CHAPITRE II
Mahé de La Bourdonnais. —Naufrage du Saint- Géran. — Rétrocession des îles de France et de Bourbon au roi. — Liquidation de la Compagnie. — Poivre. — Organisation de la colonie. — Les milices. — Les volontaires de Bourbon. — 1793. — Bourbon prend le nom de la Réunion. Baco et Burnel. — Belleville. — L’Empire.' — Les Anglais attaquent l’île.— Révolte d’esclaves. — La France reprend possession de l’ile. — 1848. — Emancipation des esclaves.
C’est le 11 juillet 1735 que La Bourdonnais arriva à Bourbon pour y remplir la charge de gouverneur général.
Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais naquit à Saint-Malo le 11 février 1699; dès l’âge de dix ans il s’embarquait à bord d’un navire en partance pour les mers du sud. Depuis cette époque jusqu’en 1718, il navigua sur toutes les mers et fut presque toujours en campagne.
En 1719, La Bourdonnais entra au service de la Compagnie des Indes et prit une part active et glorieuse à nos guerres de l’Inde. De retour à Paris, en 1799, le jeune officier, qui avait compris les immenses bénéfices que la France pouvait tirer de l’Inde et des îles de l’océan Indien ) soumit au ministère ses projets et ses vues
sur les moyens d’assurer le commerce de nos colonies. Le roi Louis XV, séduit, le nomma gouverneur général des îles de France et de Bourbon.
Aussitôt rendu à son poste, La Bourdonnais entreprit de relever les deux îles de l’état d’abandon et presque de misère dans lequel elles se trouvaient; il fit cultiver le riz, ordonna la plantation de pieds de manioc rapportés du Brésil, établit des fabriques de coton et d’indigo, construisit des carénages pour la réparation des navires et installa un chantier de constructions maritimes. Un de ses travaux les plus hardis est certainement le pont volant qu’il fit élever dans le quartier Saint-Pierre. Ce pont était suspendu sur quatre mâts de soixante pieds de hauteur; il avait cent trente pieds de portée, et à son extrémité était placé un escalier qui s’élevait et s’abaissait à volonté pour permettre le chargement et le déchargement des navires. Malheureusement, cette curieuse jetée fut emportée par un ouragan en 1760.
Pendant les treize ans qu’il gouverna Pile, La Bourdonnais, privé de secours et de moyens d’action, accomplit des merveilles, et cependant il se vit calomnié jau point d’être obligé de rentrer en France pour se disculper. On l’accusait d’avoir trop bien fait ses affaires au détriment de celles de la Compagnie. On connaît la réponse de La Bourdonnais : <£ J’ai fait vos affaires selon vos ordres, et les miennes selon mon initiative. »
Sur ces entrefaites, éclata la guerre entre la France, la Hollande et l’Angleterre ; Louis XV donna le com-
mandement de toutes nos forces navales dans les mers des Indes à La Bourdonnais. Nous ne raconterons pas les hauts faits d’armes du gouverneur de Bourbon dans les Indes, ni les dissentiments qui s’élevèrent entre lui et Dupleix, ces deux grands génies faits pour s’estimer et s’entendre et qui, d’accord, auraient pu accomplir de si grandes choses ; nous avons fait ce récit dans un précédent ouvrage (1).
C’est pendant que se passaient ces événements qu’eut lieu le naufrage du Saint- Géran, sur l’île d’Ambre, petit îlot situé à quelques milles de l’île de France ; nos lecteurs savent que c’est cette catastrophe qui a inspiré à Bernardin de Saint-Pierre son roman de Paul et Virginie. Nous donnons en appendice la déclaration faite par les survivants du naufrage à M. Antoine-Nicolas Herbault, conseiller du roi au Conseil supérieur de l’île de France, assisté de son greffier François Morère.
Cependant, l’état des affaires de la Compagnie empirait chaque jour : partout mal dirigée,, partout cédant aux demandes de l’Angleterre, partout trompée et bernée par ses agents, elle consommait sa ruine aux Indes. A ses directeurs elle refusait les fonds nécessaires à la défense de ses comptoirs; pour plaire aux Anglais, elle rappelait Dupleix et le remplaçait par le traître Godeheu, qui signa avec l’Angleterre un traité tel, que le major Malleson a pu écrire que les conditions acceptées par
(1) JVos Petites Colonies , par Fernand Hue et G. Haurigot, 1 vol. in-12, 3e édition. (Lecène et Oudin, Paris.)
