‹ La revanche de Joseph NoirelChapitre 1 sur 6 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

Droit* du proprilti ot dc traduction r£serv4».

Madame Victor CHERBUL1EZ.

DE

JOSEPH NOIREL

Si le parfait bonheur n'est pas de ce monde, on en trouvait toutefois le semblant, il y a quelques annGes, dans une maison de campagne situ6e h trois ou quatre kilometres de Geneve, sur la grande route de Saint - Julien, k laquelle elle se relie par une longue avenue depoiriers. Cette maison, que ses. habitants ont baptist du nom" de Mon-Plaisir , offre aux passants un agitable coup d'oeil. Bfttie au sommet d'un tertre gazonn6, entour6e de massifs de verdure et d'un parterre de roses, elle domine au couchant un verger, au levant une vigne en pente, que bordent un ruisseau et une saulaie.

Le proprtetaire de ce riant domaine 6tait un bour-. geois de Geneve, M. Thomas Mirion, fabricant et marchandde meubles, qui entendait son metier et qufe son m6tier avait enrichi. Cet heureux homme sentait son bonheur ; il le portait sur son honn&te figure, sur ses joues enlumin6es et reputes, dans son regard vif et assure, dans son sourire, ou se peignait une aimable bonhomie qui n'avait jamais nui h son commerce. II

faut convenir que, si le ciel Favait aid6, cet homme auxlarges epauleset au rAble 6pais s'6tait bravement aid6 lui-mftme. Gourageux au travail, dur £ la peine, il avait cet esprit de suite qui m&ne h tout, cette bonne humeur qui simplifie les difficulty, cette attention circonspecte qui preserve des faux pas. Bien qu'il eftt comma un autre le d£sir de tenir sa place et de faire figure dans le monde, il avait toujours strictement r£g!6 sa dGpense sur son revenu. Mettant, pour ainsi dire , sa vanit6 au regime , il ne lui avait rien accords aux d6pens de ses affaires, qui s'en 6taient bien trouv6es. Enfin la richesse 6tait venue avec d'importantes commandes, dont il avait su tirer parti. Une soci£t6 qui avait construit Vun aprfcs l'autre plusieurs grands h6tels aux bords du lac LSman avait passe avec lui un marchg & forfait pour les meubler. II avait r6alis6 dans cette entreprise des b6n6fices consid6ra* bles, oil sa conscience ne trouvait rien h redire. II n'6tait pas borame h foumir k personne de la raarcbandise de pacotille; mais il savait s'arranger de mani&re que le preneur fftt content et que le bailleur le fitt plus encore. D'habiles placements, d'heureuses sp6culations avaient triply et quadruple son gain ; il 6tait devenu gros monsieur. A mesure que sa fortune s'gtait arrondie, il avait satisfait peu h peu toutes les convoitises secretes qui depuis longtemps couvaient dans son coaur, et s'^taient irrit6es par les delais que leur imposait sa sagesse. On Tavait vu acbeter pi&ce par ptece une terre sur laquelle il avait jete son d6volu f puis y b&tir un pavilion dans lequel il venait passer en famille les dimanches et jours de fate, puis remplacer le pavilion par une maison 616gante et cossue. L'ann6e d'apr&s, il avait une 6curie, deux chevaux et une voiture, et de ce jour il fut au

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eqmbld de ses vcsiuL II est bon d'ajouter que M. Mirion n'avait aucun des travers qui rendent les parvenus insuppor tables. Quoiqu'il flit bien aise de prouver qu'il avait du foin dans ses bottes, U ne tranchait nullement du marquis de Garabas, et ne se piquait point de morguer ges voisins ou de lea eclabousser par son t luxe. II continuait de travailler et de tenir boutique comma par le passg. Peu soucieux de se d&lasser, ou, comma on dit k Geneve, de grimptonner, il ne cber* chait pas h frayer avec les gens de haut parage, et il £tait demeur£ fiddle h toutes ses vieillas amities, Au surplus, sa maison ne ressemblait point h un chAteau, sa voiture 6tait une caliche bien suspendue, raaig sans pretentions; et ses deux chevaux ftaient d'honndtes percherons, bons trotteurs, mais qui n'avaient garde de se mdconnsltre et de prendre de grands airs avec ; les passants.

[ Plutarque rapports que les envieux de Sylla lui avaiant donn6 le surnom d'heureux et que le grand bomme ne e'en offusquait point, mettant lui-mfiroe la fortune de part dans sa gloire et se targuant du com* merce d'amitid qu'il avait entretenu avec elle. Comma Syiia, M. Mirion avait ses envieux qui lui disaient : — Oh I vous, Mirion, vous 6tes l'homme beureux par excellence ; vous avez eu toute votre vie une chance incroyable, ~- M. Mirion, sans se ftcher, leur r6pondait : — Mes amis, vous avez raison, je suis n6 sous une bonne 6toile. La nature m'a bfen traits ; elle m'a donn6 un coffra de fer, un bon estomac, des bras et des jambes qui ont toujours aim6 h se remuer et une certaine lueur de bon sens qui m'a servi h me conduire. J'ai eu de la chance, j'en conviens. II n'en est pas moins vrai que j'ai commence petitement, et, si je suis arrive, Je me permets de croire que j'y suis bien

* pour quelqiie chose. — Et, ce disant, il caressait d'un ceil amoureux sa maison, sa remise, sa vigne et ses poiriers. — Ce qu'il y a de beau, ajoutait-il, c'est que tout ceci a 6t6 gagn6 honn&ement. Je ne suis pas comrae tel et tel. Nous avons des principes, nous autres. Je peux mettre la main sur ma conscience, elle n'a rien k me reprocher. — M. Mirion aimait k parler de sa conscience et de ses principes ; c'est un travers qu'ii* partageait avec plusieurs de ses compatriotes.

Si M. Mirion 6tait un homme heureux, M me Mirion 6tait assurement une heureuse femme ; mais elle n'avait pas le sens rassis et la tranquillit6 d'humeur de son mari. Son bonheur 6tait bruyant, gesticulant, un peu lyrique. Petite, grassouillette, ronde de taille et de visage, pirouettant sur elle-mSme comme une toupie, elle avait le sang aduste comme une fourmi, et ses yeuxet sa langue 6taient aussi remuants que ses jambes. Elle allait, venait, tournait et virait sans deparler ; toujours hors d'haleine, ses deux grands plaisirs ^taient de s'agiter et de se raconter. A vrai dire, elle n'6tait pas exempte de ce d6faut auquel les Anglais ont donne le nom de snobism. Elle professait une admiration peut-6tre eiag6r6e pour sa maison et pour tout ce qui faisait partie de sa maison, y compris ses canards et ses canaris. Ses poiriers 6taient les plus beaux de tous les poiriers, les roses de son jardin avaient une suavit6 de parfum inconnue aux autres roses, Teau de sa pompe avait un petit gottt de noisette vraiment incomparable, ses poules pondaient quatre fois plus d'o&ufs que celles du voisin, et ces oeufs, l'explique qui pourra, avaient presque toujours deux jaunes. Bref, Mon-Plaisir 6tait un endroit unique, beni du ciel, oti tout venait & souhait, 0C1 Pherbe pous-

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salt plus dru que partout ailleurs, od la plqie ne tombait jamais qu'a propos et quand on l'appelait, vrai paradis e<?lair6 d'un soleil qui 6tait non le soleil banal, celui de tout le monde, mais un soleil affecte au service particulier de M. et de M me Mirion. Les innocentes imaginations desafemmefaisaientsourirele march and de meubles. II Ten raillait quelquefois. — Ma bonne Marianne, lui disait-il, il y a des choses qu'il est permis de croire ; mais mieux vaut les garder pour soi, sous peine de prater k rire. — Elle se rScriait. — Tant pis pour les rieurs ! r6pliquait-elle. Ce sont des jaloux qui rient jaune. — De son c6t6, elle lui reprochait de ne pas tirer assez d'avantage de sa nouvelle situation, de ne pas donner assez k la montre, k la parade. EUe estimait que le faste et le bruit sont Taccompagnement necessaire du bonheur, l'enseigne de la boutique. Ses ambitions secretes etaient d' avoir sous ses fenfires un grand bassin de marbrfe avec des tritons et un jet d'eau, de planter devant sa grille une statue altegorique, de remplacer la bonne savoyarde qui la servait k table par un grand diable de domestique en cravate blanche, et de donner chaque semaine un festival oil Ton tirerait beaucoup de fusses sur la terrasse, — car elle avait un faible pour les fusses. Malheureusement les allegories, les cravates blanches et les feux d' artifice ne disaient rien au coeur de M. Mirion. It aimait ses aises, le confort ; mais il estimait que la vanit6 cotite gros et ne rapporte guere. Au reste, ces legers dis-r sentiments n'amenaient jamais de serieuses contestations dans le menage. M me Mirion adorait son mari, qu'elle consid6rait comrae un grand homme, et se r6signait k ses refus comme atix decrets d'une sagesse sup&ieure k la sienne. En revanche, M. Mirion se plaisaita reconnaitre les merites solides de sa femme

et tous les serviced que lui avait rendus jadis son esprit d'ordre et de conduite. Elle gouvernait sa raaison avec une attention, une vigilance infatigable j ayant Toeil partout, k la cave comme au grenier, k l'office comme k la cuisine, et joignait ft ses quality de m6nag&re accomplie les talents d'un cordon4>leu 6m6rite, Il y avait \k de quoi lui faire pardonner sa passion malheureuse pour les tritons,

Le bonheur de ces excellentes gens 6talt comtnnnicatif ; ils aimaient k rfipandre autour d'eux lejir Uesse et leur 6panouissement de ecetir. Poules , chats et chiens, tous les pensionnaires de Mon-Plaisir faisaient bombance, gofltaient les douceurs d'unevie grasseet commode sous un gouvemement paternel et mis6ri* cordieux. Parmi les anlmaux domestiques qtii avaient trouv6 k Mon-Plaisir le vivre et le couvert, les plus choyfes 6taient deux vieilles fllles, parentes de M. Mirion, qui les avait recueillies sous son toit moyennant une modeste pension. L'une, M 1Ie Baillet, 6tait sa tante maternelle. On la ddsignait plus commun&nent dans la maison sous le nom de la tante Amarante, pares que Tamarante 6tait sa couleur, temoin les rubans de son bonnet, les pr£tintailles de ses robes et ses bas du plus beau pourpre. En d6pit de ses soixante et dix ans, cette honnGte demoiselle 6tait merveilleusement conservSe ; prenant grand soin de sa personne i tirde k quatre gpingles, Fair et le ton un peu prGcieux, les 6paules effac6es, le mettton relevfi, elle marchait droite comme un cierge, et quand elle 6tait assise, il n'arrivait gufere que son dos effleur&t le dossier de sa chaise. Elle avait quelque experience du monde. Ayant pass6 dix ann6es comme demoiselle de compagnie dans une grande famille mecklemjbourgeoise, elle en avait rapporte des maximes, des apho-

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rismes, tout tin code de biensSances morales et sociales. Quand je dis qu'elle connaissait le moflde, dans sa pensGe le monde 6tait essentiellement le Mecklembourg* A Tentendre, rien ne pouvait se comparer h la cour de Schwerin, la plus somptueuse de toutes les cours d'Allemagne. Les grandeurs dont elle avait appfochfi Tavaient 6blouie h ce point qu'il n'y avait pour elle de pays respectables que ceux qui possfedent un ordte equestre* et se laissent administrer h forfait par tin prince qui a des heiduques et des coureui^ Elle connaissait k fond l'almanach de Gotha, savait sur le bout du doigt toutes les genealogies, ne tarissait pas 8tt anecdotes plus ou moins apocryphes sur la grandeduchesse r6gnante et sur la grande-duchesse m&re. Elle avait eu l'heur d'assister k un bal de la cour. Ge bal 6tait le grand 6v&iement de sa vie ; elle Tavait cont6 cent fois, elle Start toujours pr6te h recommen- ' cer. M< Mirion secouait les oreilles; tnais M Me Mirion 6coutait ce miraculeux r6cit avec un plaisir toujours nouveati. Fifcre de possGder sous son tqjt uhe personne qui avait vu des princes en chair et efl os, il lui semblait que, gr&ce h la tante Amarante, elle 6tait quelque peu apparentGe au grand-due de Mecklembdurg. Bien differente 6tait M 11 * Grillet, cousine geriiiaine de M. Mirion, petite femme fluette, qui semblait n'avoir qu'un souffle de vie et ne laissait pas de vivre* Un pen cohtrefaite, la taille d6jet6e, une Gpaule plus grosse que 1'autre, bien quelle ne payAt pas de mine, elle avail eu jadis Timagination romanesque ; mais son roman avait mal tournS t elle s'6tait follement 6prise d'un mauvais plaisant qui s'etait amus6 it la mystifler, et Vinnocente creature avait et6 longtemps & s'apercevoir qu'il se moquait d'elle. II lui 6tait reste de cette inesaventure une disposition m6fiante, une extreme

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tiipidite ; il lui semblait que la monde 6tait plein de chausse-trapes, et qu'il y faut regarder k trois fois avant de mettre un pied devantl'autre. Chat 6chaude craintl'eau froide; elle redoutait par dessus tout le ridicule, les perfidies et les jugements des hommes. Elle se demandait en toute occurrence : Qu en dira-ton ? et de peur qu'on n'en dit quelque chose, elle cachait sa vie, mettait la sourdine k ses pensGes. M" e Mirion lui reprochait d'avoir des id6es trop 6troites et lui en voulait un peu d'avoir pris le parti de son mari dans l'importante question des tritons. Consults par son cousin, M 1,e Grillet avait declar6, en trainant ses mots suivant sa coutume, que des tritons tout nus sont un ornement peu convenable dans une maison honn&e, que sftrement le voisinage en gloserait. Toutefois M m- Mirion ne pouvait lui contester le mGrite de se rendre utile dans la maison. Si elle n'avait jamais vu le Mecklembourg, si elle n' avait jamais contempt face a face la grande-duchesse m&re, elle s'entendait au jardinage, et Qpss6dait un remarquable talent pour confire les prunes h Teau-de-vie.

Dans tous les concerts, il y a une fausse note, et dans la foule qui s' attache au char des triomphateurs il se glisse d' ordinaire un esprit rebours qui se charge de leur rappeler la fragilite de leur fortune. C'Stait le fr&re ain6 de M. Mirion, plus connu sous le nom de Toncle Benjamin, qui remplissait k Mon-Plaisir le r61e de fausse note ou d'avertisseur. II y faisaitde longs et frequents sSjours, et M me Mirion le comblait de prevenances, le bourrait de sucreries pour adoucir son humeur frbndeuse ; mais^ bien qu'il f&t dans le fond le meilleur homme du monde, il trouvait k redire k tout. Peut-6tre y avait-il un peu de jalousie dans son fait. Le brave menuisier qui avait donne le jour k MM. Thomas

et Benjamin Mirion avait jug6 dans sa sagesse que son fils Thomas ne serait jamais un homme d'esprit, et il 1' avait retir6 de bonne heure du college pour lui mettre en main la rabot et la varlope. II avait congu au contraire la plus haute id6e des facult6s de Benjamin et n'avait reeule devant aucune dSpense pour lui faire suivre ses etudes. — Le gaillard, disait-il avec complaisance, sera l'aigle, le g&iie de la famille. — Apr£s avoir fait ses classes avec succ&s et remport6 tous les prix, le g6nie naissant de Benjamin s'6tait subitement nou6, et tous les soins qu'on avait pris de son education n'avaient produit qu'un maltre de math6matiques trfes-ordinaire, lequel courait le cachet, gagnant tout juste de quoi joindre les deux bouts, pendant que le born£ Thomas, prenant son vol, venait d'inscrire le nom des Mirion dans le livre d'or des millionnaires genevois. Benjamin voulait tout le bien possible k son ftere, mais il estimait que la fortune est une sotte qui place mal ses faveurs. — Pourquoi Mon-Plaisir est-il k lui, se disait-il , et pas k moi ? — II s'endormait sur cette pensee et la retrouvait le matin sous son oreiller, ce qui ne Temp&chait pas de se f&cher tout rouge contre les jaloux qui parlaient 16g&rement de son frere. — II a et6 honn&te et habile, leur r6pondait-il d un ton bourru. A quoi tient-il que vous ne fassiez comme lui? — L'oncle Benjamin en usait comme ces mfcres qui fouaillent leurs enfants, mais n'entendent pas que les autres s'en melent.

II ne passait pas deux heures a Mon-Plaisir sans y d6cocher quelques lardons qui mortifiaient la susceptible vanity de sa belle-soeur. Comme il avait le coup . d'oeil g6om6trique, il trouvait k critiquer Talignement de ses arbres fruitiers et de ses rosiers ; il soutenait que les murs n'6taientpas d'aplomb, que les losanges

des parquets n'etaient pas egaui, et que les escaliers 6taient manque, la hauteur des marches et la largetir du giron n'6tant pas dans la proportion requise. . Au besoin, pour justifier son dire, il s'armait du fil& plomb, du pied de roi et de Tdquerre, et, impassible autant que^tenace, il contraignait I'indignGe M* e Virion k 6<jouter jusqu'au bout ses demonstrations J — il lui tournait le compas dans le coeur. Ce qui 6tait plus grave, il pr6tendait que Mon-Plaisir n'&aitpasl'endroit le plus sain de la terre, qu'il s'exhalait du ruisseau qui bordait au levant la- propri6t6 des bu6es dangereuses pour les larynx delicats. Le matin, & d6jeuner, il lui prenait r6guli&rement des quintes de toux saccadic et persistante. — A qui en as-tu, Benjamin? lui de* mandait son frfere avec un peu d'impatience. — C'est un sort, r6pondait-il ; je ne .viens pas lei sans y attraper un rhume. — Sur quoi M 1 * Mirion faisait de grands bras. Dans i'intimite, elle accusait son beaufrfere d'fitre un mauvais g6nie, d'avoir Tesprit de travers et un caractfere insupportable ; devant le monde, elle affectait de parler de lui avec les plus grands 61oges, comme d'un homme tout It fait superieur, qui honorait son pays. Elle poussait Tesprit de famine jusqu'i 1'hSrolsme.

Quoi qu'en pftt dire l'oncle Benjamin, je crois que Mon-Plaisir 6tait un endroit aussi sain qu'un autre ; je crois aussi, sans les avoir vus, que les rosiers de M me Mirion faisaient honneur h ses soinsjmais elle avait dans ce monde un bien autre sujet de glcrire et d'intlme satisfaction. La plus belle rose de son chapeau, l'ornement le plus prScieux de sa maison, la fSte de ses yeux, son orgueil supr6m'e, son triomphe, c'&ait sa fllle. II est certain que M IJa Marguerite Mirion etait belle, tout Geneve au besoin en ferait foi.

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Grande, dlanc^e, d'une superbe venue, la gorge, les bras faits au tour, des mains et des pieds de duchesse, des cheVeux d*un^ blond cendrd trfcs-bouffants et ravmenfe en arrifere, de beaux yeux bruns, doux comme lie velours; un teint fiblouissant, un sourire dont la grftce 6tait relevfie de je ne sals quo! de simple, d'ou* vert et de franc, quand elle se promenait, sans penser k rien, le long de 1'avenue de pdiriers qui descendalt k la route, les passants s'arrfltaient devant la grille pour la contempler, et se disaient : Quelle belle plante I C*6tait le mot qui venalt k la bouche en la voyant. Comme tine plante, elle n' avait eu que la peine de croltre ; la nature avait tout fait. Bien que W u Marguerite Mirion n'ignor&t point qu'elle &ait belle, bien qu'elle joult du plaisir qu'on avait k la regarder, il n'y avait pas en elle le moindre grain de coquetterie, et sa simplicity igqpralt toutes les petites pratiques, toutes les petites roueries du metier de jolie fllle. Elle pouvait s'en passer, laisser les petits moyens aux demibeaut6s qui ont des inquietudes ; la sienne 6tait indiscutable. Quand sa mfere la conduisait le dimanche au temple, leur entr6e faisait toujours sensation, les tfites se tournaient de leur c6t6, et dans Joute l'assis* tance circulait un petit chuchotement d'admiration bien doux au coeur de M** Mirion. M. Mirion en tenait . aussi ; idoldtre de sa fllle, quand 11 la contemplait, 11 se sentait grandir de deux coudees. H n'y avait pas jusqu'Jt 1'oncle Benjamin qui ne rendlt les armes k Marguerite. II 6tait fort galant avec elle, lui prodiguait les marrotts glacis, lui d6bitait des madrigaux ; toutes ses Economies d'argent et de po6sie y passaient. 11 lui disait quelquefois en la prenant par le menton : — Oh ! la belle fllle que voite ! Comment diable es-tu venue au mondet Ton p&re a des yeux de grenouille, ta mfcre

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est une ragote : comment s'y sont-ils pris pour b&tir ce chef-d'oeuvre *? S'ils 6taient de bonne foi, ils conviendraient qu'ils font ramass6e sous un chou.

