‹ La retraite spirituelle de BourdaloueChapitre 25 sur 76 · TROISIÈME JOUR · texte numérisé non relu

TROISIÈME JOUR

Quia tepidus es, incipiam te evomere.

Parce que vous êtes tiède, je vais commencer à vous rej cr. Apoc, chap. 3.

PREMIER POINT

En peu de paroles saint Bernard décrit admirablement l'état de tiédeur : // n'y a guère de communautés religieuses où l'on ne trouve des âmes lâches et languissantes, qui portent le joug de la religion, mais qui le portent de mauvaise grâce ; qui tâchent autant qu'elles peuvent, ou de le secouer, ou d'en diminuer la charge ; qui ont sans cesse besoin d'aiguillon pour les piquer, et de correction pour les redresser ; qui s'abandonnent à la vaine joie, qui se laissent abattre à la tristesse, dont la componction dure peu, dont la conversation est toute mondaine; qui n'ont que des pensées charnelles et animales, c'est-à-dire qui ne pensent qu'à ellesmêmes et à leurs commodités, qu'à ce qui peut leur plaire et les contenter; qui obéissent sans vertu, qui prient sans attention, qui parlent sans circonspection, qui Usent sans en tirer aucun fruit pour leur édifica

tion (1). On voyoit dès le temps de saint Bernard des religieux de ce caractère ; mais aussi dès lors comment les regardoit-on ? comme des religieux de nom, sans l'être d'effet. Voilà le portrait qu'en faisoit ce

grand saint : n'est-ce pas le mien ? Du moins est-ce à moi d'en bien considérer tous les traits, et d'examiner si je ne dois pas m'y reconnoitre.

Or, le désordre et le danger de cette tiédeur spirituelle consiste en ce que les tièdes ne sont pas même touchés de leur état. Ils ne s'estiment pas grands pécheurs : 1° parce qu'au lieu de penser au mal qu'ils font, et au bien qu'ils devroient faire et qu'ils ne font pas, ils ne pensent communément qu'au mal qu'ils ne font pas, et au peu de bien qu'ils font ; 2° parce qu'au lieu de se comparer avec ceux qui, dans la religion, sont plus fervens, plus régulier- qu'eux, ils ne se comparent qu'avec d'autres qui le paroissent moins; 3° parce que dans cette comparaison qui les flatte et qui les trompe, ils se disent, avec la même confiance que le pharisien, qu'ils n'ont pas tels et tels défauts de celui-ci et de celui-là. D'où il arrive qu'en servant Dieu très-làchemeat, ils se rendent encore des témoiges avantageux d'eux-mêmes, comme s'ils accompli—oient toute justice.

État bien funeste, puisque, selon la parole du Saint- Esprit, un état encore plus mauvais, c'est celui du péché, lui seroit néanmoins préférable. Et en effet, il eût mieux valu pour certaines âmes, qu'elles fussent tombées dans un péché grossier et grief, que dans cette vie tiède et relâchée : car elles n'auroient pas long-temps soutenu les remords de ce péché. Ce péché, en les humiliant, et en les effrayant par son énor-

(i) Bern.

mité, les eût bientôt forcées à se convertir; au lieu qu'elles ne se font aucun reproche ni aucun scrupule de leur tiédeur. C'est de là que tous les maîtres de la vie chrétienne et religieuse ont conclu qu'il étoit plus difficile de sortir de l'état de tiédeur que de l'état du vice et du libertinage ; et entre les autres, Gassien témoigne qu'il avoit vu un grand nombre de mondains devenir, par leur conversion, des homm îs fervens et spirituels; mais qu'il n'avoit jamais vu le même changement dans des religieux tièdes. Cette expérience ne doit-elle pas me faire trembler?

État encore d'autant plus à plaindre, qu'il nous rend le joug du Seigneur plus pesant. Tandis que l'âme fervente le porte avec une sainte allégresse, parce que l'onction de la frràce lui adoucit tout, l'âme tiède en sent au contraire tout le poids, et n'y éprouve que de la peine. Châtiment visible de Dieu, qui dès ce monde punit la tiédeur par la tiédeur même. Mais il ne s'en tient pas là ; et selon qu'il s'en explique lui-même, la tiédeur lui devient si insupportable, qu'elle le provoque à uue espèce de vomissement, dont la seule idée fait horreur. Il ne rejeté pas encore absolument une âme tiède, mais il commence à la rejeter, en s'éloigna nt d'elle. Cette tiédeur est donc un commencement de réprobation ; et que me faut-il davantage pour travailler à m'en retirer? Attendrai-je que je sois toutà-fait réprouvé de Dieu ?

