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La Réunion et Madagascar

Découverte. — Compagnie de l’Orient. — Pronis. — Compagnie des Indes. — Jacob de la Haye. — Le P. Hyacinthe. — Conseil des notables. — Conseil provincial — Le café. — Prise de possession de L’île de France. — Invasion de sauterelles. — Epidémie de petite vérole. — Situation de Bourbon à l’arrivée de La Bourdonnais.

Les auteurs qui ont écrit sur la Réunion ont assigné plusieurs dates à la découverte de cette île : 1506-1507- 1508-1512-1513 et 1545; or, ilrésulte de travaux récents publiés par M. Guet (I) qu’aucune de ces dates n’est exacte. C’est en 1628, le 9 février, que l’amiral portugais Pedro de Mascarenhas découvrit les îles qui portèrent longtemps son nom. Mascarenhas prit possession de Bourbon au nom du roi Jean III de Portugal et s’éloigna, ne laissant comme trace de son passage que quelques chèvres qui se multiplièrent, et dont les descen-

(1) Origines de l'île Bourbon , Revue maritime et coloniale , tome LXXXVI, 1885.

dants existent encore aujourd’hui ; les créoles les appellent Cabris.

En 1598, des Hollandais fixés à Maurice firent une reconnaissance à Bourbon , mais ne l’occupèrent pas. Le 24 mai 1613, le navire anglais la Perle relâchait dans la rade de Saint- Paul ; il en repartait le 1er avril, après avoir baptisé l’île du nom de Forêt d! Angleterre.

Tous les voyageurs qui ont visité Bourbon rapportent que l’île était couverte d’une végétation luxuriante ; des oiseaux magnifiques peuplaient ses forêts ; son climat, quoique chaud, était sain, et son ciel toujours bleu ; mais dans cet Océan si fertile en naufrages, sur cette route des Indes où périrent tant de vaisseaux, Bourbon, avéc ses côtes abruptes, son littoral uniforme, il offrait pas un port, pas un abri, pas un refuge au navire battu par la tempête. C’est à cette circonstance, croyons-nous, que Bourbon doit de n’avoir été occupée par aucune des nations qui la visitèrent.

Le premier Français qui ait abordé dans l’île, est un sieur François Cauch« ; en 1638, il se rendait aux Indes sur le Saint- Alexis : capitaine Goubert ; il mouilla devant l’île, en prit possession au nom du roi Louis XIII et continua sa route.

Cependant, la création d’un établissement français à Madagascar allait amener l’occupation de Bourbon.

Un sieur Ricault, capitaine de marine, fondait, le 29 janvier 1642, une Compagnie de négociants, dite Compa-

gnie de l’Orient (1), pour l’exploitation de « la grande isle de Madagascar et isles voisines )). Richelieu lui accordait le monopole du commerce et de la navigation ; ce privilège, ratifié par Louis XIII, était confirmé par Louis XIV, peu de temps après son avènement.

En mars 1643,1e navire le Saint-Louis quittait Lorient, emmenant les premiers colons : Pronis et Fouquembourg, chefs de l’expédition, deux commis et douze soldats, garnison future du Fort-Dauphin qu’on allait édifier.

Au mois de septembre, le Saint-Louis mouillait à Bourbon, et Pronis en prenait possession. Quelques jours après, la petite expédition arrivait à Tholongar. Aussitôt débarqués, les Français se mirent en communication avec les naturels qui leur firent bon accueil, puis commença la construction de Fort-Dauphin, capitale de nos établissements dans la grande île malgache. La sévérité excessive de Pronis envers ses hommes, sa conduite cruelle et barbare avec les habitants, révoltèrent les Français. Le chef, dépossédé de son autorité, fut chargé de fers et jeté en prison. Six mois après cet événement, un navire apportant des vivres à Fort- Dauphin délivra Pronis, dont le premier acte fut d’exiler les douze rebelles dans l’îlede Mascareigne.