Qui dit fille unique et, belle dit en general enfant g&t6. Quoiqu'ils s'y fussent appliques k Fenvi, M. et M me Mirion n'avaient pas r6ussi k g&ter leur fille. Son naturel gen&reux avait r6siste aux complaisances excessives dont on Tentourait. Tous ceux qui l'ont connue savent qu'elle n'6tait ni personnelle ni hautaine. La tante Amarante et M lle Grillet attesteront que son humeur 6tait 6gale et accorte, qu'elle s'occupait des autres, qu'elle avait des provenances et des attentions delicates. Ge qui dominait chez elle, c'6tait la parfaite puretG du sentiment, une grande noblesse de caractere. Elle 6tait au-dessus de tous les calculs sordides, de toutes les petites passions basses ; elle n'avait pas la peine de s'en dOfendre, elle en fetait pr6serv6e par une candide ignorance clu mal. La vanite sert-k quelque chose. Si Marguerite avait pass6 toute sa jeunesse dans la maison paternelle, son esprit, je le crains, s y serait Spaissi ; elle aurait contracts de mauvais plis et d'incorrigibles travers. Par bonheur, madame sa m&re avait d6cid6 de lui faire donner ce qu'elle appelait une Education superfine, et k cet eflfet elle avait eu le courage de s'en separer pour la placer dans un celebre et aristocratique pensionnat du canton de Vaud. Marguerite s'y 6tait trouv6e -en presence de filles de bonne maison. Dans ce troupeau d'61ite, elle avait fait mince figure ; malgre ses beaux yeux, la fille du fabricant de meubles avait ete releguee a l'arriere-plan. Elle n'avait point part aux faveurs ; on ne lui donnait que son dti et oh latenait de court. A cette 6cole, elle avait appris a faire des comparaisons qui lui avaient forme le jugement. Elle avait appris aussi

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k se taire et k se contraindre, ce qui est le fond d'une Education superfine ; mais, grftce k Dieu, elle n'y avait rien perdu de sa gait6, qu'elle rapporta chez ses parents, comme elle venait d'accomplir sa dix-septi&rae annee. Elle y rapportait encore un certain bagage d'6crivasseries et de lectures bien ou mal dig6r6es, des clartes confuses de beaucoup de choses, un assez joli talent de [musicienne. Le soir de son arrivee, quoi qu'en pussent dire M. Mirion et la timorSe M lle Grillet, la maison fut illuminGe de haut en bas, et la terrasse 6clairee agiorno par des transparent^ et des pots k feu. Mon-Plaisir 6tait une connaissance nouvelle pour Marguerite ; il avait 6t6 achet6 pendant son absence. On lui avait donne la plus jolie chambre, d6cor6e et meubl6e comme on peutcroire. Ce n'6taientqu'astragales et festons, des gueridons de palissandre et une table en marqueterie, un tapis de Perse, des rideaux en cachemire blanc, des bibelots et des fleurs partout. Marguerite 6tait amoureuse de sa chambrette. Elle s'y enfermait pendant des heures, allant et venant de son pas d'oiseau, faisant leur toilette k ses jardinieres , entr'ouvrant un livre et interrompant sa lecture au milieu d'une phrase, ou s'accoudant k sa fen&re et contemplant d'uii oeil Gpanoui le verger, la route, les collines, le Jura, heurguse de vivre, de respirer at de n avoir pas vingt ans, ignorant l'ennui, le printemps aux joues, le coeur plein de cette gait6 16gere qui se suffit k elle-m6me et se passe de Tesperance. La cloche du dejeuner sonnait. Elle descendait k la salle k manger ; elle disait k la tante Amarante en Tembrassant : — Eh bien ! c'est done si beau que cela le Mecklembourg*? — ou, prenant la jcousine Grillet par la taille, elle Tentrainait au jardin en disant : — Allons voir comment se portent nos rosiers. — Chemin fai-

sant, eile cueillait una fleur quelle posait dans see cheveux. En rentrant, eile se mettait au piano, jouait une barcarolle ou cbantait h pleine voix una romance d'amour, tout entire a la musique at ne se souciant gu&re des paroles, qu'elle croyait comprendre et qui 6taient pour alia de l'h6breu. Le soir y eile brodait, contait des bistoires de pension, ou bien, se pelotonnant dans un fauteuil, eile se laissait faire un doigt de cour par Toncle Benjamin, quand il 6tait lh 9 et riait comma une folia k ses gaianteries de madrigal. On se s£parait & dix beures. Eile remontait dans sa cbambre, et il lui arrivait quelquetois d'ouvrir sa fen&tre pour jregarder la lune ; mais il ne se passait rien entre elles de particulier ni d intime, elles n'avaient paa grand'* chose h se dire, A demi d6shabi!16e, eile s'agenouifiait, at, la tfite appuy6e contre sa jardinifere, eUe faisalt son oraison mentale, qui se r$duisait h dire au bon Dieu : — • Tu es bon et tu es sage, tu sais ca qu'il me faut; mais, si c'est possible, que pbacun de mes jours ressemble h celui*ci. — Apr6s quoi eile s'endormait d'un somme profond, tranquille et sans r6ves, heureuse le matin en ouvrant les yeux de d6couvrir qu'il y avait un soleil et que la vie 6tait ft, debout k son cbevat, qui l'attendait.

On croira sans peine que les pens6es de M m ° Mirion allaiant plus vita et plus loin que celles de Marguerite, Sa vanitd maternelle se pr6occupait de 1'avenir, et dans ses oraisons mentalas alia n'avait garde de dire au bon Dieu : Demain comma aujourd'hui. EUe lui disait plut6t: — Tu sais de qui je veux te parler; quand done viendra-t-il ? Fais, grand Dieu! qu'il ressemble . autant que faire se peut h un prince des contes de fees 1 — Ge qu'elle comprenait le mieux dans l'£van~ gile, qu'elle lisait beaucoup, c'est la parabole des ta-

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lents et la devoir sacr6 qui nous est impose de placer notre bien au denier cinq, si possible, parce qu'il nous sera demand^ compte un jour du capital et des intends, Le ciel lui avait donnfi un trSsor ; le placement de ce tr&or etait la grosse affaire de sa vie. Eile tornbait souvent daps des reveries sans rive ni fond ; qliand eUe en sortatt, elle diaait & son mari ; — Veu*> tu epvoir h quoi je pense ? — Parbleu t rSpondaiMl en secouant le menton, il ne faut pas 6tre malin pour le deviner. La tfite te grouiUe de gendres, petits et grands, maigres ou gras, dont la plupart ne me revien* nent gudre. A. quoi te mfenent toutes tes songeries? Jouissons du pr6sent, arrive qui plante. — M me Mirion avait le bon sens de ne point faire part it sa fille de ses imaginations et de ses vis6es , et Marguerite 6tait h rattle lieues de les deviner* Le pasteur de la paroisse, qui n'6tait pas un sot, disait d'elie ; — Cast una eau dorroante; laissez-ia dormir. — EUe feisait comme son pdre, elle jouissait du present, ne r6vait ni de mariage ni de maris. Elle avait 1' esprit si peu 6veill6 sur certains cbapitres qu'elle ne s'apercut pas que le fils d'un riche marchand toilier s'etait mis, sous le prttexte de jouer au billard avec M. Mirion, h venir chaque dimancbe h Mon-Plaisir, et que ces visites regimes 6taient pour elle. L'insouciance de cette belle indiff&rente em« p6cha le pr&endant de se declarer ; mais il fit parler par un tiers. M. Mirion etait tentt de dire oui; M mt Mirion poussa les hauts oris, declarant que ce parti n'6tait pas digne de sa fille et ne figurait point dans sa collection. II fot ^conduit, et on n'en dit mot & Marguerite. Si on I' avait consults , qu'etit-elle rtpondu ? Comme tous les coeurs plus tendres que passionngs, elle avait une certaine mollesse de volonte et quelque indecision dans V esprit. Au surplus, elle avait peu r6-

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fl6chi 3ur ces matteres ; elle aurait dit : — Mon Dieu ! si vous croyez... je ferai ce qui vous plaira.

Dans cette heureuse maison, il y avait pourtant un hialheureux. Ge n'Stait lafaute de personne. Bienvenu, aim6 de tout le monde, traite, quoique stranger, comme un enfant de la famille, son sort eto 6t6 envi6 de beaucoup de gens ; mais il y a bien des raisons de souffrir ici-bas, le chagrin a bien des visages, la tristesse bien des myst&res, et k qui se permet de nous dire : Vraimentde quoi vous plaignez-vous? n'avezvous pas tout k souhait ? nous avons souvent le droit de rSpondre : Qu'en savez-vous? Le coeur mecontent dont je parle 6tait celui d'un ouvrier de M. . Mirion, gargon de vingt-cinq ans, nomm6 Joseph Noirel, aux cheveux ch&tain sombre , de taille moyenne, mince d'encolure et d'epaules, nerveux debrasetde volontS, et qui faisait merveilles de ses dix doigts. Sa vive intelligence paraissait sur son visage un peu p&le, qu'allumaient de subites rougeurs. A vrai dire, ce visage n'6tait pas le plus r6gulier du monde ; la bouche etait trop grande, le nez trop fort. En revanche, les yeux gris-clair comme les yeux de certains 16vriers, comme Teau transparente de certains ruisseaux, 6taient pleins de mouvement et de lumtere ; le regard venait de loin et portait loin. A de certaines heures, on y lisait toute une histoire, qui n'6tait pas gaie.

Le pauvre gargon avait eu de dSplorables parents. Son p&re etait un de ces ouvriers k tout faire qui ne font jamais rien. II avait essay6 de tous les metiers, s'6tait d6goilte de tout, sauf de son inconduiteet de sa fain6antise. Rong6 de besoins comme d'une incurable tepre, stranger k tout sentiment d'honneur , ivrogne avec d61ices, amoureux de sa gueuserie, k peine avaitil travaille huit jours, il plantait \k le patron, faisait le

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plongeon, disparaissait dans quelque bouge, oil s'engouffraient ses sous ; apr&s quoi il rentrait un matin au logis, la poche vide, l'ceil Steint, la langue pesante, et disait a sa femme avec un lire 6pais : — Eh bien ! quoi? On a fait la noce.

% — Retourne d'oii tu viens, lui r6pondait-elle; iln'y a pas dans la maison de quoi nourrir une araignge.

— Tu mens, repliquait-il; le galopin a bien dit rapporter quelque chose.

C'etait en effet le galopin, c'est-k-dire Joseph, qui dans les jours de misere 6tait charg6 de faire aller la marmite. II partait le matin, par ordre sup&ieur, avec un morceau de pain sec dans sa poche et un panier au bras, et s'en allait de maison en maison vendre des allumettes ou qu6ter des aumones. Malheur a lui quandla recette etait maigre; les camouflets pleuvaient sur ses joues dru comme gr61e. Unjour, las de gravir des escaliers et d'etre soufflete pour sa peine, il avait lev6 le pied; on l'avait rattrap6, roue de coups, ce qui lui avait 6te Tenvie de recidiver. Toutefois sa m&re n'6tait brutale que par acc&s; sujette k des attendrissements, pour consoler le galopin des rebuffades qu'il essuyait, elle 1'emmenait de loin en loin passer une soiree dans un cafe chantant, oil, les yeux Scarquilles, les oreilles b6antes, il entendait durant des heures les gargouillades de M lle Zephyrine, premiere chanteuse de TEldorado de Lyon. G'6taient \k ses fetes, son paradis intermittent. Le lendemain, il devait recommencer k trotter, k debiter de porte en porte son petit boniment, k pleurnicher pour attendrir ces bons messieurs et ces bonnes dames , triste metier auquel, grace k Dieu, il ne put jamais mordre ; il le faisait k contre-coeur, l'oreille basse, comme un chien qu'on fouette. II y avait en lui je ne sais quelle fierte native

qui protestait et quH avait hfiritte, je pease, de quelque btealeul. Quand cm refusait de croire k ses r6cite ou qu'on le traitait de mendiant, il lui arrivait de se redresser et d'entonner k pleins poumons un refrain de M ll ° ZSphyrine. De telles frasques n'6taient pas pour am6Iiorer ses affaires ; chaque jour s*augmentait le nombre des maisons od il n'osait plus se presenter. Chaque jour aussi le taudis paternel devenait plus triste, plus inhabitable ; pour avoir quoi mettre squs la dent, le manage vendait ses meubles, vendait son linge. Le pfere Noirel avait eu une attaque de delirium tremens ; il 6tait d6sormais incapable de tout travail. Sa femme lui faisait des scfenes effroyables; on se prenait aux cheveux, on 6puisait le vocabulaire poissard. L'enfant assistait pAle, frissonnant, k ces orageux d6bats. Heureusement Noirel eut une seconde attaque ; il fut emmen6 k Fhdpital, od il raourut, et dix mois plus tard sa veuve fut affligfie d'une goutte sciatique qui la rendit impotente des bras et des jambes.

Le pasteur de la paroisse procura un asile k la percluse dans an hospice d'incarables et recueillit Forphelin sans feu ni lieu* II parla de lui k M. Mhion, le recomxnanda chaudement k sa charity. Joseph avait alors treize ans. M. Mifion le fit venir, Finterrogea, Aprfes d61ib6ration, il consentit k se charger de Fenfant, k lui donner la table et le glte, et Si le prendre en apprentissage. Comme il arrive souvent, cette bonne oeuvre devint plus tard une bonne affaire; mais an d6but le galopin donna beaucoup de fil k retordre h son patron. Le m6tier qu'il avait fait jusqu'alors liii avait laiss6 de ftcheuses habitudes ; il y avait contracts la haine de toute rfegle et de toute discipline, Famour des grands chemins, un fonds d'humeur vagabonde et polissonnante qui se trahissait par de

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brusques 6chapp6es. On $vait beau lui tenlr la bride haute, il parvenait k s'esquiver, faisait FScole buissoimfere, passait des journGes k battre le pav6. M. Milion le chapitfait d'importance, lui admimstrait de tongues et sages morales que le rent emportait, des coups d&riviferes qu'il n'avait pas Fair de sentir , ayant la peau dure et cette flert6 dont les verges n'ont pas faison. Ce qui agit sur lui avec plus d'efficace que les mercuriales etle reste, ce fut le goftt du travail qui lui vinttout k coup et se dGclara comme une passion. On aime k faire ce qtfon fait bien ; un beau matin, Joseph se sentit la vocation, et de ce jour il fit peau tteuve ; il eut le coeur k Fouvrage, les bras plus actifs et les jambes plus tranquilles. Cette metamorphose se r£v61a par Famour respectueux qu'il concut pour ses outils : il les maniait avec les plus grands 6gards ; une tache de rouille blessait ses yeux, ll consacrait volontairement ses loisirs k FafHttage des rabots , des b6danes, des gouges, des scies k refendre et k chantourner. Ce que voyant, M. ftfirion commenga de prendre en affection son prot6g6 ; il estimait que Fa* mour de Foutil est le signe infaillible du talent. II s'6merveillait aussi de sa dexterity de main, qu'6galait la souplesse de son esprit, et prononga qu'il irait loin. II lui fit apprendre la g6om6trie, Fart du trait. Joseph ne s'en tint pas \k ; il 6tudia tout seul pour Facquit de sa conscience la trigonometric, la perspective , et devint un habile dessinateur. A vingt-cinq ans, il 6tait unme- /ntrisier hors ligne, le meilleur ouvrier haut la main de M. Mirion, qui Femployait exclusivemeiit k des tra- Vaux de fine 6b6nisterie et prenait ses avis sur tout le teste. Bien quil fttt de fait une mantere de contremaltre, il n'en avait point le titre ; il 6tait simplement le consulteur officieux de M. Mirion, travaillant k ses

pieces et touchant un honn6te salaire. Comme avec cela il logeait et mangeait chez le patron, il pouvait x faire des Economies ; il les employait k payer int6gralement la pension de sa mere, toujourspercluse et qui s'obstinait k vivre. D&s qu'il r avait pu, il l'avait retiree de Thospice, l'avait cas6e k la campagne chez des paysans. Gr&ce k lui, elle ne vivait plus de la charity publique, et de ce cdte la fierte de Joseph etait contente.

II semble qu'aprfes tout Joseph Noirel n'avait-pas k se plaindre de la destinee. Le gratteur de pprtes avait eu, lui aussi, de la chance ; ne rencontre pas qui veut un Mirion sur le chemin de la vie. Bien log6 , grassement nourri, sans inquietudes pour le present, sans grand souci de Tavernr, aimant son m6tier, estirnG de tout ce qui l'entourait, de quoi se plaignait-il ? D'une mis&re : sa situation etait fausse, et les situations fausses sont insupportables aux &mes fieres. II menait deux genres de vie qui se contrariaient ; k la fois ouvrier et quart de bourgeois, il ne savait pas bien ce qu'il etait, et ses camarades de travail ne le savaient pas non plus, ce qui mettait une jnuraille entre eux et lui. Ghaque matin, ils le voyaient arriver de la campagne en voiture avec M. Mirion, lequel venait souvent le trouver k son etabli pour causer avec lui a voix basse et sur un ton d'intimite. Au coup de midi, il le faisait appeler dans son cabinet, oil ils dejeunaient ensemble en t6te-a-t6te; le soir, la voiture revenait les chercher. En vain Joseph etait-il le plus stir des camarades, en vain t6moignait-il en toute rencontre a ses freres les travailleurs qu'il se sentait ouvrier, qu'il ne voulait 6tre autre chose ; il y avait dans ses mani&res, dans son ton plus fin que le leur, dans son langage plus choisi, je ne sais quelle marque de*

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superiority, de respect de soi-mdme qui les tenait k distance. Aussi bien leur 6tait-il suspect, 6tant k leurs yeux un personnage Equivoque, le commensal et le favori du patron, presque un monsieur. Quelques-uns le traitaient tout bas de mouchard , mais tout bas. Bien qu'il eftt Fair fr61e et de petites mains soign6es qui lui avaient valu le surnom de demoiselle, Joseph avait prouv6 dans plus d'une occasion qu'il fitait franc du collier et que ses poignets Gtaient d'acier. Aussi lui faisajt-on bon visage, mais on affectait de ne parler de rien devant lui; on avait ourdi dans 1' atelier cette conspiration &u silence qui vous tient un homme en quarantaine.

II en allait tout autrement k Mon-Plaisir. La famille bourgeoise oil il 6tait entr6 par une sorte d'adoption avait une enti&re confiance en lui. A table ou ailleurs, M. et M me Mirion s'entretenaient en sa presence de leurs petites affaires, de leurs secrets de manage. Quand on a le goftt du poison, on en trouve partout. Joseph etait Genevois, c'est dire qu'il 6tait susceptible, ombrageux, et pesait sur les petites choses. II lui arrivait de s'offusquer de l'extrGme confiance qu'on lui t&noignait; il pensait : — M" 80 Mirion n'aurait pas dit ceci et cela, moi present, si je n'6tais pour elle un 6tre sans consequence avec qui on n'a pas h se gfener. — II se disait aussi : — Dieu ! que de bontes on a pour moi! mais la bonte n'est pas l'amitte, c'est un bien autre visage. — Au surplus, beaucoup de choses l'avertissaient qu'il n'6tait pas l'6gal des gens avec qui il dinait ; les domestiques, comme il arrive toujours, se chargeaient de le lui faire sentir. La femme de chambre qui servait & table, aprfes avoir dit h M. Mirion d'une voix fldt6e : — Monsieur veut-il se servir? changeait de note pour crier bruscpement h Joseph ;

to LA REVANCHE

«- Voulez-vous du boeuf ? — Ce voulez-ww du bcsuf et le ton dont cela 6tait dit lui 6taient insupportable* ; cela signifiait : Mon bel ami, ta place n'eet pas iei. II redoutait surtout les diners de gala que M. Mirion door nait de temps k autre h gas amis, II avait demand^ & manger ces jours-lfii dans sa chambre, mais son pa*tron lui avait rSpondu : — Pourquoi done cela, mon garcon ? n'es-tu pas de la femille? — U se sentait d6pays£ dans la soci&6 de ces petits bourgeois en go* guettes qui le traitaient avec una familiarity sous laquelie pergait la morgue. Dans Tune de ces reunions, il entendit M pe Mirion dire h une*de ses amies ; fitonnez-vous qu'il nous soit si attach^ ! que ne nous doit-il pas ! — Ce mot lui revenait sans cesse en m6moire, fl se le r6p£tait souvent h haute vote, et le pain qu'il mangeait lui semblait amer. Personne au demeurant ne soupconnait ses secrets d6plaisirs. L'excellent M. Mirion n'y entendait point malice ; je ne sais s'il eftt 6t6 plus afflig£ ou plus indignd d'apprendre que son ouvrier n'6tait pas le plug heureux de tous les Joseph de la terre. II aimait a le voir, k le re* garder , non-seulement parce que sa figure £tait celle d'un homme qui lui 6tait fort utile, mais parce que cette figure 6tait celle de la meilleure action qu'il eftt faite en sa vie, d'une action qu'il emporterait sftre* ment en paradis. «— Ce gaillard est n6 coiflfe, pensait* il ; sans moi, il aurait crev£, comme son pfere, h Vb6~ pital, ou, qui salt? dans une cellule de penitentiaire. II nous doit un fameux cierge, St la Providence et h moi. Trouvez-moi done un second ouvrier qui vive comme un coq en p&te dans la maison de son patron, se formant le coeur et i'esprit dans la soci6t6 dee honnGtes gens! — Gr&ce It Joseph, la conscience de M. Mirion 6tait en f&te tous les jours que Dieu fait* II lui

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di^ait Id matin en lui appliquant un grand coup de poing dans la do* ; *- Avez-vous biea dormi, heureux BC&&tdX que vous 6tes? — U 6tait incapable de so douter qua rheureux sc61erat aurait mieux dormi daus un galetas, at que sur sou lit d'&lredon il faisait parfois de mauvais rdves oil il se sentait comma perdu dans uue irnrn en gfl solitude.'

II 6tait f&cheux pour Joseph qu'il ne possedAt pas lette independence du coeur qu'ou appelle ringratitude, U est certain que l'iagratitude simplifie tout; - maid n'est pas ingrat qui veut. Joseph savait mieux que personne tout ce qu'il devait k M, Mirion, et, le sachant si bien, il trouvait inutile qu'on le lui rappelAt. ]1 n'avait garde d'oublier oil M. Mirion Tavait ram4ss£. Toutes las scenes de son enfance ftaient demeuraes gravees dans son cerveau. Quand il remuait ses souvenirs, il se retrouvait h un sixfeme etage, dans un sate taudis dont les murs avaient ce visage affreux que dopne le d^sordre k la pauvret6; il voyait dans un coin son pgre cuvant son vin, en face de lui sa ra£re debout, le front crispe par la colore, vomissant £ontre rivrogne un torrent d'insultes, et montrant St la destined ses deux poings convulsivement serrSs, II se rappelait aussi ses d6go&ts, ses 6coeurements, et toutes les mauvaises pensees qui lui passaient par la t£te quand il s'eo allait sonnant aux portcs, son panier au bras, v6tu d'une mSchante loque en serge verte, perc£e au coude, qui se ressouvenait d' avoir 6t& un rideau, et d'un pantalon trfes-mftr dont les trous laissaient voir sa cbemise effiloch6e ; il se voyait tour h tour tirant la lajigua aux valets de chambre qui le rudoyaient, ou s'asseyant sur une marche pour faire de ses doigts bleuis par le froid le compte des sous qu'il avait en pocbe et des coups qu'il empocberait le soir,

ou bien encore, pour se distraire de la malechance, trainant dans le ruisseau ses souliers 6cul6s et causant familifcrement avec l'egout, sa plus ch&re habitude et sa grande amitig. Quand il comparait ses comment cements, ce qu'il avait failli devenir avec ce qu'il 6tait, il lui semblait qu'il y avait dans sa vie une solution de continuity, qu'il 6tait n6 une seconde fois. D'oti lui 6tait venu cet amour du travail qui Tavait sauv6, cette fiert6 qui avait redress6 son &me, ce sentiment d'honneur qui lui faisait d&ester toute bassesse et toute 1&chet6? Et qu'il y avait loin aussi du taudis patemel k cette famille de braves et bonnes gens qui Tavait recueilli, k cette hospitali&re maison ott son naufrage avait trouv6 uil port, k cette 616gante mansarde qu'il habitait, dont la fen&re encadr6e de vigne grimpante donnait sur un bout de pelouse et sur un bosquet de chines oil chaque printemps les rossignols s'Sgosillaient! Non, il ne songeait pas k nier sa dette; mais il aurait voulu qu'une occasion se pr6sent&t de l'acquitter d'un seul coup, et de dire ensuite k ses bienfaiteurs : — Nos comptes sont regl6s, nous \oilh quittes. — Faute de trouver cette occasion, sa reconnaissance tournait k l'aigre, l'abreuvait de fiel et d'absinthe, et, comme il arrive souvent, c'est k la soci6t6 qu'il s'en prenait des sourds m6contentements qui le travaillaient. II se disait que ce monde est mal fait, qu'on lui rendrait service en le refaisant. II avait lu en cachette plusieurs ouvrages socialistes, et qu'avait-il besoin de lire? Certaines id6es sont partout aujourd'hui ; on les respire dans Fair. Celles de Joseph etaient fort confuses, et k la pratique elles eussent souffert quelques difficultes. Comme il avait du bon sens, il ne donnait pas dans le communisme, ne dSclamait point contre 1'infAme capital. II estimait au coiitraire

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que le capital est la .meilleure chose da monde, mais qu'aujourd'hui il ne remplit pas ses devoirs, qu'il est trop avare de sa personne, qu'un ouvrier laborieux devrait teujeurs trouver k emprunter de quoi lever boutique et travailler potfr son compte. Parfois, quand 11 6tait k son 6tabli et que sa main faisait rapidement eourir le rabot, sa pens£e courait plus vite encore. II se mettait alots k fredonner une chanson; au bruit de cette chanson, il voyait le vieux monde s'Gcrouler dans une tempete, et de ses cendres calcinees sortir un autre monde tout battant neuf, od tout allait bien, ou il y avait de Fair pour toutes les poitrines et de la place pour tous les coudes, oil toutes les fiertes se sentaient k Faise, ou personne n*avait k porter sur ses 6paules cette lourde charge de la reconnaissance qui p£se comme une montagne, bref un, monde id£al et parfait dans lequel les Joseph Noirel traitaient de pair k 6gal avec les Thomas Mirioij. Quelles merveilles n'accomplit pas une chanson! mais on ne peut chanter toujours, et, quand le son de leur voix ne les berce plus, les Joseph se r6veillent et se retrouvent Joseph eomme devant.

