d'une bourrade, caresse grossière de maquignon...
2l6 LV RETRAITE SENTIMENTALE
Il n'a pas consenti tout à fait que déjà je le quitte, sans vouloir entendre ses hésitations dernières, — je referme derrière nous le confessionnal où nous venons de tramer quelque chose de si innocent et de si louche...
Que Dieu me jug-e — s'il a le temps! J'avais cru bien faire. Je voulais seulement, moi qui \ais récupérer mon cher bien, ma raison de vivre, je voulais seulement que cette envoûtée ne partit pas seule, en mendiante, chemins (ont bleus de neige à demi fondue,
dllés de plaques «le boue siliceuse et bordés aies flétries ; — je voulais qu'ici, rideaux clos, elle put jouir à ['aise d'un joli mannequin suffisamment animé... .le voulais qu'elle retrouvât sa gaîté peureuse, son sourire d'enfant maltraitée, son insouci oisif et gracieux... Pauvre petite ! Quel fiasco lamentable, et comme elle pourrait m'en vouloir !
Avant-hier, par une soirée de vent noir et lied, tait le dégel et le faux printen
nous nous étions assis devant un dîner cors
paysan de lard fumé, de poulet au vin, avec le pudding* couleur d'acajou et arrosé de vieux rhum... Je buvais résolument un frontignan traître et sucré, et j'emplissais les verres d'Annie sans défiance, de Marcel averti, frissonnant et muet, mais qui vidait coup sur coup son gobelet comme il eût avalé la ciguë, hop! d'un trait, la tête en arrière, avec un regard chargé de rancune et d'appréhension...
La bizarre soirée, entre cette petite à demi grise, ce gamin à figure de fausse mineure ! Je me sentais légère et aveugle comme une bulle de savon qui se cogne partout, et pleine de mansuétude. Une âme généreuse, amoureuse de l'amour, une âme d'entremetteuse désintéressée étayait la mienne, en vérité! Et, quand j'eus « achevé » Annie d'un verre de punch, quand j'eus conduit au premier étage ce couple disparate et gracieux, quand j'eus, d'une bourrade dernière, jeté Marcel et son pyjama turquoise dans la chambre d'Annie, je m'en allai vers mon lit, allègre, toute soulevée d'une noble lièvre qui n'avait rien d'impur. Parfaitement ! Il fallut qu'un cri léger, un cri tendre et ému, m'inquié-
2l8 LA RETRAITE
tât, pour que je revinsse vers la porte, close sur nos deux amoureux, si j'ose dire...
Penchée vers le battant refermé et plus maternelle que curieuse, j'écoutais... Rien... Si! Un murmure effrayé et volubile, où je distinguais deux voix mêlées... Plus rien... Si. ; ■mis-
ul très doux, mais si désolé et si déçu!.. Un gémissement si significatif que je me surpris >nder toute seule quelque chose ou le troisième sexe se trouvait, en la personne de Marcel,
ement offensé... Et puis, derechef le sile; Et puis la voix de Marcel essoufflé, sur un ton d'excuse mondaine — le grelottais de froid et de rire nerveux. Je pressentais le ratage, le ridicule, toute une loucîie parodie de volupté, oui,
- pas cette sortie honteuse de Marée' ruant hors de la chambre et meurtrissant mes
s nus, avec un « zut! » excédé et hain qui me racontait tout... Pâle, le nez pincé ei les ouges, le bleu dc^ yeux tourné au noir, il manquait faire chavirer ma lampe et me renser dans l'escalier :
— Claudine! ah! vous étiez là? r<
amuse, vous? Drôle de goût !
Secrètement humiliée, je commençais de le rabrouer :
— Dites donc, mon petit, je fais ce que je veux!,,. Et puis, je suis starter, vous savez bien !
— Starter ! starter ! ah ! par exemple ! Elle peut starter toute seule, si elle veut, votre amie ! Je me dérobe à l'obstacle !
Furieuse, je le secouais par le bras :
— Xon? tu n'as pas de toupet! Qu'est-ce qui s'est passé ?
— Eh ! rien ! laissez-moi tranquille ! Je vais me coucher.
Il s'arrachait de ma poigne, d'un geste boudeur d'écolier, et filait comme une anguille le long du couloir...
Dans sa chambre, où je pénétrai doucement après avoir frappé, ma pauvre petite Annie pleurait sur son oreiller froissé, entre les mèches de ses grands cheveux noirs qu'elle n'avait pas tressés... Sa révolte d'abord, son mutisme enragé, les dents serrées et les yeux clos, fondirent bientôt entre mes bras amicaux. Toute brûlante, elle sentait l'éventail de santal qu'on a jeté au feu et elle sanglotait sans paroles, avec des
« oh ! » écrasés, des soupirs qui La gonflaient toute... Elle ne pouvait pas parler et je ne voyais d'elle, renversée sur mon épaule, qu'une tête noire d'hirondelle d'où fuyaient ses cheveux <'n ruisseaux, que doux mains pathétiques masquant son visage...
A la chaleur berceuse de mes bras, sa triste et brève confidence coula, goutte à g i itte, avec ses larmi -.
Ce n'étaient que des sou] recommencés, des plaintes sans suite, mais pour moi, si claires...
— Oh ! qu'il es! méchant ! qu'il est méchant !... st votre fautel Oh ! j'en mourrai ! Oh ! je suis si malheureuse ! je veux m'en aller, je ; plus le voir... Moi qui étais si contente! Il était si joli en bleu !.. J'ai bien senti tout que
i'irait pas, allez! Alors j'ai fermé le» veux. et, pour ne pas le perdre, je l'ai n'est-ce pas? je suis si maladroite, ça n'a fait que gâter les el: ... Oh !
méchant !.. Il m'a appelée « madame "... il m'a demandé pardon comme s'il m'avait marché sur le pied... au moment où je mourais de honte
d'avoir tenté inutilement... Je vous assure, Claudine, j'aurais mieux aimé une insulte... Je veux m'en aller : je suis trop malheureuse ! C'est vous, Claudine, c'est vous qui êtes la cause de tout ça...
Hélas! je ne le savais que trop !... Par quels mots la consoler? Comment m'excuser assez? Ce complot enfantin et sale, ce marchandage de Marcel, j'aurais voulu les effacer de mon souvenir, réveiller Annie en la berçant, en lui disant : « Ce n'est qu'un vilain rêve... »
Toute gonflée d'un remords tendre, je faillis resserrer autour d'Annie, autour de ce petit torse abandonné et houleux, mon honnête étreinte... Des caresses, des baisers — et d'où qu'ils vinssent — pouvaient seuls guérir et calmer le regret de cette prostituée ingénue... Mon Dieu, je l'avoue, et que Renaud me le pardonne, le sacrifice n'aurait pas été au-dessus de mes forces. Mais je revis, avec un petit effort, nos années d'amitié chaste, cet hiver gris qui nous réunit toutes deux sous un toit paisible — et aussi le jardin dé la Margrave où Annie désemparée s'offrit à moi, si confiante... A quoi bon? à quoi bon? pour quelques jours, quelques nuits de fié-
vre embaumées de sa chaude odeur l et
d'œillet blanc, j'aurais risqué délaisser la pauvre entant plus triste... Je ne resserrai mon
étreinte, je ne baisai que des cheveux join - de pleurs, j'ouvris la fenêtre au
vent tiède et noir, chargé déjà de joie printanière... J'eus recours à la fleur d'oi à la
boule d'eau bouillante pour ses minces pi ces, — et je m'en allai, mal contente de moimême, préméditant le prompt exil de Marcel...