Godeheu dussent pas été plus désavantageuses pour la France, si elles avaient été dictées par Saunders, le général anglais lui-même! Ces conditions, ajoute Fauteur anglais, étaient non seulement ruineuses pour la Compagnie, mais aussi dégradantes pour l’honneur de la France!
Le résultat de cette politique indigne ne devait pas se faire longtemps attendre: la Compagnie, sur laquelle on avait fondé de si grandes espérances, se vit forcée de liquider. Elle rétrocéda au roi tous ses droits sur l’île de France et sur Bourbon, moyennant une somme de 7.625.348 livres; l’acte de rétrocession fut signé au mois d’août 1764; mais ce n’est que le 14 juillet 1767 qu’elle eut lieu effectivement.
M. Dumas et M. Poivre furent nommés, le premier : gouverneur général des deux îles, et le second, intendant ; ils prirent possession de leur poste le 5 novembre 1767.
M. Poivre était appelé à rendre d’immenses services non seulement à l’île de France et à Bourbon, mais encore à quelques-unes de nos autres colonies.
Né à Lyon, le 13 août 1719, Pierre Poivre se destinait à l’état religieux; mais ayant eu le poignet droit emporté dans un combat naval, il dut renoncer à la profession ecclésiastique. Poivre résolut de voyager ; il visita la Chine, la Cochinchine, l’Inde et l’Amérique. Il revenait en France, lorsque, en traversant le détroit de Banca, il fut pris par les Anglais,, avec lesquels nous étions en guerre, et conduit en captivité à Batavia. Relâché peu
de temps après, il tomba de nouveau, à l’entrée de la Manche, entre les mains d’an corsaire , qui l'emmena à Londres. Il ne revit sa patrie qu’après la paix de 1748.
Pendant ses voyages, Poivre avait conçu leprojet d’enricbir le3 colonies françaises des épices, girofle et muscade, dont les Hollandais faisaient seuls le commerce dans les îles Moluques. Dans ce but, il entreprit un deuxième voyage et, après mille difficultés, réussit à se procurer des plants de giroflier et de muscadier. Transportés à l’île de France, ces arbustes périrent tous.
Lorsque Poivre fut nommé administrateur des îles de France et Bourbon, il voulut concentrer dans ces deux îles la culture des épices ; dans ce but, il chargea M. Detcheverry, capitaine de brûlot, d’aller chercher quelques spécimens de ces plantes dans les colonies hollandaises. Malgré la sévérité avec laquelle les Hollandais empêchaient la sortie de ces graines précieuses, M. Detcheverry put rapporter quatre cent cinquante plants de muscadiers, soixante-six pieds de girofliers, dix mille muscades propres à la germination et une caisse de baies de girofles, dont plusieurs commençaient 4 sortir 4e terre. Il les apporta dans notre colonie le 27 juin J-770..
Bourbon a voulu conserver la mémoire de l’homme qui s’était consacré tout entier à son développement ; le gouvernement fit placer le buste de Poivre dans la capitale de l’île, à l’hôtel du gouvernement.
Mais là ne s’arrêtèrent pas les progrès ^apportés dans la colonie sous l’administration de Dumas et de Poivre \
ils firent tracer des routes, construire des magasins, endiguer les rivières, et utilisèrent leurs eaux pour l’alimentation des habitants de Saint-Denis.
Cependant, par diverses' ordonnances royales, l’organisation de la colonie avait été modifiée depuis sa rétrocession à la couronne par la Compagnie ; les attributions du Conseil provincial étaient singulièrement diminuées et réduites à un rôle purement judiciaire ; un conseil électif des notables de chaque commune était chargé d’administrer l’emploi d’un faible impôt, appelé capitation, de 50 c. à 1 fr. par tête d’esclave.
C’est à cette même époque que l’île fut divisée en cinq quartiers ; chacune de ces divisions était dirigée par un commandant de quartier n’ayant point de troupes sous ses ordres, mais simplement chargé de faire exécuter ponctuellement les ordres du gouvernement. On créa des milices, qui subirent d’abord différentes transformations, et enfin les Volontaires de Bourbon , composés de deux compagnies de cent six hommes chacune.
Ces volontaires prirent une part active aux guerres que nous eûmes à soutenir contre l’Angleterre, et les hauts faits de ces vaillants ne se comptent plus ; nous n’en voulons citer qu’un, entre mille.
