E LA VIE CACHÉE DE JÉSUS-CHRIST, ETC
Je vous y trouverai, et qu'ai-je à souhaiter de plus?
là que l'âme s'entretient avec vous, qu'elle voua pari»? et qu'elle vous entend, qu'elle vous possède et qu'elle vous goûte. Mais vous n'êtes point dans le bruit : du moins vous ne vous y faites guère connoitre, ni guère sentir. 0 mon Dieu, où serois-je bien
vous, et où puis-je être mal avec vous? Que m'importe d'être connu du monde, honoré dans le monde, ou de ne l'être pas, si je vous ai toujours pour témoin, et si vous m'honorez de votre présence? Vous seul me tiendrez lieu de toutes choses ; et dans mon obscurité et mes ténèbres, je serai plus en état de vous dire sans cesse, avec la même consolation que vous le disoit un de vos plus fidèles serviteurs ; Mon Dieu et mon tout.
Il y a peu d'ordres religieux où tout commerce avec le prochain soit absolument interdit. Dans la profes sion religieuse, comme ailleurs, on a certaines heures où l'on peut converser ensemble, et il nY~t poiil même défendu d'avoir quelques connoissance- al dehors ni de les entretenir. Mais il est vrai, du reste que dans les conversations avec le prochain, il se glisse bien des abus où nous tombons très-communément et dont nous ne pouvons mieux nous garantir que pai trois règles générales, qui sont pour nous d'une extrèmr conséquence. La première, que nos conversations soien toujours accompagnées d'une modestie religieuse e d'une sage retenue ; la seconde, qu'elles soient solides et utiles ; et la troisième, que la charité y règne, e qu'elle en éloigne tout ce qui est contraire à l'e-pri d'union et de paix.
PREMIER POINT
Conversations accompagnées d'une sage retenue ci, d'une modestie religieuse : car, de même qu'il y a pour les personnes du monde des bienséances du monde, il y a, pour les religieux, des bienséances religieuses ; et, par rapporta la manière de conterser, il est constant que mille choses où l'on ne trouve point
gOB 1ES CONVERSATIONS, ETC. 207
k dire dans un homme dn monde, de viennent ;p» éantes dans an religieux, et ^f™^™ répréhensibles. C'est done particulièrement aux rel Lieux que convient l'avis de l'Apôtre, lorsqu. d.so.t S," premiers fidèles : Faites voir en tout votre modelie(l). Elle paroit dans l'air, dans le maintien, t le este, dans le ton de la voix .dans fermes et dans les expressions, dans tout «teneur. Ce n es nas qu'elle ait rien d'affecté, ni de trop étudié . 1 affec LTion n'est bonne nulle part ; mais, sans aucune conta nte ni aucune gène, elle évite certain, ...r. ^ trop évaporés, certains mouvemens trop précipité,, certains testes trop peu mesurés, certains éclats de voix rop élevés, certaines paroles et certaines express.ons trop familières, surtout avec des séculiers.
CW une erreur dont se laissent prévenir bien des refigieux, de se persuader que par des conversations o jours enjouées et peu réservées, ils se rendent pu " réables au monde, et s'en attirent plus aiseme . stime et la confiance. Le monde est au contra re le censeur le plus éclairé et le plus severe que lespersonnes religieuses aient à craindre. 11 sait parfaite ment quelle mesures elles doivent garder, et quels Tgards elles doivent avoir à la sainteté de leur profe^ion • il V fait une réflexion part.cul.ere, et ton bertin' tout déréglé qu'il est, il exige de leur part ù'e régularité et une circonspection, qu'il porte même
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Veu voir de la gravité, du recuei.lement, de la moderation, de la discrétion, de la sagesse et s .1 en rencontre quelqu'un où il remarque tous ces carac (1) Philip. 4.
tères, c'est de celui-là qu'il s'édifie et en celui-là qu'il se confie. Tout autre ne lui est bon que pour l'amuse] ment. On peut dire même qu'il n'est presque bon rien autre cbosc dans l'intérieur d'une communauté] on le laisse parler et discourir tant qu'il lui plaît, et comme il lui plaît ; mais ses discours, souvent sans ordre et sans règle, font peu d'impression, et l'on n'j donne qu'une attention très-légère.