Au déjeuner, nous nous retrouvoi Marcel et moi. assis en face l'un de
8, Annie reste dans sa chaml vérité, mon charmant beau-iils semble m< embarrassé que moi, mais je dissimule mon emban arfaite mauvaise .. 11
parie, avec une gentillesse tau^>e et timide, il un peu pâlot, en veston du même bleu que son pyjama de la nuit...
— Il fait beau aujourd'hui, n'est-ce pas, Claudine? Ud vrai printemps !...
— Oui. Joli temps pour voyager! Vous en profiterez, sans doute?
— Moi ? mais...
— Si, si, vous en profiterez. C'est une occasion exceptionnelle, et vous savez que le train de quatre heures est direct ?
Il me regarde, indécis :
— Mais... le train de quatre heures est un rapide qui ne prend que des voyageurs de première, et mes moyens ne me permettent guère...
— J'arrangerai ça.
Malgré mon ton maussade, il baisse les paupières, risque un sourire de petite garce :
— Ah!... comme vous êtes aimable... Et puis vous me devez bien ça : je me suis donné une peine cette nuit !...
J'ai envie de le battre, et je songe qu'en lui promettant cinquante francs de plus ils se laissera flanquer une taraudée... quand la porte s'ouvre et Annie paraît. Elle a dû faire un effort, et la tension de volonté qu'elle s'impose illumine ses yeux pâles de somnambule.
J'ai jeté ma serviette, je cours à elle :
2 24 LA RKTilAITB SENTIMENTALE
Vous ne deviez pas descendre, Annie! Pourquoi venez-vous ?
— Je ne sais pas... J'ai faim. Je m'ennuie ioute seule...
Et, dans son angoisse, elle sourit d'un sourire mondain, tout à fait déplacé.
— Asseyez-vous. Marcel m'annonçait justement son départ.
— Ah!...
Ses prunelles claires ont chaviré, montrant le blanc pervenche de ses yeux. Brusquons, l>rusquon> !
— Oui, il part à quatre heures. Ça \<>us ennuit», je vois ?
— Oui, répond-elle faiblement. Il pourrait resterjusqu'à l'arrivée de sou père...
— Evidemment, acquiesce Marcel, poli.
De quoi se mêle-t-il?Je me fâche, car j'ai tort :
— Pour le plaisir que ça lui fera, à votre père! Voua voyez l>ieu qu'Annie est souffrante, qu'elle ;i besoin de repos, de solitude...
Je reçois, en réponse à ce substantif malencontreux, un regard de si ju-to ironie «pif le sangfroid m'abandonne :
— Et puis, zut ! j'en ai assez ! Oui, c'est moi qui ai tort, oui, je me suis mêlée de ce qui ne me regarde pas, et j'en demande pardon, de tout mon cœur, à ma petite Annie parce que c'est pis qu'une gaffe, c'est une mauvaise action. Mais vous, petit poison, vous, je ne vous dois rien — que votre passage jusqu'à Paris, et filez, parce que...
— Ah ! Dieu ! moi qui ai horreur des scènes ! Je fuis !
Posément, avec ce tour de hanches qui n'est qu'à lui, mon beau-fils se lève, en dépit d'un e timide et spontané d'Annie comme pour le suivre ou le retenir... La porte claque sur ses talons et le vieil escalier crépite sous ses pas légers...
Nous sommes seules. Je me sens coupable et méchante, et ma peau me pèse comme au début d'un accès de fièvre. J'ai soif. Je n'ose pas regarder Annie, mais je vois la dentelle de son sautde-lit palpiter aux battements de son cœur... Un faible soupir m'oblige à lever les yeux vers son visage, qui est brun et long comme une aveline mûre, et dont le chagrin ne dérange pas les doux traits immobiles.
— Voilà... murmure-t-elle en un nouveau soupir.
Et je redis :
— Voilà...
Elle me couvre d'un long regard inexp et se plaint tout bas :
— Qu'est-ce qui me reste, maintenant?
Blessée sans motif, je réponds durement :
— Le train de quatre heures, si vous voulez. Ou bien le fils du jardinier. Marcel le trouve 1res bien.
Elle rougit lentement, en I pourpre
superposées qui envahissent ses joues brunes otites oreilles délicates, et m'avoue, naïve. - rancune :
— J'y avais bien songé... Mais je crois qu'une cure d'air à L'étranger sera plus convenable.
Dieu merci, je la retrouve! J'ai envie de pleue< de i ire et de 1 dans mes bras, pour
\r plaisir aigu que j'ai de la retrouver intact
blable à elle-même, pas même égratignée par la vraie douleur, impudique comme Péronnelle en folie, et pourtant soucieuse des c superficielles ,prête à ouvrir sa robe à un inconnu,
mais farouche et me criant : « N'entrez pas! » quand elle se lave le bout du nez dans sa chambre...
Dieu merci, je n'ai presque rien à me reprocher! Je puis, égoïste, heureuse à nouveau, préparer dans mon cœur le retour de Renaud, frémir d'aise et de regret en regardant pointer, aventureux, les bourgeons gommés des lilas, me dire : « Déjà l'approche du printemps ! que de jours passés sans lui ! » écouter fourmiller mon sang au bout de mes doigts, à l'ourlet chaud de mes oreilles, tressaillir, me souvenir, espérer et croire, en mon cœur oublieux et pourtant fidèle, qu'hier c'est demain, que j'ai dix-sept ans et lui trente-neuf, et que je l'attends pour la première fois de ma vie...
Qu'Annie aille donc en paix se faire... aimer ailleurs ! Elle court, elle se hâte, et moi j'attends. Vagabondes toutes deux, et que la moindre de nos pensées sépare, quelle amitié bizarre, faite de pitié, de despotisme, de faiblesse, d'ironie, nous rassemble pourtant ? Elle ne m'envie pas, et je ne la plains que par crises... Elle se raconte comme un ruisseau déborde, je me tais
par orgueil et par pudeur. Elle donne fougueusement sa peau si douce, tiède comme le marbre huilé OÙ l'on pétrit les pâtes Unes — et tout mon corps hérisse son duvet horripilé, quand j'imagine seulement l'étreinte d'un inconnu, et c'est elle qui, si faible, si douce, m'étonne, me scandalise...
