FAITS DIVERS
Un Crime mystérieux!
« Un horrible crime vient de plonger dans la terreur le quartier paisible de l'Observatoire.
« Là, habitait depuis plusieurs années, entouré de l'estime et de la considération générales, un vénérable ecclésiastique, M. l'abbé G..., dont on citait partout l'austérité.
« L'abbé vivait seul, dans une petite maison isolée, où il recevait peu de personnes. Il faisait son ménage lui-même, et, chaque jour, on lui apportait sa nourriture de la gargotte voisine.
o Hier, les voisins ne le virent pas sortir à son heure habituelle, et remarquèrent avec surprise que les volets restaient même clos à une heure assez avancée de la journée. Le petit garçon qui lui portait ses repas sonna à la porte plusieurs fois sans qu'on vint lui ouvrir, et dut remporter le dîner de l'abbé chez son patron.
« Le restaurateur, connaissant les habitudes régulières de l'honorable ecclésiastique, s'inquiéta, iH, prévoyant un malheur, crut devoir aller prévenir le comiuissaire de police.
« Celui-ci vint aussitôt, accompagné d'un serrurier qui ouvrit la porte, et le commissaire, suivi de plusieurs agents, pénétra au rez-de-chaussée de la maison, où l'on trouva tout en ordre.
« On monta, alors, au premier étage, et on visita le cabinet de travail de l'abbé C..., qu'on trouva également dans son état habituel.
« On commençait donc à se rassurer, lorsqu'en pénétrant dans la chambre à coucher, qui suit le cabinet de travail, un spectacle affreux s'offrit aux regards des assistants .
« Là, sur son lit, couché sur le dos et la gorge ouverte par une horrible plaie, gisait le malheureux abbé, baignant dans son sang qui avait traversé les deux matelas, le sommier et formé une mare sur le plancher.
« La mort avait dû être instantanée, car la figure était calme, et on ne voyait nulle part de traces de lutte. « Près du lit, par terre, on ramassa un rasoir ensanglanté. « On se perd en conjectures sur cette affaire mystérieuse. « S'agit-il d'un suicide ou d'un meurtre ? « Et, s'il s'agit d'un meurtre, quel en a été le mobile, et qui l'a accompli ?
« Après vérification, on a constaté qu'il n'avait point été perpétré de vol. Chaque objet était à sa place, pas un seul meuble n'avait été forcé. Le tiroir de la table du cabinet de travail était seul ouvert, mais avec sa clef, et on y a trouvé de l'or, de la menue monnaie, deux billets de banque de cent francs chacun.
« Cependant, au pied de la table, on a relevé la trace de deux gouttelettes de sang.
« Serait-ce une vengeance ? On ne connaissait point d'ennemi à l'abbé C..., qui ne recevait presque personne, voyait peu de monde au dehors, et semblait exclusivement absorbé par les devoirs de son saint ministère. « Une enquête est ouverte.
« Au dernier moment, on nous apporte une nouvelle étrange... et que nous ne reproduisons que sous toute réserve.
« La police aurait découvert, dans une armoire placée au fond d'un cabinet noir, un attirail complet de toilettes de femme, robes de bal, bijoux, etc., etc.
« Serait-ce le cas, une lois de plus, de dire : Cherchez la femme!
« Aprùs tout, cela serait bien possible. Depuis quelque temps, le clergé nous a accoutumés à ne trouver, de sa part, aucun scandale invraisemblable! »
Après avoir lu ce récit, M« Sleinbach laissa tomber le journal, et réfléchit un instant.
— Voilà qui change bien la face des choses! murmuratil enfin.
— Qui a pu commettre ce crime? demanda Olivier.
— Hum ! grommela l'avocat pour lui même, je m'en doute un peu.
Il pensait à Francine.
Mais que ce fût elle ou un autre, peu importait.
L'abbé mort, le danger qui menaçait Delmont disparaissait, puisqu'il n'était pas à craindre que madame Riccardi, qui avait un intérêt tout contraire, lit contre son mari des révélations de nature à amener les contre-révélations de Georges.
Or l'abbé, n'ayant fait arrêter Delmont que sous une accusation absurde, et dont il lui était facile de se disculper, il n'y avait plus rien à craindre de ce côté.
En effet, au bout de trois semaines, la justice reconnut son erreur et consentit à remettre le prévenu en liberté en vertu d'une ordonnance de non-lieu.
Georgelte, avertie par Olivier, était revenue chez sa mère, qui ne lui fit aucune allusion aux événements accomplis, et lui annonça seulement qu'il ne serait plus question de son mariage avec Jules Florestan,— tremblant toujours que Delmont n'accomplit ses menaces, si elle n'accomplissait pas ses promesses, s'efforçant d'obtenir, par sa soijimission, le silence de son mari, et sinon qu'il lui pardonnât,— ce à quoi elle tenait fort peu, — du moins qu'il tolérât la vie qu'elle s'étuit faite près de Riccardi, toujours ignorant, — ce à quoi elle tenait beaucoup.
Un mois après la mise en liberté de son p'ôre, (ieorgette Delmont épousa civilement Olivier Sleinbach.
Madame Riccardi joua parfaitement son rôle de mère.
Ercole Riccardi fut beau, et même un peu mélancolique.
Georgette mariée^ cela voulait dire une dot à payer! Et tout argent parti lui crevait le cœur, bien que celui-là ne fût pas à lui; mais il en tirait toujours pied ou aile.
Steinbach et sa femme jouissaient d'un bonheur sans mélange, à la vue du bonheur des deux jeunes gens.
Don Ramon Llorente assistait à la cérémonie, pâle et debout dans l'angle le plus obscur de la salle municipale.
En prononçant le oui décisif, Georgette le chercha des yeux, et lui reporta, d'un regard, tout son bonheur.
Deux larmes, larmes de joie, coiilèrent lentement sur le visage de Georges, rajeuni par l'espérance et le triomphe de l'amour paternel.
Quant au public, il admira fort la conduite de Me Steinbach qui, n'ayant pu sauver jadis son ami, devant la cour d'assises, le réhabilitait, devant le monde, en faisant épouser, par le fils de l'avocat, la fille du condamné à mort.
L'enquête commencée sur la mort de l'abbé n'aboutit pas.
Comme l'abbé lui-même l'avait expliqué, pendant sa dernière nuit, à Francine, — qui l'avait trop bien compris, pour lui, — personne ne pouvait se douter de leurs rapports, — sauf Georges et M« Steinbach, qui gardèrent, on le pense, un silence absolu.
Francine y avait compté, sachant que Delmont était seul en mesure de la dénoncer.
D'autre part, la justice, qui flairait un scandale, depuis la découverte de l'armoire aux toilettes féminines, ne demandait qu'à étouffer cette affaire.
Le jour même du mariage de Georgette, dans un petit hameau, loin de Paris, une jeune femme à la chevelure rousse, pauvrement vêtue, se présentait chez de vieux paysans, fournissait les renseignements et les pièces nécessaires, et emportait dans ses bras un petit garçon dont elle était la mère.