Je n'ai pas dit le plus s6rieux de ses chagrins, celui qui donnait du corps et de la consistance k tous les autres. II avait congu et nourrissait au plus profond deson 6tre une de ces passions qui sont des maladies, Tun de ces amours qui ont des griffes et qui mordent le coeur jusqu'au sang. Get amour Stait sans espoir; il aurait autant valu pour Joseph qu'il se flit 6pris d'une 6toile. II avait vingt-deux ans quand un soir avait paru k Mon-Plaisir une grande belle fille qui revenait de pension. II l'avait connue petite sanslui pr6ter grande attention, il ne l'avait pas revue depuis; il la retrouvait faite k point pour 6tre mangle. Elle lui parut

98 LA RBVANCHE

belle comma un r6ve, at It peine eut-il pass6 deux minutes avec elle, il sentit qu'il y avait un tour de plus h la chains qu'il portait au con, que Mon-Plaisir etait una prison d'ou il n'aurait plus la courage da soriir,

A la v6rit6, pendant la premi&re semaine, il ne res* sentit pour Marguerite qu'une vive admiration, m£l£e d'une intense curiosity II sentait qu'il ne pouvait rian y avoir entre elle et lui, quelle 6tait bars da port6a, qua sas chaveux fins comma la soie, la clart£ de son taint, la veloute da son regard, la fraicheur da sa voix at da son rire, tout eela n'&ait pas h son usage. II 6tait comma una petite pauvresse de la rue contamplant h la devanture d'un magasin da joujoux una da ces belles poup6es qui tournent les yeux at qui parlant; alia sait bien que la poup6e n'est pas da Son gibier, mais reorder est una fagon de poss6der, at, Dieu soit lou6, la pauvrete a des yeux. Peu a peu Joseph decouvrit que Marguerite 6tait aussi bonne que belle, qu'eUa avait una Ame franche comma Tor, sans melange da petites sottises bourgeoises, et qui n'avait rien laisag de son naturel entre les mains de sa tendre m6re at da ses mattresses da pension. II s'enhardit h causer da tamps an tamps avec elle, a la questionner timidament at abapeau has, bian entendu. II 6tait curieux de savoir da quoi 6tait Caite la poupde, ca qu'il y avait dedans. See 6tude* I'enchantaient, at Mon-Plaisir lui paraissait un lieu tout nouveau. Le soir, en revenant du travail, il sa disait ; Ja vais I'entendre rire et chanter ! Et il lui semblait qu'il avait desormais du bonheur sur la planche.

On a bian raison de dire aux enfenis : Regardez, mais ne touchez pas. II arriva qu'un matin de jour f&rie Joseph s'en alia au bout da la campagne travail-

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ler k un ajoupa dont il avait fait le dessin ; c'est h cela qu'H amusait ses loisirs, Ce jour-lk, M lle Mirion s'6tait levie de bonne heure pour f6ter l'aurore. Chaussant das pantoufles an maroquin orntes de rosettes coulee groseille, tenant h la main, comme une marquise d'autrefois, une jolie badine h pomme d'or que lui avait donate l'oncle Benjamin, alia entreprit de faire tout le tour de son domains. En passant devant IV joupa, elle avisa Joseph et s'amjta pour le regarder iravailter, Tdut a coup tomberent quelques grosses gouttes de pluie. — Je me sauve, dit-eile, j'ai une robe qui craint la pJuie, — Elle voulut prendre par le plus court, traverser en biais un champ fraichement labours Au troisiema pas qu'elle y fit, Tune de ses pantoufles resta embourbee au fond d'un sillon. Debout sur un pied, s'appuyant de son mieux sur sa badine, elle appelait au secours et riait comme une foils. La pluie redoublait. Joseph accourut, et une audace subite lui vint. — Vous n'arriverez jamais au bout de ce champ, lui dit-il, Voulez-yous que je vous porte? Elle y consentit sans se foire prier, II commerxca par dter sa jaquette de futaiue dont il l'enveloppa pour garantir sa robe ; puis il l'enieva dans ses bra* sans trop savoir ce qu'il faisait ; et quand il $'a~ per^ut que c^tait lui f que c'£tait elle et qu'il la serrait contra sa poitrine, un frisson lui traversa le corps, et il tr6bucha comme ivre de joie, II se mit a courir, enjambant las sillons ; il lui semblait qua ce qu'il tenait dans ses bras £tait a lui, qu'il en pouvait faire ce qu'il voulait et l'emporter au bout du monde* Dans un mouvement que fit Marguerite, ses cheveux frolerent la joue de son porteur, Il s'arr6ta, pris de folie ; mais son regard rencontra deux grands yeux limpides oil il y avait comma un abime d'innocence. Ces yeux lui

rendirent sa raison, il se remit en route. Dfcs qu'il eut d6pos6 son fardeau sur la premiere marche du perron : — Et ma pantoufle? lui dit-elle. — Maladroit que je suis! r6pondit-il. Elle m'a 6chappe de la main. — Ilmentait; il s'en alia la chercher partout, sauf dans sa poche, oil il r avait coulee en marchant. C'est bient6t fait d'oublier une pantoufle. On ne s avisa pas que Joseph la retirait quelquefois du fond d'une armoire. Quand il la tenait dans ses mains, elle lui racontait une histoire, toujours la m6me, qu'il 6coutait sans se lasser, non qu'il se fit la moindre illusion; j'ai dit qu'il avait du bon sens. H savait fort bien que, s'ii avait 6t6 autre chose qu'un simple ouvrier,M lle Mirion n'aurait pas consenti qu'il la port&t; mais que voulez* vous? il s' etait pass<§ dans un champ labour^ un 6v6nement, et cetev&iement 6tait d6sormais lameilleure moitte de sa vie.

De ce jour, Joseph eut une id6e fixe, et cette idee lui rongeait le cerveau et le coeur. II eut la force de ne se point trahir, de dGrober h tous les yeux son secret. Sa mansarde 6tait juste au-dessus de la chambre de M !,e Mirion. Personne ne soupQonnait que chaque soir il se couchait tout de son long sur le plancher, et qu'il y collait son oreille. Le plancher etait 6pais et sourd ; Joseph n'entendait rien, mais ilcroyait entendre. II Gprouvait un trouble indicible h se dire : Elle est Ik; sa vie et la mienne ne sont s6par£es que par l'Spaisseur d'une solive. Quand il fermait les yeux, il lui semblait que le plancher devenait transparent, qu'il la voyait allant et venant avec le bourdonnement d'une abeille. Souvent il s'endormait sur la place et faisait des r6ves delicieux, quitte k maudire au matin les inexorables cruautSs du r6veil.

Marguerite etait bien loin de se douter de ce qui se

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passait dans le coeur de l'ouvrier ; si elle l'eftt appris, elle fCit demeur^e confondue d'etonnement. Elle ne s'occupait gu&re de Joseph que lorsqu'elle le voyait. II lui inspirait de Festime et quelque amitte. Son p£re lui faisait souvent son 61oge : — Vois-tu, Margot, lui disait-il, ce garcon est un trGsor. Je n'ai garde de le lui dire, parce qu'il ne faut pas g&ter les gens ; mais cela fait de ses doigts tout ce que cela veut;. Et puis dujugementSt revendre! Tel que tu me vois, il m'arrive souvent de le consulter sur des choses de consequence. Les bonnes actions portent bonheur, c'est du jour qu'il est entr6 dans ma maison que mes petites affaires ont prosp6r6. — Non-seulement Marguerite, sur la foi de son pere, 6tait portee k bien penser de Joseph, mais elle aimait dans Toccasion k causer avec lui. Ce qu'elle lui entendait dire ne ressemblait pas k tous les petits commerages qui se papotaient autour d'elle ; il tranchait sur le petit milieu bourgeois dans lequel elle vivait ^>ar une sorte, de liberty d'esprit qui lui plaisait sans qu'elle s'en rendlt compte. Le petit bourgeois ale goftt des portes fermees, non-seulement parce qu'elles emp£chent les courants d'air, mais parce qu'une porte ouverte l'inqutete : elle peut livrer passage k quelque chose de deplaisant, comme une idee ou une revolution; — l'ouvrier tient la sienng toute grande ouverte pour se donner de Fair et pour laisser entrer Tavenir. II n'entre souvent par cette porte que des chim&res et quelquefois d'effroyables erreurs; mais se tromper est encore une faQon de vivre. Bref, il semblait k Marguerite que, lorsque son pere avait ses amis k diner, la conversation sentait un peu le renferm6, et que dans le peu que disait Joseph Noirel il y avait du souffle, quelque chose qui gonflait les poumons, un je ne sais quoi qui. venait de 1'Ame et

qtri annoncait tm homme. Ce n'6tait qti'une impression confuse quelle ne pr eflait pas la peine de d6brouiller ; ses rosiers et ses canaris l'occupaient davantage. Si Joseph 6tait parti pour FAustralie, elle lui aorait souhaite bon voyage, et de temps en temps elle eftt demands de ses nouvelles ; il n'en eftt 6te que cela.

On a bean avoir da bon sens, on se prend & cr aire k f impossible; autrement de quoi servirait l'esp&rance, cette fille de la folie? II y avait des heures oil Joseph se disait : Et pourquoi pas 7 II s'6tait mis h lire des romans; il y cherchait avec avidity des aventures qui ressemblassent k la sienne. Des bergers fipousant cjes princesses, cela se rencontre, surtout dans les coirtes de fees; mais sa raison prenait de terribjes revanches qui 1'accablaient. Quelle apparence que son amour insens6 flit jamais pay6 de retour? Et k supposer que ce miracle s'accompllt, k quoi cela le mfenerait-il, sinon k se briser la tfete contre un nrar? II se repr6sentait Findignation, le cri d'horreur de M me Mirion, si elle apprenait jamais que du fond de son n6ant un Joseph Noirel avait os6 lever les yeux sur sa fille et son idole. La bonne dame 6tait si loin de croire qu'une telle 6normit6 flit possible, qu'il lui 6chappa plus d'une fois de causer gendres en presence de Joseph. Un soir que, lisant. le journal au coin du feu, il 6tait reste au salon plus longtemps que d'habitude, elle dit tout k coup k son rnari qui sommeillait dans son fauteuil :

— Vous fetes 6tonnants * vous autres homme^ Vous vivez au jour le jour , arrive que pourra .

— Eh bien! qu'est-ce qui arrive done? flt-il en se secouant. Le feu serait-il k la maison?

— II arrive que, quand on est pere, on a des devoirs; et que tu ne t'en soucies gufcre.

DE JOSEPH NOIHEL 3*

— Allans, voi& que je neglige mes devoirs parce que je fais un somrae au coin do fen. Quelle mouche Vous a pdqu6e, madame Marianne Mirion ?

— Quand on est assez heureu* pour avoir dotm6 le jour h une Marguerite, r6pliqua-t-elle d'un ton doctoral, on a pour premier devoir de lui trouver un &a-> blissement digne d'elle.

— La la, r&ernelle question des gendres ! — Et se levant : — Faut-il que je prenne le train pottr m'en aller offrir ma fllle an prince Charmant?

— Je ne comprends pas qu'on plaisante sar des sujets pareils. Je te dis que nous ne voyons pas assez de monde, que nous avons tortde reslerlTiiver'St la campagne, comme des loups. Passe encore si nous nous mettions & donner quelques f&tes...

— Avec accompagnement de fusses, interrompit-il.

— Tes plaisanteries m'agacent, reprit-elle avec humeur. A t'entendre, Thomas, on dirait parfois que tu es un hornme I6ger.

— Oh I pour leger, nous ne le sommes point! dit-il en prenant avec ses deux mains la mesure de sa large bedaine. Va, ne te f&che pas, ma ch&re bonne. Je t'ai dit cent fois qu'ii n'y a pas peril en la demeure* Vienne la Saint-Martin, notre poulette aura tout juste ses vingt ans. £t puis tu es si difficile ! II te faut, ma parole, un gqndre fait sur commande ! Que ne pries- tu la tante Amarante d'6crire un mot par une occasion h son grand ami de lk-bas, le due de Mecklembourg*? II a peut-fetre un cousin en disponibilit6 qui serait notre affaire.

Il vit qu'elle allait se ftchef tout de bon, et il ajouta en lui passant la main sous le menton : — Soyez sage, ct tenez-vous bien tranquille dans voire petit coin. Votre mari mignon a decouvert que dans ce monde

on ne trouve pas souvent ce qu'on cherche, mais qu'on trouve quelquefois mieux que ce qu'on cherchait.

Aux premiers mots de cet entretien, Joseph avait ressenti une secousse 61ectrique, et son journal lui 6chappa des mains. II le raqiassa, le replia du mieux qu'il put, sortit, et ne dormit pas de la nuit. A partir de ce jour, il devint sombre. II ne mangeait plus que du bout des dents; on lui demandait ce qu'il avait, il repondait qu'il n' avait pas faim, et cette reponse paraissait suffisante . II travaillait d'arrache-pied ; mais il ne chantait plus. II n'en r6vait pas moins. II adressait de tacites pri&res aux temp&es, il les suppliait de faire h&te, la besogne pressait; a la Saint-Martin prochaine, Marguerite aurait vingt ans, d'un jour k Pautre M me Mirion pouvait mettre la main sur un gendre. II appelait de tous ses voeux avec une sorte de rage le. grand branle-bas qui nivellerait tout, qui mettrait k pied les gens qui sont en selle, qui ferait justice de tous les prejuges et- de tous les m6pris, la society id6ale dans laquelle on verrait M mc Virion venir trouver Joseph Noirel pour lui dire : — Marguerite vous aime ; elle est k vous.

Le 31 juillet 1869, k deux heures de TaprSs-midi, M. Mirion 6tait occup6 dans son cabinet k verifier une addition. Quand il eut fini, sa plume derrtere l'oreille, il monta au premier etage, oil Gtaient ses ateliers, pour y donner des ordres. En redescendant au magasin, il se trouva en presence d'un stranger, dont le geste et la demarche avaient une precision militaire. Sa figure

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frappa M. Mirion. C'etait un homme de quarante-cinq ans au plus, de taille mediocre, de tournure aristocratique, qui avait le teint basane, la moustache noire et les cheveux grisonnants, le nez aquilin, un peu crochu, des yeux enfonces et pgrgants, un regard d'Spervier. Son visage annon^ait Intelligence et la volontS; Texpression en eiit 6te dure et presque inquietante, si elle n'avait ete adoucie par un demi-sourire qui avait quelquefois du charme. II venait d'entrer pour examiner une collection de bahuts style Louis XIII, que M. Mirion avait d6niches dans un couvent du Valais et qu'il avait fait restaurer par Joseph, lequel excellait dans ce genre de travail. II passa en revue ces vieux meubles sans rien trouver qui lui convint; il finit par jeter son devolu sur un petit pupitre portatif, ouvrage v6nitien d'assez bon goftt. II tira de son carnet une carte de visite oil il Scrivit son adresse, priant M. Mirion de lui faire tenir son emplette a Photel le plus tdt possible, parce qu'il aurait d&s le soir m£me Toccasion de l'expedier chez lui , en Bourgogne. Sa carte portait : le comte Roger d'Ornis, ancien capitaine au 3 e zouaves.

— La fleur de mon bric-&-brac n'est pas ici, reprit M. Mirion apres avoir ordonn6 k Tun de ses commis d'empaqueter soigneusement le pupitre. Ma fille, monsieur le comte, adore comme vous les vieux meubles; elle a mis mon magasin au pillage. Sauve qui peut! Ce que j'avais de plus beau a 6te emm6nag6 & Mon- Plaisir.

— Qu'est-ce que Mon-Plaisir*? demanda M. d'Ornis.

— C'est ma maison de campagne, repondit M. Mirion, presque 6tonn6 de la question. II y a Hi, voyezvous, deux credences, avec des moulures, des tarabiscots et des petits bonshommes partout... C'est a s'en lecher les doigts. Ma femme s'en deferait volon-

tiers ; elle se plaint que ce sont des nids k poussftre et que le frottage. des cuivres donne beaucoup de mal aux domestiques. Ce que fille veut, pfcre le veut, et je garde mes credences. Si vous 6tiez curieux de les voir, je vous engagerais k donner un coup de pied jusqu'k Mon-Plaisir.

M. d'Ornis le remercia froidement, et s'excusa en allfiguant qtfil devait partir le lendemain pour une excursion k Chamonix ; puis il alia reprendre son chapeau, qu'il avait d6pos6 sur une chaise. Au m6me instant, la porte du vaste et sombre magasin s'ouvrit toute grande, et M 11 * Marguerite Mirion, vfttue de rose de la t6te aux pieds, entra comme un rayon de soleil. — Petit p&re, cria-t-elle, je viens te dire que j*ai des emplettes k faire, que j'ai oubli6 ma bourse let que je viens te voler la tienne. — Et, fouillant dans le gousset de son pfere, elle en retira un napol6on, qu'elle fit disparaltre entre la paume de sa main gauche et son gant.

— Quandje vous disais qu'on me dfivalise! s'Scria M. Mirion en se tournant vers M. d'Ornis , qui , h moitte dissimul6 dans l'ombre d'un buffet, tenait ses yeux de proie fix6s sur Marguerite. Elle apergut alors l'6tranger et lui fit une inclination de tftte en rougissant 16gerement. — Puisque j'ai 6t6 surprise en flagrant d61it, dit-elle, il ne me reste plus qu'k me sauver. — Et, saluant de nouveau, elle gagna la porte.

— La voiture sera ici k six heures pr6cises, lui cria son p&re. Nous feras-tu attendre comme 1'autre jour?

— Vous savez que j'ai tous les dfifauts, lui rSponditelle, et elle s'envola.

• M. d'Ornis fit un ou deux tours dans le magasin, comme un homme qui se consulte; puis il dit & M. Mirion : — Vos credences me trottent dans la t6te.

DE JOSEPH NOIHEL 36

J'ai une si grande envie de lea voir que je retarderai mon depart; k quelle heure puis-je me presenter chez vous 4 ?

— C'est demain dimanche, repartit M. Mirion. Je passerai tout le jour k Mon-Plaisir, et vous y trouverez des gens trfcs-honorts de vous recevoir ; mais ne vous attendezpas k voir un ch&teau. C'est une maison bour* geoise, tout ee qu*il y a de plus bourgeois. Nous autres bourgeois...

M. d'Omis n'atteftdit pas qtfil eftt achev6 sa phrase : — A demain, dit-il, et il sortit.

A six heures, comme M. Mirion montait en voiture avec sa fille, il avisa au bout de la rue H. d'Ornis, qui lisait une affiche, et qui, au moment ou la caliche passa, se retourna, regarda et salua.

— Qui done est ce monsieur? demanda Marguerite k son pfcre.

— Un comte, ma ch&re, qui viendra demain k Mon- Plaisir voir mes credences ; mais ne le dis pas k ta mfere. L'id6e de recevoir chez elle un si grand person* nage lui mettrait la cervelle k l'envers ; elle n'en dormirait pas de la nuit, et je crois, Dieu me pardonne, qu'elle serait capable de pavoiser la maison.

— Mon Dieu ! fit-elle, un comte est k peu prfes un homme.

— Oh 1 toi, tu es mademoiselle Philosophiel lui r6pondit-il en lui donnant une tape sur la joue.

Le lendemain, k deux heures sonnantes, le comte Roger d'Ornis arrivait k Mon-Plaisir. M. Mirion se trouvait seul, sa femme et sa fille 6tant allies en visite dans le voisinage. tl se prodigua pour faire accueil k P&ranger, et le conduisit tout d'abord aux credences, qu'il lui montra dans le plus grand detail, sans lui Spargner un ove ni un quart-de-rond. M. d'Ornis re-

gardait, admirait, mais sans enthousiasme ; cha^ue fois que la porte s'ouvrait, il se retoumait vivement et paraissait d6gu de ne pas voir entrer ce qu'il attendait. Quand on eut epuis6 le chapitre des credences, M. Mirion offrit k son h6te de lui montrer sa maison, et le promena de la cave au grenier, de la basse-cour au jardin, s'ecriant d'un ton de modestie confite : — Mon Dieu! tout cela ne m&rite pas d'etre vu; ma maison n'est pas un chateau. Cependant cela n'est pas trop mal dans son genre. — M. d'Ornis le suivait et l'6coutait, parlant peu, b&llant peut-6tre, mais ne s'en allant point. On rentra par la salle de billard. M. Mirion proposa au comte de faire une partie. II y consentit. II jouait a merveille, fit une belle s6rie de carambolages. Comme ils achev?iient leur seconde partie, M™* Mirion parut, accompagnee de sa fille. M. Mirion lui presenta l'&ranger. Elle ouvrit de grands yeux, changea de couleur. Son Amotion redoubla quand, son mari ayant prte M. d'Ornis de rester Si diner, celui-ci accepta l'invitation sans trop se faire prier. Elle prit M. Mirion k part, lui reprocha vivement de ne pas l'avoir prevenue. Avoir un comte chez soi et ne lui offrir que la fortune du pot!