Quoi donc me retient auprès d'elle? Quoi donc me fait supporter, désirer parfois sa présence silencieuse, son altitude battue, ses petites mains inutiles? Pourquoi donc est-ce que je la nomme, en moi, ma « pauvre Annie
C'est qu'elle erre et cherche, en mal de cequ en un jour et pour jamais, j'ai trouvé...
— Qu'est-ce qui me reste, maintenant ?
Ce faible cri d'Annie, ce soupir qui se lamente et se résigne et n'exige rien, comme il me remonte aux lèvres avec amertume ! Mais je ne me résigne pas, et je me révolte, et je me redresse, prête à invoquer je ne sais quels droits imaginaires... Imaginaires! Je regarde autour de moi, étonnée que sous mon regard ne s'effondre pas. féerie mouvante, tout ce qui fut le décor de ma félicité...
Oui, Renaud est revenu ! Il est là, dans la chambre voisine, si proche que je puis entendre sa respiration, le froissement léger du livre qu'il feuillette... Il est là, et ce n'est plus lui, — ou bien je ne suis plus Claudine...
« Il reviendra, me disais-je, et, ce jour-là, le crépuscule sera clair comme une nuit de lune : rien qu'à la forme de son ombre encadrée par
NTIMENTALK
la portière du wagon, je reconnaîtrai tout mon cher passé, tout mon amour présent... »
Dieu! dans quel cauchemar ai-je commencé de vivre, il y a sept jours? Pourquoi n'ai-je reconnu ni sa voix, ni son regard, ni la chaleur de son étreinte? Je leur ai confié, à ces hommes qui l'ont emmené sous la neige, un malade épuisé, mais si vivant, un nerveux surmené qui trépidait encore ; — de quel droit me rendentils un vieillard ?
Un vieillard, un vieillard 1... cela est-il possible ? Mon ami, mon amant, mon cher con gnon des heures furieuses où nous n'entendi d'autre bruit que celui de nos souffles écrasés l'un dans l'autre, je vous le demande, cela est-il | sible?Et si vraiment cela est, si vous n'êtes plus à mes cotés qu'une ombre tendre, qu'une image pâle et voûtée de mon amour, quelle aberration me défendit de prévoir ce qui arrive? J'ai vingt-huit
tous en avez cinquante, et votre jeune mur l'ut si brillant, si impatient et si piaU'eur que j'espérai {dus d'une fois, ô mon amour, que je souhaitai pour vous la 'cinquantaine assagi Vd'ii néfaste et qu'un dieu ironique entendit !
Vous voilà tout d'un coup, magiquement, irréparablement, pareil à mon souhait imprudent : un vieillard !... Ternie, l'eau sombre et couleur d'étang- de vos yeux, et flétrie cette bouche où se caressait ma bouche, et détendus, autour de moi, ces beaux bras forts qui semblaient d'une femme amoureuse !... Oh ! qui donc, et pourquoi, me châtie? Me voici debout, en larmes, les mains vides, pareille à cette Annie qui pleurait, ici même, la forme la plus tangible et la plus vile de l'amour... Me voici pleine d'une force qui ne s'est jamais tout entière dépensée, me voici jeune et punie, et privée de ce que j'aime en secret d'une ferveur si brûlante, et je me tords ingénument les mains devant mon désastre, devant la statue mutilée de mon bonheur... Celui que je nommais c< mon père » par un jeu filial d'amoureuse, le voici, pour le reste de notre vie, devenu mon aïeul...
11 m'aime et souffre en silence d'une douleur humiliée, car je ne veux pas de ce qu'il m'offre et je n'accepte ni ses douces mains habiles, ni sa bouche à qui je dus tant de délices... Mes nerfs et ma pudeur se révoltent, à l'imaginer dans ce
rôle d'instrument complaisant et insensible... Il est là, dans la chambre voisine, inquiet de nia présence et démon silence. Il a envie de m'appeler et n'ose pas. Depuis qu'il est de retour, je lis sur ses lèvres pâlies le désir d'une question, d'une explication... Mais je me dérobe. Je consens à souffrir — mais pas à l'entendre. Nous mentons héroïquement, avec un sourire heureux d'étrangers. Je vais fredonner maintenant, car je L'écoute penser, et je sen i je ne parle
pas, si je ne chante pas, si je Qi pas nia
chaise, il m'appellera, .le préfère souffrir, lâche, impatiente de ma douleur comme d'une brûlure insupportable lorsque je suis seule; mais je lui mens, à lui, de toute la sérénité démon front et de mes yeux, de tonte la câlinerie inoffensive de nia bouche, car je ne veux pas qu'il parle, qu'il
s'avilisse jusqu'à des excuses dont je demeurerais plus <pie lui humiliée, — qu'il m'offre je ne sais quelle abdication que je n'accepterais jamais jamais... <> ma liberté «pie je refuse ! Je voua
regarde avec un mépris attendri, comme un
jouet de mon enfance, — et peut-être, d'ailleurs, que je ne saurais plus me servir de vous...
Et puis, même au plus vif de ma douleur, aux heures de la nuit où je creuse finement ma place la plus cuisante, avec cette sorte d'orgueil imbécile qui me menait, autrefois, à me couper en souriant la langue avec les dents, — au plus fort de cette gymnastique harassante à laquelle s'entraîne ma volonté — n'y a-t-il pas un espoir têtu, presque pas conscient, un espoir de plante secouée par l'orage et qui attend obscurément la fin de la bourrasque ? — n'y-a-t-il pas une voix déjà confiante qui chuchote : « Cela s'arrangera. On ne sait pas comment, mais cela s'arrangera. Il n'y a pas de peine irrémédiable, sauf la mort. L'habitude seule de vivre mal à l'aise, de souffrir tous les jours, cette passive routine est déjà un remède, un rythme qui modère et adoucit les heures »...
— On ne meurt de rien, déclare la voix coupante de Marthe, et surtout pas de chagrin ! Personne ne meurt de chagrin! Ainsi, tenez, Claudine... Tout le monde s'est dit, au moment de la mort de Renaud: « Elle va en claquer, pour sûr! » Et, Dieu merci, elle n'en a rien fait ! Elle a trop de bon sens au fond, trop de goût à vivre...
Je souris par contenance, les yeux vei din, en me détournant de la fumée <iur Marthe souffle, la bouche gonflée... Elle a vieilli, elle aussi, mais un maquillage éclatant cache son i pas renoncé, même pour voyager :utomobile, aux nuances crues qui exaltent l'or rou- d s cheveux et la blancheur d< peau. Un voile vert sans fin enroule sa toque étroite, et elle a jeté sur un fauteuil le ; poussière de tussor violet qui protégeait sa ie safran... Elle me paraît plus petite, ;
LA RETRAITE SENTIKE: 235
ronde, plus serrée, îa gorge tendue, la croupe offerte. Et toute sa figure mobile de pétroleuse mondaine se révolte, agressive, contre la nécessité de vieillir, de grossir, de finir...
