‹ La revanche de ClodionChapitre 11 sur 64 · LA FILLE DU CONDAMNÉ · texte numérisé non relu

LA FILLE DU CONDAMNÉ

— Non ! répéta-t-il, au comble de la stupeur.

Georgette se rapprocha de lui, et, posant sa main , d'un geste chaste et tendre , sur l'épaule du jeune homme , elle reprit :

— J'ignore, Olivier, depuis quand je vous aime. Toute enfant , je ne pouvais déjà plus me passer de vous , vous vous en souvenez, alors que vous enduriez si doucement , comme un prand frère, et autrement , mes caprices et mes exigences de petite fille gâtée et volontaire. Après l'a mort de mon père, je crois qtie je serais ftiorte aussi', si votfs n'aviez été là. Dans mon cerveau de dix ans, je me disais : « Je n'ai plus de papa, mais il y a Olivier ! » Et cela me consolait, me rassurait , sans que je susse |)oarquoi. Puis , quand je grandis, quand je devins adolescente , jeune lille , mon affection grandit comme moi , se transforma comme moi , et , un jour, par une transition presque insensible, il se frot'va que l'affection de la petite fille pour le frère aîné était dévenue l'amour de G-eorgette pour Olivier! ... Savez- vous quel jour je commençai à m'apercevoir de ce changement, à sentir que je n'étais pas seulement votre sœUr ?

Olivier secoua la tête. Il craignait d'interrompre cette douce voix lui racontant, sans arrière-pensée, fe roman de ce jeune cœur sincère et passionné.

— Ce fut le jour où vous avez cessé de me tutoyer. Il y a trois ans de cela. J'avais quatorze ans, je devenais grandelette et demoiselle , comme disait ma gouvernante. Vous veniez d'avoir vingt ans. Y&Qs étiez déjà tm homme. Ce jour-là, où vous me dites : vous, où je dus répondre : vouSt mon cœur se serra et, après votre départ, lorsque je fus seule, je me mis à fondre en larmes. . . Il me semblait qu'on venait de m'arracher quelque chose que je ne savais définir.. , J'éprouvais ce sentiment de froid , d'isolement , d'abandon que j'avais éprouvé en perdant mon père. Il me semblait que, pour la seconde fois, je devenais orpheline.

— Mais alors, Georgetle, puisque tu m'aimes ainsi, interrompit Olivier rayonnant de joie , pourquoi me dis-tu que tu ne veux pas être ma femme ?

Le visage de Greorgette, animé de l'ardeur , de l'ivresse du premier aveu, s'assombrit tout-à-coup à celte question. Elle retombait sur la terre, elle rentrait dans la réalité un instant oubliée.

— Pourquoi ? — Parce que je suis la fille de (icorges Delmont, condamué à mort pour assassinat ! ^

— Mais c'est fou ! c'est insensé, ce que tu dis là ! — s'ocria Olivier. — Ne sais-je pas, comme toi, que ton père l'St innocent ?

— Nous savons que mon père était innocent, mais nous ne pouvons le prouver, et nul que nous, et ton père, Olivier, ne le sait, ou. . . — elle hésita une seconde , — ou ne veut le dire.

— Eh bien, fût-il coupable aux yeux de l'univers entier , le fût-il en réalité, que m'importe à moi? — Est-ce que les fautes, les crimes, la honte, toutes les vilaines choses, comme toutes les belles, ne sont pas personnelles ? — Je t'aime , tu m'aimes, et nous aurions à reculer. . . devant quoi ? — Devant le plus sot, le plus inepte, le plus barbare des préjugés ! — Cela n'est pas sérieux !

— Si, Olivier, cela est sérieux, très-sérieux. Je ne veux pas te mettre dans cette fausse position que tu aies, un jour, à rouifir du nom de ta femme.

— Moi, jamais ! Et, d'ailleurs, c'est mon nom que je t'offre.

— Accepterais-tu le mien ?

Olivier eût une imperceptible nuance d'hésitation à cette question inattendue, et qui n'échappa pas à Georgette.