— Ne t'agite pas, lui r6pliqua-t-ii; pour l'amour de Dieu, ne t'agite pas. Notre h6te est un bonhomme qui se passera tres-bien de perdreaux truffes.

Elle ne laissa pas de s'agiter. Elle courut en hate chez M lle Baillet la prevenir de l'6venement et la supplier de se mettre en frais de rubans et d' esprit, afin que leur hdte trouv&t h qui parler : le ciel soit b6ni, M lle Baillet avait vu le grand monde ; elle devait savoir ce qu'on dit h un comte. Puis elle descendit k la cuisine, oil elle tint une consultation avec sa cuisinifere, s'interrompant h chaque minute pour s'Scrier : — Ni

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poisson, ni gibier, ni volatile! Ce sont des choses qui n'arrivent qu'St moi. — Cependaiit, comme elle Stait femme de ressources, elle eut bientdt doming la situation, et, nouant autour de sa taille un grand tablier de toile Scrue, elle se mit k preparer un saupiquet dont elle avait invents la recette et des beignets a la cr&me que Toncle Benjamin lui-m6me dSclarait incomparables. De son c6t6, la tante Amarante, tout en se coiffant, avait fait la toilette de son esprit. Quand elle descendit au salon, plus amarante que jamais et la t6te approvisionnSe d'agrSables reparties, elte fut surprise de trouver Marguerite se disposant k jouer au billard avec le comte d'Ornis. Elle lui avait confesse qu'elle faisait quelquefois la partie de son pfere, et il lui avait demand^ la permission de mettre son talent kl'epreuve. Elle y consentit avec cette facility d'humeur, cette aimable simplicity qu'elle portait en toutes choses. II trouva qu'elle avait d'heureuses dispositions, mais qu'elle manquait de principes.

— Des principes ! dit-elle en riant ; mais demandez & ma tante, je me pique d'en avoir.

— Heureusement cela s'acquiert, r6pondit-il en souriant du bout des l&vres, et il entreprit de lui donner une legon en r&gle. Au bout d'une demi-heure, il lui d6clara qu'elle avait fait des progrSs surprenants. M Ue Baiilet ne disait mot ; mais cette partie de billard ne lui plaisait pas. Elle avait peu godt6 aussi la plaisanterie sur les principes. A Schwerin, il en pousse jusque entre les pav6s des rues, elle en avait rapports plein ses poches, et quand elle ddballait, elle prenait un air de circonstance. II y a des choses dont on ne plaisante pas.

On se mit k table au coup de sept heures. M me Mirioh se crut obligee de recominajider son diner k Tin-r

diligence de son hdte. II I'avait prise au d6pourvu, sans compter que le dimanche on faisait maigre ch&re k Mon-Plaisir pour que la cuisine pilt avoir sa part dans le repos dominical. Ges precautions oratoires Gtaient superflues; k Mon-Plaisir, 1' ordinaire mftme 6tait excellent, le saupiquet se trouva d61icieux, les beignets aussi. Du reste, H. d'Ornis semblait prater une mediocre attention k son assiette ; il mangeait peu, parlait moins encore ; il examinait, il observait. M iU Baillet fit un effort g£n6reux pour ranimer la con* versation, qui expirait k chaque instant. Par une suite de transitions laborieuses, elle mit le Mecklembourg sur le tapis, et entama le r6cit de ce fameux bal de cour qui 6tait le grand 6v6nement de sa vie. M. d'Ornis parut ne l'ecouter que d'une oreille ; il se souciait des deux Mecklembourgs r6unis comme de ce qui se passe dans la lune. A son tour, l'oncle Benjamin monta sur la brfeche, et s'efforca d'amener l'entretien sur les vins de Bourgogne ; il demanda k M. d'Ornis si ses vignes Gtaient plus proches de Beaune que de Nuits. M. d'Ornis r6pondit que ses vignes n'6taient nulle part, qu'il habitait k dix lieues du vignoble, dans la Haute- Bourgogne, pays de p&turages et de bois. Ce fut Marguerite qui r&issit k rompre le charme. Elle avait lu sur la carte de visite de M. d'Ornis qu'il avait servi dans le 3* zouaves. Elle le mit sur ses campagnes. II s'anima tout k coup. II avait fait la guerre du' Mexique ; il conta la prise de Puebla, ou il avait reQU deux blessures heureusement 16g£res. II narrait avec feu, sans chercher k se faire valoir, et son Eloquence produisit une vive impression sur son auditoire. M no Mirion buvait ses paroles. De temps k autre, elle poussait le coude de M" 8 Grillet, assise k cdtt d'elle, et lui disait tout bas : — • Comme il parte I c'est admirable.

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Cependant, Puebla prise, il retomba dans un morne silence. II regardait devant lui en tordant le bout de sa moustache. En vain, quand on eut pass£ au salon, Marguerite le pressa-t-elle de nouvelles questions, il ne r£pondit plus que par monosyllabes. A dix heures, il se leva, prit conge, refusa la voiture qu'onlui offrait, alluma un cigare et partit a pied. Lorsqu'il f ut au bout de r avenue, il s'assit sur une borne, et il resta lfr, son chapeau enfbnc6 sur ses yeux, son cigare entre les dents, contemplant tour k tour les etoiles et la poussi&re du chemin. A quoi pensait-il? Sa meditation eitt dur£ peut-6tre jusqu'au petit jour, si un chien, qui rddait sur la route et a qui ce rftveur parut suspect, ne l'avait salue tout a coup d'un fr£n6tique aboiement. Furieux d'etre ainsi d£rang6, il se leva, ramassa une grosse pierre, la jeta de toutes ses forces au molosse, qui s'enfuit en hurlant. Apr&s cette • execution, il s'a* cbemina vers Geneve, oil il arriva pass6 minuit.

Pendant ce temps, les reflexions, les commentaires allaient leur train a Mon-Plaisir. A peine M. d'Ornis £tait-il sorti que M me Mirion, s'approchant de son man, lui avait passe la main sur les deux joues en lui disant : — Es-tu gentil, Mirion , de nous avoir amend ce monsieur ! Voila un bomme comme il faut, et tout a fait distingue. Comme il a grand air et de grandes mani&res 1 Rien qu'a sa fa^on de se lever et de s'asseoir on devinerait qu'il est comte. Et puis ce r6cit qu'il nous a fait... Le coeur me battait ; je croyais entendre le canon, la mitraille et les trompettes. II me semble vraiment que je suis all£e au Mexique...

Son enthousiasme 6tait si vif que personne n'osa la contredire, k l'exception toutefois de l'oncle Benjamin, qui ne n£gligeait aucune occasion de rabattre le caquet, c*6tait son mot, h sa ch&re belle-soeur. — Si

votre comte, lui dit-il de son ton sardonique, a le talent de discourir, il a aussi celui de se taire. A peine avait-il achev6 de prendre Puebla, il est reste une grande heure sans desserrer les dents. C'est de la morgue, ou je ne m'y connais pas. Dame ! il se disait : En \oilk bien assez pour de si petites gens. Aussi bien, belle-soeur, votre cuisine n'6tait pas de son gotit. II n'a gufcre fait que pignocher. II lui faut des truffes h ce monsieur. Dieu sait comme en ce moment il daube en son par-dedans sur le saupiquet, sur l'amphitryon et sur toute la boutique !

— Vous etes une vraie langue de la Pentecdte, Benjamin, lui repliqua-t-elle avec aigreur. II n'y a pas moyen qu'on ait un plaisir ici sans que vous vous amusiez k passer dessus comme une chenille, et quoi qu'on mange dans cette maison, on avale toujours un peu de vos poils/M. le comte d'Ornis m'a dit k moimSme', votre servante, que mes beignets Staient excellents. S'il n'a pas grand appGtit, c'est que ses blessures probablement lui ont affaibli l'estomac, et s'il a fini par se taire, c'est qu'il laisse h d'autres le soin de bavarder k tort et k travers et de dire k tout propos leur mot, dont on n'a cure.

Ravi d'avoir mis sa belle-soeur en colore, l'oncle Benjamin allait poursuivre sa pointe ; mais M. Mfrion, k son ordinaire, intervint pour separer les combattants. — Tu sais bien, minette, dit il k sa femme, que Benjamin a la rage de chipoter, tu ne le referas pas ; d'ailleurs dans tous les gouvernements bien constituSs il faut toujours qu'il y ait une opposition. L'oncle Benjamin est la gauche delamaison; mais, sois tranquille, c'est une gauche dynastique.

M" e Mirion remonta de bonne heure dans sa chambre; elle Sprouvait le besoin d'etre seule. Pendant que

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le comte d'Ornis Stait immobile sur sa borne, elle 6tait non moins immobile dans son fauteuil. Bien que, la soiree durant, le comte n'eftt pas adress6 le moindre compliment h sa fille, M me Mirion l'avait surpris plus d'une fois regardant Marguerite h la dSrobSe, et ce regard 6tait singulier. — Serait-il possible ?... se disaitelle. — Puis, se reprenant aussitdt : — Non, cela ne se peut, ce serait trop beau. — Elle dormit mal, elle r6va toute la nuit qu* une souris blanche grattait h sa porte, qui par instants s'entr'ouvrait. La souris allait entrer quand un facheux coup de vent lui refermait brusquement la porte au nez. Ce r&ve 6tait symbolique. La souris blanche repr6sentait une id6e audacieuse qui tournait autour du cerveau de M rae Mirion, grattant et cherchant h s'introduire ; mais, malgrG elle, son bon sens, concierge bourru, repoussait cette rddeuse avec perte.

Le lendemain, chacun reprit le cours de ses petites affaires sans penser autrement au comte d'Ornis; M me Mirion au contraire y pensa beaucoup. Vers le milieu de la matin6e, il lui vint un pressentiment, et il se trouva que ce pressentiment etait juste, ce qui fortifia singuli&rement la confiance qu'elle pouvait avoir en sa judiciaire. Apr6s le dejeuner de midi, elle dit k sa fille, qui 6tait en n6glig6 de maison : — Vraiment, Marguerite, vas-tu garder jusqu'St ce soir cette vilaine robe grise ?

— Mais tu sais bien, maman, lui r6pondit sa fille, qu'il ne nous vient jamais de visites le lundi.

— Quelque chose me dit qu'il nous viendra quelqu'un aujourd'hui , reprit-elle. Fais-toi belle , ma chatte ; c'est plus sftr.

La docile Marguerite monta dans sa chambre faire sa toilette. Elle redescendit toute pimpante, et, tirant

k sa mfcre une grande r6v6rence ; — Eh bien ! suis-je k ton goftt?

— Tu es adorable, ma poule. A ton Age, une jeune fille doit toujours 6tre sous les armes. Tiens, mets la rose que voici dans tes cheveux ; tu sais bien que les fleurs te vont k merveille.

— Ah Qhl je crois que vous attendez aujourd'hui un empereur et deux rois, dit-elle en riant.

— Fais ce que je te dis. J'aime k te voir jolie; mais, sais-tu?... tu as un d6faut, tu ris trop. A la longue, si tu n*y fais pas attention, cela pourrait te g&ter la bouche. II y a un moyen bien simple pour se faire une jolie bouche; il suffit de prononcer quelquefois le mot pomme... Essaye; dis pomme. Tu verras...

— Pomme, pomme, fit Marguerite en jetant un coup d'ceil dans la glace. Oui, c'est fort joli ; mais decidement j'aime mieux rire ou chanter.

Eile se mit au piano et entonna une romance.

M m * Mirion, qui brodait dans 1' embrasure d'une fen6tre, levait k tout instant les yeux de sa tapisserie pour regarder dans la campagne. Tout k coup elle tressaillit ; elle venait d'apercevoir k Tun des tournants de la route un point noir qui s'acheminait du c6t6 de Mon- Plaisir. Elle ne quitta plus des yeux le point noir, son visage s'illumina ; elle le vit bient6t monter r avenue. Elle n'eut garde d'avertir Marguerite, qui continuait de chanter, tournant le dos k la porte, et qui ne vit pas la porte s'ouvrir, M. d'Ornis entrer. Le comte salua de la main M m * Mirion et resta debout, attendant que Fair f&t fini. Marguerite alia jusqu'au bout de sa romance; puis elle ferma le piano, seretourna, apergut Tennemi. Elle eprouva un moment de trouble qui la rendit plus jolie que si elle avait dit pomme vingt fois.

— Et voiUi, s^cria M me Mirion, comme elle chante

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quand elle est seule pu en famille, et qu'elle ne s'applique pas !

— Que serait-ce, monsieur, ajouta Marguerite en levant les bras au ciel, si vous entendiez ma voix des dimanches !

— Je pr6fere m'en tenir a celle de tout k l'heure, repondit-il en s'inclinant. Elle me plait infiniment. — Ce fut le premier compliment qu'il lui fit, ce fut aussi le dernier.

M** Mirion proposa au comte de faire le grand tour du clos. Elle tenait a lui montrer Marguerite en plein air, en plein soleil, pour lui prouver qu'elle avait une de ces beautes qui ne redoutent rien. Elle tenait aussi & lui faire voir Mon-Plaisir tout entier, du c6dre jus* qu'& l'bysope. M. d'Ornis connaissait d'avance le cahier des charges, et apparemment il avait une intention. Gbemin faisant, on ramassa dans le jar din M 11 * Baillet, dont les anecdoctes eurent cette fois plus de succ&s. M. d'Ornis, qui 6tait arrive avec la ferme resolution d'&re aimable, 6couta sans sourciller le long catalogue des perfections de la grande-duchesse m&re, ce qui fit hausser beaucoup ses actions dans le coeur de Tex-demoiselle de compagnie. M me Mirion trouva pour la premiere fois de sa vie que la tante Amarante abusait un peu du Mecklembourg. Elle Tinterrompait h tout bout de champ pour faire causer sa fille, pour la mettre enscfene. Elle s'6criait : — Marguerite, toi qui sais la botanique, dis-nous done le nom de cette petite fleur lilas!... Marguerite, toi qui sais l'astronomie, quel quartier de la lune avons-nous ? II faut vous dire, monsieur le comte, ajoutait-elle, que ma fille est un vrai puits de science. On a tant perfection^ rMucation des jeunes lilies, surtout dans ce pays 1 Elie a pass6 cinq ans dans un pensionnat 0(1 Ton

apprend tout, absolument tout. L'enseignement y est donnS par des professeurs qui sont tous des hommes du premier ordre. Marguerite a rencontrS Ik des filles de grande maison, avec qui elle 6tait k tu et k toi. Eh bien ! elle a quitte sans regret ce beau monde pour revenir se coudre au jupon de sa m&re. Elle a un caractfcre bien particulier ; elle est souple comme un gant et se trouve heureuse partout. Je lui dis quelquefois : TAche done davoir un defaut ; e'est un chagrin pourune mere que d' avoir une fille trop parfaite... Puis, s'interrompant pour ramasser dans le gravier une petite pierre blanche : — Marguerite, toi qui sais la mineralogie, comment s'appelle done ce caillou 2 — Je l'appelie un caillou, rSpondait Marguerite. Mes dix professeurs du premier ordre ne m'en ont pas appris plus long. — Cette pauvre Marguerite ne savait oil se mettre, ni comment se dSrober k la gr61e d'61oges et de questions dont Tassaillait sa mere. Elle prit le parti d'en rire de bon cceur, et son regard rencontra celui de M. d'Ornis, qui, en depit de sa gravity habituelle, riait aussi. Cet ^change de gait6 les lia plus que n'aurait pu le faire un long entretien sur Tastronomie.

De discours en discours, on acheva le tour du clos, et M. d'Ornis ne parut pas trouver le temps long. Quand il prit conge, M me Mirion lui demanda si elle n'aurait pas le plaisir et Thonneur de le revoir. II r6pondit qu'il partait le lendemain pour Chamonix, qu'il y passerait quelques jours, qu'k son retour il viendrait faire ses adieux k Mon-Plaisir. M m * Mirion le suivit des yeux jusqu'au bout de Tavenue ; puis, contrefaisant la voix et Paecent de l'oncle Benjamin : — Soyez store, belle-soeur, s'ecria-t-elle, que ce monsieur daube sur l'amphitryon et sur toute ;la boutique... Quel

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homme insupportable que ce Benjamin, et qu il me tarde de le revoir pour lui dire son fait ! — Heureusement pour lui, l'oncle Benjamin ne vint pas diner ce soir-li; il se tint prudemment au large. II avait une sorte d'instinct qui Tavertissait de toutes les bonnes fortunes qui survenaient k sa belle-soeur. Les jours oh M me Mirion Tattendait de pied ferme pour triompher k ses dSpens, Topposition dynastique ne paraissait pas h. Mon-Plaisir ; impossible de lui dire son fait.

La seconde visite de M. d'Ornis laissa M"° Mirion dans un 6tat de surexcitation nerveuse qui faillit prendre sur sa sant6. Cette fois la porte s'6tait ouverte; la souris blanche 6tait entr6e. Ce qui la veille encore lui semblait absurde commengait k lui paraitre presque vraisemblable. Quand elle entrevoyait la possibility que cela fftt vrai, qu'un jour Tenement se realis&t, qu'un jour elle en pftt trompeter la nouvelle dans la ville, les faubourgs et les campagnes, elle avait des crispations, des spasmes, sa t6te bouillait comme une chaudiere. Elle 6tait comme un pftcheur dont l'ambition se bornait k prendre dans ses filets une perche ou une carpe, et qui voit une truite 6norme, une vraie truite saumbn^e rdder k TentrSe de sa nasse; cette aventure le rend tremblant et pantois. Les grandes esperances sont toujours accompagn6es de grandes apprehensions ; M me Mirion n'osait croire encore k sa fortune. Son humeur changea. Elle devint taciturne; personne ne lui semblait digne de recevoir la confidence de ses rfeves, de ses impatiences et de ses craintes. Une semaine se passa. Qu'etait devenu M. d'Ornis? Point de nouvelles. La bonne dame sentait ses esperances d6croitre par degrGs. Elle etait maussade, nerveuse ; elle bourrait son monde, sa fille elle-m6me, dont Tinsouciante gaite ne songeait pas k

g'informer si le comte d'Ornis 6tait encore de ce monde. M. Mirion disait k safemme: — Ah cat qu'astu done? — Elle lui r6pondait : — A quoi bon le demander, si tu ne le devines pas ?

II y avait dix jours k peu prfes que M. d'Ornis s'etait mis en route pour Ghamonix, quand une apr&s-midi, vers quatre heures, — c'fetait un treize et un vendredi, — M. Mirion, humant Tair sur le seuil de son magasin, vit surgir son homme au bout de la rue, lequel, venant droit a lui, lui demanda d'un air grave la faveur d'un instant d'entretien. M. Mirion l'emmena aussitdt dans son cabinet. Sa premifere pensSe fut que M. d'Ornis d£sirait lui emprunter de Targent : — Oh 1 oh ! mon bel ami, lui disait-il interieurement, nous sommes plus durs a la detente que tu ne le crois. Tout le monde sur le pont, et soyons fermes k l'abordage.

Quelle no fut pas sa stupefaction quand le comte, s'6tant assis, lui dit a brtrte-pourpoint, d'un ton net et pos6 : — Monsieur Mirion, je viens vous demander la main de votre fille.

M. Mirion fit un soubresaut et se retint au bras de son fauteuil pour ne pas tomber. II lui sembla que tout le mobilier de son cabinet ex6cutait une valse a deux temps autour de lui* — Vous dites, monsieur le comte?.. fit-il d'un air interdit.

— Je vous r6p6te, monsieur Mirion, que je viens vous demander la main de votre fill e.

II y eut un silence de quelques minutes, pendant lequel M. Mirion cherchait vainement a rassembler ses id6es. U se disait : Est-ce un farceur? se moque-t-il de moi? — Cette aventure lui paraissait 6norme et le prenait au d6pourvu.

M. d'Ornis se las9a d'attendre sa rdponse. — Remettez-vous, lui dit-il, et veuillea m'6couter. M Ue Mirion

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a trop de charmes pour que vous puissiez vous 6tonner que, d&s le premier instant oh je l'ai vue, sa grftce, sa beaut6 .aient fait sur moilaplus vive impression. Cependant j'ai quarante-cinq ans, je ne suis plus homme h faire un coup de t6te ou de coeur ; h mon Age, on raisonne, on calcule, et vous voyez que j'ai pris le temps de la reflexion. Depuis quelques ann6es, je suis las de ma vie de garoon, de ma solitude; j'aspire h goftter les douceurs de la vie domestique, mais de la vie domestique telle que je la comprends, et je crois avoir trouv6 dans votre fille la femme qui me convient. D'abord elle est protestante, et j'ai jur6 de n'£pouser jamais qu'une protestante ; j'ai la sainte horreur des confessionnaux et des confesseurs, j'entends que ma femme me dise tout et ne dise rien de mes affaires h personne. On pretend en pays catholique que les protestantes manquent de grftce et de souplesse, qu'elles ont Fesprit guind6, de la raideur, tropde quant-Si-soi. U sufflt de voir votre fille pour se convaincre du contraire. Elle est charmante, elle a de Taisance dans les mani&res, dela gait6 dans r esprit, de r abandon, du goflt, avec cela une simplicity une modestie qui m'enchantent. Elle est femme, trfcs-femme ; je serais heureux et fler qu'elle flit la mienne, et je suis revenu de Chamonix pour vous le dire.

— En v6rit6, monsieur le comte, lui rSpondit M. Mirion, croyez que je suis trfcs-honorS... Mais je ne sais trop,.. J'6tais si loinde m'attendre ... H faudra que j'en conffere avec ma femme.*. Ilestdoncbienvrai*?... Peut- 6tre vous faites-vous illusion... Sans doute mes petites affaires ont prosp6r6... Cependant ilse pourrait faire... Oui, je crains que la dot. . .

— La dot! interrompit M. d'Ornis. Je n'en veu* point. (Test encore un de mes principes. J'estime

qu'une femme doit appartenir enti&rement k son mari, et qa'k cet effet elle doit tout tenir de lui. La patrimoine des d'Ornis a beaucoup diminue depuis un siecle, la revolution Fa singuli&rement ebrSche ; mais enfln, soit en terres, soit en rentes sur 1'Etat, je poss&ie un revenu de vingt-cinq mille livtes. G'est plus qu'il n'en faut pour vivre heureux quand on a comme moi des goftts simples, et qu'on ne donne rien a la vanit6. Si vous le dSsirez, je vous mettrai en rapport avec mon notaire, qui vous fournira tous les renseignements k ce sujet. Monsieur Mirion, je suis pr6t k constituer k ma femme un douaire dont elle jouira de mon vivant et apr6s ma mort ; mais point de dot, ni grosse ni petite !...