Une soixante-chevaux, rouge et jaune, a déversé ce matin, au bas de mon perron branlant de pierres noires, Maugis blanc de poussière et rouge de chaleur, Léon Payet en chauffeur masqué et sa femme. Annie suivait, contente de me revoir, gênée de n'oser me le dire... Ils sont entrés, bruyants, dans ma silencieuse demeure, et je n'ai su que les laisser entrer, s'asseoir, déjeuner, — car la solitude m'a rendue timide et lente à m'exprimer...
Maugis sue et souffle, boit de grands verres d'eau et de petits verres de fine Champagne. La chaleur l'écrase et il ne peut guère que me serrer les mains dans ses mains moites avec un : « mon vieux petit copain, va! » ouje devine ses souvenirs d'ivrogne attendri... Marthe fume et s'évente, et son mari digère, barbu, soigné, ridicule et malheureux. Ma petite Annie, assise dans l'ombre de Marthe m'inquiète, si lointaine, si pareille à l'Annie d'autrefois, si soumise à la
230 LA HETHAITE SENTIMENTALE
sèche parole de Marthe que je ne sais que penser.
Je subis, patiente, ces gens-là. Ils s'en iront ce soir, quand le soleil descendra. Leurs images auront passé, brèves et tourmentées, sur mon songe paisible. J'attends leur dépari avec une résignation d'invitée, et de temps en temps je baisse les yeux sur mes mains brunes de paysanne, croisées sur mes genoux. Je souris, je parle un peu. .Je regarde vers le jardin, par la porte éblouissante où les mouches croisent un réseau fin d'ailes argentées. Mes bêtes Eamilii ont fui, offusquées et discrètes, mais j'entends sur le gravier les pattes de Toby-Chien <pii rôde, la voix de Prrrou, ma chatte rousse, qui s'ennuie et qui m'appelle, le cri amical de la Ziasse, ma pie...
Malgré les persiennes tirées, je vois dans l'eau sombre de la glace, devant moi, mon image qui
n'a rien à faire parmi celles de .Marthe, de Mau-
gis ei des deux autres, — mon image foncée,
vêtue de blanc, mes cheveux nus et mêlés que
le soleil décolore comme la chevelure des bergères... .l'attends leur départ.
J'attends patiemment. J'ai l'habitude, mainte-
LA IlETHAITE SENTIMENTALE 287
nant. Je sais qu'il n'y a pas de journée interminable, que les nuits même où Ton se tord de fièvre, révolté à la fois contre la douleur, le drap moite, le tic-tac de l'horloge, que ces nuits-là même ont une fin... Ils partiront bientôt, ceuxci qui m'ont troublé de cercles miroitants l'eau de ma mare. Ils parlent beaucoup, surtout Marthe. Ils me racontent Paris et les villes d'eaux ; ils s'interrompent, impatientés de mon silence : — « Vous savez bien, voyons ?» — me jettent des noms pour accrocher mon souvenir, comme une corde à un noyé qui barbote... Je dis : « Ah ! oui... )) conciliante, et je les quitte de nouveau.
La barre de soleil chemine sur le parquet, à peine, à peine, mais sûrement. Ainsi elle se pose et marche, là-bas, contre l'espalier, sur la joue rose de la plus belle de mes pêches... Ecoutons ce que disent ces gens-là, assis devant de grands verres embués où tremble le sirop de framboise coupé d'eau fraîche... Ils ne me parlent plus directement. Ils parlent de moi comme d'une personne endormie à côté d'eux...
— Elle a une mine épatante, n'est-ce pas, Maugis ?
— Oui et non. Elle est culottée comme une bonne selle de chasse. Passée au brou de DO comme qui dirait. Ça lui
— Moi, je ne trouve pas qu'elle ait chai renchérit Marthe.
— Moi, si. murmure Anni
— Ses yeux ont plus d'âme, articule suavement Léon Payet, à qui on ne demandait rien.
— Elle est peut-être un peu moins viv ... observe M . tais, en s . la vied ips n'abîme pas comme on croit. Il faudra i lye d'une de ces cm îeil don! ;nt... On vous \
Paris, * line? Voua savez que j'ai une chambre chai1 ni m te pour
— Oh I merci, Marthe... Non, je ne crois pas...
Elle me lance un regard en coup de fouet. brusqu i liai.
— Allons, ma chère ! il faut se faire un
son !... 11 faut : hiver, il y
aura dix-h «pie nous aurons perdu ce
pauvre ami... 11 I secouer, quedial
N'est-ce pas, Maugia ? Voua et là à
LA RETRAITE SENTIMENTALE 23g
regarder tous ! Est-ce que je n'ai pas raison ?
— Si , certainement , approuve timidement Annie .
Mais Maugis hausse ses grosses épaules :
— Se secouer, se secouer ! Laissez-la donc tranquille ! Je ne sais pas comment vous pouvez penser à secouer autre chose qu'une absinthe par ce temps-là !
Je souris pour faire quelque chose. Ces g-enslà décrètent mon sort, discutent mes gestes comme on le fait d'un noir à vendre... Puis je me lève : <
— Venez donc, Annie, vous m'aiderez à cueillir des roses pour vous et pour Marthe.
Et je l'emmène, son bras passé sous le mien, tandis que Marthe nous escorte d'un agressif :
— C'est ça, mes enfants : allez dire vos petits secrets !
Un manteau de chaleur tombe sur nos épaules et je fuis, rabattant les persiennes derrière moi, jusqu'au lac d'ombre fraîche qui s'étale sous le vieux noyer. Annie est derrière moi, les mains ballantes. Sous la chemisette de linon, sa peau brune transparaît, d'un grain serré et brillant,
comme une doublure de soie. Elle se tait et considère avec une mélancolie littéraire mon domaine détruit et luxuriant, jardin qui n'est plus un jardin, mur que les racines puissantes du noyer ont crevé d'abord, puis jeté bas, et qui montre l'envers roux et comme incendié de ses pierres... Le rosier cuisse-de-nymphe est mort, lui aussi, il est mort d'avoir trop fleuri... Un chèvrefeuille agile, dévorant, a étouffé ma clématite déli< qui pleuvait en étoile mauves, si larges et si molles... Le lierre remplace la glycine, tord la gouttière, matelasse le toit qu'il escalade et, ne trouvant plus où grimper, tend vers le ciel un robuste bras tordu, aigrette de graines vertes d'abeilles vibrante-...
— Il n'y a pas de (leurs, murmure Annie.
Je la regarde avec douceur et lui prends la main :
— Si, Annie. Dans le jardin d'en bas.
A d'avers les allées rompues, sous I i
vierge qui tend vers nous ses avides crochets,
je remmène jusqu'au jardin d'en bas, len
chaude, étroit jardin de curé où je soigne mes
Heurs communes, pblox «pie le soleil violacé,
LA RETRAITE SENTIMENTALE ï[\l
aconits dont le bleu se délaie, soucis ronds et vermeils comme des mandarines, beaux œillets d'inde en velours marron et jaune comme des frelons, ruches au petit fer, serrés dans leur calice qui éclate... Le long- de l'espalier, un rideau de rosiers défend le pied des pêchers et des abricotiers et je caresse des yeux, en passant, les abricots déjà mûrs, chair lisse que le soleil rehausse de grains de beauté noirs.