En 1782, des volontaires de Bourbon suivaient aux Indes le marquis de Bussy ; au nombre de 174, ils s’étaient embarqués sur la gabare les Bons A mis, capitaine Granière. En route, le navire est poursuivi par une fré-
gâte anglaise, le Sea Horse, qui l’aborde bientôt. Le combat s’engage.
A la première bordée tirée par l’ennemi, M. Granière, qui se voit inférieur en force, veut amener son pavillon. Le capitaine de Montvert, commandant des volontaires, saute sur la drisse, le pistolet à la main.
— Je brûle la cervelle au premier qui touche à cette drisse !
Granière retire l’ordre d’amener et s’apprête à combattre.
Montvert place ses volontaires sur les passavants, leur ordonne de viser aux canonniers qui se tenaient hors du vaisseau en chargeant leurs pièces, comme cela se pratiquait autrefois, et de faire feu, par les sabords, sur les officiers et les hommes qui pour la manœuvre monteraient dans les cordages.
Cet ordre fut exécuté à la lettre, et bientôt, décimé par le feu meurtrier des volontaires, dont tous les coups portaient, l’équipage de la frégate anglaise se rendit.
La nouvelle des événements de 1789 jeta un certain trouble dans la colonie ; tandis que les uns restaient incrédules, ou tout au moins dans l’expectative, les autres, et ce fut le plus grand nombre, montrèrent un grand enthousiasme ; des clubs se formèrent; on prononça les grands mots de liberté et d’égalité dans des auditoires en partie composés d’esclaves. Avant même que le décret de l’Assemblée nationale qui autorisait les Assemblées coloniales fût promulgué, celle de Bourbon s’installait à
Saint-Denis. A l’île de France, surexcitée par les membres d’un club révolutionnaire, la populace se livra à quelques excès, peu nombreux, il est vrai. A Bourbon, tout se borna à l’arrestation de quelques personnes considérées comme réfractaires aux idées nouvelles, qui furent bientôt relâchées, et à celle de M. de Saint-Félix, amiral, récemment nommé gouverneur de l’île de France, et de M. de Villèle, celui qui devait plus tard être le ministre de la Restauration.
L’amiral de Saint-Félix était venu, escorté de trois frégates, pour prendre possession de son commandement; M. de Villèle, alors âgé de 21 ans, l’accompagnait. Dès l’arrivée de l’amiral, un certain nombre d’habitants de l’île de France, connus pour leurs opinions avancées, exigèrent que le nouveau gouverneur armât ses frégates en course ; tout d’abord , M. de Saint-Félix refusa ; mais, craignant de compromettre la sécurité des autres habitants, il finit par céder et sortit de Port-Louis, où il rentra peu de temps après. Ce retour inopiné exaspéra l’Assemblée coloniale de l’île de France, qui prononça la peine de mort contre le gouverneur (15 mai 1794) et mit sa tête à prix. L’amiral se sauva, erra longtemps dans les bois et fut enfin arrêté et transféré à Bourbon, dans l’hôtel du gouvernement de Saint-Denis, où on l’incarcéra.
Du reste, pour montrer combien les colons de Bourbon étaient peu sanguinaires, il suffit de citer le trait suivant :
Vers 1794, un noir, esclave de Bourbon, fut condamné
à mort pour un crime épouvantable ; le jour de l’expiation arrivé, on ne trouva personne pour exécuter le coupable ; le bourreau étant malade, on demanda un homme de bonne volonté, parmi les hommes libres d’abord, puis parmi les esclaves ; tous refusèrent. On alla même jusqu’à offrir la liberté à celui qui voudrait se charger de la triste besogne : pas un n’accepta, et l’on dut commuer la peine du condamné.
Ajoutons que l’introduction de la guillotine à Bourbon ne remonte qu’à l’année 1865 ; jusque-là, et depuis l’invention de la funèbre machine, aucune condamnation à mort n’avait été prononcée dans l’île. Le gouvernement crut cependant devoir doter l'île d’une guillotine et, détail curieux, celle qu’on envoya, et qui existe toujours, porte la date de 1793. Elle ne servit qu’une fois, en 1869, pour l’exécution d’un Indien assassin. Les crimes sont rares à la Réunion.