Et Si ces mots, se levant : — Faites comme moi, mon cher monsieur, prenez le temps de la reflexion. Et surtout, je vous prie, laissez votre fille entierement libre d'agreer ma demande ou de la refuser. Je pars demain pour l'Oberland ; dans huit jours, je serai a Zurich. Faites-moi tenir votre r6ponse k l'h&tel Baur.

L&-dessus, il s'inclina et se dirigea vers la porte, suivi de l'ebahi M. Mirion, qiii dans son trouble avait plants son mouchoir sur sa t6te et s'essuyait le front avec son bonnet de velours. — Que va dire Marianne? s'6cria-t-il enfin.

. Ce fut sa premiere reflexion, et la premiere phrase complete qu'il reussit k prononcer. II envoya aussit6t a son cocher Tordre d'alteler; puis il hela Joseph. — Eh ! garcon, dep&chons! Je me sens unapp6tit formidable. Au diable les affaires ! Allons-nous-en diner.

Joseph s avisa que son patron avait un air extraordinaire, l'air d'un homme allumS, d'un g6n6ral qui vient d'emporter d'assaut une tour Malakoff et un (Jrand-Redan. Durant tout le trajet, M. Mirion ne cessa

de gourmander la lenteur de son cheval : — Nous ne marchons pas, disait-il k son cocher. Si ton cheval n'a plus que trois jambes, il faut le dire.

Joseph ne comprenait rien k cette hate ftevreuse.

A peine descendu de voiture, M. Mirion courut au salon, oil sa femme 6tait seule. II s'approcha d'elle en se dandinant sur ses hanches, la prit par la taille et la lit tourner deux fois sur elle-m&ne. Puis, la regardant au blanc des yeux : — Je te le donne en cent, je te le donne en mille. Devinesi tu 1'oses.

Elle devint trfes-rouge, mais elle n'osa pas deviner.

— Qu'est-ce done? lui dit-elle. De quoi s'agit-il? *

— De la chose la plus etrange, la plus extraordinaire, la plus inouie.

— Ne me fais pas languir ; parte, accouche.

II accoucha enfin. Des les premiers mots, elle devint trfcs-p&le, poussa un cri, se laissa tomber dans un fauteuil. M. Mirion s'appr&ait k lui jeter de l'eau k la figure ; elle lui fit signe que c'&ait inutile, qu'il lui laissat seulement de temps de se reprendre. Quand elle fut revenue de son premier saisissement, elle se repandit en un torrent de questions entrem616es d'exclamations qui rempSchaient d'entendre les r<§ponses. M. Mirion finit par lui mettre les deux mains sur la bouche en lui disant : - Laisse-moi parler tu cjLUseras plus tard. '

Lorsqu'il eut tout expli qu <§, tout raconte par le menu, et quelle se fut vingt fois Scrtee : — Mirion il vaut la peine de vivre, nous avons gagne un quine k la loterie ! - il lui dit : — Ce n'est jpas tout, minette le m'en vais de ce pas conter l'affaire k Maigot. II faut qu'elle ait le temps de faire ses petites reflexions car j'ai promis de la laisser libre ; elle dira oui ou non k son choix.

II sortait ddjb du salon, elle le retint par le pan de son habit. ~ De quoi te m61es-tu? lui cria-t-elle. Vous avez, vous autres horames, une fagon brutale de dire les ohoses. Je saurai mieux que toi preparer notre poulette.

A ces mots, gravissant prtcipitamment l'escaliar qui conduisait h la chambre de Marguerite, elle ouvrit la porte, la repoussa du pied derri&re elle, 6tendit ses deux bras vers sa fllle, et s'dcria : — Venez embrasser votre mdre, madame la comtesse d'Ornis. — C'dtait sa manifere d'entendre le grand art de la preparation oratoire.

En ce moment, Marguerite 6tait occup6e & ranger sa chambre. Elle n en laissait le soin k personne, tant ses bibelots lui tenaient au coeur. Elle se retourna, regarda sa m&re, les bras ballants, son plumeau h la main, se demandant de quoi il retournait et quelle 6tait cette plaisanterie. — Mais embrasse-moi done, Margot, reprit M m# Mirion. II t'aime, il t'adore, il a fait lui-m6me sa demande. — Et lui arrachant son plumeau : — Que fais-tu done \kl Tes 6pouSsetages finiront par te gater les mains. — Elle entralna sa fille vers la fenfetre, resta un instant eh contemplation devant elle ; puis la baisant sur les deux yeux, ces beaux yeux bruns qui opSraient des miracles : — N*est-ce pas que tu Taimes? Je l'avais bien devin6. Quel bonheur que les choses s'arrangent ainsi !

— Si j'aime qui? r6pondit Marguerite, qui ne se remettait pas de son effarement.

— Lui, lui, le comte d'Ornis.

— II est done vrai que le comte ! . . .

— Tout ce qu'ii y a de plus vrai... Pauvre petite! tu ne m'avais point fait de confidences ; mais je savais bien que tu l'aimais.

DE JOSEPH NOIREL 51

— Comment veux-tu que je Taime? Je le oonnais h peine.

— La belle raisonl lui r6pliqua M™ Mirion avec un sourd grondement de colere. L'amour vient comme cela, tout d'un coup. Quand j'avais ton Age, je vis un jour de ma fen&tre ton p&re traverser la Fusterie, et je sentisque mon cceur 6tait pris.

Marguerite ne put s'empfeeher de rire. — Le mien n'est pas de si bonne composition, repondit-elle. J'ai beau faire, jeme sens incapable d'adorer un monsieur que je ne connais pas.

— Alors, continua sa mere en haussant le ton, tu trouves sans doute que le comte d'Ornis est laid, maibftti...

— Je n'ai point dit cela.

— Bifforme, bancal, bossu... 1

. «— - Dieu men garde 1 mais s'il fallait aimer tous leg hommes qui ne sont pas bossus...

— Ou bien tu lui reproches peut-6tre de ne pas savoir se presenter, de manquer de manteres..,

— II en a d'excellentes, et je conviens qu'il a l'air distingu6.

— ■ Ou bien encore c'est sa facon de parier qui t'offusque. II ne sait pas s'exprimer, il a la langue embar~ rass6e...

— Point du tout.

— Ge r6cit militaire qu'il nous a fait...

— M'a fort interessee.

— Ces deux blessures qu'il a recues k la prise de Puebla...

— J'aimerais mieux qu'il ne les e&t pas resues, et je souhaite qu'il puisse les oublier tout & fait.

— Tu vois bien que tu l'aimes? s'Scria M. m * Mirion, — et, se tournant vers son mari qui entrait dans la

chambre : — Elle Faime, elle l'aime, elle en convient ! Je suis la plus heureuse des m&res.

— Ta, la, ta, dit M. Mirion, qui avait recouvre son sang-froid, il n'y a rien qui presse, et Marguerite a tout le temps de se consulter et de savoir si elle aime ou si elle n'aime pas. Au prealable, j'entends tenir des ce soir un conseil de famille. Mon pere en usait ainsi dans les grandes occasions, il s'en est to uj ours bien trouYd. Benjamin vient diner, nous aurons tout notre monde sous la main, et chacun dira librement son mot. Deux avis valent mieux qu'un.

Ce regime de discussion parlementaire etait peu du godt deM M Mirion ; mais, son man insistant, elle se rendit : elle aurait du moins, pensait-elle, l'avantage de pouvoir d&s le soir m&ne conter ce grand coup de partie k toute la famille rassemblee. Qu'allait dire son beau-frfcre? Quels yeux gnormes il ouvrirait! Les membres du conseil priv6 furent prSvenus qu'en sortant de table il y aurait une seance a huis clos dans le salon pour debattre une affaire d'importance. Le diner fut s6rieux, solennel. Tous les convives sentaient dans l'air la pesanteur d'un tenement. L'avise Joseph, a qui on n'avait parl6 de rien, soupconna qu'ii se tramait quelque chose et s'inquteta. Quand il eut pris son cafe, s'apercevant qu'il etait de trop, il se hata de se retirer dans sa chambre.

Alors chacun prit place ; on forma un cercle autour du president debout devant la cheminGe, et on attendit dans un religieux silence. Marguerite se tenait un peu a l'Scart pres de la lampe, les yeux coll6s sur sa broderie. Sa figure ne disait rien ; mais elle cassa plus d'une fois son fil. Apr&s un exorde 6mu, M. Mirion conta l'aventure, qui produisit sur son auditoire une prodigieuse sensation. On s'entre-regardait, un

DE JOSEPH NOIREL 53

murmure circulait dans l'assembtee. Rouge comme un coquelicot, M me Mirion humait, savourait l'&nerveillement qui se peignait sur les figures, comme un gourmet boit k petite coups un delicieux nectar. Elle n'avait pas manque son effet.

— Mes chers amis, dit en finissant M. Mirion, nous nous serions fait une conscience de prendre aucune decision sans vous avoir consultes. II s'agit du bbnheur de ma fille, que vous portez tous dans votre coeur. Que chacun de vous s'exprime librement et consciencieusement. La parole est pour commencer Si ma cousine M Ile Grille.

La cousine Grillet, k qui sa timidity serrait la gorge, se d6fendit fort de Thonneur qu'on lui voulait faire ; mais on la pressa tant qu'elle dut s'exScuter. Changeant k chaque mot de couleur, elle altegua que l'emotion, la surprise...; bref, elle avait grand'peine k s'expliquer, mais elle etait bien aise de temoigner toute la joie que lui causait un si prodigieux ev6nement. Elle prenait sa part, sa petite et modeste part, de la gloire qui en rejaillissait sur toute la famille, y compris le cousinage. Toutefois, s'excusant de la liberte grande, elle confessait qu'il y avait une ombre k son bonheur ; elle craignait les coups de langue, les gloseries des envieux. Les grands arbres attirent la foudre, et les grandes fortunes les quolibets. Ne reprocherait-on pas k M. Mirion de se m6connaitre, d'oublier ses originesf? Le monde est si m6chant! Un autre point Tinqutetait : M. d'Ornis n'6tait-il point catholique? II y avait \k encore mati^re k jaser. Qu'en penserait le pasteur qui avait travailte k l'instruction religieuse de Marguerite? Qu'en penserait la femme du pasteur, qui n'entendait pas raillerie sur l'article du catechisme?...

U LA ftEVANCHE

— Qu'en penseront sa servante, son boeuf et son toe ? interrompit M me Mirion, qui bouillait d'impatience. Eh ! qu'ils en pensent ce qui lettr plaira! ne sommes-nous pas bons pour leur repondre?

Cette interruption et les yeux furibonds que braquait sur elle sa cousine troubterent entiferement M Ue Grillet ; elle demeura court, et neretrouvasavoix que pour passer condamnation et approuver d'avance sans reserve la decision que prendraient dans leur sagesse son digne cousin et son excellente cousine.

La tante Amarante prit ensuite la parole et d6clara resoltiment que M me Mirion avait cent fois raison, qu'il est impossible de contenter k la fois tout le monde et son p&re, que ce serait pitte de s'arr6ter aux propos des sots et des jaloux. C'6tait la Providence elle-m&ne qui, par une rencontre tout k fait extraordinaire, avait voulu procurer h Marguerite un 6tablissement digne d'elle, de sa beauty, de sa grande tournure, de son caractere ang61ique, de sesheureuses dispositions pour tous les arts d'agr&nent. Elle 6tait n6e pour le grand monde, elle ne manquerait pas d'y r6ussir ; avec un peu de pratique, elle ne se trouverait d6plac6e nulle part, pas meme k la cour de Schwerin. D'ailleurs M. d'Ornis lui semblait possSder toutes les qualitfe propres k faire le bonheur d'une femme ; il n'6tait point 16ger et frivole comme la plupart de ses compatriotes. II suffisait de le voir pour s'assurer que c'6tait un homme grave, de sens rassiSj plein de jugement et d'exp6rience, riche de toutes les vertus domestiques et sociales. Conclusion : ce serait folie de laisser echapper une occasion et un mari aussi pirovidentiels , ce serait de galt6 de cceur se condamner k un Sternel repentir.

— Yoilk parler 1 s'Scria M me Mirion, qui, se levant de sa chaise, courut embrasser la tante Amarante.

DB JOSEPH NOTREL 66

Quand ce fat au tour de l'oncle Benjamin, il chanta un tout autre air. —• Puisqu'on me fait Thonneur de me consulter, dit-il, je me prononce cat6goriquement contre le manage projete.

— N'irez-vous pas chercher votre pied de roi pour rendre plus rigoureuse votre demonstration 1 lui cria aigrement sa belle-soeur.

II ne so laissa point d&nonter par cette interpellation et continua oomme suit : — La vanity est une mauvaise conseill&re. Je comprends, belle-sceur, qu'il est charmant de pouvoir dire k tout propos : la comtesse ma fille, ou ma fille la comtesse. Cela se prononce k pleine bouche, et oela fait ouvrir de grands yeux aux badauds ; mais, que diable 1 c'est le bonheur de votre fille qui est en cause ; n'allez pas le sacrifier k votre petit amour-propre. Quand Margot sera comtesse, en aura-t-elle la jambe mieux faite et le coeur plus 16ger ? Je crains au contraire qu'elle ne perde k ce metier cette belle et charmante gaite qui est, si j'ose m'exprimer ainsi, le rayon de soleil de cette maison. Aussi vrai que les trois angles d'un triangle sont figaux a deux droits, on n'est heureux que parmi les siens, dans le monde de ses souvenirs et de ses habitudes. Od la ch&vre est attachde, il faut qu'elle broute ; si elle s'en va courir les bois, Dieu la garde du loup ! Croyez-moi, ce n'est pas dans un chateau de Bourgogne que Margot trouvera la paix du coeur et la 'JQiedel'esprit. Qui vous dit que tous cesd'Ornis, quele diable emporte ! ne prendront pas de grands airs avec elle, qu'ils ne lui feront pas sentir en toute rencontre qu'elle n'est point de leur monde? Je les vois did la traitant sous jambe , lui demandant d'un air narquois des nouvelles de son pfere le menuisier et de sa ch&re maman, qui passa sa jeunesse a auner de la

toile dans un magasin de la Fusterie. Et son rnari luim6me... Je veux qu'ii soit amoureux d'elle k en perdre les yeux. L'amour passe, on s'avise qu'on a fait une mesalliance, et on s'en venge par un peu de m6pris et beaucoup de dSdain. Qu'il vous souvienne de ce que disait Panga en quittant son ile et retrouvant son Ane : — Ghacun doit rester chez lui et faire son metier. — Et il ajoutait : — Je laisse ici les ailes de la vanit6 qui ra'ont enleve dans les airs afin de me faire manger aux hirondelles et aux oiseaux de proie. — Belle-soeur, mariez-moi votre fille k un bon bourgeois, qui soit de notre p&te et ne se croie pas sorti de la cuisse de Jupiter, k un brave homme qui ne meprisera ni sa feinme ni la mfcre de sa femme, et k qui vous pourrez dire commefeu M me Jourdain : — Mettezvous \k, mon gendre, et dinez avec moi.

Ainsi parla }'oncle Benjamin, rudement, grossement, peut-6tre avec bon sens. Marguerite cessa un moment de pousser Taiguille, elleallongeafurtivement le bras et donna une tape sur Tepaule de son oncle en signe d amitte et d'approbation. Par bonheur M me Mirion ne sapergut pas de ce jeu muet. — Parlez-moi de ces professeurs de math&natiques ! s'6cria-t-elle ; c est dans les logogriphes qu'ils apprennent a connaltre le monde. — M me Mirion confondait les logogriphes et les logarithmes.

— Je n'ai pas tout dit, reprit Voncle Benjamin. Qu est-ce apr&s tout que ce comte d'Ornis dont vous voila si fort entichSs? Le connaissez-vous? Pas le moins du monde. G'est pour vous l'inconnu, un X. Etes-vous sftrs seulement qu'il soit comte ? Rappelezvous certaines hjstoires qui se sont pass6es k GenSve, et qui pr&chent la prudence. Ne se pourrait-il pas faire que ce pretendu comte ne iiii qu'un aventurier,

DB JOSEPH NOIREL 57

tin chevalier d'industrie ? Je vous pane la prunelle de mon oeil droit qu'il n'y a pas un chateau d'Ornis dans toute la carte de France. Au surplus , je me connais en physionomies ; la sienne ne me revient point. II a quelque chose au fond des yeux qui ne dit rien de bon. Vous m'objecterez qu'il ne veut point de dot. Et voilSt justement ce qui m'est suspect. II y a du louche dans ce grand d6sint6ressement. Les vrais comtes ne- * pousent pas des bourgeoises sans dot. Celui-1& ne demande rien pour avoir le tout ; il vous grugera jusqa'k votre dernier sou... Defiez-vous de toute la race des d'Ornis, de leurs chateaux en Bourgogne, et Dieu protege Tinnocence ! J'ai dit.

Gette peroraison de Toncle Benjamin jeta un froid dans Tassistance. A Texception de M me Mirion, qui envoyait k tous les diables son beau-fr&re, chacun se dit : En verity, s'il n'y avait dans cette affaire ni comte ni ch&teau, voil& un mariage qui serait bien mal accommod6. End6pit deshaussements d'6paulesde sa femme, M. Mirion ne put s'emp6cher de trouver qu'il y avait quelque apparence de raison dans ce que disait son fr&re, et reprenant la parole :

— Soit! dit-il. Je conclus a un plus ample inform^. D6fions-nous et allons bride en main. M. d'Ornis m'a bien propose de me mettre en rapport avec son notaire ; mais il ne m'a pas dit le nom de ce notaire, et, triple imb6cile que je suis, je n'ai pas song6 k le lui demander. Ce diable d'homme est vif comme une locomotive... Dare, dare, je viens vous demander la main de votre fille. Dare, dare, je m'en vais de ce pas dans TOberland... Et k cette heure oft le prendre? oil lui 6crire? Bah 1 nous pouyons nous passer de lui et de son notaire. Nous ne nous soucions pas de savoir k quoi monte a mille francs prfes la fortune de notre

homme. II nous suffit de nous assurer qu'il est comte, qu'il a un ch&teau et des terres, et qu'il jouit d'une honn6te reputation dans son pays. La meilleure des diplomaties est la diplomatie secr&te. Nous allons mettre en campagne un Gmissaire, un agent sur.., Et tenez, j'ai notre affaire. II y a ici, dans cette maison, un brave gargon qui nous est tr&s-attache et *qui avec cela , quoique ouvrier, est tr&s-avis6 , fin comme Tambre. II s'en ira la-bas, lea mains dans ses poches, et, sans faire semblant de rien, il prendra langue. A son retour, Joseph Noirel nous dira qui meritait d'en 6tre cru des defiances de monsieur mon frfere ou des haussements d'6paules de M me Mirion.

Plein de son id6e, M. Mirion, sans plus tarder, s'en alia conter 1' affaire a Joseph Noirel. II le trouva dans sa chambre, oil il s'etait enferm6 sans lumi&re.

— Eh bienl garcon, lui dit-il, que fais-tu done 14 dans cette obscurity profonde? Je crois que tu dors.

— Je le crois aussi, lui r6pondit Joseph, qui n'avait point la voix d'un homme endormi.

II se hata d'allumer sa lampe. Son patron s'assit en face de lui, et, posant ses coudes sur la table : — Tu es un brave gargon, Joseph, en qui j'ai toute confiance. Tu sais que je n'ai point de secrets pour toi et que je t'ai tou jours consid£r£ comme un des membres de la famille. Or il se passe ici de gros 6v6nements, et tu peux nous rendre un service tr&s-essentiel et tr&s-d&icat. Tu as du sens, tu sais te conduire, je compte sur toi.

Lk-dessus il le mit au fait. Joseph regut la hord& en plein coeur.

— Mais qu'as-tu done, Jos6phin? lui dit M. Mirion. Comme te voi& p&le ! Oil as-tu pris ce visage d6biflKf Je m'aperQois depuis quelque temps que cela ne va pas. Tu manges peu, tu as les joues avatees, les yeux

DE JOSEPH NOIREL 60

brouiltes. Un peu de repos et Fair de la Bourgogne te remettront. Heureux sc616rat! tuvas faire le pied poudreux pendant trois ou quatre jours. Je te permets, k ton retour, si les nouvelles sont bonnes, de t'arrfeter k Beaune, et d'y vider plus d'une bouteille k la sant6 de Marguerite et k la mienne ; mais ne bois pas en allant. Un agent de la diplomatic secrete doit avoir l'esprit libre et la langue k son commandement.

Si accablant que flit le coup, la fiert6 de Joseph r6ussit& faire bonne contenance. — Comptez surmoi, r6pondit-il, je saurai m'y prendre. — II y'avait une question, une seule, qu'il brftlait d'adresser k M. Mirion ; mais le courage lui manquait. II chercha, tatonna; enfin, apr&s bien de9 d6tours, d'unton presque d6gag6 : — L'aime-t-elle? osa-t-il demander.

— Que te dirai-je ? repartit M. Mirion. Elle Faime ou elle ne Taime pas, comme on veut. Avant le diner, j'ai entendu k travers la porte qu'elle disait a sa mfcre : — Mais je ne le connais pas! G'est du bon sens, cela. * Bast ! tout depend des nouvelles que tu nous apporteras. Sois tranquille, elle Taimera, si nous Ten prions. Elle a un si bon caract&re I

En faisant le grand tour du clos avec M. d'Ornis, M me Mirion Tavait question^ sur son chateau, et, bien qu'il n'aim&t pas les questions, elle avait reussi a lui faire dire que son chateau 6tait situ6 k cinq kilomfetres d'Arnay-le-Duc r chef-lieu de canton de la C6te-d'Or. Joseph recut l'ordre de prendre le chemin de fer de Paris et de s'arr&er a Beaune, oil il coucherait. Dans

l'auberge oil il descendit, personne ne connaissait Ornis. Ce d6but lui parut de bon augure, et sa premiere nuit se passa bien.

II repartit le lendemain matin par la diligence d'Arnay, C'6tait son premier voyage; il ne connaissait du monde que Geneve, son lac, sa vallee enferm6e de toutes parts entre de hautes montagnes. Le pays qu'il avait sous les yeux T6tonnait. II se donna le plaisir de gravir k pied la cdte qui sSpare le vignoble du plateau, la Bourgogne vineuse de la Bourgogne bois6e. II sondait du regard les plis et les replis de la vaste plaine qu'il laissait derri&re lui, les collines en gradins qui dSroulaient en cercle leurs lignes fuyantes, les horizons bas et lointains. Soit la nouveautS de ce spectacle, soit le plaisir de se mouvoir et de respirer un autre air, son imagination se mit au beau ; il eut un de ces moments heureux de r&me oil elie refait le monde h sa guise, et lui pr6te des complaisances qu'il n'a pas.