— Ne vous piquez pas, Annie, j'ai un sécateur. Laissez, celles-là sont trop fleuries. Les roses-thé seront pour vous, ce sont les plus belles. Vous les aimez?
Le bleu des yeux d'Annie devient humide... C'est sa manière de rougir...
— Oh! oui, Claudine. Comme vous êtes gentille!
— Je ne suis pas gentille, mon enfant. Je trouve que ces roses vous vont bien, voilà tout.
Elle prend de mes mains les roses que je lui tends, la tige en l'air, pour que les têtes lourdes des fleurs ne s'effeuillent. Elle se pique, s'embarrasse, voudrait parler... Je souris à son effort, mais je ne l'aide plus comme autrefois...
2^2 LA RETRAITE vLF.
— Comme vous êtes gentille, Claudine ! répète-trelle. Je ne m'attendais pas à vous trouver ainsi.
— Pourqu
— J'avais une folle crainte de vous revoir, une crainte lâche de voir votre chagrin, de vous surprendre pleurant... Rien qu'à cette idée-là. je me
lis sauvée je ne sais où... Marthe m'a fait honte...
— Marthe a toutes les délier a Elle s'éclaire, ose me regarder en fa
— Ah ! vous avez dit cela comme autrefois. Je
. Je suis si étonnée, Claudine, de \ ous trouver plus...
— Plus triste?
Elle fait « oui »d'unsign (misse le
se de quelqu'un qui comprend son tort, mais ii'v peut rien... Annie n détachant
d'ui g et dures, en
forme de grines'de tigre... Elle prend un air de componction réservée pour demander enfin :
— Oùestla tombe de Renaud, Glaudii
De l'épaule, j'indique vers Le couchant un point invisible :
— Là-bas, dans le cimetière.
Et je sens que je viens de la scandaliser. La tombe de Renaud... cette miniature d'enclos cerné d'une grille peinte, dont la dalle blanche se salit aux pluies d'orage... C'est d'un cœur contraint et froid que je la soigne. Rien ne m'y attriste, rien ne m'y retient. Rien ne reste, làdessous, de celui que j'aime, de celui de qui je parle encore, en mon cœur, en disant : « Il dit ceci... Il préfère cela... » L^ne tombe, ce n'est rien qu'un coffre vide. Celui que j'aime tient tout entier dans mon souvenir, dans un mouchoir encore parfumé que je déplie, dans une intonation que je me rappelle soudain et que j'écoute un long instant, la tête penchée... Il est dans un court billet tendre dont l'écriture pâlira, dans un livre usé que flattèrent ses yeux, et sa forme est assise à jamais, pour moi, — mais pour moi seule — sur ce banc d'où il regardait, pensif, bleuir dans le crépuscule la Montagne aux Cailles... A quoi bon parler?
— Prenez encore cette rose rouge, Annie. Marthe l'épinglera à son voile vert, sur sa robe safran.
l'\'\ LV RETRAITE SENTIMENTALE
Elle la prend sans un mot. Une abeille passe follement et rase de si près sa bouche qu'elle recul-1, essuie ses lèvres du dosde la main...
— N'avez pas peur. C'est une abeille qui rentre. Elles ont leur nid là-bas dans un creux du mur éboulé...
J'indique cle l'épaule, comme tout à l'heure pour le cimetière, el le regard d'Annie me blâme encore... Je ne me fâche pas. Je me sens vieille el donc.', devant uni1 entant qui ne peut comprendre...
Hors des rosiers nains, ceux qui croulent des tunes inodores, quelque chose de
roux s'élance, bondit dans le soleil, fuse el disparaît .. Ces! une farce de ma Prrrou,la chatte rouge, ma sauvage, ma folle... Je ris tout haut du saisissement d'Annie :
— Vous savez qui c'est, Annie ? 1 l'est Prrrou. Et Prrrou, c'est la fille de Péronnelle !
— Péronnelle ? ah ! vous l'avez toujoui -
- prunelles redeviennent humides ; elle songea l'année où elle s'enfuit de nouveau, me laissant Toby-Chien et la chatte grise...
— Je l'ai toujours. Elle vieillit un {'«m et dort
beaucoup. Elle a commis, entre autres méfaits, cette fille couleur de renard que je nomme Prrrou... La voyez- vous ?
Entre dei>x branches d'acacia pleureur, une tète féroce nous guette, d'un roux léonin, avec des yeux d'ambre vert. On distingue le nez large, le menton avancé, les joues musclées comme celles d'un grand fauve...
— Elle a l'air bien méchant, murmure Annie.
— Assez méchant. Elle tue les poulets, écorche les matous, mange les oiseaux et griffe la cuisinière. Moi-même, je la capture rarement, mais elle me suit toujours à distance, même jusqu'aux bois. Elle se gare de tout et n'a peur de rien. Elle ressemble un peu à Marthe, n'est-ce pas?
— C'est vrai, acquiesce Annie, amusée.
— J'ai été un peu étonnée, vous savez, Annie, de vous revoir toutes deux ensemble ?
Annie se trouble, se pique aux roses qu'elle porte, suce une perle de sang sur son doigt :
— Oui, je sais que ça peut vous paraître étrange... Marthe a mis une telle insistance, une
2,|C I. V H - I R M u. sen ; : -
toile «rentillesse à me ravoir près d'elle, à m'emmenerdans cette tournée d'automobile...
— La voiture lui appartient ?
— Oui... c'est-à-dire... à moi aussi un peu... .l'en ai pavé la moitié.
— Ah ! bon...
— Et puis — comme on est bête ! — la force d'une habitude ancienne est inconcevable. race de Marthe, je me retrouve si petite tille, m «comme tu voudras . sa volonté éteint si vite la mienne...
Je lui saisis la main :
— Mais, nia pauvre enfant, i qou- ; en laisse '!
Le joii sourire équivoque d'autrefois passe sur son vis;;
— Oh ! en laisse... Ça 5e, une !
vous savez bien...
— Tant mieux. Annie !
— Y<>us êtes gentille de vous occupei encore un peu de moi, murmure-t-elle d'un air soumis. Je me sentais intimidée île vous trouver >i peu pareille à l'image que je me faisais is...
— .Mais pourquoi, mon enfant? Vous mevou-
liez, avouez-le, en cheveux précocement blanchis, et toute empêtrée de crêpe ?
— Oh! ne parlez pas comme ça, s'écrie-t-elle. Oui, je vous voulais changée, détruite, et semblable à un vestige de vous-même...
Ses bras s'ouvrent, toutes ses roses tombent et l'entourent d'un sentimental et gracieux désordre :
— Je vous croyais terrassée, malade, traînant votre vie et la détestant, et haïssant tout ce qui respire et prospère, enfin ! Et vous voilà jeune, alerte, au milieu des bêtes et des abeilles... A quoi bon l'amour, ce grand amour dont vous étiez si orgueilleuse, Claudine? Après la mort d'un tel amour, vous pouvez donc vivre *? ou bien ce n'était pas l'amour !...