— Ne réponds pas, lui dit-elle vivement, tu répoudrais avec la générosité de ton cœur et l'ardeur de ta passion. Mais crois- tu que ton père, ta mère, verraient sans déplaisir leur fils unique. ..

— J'en suis sûr, j'en suis certain.

— Connaissent-ils notre amour ?

— Non. Nul ne devait avoir ma confidence avant toi. Mais, si tu le veux , demain, j'amèaerai moi-même mon père te demander si tu consens à lui faire l'honneur d'entrer dans sa famille.

— Il le ferait peut être, répondit-elle pensive, car il t'aime au delà de tout. Cependant, je ne suis pas bien convaincue qu'il ne lui en coûterait rien.

— Ah! prends garde, Georgette, prends bien garde, par excès de délicatesse, de faire ton malheur et le mien !

— Écoute, Olivier, deux sentiments font corps avec moi, sans qu'il Ve soit possible de m'en séparer. J'aime, je chéris la mémoire de mon père. Je t'aime aussi. Je ne pourrais cesser de t'aimer sans en mourir, je crois. Mais je ne pourrais cesser de poursuivre la réhabilitation de mon père , sans me sentir diminuée à mes propres yeux, sans me mépriser et me maudir moi-même.

— Soit. Eh bien , M. et Madame Olivier Steinbach poursuivront ensemble cette réhabilitation, voilà tout.

— Non, Olivier, je me sentirais moins libre... Qui sait ce que l'on peut découvrir derrière ce crime inexpliqué , inexplicable ?

Elle devint pâle, et un frisson secoua son corps, pour la seconde fois, comme si quelque vision hideuse passait devant ses yeux.

— Que veux-tu dire ?

— Rien. Smonque, portant ton nom, qu'ayant des enfants peut-être à qui nous serions redevables de l'intégrité de leur considération dans le monde , je n'aurais certes plus le courage de rechercher résolument la vérité.

Elle s'arrêta. Elle était haletante, oppressée.

— Georgette, qu'as tu ?

— Rien, rien, dit-elle avec effort.

— Mais tu ne veux pas être ma femme ! Comment , parce qu'un crime a été commis , parce que nous en ignorons l'auteur, c'est nous, innocents, que tu veux punir !

Georgette le regarda avec une douceur infinie, mais se tut.

— Voyons, lui dit Olivier d'un accent de prière passionnée, ne sois pas impitoyable. L'amour, c'est la confiance et le partage absolu , en tout , pour tout. Refuserais-tu de partager avec moi tes joies et les bonheurs ?

— Oh non !

— Pourquoi refuser de partager tes chagrins et tes douleurs ? Dis-moi que tu veux un délai. Je serai patient , j'attendrai, mais ne me dis pas non ! car cela me rendrait fou I

Mademoiselle Delmont se recueillit un instant. Olivier cherchait avec anxiété à lire sur son joli visage la résolution qu'elle allait prendre, sachant, par une longue

expérience, tout ce qu'il y avait de fermeté et d'énergie sous cette enveloppe gracieuse et frêle de jeune fille.

— Olivier, lui dit-elle enfin, tu as raison. Quand je disais non, c'était pour aujourd'hui. Crois en moi, compte sur moi. D'abord, je ne serai jamais la femme d'un autre que toi, — c'est presque inutile à dire. Ensuite, je te promets ceci, c'est de te faire connaître,— dès que je la saurai, — la vérité tout entière, et, alors, c'est toi-même qui décideras. Je m'en remettrai à toi.

— Ah ! tu me caches quelque chose.

— Ne m'interroge pas à présent.

— Tu sais ?

— Je ne sais rien. Je saurai ! Ce jour là, quoi que ce soit, tu le sauras aussi, toi, toi seul, — et tu décideras.

En ce moment la porte du salon s'ouvrit d'un mouvement brusque, sans qu'on eût frappé, ni que les deux jeunes gens eussent entendu marcher.

FRANCINE LEDHUG

Une jeune femme entra , et d'un regard rapide enveloppa Olivier et Georgette près l'un de l'autre, tous deux animés et portant eocore sur leur visage la trace des diverses émotions qui venaient de les agiter.

