‹ La revanche de ClodionChapitre 10 sur 64 · SEPT ANS APRÈS · texte numérisé non relu

SEPT ANS APRÈS

Après avoir terminé cette lecture, Georgette! resta un moment silencieuse^ Elle avait déposé le manuscrit sur une petite table près

d'elle, sans le quitter de la main, comme si elle craignait de s'en séparer trop vite. Ses grands yeux fixes regardaient, sans voir, par la fenêtre largement ouverte, en face d'elle, qui laissait pénétrer le soleil de mai.

Ce n'était plus la petite fille dont parlait le manuscrit. C'était une belle jeune fille, approchant de sa dix-septième année, toujours un peu pâle, au visage à la fois mélancolique et résolu, où se lisait l'expression frappante d'une singulière précocité d'esprit et de cœur.

Elle ressemblait toujours au portrait d'elle qu'on a pu lire dans le chapitre précédent. Seulement, aux grâces de l'enfance avaient succédé les grâces de la jeunesse.

Une robe de mousseline, à manches larges et sans poignets, de couleur un peu sombre, la couvrait comme une draperie souple, dessinant sa taille et ses membres délicats; et son immobilité, comme sa pose, rappelait ces statues grecques si pures de lormes, avec l'intensité de la vie moderne en plus.

La pièce où elle se trouvait était évidemment destinée à usage de bibliothèque. Des livres sur des rayons de vieux chêne couvraient les murs. Une table et quelques chaises en faisaient tout l'ameublement. Point de cheminée, de glace, de tentures, pas un ornement. — Cela était triste et froid, et sentait l'abandon.

Georgette ramena enfin son regard à l'intérieur de la pièce, et leva ses yeux profonds sur une personne debout près d'elle, qui la contemplait avec une expression de tendresse et de sollicitude passionnée.

C'était un jeune homme d'environ vingt-trois ans. Il n'était pas beau dans l'acception banale du mot. Il était mieux que cela ; il avait Tair d'un homme. Son visage mobile, animé, brillait de jeunesse, de franchise et de loyauté. L'œil bleu révélait une rare intelligence et, bien que les traits fussent peu réguliers, il paraissait impossible de rêver un ensemble plus sympathique.

Vêtu, d'ailleurs, avec une simplicité de bon goût, on discernait en lui, au premier coup d'œil, l'homme du monde, qui n'a pris du monde que cette discipline qui affine l'ex-

pression des sensations, sans rien leur ôter de leur valeur réelle.

— Vous le voyez, Georgette, cette lecture vous a affligée, dit-il alors. Elle n'était pas faite pour vous. Il s'y trouve des appréciations, il y règne parfois un ton de satire, qui ne conviennent guère à une jeune fille... C'est un tableau réaliste, et, si javais su qu'il dût jamais passer sous vos yeux, j'en aurais, certes, adouci les couleurs, ou supprimé quelques détails.

— Et vous auriez eu tort, Olivier. Je ne suis pas une jeune fille comme les autres... La vie m'a singulièrement mûrie, et de bien bonne heure! Je puis, je dois tout entendre, lorsqu'il s'agit de mon père. Ce que je voulais, c'est un récit exact, faisant revivre pour moi les personnages du drame, tous les personnages, — et elle accentua ces mots d'un sourire indéfinissable, — tels qu'ils furent, il y a bientôt sept ans. C'est ce que je viens de trouver là, merci donc.

— Lorsque j'écrivis ce récit, j'étais encore sous l'émotion de ces débats qui m'avaient profondément bouleversé, car, malgré ma jeunesse, je partageais pour votre père l'affection que le mien. Me Steinbach, portait à Georges Delmont, et je me regardais à cette époque comme votre frère aîné. Je savais comment les journaux abrègent et dénaturent ces sortes de comptes rendus dont la vie est absente. J'ai voulu fixer mes impressions, et je n'en ai dissimulé aucune. Quant à l'exactitude absolue, j'en réponds. Je ne voulais point vous confier ce récit trop... vrai à certains égards. Vous l'avez exigé, et je ne sais rien vous refuser.

