DU RÈGNE DE JÉSUS-CHRIST DANS L'AME RELIGIEUSE
Tollite jugum meum super vos, et invenietis requiem animabus vestris.
Prenez sur vous mon joug, et vous trouverez le repos de vos âmes. Matth., chap. 11.
PREMIER POINT
Il ne suffit pas, en retournant à Dieu, que je travaille à détruire dans moi la sensualité et Tamour-propre, qui ont été les principes de tous mes relâchemens ; il faut encore que j'y fasse régner Jésus-Christ, ou plutôt, c'est en établissant par la grâce le règne de Jésus-Christ dans mon cœur, que j'y détruirai l'empire des sens et l'amour de moi-même.
Ce règne de Jésus-Christ est tout intérieur, et il consiste à bannir de mon âme tout autre esprit que celui de Jésus-Christ, à ne juger de rien que selon les maximes de Jésus-Christ, à n'aimer rien que selon les sentimens de Jésus-Christ, à faire vivre en moi, par une pratique constante et habituelle, toutes les vertus de Jésus-Christ; tellement que ce soit Jésus-Christ qui me gouverne en tout, qui me règle en tout, qui me fasse tout entreprendre et tout accomplir.
Ce règne de Jésus-Christ n'est point de ce monde;
i»u règni: de ;.-c. dans l'amb rflig. 153
:'p?t-à-dire que ce n'est point un règne où Jésus-Christ, somme les autres rois, se montre dans la pompe et dans l'éclat, ni où, par la puissance des armes, il cherche à étendre ses conquêtes et à s'acquérir des sujets : au contraire, il ne se fait voir que dans les états les plus pauvres, les plus obscurs, les plus humilians; et s'il remporte des victoires, c'est par l'attrait de ces mêmes états où il s'est abaissé et où il a voulu se réduire. Une âme touchée de le voir marcher devant elle comme son chef, et de lui voir prendre la route la plus épineuse et la plus étroite, se sent exitée à le suivre ; elle se livre à lui tout entière, et s'abandonne sans réserve à sa conduite : par quelque voie qu'il lui plaise de l'appeler, elle y entre généreusement, elle s'y attache inviolablement, elle y persévère et elle y avance constamment : ses exemples sont des ordres pour elle, et elle auroit honte qu'il y eût une difficulté qui l'arrêtât, lorsque son divin Maitre les veut éprouver toutes, et qu'il lui apprend à les surmonter. Allons, dit-elle, comme saint Thomas, et mourons avec lui. L'esclave n'est point au-dessus de son souverain Seigneur (1), ni la créature au-dessus de son Dieu. C'est donc lui qui la mène, lui qui lui donne, à chaque pas qu'elle fait, l'impression et le mouvement, lui qui la détermine, qui l'encourage, et qui la soutient : c'est une soumission sans réserve, et la dépendance est parfaite.
Voilà à quoi notre Sauveur nous invite, quand il nous dit : Prenez sur vous mon joug et portez-le (2). 11 adresse cette invitation à tous les chrétiens en général, mais en particulier aux religieux. Car elle regarde diversement les uns et les autres. S'il exige des chrétiens
(i)Joan. 11. Matth. 10.— (2) Matth. 10.
qu'ils se chargent de son joug, ce n'est, dans la riguei de la lettre, que par rapport aux préceptes de sa loi; mais ce qu'il exige des religieux va jusques aux conseil et la plus sublime perfection. Du reste, il veut que i suit nous-mêmes qui nous soumettions à ce joug di Seigneur; et en nous donnant la grâce delà vocatioi religieuse, il ne nous a pas dit : recevez mon joug qi je vous impose, mais, prenez-le, et mettez-le vous mêmes sur vous. Il ne lui seroit point assez gloriei de nous entraîner par violence après lui : il demanc à régnef par amour, et non par force ni par contrainte Est-ce ainsi qu'il règne sur moi et dans moi ! Veuxen effet ne me conduire désormais que par lui et que selon lui? Le veux-je, dis-je, en effet? car jusques présent je ne l'ai voulu qu'en apparence. Depuis tar d'années, ce qui m'a conduit, ce sont les désirs de mon cœur, auxquels je n'ai jamais eu le courage de résister, et que j'ai au contraire toujours cherché satisfaire; ce sont mes inclinations naturelles, que je I n'ai jamais pu me résoudre à combattre, et au gré 1 desquelles j'ai toujours vécu, ce sont mes sens, que j'ai 1 llattés et que j'ai écoutés, sans jamais les contredire! ni les mortifier dans les moindres choses ; c'est le ! monde, dont je n'ai point quitté l'esprit en quittant ses 1 biens, et dont peut-être j'ai conservé, sous un saint :i habit, les sentimens les plus profanes, pour ne pas dire les plus criminels ; ce sont mes vues particulières,', I suit de vaine gloire et d'ambition, soit d'intérêt propre ] et de recherche de moi-même. Car tout cela n'est que' trop ordinaire jusque dans la religion ; et quoique les objets y soient différens, ce sont néanmoins les mêmes . passions. Voilà l'esclavage où j'ai passé une grandei partie de ma vie : voilà les maîtres a qui j'ai obéi ; et,