Cette entrée avait été si inattendue qu'ils n'avaient pas eu le temps de changer de position , ni de redonner à leurs traits l'aspect banal que l'on prend, comme d'instinct, à la vue d'une personne étrangère.

Olivier rougit, et lança presque un regard de colère à la nouvelle venue, tandis que Greorgette, avec plus de présence d'esprit, se remettant aussitôt , s'avançait vers elle , d'un air assez naturel.

La jeune femme, du reste, s'était arrêtée sur le seuil de la porte, et, après ce premier coup-d'œil que nous venons de signaler, avait baissé les yen\.

— Comment, c'est vous , mademoiselle Francine ? s'écria Georgette avec quelque étonnement.

Mademoiselle Francine était une personne de vingt-sept ans, d'aspect étrange. Une abondance de cheveux, d'Un blond ardent à reflets d'or, ondulés et crépus, malgré tous les ellorts faits pour les dompter et les lisser, encadrait son visage, où l'on ne voyait d'abord que les yeux d'un brun pâle , au regard vif et fuyant.

D'épais sourcils plus foncés et très rapprochés doTinaient au visage une expression d'énergie qui frisait par moments la dureté.

Le reste de la physionomie contredisait absolument cette première impression. La bouche était enfantine, le sourire doux et un peu craintif, et le bas du visage aminci, gracieux, comme effacé, ne répondait nullement au développement du front bombé et proéminent où se lisaient la volonté et même l'entêtement.

(j'était un visage double. Suivant qu'on en regardait le baut ou le bas, on se croyait en face de deux femmes différentes, l'une qui inquiétait, l'autre qui attirait ; l'une menaçante, l'autre touchante.

Une robe de laine noire, très propre, mais usée déjà et sans le moindre ornement, dessinait sa taille souple et vigoureuse , bien que son visage amaigri portât la trace de fatigues ou de souflrances récentes. Un bonnet de linge blanc recouvrait à peine la chevelure luxuriante. Elle portait à la main un petit paquet soigneusement enveloppé.

Elle était visiblement assez embarrassée.

— Excusez-moi, mademoiselle, dit-elle d'une voixdoTfce ; le domestique m'avait assuré que je trouverais la femme de chambre au salon. J'ai poussé la porte qui n'était pas fermée, en voulant frapper. . . Je vous croyais sortie. . .

— Que désirez -vous ?

— Je venais rapporter la broderie que mademoiselle a bien voulu me commander.

— Il ne fallait pas vous déranger exprès pour cela. — Je l'aurais fait prendre demain. Je demeure si loin de chez vous... Mais asseyez-vous donc, — ajouta gracieusement Georgette, en lui offrant un fauteuil, — vous devez être fatiguée.

— Je vous remercie, mademoiselle. Il est tard. Il faut que je rentre. Il faisait si beau que je me suis dit que j'irais à Passy, en me promeuant. — Pour moi, Passy, c'est la campagne... Que vous êtes heureuse, mademoiselle, de vivre ainsi dans la lumière, le soleil et les fleurs 1

Son regard, qu'elle avait tenu baissé jusque-là , se dirigea vers l'une des feuètres entr'ouvertes, à travers lesquelles on apercevait quelques arbres du petit jardin qui précédait la nouvelle habitation choisie par la mère de Georgette , loin du centre de la ville.

En même temps. Mademoiselle Francine s'approcha du guéridon , et se mit en devoir de défaire son paquet , pour montrer l'ouvrage qu'elle rapportait.

Olivier , qui ne l'avait pas quittée des yeux , lui dit tout à coup :

— N'est-ce pas vous, mademoiselle, que j'ai rencontrée, aujourd'hui même, sur la place de la Concorde, au moment où je prenais l'omnibus de Passy ?

La jeune ouvrière rougit légèrement, et répondit sans regarder :

— C'est possible, monsieur. Je suis venue à pied jusqu'ici, par les Tuileries , la place de la Concorde et le quai de la Conférence.