En ce moment l'heure sonna à quelque horloge peu éloignée.

Georgette tressaillit.

— Quatre heures déjà ! dit-elle avec un soupir. — Quittons cette pièce, ajouta-t-elle vivement. Ma mère qui assiste aux vêpres et ma gouvernante que j'ai pu éloigner, ne tarderont pas à rentrer peut-être, et je ne veux pas qu'on me surprenne dans la bibliothèque de mon père, dont personne, sauf vous, Olivier, ne sait que je possède une double clef.

Les deux jeunes gens passèrent dans la pièce voisine, qui était un salon.

Au moment de refermer la porte de communication, Georgette s'arrêta sur le seuil, et jeta un dernier regard dans la petite salle.

— Il me semble que je fn'éloigne de mon père, quand je quitte sa bibliothèque, reprit-elle doucement, en se retournant vers Olivier. Là, je me sens plus près de lui, moins orpheline. J'entre en communication avec son esprit- Ce sont ces livres, ces pauvres livres aimés de lui, et exilés depuis sa mort, qui ont fait mon éducation, telle qu'il }'eût faite, sans doute, s'il avait vécu.

Elle ferma la porte, glissa la clef dans son corsage, et tendant le manuscrit qu'elle venait de lire à Olivier :

— Picprenez ceci, continua-t-elle. Mais n'oubliez pas que cela m'appartient, et que vous n'en êtes que le dépositaire, ajouta-t-elle avec un sourire.

Tous deux s'avancèrent dans le salon. Elle s'asjit sur un canapé. Il prit une chaise. Elle lui fit signe d'approcher.

— Maintenant, causons, dit-elle.

ou OLIVIER APPREND A GEORGETTE CE QU'ELLE SAIT AUSSI BIEN QUE LUI!

— Du procès je connaissais déjà, et depuis longtemps, toute la partie matérielle, tout ce qui a rapport aux faits, pour en avoir lu, relu, étudié maintes fois le compte-rendu dans les journaux judiciaires de l'époque. — Ce que j'ignorais, c'est la tenue morale des principaux témoins, et certains détails relatifs aux sentiments manifestés par mon père pendant cette fameuse épreuve.

— Je puis, encore une lois, sur ce point, vous garantir l'exactitude de mon récit. J'avais dix-sept ans, il est vrai,

mais je me trouvais sur l'estrade réservée, caché dans un petit coin, derrière les personnes qui occupaient les places privilégiées. J'ai tout vu admirablement, tout entendu. Mais, de plus, j'ai recueilli les impressions de moil père, les observations de quelques amis restés fidèles à la mauvaise fortune de M. Delmont.

— Aussi ce récit vient-il de m'en apprendre plus en quelques instants que toutes mes réflexions et mes observations personnelles depuis bien des années,

— Qu'y voyez- vous? s'écria vivement Olivier.

— Rien encore... mais je prévois beaucoup de choses.

— Lesquelles? Mon père, dont vous connaissez le dévouement pour la mémoire de Georges Delmont, qui, depuis le jour de sa condamnation, n'a cessé de chercher à découvrir la vérité, à trouver le fin mot de ce drame, mon père sait tous ces détails. Il en sait même que nous ignorons, vous et moi, chère Georgette, et cependant il semble découragé, et l'on dirait qu'il a renoncé à tout espoir.

Georgette sourit tristement.

— Je ne sais rien non plus, ou, du moins, ce que j'enfrévois est trop vague^ trop mal défini à mes propres yeux, pour être formulé.

Elle garda un instant le silence.

— Comment avez-vous su, reprit-elle enfin, les détails relatifs à l'entrevue de Me Steinbach avec moi, enfant, ma mère et l'abbé Clodion? — Vous n'y étiez pas.