Son cri est sincère. Elle s'indigne, elle qui m'a aimée, que je déchoie dans son cœur, que je puisse, après Renaud, oublier, refleurir... Sortirai-je, pour elle, de mon silence qui dédaigne de s'expliquer? Non. Je ne souffrirai pas qu'une eau arrière, soulevée du fond dormant de ma sereine douleur, monte à mes yeux, délie mes lèvres... Je me penche, je ramasse les roses
éparses et j'en comble les mains de mon amie.
— Si, mon enfant, c'était L'amour I Soyez tranquille, partez tranquille. C'était le plus bel amour, celui qui vit de lui-même et demeure après la vie. Consolez-vous, mon enfant, je n'ai pas perdu mon amour ! Croyez ce que je dis, — ou bien que ma raison m'abandonne un peu, cela ne fait rien...
Les bras pleins de fleurs, elle secoue la tète pour cacher ses larmes qu'elle ne peut essuyer... Ainsi, debout et fleurie, elle pleure connue une plante ruisselle de pluie. C'est moi qui la console, c'est moi qui la berce. Et je ne sais pas m
?t d'elle que je souris avec tant de tristesse, OU <ic moi...
Un petit bull noir, plus dès jeune, un peu épaissi, roule comme un taureau jusqu'à nous, lève vers nos visages unis un mufle de monstre japonais, inquiet parée qu'on pleine et parce
qu'on s'embrasse...
— Toby, Toby... mais c'est Tobyl
— Mais nui, Annie, c'esl Toby. Pourquoi ne serait-ce pas Toby?
— Je ne sais pas... 11 me semblait que toutes
ces petites bêtes ne duraient pas si longtemps, Claudine...
— Si longtemps!... Il n'y a que deux ans et demi que vous mêles avez données... Et dixhuit mois seulement depuis que Renaud est mort...
— C'est vrai...
Elle frissonne, jette un regard craintif vers la grande maison noire, visible au-dessus de nous, à travers les folles verdures du jardin d'en haut...
— Il est... il est mort ici? murmure-t-elle d'une voix effrayée.
— Mais naturellement... Dans notre chambre. On voit la fenêtre, celle qui est grande ouverte... Elle serre les épaules.
— Et vous habitez encore cette chambre-là, Claudine ?
— Oh ! oui !
J'ai jeté ma réponse avec tant de ferveur qu'elle me regarde, la bouche entr'ouverte :
— Moi, j'aurais peur... oh! j'aurais peur !... Il n'a pas été longtemps alité, n'est-ce pas?
25o I.A RETRAITS 1ALF.
— Dieu merci non, ma chérie. Huit ou dix jours, je crois... Je n'ai pas compté.
— Ah !... C'est égal, errais toujou couché... Vous ne le voyez pas, vous '?...
Elle pâlit en gris comme les mulâtresses. Elle choie enfantinement sa peur nerveuse, cultive son petit frisson...
Je caresse, distraite, son épaule brune, visible sous le linon transparent.
— Mais non, chérie, mais non.
Je prolonge, paresseuse, ma pensée que je n'exprime pas. Annie s'offusquerait, encore une fois, de savoir que s'efface si facilement en moi ceti. accidentelle d'un K
vaincu, pétrifié par la foudroyante atta-
que de paralysie... Cette vision-là. je la je L'élimine comme on fait d'une j b phie
ratée... Quelquefois encore m'appan .
dante, la longueur emmaillottée de corps sous le drap blanc... Mais vite, j i tourne cetl je feuillette le riche album de notre
\ ie, j our y admirer (\<>s vues lumim un détail ne manque, pas une couleur, — un pli du vêtement <pfil portait alors, pas une
lueur bleutée et profonde de son regard, — beau portrait que je flatte exprès, enchâssé dans l'or d'une heure magnifique...
— Héhà!...
Une voix stridente de Walkûre chevauchant les nuées nous arrache à nos songes divers. Elégante, verte et safran, remorquant Maugis qui traîne la jambe, déjà touché par l'ataxie, — Marthe vient vers nous. De loin, c'est toujours un Helleu. De près, la collaboration d'un Fournery inférieur s'accuse... Elle fouette l'air de ses oants longs et crie en marchant :
— Allons, là-bas, c'est fini, ces secrets?... Mes enfants, y a pas, il faut songer à se trotter. Léon est sous l'auto, il arrange un fourbi quelconque, il a l'air d'un chien écrasé...
Annie la regarde s'approcher, une expression ambiguë sur sa petite figure d'esclave... Elle a envie de demeurer avec moi, mais elle craint ma tristesse et ma solitude, qui me sont également chères... Elle redoute sa belle-sœur et cède d'avance devant la nécessité de discuter, de lutter, de prendre un parti. . .
— Cristi, les belles roses ! C'est épatant. Elles
ne vont pas m' faner, d'ici Auxerre, Claudine? Nous couchons. à Auxerrece soir, fous savez. C'est à côté d'ici, cinquante kilomètres. Deux sales cotes, par exemple! Maugis Les montera à pied, ça le fera maigrir.
Il lui jette un regard de crabe lâche et va répondre quelque grossièreté, quand Annie. gentille, avec une soumission de fausse jeune fille, fleurit le veston blanc de l'alcoolique d'une Jacqueminot à peine ouverte, dont le sombre velours s'embue, au bord roulé d des,
d'un argent si suave qu'il tente l Maugis se penche pour contempler la rose, en plissant son menton double :
— Merci, belle enfant. Elle \. ssemble,
cette brunette parfumée, comme une ne...
Le geste d'Annie m'a choquée. Cette gentillesse pseudo-filiale, cette timidité qui fait des avances... O ma petite Annie d'autrefois, je ne i pas savoir pourquoi vous suivez, dans le ronron lissant et poussiéreux d'une
grande auto rouge et jaune, iple que le
urd unit, que la haine et le mépri ut,
— et ce gros homme brûlé d'alcool, un brave
homme si on veut, mais tout allumé pour vous d'un vice paternel...
Ils se hâtent à présent tous, affairés et bavards, courant autour de moi comme autour d'un arbre. Marthe, importante et brève, commande, du fond des voiles verts dont elle est masquée. Elle pense aux plaids, à son inséparable sac-àmain, s'enquiert de l'état du phare, et Léon Payet, correct et maculé d'essence, évolue sous ses ordres comme un valet de pied bien stylé... Ce bout de femme rondelette inspire la terreur. Elle jette à la volée, sur les bras d'Annie, trois manteaux, une couverture, et s'envient, délurée, la jupe pincée entre deux doigts sous son parepoussière, m'offrir ses joues voilées, le fantôme drapé de son petit nez et de son menton têtu...
Maugis oppose, à son autorité bavarde, une glorieuse force d'inertie. Ses mains paresseuses s'enfoncent dans d'immenses poches, sa casquette descend sur ses sourcils, un col entonnoir grimpe jusqu'à ses oreilles, il s'enfouit, rentre dans sa coquille, s'affirme inutile et bourru comme un porc-épic...