II atteignit Arnay vers midi et y prit d'^bord le temps de manger un morceau. Ce qui lui g&ta sa digestion, c'est que le premier passant qu'il interrogea lui indiqua tr&s-nettement oil 6tait Ornis et le chemin qui y conduisait. Joseph le remercia de mauvaise gr&ce et se mit en route. II se disait, pour se consoler, que, si Te village 6tait authentique, il n*6tait pas encore prouve que le comte le fftt.

Tout chemin ne m&ne pas h Ornis. Je ne sais si Joseph y mit de la mauvaise volonte, mais il prit trop & droite, s'Sgara dans les bois. Un paysan le ramena sur la bonne voie. Le soir venait quand de la cr£te d'une colline il avisa, au bord d'un ruisseau, un village doming par une terrasse qu'ombrageaient deux ormes magnifiques. Sur le devant de cette terrasse 6tait l'£glise ; en arrtere de T6glise, on apercevait un passage

DE JOSEPH NOIREL 61

voftt6 qui conduisait k une grille, laquelle s'ouvrait sur unegrande cour d'honneur. Au fond de cette cour, il y avait un ch&teau, un gros chateau k machicoulis et k tourelles coiftees de girouettes, au dela duquel s'6tendait un pare touffu, qui formait des massifs de verdure presque noire. A la vue de ce chateau trop veritable, Joseph commenca de croire au comte d'Ornis et son front se rembrunit. Ce fat le cceur pesant qu'il entra dans l'auberge du Cheval-Blanc, situee k Tun des bouts du village, et s'y fit servir k souper.

Aprfcs souper, il passa dans la cuisine, t&cha de lier Conversation avec Taubergiste, M me Guibaud, grosse Bourguignonne k la face r^jouie, veuve depuis trois ans et trfes-dispos^e k convoler. Elle 6tait occupSe k remettre en 6tat son moulin k cafe, qui s'6tait d6traqu6. — Vous ne savez pas vous y prendre, la mfere! lui dit Joseph, et lui dtant le moulin des mains, il entreprit de le raccommoder. Cela le fit bien voir de la Bourguignonne, d'autant qu'elle le trouvait joli gargon. Elle lui demanda d'od il venait. II se donna pour un ouvrier qui avait eu des paroles avec son patron et qui s'en allait chercher du travail k Dijon ou ailleurs ; mais il n'6tait pas press6 d'arriver, disait il, ayant quelque p6cune en poche et le goftt de voir du pays.

— Vous habitez un joli endroit, ajouta-t-il. A qui done appartient ce chateau qui est plants sur une terrasse?

— Quelle question I Au comte d'Ornis.

— Un grand blond que j'ai rencontre tant&t en voiture?

— II n'est ni grand ni blond, et en fait de voiture il nemploie gufcre que celle des cordeliers; e'est le plus grand marcheur du pays. Je ne sais qui vous avez rencontre ; mais M. le comte est en voyage, en Suisse, dit-on.

Le dottte n'6tait plus possible : le comte 6tait ausei vral que le chateau. Joseph garda un instant le silence, puis 11 reprit : — Quelle espfece d'homme est-ce que ce comte?

— Ma foi I dit-elle, il a une bouche, deuxyeux etle nez au milieu du visage. Pourquoi me demandez-vous $a?

— C'est qu'il y avait sur la route deux passants qui parlaient de lui. L'un d'eux disait : Le comte d'Ornis est un mfechant diable, qui renjl sa femme trts-malheureuse.

— Vous avez entendu de travers. M. le comte n'a pas de femme, et il n y a pas d'autre comtesse d'Ornis que la mfcre du comte, qui vit avec lui. II n'est gu&re k croire qu'il se marie jamais. II a quarante-cinq ans et ne se soucie point des femmes. II aime mieux ses chiens et son fusil de chasse. , x

— Dites done tout de suite que e'est un original.

— Un original, comme il vous plaira. Le fait est qu'il y en a qui raiment et qu'il y en a qui ne raiment point. Et ce qu'on peut dire aussi, c est qu'il est plus chiche de ses paroles que de son argent. Vous pourriez bien le rencontrer vingt fois dans le village sans entendre le son de sa voix.

— Je n'aime pas les gens qui ne parlent point, fit Joseph. lis ont quelque chose k cacher.

En ce moment, un homme en blouse bleue se pencha vers l'4tre pour allumer sa pipe et dit k Joseph : — Vous avez raison, mon gars. Et ceux qui vous ont dit que le comte d Ornis rendait sa femme malheureuse avaient diablement raison aussi.

— A cela prfes qu il n'en a point, dit M me Cuibaud.

— Qu'est-ce que cela fait 4 ? reprit l'autre d'un ton colore. II pourrait en avoir une, et jour de Dieu ! comme je la plaindrais !

DE JOSEPH NOIREL 63

— II serait capable de la battre? demanda Joseph.

— Comma pl&tre, morbleu !

— Pauvre femme! une vraie Geneviftve de Brabant! dit 1'aubergiste avec un gros rire qui d6couvrit toutes ses dents.

Mais Thomme en blouse n*6tait pas en humeur de rire : — (Test un brutal, reprit-il, et je voudrais bien voir qui oserait soutenir le contraire. C'est au Mexique qu il s'est fait la main. L'hiver pass6, un enfant eut le malheur de f effleurer d'une pelote de neige ; il se jeta sur lui comme une b6te fauve, et peu s en est fallu qu il ne Fassomm&t sur place.

— II 6tait en colfere, pfere Chazet ; cela peut arriver Il Paul et St Jacques, repartit M me Guibaud. Le fait est que d' ordinaire il salue honnfetement le rnonde.

— Honnttement 1 vous nous parlez d'avant le Mexique, repliqua F autre en s'Schauffant. C'est le Mexique qui vous change un homme. II en est revenu grincheux comme un sanglier qui defend sa bauge. On lui r£glera un jour ses comptes h celui-l&. Si jamais la roue tournait. . .

II n'acheva pas sa phrase, et, sa pipe allumSe, il partit en fredonnant l'airdu Qa ira. Joseph avait mang6 des yeux le p&re Chazet, grav6 au burin dans sa m6moire chacune de ses paroles. L'aubergiste lui dit : — II est bon que vous sachie2 que le pfcre Chazet est un rouge qui braconnait sur les terres du ch&teau. M. le comte l'a averti une fois, deux fois ; la troisi&me il Pa attrapg sur le fait, lui a dress£ proc&s-verbal et Fa fait mettre h r amende.

— C'est 6gal, lui repliqua Joseph, ce Bourguignon- 1& me parait un homme de bon sens. .

— Le pfere Chazet est un radoteur, dit un petit vieux au chef branlant qui s'approchait du feu pour s'y

chauffer les mollets, car, 6t6 comme hiver, il avait toujours froid. C'6tait le maitre d'ecole, M. Machillard. — M. le comte d'Ornis, poursuivit-il, est un digne horn me, que Dieu b6nisse ! En voilk un comte qui n'est pas fier et qui n'a qu'un coup de chapeau, le m6me pour tout le monde. Oil est-ce qu'on fabrique encore des comtes comme celui-la ? II n'y a qu'une chose k lui reprocher : il ne se marie pas, il ne fera pas soucbe. II a donn6 k la commune une fontaine et un lavoir ; il devrait lui faire aussi cadeau de vingt petits d'Ornis , Ik tout grouillants , pour conserver la graine.

— Vingt petits d'Ornis, monsieur Machillard! Ce serait peut-6tre trop, dit M" e Guibaud, qui en toute chose paraissait incliner pour les justes milieux.

— Mettons-en dix, et laissez-moi tranquille, repartit M. Machillard en toussotant.

— Pourquoi done votre comte ne se marie-t-il pas? demanda Joseph; est-ce qu'il n'y a jamais pense?

— Si fait, autrefois,. quand il avait Thumeur k ca; mais depuis deux ans... Vous savez, depuis Taccident, l'assassinat...

— Ne ressassez pas ces vilaines histoires-lk , dit M mo Guibaud. Dans le temps, elles m'ont tenue \ingt nuits sans dormir.

— Quel assassinat? fit Joseph en posant le moulin sur la table.

— Mais vous ne savez done rien? d'oti sortez-vous? lui dit le petit vieux en le toisant d'un regard de piti6.

— J'arrive de Lyon, dit Joseph, On n'y apprend rien de rien.

M. Machillard tira sa tabati&re de sa poche, y prit une pinc6e de tabac, et la tenant entre son pouoe et son index : — Voici le fait, jeune homme. Le comte

DE JOSEPH NOIREL 65

d'Ornis avait un ami intime qui demeurait ici pr£s, k Riviers ; c'etait le marquis de Raoux. On etait, voyezvous comme peau et chemise, courant, chassant, dinant ensemble, toujours founds Tun chez l'autre. C'etait Oreste et Pylade. Or il arriva...

— Je me sauve, dit l'aubergiste. Quelle rage de raconter des horreurs !

— II arriva ceei, continua M. Machillard d'un ton dogmatique. Le marquis etait venu, k son ordinaire, diner et passer la soiree chez le comte d'Ornis. C'etait le 26 fevrier 1867. II faisait ce jour-lk un froid de tous les diables et un vent k decorner les boeufs. Et voyez, jeune homme, ce que cest que les pressentiments. II faut vous dire que j'entre dans mon lit tous les soirs au coup de dix heures. Je le repete souvent k M mc Machillard, ce sont les habitudes regimes qui vous conservent un homme; je ne vous dis que ca, profitez-en. Eh bien 1 ce soir-lk, je ne pouvais me decider k m'aller coucher. J'avais des d6mangeaisons dans l'estomac et dans les jambes, une sorte d'inquietude... II me semblait qu'il allait se passer quelque chose. Et xoiik que tout k coup, minuit venait de sonner...

— Vous entendites une detonation ? interrompit Joseph.

— Quelle b&ise, jeune homme ! Est-ce que les couteaux d^tonent? Cest fini, la jeunesse ne sait plus ecouter... Je vous racontais qu'k minuit les deux amis s'ttaient dit bonsoir. Le marquis sort , traverse le pare. Quand il est au bout du petit pont qui conduit au petit bois qui conduit k la route de Riviers... Mecoutez-vous cette fois? Quand il est au bout du petit pont, un homme embusqu6 derri&re un ch6nese jette sur lui et lui enfonce un couteau en plein coeur. II tombe, mais raide mort! Ce que e'est pourtant que de

nous 1 Yoili un beau gar$on qui venait de diner, et de bien diner, et qui avait l'humeur guillerette, car dans ce temps on buvait du meiiieur au ch&teau. . . Puis... raide mort, vous dis-je ! On ne Ie trouva qu au matin, et on courut avertir M. d'Ornis. U fallait le voir. Tour k tour ii s'arrachait les cheveux, ou il pressait dans ses bras le corps de son ami, comme s'il avait voulu le rappeler k la vie. Quel d6sespoir ! C'Gtait dSchirant. Tout le village vous le dyra.

— Et a-t-on dScouvertTassassin? demanda Joseph.

— Mon Dieu! que vous 6tes pressg! On ne peat tout dire k la fois. Eh ! oui, on a dScouvert Fassassin, et on lui a fait son affaire, k celui-l&. C'6tait un vagabond, une sorte de bohemien, qu'on arr&ta vingtquatre heures plus tard. II a ni6 mordicus jusqu'au bout, le drdle; il a fterement dispute sa t6te a la justice. Malheureusement pour lui il avait des taches de sang sur sa blouse, et dans ses poches la montre et le porte-monnaie du marquis. Croiriez-vous qu'il a soutenu, Tinnocent, qu'il avait ramasse ce butin au pied dun chSne! Est-ce que la justice coupe dans ces histoires-lk ! Quelle apparence qu'un porte-monnaie et une montre s'en ailient se promener tout seuls dans les bois? On trouva aussi sur lui un couteau. Un expert, il est vrai, pr&endit que ce couteau ne tenait qu'k un clou et n'avait pu servir k tuer un homme ; mais il fut prouv6, clair comme le jour, que le chenapan avait apr&s coup d6mantibul6 son braquemarL

— Ne s'eston pas assur6, reprit Joseph, que la blessure avait k peu pr&sla m&me largeur que la lame du couteau?

— Auriez-vous par hasard la pr6tention d'en remonrer k la justice, jeune homme? Les juges ont 6t6 mis au monde pour juger. Si vous supposezqu'ils puissen t

se tromper, ofi allons-nous? mon Dieu, ob allonsnous? Le fait est qu'on Fa guillotine, ce sc616rat, et qu'il ne F avait pas vole.

A cet endroit de son reeit, M. Machillard huma sa prise de tabac; puis il cria : — Vous pouvez reveair, madame Guibaud. J'ai fini mon histoire.

— C'est bien heureux, dit-elle en se rapprochant.

— Pour conclure, reprit-il, depuis la mort du marquis, le comte d Ornis est devenu un autre homme. Jusqu'alors, il aimait a s'amuser, h jouer... II jouait trop, et m&ne gros jeu. Son ami mort, quel changement 1 Plus de plaisir, adieu les cartes. II est reste dixhuit mois sans articuler plus de vingt paroles. Triste, maigre, de noir habille, il avait Fair d'un corbillard, Encore ne sortait-il gufcre. II passait des semaines claquemure chez lui, ses portes et ses volets hermetiquement clos, comme s'il avait jure de faire de sa maison un tombeau, et laissait Fherbe foisonner dans ses cours, les orties dans son jardin. Ce n'est que depuis six mois qu'il a un peu repris a la vie; il a recommence k se promener, h parler, et dernierement il est parti pour aller se distraire en Suisse, en courant les montagnes. C'est 6gal, jusqu'k son dernier jour, il n'oubliera pas son ami le marquis, ce qui vous prouve qu'il a un coeur d'or, cet homme, et que les p&res Chazets sont des esprits cornus et des debitants de coquecigrues.

Cela dit, M. Machillard remit sa tabatiere dans son gousset, salua la cr6maillere et les casseroles, et partit. — Un coeur d'or, je le veux bien, dit Faubergiste & Joseph ; mais il est bon que vous sachiez que M. Machillard a des obligations h M. le comte, qui dans le temps Fa tir6 d'embarras en le cautionnant pour dix mille francs.

— DV)u je conclus, dit Joseph, que rhomme vaut ses r6cits. lis sont comme lui sujets k caution... Voilk votre moulin raccommod£, ajouta-t-il Bonsoir, la eompagnie.

Dix heufes sonnaient. II sortit, les mains dans ses poches, gagna la place de l'6glise, poussa jusqu'St la grille du chateau. Elle 6tait fermSe. Sur la foi des indications que lui avait donnees M. Machillard, il rebroussa chemin, suivit la route jusqu'k ce qu'il trouv&t sur sa droite une traverse et un petit bois. II s'engagea dans ce bois et atteignit bient6t la t6te d'un petit pont rustique, jete sur un ruisseau 6troit, mais profond6ment encaiss6. Bien qu'il fCit brave, Joseph ne put se dGfendre d'une certaine Amotion. La lune, qui ^tait dans son plein, 6clairait l'endroit oil le crime avait ete commis. Ellesemblait marquer la place, elle disait : C est Ik. Les arbres d'alentour regardaient et se souvenaient. Joseph se dScida pourtant & traverser le pont, qui etait ferme k son autre extremity par une barrifcre. II Tenjamba sans peine et s'introduisit dans te pare ; il avait garde de son enfance le goftt d'escalader les cl6tures et d'entrer chez les gens autrement que par la porte. Malgr6 le secours de la lune, qui faisait de son mieux pour lui montrer son chemin, il ne put le trouver, tant les sentiers etaient mal traces et envahis par le gazon, tant les massifs d'arbres etaient epais. Plus d'une fois son pied trebucha contre un chicot, plus d'une fois son chapeau resta pris dans les branches d'un ch6ne. II finit par se rebuter, et revint sur ses pas. Comme il se disposait k repasser k barri&re, il savisa quun homme s'etait arr6t6 Si r autre bout du pont. Cet bomme, qui lui tournaic le dos, tenait dans sa main droite un rotin, dans sa main gauche une laisse attachee au collier d'un grand da-

nois. II s'etait accoude sur la balustrade du pont et regardait 1'eau ' couler ; puis il se prit k dire k demivoix : — Tais-toi, mon vieux. Ce qui est fait est fait. — A qui parlait-il, k Tombre du marquis ou k son chien? Celui-ci prit la liberte de lui r6pondre par u» lugubre hurlement; peut-6tre avait-il flair6 la presence de Noirel. L'homme l&cha une bordSe de jurons, regarda autour de lui, et, ne voyant personne, fit taire le danois en le menagant de sa trique, apres quoi ils detalerent tous les deux. Joseph leur laissa le temps de s'Sloigner, franchit le pont, regagna son auberge. II y dormit tr&s-mal et passa une partie de la nuit k se battre contre son traversin et sa couverture. Un commis vpyageur qui couchait dans la chambre voisine 1 entendit s'ecrier k deux reprises : Non, vous ne laurez pas. Elle est k moi...

II se r6veilla au petit jour, le cerveau bris6. Apr6s avoir dejeun6, il rSsolut de visiter, avant de partir, le chateau et son pare pour se mettre en 6tat de r6pondre aux innombrables questions dont M me Mirion ne pouvait manquer de Faccabler. II trouva cette fois la grille ouverte, franchit sans rencontrer personne la grande cour d'honneur, et descendit par un escalier gironn6 dans un jardin oti Ton apercevait Qk et Ik quelques touffes de violier ou quelques roses fanees. Quand il eut traverse le jardin, il se retourna pour contempler la facade du chateau. II fut frappG du caractere de morne tristesse qu'offrait cette vaste construction gothique, ou dix families eussent tenu k l'aise et qui n'6tait habitue que par un homme. Une ai'e en saillie 6tait seule dans un 6tat d'entretien suffisant, et apparemment c'6tait la seule logeable ; le reste avait 6t6 abandohne aux araign£es et aux rats : on eftt dit un grand corps atteint de paralysie et qui ne vit plus

que par le cceur ou la t6te. Portant tour k tour ses yeux de ce jardin sans fleufs k ces murailles grises qui se souvenaient d'avoir longtemps v6cu et qui ne savaient plus bien k quoi elles servaient, Joseph se prit k dire : — Que ferait-elle ici de sa gait£ ?

II pen&ra dans le pare, qui avait la forme d'un entonnoir et deseendait en se resserrant jusqu'k une pi&ce d'eaii environn^e de saules pleureurs. Le gazon et les sentiers 6taient jonch6s debois mort, les arbres formaient par endroits d imp6netrables couverts et d'inextricables fourres. Joseph se fraya difficilement un chemin jusqu'St T6tang, qui avait 6te jadis un vivier et qui n'Stait plus qu'une grenouillere. Les saules creux laissaient pendre dans l'eau leurs branches 6plor6es, et lui cachaient entterement le ciel. Au milieu d'une pelouse qui pr6c6dait l'6tang se dressait une statue en marbre, laquelle representait un general, son &p6e k la main. Gette statue avait perdu son nez dans la bataille des siecles. Le socle portait cette inscription : c Jacques d'Ornis, marechal de camp et commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, n6 en 1635, mort k la bataille de Nerwinde en 1693. »

Joseph remonta vers le chateau. II se dirigea vers le corps de logis habitable et habite, dont les portes et les fen&tres 6taient ouvertes. Gravissant un perron en fer k cheval, il plongea son regard dans un grand salon meuble avec luxe, mais un peu frip6, et qu'un tapissier, assists de deux aides de camp, etait en train de rhabiller. Assise dans une berg&re, une vieille femme les regardait faire, une bgquille k la main, tout en causant avec un grand flandrin qui, debout devant elle, promenait ses dents sur la pomme d'ivoire de sa badine. Gette vieille femme avait assez grand air, une figure fine et dure, le menton pointu,

DE JOSEPH NQffiEL 7i

les lfevres minces et serrees, ties yeux prodminents, en billes d'agate, un regard trfcs-vif, qui n'exprimait pas la bont& et s'accordait avec sa voix aigre comme une crecelle.

— Je vous r6p&te, mon cher du Rozan, que mon fils est un ingrat, disait-elle. Depuis son depart, il ne m'a 6crit que deux fois, et quelles lettres 1 De vrais t616grammes ; vous en connaissez le style : « Arriv6 k Geneve, achet£ une montre ; arrive k Fribourg, entendu les orgues; arriv6 k Berne, visits les ours; arrive St Zurich, promenade sur le lac; le temps est beau, je me porte bien, t&chez d'en faire autant. » Et voilk tout. G'est egaL, vous connaissez ma faiblesse; j'ai toujours ador6 ce monstre, et je mourrai dans Timp^nitence finale.

En ce moment elle aper^ut Joseph arr&e sur le seuil. — Qui 6tes-vous? lui cria-t-elle. Que voulezvous?

— Je suis un pauvre ouvrier qui £ait son tour de France, lui r6pondit Joseph d'un ton piteux, qui 6tait un ressouvenir, et si c'etait un effet de votre charity...

— Allez-vous-en, interrompit-elle en colore. On ne regoit ici ni les mendiants ni les r6deurs.

— Les rddeursl Crovez bien, madame...

Mais elle leva sa b£quille : — Mon cher marquis, mettez done cet homme k la porte!

— Jy suis dejk, il est inutile que M. le marquis se -derange, lui r6pondit Joseph en changeant de gamme et battant en retraite.

Comme il traversait la cour dallee, il apergut, causant avec un valet de chtambre en livree, le myst6~ rieux inconnu qu'il avait reneontr6 la veille sur le petit pont. Ce personnage, qui avait un grand nez de

72 Ik REVANCHE

perroquet rouge comme une betterave, d'enormes favoris du plus beau roux, tr&s~fournis, et Tencolure d un fier-k-bras, disait k son interloeuteur : — Ainsi votre maltre n'est pasici?

— II est en Suisse, vous dis je, monsieur Bertrand, et nous ne lattendons que dans quelques semaines.

— Diable! cela ne fait pas mon compte, reprit-il en assonant sur une dalle un grand coup de son rotin. Ne peut-on du moins savoir son adresse?

— Puisque je vous dis qu'il n'Scrit pas!... M. le comte regrettera sans doute.... ajouta-t-il d'un air de deference; mais il ne pouvait deviner.... D'habitude on ne vous voit h Ornis qu'au premier printemps.