Selon la maxime ordinaire, la bouche parle de l'abondance du cœur ; et c'est encore une vérité, que le cœur se répand par la bouche. De là donc on peut conclure d'une personne religieuse trop vive et troj mondaine dans ses façons de parler qu'elle est déjj fort dissipée au dedans d'elle-même, et que dans la suite elle ne fera que se dissiper toujours davantage. Une âme recueillie, et qui porte partout la présence et la vue de Dieu, ne s'abandonne point de la sorte à ses vivacités naturelles. Elle est honnête et affable, mais sans s'épancher tant au dehors, ni entrer en de si grandes agitations : elle n'est ni sauvage ni mélancolique; mais au milieu de sa joie et dans les démonstrations qu'elle en donne, elle ne perd rien de tout le sérieux qui la doit tempérer : elle ne demeure point dans un triste et morne silence ; mais elle ne cherche point aussi à tenir seule la conversation, ni à maîtriser tous ceux avec qui elle traite : elle dit simplement ce qu'elle pense, et laisse à chacun le loisir de s'expliquer à son tour, n'interrompant jamais, et toujours plus prête à écouter qu'à se faire entendre. Qu'on éviteroit de fautes dans la société, si l'on se formoit sur ce modèle, et si l'on ne s'écartoit jamais du respect chrétien et religieux qu'on se doit les uns aux autres.
SECOND POINT
Conversations solides et utiles. Ce n'est pas à dire qu'elles doivent toujours rouler sur des matières spirituelles et de pure piété : cela seroit à souhaiter parmi religieux ; mais, après tout, comme la religion accorde quelques heures d'entretien pour récréer l'esprit et pour le relâcher, elle donne là-dessus un peu plus de liberté, et ne défend point de mêler dans la conversation des sujets moins relevés et moins importans: c'est une tolérance raisonnable et trèsconvenable.
Mais ce qui ne conviendroit en aucune sorte, ce 6eroit, 1° qu'entre des personnes religieuses on ne s'entretînt ordinairement que de bagatelles, et qu'on employât des temps considérables en de puérils et vains discours ; 2° qu'on ne parlât que des affaires du monde, et de ce qui s'y passe ; qu'on ne s'assemblât que pour contenter sur cela sa curiosité, et pour entendre le récit de tous les bruits qui courent et de toutes las nouvelles qui se répandent ; 3° qu'aux heures mêmes où le silence est ordonné, on se réunît plusieurs ensemble, en des lieux particuliers et contre ^a règle, pour se rapporter mutuellement tout ce qui se fait dans une communauté, et pour en raisonner tort inutilement ; 4° que dans toutes ces conversations, soit particulières, soit publiques, on ne dît pas peut-être un mot de Dieu ni qui pût porter à Dieu ; mais qu'on n'y débitât que des maximes toutes conformes à l'esprit du monde et à ses sentimens ; 5° qu'on laissât tomber l'entretien dès que quelqu'un commenceroit à le tourner sur les choses du Ciel, et à y jeter quelques paroles d'édification ; qu'on en conçût du dédain et
qu'on en témoignât du dégoût et de l'ennui. Voilà encore une fois, ce qui ne peut s'accorder avec la sainteté de l'état religieux.
Quand, après une conversation où Ton ne s'est rempli l'esprit que d'idées frivoles, on se trouve devant Dieu et dans la prière, sans goût, et sans onction, attention, y a-t-il lieu d'en être surpris? Une bonne réflexion qu'on eût entendue dans un entretien plus solide, eût nouri l'âme, et eût allumé toute sa ferveur ; car souvent il n'en faut pas davantage. Ces deux disciples à qui Jésus-Christ ressuscité se joignit sur le chemin d'Emmaus, se sentoient tout brûlans de zèle, pendant qu'il conversoit avec eux et qu'il leur expliquoit les divines Ecriture. Mais que remporte-t-ou de la plupart des conversations? un cœur vide, une imagination égarée, beaucoup d'indifférence et dé sécheresse dans le service de Dieu. Il n'y a que trop de personnes religieuses qui pourroient en rendre témoignage.