La conduite de Pronis, connue en France, amena sa disgrâce ; il fut remplacé dans son commandement parle

(1) A cette époque, la ville de Lorient s’appelait l’Urient.

sieur de Flacourt, qui arriva en décembre 1648 avec quatrevingts hommes. Au mois de septembre de l’année suivante, il rappela les douze mutins, qui quittèrent à regret l’île de Mascareigne. Un mois après, le gouverneur de Fort-Dauphin envoyait le Saint-Laurent prendre possession de l’île qu’il nommait Bourbon, et où il faisait débarquer quatre vaches et un taureau.

« En cette même année (1648), dit Flacourt, y ay fait passer quatre génisses et un toreau, afin d’y multiplier. Et en l’année 1654 i y en ai envoyé autant lesquelles on trouva qu’elles étoient multipliées iusques à plus de trente.

cc J’ordonnay au capitaine Roger le Bourg d’entreprendre une seconde possession de ma part, au nom de Sa Majesté, y poser les armes du Roy et la nommer isle de Bourbon (1). »

Plus loin, il explique pourquoi il lui donna le nom de Bourbon :

« Et luy ay imposé le nom de l’isle Bourbon, ne pouvant trouver de nom qui peust mieux quadrer à sa bonté et fertilité qui luy appartint mieux que celuy-là (2). »

Le 10 septembre 1654, entraînés par les descriptions magnifiques des soldats bannis par Pronis, huit colons et six nègres madécasses s’embarquaient sur Y Ours, et quittaient Fort-Dauphin pour aller s’établira Bourbon;

(1) De Flacourt. — Histoire de la grande isle de Madagascar, page 267.

(2) Ibid.

ils étaient commandés par un sieur Thaureau. Les nouveaux habitants se fixèrent à Saint-Paul, près de l’étang, y construisirent quelques cabanes et commencèrent des travaux de culture. Tout semblait marcher à souhait, lorsque, le premier janvier 1657, éclata un ouragan qui détruisit les plantations, renversa les cases et faillit engloutir les habitants. Les colons étaient à peine remis de ce premier désastre, qu’un second ouragan vint fondre sur leur établissement, au mois d’avril 1658; il fut aussi terrible que le premier. Quelques jours après, un navire français, disent les uns, anglais, disent les autres, le Guillaume Thomas , vint relâcher dans la baie de Saint-Paul. Le capitaine Gosselin, commandant du navire, n’eut pas de peine à décider les habitants à abandonner Bourbon, et à le suivre aux Indes où il se rendait ; les esclaves de Madagascar voulurent accompagner leurs maîtres ; mal leur en prit, car, aussitôt débarqué à Madrapatan, Gosselin les vendit. Quant aux Français, ils les abandonna à leur malheureux sort.

L’île resta inhabitée pendant quatre ans. En 1662, un Français, du nom de Payen, accompagné d’un de ses compatriotes, de sept noirs et de trois femmes malgaches, vint de Fort-Dauphin s’établir à Bourbon.

Ces tentatives isolées peuvent être considérées comme un commencement de colonisation, mais c’est seulement de la fondation de la Compagnie des Indes Orientales que date l’installation sérieuse des Français à Bourbon,

En 1664, Colbert, voulant aider au développement

commercial de nos possessions en Orient, crut atteindre ce but en créant une Compagnie, dite des Indes Orientales, à l’instar de celles fondées au début du siècle par les Hollandais et les Anglais. Le capital de la nouvelle Compagnie était fixé à quinze millions de francs; tous les Français furent appelés à concourir à sa formation, et pour donner l’exemple., le roi Louis XIY s’engagea personnellement pour une somme de trois millions dont il abandonnait les intérêts ; il refusait de participer aux bénéfices pendant dix ans et garantissait les pertes éventuelles pendant une même période. Des lettres patentes conféraient à la Compagnie le monopole du commerce et de la navigation depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu’aux Indes et dans les mers orientales, les détroits de Magellan et de Lemaire, en un mot dans toutes les mers du sud. La durée de la concession était fixée à cinquante ans.