Vers la même époque, la Convention, qui venait de succéder en France à l’Assemblée nationale, décréta, le 16 pluviôse an II (4 février 1793), l’abolition de l’esclavage. Nous avons dit, dans un précédent volume (1), quel fut, aux Antilles et à la Guyane, le résultat de cette mesure prise d’une façon intempestive ; à Bourbon, qui venait de changer son nom en celui de la Réunion, rien de tout cela n’eut lieu ; l’Assemblée coloniale se contenta de supprimer la traite des noirs, etquand les commissaires de
(1) Nos Grandes Colonies , Amérique : Antilles et Guyane , par Fernand Hue et Gr. Haurigot. (Paris, Lecène et Oudin.)
la République, Baco et Burnel, chargés de faire exécuter le décret d’affranchissement des esclaves, se présentèrent, en 1796, sur la rade de Saint-Denis, la population déclara qu’elle ne les laisserait pas débarquer ; la garde nationale prit les armes, et les commissaires s’éloignèrent de la Réunion. A l’île de France, où ils se rendirent ensuite, quand on sut le but de leur mission, on les obligea à se rembarquer au plus tôt.
Citons encore, pour en finir avec cette période troublée, la conspiration de Belleville, tentative avortée d’un ancien sergent de l’île de France pour renverser l’Assemblée coloniale ; l’équipée se termina par la déportation du chef et celle des principaux conjurés ; et un autre complot, tramé dans le même but, et connu sous le nom de Conjuration du 25 pluviôse; les émeutiers furent transportés.
On ne peut attribuer qu’à l’affolement causé par ces événements la proposition déposée par M. Ozoux aîné, qui adressa, le 5 septembre 1797, à l’Assemblée coloniale une pétition dans laquelle il demandait que la colonie se plaçât sous la protection des A nglais. Hâtons-nous de dire, à la louange de nos compatriotes de Bourbon, que cette proposition ne trouva d'écho ni au sein de l’Assemblée,, où M. de Yillèle, entre autres, prononça un magnifique discours pour la repousser, ni parmi les habitants, chez lesquels elle souleva une réprobation générale. Pour eux comme pour nous, l’Anglais était l’ennemi héréditaire de la France, de la mère-patrie, et pas un de ses
enfants n’eût voulu s’en séparer. Les habitants de la Réunion n’avaient plus à donner des preuves de leur patriotisme et, quelques années plus tard, ils surent bien montrer leur dévouement à la France, quand, montés sur les corsaires, ils firent à la marine anglaise une guerre si acharnée dans la mer des Indes.
Nous regrettons bien cependant qu’il se soit trouvé un historien, M. Azéma, créole de la Réunion, qui ait tenté d’excuser la proposition deM. Ozoux ; du reste, dans tout le cours de son histoire de Bourbon, M. Azéma fait preuve d’une grande admiration et d’une grande sympathie pour les Anglais. Plus loin, quand nous parlerons de la prise de notre colonie par les soldats de Sa Majesté britannique, nous citerons l’appréciation de Fauteur sur l’occupation anglaise.
Le 25 septembre 1803, le premier Consul nomma le général Decaen gouverneur de File de France et de Bourbon ; il était chargé de promulguer la constitution et de préparer la défense de la colonie, en prévision des attaques de l’Angleterre, avec laquelle nous étions de nouveau en guerre.
Les années qui suivirent furent employées par le général Decaen à réorganiser la colonie et aussi à tenter de réparer les pertes causées par les terribles coups de vent qui signalèrent l’année 1806.'
Le 21 février, un ouragan épouvantable passa sur l’île, .saccageant les champs de girofliers, dévastant les plantations de café ; la mer, devenue furieuse, s’éleva.à une bau-
teurinaccoutumée,etdenombreuxnavires périrent en voulant quitter la rade pour gagner le large. Le phénomène se renouvela le 11 mars, achevant de renverser tout ce qui avait échappé à la première tempête. Nous reviendrons sur ces fléaux qui ravagèrentla Réunion à plusieurs époques.
A peine la colonie était remise de cet affreux désastre, qu’un malheur bien plus terrible vint la frapper :
Le 16 août 1809, la frégate la Néréide et la corvette le Saphir, de la marine anglaise, mouillaient près de Sainte- Rose et jetaient à terre troiscents hommes qui firentsauter le magasin à poudre et mirent les habitants à contribution. Appelée en toute hâte, la garde nationale de Saint- Benoît accourut et força les Anglais à se rembarquer. Quelques jours après, les Anglais, revenant à la charge, s’approchaient de Saint-Paul et incendiaient les magasins du gouvernement.