— II me semble que je suis bien libre d'y venir quand il me plait, repliqua Tautre d'un ton rogue, et d'ailleurs il aurait pu m'avertir.

— Sans doute, sans doute, dit le valet de chambre en cherchant a le d6piquer ; mais vous sentez bien qu'il n'y a pas de ma faute... Venez vous rafraichir, monsieur Bertrand. M me la comtesse est ISl, elle sera bien aise de vous voir.

— Le diable emporte votre vieille comtesse! Elle me laisserait deux heures devant elle sans m'offrir une chaise et un verre de vin.

Sur ces entrefaites, le grand danois, qui £tait un mSchant animal, apr6s avoir tournS un instant autour de Joseph, poussa un aboiement furieux, et fit un mouvement pour se jeter surlui. Parbonheur, Joseph pr&vint son attaque en lui d6tachant un coup de pied qui 1 envoya retomber quatre pas plus loin. — Qu'estce que e'est que ce monsieur? s'ecria M. Bertrand en se tournant vers Noirel. Respectez mon chien !

— A la condition qu'il respectera mon pantalon, lui riposta Joseph.

DE JOSEPH NOIREL 73

— Mille bahuts! il fait Hnsolent, reprit M. Bertrand. Mon petit cMtain, je vais t'administrer une correction.

Joseph, qui avait les nerfs months, retroussa prestement ses manehes, et, les poings serrSs, marcha droit sur rennemi, qu'il regarda sous le nez. II avait 1'air si determine que M. Bertrand recula dun pas. Le valet de chambre s interposa.

— Que venez-vous faire iei? demanda-t-il k Joseph avec hauteur.

— J'avais trouve la grille ouverte, r6pondit-il. Je suis entr6 pour regarder j mais c'est un endroit si hospitalier, votre chateau, qu il n'est pas k craindre qu'on m'y revoie.

Gela dit, il rabattit ses manehes et s'eloigna d'un pas tranquille, poursuivi par les hurlements du grand danois, qui se tenait prudemment k distance. II fut bient6t k l'auberge, ofci il s'empressa de solder sa d6pense.

— Vous avez visite le chateau? lui demanda l'accorte aubergiste.

— Un joli endroit que votre chateau ! lui r6pondif-il. G'est gai comme une gedle, et on y trouve tout un assortiment de gens aimables, depuis des roquets qui vous mordent le gras des jambes jusqu k de vieilles douairiferes gracieuses comme un porc-6pic qui vient davoir des raisons.

— Dame! fit-elle, quand M mo la comtesse est dans ses humeurs... Mais e'est une femme qui fait tant de bien !

— Dieu b6nisse ses obliges ! elle doit leur parler fort obligeamment... A propos, ajouta-t-il, qui est un M. Bertrand?

— M. Bertrand est ici? II est done arrive de ce

matin. C'est un marchand de bric-k-brac, comme on dit, qui fait de temps en temps des tournees en Bour- #ogne pour acheter des ferrailles, des pendules, de vieux meubles. .

— II se met k son aise au chateau. II a Fair de s'y •croire chez lui.

— M. le comte lui veut du bien. II a, parait-il, de la friperie k luivendre... Mate que voulez-vous faire •detout ce monde-l&, que vous 6tes si curieux?

II lui rGpondit brusquement : — La petite m6re, j'ai toujours d6teste les chateaux et tout ce qu'il y a dedans.

— Vous 6tes done un rouge, comme lep&re Chazet? lui dit-elle d'un ton de reproehe. •

— Rouge 6carlate, fit-il, et pour cause.

Malgr6 cette profession de foi, qu'elle bl4mait, M me Guibaud vit avec regret partir Joseph. Elle le trouvait fort k son goftt; elle lui demanda si on ne le reverrait pas un jour k Ornis. II lui rfipondit avec un sourire amer : — Cela est peu probable, k moins qu'un jour Tideene me vienne de me jeter k Teau, une pierre au cou; je viens de voir un 6tang qui ferait joliment mon affaire.

— Que dites-vous Ik, gargon? s'6cria-t-elle. Auriezvous des chagrins?

— Des chagrins, moi? Mon ex-patron me r6p£tait tous les matins que je suis un heureux sc£16rat, ilfaut bien que je Ten croie.

Et l&-dessus, furieux d 1 avoir et6 sur le pQint de se trahir et affectant une grosse galte qui n'6tait pas <lans son caractfere, il saisit M me Guibaud par la tattle, •et il l'embrassa sur les deux joues. Elle se debattait, tnais le jeu lui plaisait. Joseph se sauva. Debout sur le pas de sa porte, elle le regarda s'61oigner, le mena-

DE JOSEPH NOIREL 75

^ant du doigt quand il se retournait. Elle 6tait loin de se douter que, tout en marchant, il s'essuyait les 1&vres, quoique, tout compte fait, M me Guibaud fdt une Bourguignonne assez app&issante. Cette aventure la rendit pensive durant quelques heures, et lorsque le pere Chazet vint dans l'apres-midi vider une ou deux bouteilles, elle lui dit : — Avez-vous remarque le petit chatain qui 6tait assis hier k cette table? Voilk un ouvrier qui a joli ton. II vous est gentil et bien 6Iev6 comme un monsieur.

A peine eut-il atteint le sommet de la colline d'oii la veille il avait apercju pour la premiere fois Ornis," Joseph se coucha sur le gazpn, le dos appuye contre un rocher. L'endroit etait tranquille; il 6tait midi, le village se taisait. Joseph n'entendait que le claquet d'un moulin, et par intervalles la clochette d'une vache solitaire qui cherchait fortune dans un bois. En face de lui, de Tautre c6t6 du vallon, se dressait une butte couronn6e d'un ch&ne mort, qui d6tachait sa morne silhouette sur un ciel brouill6 et fumeux. A droite, au-dessus des feuillages, quelque chose scintillait au soleil; c'&aitl'une des girouettes du chateau- Joseph en d&ourna ses yeux avec colore. Ce chateau, c £tait l'ennemi, et cet ennemi menagait de lui tout prendre, de faire main basse sur le tr6sor de ses rfrves.

Son terrible bon sens ne lui laissait aucune illusion. — J'aurai beau chercher k les inquirer, pensait-il, ils ont plus de vanity que de coeur. Que leur importe le bonheur de leur fille? Dfcs qu'ils sauront que cet homme est un vrai comte et que ce comte a dans son pare la statue d'un de ses ancetres qui fut marechal de camp et commandeur du Saint-Esprit, je vois d'ici tourner sur elles-m&nes toutes ces t6tes gonftees de sottise. — Son seul espoir, car on a toujours un es~

poir, 6tait que Marguerite ferait peut 6tre quelque r6sistance. — Je suis sflr, se disait-il, que, si elle m'avait accompagne ee matin dans ma promenade, ee pare, cet etang, ce chateau, cette vieille fee qui a leve sa bequille contre moi,' ce pont oil un homme a et6 tu6, tout cela lui aurait serr6 le coeur, et qu'Ornis lui aurait paru un endroit triste oh Ton desapprend k rire. Si elle m'interroge, je lui en dirai toute ma pensSe, arrive que pourra. — Toutefois son esperance 6tait faible. Tout s'6tait pass6 si vite! II 6tait efifraye de la rapidite de son malheur ; il y sentait quelque chose de fatal. — Et pourtant, se disait-il encore, les choses auraient pu s'arranger autrement. -— II ferma les yeux, se prit a r6ver. II se voyait debout k son Stabli; pres de lui etait assise une femme dont les yeux causaient avec les siens et tour k tour les interrogeaient ou leur r£pondaient, et ces yeux lui appartenaient, il avait le droit de les couvrir de baisers. II se disait : — Elle est h moi, k moi corps et taie, a moi tout enttere! — Et son coeur se fondait dans sa poitrine. II adorait son sort, son metier, son travail, sa pauvrete qu'elle partageait avec lui, le pain bis qu'ils rompaient ensemble, le grenier oh se cachait leur bonheur; la vie lui apparaissait belle comme un pan de ciel bleu, comme cette fete sans nom que dans une nuit de printemps les rossignols racontent k la lune. Cependant il yavait dans son r6ve quelque chose qui clochait, une sorte d'invraisemblance qui g6nait son imagination. La beaut6 de Marguerite n' etait pas de celles qu'on enfouit au fond d'un grenier, ses mains Staient trop blanches et trop fines pour 6curer de la vaisselle ou ravauder des hardes, sa tournure de reine seyait mal k la femme d'un artisan. Le moyen d'habiller d'indienne ou de futaine ce corps souple et charmant? le

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moyen d'emprisonner dans une coiffe cette chevelure bouffante d'un blond tendre et vaporeux avec qui se plaisaient k jouer le vent et le soleil? Joseph avait beau recommencer cent fois son r6ve, il s'6croulait comme un chateau de cartes.

— Non, elle ne peut 6tre la m6nag&re d'un ouvrier, reprenaitil. Et, dans le monde m&ne quelle voit, oil trouver un homme qui soit digne de la possSder ? Cette bourgeoise n'est pas une bourgeoise : elle dgpasse de la t6te tout ce qui l'approche; cest un cygne condamn6 k vivre dans un poulailler. Qu'elle ne s'abaisse pas jusqu'k moi, qu'elle me permette de monter jusqu' k elle! Si les stupides conventions qui gouvernent la soci6t6 n'avaient mis une barri&re entre nous, elle aurait pris la peine d' examiner ce que j'avais au fond des yeux, elle y aurait trouve une taie qui vaut la sienne, et nous aurions communis dans l'amour et dans le mepris; mais on m'a toujours traits devant elle comme un 6tre sans consequence, qui n'6tait ni quelqu'un ni quelque chose, et, bien que depuis deux ans nous vivions sous le m&ne toit, elle n'a jamais daign6 s'occuper serieusement de ce croquant, ni se demander s'il avait des yeux et un coeur... Pourquoi l'ai-je connue? pourquoi mon mauvais genie m'a-t-il ouvert la porte du jardin ofci fleurissait cette plante rare, et m'a-t-il condamn6 a la regards, k me griser de son parfum en me disant : — N y touche pas, un autre la cueillera sous tes yeux!

II se mit alors k disputer contre la destinee, a lui reprocher ses durs caprices, ses bienfaits plus cruels encore que ses duretes. — Tu as mis dans ma poitrine un coeur d'homme, lui criait-il avec colore, et ce cosur, tu me defends de m'en servir. — II rouvrit les yeux ; ses coudes pos6s sur ses genoux, son menton

78 LA REVANCHR

dans ses mains, il contempla longtemps le ch&ie mort qui se dressait devant lui. Apparemment ce ch6ne avait 6t6 frapp6 de la foudre; il 6tait reste debout, mais il ne vivait plus. Joseph se demandait : — Aurai-je comme lui la force de rester debout?

II se leva. Saisi d'un accfcs de rage, il ramassa une 6norme pierre, la lancja contre le rocher avec tant de violence qu'il la fit voler en Eclats. Deux enfants pa&saient dans le sentier et chantaient :

Bourguignon sale, L'epee au cot§, La barbe au men ton, Saute, Bourguignon.

lis apergurent Joseph; l'expression de sa figure Stait si farouche, que, se croyant en presence d'un fou dangereux, ils s'enfuirent dans le taillis en criant k tuet6te. Leurs cris rappel&rent Joseph k lui-m&ne. II reprit son havre-sac, son chapeau, se mit en marche. II atteignit Arnay juste a temps pour monter dans la voiture de Beaune, oil il coucha. Le lendemain dans Tapr&s-midi, il 6tait k Geneve.

II arriva vers deux heures k Mon-Plaisir. M me Mirion, dont les yeux balayaient la route comme une batterie de pieces de douze, le vit venir de loin. Elle descendit en hdte k la grille, et p&le demotion, hors d'haleine : — Est-ce un comte? — lui demanda-t-elle. II lui fit signe que oui. Elle n'en demanda pas davantage et remonta r avenue, courant k toutes jambes, gesticulant comme un t6I6graphe du temps jadis et s T 6criant d'une voix si retentissante qu'elle dut 6tre entendue de tout le voisinage : Ne vous Tavais-je pas dit? c'est un comte, c T est un vrai comte !

DE J08EPH NOIREL 7fr

Joseph Noirel connaissait son monde ; l'effet que produisirent ses v&ridiques r6cits fut pr6cis6ment celui qu'il avait pr6vu. A peine arriv6, on l'emmena dans la chambre la plus secrfete de la maison, od il eut une conference de deux heures avec M. et M me Mirion. II dit ce qu'il avait vu, ce qu'il avait entendu. M mfa Mirion lui sut mauvais gr6 de s'appesantir sur certains details qu'elle trouvait mis6rables. Que signifiaientles propos d'un Chazet? Un braconnier ! un ivrogne! £coute-t-on ces gens-la ? Le portrait peu £Latt6 que Joseph Gbaucha de la comtesse douairtere la fit sourire de pitte. — Vous ne vous y connaissez pas, lui dit-elle. Ce qui vous a paru de la morgue est tout simplement de la noblesse dans les mani&res et une certaine majesty qui convient aux grandes gens. — Une seule chose lui fit une impression d£sagr£able , ce fut ce pont ou un assassinat avait 6t6 commis. Heureusement le meurtrier n'etait plus de ce monde. Eile se promit que, lorsqu'elle serait intime avec son gendre, elle lui persuaderait de jeter bas le pont et d'en faire un autre un peu plus loin.

Quand Joseph eut fini: — Bien, mon fils! lui dit M. Mirion. Tu t'es acquitt6 de ta mission en gargon intelligent que tu es. Et maintenant dis-moi ta pens£e. Tu n'es pas un ingrat, tu nous aimes, tu desires comme uous que notre Margot soit heureuse. Je t'ai souvent consults dans des affaires importantes ; celle-ci est de la dernifcre consequence. Je ne te promets pas d'etre de ton avis, mais je suis curieux de le connaltre.

— En v6rit6, Thomas, perds-tu la t6te? s'Scria M me Mirion. Si tu te mets k consulter le tiers et le quart...

— Joseph n' est pas le tiers et le quart, interrompitil. Je Vai toujours consider^ comme 6tant de la famille.

— Que peut vous importer ma faQon de penser ? lui demanda Joseph.

— Elle m'importe si bien que je teprie de t'expliquer en toute franchise. Es-tu pour ou contre ce manage*? On a son opinion, que diable! Quelle est la tienne?

— Mon opinion, puisque vous la voulez connaitre, rtpliqua Joseph, est que le comte d'Ornis est un original, comme le disait ma brave hdtesse du Cheval- Blanc. Cet original a eu derni&rement des chagrins qu'il a vivement ressentis. II cherche k s'en distraire, et il estime que le mariage serait pour lui la meilleure des distractions. Le hasard lui a fait rencontrer votre fille, il s'est £pris d'elle, et ce n'est pas \k ce qui m'6tonne ; mais je crois qu' amour k part il lui convient d'6pouser une bourgeoise. II se flatte qu'il en pourra faire ce qu'il voudra, la plier k sa manifcre de vivre, k ses habitudes, qui ne sont pas celles detoutlemonde. A-t-il ce qu'il faut pour la rendre heureuse? Ni vous ni moi n'en savons rien, et il serait peut-6tre bon de se procurer un surplus d'informations. Autrement vous mettrez k la loterie.

— II est bon avec sa loterie ! s'ecria M ne Mirion de sa voix la plus aigre. Y a-t-il un seul mariage qui ne soit une loterie.? Quand je t'ai 6pous6, toi, Mirion, savais-je qui tu 6tais et si tu ne ferais pas de moi la plus malheureuse des femmes?

— Toujours des exagSrations ! r6pondit-il. Les Mirion Staient bien connus sur la place. Et puis nous

avons des figures, nous autres, qui r6pondent pour nous...

— Tandis que le comte d'Ornis, r6pliqua-t-elle, a la physionomie d'un Barbe-Bleuj3. Vous ne vous 6tes done pas apergus qu'il a des griffes au bout des doigts?

— Ah 1 madame, dit Joseph, ces gens-l&, quand ils ont des griffes, ne les portent pas tous les jours ; ils les gardent au fond de leur poche et he leur laissent prendre Pair que dans les grandes occasions.

M me Mirion fit un haut-le-corps ; cette observation poussaitsa patience k bout. D'un air tragique, etendant le bras vers Joseph, elle s'ecria : — Vous 6tes notre ennemi! Vous avez jur6 de rompre ce manage. Ne seriez vous pas k la solde de mon beau-frere Benjamin?

A ce propos malsonnan.t, Joseph se leva p&le demotion. I16tait sur le point d'6clater. M. Mirion intervint. — Que chantes-tu done \k, Marianne ? dit-il k sa femme d'un ton c&lin. Ce gargon, notre ennemi ! Nous l'avons combte. Sans nous , ne serait-il pas sur la paille ou son p&re est mort ! Va, illesaitbien, et il nous porte tous dans son coeur, toi, moi, toute la maisonn6e, jusqu'aux chiens et aux poules... C'est moi qui Tavais pri6 de s'expliquer. II ne diraplusrien. Eh ! bonDieu, nous ferons ce que tu voudras. Mon pere avait coutume de dire que c'est aux m&res de marier leurs lilies.

M™ 8 Mirion consentit k se radoucir. — Vous oublie2L reprit-elle, que c'est k Marguerite d^se decider. Je sais ou la trouver, je lui donnerai touxes les explications qu'elle me demandera, sans exercer sur elle la moindre pression ; mais je suis sftre d'avance qu'elle sera de mon avis. Seulement je vous prie, Joseph, ajouta-t-elle sfechement, de n'avoir avec elle aucun

entretien particulier ; cela serait fort peu convenable.

— Recommandation bien inutile ! dit M. Mirion en passant la main sur la t&e de Joseph. Noirel ne parle jamais qu'k bon escient. Reconnaissant et discrete voilk son caract&re.

M m * Mirion s'en alia au jardin chercher sa fille, qu elle trouva garnissant de fleurs une corbeille pour en d6corer la salle k manger. Marguerite n'6tait point sans savoir que r agent secret etait de retour, et je n'oserais affirmer qu'elle n'6prouv4t pas en ce moment une certaine Amotion. Cependant elle dit gaiment h sa m&re, sur 1'air de Marlborough : — Eh bien 1 quelle nouvelle apportez ?

Sa m&re la fit asseoir sur un banc : — Ma chbte enfant, lui dit-elle d une voix emue, Joseph est revenu d'Ornis, ou il a consults une foule de gens, entre autres i'aubergiste du Cheval-Blanc , qui est une femme -vraiment distinguSe , tr&s-sup&ieure ksa position. Le rapport qu'il vient de nous faire , k ton pfere et k moi, d6passe toutes nos provisions. Et d'abord, en d6pit de toutes les rabdcheries de ton oncle Benjamin, il y a un Ornis. J'en 6tais store. (Test un superbe "village, situ6 dans une valtee tr&s-fertile, habitue par d'excellentes gens. II y a Ik des arbres magnifiques, des paysages ravissants, des rochers, des ruisseaux, un ciel bleu...

— Excepts toutefois quand il pleut, objecta Marguerite.

— Ne me cjpcane pas, reprit M * Mirion en 6'6chauffant. Je ne nie pas qu'il ne pleuve de temps en temps k Ornis. Est-ceque j'ai dit qu'il n'y pleuvait jamais ? Quant au comte, c'est un vrai comte ; les oiigines de sa famille se perdent dans la nuit des temps. Son pare est plein des statues de ses anodtres. L'un

d'eux, Jacques d'Ornis, a et6 nommi commandeur de I'ordre du Saint-Esprit, tu m'entends, commandeur ! pour s'&tre couvert de gloire. dans les creisades. II est mort je ne sais plus oil, en 1693.

— Ace compte, dit Marguerite, si j'en crois mes cahiers, c'est sous Louis XIV que ce monsieur s'est couvertd e gloire.

— C'est precisement ce que je te dis. II 6tait, parait-il, le favori, l'ami intime du roi. Pres de sa statue, il y a un lac, ma chere, un amour de lac, entoure de saules pleureurs qui se mirent dedans. Est-ce gentil de pouvoir dire : Mon lac ?

— Mon lac n'est pas encore a moi.

— Le ch&teau est superbe, monumental, poursuivit M** Mirion. On en pourrait faire dix chateaux.

— Et le ch&telain? Parlez-moi done un peu de luL D'abord est-ce un vieux gargon ou un veuf?

— Ah Qk ! te figures-tu parce qu'il a quelques petitites ann6es de plus que toi...

— Oh ! petites ! elles sont immenses. En bonne foi, il a plus du double de mon age.

— Y parait-il 1 Tant qu'un homme n'a pas cinquante ■ans, il n'a point d'£ge. Et qu'importent les ann6es quand on a la jeunesse du cceur ?... Non, ma ch6re, ce n'est point un veuf, il ne l'a jamais 6te. Lui, veuf! quelle plaisantQrie 1 II attendait pour se mailer de trouver une femme selon son r6ve. II avait jur6 de n'gpouser jamais qu'un id6al ; cet ideal, le hasard le lui a fait rencontrer k Geneve.

— Etc' est l'aubergiste du Cheval-Blanc qui a raconte k Joseph ces petites droleries ? Vous me faites peur.

Quand je me palpe, je me sens si peu id6alel... Mais enfin que dit-on de son caract&re?

— C'est un homme, mais un homme, vois-tu...

Comment te dirai-je ? II n'y a qu'un cri dans tout le village sur sa bont6, sur sa generosite. Cette ann6e encore, il a fait cadeau k la commune d'une fontaine et d'un lavoir. On raconte de lui des- traits qui font pleurer. Figure-toi qu'il avait un ami, le marquis de Raoux, qui est mort d'un accident. II s'est laisse tomber dun pont. Te dire le chagrin du comte d'Ornis .. II n'a pas eu de repos qu'il n'ait fait arrfeter et punir l'assassin.

— Quel assassin , puisque le marquis s'&ait laiss6 tomber d'un pont ?

— Tu m'embrouilles avec tes interruptions. Je voulais dire : avant qu'il ait fait detruire le pont qui avait caus6 la mort de son ami. C'est du moins ce que raconte Noirel ; mais ceci n'est rien. II est rests dixhuit mois enfermS chez lui, refusant de boire et de manger...

— Dix-huitmois sans manger! interrompit encore Marguerite. Je crois que le commandeur du Saint- Esprit lui-m6me...

— Que tu es pointilleuse! Je ne te dis pas qu'il ne mange&t rien du tout ; mais il mangeait si peu qu'un autre k sa place serait mort de faim. Je te demande si un homme qui aime k ce point ses amis saura aimer sa femme et la rendre heureuse !

— Eh ! eh ! fit Marguerite, pourvu qu'il n'attende pas pour l'adorer quelle se laisse tomber d'un pont.