Les premiers navires, portant cinq cent vingt hommes, partirent de Brest le 7 mars 1665 ; le 20 juillet, ils arrivaient à Madagascar. Séparés des autres vaisseaux pendant une tempête en doublant le cap, le Taureau et la Vierge du Bon-Port relâchèrent à Bourbon. Ils y trouvèrent Payen et son compagnon ; les dix noirs qu’ils avaient emmenés, les avaient abandonnés et s’étaient réfugiés dans la partie boisée de l’île. Vingt et un hommes furent débarqués sur leur demande et placés sous le commandement de Renault ou Régnault, qui peut être considéré comme le premier gouverneur de Bourbon ;

les colons s’établirent à l’est de l’étang de Saint-Paul.

Tel est le point de départ de l'occupation de l’île, et l’origine de sa population actuelle.

En 1670, Jacob de la Haye, nommé vice-roi des Indes, était chargé par Louis XIV de visiter tous les établissements de la Compagnie; il se rendit d’abord à Madagascar, et, en 1671, vint à Bourbon. Son premier acte fut de reprendre possession de l’île au nom du roi; la cérémonie eut lieu à Saint-Denis; une pierre grossièrement sculptée pour- la circonstance a été retrouvée là ; elle porte le nom de Jacob de la Haye, vice-roi des Indes, et la date de 1671. Elle a été depuis placée dans le vestibule de l’hôtel du gouvernement.

De la Haye profita de son passage à Bourbon pour remplacer Begnault par le sieur Labure, Laheure ou Laheusse, et promulguer une ordonnance réglementant le travail et la chasse ; cette dernière mesure était indispensable en présence de la diminution du gibier ; il interdit aux habitants de chasser, et nomma des chasseurs jurés chargés d’approvisionner les magasins de la Compagnie. Il y avait déjà quatre centres de populations : Saint-Paul, Saint-Denis, Sainte-Marie et Sainte-Suzanne ; on cultivait le blé, le riz, le coton et la canne, dont l’introduction à Bourbon semble remonter aux premiers jours de notre occupation.

La population de l’île s’accrut, en 1674, des vingt-cinq Français échappés au massacre de Fort- Dauphin. Avec ces malheureux arrivaient à Bourbon deux femmes du

convoi de seize orphelines envoyées de France par Colbert et que des aventures avaient dispersées un peu partout ; ces deux femmes étaient Mlle Nicole Coulon, mariée à Madagascar, avant le massacre, avec un sieur Pierre Martin, et Mlle Françoise Châtelain, mariée à Fort- Dauphin avec Jacques Lelièvre, enseigne de Compagnie, qui périt dans le massacre, le jour même de son mariage, de telle façon qu’elle fut aussitôt veuve que mariée ; depuis lors, cette jeune fille épousa successivement deux colons de Bourbon, dont elle eut dix enfants, et elle est devenue une des arrière-grand’mères des meilleures familles de la colonie.

Jusqu’en 1689, la colonie resta placée sous la direction d’un employé de la Compagnie; à cette époque, soit que les habitants fussent mécontents de ces agents, soit qu’à leur avis l’importance de l’île méritât d’avoir comme chef un personnage revêtu d’un titre plus élevé, ils demandèrent au roi l’envoi d’un gouverneur. Tout aussitôt, Louis XIV, faisant droit à leur requête, nomma M. Habert de Vaubulon et l’investit des pouvoirs les plus étendus ; il était à la fois V exécutif et le judiciaire , et prenait le titre de gouverneur et déjugé en dernier ressort de toutes matières en Vile de Bourbon .

Les allures autoritaires d’un homme muni d’une telle puissance ne tardèrent pas à déplaire aux habitants; aussi, ne cherchèrent-ils qu’une occasion de s’en débarrasser. Un complot fut organisé sous la direction du Père Hyacinthe.