Ces attaques partielles n’avaient qu’un but : jeter l’épouvante dans la population, démoraliser les défenseurs de l’île, effrayer les chefs et donner aux renforts le temps d’arriver.
Le 6 juillet de l’année suivante, six mille soldats anglais, montés sur quatre-vingt-deux navires, vinrent jeter l’ancre en vue de la côte nord et ouest de Bourbon; les compagnies de débarquement se divisèrent en deux colonnes: l’une, commandée par le colonel Fraser, prit terre à la Grande- Chaloupe et se dirigea vers Saint-Denis par les montagnes ; l’autre, sous les ordres du colonel Campbell, atterrit à la
Rivière-des-Pluieset marcha sur le chef-lieu. Malheureusement, le général Decaen avait supprimé les milices, et la colonie ne pouvait opposer que peu de soldats aux envahisseurs.
Cernés de toute part, écrasés par le nombre, les héroïques défenseur de Saint-Denis, au nombre de quatre cents, commandés par M. deLautrec, furent obligés de se rendre, non sans avoir infligé de cruelles pertes à l’ennemi. La capitulation fut des plus honorables pour les colons; en voici les termes :
« Tous les honneurs de la guerre seront accordés aux troupes de ligne et de la garde nationale. Elles sortiront de la ville avec armes et bagages, tambour battant, mèche allumée, avec l’artillerie de campagne, et elles déposeront leurs armes sur le front de la batterie impériale faisant face à la mer. Les troupes delignes se rendront prisonnières de guerre et seront embarquées comme telles pour le cap de Bonne-Espérance ou pour l’Angleterre.
(( En considération de la bravoure et de la belle conduite du colonel Sainte-Suzanne et de ses officiers, et de leur brillante défense, les officiers de tous rangs conserveront leurs épées et leurs décorations militaires ; ils se rendront aussi prisonniers et seront embarqués pour le Cap ou pour l’Angleterre. Le colonel Sainte-Suzanne donnera sa parole d’honneur de ne point servir pendant la présente guerre jusqu’à ce qu’il soit régulièrement échangé ; il lui sera accordé pour lui et pour sa famille un passage pour la France ou pour l’île de France.... etc. y>
Cette capitulation était signée : J. Rowley, H. S. Keating, R. T. Farquhar.
Le lendemain, sir Robert Townsend Farquhar était nommé gouverneur.
Dans le chapitre que nous consacrons à Madagascar, nous verrons quel rôle infâme cet Anglais joua vis-à-vis de la France.
Un des premiers actes du gouverneur anglais fut de tenter de créer un régiment de volontaires de Bourbon ; l’officier anglais jugeait nos compatriotes à sa mesure ; il croyait les créoles de la Réunion capables de trahir leur patrie et de servir l’Angleterre. Il ne se trouva, dans toute la colonie, que trois hommes qui consentirent à s’affubler de l’habit rouge. Ah î comme ces braves gens, dont la conduite avait frappé d’admiration les Anglais eux-mêmes, étaient loin de partager l’opinion de M. Azéma ; cet historien commence ainsi le chapitre de son livre qu’il consacre à « La conduite des Anglais à l’égard des colons » :
« Les Anglais ont une politique admirable, qui fut celle des Romains : c’est de respecter les lois, les coutumes, la religion des peuples qu’ils soumettent à leur domination. »
On est vraiment surpris de trouver cette opinion émise par un créole de la Réunion, de cette île si française, qui eut tant à souffrir des Anglais et surtout de celui qui les gouvernait alors, de sir R. Farquhar ; aujourd’hui même, en 1887, ne voyons-nous pas, hélas ! des Français qui disent, écrivent de semblables choses ?
LA KÉUNION.
A quoi leur ont servi les leçons de l’histoire ? mais passons.
Cinq mois après, l’île de France tombait à son tour aux mains des Anglais, malgré les qualités militaires déployées par Decaen, malgré les exploits et les glorieuses croisières de Bouvet et de ses compagnons Linois, Duperré, Hamelin,Roussin, Lemarant, Magon, Surcoût, etc., qui illustrèrent le nom français dans la mer des Indes.
L’occupation anglaise dura cinq ans ; elle fut trou * blée par une révolte des noirs, qui éclata en 1811, le 5 novembre ; des nègres du quartier de Saint-Leu, unis à quelques-uns de Saint-Louis, levèrent Tédendard de la révolte.