Ce qui paroît encore plus à déplorer, c'est que dea religieux aient quelquefois de longs entretiens, nlêm • avec des séculiers, sans jamais leur rien dire dea vérités du christianisme, ni qui regarde le salut. On craint de les rebuter par ces sortes de discours, et qu'ils n'en fussent bientôt fatigués. Il est vrai qu'il y faut de la prudence, et qu'on ne doit pas faire de la conversation une prédication perpétuelle. Mais d'ailleurs trois choses sont certaines. 1° Les séculier^ ne se rebutent point si aisément qu'on le pense de ce que leur dit une personne religieuse pour les édifier et leur inspirer des sentimens chrétiens. Si c'étoit un homme engagé comme eux dans le monde qui leur tint de pareils discours, peut-être en seroient-ils étonnés:
et en feroient-ils quelques railleries : mais ils ne de même ce qui vient de la bouche d'un
- 'ux. Ils y font plus d'attention, et ils n'en ont que plus de respect pour lui, voyant qu'il parle conformément à son état, et qu'il s'acquitte en cela de son devoir. 2° Non seulement ils ne s'en rebutent point, mais plusieurs même en sont touchés: ils s'y affectionnent et en profitent; et s'ils avoient à se scanda- User, il plutôt qu'un homme aussi étroitement
dévoué à Dieu que l'est un religieux par sa profession, ne les fit jamais souvenir de leurs obligations envers ce premier maître, et du soin qu'ils doivent prendre de
■rvir et de se sauver. 3° Enfin, supposé que de semblables conversations ne les accommodent pas, ce qui s'ensuivra de là c'est qu'on les verra moins, et
rit l'excellent principe de saint Ignace de Loyola. Ou les gens du monde, disoit-il, m'écouteront volontiers quand je parlerai sur des sujets êdifians, et alors Dieu en sera glorifié et j'aurai ce que je demande ; ou, dégoûtés de telles matières, ils s'éloigneront de moi, et alors ils me feront moins perdre mon temps, et j'en irai moins perdre avec eux.
Et qu'est-il nécessaire, en effet, d'être tant dans le monde, et avec le monde si toutes les visites qu'on lui rend ou qu'on en reçoit, ne contribuent ni à sa sanctification ni à la nôtre ? Est-ce à cela que des personnes religieuses doivent passer presque toutes leurs journées ? Autant et beaucoup mieux vaudroit-il demeurer dans la retraite, et, selon l'expression de Jésus- Christ, laisser les morts ensevelir leurs morts (1). Les apôtres parcouroient le monde, mais pour y enseigner, pour y catéchiser, pour y annoncer le royaume (1) Matth. 8.
de Dieu. Voir autrement le monde, c'est malgré le renoncement qu'on a fait au monde, être encore tout mondain, et plus peut-être qu'on ne l'eût été dans le monde même.
TROISIÈME POINT
Conversations charitables et sans offense de personne. Le Sage a dit en général, que celui qui ne pèche point dans ses paroles est un homme parfait : mais on peut dire en particulier au regard de la charité, que c'est une grande perfection et une vertu bien rare, de ne la blesser jamais dans les entretiens. Car voilà dans les maisons même religieuses, le plus commun et le plus dangereux écueil qu'elle ait à craindre. Elle s'y trouve altérée en diverses manières, dont les plus ordinaires sont :
1° Les impatiences naturelles et les chagrins de certains esprits colères et brusques, qui ne savent s'exprimer sur rien en des termes de douceur. On ne peut presque leur parler, sans s'exposer à une réponse désagréable ; et Ton a beau prendre toutes les précautions possibles, il y a toujours de leur part quelque rebut à essuyer.
2° Les contestations qui naissent, et les disputes où l'on s'échauffe de part et d'autre. Cela vient surtout de deux sortes de caractères très-fàcheux dans le commerce de la vie. Les premiers sont contredisant, et les seconds sont opiniâtres. D'où il arrive que les uns par un esprit de contradiction, formant toujours des difficultés sur ce qu'on leur dit, et les autres par un esprit d'opiniâtreté, ne voulant jamais céder, ni reconnoîlre qu'ils se soient trompés, on s'échappe en bien des paroles dont les cœurs sont piqués et ulcérés.