Le Père Hyacinthe, né à Quimper, entra fort jeune dans l’Ordre des Capucins, et se fit envoyer à Bourbon ; mais le rôle modeste de curé d’une colonie naissante ne suffisait pas à son ambition, il rêvait une situation plus élevée. Mettant donc à profit le mécontentement général, le missionnaire résolut de renverser de Vaubulon et de prendre sa place. Le 26 novembre, pendant la messe, à un signal du religieux, les habitants se saisissent du gouverneur et le jettent en prison. Il y mourut en 1692, le 18 août. Le Père Hyacinthe était trop habile pour prendre ouvertement la direction des affaires, il fit donner le pouvoir à un certain Drouillart, précédemment commandant. Celui-ci signait ses actes : Gouverneur par le choix des habitants .

Il ne semble pas que la Compagnie se soit beaucoup inquiétée de ce petit coup d’Etat; cependant, notons que c’est de cette époque que date l’obligation imposée aux bénéficiaires de concessions, de payer une redevance, soit en nature, soit en journées de travail. (La journée de travail de l’ouvrier blanc était alors cotée quinze sous.)

Le successeur de Drouillart, le sieur de la Prades, mit à exécution le projet formé en 1674, par de la Haye, de créer un conseil cle notables chargé de prendre connaissance des affaires de Vile Bourbon, disent les actes du temps. Ce conseil se composait de six membres qui siégeaient à Saint-Paul, tandis que dans les autres quartiers deux habitants, appelés principaux, administraient sous la surveillance des notables; leur principale mission fut

de réglementer. La chasse devait d’abord attirer l’attention des législateurs : une partie de l'alimentation publique reposait sur elle ; ils fixèrent donc la limite des terrains qu'il était permis de parcourir, et les époques d’ouverture et de fermeture. L’amende infligée aux délinquants fut de vingt livres, puis on la porta à trente : « la moitié de cette amende, ajoute un document du 23 janvier 1696, est affectée au paiement de ceux qui iront à la recherche des nègres marrons, quand il y en aura. » Un édit royal du 7 mars 1711 institua le Conseil 'provincial, composé des directeurs généraux de la Compagnie^ lorsqu’ils étaient à Bourbon, de marchands pour la Compagnie et d’habitants français choisis par le gouverneur et lesdits marchands. Jusqu’au 23 avril 1723, les prêtres en firent partie de droit ; mais, à cette date, nous relevons dans les instructions du conseil du Roi à Desforges Boucher : « Défense à MM. les prêtres de se mêler en aucune façon des affaires de la colonie et d’y avoir des habitations en dehors du presbytère. Ordre d’exclure du Conseil provincial les prêtres de Saint-Lazare, qui prétendaient y avoir le pas sur le gouverneur. » Quoique le nombre des habitants appelés à faire partie du Conseil ne fût pas limité, l’usage prévalut d’en nommer au moins un par quartier, ainsi qu’il résulte d’une délibération de l’année 1718, dans laquelle il est dit qu’il n’y a aucun habitant pour Sainte-Suzanne, jtmrce quil ne s' en est pas trouvé de capable.

Le Conseil, outre les affaires administratives dont il

avait la gestion, jugeait au civil et au criminel. Au civil, ses jugements, exécutoires par provision, allaient en appel à Pondichéry devant le Conseil supérieur ; au criminel, ils étaient définitifs à l’égard des esclaves ; pour les blancs et les hommes libres, Français ou étrangers, ils relevaient de Pondichéry ou du Parlement dans le ressort duquel abordait le navire chargé de transporter les accusés.

Dès son organisation, le Conseil établit une sorte de règlement intérieur nécessité par l’accroissement de la population. A la date du 20 février 1711, nous relevons les ordonnances suivantes, qu’il nous semble intéressant d’indiquer. C’est d’abord l’adoption de la Gauleite de quinze pieds de long comme unité de mesure pour les terrains à concéder. Une loi condamnant les voleurs et les incendiaires à être pendus ; il est même fait défense aux habitants de porter du feu par les chemins. Puis une série d’articles relatifs aux crimes et délits de tout genre.