La conspiration fut révélée par un esclave nommé Figaro, qui reçut la liberté et une pension pour ce service. La bande des révoltés commit quelques assassinats ; mais elle fut bientôt dispersée par des détachements envoyés à sa poursuite ; tous furent condamnés à mort et exécutés parles Anglais.
Quatre ans plus tard, la France rentrait en possession de l’île de la Réunion ; mais l’ile de France, sous le nom de Maurice, restait à l’Angleterre. C’est M, Bouvet de Lozier qui reçut l’île des mains des commissaires anglais, le 6 avril 1815. A peine le gouverneur est-il installé, qu’un navire portant un pavillon tricolore entre en rade et vient annoncer le retour de Napoléon ; Bouvet de Lozier, connu pour son attachement au roi, refusa, avec toute la population, de recevoir le drapeau tricolore et
LA KÉUNION.
fit arrêter les officiers ; mais leur captivité fut de courte durée.
Un autre événement bien autrement grave changea le cours des idées : le gouverneur de Maurice faisait sommation à celui de Bourbon d’avoir à lui rendre Pile; aussitôt Bouvet de Lozier réunit l’assemblée des notables et leur communiqua la sommation, tout en déclarant que jamais il ne consentirait à se soumettre à la volonté du vainqueur.
« Nous préférons la guerre à la honte d’une semblable demande, répondirent les notables. Nous avons résolu et promis de seconder de tous nos moyens les efforts du généra1 pour repousser l’injuste agression de l’ennemi, et de nous imposer avec plaisir les privations qu'un état de guerre peut entraîner avec lui. »
La nouvelle de la deuxième Restauration arrivant, la croisière anglaise envoyée pour opérer contré Bourbon se retira sans avoir rien tenté, et désormais notre colonie put se livrer tout entière à sa réorganisation.
Nous voici arrivés à l’année 1848, où fut décrétée l’abolition de l’esclavage. Ainsi que nous l’avons vu, Paffranchissement des noirs aux Antilles fut marqué par de sanglantes réjouissances.
A la Réunion, rien de semblable : dès 1845, les esclaves avaient obtenu le droit d’hériter et de se racheter ; aussi bien que leurs propriétaires, ils avaient compris que l’heure de la délivrance était proche, et quand M. Sarda Garriga, commissaire de la République, vint dans l’île
pour proclamer l’affranchissement des nègres, ceux-ci recurent la nouvelle avec calme, et la tranquillité ne fut pas troublée un seul instant. M. Sarda Garriga débarqua à Saint-Denis et voulut rendre immédiatement public le décret dont il était porteur ; on fit observer au commissaire ce que cette mesure pouvait avoir de dangereux pour la colonie : on était en pleine moisson ; si les noirs quittaient les plantations, la récolte de l’année était perdue, le crédit de l’île ébranlé dans l’Inde, et par suite les importations de riz rendues impossibles.
M. Sarda Garriga se rendit à ces arguments : il proclama l’abolition de l’esclavage en droit, mais déclara qu’en fait, la mesure ne serait exécutée que le 20 décembre, à minuit; on était au mois de juin.
Les esclaves acceptèrent sans murmurer ce sursis mis à leur affranchissement ; après quelques heures données à la joie, ils reprirent leurs travaux, et la récolte put se faire comme de coutume.
De Saint- Denis, M. Sarda Garriga se rendit dans les autres villes de la colonie ; partout sur son passage il était escorté de bandes d’esclaves qui le conduisaient jusqu’au quartier voisin, lui formant comme une garde d’honneur.
Nous nous appesantissons sur ce fait, parce qu’il est, croyons-nous, unique dans le monde entier et prouve que si les créoles de Bourbon traitaient leurs esclaves avec douceur et humanité, ceux-ci avaient pour leurs maîtres une affection et un dévouement admirables.
Il se trouva cependant, à Paris, des hommes, un surtout, pour blâmer M. Sarda Garriga des sages mesures qu’il avait prises, et pour lui reprocher d’avoir suspendu un seul instant l’affranchissement des noirs.
M. Hubert Delisle, dont le gouvernement fut un des plus profitables à la colonie, aida puisamment à sa prospérité en développant les travaux publics, qui sont le meilleur moyen d’accroître la fortune d’un pays.
Depuis 1870, la Péunion jouit du suffrage universel pour l’élection de ses conseillers municipaux, généraux et des députés qu’elle envoie siéger à la Chambre, à Paris. La tranquillité de Pile ü’a été troublée que par les grands cataclysmes naturels, sur lesquels nous reviendrons plus loin.