SECOND POINT

Aprks avoir considéré le malheur et le désordre de l'état de tiédeur, si j'en veux connoître les causes, je dois les chercher dans moi-même ; car cet état ne peut se former dans moi, sans que j'en sois librement

principe. Je dois donc me l'im-

C( mble de l'injustice seroit de vouloir

l'attribuer à Dieu. Dieu permet bien quelquefois qu'une

>mbe dans des états de sécheresse ; mais

itats de sécheresse, suivant les vues de Dieu, ne servent qu'à la purifier, qu'à la détacher des consolations sensibles, qu'à la perfectionner dans son amour. Ainsi, il ne faut pa? confondre ce? sécheresses avec la tiédeur. L'âme ?aint:' et fervente gémit de ces séche-

?s, mais l'àme tiède et lâche ne gémit point de sa

ieur. L'une est dans un état violent, dont elle est innocente: mais l'autre est dans un état qu'elle aime et dont elle est coupable. Voici comment.

Une de? cause? de la tiédeur, c'est la facilité à omettre les exercices ordinaire? de piété : l'oraison, la lecture, la communion, les examens de conscience, les œuvres de pénitence et de mortification. La moindre affaire en détourne; le moindre empêchement est un prétexte pour s'en exempter, du moins pour le? interrompre, pour les différer et les remettre à un autre temps, c'est-à-dire pour ne les point faire du tout. Combien de fois cela m'est-il-arrivé ! combien de fois ai-je quitté Dieu pour le monde ! combien de fois pour de vains sujets, et souvent sans nul sujet, ai-je abandonné mes pratiques ! Doi?-je m'étonner, après cela, si je suis ti-Me ? et comment ne le serois-je pas ? Quand un homme du monde se plaint d'avoir peu de foi, le moyen que vous en ayez? lui dit-on; vous ne faites rien de tout ce qu'il faut pour la fortifier et pour l'animer. De même doi?-je me dire : le moyen que je ne perde pas

rit de dévotion et de ferveur, lor?que je ne m'a?sujetti? i rien de tout ce qui le peut conserver? On ne va pas néanmoins d'abord jusqu'à se dispenser

de tous ses exercices et de tous ses devoirs ; mais on ne s'en acquitte qu'avec négligence, et c'est une autre cause de la tiédeur. On vit, à ce qu'il paroit, comme les autres, et Ton se conforme à l'ordre d'une communauté, mais sans recueillement et sans esprit intérieur. On est dans une disposition habituelle à se répandre au dehors et à se dissiper. Or, est-il possible que, dans ce trouble et dans cette diversité d'objets dont on se remplit, on ne laisse pas peu à peu s'éteindre le zèle de sa perfection ; et qu'à mesure que ce zèle s'amortit, on ne vienne pas à se ralentir et à déchoir ? Je n'en puis que trop bien juger, et mon exemple ne m'en convainc que trop sensiblement.

Mais ce n'est pas là encore la première source du mal, et il tire son origine de plus haut. La cause essentielle de la tiédeur, quoique la plus éloignée, c'est le mépris des petites choses. Voilà par où l'on commence à dégénérer. Au lieu de se souvenir qu'il n'y a rien de petit en ce qui concerne l'honneur de Dieu et le culte qui lui est dû, que la perfection ne consiste pas tant dans les grandes choses que dans les petites, que c'est même une grande chose que d'être fidèle dans les petites choses, et que c'est enfin par les petites choses que les grandes se maintiennent; au lieu d'envisager tout cela, on se lasse de ces menues observances, on ne les croit bonnes que pour les commençans, on n'y prend plus garde, et de ce degré l'on descend bientôt à un autre, jusqu'à ce qu'on en soit venu à unattiédissement parfait. Ah! si depuis ces jeunes années où je suis entré au service de Dieu, j'avois toujours eu la même attention et la même vigilance sur les moindres manquemens et les moindres infidélités, que j'aurois fait de progrès ! Hélas ! bien loin d'avoir ainsi avancé,

roit beaucoup pour moi, si j'étois au moins tel présentement que je l'ai été dans ce premier temps dV'preuve et de noviciat !

TROISIÈME POINT

La tiédeur n'est point, après tout, absolument irré médiable. Il est difficile d'en guérir; mais, avec l'assistance divine, ce n'est point une guérison au delà de mon pouvoir. On en voit peu d'exemples, mais on en voit, et Dieu veut que je sois du nombre. Voilà pourquoi il m'a inspiré le désir de cette retraite; et quels sont les remèdes dont je puis user? Ils se rapportent tous à deux chefs ; l'un de pure réflexion, et l'autre de pratique.