Le Conseil s’occupa aussi de protéger le sort des esclaves : Le maître qui maltraite un esclave est privé pour toujours du droit d’en posséder. L’esclave appelé à la tutelle des enfants de son maître est affranchi de droit. La femme ne peut être séparée de ses enfants, s’ils appartiennent au même maître qu’elle. Le maître ne peut faire de son esclave, ni sa femme, ni sa maîtresse. Par contre, l’esclave qui ne se montre pas fidèle et respectueux peut être puni du fouet ou de six mois de fers.

Celui qui est convaincu d’avoir enlevé une blanche encourt un châtiment exemplaire.

En cette même année 1715, un navire venant de Moka s’arrêta à Bourbon ; les habitants virent quelques pieds de café et reconnurent que la même plante se rencontrait abondamment à l’état sauvage dans les forêts de l’île. Aussitôt, le Conseil de s’assembler et d’étudier la question ; la découverte paraît si grave, que le gouverneur Parat, — dont on n’était peut-être pas fâché de se débarrasser — est envoyé à Paris pour s’entendre, soit avec la Compagnie, soit avec le gouvernement, sur l’organisation du commerce du café ; puis on décrète que chaque homme, libre ou esclave, de quinze à soixante ans, devra cultiver cent pieds de café, plantés à cinq pieds de distance.

La qualité du café de Bourbon n’ayant pas été reconnue suffisante, on fit venir en 1717 des plants de Moka ; ils s’acclimatèrent parfaitement.

Cependant, un événement d’une plus grande importance venait de se produire : l’île Maurice, que les Hollandais avaient occupée en 1598, abandonnée en 1708 pour s’établir au cap de Bonne-Espérance, était annexée à Bourbon ; le 31 octobre 1714, Guillaume Dufresne, commandant le Chasseur , en avait pris possession. Avisée de ce fait, la Compagnie ordonna au Conseil provincial d’envoyer à Maurice des colons et des noirs de Bourbon pour peupler l’île et commencer les travaux de culture ; mais les créoles n’entendaient pas

quitter leurs terres. La Compagnie insista ; force fut au Conseil de réquisitionner des hommes ; ceux désignés s’enfuirent dans les bois. Bourbon n’était, du reste, pas en mesure de fournir des colons à Maurice, la population ne s’élevait qu’à deux mille habitants, neuf cents blancs et onze cents esclaves, et déjà ce nombre était insuffisant. Enfin plusieurs familles, accompagnées d’un Lazariste, s’embarquèrent sur le Triton , commandé par Jean-Baptiste Dufougeray- Garnier, de Saint-Malo ; celui-ci prit officiellement possession de l’ile le 23 septembre 1729, et lui donna le nom d’île de France, ainsi qu’il résulte du procès-verbal inscrit au registre du Conseil provincial. Quelque temps après, on réquisitionna six colons et trente noirs, auxquels on alloua, outre leur nourriture, vingt sols par jour pour les blancs et dix sols par journée de travail des esclaves.

Depuis de nombreuses années,, des corsaires de toutes les nationalités écumaient l’océan Indien, et pillaient les navires revenant des Indes ; leur principal repaire était à Sainte-Marie de Madagascar ; les gouvernements anglais et français s’étaient réunis pour leur faire la chasse ; ces efforts étant restés sans résultat, on se décida à leur accorder amnistie pleine ot entière, s’ils voulaient désarmer et rentrer dans leur patrie. En 1721, un des plus hardis parmi ces forbans, Cogdon, vint faire sa soumission entre les mains de M. Beauvoillier de Courchant, gouverneur de Bourbon ; il amenait avec lui cent trente-cinq de ses hommes et livrait ses

navires chargés de riches dépouilles. Un petit nombre de ces pirates restèrent dans la colonie, devinrent d’excellents cultivateurs et firent souche d’honnêtes gens, les autres furent rapatriés.