J'ai un peu mal à la tête. Par moments, j'ai
2~)\ la i\i:ii;\ni: mm imi:ni 'ÀtJE
l'impression que je ne suis pas là, «pie je •! que ces gens-là n'existent pas.. Annie <•!!<'-];, sV>t enlinceulée de mousseline eouteuT pâtissière, Léon Payet darde £ur moi dte gïobntenses lunettes... Ce cauchemar me pèse. Que fotit autour de moi ers uens sans yeux (nuit les visages a\eimles me parlent? Les yeux bleus tfAimte ont l>rillt; les derniers, plaintifs, irrésolus. In tonnerre captif grondean bas du perron moussu. ...l'entends des (( adieu, adieu!... à bientôt !... < m ne s : i i I jamais... Lavieeste(eui'te... Laissez-vous tenter... » Je setts mes mains saisies et serrées entre des pattes de cuir. Des étoiles, des luuel I es l'rôlcn I Mesjo mes lèvres, et mon angoisse nefVeuse augmente... () Peer (iynl < n proie aux Trolls!.. . J'entends encore « adieu, adieu, au revoir1!.., )) et puis
(les cris dei « Annie, Annie! (ju'est-ee qu'elle a encore oublié?... » Machinalement , je retourne au salon bouleversé par leur pafssage cl tout à coup une tonne mince, mystérieuse crêpes poussière, fond sur moi, m'enlace, m'e iveloppe, une douce voix cachée murmure : « Adieu, Claudine! Ne m'oubliez pas... Secourez-moi. recueillez-moi. si jamais je tombe à
pieds comme un oiseau mort... Donnez-moi la pitié que vous accordez aux bêtes... Priez le hasard que, lorsque j'aurai brouillé toutes mes routes, je défaille sur le chemin de votre demeure... » Avant que j'aie pu lui rendre son étreinte, ma pauvre petite égarée s'enfuit, et la gueule ronge et jaune de la voiture engouffre celle qui fut ma très chère vagabonde...
Ils sont partis. Sans force pour rétablir Tordre paisible de ma maison, je tombe assise. Quelle fatigue d'avoir parlé, d'avoir écoute, d'avoir tendu mes jeux sur ces yeux remuants, sur ces lèvres agitées... 1 s de Marthe vibrent
encore en rond dans ma tête. Ces verres p sses et vides, ces chaises en déroute, on croirai! qu'une lande i'ètarde a passé là, et le parfum entêtant de Marthe traîne ici, banal. lena<
Evente, ô mon tilleul en Qeurs, évente-moi de ton odeur où L'oranger se mêle à la vanille... kgite, au souffle de tes houppes jaunes, nimbées d'abeilles, cet air alourdi de tabac et de
femmes poudrées ! Le soir d'un beau jour chaud
et pur descend «'t pèse d sucement but moi. Mon
.. Be calme et bat sm> rigueur à mes tempes
rafraîchi* b.
Assise au seuil du jardin, je goûte à longs
soupirs ma solitude, comme si je m'étais sentie en danger de la perdre...
Ils sont partis, petit bull anxieux qui n'as pas reconnu ta maîtresse d'autrefois, Ziasse jacasseuse et pillarde, boiteuse aux ailes rognées parée d'un demi-deuil gai, et chatte rousse apparue au faîte du mur, pareille à une lionne sur le ciel verdissant, ils sont partis, nous sommes seuls. Seuls, avec le fantôme qui me protège, avec le fantôme de celui que j'aime. . . Ce n'était qu'une alerte, mes amis silencieux. Reprenons notre vie, qui coule pleine, monotone et courte. Je me remets à penser sans hâte. Je pense à Renaud, qui s'appuyait de l'épaule à cette pierre où je m'adosse. Je pourrais, en me détournant un peu, lui sourire... à quoi bon? je le vois aussi bien, sans me détourner... Je cesse de penser à lui pour songer aux pèches blondes, menacées des loirs... Qu'épargnerai-je, les pèches blondes et roses, ou bien les loirs veloutés, à queue blanche et noire, charmants et inoffensifs ? Bah! nous verrons bien... Viens, Toby, contre mes genoux! Viens jouer à ce jeu cruel que j'imaginai pour nous deux seuls l'an dernier, quand partit celui que je nommais « ton
Père ». Je te disais tout haut : « Où est ton Père? » et ta tendresse désolée, qui connaît l'irrémédiable, éclatait en cris aigus, ett larmes qui moiraienl te
paud... Réponds : « Où est toft père? » Tu hésites, ton nez se gonfle, et lu siffles un doux gémissement peu convaincu... Bientôt tu sauras plus pleurer du tout... Tu oublieras...
Oubiierai-je, moi, qui l'ai vu mourir ? Oublie* rai-je la minute où une immobilité effrayante me le prit, avant la mor! ? puis-je oublier résignés, déjà soulagés d v \ ; • de mo
et surtout ses mains ins fétoid
paralysie, clémente,] leur pose Faim*
Hère, la droite à demi fermée surunporte-plu absent, la gauche éléganl Ive, le petit d
détaché...? Perdrai-je le souvenir de ce jour noir où la l'orme enchaînée. merle déjà, de
ce que j'aimais, se débattait encore imperceptible^ ment, avec le frémissement impuissant d\m insecte englué? De toutes mes forces, les mu!
tendus, j'aidais involontairement à sa délivrance, je senais lis poings, je m'oubliais jusqu'à dire au médecin : « ( Mi ! je VOUS en supplie,
LA RETRAITE SENTIMENTALE 2f.Q
donnez-lui quelque chose pour le faire mourir plus vite ! )) Le regard effaré du brave homme me rendait à peine à la raison...
Ah !... voici ma chauve-souris fidèle ! A me trouver chaque soir assise sur cette pierre, chaque soir elle descend un peu plus, rase de près mes cheveux... Elle nage, crisse, remonte, happe l'invisible et frôle mon épaule quand je la cherche là-haut...
Un dos arqué caresse mes jambes, s'en va, revient, me recaresse... Un ronron mijote au ras de terre, et c'est Péronnelle, grasse et rayée, qui vient me faire son salut du soir... Sous son vêtement d'été, dans le crépuscule, elle semble transparente et palpable, comme une crevette grise dans l'eau marine... La nuit rassurante resserre autour de moi le cercle de mes bêtes amies, et de toutes celles que je ne puis voir dans l'ombre, mais dont j'entends les pas ténébreux : trap-trap du hérisson qui trotte, aventureux, du chou à la rose, de la rose au panier d'épluchures... frôlement sur le gravier comme d'un pied qui traîne : c'est la lente marche du crapaud très ancien, le large et opulent crapaud qui vit sous les pierres
du unir éboulé. Tobv le craint, mais Péronnelle ne dédaigne pas de grattera tâtons son dos grenu, du bout d'une patte taquine.. * Sur le laurier r< un sphinx vibre, immobile, fixé à la Heur par sa trompe déroulée comme par un laiton très tin. Il vibre m follement qu'il semble, transparent, L'ombre de lui-même... Le temps esl loin où je n'aurais pas résisté à le saisir, à enfermer dans ma main son vol électrique, pour regarder luire, loin de la lampe, ses yeux phosphorescents... Je sais mieux chérir, maintenant, et je veux libres, autour de moi, la vie des plantes et celle des bêtes sans défiance...