— Quel joli travail ! s'écria Georgette en admirant les initiales brodées sur les mouchoirs de batiste que lui présentait Francine. Voyez donc, Olivier.

— Oh ! je n'y connais rien , moi , reprit-il en riant avec quelque affectation.

— N'importe, je m'y connais, moi. Il faudra que vous appuyiez près de votre mère ma recommandation. Mademoiselle Francine est orpheline, elle relève d'une longue maladie. Elle m'a été recommandée, et je veux la faire connaître à Madame Steinbach , dont les nombreuses relations lui fourniront bientôt une riche clientèle.

— Je VOUS remercie, Mademoiselle, répondit humblement Francine , et je ferai tout mon possible pour contenter cette dame.

— Puisque Mademoiselle Delmont s'intéresse à vous, dit aussitôt Olivier , je parlerai à ma mère, dés ce jour. Veuillez me donner votre adresse.

— Francine Ledhuc, brodeuse, rue du temple, 39, au cinquième. 11 y a une carte sur ma porte.

Olivier inscrivit le nom et l'adresse sur un carnet.

Francine remercia encore , et se hâta de se retirer , sans avoir voulu se reposer , ni accepter un rafraîchissement , malgré l'insistance de Georgette.

— Pauvre fille! murmura Mademoiselle Delmont, lorsqu'elle fut partie. Elle m'intéresse vivement. Elle est pauvre, sans famille, et vit courageusement de son travail.

— C'est une singulière créature, répondit Olivier, et qui laisse une impresssion confuse... Je regrette qu'elle nous ait surpris ensemble.

— Pourquoi cela? Ne sommes-nous pas de vieux amis d'enfance, et n'est-on pas accoutumé à vous voir venir chez ma mère, à toute heure, presque comme le fils de la maison ?

En ce moment , la veuve de Georges Delmont rentra , de retour des vêpres.

ou L'ON ENTEND PARLER DE JULES FLORESTAN

C'était à « l'heure de l'absinthe ». — La grande salle et les tables placées sur le trottoir d'un des principaux cafés du boulevard Montmartre,— repaire habituel d'une certaine presse vouée à la défense de la société et au culte de la gaudriole, — regorgeaient de leur public spécial.

Les journaux du soir étaient terminés, ils allaient paraître.

Déjà les porteurs traversaient la chaussée en courant et déposaient leur fardeau au vasistas des kiosques où se pressaient les premiers acheteurs. Les journaux du matin n'étaient pas encore commencés. Les reporters arrivaient de Versailles. C'était cet instant unique où toutes les nouvelles sortent à la fois de tous les points de l'horizon, s'épluchent, se commentent, pendant que les correspondants des feuilles de province et de l'étranger, l'oreille tendue, font courir leur plume sur le papier pelure d'oignon , au coin de quelque table de marbre encombrée de chopes et de verres à demi vidés.

Les cris des garçons , les rires , les plaisanteries , les conversations s'entre-croisaient, remplissaient l'air d'un tapage confus.

Dans la salle, deux ou trois groupes plus sérieux s'étaient formés autour d'autant d'individus arrivant du dehors, et débitant à demi-voix la nouvelle à sensation du quart d'heure.

Chaque quart d'heure a ainsi , à Paris , sa nouvelle à sensation , qui change, du reste, suivant les quartiers et les auditeurs.

Tout d'un coup un grand garçon maigre , efflanqué , ni jeune, ni vieux , mais visiblement usé , les cheveux plats et déjà rares ramenés sur les tempes et soigneusement séparés derrière l'occiput, mis avec une élégante désinvolture, un lorgnon sur l'œil, le regard insolent, la bouche cynique, le nez au vent, traversa les groupes pour aller se jeter sur un divan, tout au fond de la salle, dans le coin le plus obscur.

Aussitôt, plusieurs journalistes s'empressèrent autour de lui, et l'accueillirent par l'éternel : — Quoi de nouveau? — Tand's que le garçon , sans attendre qu'on lui commandât , servait devant l'habitué une absinthe anisée.