Mais, avant de passer à l’état de colons, ces forbans convertis furent d’abord pensionnaires de l’île ; ils étaient logés chez l’habitant, et le 10 janvier 1721, M. de Beauvoillier édicta un curieux règlement pour établir la façon dont les amnistiés seraient traités par leurs hôtes forcés.

La sollicitude du gouverneur pour ces aimables bandits n’était pas absolument désintéressée : tout l’argent gagné par leur profession vagabonde, mais lucrative, vint peu à peu dans la bourse de ceux qui les hébergeaient et concourut à introduire dans l’île une grande quantité de numéraire.

Vers la même époque, la Compagnie, voulant rétrocéder l’île à la couronne, la fit estimer. Dans sa séance du 15 mai 1722, le Conseil provincial évalua Bourbon à la somme de 6.184.295 livres. Parmi les conseillers présents à cette séance et ayant signé la déclaration, nous relevons le nom de JDupleiœ, premier conseiller au Conseil supérieur de Pondichéry, et celui de Pierre Parny , habitant de Saint-Paul.

Le 23 septembre de l’année suivante, un édit royal décidait la création à l’île de France d’un Conseil provincial, et donnait le titre et les prérogatives de Conseil supérieur à celui de Bourbon ; en outre, le gouverneur

nommé pour les deux îles deyait séjourner six mois dans l’une et six mois dans l’autre.

Une des premières mesures prises par les nouveaux conseillers, à la requête de la Compagnie, fut de décréter l’obligation pour tout propriétaire de terrains de cultiver deux cents pieds de café, par noir travaillant sur la concession, déclarant que tout destructeur de caféier serait puni de mort, sans aucune rémission ni égard à la qualité et à la condition des personnes. La Compagnie achetait le café aux planteurs, à raison de dix sous la livre : malgré l’extrême médiocrité de ce prix, nous la verrons plus tard, en 1743, déclarer que la production de l’île est trop considérable, qu’elle ne peut tout acheter et que, par conséquent, il faut réduire la culture.

Le prix du café fut du reste encore diminué ; il fut fhèé, du 1er août 1732 au 1er juillet 1738, à « six sols la livre* et ensuite à cinq sols pour toujours ».

Cette modicité de prix décida les habitants à se réunir et à déléguer trois des leurs à Paris, pour adresser des réclamations à la Compagnie; le gouvernement s’opposa à leur départ. Trois autres délégués furent de nouveau nommés par une autre assemblée : Sicre de Fontbrune, Pierre de Guigné et Pierre Cadet ; le représentant de la Compagnie se décida à les laisser partir, mais «. à la condition qu’ils paieraient leur passage sur un navire de la Compagnie». Les habitants se cotisèrent, et les délégués se mirent en route. Leur démarche resta sans résultat;

Durant l’année 1729, la colonie fut particulièrement éprouvée : une nuée de sauterelles s’abattit sur l’île, faisant les plus grands ravages, dévastant tout, écrivent les employés de la Compagnie, riz, blé, même les arbres , pêchers, orangers, etc... sauf toutefois les caféiers; les noirs des habitations ne sont occupés qu’à leur faire la guerre. A la suite de ce fléau, une épidémie de variole sévit dans différents quartiers, et notamment à Saint- Paul, où elle fit beaucoup de victimes. Cette maladie fut importée de l’Inde par un navire amenant des émigrants ; les médecins attribuèrent cette épidémie « à la fiente et ordures des sauterelles qui couvrent et infestent les plantages. »

Nous voici arrivés à l’époque où La Bourdonnais Va prendre le gouvernement de Bourbon et de l’île de France, où, par suite de son administration, la situation de la colonie va se modifier ; tandis que Maurice deviendra le siège du gouvernement, le centre des transactions commerciales, nous verrons Bourbon, sinon perdre de son importance, du moins rester stationnaire ; jetons donc un rapide coup d’œil sur l’état de notre possession au moment de l’arrivée de La Bourdonnais.