— J'ai recueilli ce récit de la bouche même de mon père, lorsqu'il revint encore tout ému. J'étais là. Il raconta tout à ma mère, avec une extrême vivacité de couleur, et je pus aussitôt reconstituer la scène, connaissant son caractère, ses allures décidées, son mélange de franchise et de finesse, de brusquerie et de prudence.

— Pourtant, il y a une lacune.

— Laquelle?

— Quelles sont les paroles parvenues jusqu'à lui, au moment où il me bouchait les oreilles pour que je ne les entendisse pas?

— Je rignoro. Mon pure a tout dit à ma mère, et devant moi, sauf cela!

— Et vous ne l'avez interrogé ni l'un ni l'autre?

— Si, mais il a refusé obstinément de répondre.— * Ceci, répétait-il, je n'ai pas le droit de le rapporter ; cela est trop grave. Cela dit trop et trop peu! Je dois me taire! »

Georgette pâlit légèrement, comme si une idée sinistre traversait son esprit.

— Ah 1 mes pressentiments ! murmura-t-elle, et elle resta pensive.

Olivier se leva, s'approcha d'elle, lui prit la main, lui dit d'une voix émue :

— J'ai eu tort de céder à votre désir. — Voilà toutes vos douleurs renouvelées! Croyez-moi, il vaudrait mieux oublier. Ce qui pouvait être fait, mon père l'a fait et le fera. Vous êtes jeune, Georgette. Il ne faut pas vivre ainsi avec le passé, avec les morts, La vie vous réclame, et...

— Oublier! reprit-elle vivement. Jamais! Non, jamais! Oublier mon père, mort désespéré sous le poids d'une accusation infâme, d'une condamnation injuste! 11 ne peut revivre, lui! mais son honneur, gisant avec lui dans la tombe, on peut le relever, lui rendre l'éclat et la pureté. Ah! si vous saviez, Olivier, comme il m'aimait, lui; comme il était tendre et "bon pour moi! Je vois encore ses yeux clairs et doux fixés sur mes yeux. Il me semble encore sentir sur mon front l'empreinte humide de ses lèvres, quand, avant de partir le matin, ou le soir en rentrant, il me prenait dans ses bras, me contemplait et me disait :

— Georgette, nous ferons de toi une femme ! — Hélas ! il n'a pu accomplir ce rêve ! Mais je serais indigne de lui, si je l'abandonnais aujourd'hui. Non, non! si tous l'oublient, si tous acceptent son déshonneur et sa honte, moi, je ne les accepte pas. J'ai le devoir de penser à lui. Il a tout perdu, il lui reste sa fille !

— Georgette, vous êtes ingrate. D'autres que vous l'aiment, pensent à lui, sont prêts à tout faire pour prouver son innocence.

— Oui, VOUS, Olivier, et votre père. Pardonnez-moi, c'est vrai, j'étais ingrate!

Et Georgette fondit en larmes.

Olivier s'agenouilla devant elle, entoura de ses deux bras la taille de la jeune fille.

— Georgette, regardez-moi, lui dit-il doucement.

Elle posa sur lui ses grands yeux, et leurs regards se confondirent en silence.

Puis, elle se débarrassa vivement de son étreinte, et un flot de sang monta à ses joues.

Elle s'était levée et s'appuyait d'une main au dossier du canapé. On voyait son cœur battre sous l'étoffe légère de son corsage. Son visage n'exprimait ni colère, ni surprise, mais une émotion profonde, et comme une sorte de terreur.

— Ecoutez, dit enfin le jeune homme, il faut que je vous parle en toute sincérité, que je vous ouvre mon cœur, que notre situation se définisse... Georgette, je vous aime!

— Je le sais! répondit-elle à voix basse.

— Vous le savez! Et depuis quand ?

— Depuis... depuis toujours!

— Alors, c'est que vous m'aimez aussi 1

— Oui, dit-eile sur le même ton.

— Autrement qu'une sœur! insista Olivier, le visage rayonnant.

-Oui!

— Et voulez- vous être ma femme?

— Non, murmura-t-elle faiblement.

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