3° Les railleries, soit qu'on soit trop libre à lea faire, ou qu'on soit trop délicat à s'en offenser. Car il y a des esprits d'une tello foiblesse, qu'il ne faut qu'un mot pour les choquer: comme il y en a au<-i qui se laissent tellement aller à une envie démesurée de railler de toutes choses et de quiconque, qu'ils le font sans ménagement et sans égard. Pourvu qu'ils se contentent, ils n'examinent rien davantage, et ne s'inquiètent guère si quelqu'un en a de la peine. Cette peine toutefois n'est que trop réelle ; et quoiqu'elle puisse être mal fondée, et que souvent dans celui qui la ressent, ce ne soit que l'effet d'une trop grande sensibilité, il y faudroit néanmoins prendre garde ; et non-seulement la charité religieuse, mais la seule humanité le demanderoit. Bien loin de cela, on prend plaisir à se jouer d'une personne. On en fait tout le sujet de l'entretien ; et à ses dépens, on se donne une récréation et un divertissement peu sortable.
4° Les jugements et les murmures, ou contre des supérieurs, ou contre ceux qui se trouvent chargés de quelque office dans la communauté, ou contre des particuliers. Dès qu'on n'approuve pas une chose (et combien y en a-t-il qui soient approuvées de tout le monde?) Quoi qu'il en soit, dès qu'une chose déplaît, on ne peut s'en taire. Du moins si l'on en parloit dans la vue de quelque utilité qui en dût revenir : mais on sait assez que tout ce qu'on dira, ne produira rien. Pourquoi donc entre-t-on là-dessus en de si long explications ? par une maligne satisfaction qu'on goûte à déclarer ses sentimens, et par un secret penchant à condamner et à censurer.
5° Les médisances. Ce point est plus important, et les religieux n'ont pas moins à se précautionner là-
dessus que les gens du monde. Sur tout autre article, ou a communément dans la religion la conscience plus timorée et plus étroite ; mais sur l'article de la médisance, les plus réguliers et les plus sévères ont quelquefois une conduite et des principes bien larges. 11 y a peu de conversations où il ne soit parlé du prochain ; et par un malheureux enchaînement, quand une fois on a commencé, on ne cesse point qu'on n'ait dit tout ce qu'on prétend savoir, et qu'on devroit tenir secret. La charité doit corriger tout cela, et banni* tout cela des conversations chrétiennes, à plus forte raison des conversations religieuses. Point d'amertume dans les paroles, ni de brusqueries. On n'est pas toujours maître d'empêcher que certains mouvemens ne s'élèvent dans le cœur : mais au moins faut-il avoir assez d'empire sur soi pour les tenir cachés au dedans, et pour n'en rien faire paroître. Point de contradictions trop fortes, ni d'altercations. Chacun a sa pensée, et chacun peut la produire, quoique contraire à la pensée des autres. Mais du moment que la question commence à dégénérer dans une espèce de différend, et qu'on le remarque, il vaut incomparablement mieux se renfermer dans le silence et ne pas poursuivre, que de s'obstiner par une fausse gloire à remporter un vain avantage et d'être par là un sujet de discorde. Point de traits railleurs et piquans. Un mot assaisonné d'un certain sel et dit agréablement, n'est pas toujours condamnable, pourvu que personne n'y soit intéressé, ou que celui qui pourroit y avoir quelque intérêt, prenne bien la chose, et n'en témoigne aucun déplaisir. Mais après tout une raillerie trop fréquente a souvent de fort mauvais effets. Et il ne faut point alléguer pour excuse qu'il n'y a rien en ce qu'on dit, que
d'indifférent et que d'innocent. Ce n'est plus une raillerie indifférente ni innocente, des que la charité en souffre ; or, il n'est presque pas possible qu'elle n'en souffre par l'extrême délicatesse de la plupart des esprits, qui s'offensent aisément, et ressentent trèsvivement les moindres atteintes. Point de murmures ni de plaintes, du moins dans les entretiens publics. Si l'on voit quelque chose à reprendre, on peut en secret s'en expliquer avec une personne de confiance, soit supérieure, ou autre : mais de s'en déclarer hautement et devant toute une assemblée, c'est une espèce de révolte, ou c'est en quelque manière vouloir l'exciter. Enfin, point de médisances: car si la médisance est un péché grief dans des séculiers, qu'est-ce dans des religieux? Parlons bien de tout le monde ; ou si nous n'avons rien de bon à dire, taisons-nous. En gardant ces règles, on se préserve d'une infinité de désordres ; on rend la société religieuse également édifiante et douce, et c'est ainsi que se vérifie la parole du Prophète royal : Quel avantage et quel bonheur pour des frères de vivre ensemble et dans une sainte union (1) (1) Ps. 132.