— Quoi de nouveau, mes enfants ? répéta-t-il avec un accent tout à la fois traînard et gouailleur.

Puis, il s'arrêta pour faire son absinthe lui-même avec un soin méticuleux.

Cette opération délicate terminée, il reprit la parole :

— Je vous le donne en mille !

— Est-ce politique? demnnda quelqu'un.

— Politique ! Oh ! In lu ! Est-ce que je m'occupe do politiq\ie, moi ! C'est bon pour les imbéciles. La politique ! je n'en connais qu'une : je suis pour le gouvernement qui me retirera ma montre du clou !

— Voyons donc la nouvelle, s'écria un autre interlocuteur avec impatience.

Le nouvelliste du groupe avait vidé son premier verre d'absinthe, il en préparait un second.

— La nouvelle, c'est que Jules Florestan va se marier! dit-il tout à coup avec un clignement d'yeux intraduisible.

— Bah ! Lui ! Impossible ! Allons donc ! s'écrièrent toutes les voix.

— Parole d'honneur 1

— Alors, c'est une blague.

— Qui diable pourrait-il épouser ?

— Madame Lafarge ! Gela ferait la paire , murmura une voix.

— Elle est morte.

— Alors, je ne vois pas qui.

— Eh ! parbleu , quelque malheureuse qui n'a pas le courage de se suicider elle même.

— Je ne sais pas, continua Vabsintheur, mais je sais qu'il veut et va se marier.

— C'est lui qui le dit?

— Non , car ce serait un mensonge. Je le tiens de bonne source. . . et, de plus, il s'agirait même d'un beau mariage.

— Chut ! le voilà.

— Eh bien, il va nous expliquer le miracle.

Le groupe s'ouvrit pour livrer- passage au héros delà conversation.

On vit apparaître alors un individu d'une trentaine d'années, de tournure lourde, aux traits assez réguliers, mais bouffis, sur un fond couleur de suif rance. Des cheveux plats et luisants , châtain foncé, entouraient son front étroit et petit. Une moustache blonde recouvrait en partie sa bouche mince. Ses yeux bruns avaient le regard à la fois inquie^ et dur.

Il était vêtu de noir, et d'une tenue fort correcte.

A le détailler, on ne pouvait dire qu'il fût laid; mais, pour UQ observateur, il se dégageait de renseml)le de ce personnage , au premier abord , quelque chose de profondément répugnant.

II s'avança d'uQ pas rapide, et demanda d'une voix sèche :

— De quoi riez-vous donc ?

— De toi, mon vieux ! répondit effrontément le buveur d'absinthe, sans quitter son accent traioard, et en assujettissant son lorgnon pour mieux fixer son interlocuteur.

— De moi ? répéta l'autre. Et à propos de quoi ?

— On annonçait une nouvelle incroyable , qui te touche de près.

Jules Florestan lança autour de lui un regard inquiet , faux et dur.

— Puis-je la connaître cette nouvelle si incroyable?

— Oh ! facilement. — Il paraît que tu vas convoler en seconde noces !

Jules Florestan eut un mouvement de colère.

— Qui dit cela ?

— Moi I

Les deux hommes se regardèrent un instant en silence , mais le nouveau venu se hâta de détourner les yeux.

— Eh bien, pourquoi non ?

— Que disais-je ? Vous l'entendez , messieurs , je ne me trompais pas. Et cela me confirme dans mon opinion qu'il n'y a de vrai, ici-bas, que l'invraisemblable.

— Qu'y a-t-il donc là d'invraisemblable, demanda Florestan d'un voix légèrement étranglée. Est-ce que tout le monde ne se marie pas, tôt ou tard ? Il faut bien faire une fin.

L'homme à la nouvelle ricana, et , sans répondre directement, ajouta à voix basse , mais très distincte :

— N'importe, Il faut qu'il ait le bras diablement long, celui qui placera un veuf de ta sorte I

Jules Florestan passa du jaune au vert. Ses yeux lancèrent un éclair, et il s'avança vers son adversaire les poings serrés.

