DE LA CHARITÉ DE JÉSUS-CIIRIST, ETC
Ce fut donc d'abord une charité douce que celle de Jésus-Christ, et cette douceur parut en tout : dans ses manières extérieures, dans sa retenue et sa modération inaltérable. Que n'eut-il point à endurer de la part d'un peuple grossier et incrédule, à qui il annonçoit ses divines vérités? Avec quelle condescendance ménageoit-il tant d'esprits opposés, et s'y accommodoit-il pour les persuader et pour les gagner ! Combien de rebuts essuya-t-il sans se plaindre, combien de résistances et de contradictions ! Qu'étoit-ce que ces apôtres ? de pauvres pêcheurs, des hommes sans nom, sans éducation, sans étude, sans intelligence. Que ne lui en coûta-t-il point pour les former ! Souvent ils ne comprenoient pas ce qu'il leur disoit, et pour se faire mieux entendre à eux il leur répétoit plusieurs fois les mêmes choses, et les leur expliquoit tout de nouveau. Souvent ils avoient ensemble des contestations et des disputes, et il s'employoit à les apaiser : vivant avec eux malgré le dégoût qu'ils lui dévoient causer, se communiquante eux, et bien loin de se tenir importuné de leur présence, voulant sans cesse les avoir auprès de lui.
Ainsi il a bien pu nous dire, ce qu'il dit en effet dans son Evangile : Apprenez de moi combien je suis doux et pacifique (1), et en même temps apprenez comment vous devez l'être vous-mêmes. L'ai-je appris jusques à présent ? Ai-je appris à supporter les foiblesses des autres ? Il faut bien qu'ils supportent les miennes ; et n'est-ce pas une des plus grandes injustices, quand je veux qu'ils me fassent grâce sur une infinité de choses
(1) Matth. 5.
qui m'échappent, et que je ne leur fais grâce sur rien? Ce sont leurs mauvaises qualités qui doivent servir à perfectionner et à purifier ma charité, au lieu de l'affoiblir. Car si je n'étois obligé d'avoir de la charité et de la douceur que pour des gens accomplis et à qui rien ne manque, tout ce que j'en aurois, ne seroit de nul mérite : ou pour mieux dire, je n'en aurois pour personne, puisqu'il n'y a personne sans défaut. Si je rî'avois à vivre qu'avec des anges ou avec des hommes impeccables, cette charité douce et patiente ne me seroit pas nécessaire, parce qu'elle ne m? seroit de nul usage. Mais j'ai à vivre avec des esprits qui ont leurs idées particulières, comme nous avons chacun les nôtres ; qui ont leurs humeurs, leurs caprices, leurs préjugés, leurs erreurs. D'entreprendre de les changer, c'est ce qui ne m'appartient pas, et de quoi je ne viendrois pas à bout. U ne me reste donc pour le bien de la paix et pour l'entretien de la charité, que de m'aecommoder à eux autant qu'il est possible, et de les gagner par ma douceur.
Bienheureux les débonnaires, parce qu'ils possédermii toute la terre (1), c'est-à-dire, qu'ils se concilieront tous les cœurs. Suis-je de ce nombre? ou plutôt, combien là-dessus ai-je de reproches à me faire ! Combien de fois, au lieu d'user envers le prochain d'une charitable indulgence, lui ai-je fait ressentir mes dédains et mes hauteurs ! Combien à son égard in est-il échappé, et m'échappe-t-il sans cesse de paroles aigres, de manières brusques, de mépris! Souvent même je n'y fais nulle attention, et je ne crois pas qu'il y ait rien en tout cela dont on doive s'offenser. Ce seroit bien pis, sijevenois, comme quelques-uns,
(1) Matth. 5.