Sous le régime de la Compagnie, établie depuis soixante-dix ans à Bourbon, la situation des habitants était loin d’être prospère ; voici comment elle est jugée parle Conseil d’administration, dans un rapport adressé, le 20 décembre 1731, aux directeurs à Paris :

« Les habitants sont tous gueux et se trouvent dan s

Rivière Saint-Denis, à la Réunion.

une triste situation. Les plus riches en argent comptant ne possèdent pas plus de quatre à cinq mille écus ; six à peine se trouvent dans ce cas ; il n’y en a pas vingt qui aient mille écus. )>

Il est au moins étrange de trouver cet aveu dans le rapport du Conseil, et pour peindre la misère des habitants, qui est leur œuvre, les administrateurs emploient de bien gros mots qu’ils auraient pu garder pour se les appliquer à eux-mêmes. Si les habitants étaient « gueux », la Compagnie ne l’était pas moins, ainsi que nous le verrons plus loin. Au reste, c’est la Compagnie ellemême qui avait créé cet état de gêne. Elle s’était réservé le monopole exclusif du commerce à Bourbon, elle seule pouvait vendre et acheter, et les peines les plus sévè^ res étaient édictées contre les habitants qui fournissaient des denrées ou approvisionnements aux navires relâchant dans l’île. Les colons étaient tenus de livrer toutes leurs productions aux ageiits de la Compagnie ; et de ses magasins seuls sortaient tous les objets dont ils avaient besoin ; or, la Compagnie vendait aux colons avec un bénéfice variant de 40 à 100 pour 100.

De 1727 à 1731, par exemple, nous trouvons dans les rapports de l’époque que la Compagnie avait acheté 1.286.000 livres de café à raison de huit h dix sous la livre, soit environ 5 6 7. 000 fr., tandis que les ventes faites aux habitants s’étaient élevées à la somme de 1.250.000 francs: c’était un déficit énorme. La majeure partie de cette somme avait été employée en acquisition d’esclaves ; or,

qui faisait la traite ? qui avait le monopole de l’importation des noirs r la Compagnie, dont les navires enlevaient à vil prix non seulement les habitants de Madagascar, mais aussi les naturels du littoral ouest d’Afrique. Le 20 décembre 1731, le Duc de Noailles débarquait à Saint-Paul cent dix-huit noirs enlevés sur la côte du Sénégal, et les vendait 71.780 livres tournois. Il y avait à cette époque 5.500 esclaves à Bourbon et, au dire des agents de la Compagnie, ce nombre était insuffisant.

Nous avons vu que les bénéficiaires de concessions payaient une redevance à la Compagnie; ils en devaient une aussi pour chaque tête de noir : c’était la capitation. Cet impôt se réglait en nature et principalement en volailles, et nous apprenons par une réclamation adressée le 10 juillet 1792 aux agents par les habitants, que les 5.500 esclaves payaient 2.750 poules et 2.750 chapons.

Qu’avait fait en revanche la Compagnie pour les habitants? Bien au point de vue du bien-être matériel; les villages avaient été construits par les colons : les églises s’étaient élevées à leurs frais sur des terrains qu’ils avaient généreusement donnés, et ils entretenaient leurs pasteurs. Pas une seule route n’était ouverte dans l’île, et jusqu’en 1790, c’est par bateau ou pirogue qu’avaient lieu les communications entre Saint-Denis et la Possession; ce n’est qu’en 1791 que s’ouvrit la première voie connue encore aujourd’hui sous le nom de V ancien chemin . Il est vrai d’ajouter que, malgré la route tracée * les habi-

tants continuèrent à se servir de la voie de mer pour se rendre de la Possession à Saint-Denis, et cela jusqu’à l’établissement du chemin de fer.

On le voit, sous le régime de la Compagnie, la situation était loin d’être prospère.

Nous allons voir ce qu’elle devint sous le gouvernement de La Bourdonnais.

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