— Que signifie cette... plaisanterie? Elle est mauvaise, sais-tu. . . Il ne faudrait pas la recommhncer.

Au fur et à mesure qu'il parlait, son interlocuteur redressait la tête, et au fur et à mesure que cette tète se redressait, la voix de Jules Florestan baissait, de telle sorte qu'au moment où la tète fut tout à fait haute, la voix était tout à fait basse.

Il y eut un moment de silence.

— A la bonne heure ! reprit alors le premier, d'un accent encore plus traînard et plus gouailleur.

Il but une gorgée d'absinthe.

— Parce que, vois-tu, mon vieux, si tu te fâchais, je serais obligé de te corriger, ce qui t'amôQerait à me faire des excuses, — chose toujours fâcheuse.

De nombreux éclats de rire accueillirent cette conclusion, dont chacun connaissait la vérité incontestable , et , incident peu attendu , Jules Florestan fit brusquement chorus à son entoucage.

Il était toujours vert, sa voix tremblait, ses doigts se crispaient encore, ainsi que les traits de son visage, où se voyait la lutte de la colère, de la peur et de la bonne humeur affectée, mais il riait.

— Oui, oui, dit-il, — et les mots sortaient sacccadés, hachés, de ses lèvres blêmes et tordues, — tu as raison, je ne me querellerai pas avec un vieil ami comme toi. Tu aimes la plaisanterie, moi aussi.

Il prit un accent bon enfant et confidentiel.

— Mais , vois-tu , c'est qu'il s'agit d'une affaire sérieuse pour moi.

— Et pour elle donc! interrompit tranquillement le vieil ami de Florestan.

Ce dernier ne releva pas Tinterruption. Il était décidé « à la faire à la bonhomie » et à ne plus rien comprendre.

— Une grosse dot, — continua-t-il.

— Vraiment ! Alors, tu renonces au journalisme ?

— Non pas ! C'est ma force et mon iniluence.

— Sans doute. Une plume, ça vaut presque une épée , pour faire taire les malveillants. — Je comprends que tu ne lâches pas la plume, toi qui ne sais pas tenir une épée.

— Evidemment, et je la garde jusqu'à nouvel ordre, —

fît-il avec empressement , comme s'il n'avait entendu que la première partie de la phrase. — Mais le journalisme est aléatoire. On s'épuise, on vieillit, il faut quelque chose de plus solide...

— Et tu as trouvé ?

— Je l'espère. — J'aurais préféré qu'on n'en parlât pas sitôt, ni si publiquement, mais puisque tu le sais. . .

— Tu me le confies. — Et quelle est l'heureuse mortelle ?

— Ah ! ceci, c'est un secret.

— J'ai idée que le clergé s'en mêle, hein ? Quand on fait les sous-Veuillot à ton âge, cela doit finir par quelque bon matrimoniuni. L'Eglise paye avec l'argent des autres, c'est son habitude. Ma foi, quand je serai las de la vie de garçon, je me tournerai peut-être de ce côté. Je m'explique maintenant pourquoi tu vas si souvent dans certaine petite maison de certain carrefour de l'Observatoire , où demeure certain abbé.. .

Jules Florestan parut vivement surpris et contrarié.

— Qui te l'a dit ?

— Je le sais. Je sais tout, moi, c'est mon métier... J'en vis, ajouta-t-il cyniquement. Je croyais que tu allais y chercher le la de tes articles religioso-politiques, .

— Il y a, en effet, un vénérable ecclésiastique que je connais depuis longtemps. . .

— Et qui te marie ! Pden de plus logique. Dieu veille sur ceux qui défendent sa cause. Allons , bien du plaisir ! Tu m'inviteras à la noce, j'espère. Fais-tu la consommation ?

Jules Florestan s'empressa d'accepter, et de perdre, heureux d'en être quitte à si bon comple, mais prolondément ulcéré de sa propre lâcheté et de la divulgalioQ de ses projets.

— Il faut que cela réussisse, maintenant, — se disait-il à lui-même, — et que je saclie à quoi m'en tenir dès ce soir.

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