Une corne d'automobile, lointaine, trouble notre silence, oriente Toby-Chien,
de Péronnelle. .. Je les rassure : « Ils sont partis... » Oui, ils sont bien partis! Marthe } ^nis ses triples voiles. Elle parle de moi et hausse ses rondes épaules : « Ah! ces gri i douleurs] Vous voyez ça!... Cette Claudine, elle i coule douce, avec sa mine de prospérité... Laprovince a des ressources, fous savez... Elle
lait m's petits coups en dessOU l Annie
proteste, révoltée de sentir le soupçon se glisser
en elle, — révoltée et prête à comprendre, à excuser une faiblesse qui me ferait si semblable à elle-même... Le soupçon se glisse en elle en même temps que la nuit pénétrante, elle s'y complaît, elle se souvient de ma froideur à parler de la tombe de Renaud, — elle cherche sous la verdure luxuriante et sans fleurs de mon jardin quelque silhouette adolescente de jeune jardinier... « La chair fraîche... Dieu vous garde, Claudine, de cette tentation pire que les autres! . . . » disait-elle.. .
Je ne crains personne, — ni moi-même ! La tentation ? je la connais. Je vis avec elle, qui se fait familière et inoffensive. Elle est soleil où je me baigne, fraîcheur mortelle des soirs dont la caresse s'abat surines épaules surprises, soif ardente pour que je coure à l'eau sombre où tremble l'image de mes lèvres jointe à mes lèvres, — faim vigoureuse et qui défaille d'impatience...
L'autre tentation, la chair, fraîche ou non?... Tout est possible, je l'attends. Cela ne doit pas être terrible, un désir sans amour. Cela se contient, se châtie, se disperse... Non, je ne le crains pas. Je ne suis plus une enfant qu'il peut sur-
prendre, ni une vieille vierge qui s'embri
seule approche... Toute la force inemployée qui bal si paisiblement dans mes artères, j • m'en armerai contre ce vulgaire ennemi. A chaque victoire, je prendrai à témoin celui qui s'accoude à la pierre derrière moi, invisible, et que je \ sans me retourner, — je lui dirai : « Tu vois? comme c'est facile... »
La nuit descend, prom * fermer sur
jardin dont la grasse verdure demeure au soleil. L'humidité de la terre monte à mes narines : odeur de champignons et de vanill d'oranger... on croirait qu'un invisible gardénia, fiévreux et blanc, écarte dans l'obscurité taies, c'est l'arôme même de cette nuit ruisselante de rosée... C'est l'haleine, par delà la grille el la ruelle moussue, des bois où je suis née, bois qui m'ont recueillie. Je leur appartiens de nouveau, à présent que leur ombre, leur silence étouffant ou leur murmure de pluie n'inquiète plus celui qui m'y suivait en étranger, vite la<, vite angoissé sous leur voûte de feuilles, el qui cherchait l'orée, l'air libre, les horizons balayés de nuages et de vent... Solitaire je les aime, et
LA RETRAITE SENTIMEMALE i>G3
ils me chérissent solitaire. Pourtant, si l'écho, sur un sol élastique et feutré d'aiguilles de pin rousses, double parfois mon pas, je ne presse pas le mien et je me garde de tourner la tète.,, peut-être qu'il estlà, derrière moi, peut-être qu'il m'a suivie, et que ses bras étendus protègent ma route mal frayée, démêlent les branches... Ma chère douleur, c'est la tenture sombre et nuancée, le velours sans prix qui double l'intérieur de mon coeur. Des soucis paisibles, des joies sans éclat et quotidiennes s'y brodent, éphémères. L'absence de Renaud — Annie peut m'en blâmer et Marthe en rire — n'empêche pas qu'un petit chien, dont je suis tout le recours, quête innocemment sa pâtée, son écuelle d'eau et sa promenade, — fii qu'une chatte familière joue avec l'ourlet de ma robe de deuil, — ni qu'un peuple délicieux de plan les languisse et meure si je le prive de mes soins... Et quelle amertume d'abord, — mais quel apaisement ensuite ! — de découvrir, — un jour où le printemps tremble encore de froid, de malaise et d'espoir, — que rien n'a changé, ni l'odeur de la terre, ni le frisson du ruisseau, ni la forme, en
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boutons deroses,des bourgeons du marronnier... Se pencher, étonnée, sur la petite coupe filigranée des anémones sauvages, vers le tapis innombrable des violettes, — sont-elles mauves, sontelles bleues? — caresser du regard la forme inoubliée des montagnes, boire d'un soupir qui hésite le vin piquant d'un nouveau soleil. — revivre! revivre ave* un peu de honte, puis avec plus de confiance, retrouver la force, retrouver la présence même de l'absent dans tout ce qu'il y a d'intact, d'inévitable, d'imprévu et de serein dans la marche des heures, dans le décor des saisons...
1 ):-ii\ hivers déjà m'ont ramenée frileuse autour du l'eu de souches, avec mon cortège de bêtes et de livres, ma lampe coiffée de rose, mon petit pot marron à bouillir les châtaignes, eu face de la bergère aux accoudoirs usés par les bras d Renaud... Deux printemps, déjà, ont rouvert toute ma maison sombre sur un jardin enflammé de bourgeons cramoisis et d'iris maigres à ! trop haute... Le soleil me jette dehors, l'av< et la neige me poussent, d'une main souveraine,
vers la maison... Mais nVst-re pas moi plutôt
LA HETRUTE SENTIMENTALE 265
qui décide, d'un soupir harassé de chaleur, la chute brusque des nuages gonflés d'eau, ou, d'un regard détourné du livre et du portrait chéri, le retour du soleil, de l'hirondelle qui fauche l'air, et réclusion sans feuilles des crocus et des pruniers blancs ?...
Au tremblement du petit chien blotti contre mes genoux, je m'éveille et sens que j'ai oublié l'heure. 11 fait nuit... J'ai oublié l'heure de mander, celle de dormir approche... venez, mes bêtes ! Venez, petits êtres discrets qui respectez mon songe! Vous avez faim. Venez avec moi vers la lampe qui vous rassure. Nous sommes seuls, à jamais. Venez ! Nous laisserons la porte ouverte pour que la nuit puisse entrer, et son parfum de gar dénia invisible, — et la chauvesouris qui se suspendra à la mousseline des rideaux, — et le crapaud humble qui se tapira sous le seuil, — et aussi celui qui ne me quitte pas, qui veille sur le reste de ma vie, et pour qui je garde, sans dormir, mes paupières fermées, afin de le mieux voir...