Quant à la réflexion : 1° C'est de considérer souvent la grandeur du Dieu que je sers, ce qu'il m'est, et ce que je lui suis. Ce qu'il m'est : mon souverain, mon juge, mon créateur; comment mérite-t-il donc d'être servi? Ce que je lui suis : son sujet, son esclave, sa créature; comment exige-t-il donc que je le serve ? C'étoit le motif par où saint Paul excitoit la ferveur des premiers chrétiens : Je vous conjure de marcher dans la v de de Dieu d'une manière digne de Dieu fl). Règle excellente, et remède infaillible contre la tiédeur : penser, parler, prier, s'occuper, vivre toujours d'une manière digne de . 2° C'est de considérer comment on sert les grands du monde. Car la conduite du monde est pour moi une n continuelle; et je dois rougir en me comparant tant de mondains que l'intérêt ou l'ambition attachent aux puissances du siècle. Je dois m'humilier et onfondre, d'avoir si peu de zèle pour Dieu, tandis qu'ils témoignent tant d'ardeur pour des hommes et

(i) Coloss. i.

des maîtres mortels. 3° C'est de considérer dans chaque action religieuse son importance et le bien inestimable qu'elle me peut procurer. Cette action que je fais ou que je vais faire, c'est l'œuvre de Dieu. Selon que je l'aurai faite plus ou moins saintement, j'en aurai une récompense plus ou moins abondante. Elle peut me mériter une gloire éternelle. Ce sont ces pensées et il'autres semblables, qui chaque jour et presque à chaque moment, embrasoient d'un feu nouveau ces saints religieux du même ordre et de la même profession que moi, dont on m'a raconté les vertus, et que je dois me proposer pour modèles.

Quant à la pratique, le remède le plus efficace pour me réveiller de mon assoupissement et de ma tiédeur, c'est d'en détruire les causes et de leur opposer des principes tout contraires ; car les contraires se guérissent par les contraires. Par exemple, c'est de reprendre tous les exercices dont l'omission m'a été si préjudiciable et de m'y rendre désormais plus exact et plus assidu. C'est d'y apporter tout le soin et toute l'application qui dépend de moi, et dont je suis capable. C'est de ne manquer à rien, pas même aux plus petits devoirs et aux plus petites règles ; surmontant toutes les difficultés, m'élevant au-dessus de toutes mes répugnances, consentant, s'il le faut, à servir Dieu toute ma vie sans consolation et sans onction : trop heureux qu'il daigne bien encore à ce prix me recevoir.

CONCLUSION

Dans ce sentiment, ô mon Dieu, et dans cette préparation de mon cœur, je reviens à vous avec confiance. Malgré toutes mes lâchetés et toutes mes tiédeurs, j'ose encore me flatter que vous n'avez point retiré de

moi votre miséricorde. Vous le pouviez, Seigneur, vous m'en aviez menacé, etjeleméritois : mais vos menaces jusques à présent n'ont été qui; des avertissemens pour mui: et puisque vous m'appelez aujourd'hui tout de nouveau et plus fortement que jamais, je ne puis douter que vous ne vouliez me faire rentrer dans la voie de vos fidèles serviteurs, et me remettre dans la sainte ferveur que j'ai perdue. Qu'il en soit, mon Dieu, comme vous le souhaitez et comme vous l'ordonnez; et qu'il en soit comme je le veux moi-même et comme j'en forme devant vous le dessein.

Ce n'est pas. Seigneur, pour la première fois, que j'ai pris de pareilles résolutions, ni pour la première fois que je vous ai fait de telles promesses. Celles-ci ne seront-elles point comme les autres? A consulter le passé, j'ai tout à craindre demafoiblesse dans l'avenir : elle est extrême. Mais quoi, Seigneur, languiraijedonc toujours? N'est-il donc pas temps d'être à vous comme j'y dois être? N'est-il pas temps d'agir en religieux, puisque j'en porte l'habit, et que j'en ai contracté, l'engagement solennel? Ne vous ai-je pas assez dérobé de mes années ? Ne m'en suis-je pas assez dérobé à moi-même ? Car c'est me les dérober à moimême, que de les dérober à mon avancement et à la sanctification de mon âme. Faudra-t-il que je traîne jusqu'à la fin de mes jours une vie imparfaite, sans liante, sans fruit, sans mérite? Vous me faites encore entendre sur cela votre voix, Seigneur, et les reproches de ma conscience : mais si je n'en profitois pas, si je ne prenois pas une bonne fois mon parti, où en viendrois-je peut-être ? A tomber dans l'état de cette tiédeur complète et achevée, qui ne ressemble que trop à l'aveuglement et à l'endurcissement où vous

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