— Seigneur Diei>! que tes plaisanteries ont mauvaise gr&ce !

— Ne te f&che pas. Que veux-tu? Pour le peu que je connais di> comte d Ornis, il ne me parait pas si tendre que tu dis,

— Est-ce qu'une poulette comme toi s'y connaitl A ton &ge, on ne sait pas encore que les cceurs les.plus

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tendres dissimulent leur sensibilite sous un air froid et contenu. Le comte dOrnis tient de sa m6re. C'est une ferhme infiniment respectable, mais qui, elle aussi, k ce qu'il parait , a l'abord un peu froid. Eh bien ! sais-tu ce que faisait cette femme froide au moment ou Noirel l'a vue? Elle 6tait occup6e h preparer une surprise h son fils. Elle s'6tait apergue que les tentures de leur salon 6taient un peu defraichies, elle avait fait venir un tapissier, et choisissait avec lui des papiers. Rien ne lui-semblait assez beau. Te representes tu cette comtesse, cette vraie comtesse?.. Et voil& comment ces d'Ornis entendent la vie de famille ! . JSnfin, je t'ai dit le pour et le contre, decide-toi.

— Comment? Ik, tout de suite ? s'6cria Marguerite effray6e.

— Tout de suite. II n'y a pas un moment h perdre ; ton pere doit donner reponse d&s ce soir.

— Ah ! je vous en prie, permettez du moins qu'auparavant j'aie un moment d'entretien particulier avec Joseph.

— Avec Joseph ! interrompit M me Mirion en rougissant d'indignation. Depuis une demi-heure, elle avait pris Noirel en grippe. — Un entretien particulier avec Joseph! avec un ouvrier de ton p&re! Si je pouvais croire que tu fusses capable de lui demander des conseils et qu'il s'oubMt jusqu'St t'en donner, il ne resterait pas vingt-quatre heures de plus dans cette maison.

Marguerite garda un instant le silence. Elle tordait entre ses doigts une branche de jasmin, et la pauvre fleur passait mal son temps. — Si je disais non, qu'en penseriez-vous? reprit-elle enfin d'une voix timide.

M me Mirion se dressa comme soulev6e par un ressort. — Si tu disais non, s^cria-t-elle en jetant h sa

fille des regards terribles, tu te rendraiscoupable d'in-

gratitude envers Dieu; car enfin ne reconnais-tu pas son doigt dans tout ce qui se passe ici depuis quinze jours ? Ne vois-tu pas que la Providence elle-m6me a voulu, par une de ses &onnantes et miraculeuses dispensations, faire notre bonheur k tous, r6compenser d'un seul coup tous les soins que nous avons pns de ton Education et les quaranteann6esde travail honnfite de ton pauvre pfcre? Si tu disais non, tu ne serais plus ma fille, et Dieu te retirerait k jamais sa protection.

Comme le roi Guillaume, M" 8 Mirion avait la f&cheuse habitude de fourrer Dieu oti il n'a que faire ; il est vrai que c'&ait son Dieu k elle, qui n*6tait pas tqujours le Dieu du sens commun. Elle avait encore avec le roi de Prusse cette ressemblance d'etre d'un prodigieux ent&ement ; elle ne leva le stege de la place que lorsque la place se ftit rendue, et que Marguerite, de guerre lasse, lui eut dit : — Soit ; d&ridaz pour moi. Je ferai ce que vous voudrez.

Alors elle se jeta sur sa fille, la serra sur son coeur k l'etouffer, Tappelant son tr6sor, son ange, sa toute belle, apr&s quoi elle s'empressa d'aller trouverM. Mirion, qu'elle embrassa aussi en lui disant : — Je fai laiss6e libre, entferement libre de se decider. Elle a dit oui ; mais elle est si 6mue, la pauvre enfant, qull faut la manager. Ne lui parle de rien et prfipare ta lettre dansta t&e. Tu ne saurais trop la soigner.

Apres le diner, la famille, dont la curiosity, comme on peut croire, etait fort allum6e, fut mise au courant de tout ; mais cette fois on ne la consulta pas. M lu Grillet et la tante Amarante se confondirent en felicitations. — Le sort en est jete, mon cher Benjamin, dit M* e Mirion k son beau-frfcre, qui ne sonnaitmot. Nous donnons notre fille k ce chevalier dmdustrie que vous avez si finement d6masqu6.

DB JOSEPH NOIREL 87

— Disposez de votre fille comme des choux de votre jardin, repondit-il. J'en suis pour ce que j'ai dit, et, quoi qu'il arrive, je m'en lave les mains.

Pendant ce temps, M. Mirion 6tait occupy k mediter salettre a M. d'Ornis. Cette p^nible incubation leren- - dait grave ettaciturne. Ce fat vers minuit que T6closion se fit. Son pouiet 6tait ainsi congu :

« Monsieur le comte, en rSponse k la tr&s-gracieuse et inattendue demande que vous m'avez fait lTionneur de m'adresser, j'ai celui de vous informer que j'ai fait part de vos intentions k notre fille Marguerite, et qu'aprfcs avoir pris le temps d'y r6flechir, elle a fait un accueil favorable k cette communication. Nous sentons vivement, sa mere et moi, le prix d'une alliance entre notre famille et cette glorieuse maison des Ornis, dont plus d'un anc&re est mort sur le champ d'honneur sous le rfcgne de Louis XIV. Nous ne sommes que des bourgeois, monsieur le comte; mais je puis vous assurer que notre Marguerite porte un nom sans tache, la morality et ThonnGtetS 6tant y pour ainsi dire, h&rgditaires chez les Mirion. Ce n'est pas, vous le pensez bien, sans une vive Amotion que nous acceptons votre honoree demande* Notre fille est notre joie, notre orgueil, et son bonheur est la grande affaire de notre vie. Nous avons la pleine confiance que voussaurezla rendre heureuse; de votre cdt6, vous pouvez 6tre stir que , si Dieu vous fait la gr&ce de vous accorder des enfants, elle.leurdonnera l'exemple de toutes les vertus qu'elle a vu pratiquer par sa mfere, et qu'on lui a inculquSes d&s son bas &ge.

a Quant k la dot, veuiDez me permettre, monsieur la comte, de ne pas d£f6rer au d6sir que vous" m'avez fait Fhonneur de m'exprimer. Cest un principe chez les Mirion quelesfemme3doivent contribuer pour leur

part aux d£penses du manage, et, comme le disait souvent mon p&re, les principes avant tout ! C'est le fondement du bonheur des families. Dieu ayant b£ni mes petites affaires, je puis, sans me g&ner aucunement, constituer k ma fille une dot de 300,000 francs, je dis trois cent mille, soit quinze mille francs de rente, „ qui seront son apport dans le budget du menage. Je me souviens que vous me dites un jour dans mon cabinet qu'une femme doit appartenir enticement Si son man. Ge principe, j'ose Tafflrmer, est commun aux d'Ornis •et aux Mirion. Je serais desol£ que vous concussiez la moindre inquietude k cet 6gard etque vous pensassiez que, parce que Marguerite vous apportera quelque chose de plus que son trousseau, cela puisse dirninuer en rien la deference qu'elle aura toujours pour vos vok>nt£s. Je vous suis garant qu'elle portera grave dans soncoeur ce granipr6ceptede Ffivangile : « Femmes, « soyez soumises k vos maris. »

« Veuillez agr6er, monsieur le comte, l'expression de tous les sentiments de haute, de parfaite, et, s'ii m'est permis de le dire, d'affectueuse consideration, avec lesqueis j'ai Thonneur d'etre votre tres-humble serviteur. — Thomas Mirion. »

Gette lettre, avant d'etre expedite, avait et6 revue avec soin par M me Mirion ; si elie embrouillait un peu Louis XIV et les croisades, elle poss£dait parfaitement son Poitevin et ses imparfaits du subjonctif.

Quarante-huit heures plus tard, M. d'Ornis, qui avait fait V ascension de je ne sais quel pic, et qui venait d'en redescendre, arriva tout courant k Mon-Plaisir. II apergut de loin Marguerite sur la terrasse ; sans sinquieter de personne autre, il alia droit a elle, la regarda un instant dans les yeux, puis s'empara de ses deux mains en lui disant : — Merci, je vous devrai le

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bonheur de ma vie. — II ne s'arrftta que trois jours h Gen&ve, etant press6, disait-il, de retourner en Bourgogne pour y prendre les dispositions nScessaires et faire arranger son chateau. Pendant cestroi3 jours, sa conduite et ses mani&res furent telles que le pouvait souhaiter Marguerite. Visiblement amoureux, bien qu'il n'adress&t k cette charmante fille ni declaration ni compliment , il attachait stir elle des regards qui parlaient, lui t&noignait une courtoisie parfaite et attentive, h laquelle se m61ait une nuance de protection paternelle. Quant aux animaux domestiques qui constituaient ce qu'il appelait dans ses entretiens avec luim&ne la menagerie de Mon-Plaisir, il essuya d'assez bonne gr&ce les questions et les empressements qu'ils lui prodiguaient, et dissimula soigneusement son ennui. Ii fut poli, strictement poli avec tout le monde, et sa politesse, quoique un peu courte, parut plus que suffisante, tant les coeurs 6taient favorablement disposes. M rae Mirion raffolait de son futurgendre; elie le trouvait tout simplement adorable, elle le mangeait des yeux, s'extasiait sur chacun de ses gestes, r6p6tait h sati6t6 ses moindres paroles, ou elle dScouvrait des profondeurs dans lesquelles son esprit se perdait.

Le manage avait ete fix6 au milieu du mois suivant. Avant de partir, M. d'Ornis eut avec M. Mirion un entretien oil la question de la dot fut d6finitivement r6gl6e. Ne pouvant venir k bout des resistances obstin6es du bonhomme : — Va pour les quinze miile francs de rente, lui dit-il. Vous les donnerez h votre fille Si titre de bien paraphernal. Elle les emploiera pour ses d6penses personnelles et ses charites.

Les semaines qui suivirent furent les plus belles sans contredit de la vie de M"^ Mirion. Elle marchait sur les nu6es, et, comme le disait l'oncle Benjamin, la

reine de toutes les Espagnes n'6tait pas sa cousine. D n*y avait pas k Mon-Plaisir assez d'air poor ses poumons, assez de soleil pour ses yeux. Toor k tour elle 4tait comme confite dans sa felicity, ou en proie a ce qu on pourrait appeler l'essoufflement du bonheor. Elle fit le tour de tous ses amis et cotmaissances, s'en allant de maison en maison raconter on, pour mieux dire, chanter son aventure. La bouche en coeur, le visage illuming h giorno, elle jouissait 6galement des exclamations des uns, de la jalousie mal dissimul€e des autres. Chacune de ses phrases commenoait par ces mots : notre gendre le comte d'Ornis. Elle n'appelait plus sa fille : Marguerite; elle disait : la comtesse ma fille, ou notre chfcre comtesse. Quand, dSpliant un matin le Journal de Geneve, elle lut dans le relev6 desactes de l'etat civil ces mots : promesse de mariage entre le comte Roger d'Ornis, proprietaire en Bourgogne, et Marguerite Mirion, rentifcre, — elle eprouvaun violent d6sir d'encadrer le num&ro d'un triple filet d*or, et dlnviter & souper toute la redaction. Son chagrin 6tait de ne pouvoir jnonter sur la plus haute tour de la cathGdrale de Saint-Pierre pour y emboucher un porte-voix et crier h toute la rSpublique : Peuple dur r ouvrezvos oreilles; dans quinze jours, ma fille sera comtesse !

Dans ce grand hourvari, Marguerite ne parlait gu&re,. sauf pour discuter avec sa mere la question de son trousseau et FempGcher de faire des extravagances. Ce qu'elle pensait, nous pouvons le savoirparla lettre suivante, qu'elle Scrivit h sa meilleure amie de pension :

« Mon ador6e Nelly, il faut absolument que je te parle, mais 1&, tout de suite, ou je meurs. Veux-tu savoir une nouvelle, une grosse nouvelle, quelque chose

DE JOSEPH NOIREL 9*

d'extraordinaire, qui est tres-certain, bien que f aie* beaucoup de peine h y croire ? Arrive, accours, assieds-toi h cdt6 de moi, ton bras gauche pass6 autour de mon cou, ma main droite dans la tienne , justecomme nous 6tions quand les soirs dTiiver nous lisions ensemble, dans un coin de la salle d*6tude, Gvnzalve de Cordoue et le Dernier des Abencerrages . Y es-tu, tout oreilles? II me les faut toutes les deux. Eh bien ! ma nouvelle, la voici : Marguerite Mirion se marie.

a H est brun, bien fait de sa personne, il a quarantecinq ans, des yeux noirs tr&s-per$ants, des cheveux qui grisonnent un peu ; il a fait campagne au Mexique et regu deux blessures h la prise de la Puebla; il s'appelle Roger d'Ornis, il est comte, il possfede un chateau en Bourgogne. Voici h peu prfes comment la chose sepassa : II traversait Geneve pour s en aller h Chamonix; comme il a la passion des vieux meubles, il entre dans le magasin de mon pfere, examine des bahuts, ne trouve rien h sa convenance. J'en ai de plus beaux chez moi, lui dit mon p&re. Voulez-vous les voir 7 mais je vous previens qu'ils ne sont pas h vendre. En cemoment, Marguerite Mirion, comme une Gtourdie, apparait v6tue de rose et interrompt ce savoureux entretien. Je ne sais comment cela se fit, les bahuts et Marguerite s'embrouill&rent si bien dans son esprit, qu'il ne pouvait plus s'y reconnaitre. H arrive k Mon- Plaisir, voit les babuts, en tombe amoureux; mon p£re refuse de s'en d£faire. — Alors donnez-moi du moins votre fiile, lui dit-il, car autrement je n'aurai rien du tout. — Oh! oh! cela demande r6fle^ion . — Jele veux bien, et je vous donne huit jours, quinze heures et vingt-cinq minutes pour r6fl6chir ; mais votre bahut ou votre fille, il me faut Tun ou F autre. Iii-dessus, il repart comme un trait, et pendant huit jours me voi&

r6Q6chissant. II ne me venait rien h l'esprit, rien du tout que cette rSponse qu'on trouvait inepte : « Comment voulez-vous que je Faime, puisque je ne le connais pas? » — Quest-ce h dire, reprenait-on, n'a-t-il pas de bonnes manteres? — D'excellentes. — Parlet-il bien ? — Fort bien. — Est-il bancal ou bossu ? — Ni Tun ni Tautre. — Tu vois bien que tu Taimes ! — Et moi je rSpondais toujours : Mais non, puisque je ne le connais pas. — A quoi la sagesse maternelle repliquait qu'on ne se connait jamais qu'apr&s un an de mariage, et qu'au surplus on ne peut pas avoir d' objections s6rieuses contre Tinconnu. Et puis maman mesuppliait, me suppliait... Elle m'a d6clar6 que, si je refusals, elle ne me le pardonnerait de sa vie. Le fait est que, si je n'avais point de raisons pour dire oui, j'en avais moins encore pour dire non, — et de guerre lasse j'ai dit oui. On le lui fait savoir, il arrive bride abattue, car il n'avait pas l&ch6 son id6e ; il me prend les deux mains, les baise assez tendrement et me dit : — Je vous devrai le bonheur de ma vie ! — Puisqu'il le croit, qu'il en eststir, cela ne peut manquer d'arriver. Du moins j'y ferai mon possible. Je suis une bonne fille, etles bonnes fillesdoivent faire les bonnes femmes ; mais voilSt une aventure, Nelly ! Ce que c'est que d' aimer trop les bahuts! ... Ma m&re est dans l'extase , elle ne m'appelle plus que sa ch&re comtesse. Moi je suis, je suis... comment te dirai-je ? je suis 6tonn6e, la fille la plus 6tonn6e qui soit au monde. Oh ! mais quel 6tonnement !

« Je t'envoie sous ce pli sa photographie ; tu m'en diras f ranchement ton avis. Jele trouve fort bien, seulement cette photographie ne dit pas que par moments il a des silences et des absences. Tout h coup il devient pensif, iln'y est plus, son esprit voyage dans

je ne sais quels espaces; Sices moments-Ik, son visage s'allonge, s'assombrit, ses sourcils se rapprochent, il lui vient au front un grand pli droit qui Tautre jour me faisait un peupeur. A quoi pensait-il? ou etait-il? Au Mexique peut-etre. Ii en est revenu bien vite et a repris sa phrase oil il l'avait laissee.

« (Test egal, ma ch6re, je suis non-seulement etonnee, mais un peu confuse. Apr6s avoir lu YAbencerrage, nous nous etions jur6 l'unek l'autre de ne jamais faire qu'un mariage d'amour. Nous 6tions bien savan- ,tes sur cet article. Nous avions declare que F amour est quelque chose qui vous vient tout k coup, qui vous saute au visage, et en voilk pour la vie; nous appelions cela une folie divine. Eh bien ! Nelly, le sort en est jet6, je mourrai sans avoir connu la folie divine. Ce n'est pas la faute des circonstances, je crois que les grands sentiments ne sont pas dans mes moyens. Je suis trop Genevoise, comme dit ma tante Amarante, trop terre-k-terre, et aveccela la grande rieuse que tu sais. Ah! par exefnple, j'entends rire sans me g6ner dans mon chateau de Bourgogne, et chateau et ch&telain, il faudra que tout le monde rie avec moi. Toi, Nelly, puisque je te cede ma part, tu seras un jour divinement folie pour deux. Un beau matin, tu te rencontreras nez k nez avec un Ben-Hamet quelconque, tomb6 du ciel ou sorti d'une trappe ; cela te sautera au visage, et en voilk pour la vie. Tu auras soin de me eonter l'6v6nement dans le plus grand detail, et je t'6couterai comme les petits enfants ecoutent les contes de la Mere4'(He 9 en croyant et ne croyant pas.

« Mais il faut que je te quitte, mon adoree; maman m'appelle k grands cris , il parait qu'il se passe quelque chose... Oui, oui, un instant, on y va... Tu me

r^pondras k lettre vue, et tu rrie diras bien tout ce que tu penses de mon histoire, si tu m'approuves, si tu me bl&mes. Et surtout ne t'avise pas d'etre jalouse; je te jure par T6pee-de Gonzalve que tu seras h tout jamais la premiere dans mon coeur. Adieu, adieu. Tu me repondras tout de suite, tu me le promets? Une future Bourguignonne, qui est k sa Nelly for ever.

« Marguerite.

€ P. S — Maman m'appelait pour voir ma corbeille, qui vient d'arriver par les airs. Etoffes et parures sont d'un goto parfait, exquis; c'est mille fois trop beau pour moi. On voit bien qu'il est all6 k Paris pour acheter tout cela. »

M me Mirion, des Tarrivee de Joseph, avait eu soin -de F eloigner jusqu'a ce que le mariage fut chose faite et parfaite. Elle n entendait pas que son gendre fat <expos6 k coudoyer dans sa maison un ouVrier et k 1'avoir pour commensal. Elle craignait aussi qu'en ■depit de ses interdictions Marguerite n'essay&t de faire •causer r agent secret sur son voyage; on ne sait trop quel effet peuvent produire sur un esprit combattu certaines questions et certaines rSponses. Comme il s'etait commis recemment k Geneve deux ou trois vols avec effraction qui faisaient grand bruit dans la ville, M. Mirion avait affects quelque inquietude pour la s&rete de sa marchandise et de sa caisse, et pri6 Noirel de couch er pendant quelque temps au magasin. II en resulta qu'il fut plus de trois semaines sans

DE JOSEPH NOIREL 95

mettre les pieds a Mon-Plaisir. II ne demandait pas mieux ; Mon-Plaisir et les pr^paratifs qui s'y faisaient lui 6taient en horreur. Ce n'est pas que Geneve lui flit un s6jour delicieux; il s'y livrait a un travail aussi ingrat que fatigant. II s'efforQait resolument de gu6rir son coeur malade, et, desesperant d'arriver a rindiffererice, il cherchait a convertir son amour en haine, a se persuader a cet effet que Marguerite 6tait haissable. II se repetait cent fois le jour, deux cents fois la nuit, qu'il s'6tait abus6, qu'elle allait de pair a pair avec son entourage, qu'elle n'etait au-dessus d'aucune petitesse, d'aucun pr6juge/que la vanit6 la menait, qu'en vain avait-elle feint quelque hesitation , elle avait mordu d6s le premier jour a rtiamecon, et que la joie de devenir comtesse lui tenait lieu d'amour et de bonheur. Quand il se croyait convaincu, il lui suffisait pour decroire de penser a deux grands yeux bruns, a la fois naifs et malins, ou se peignait une joyeuse indifference pour toutes les petites sottises qui gouvernent le monde. Ces yeux-la etaient deux strangers qui se promenaient en curieux parmi les vanites de la terre et qui regardaient tout, mais qui avaient leur patrie ailleurs. La caisse de M. Mirion etait bien gard6e, Joseph ne dormait pas deux heures par nuit. A peine commenQait-il a s'assoupir, il 6tait reveille par une insupportable oppression; il se mettait sur son s6ant, et, Fair lui manquant, il se levait, et jusqu'au matin se promenait de long en large, d£chirant de ses doigts ou de ses dents un copeau qui n'en pouvait mais. Si un voleur se f&t presents, je crois qu'il Fetlt traits comme le copeau.

Le mariage devait avoir lieu dans cinq jours quand Joseph, sur les instances de M. Mirion, consentit a sen aller passer un dimanche a Mon-Plaisir. II y re-

trouya Marguerite, qui lui parut plus belle que jamais; l'approche du jour fatal la rendait pensive et mettait sur ses joues une demi-pSdeur qui ajoutait h r eclat et k la douceur de son regard. Vers la fin du diner, Joseph se sentit pris d'une d6faillance, il fut sur le point de pleurer comme un enfant. D&s qu'il le put, il sortit, se dirigea vers l'endroit le plus solitaire de la campagne. Marguerite, qui avait son id6e, reussit k se derober k la surveillance de sa m&re. EUe suivit de loin le fugitif et le vit entrer dans le bois. EUe le rejoignit comme il venait de s'asseoir au pied d'un saule et d'enfoncer son visage dans fees mains. 11 6tait tellement absorbe en ses pensees qu'ii ne l'entendit pas venir. EUe dut Tappeler par son nom pour qu'il s'apergftt de sa presence ; alors il se leva en sursaut. II y avait sur son visage une expression de colere. — Seriez-vous souffrant? lui demanda-t-elle.

Point de r6ponse. Elle recula d'un pas. — Est-ce que je vous derange? Voulez-vous que je m'en aille?

— Vous 6tes chez vous, repondit-il brusquement. (Test k moi de m'en aller.

Tant d'amertume la surprit. — Eh bien! qu'est-ce done? reprit-elle. Avez-vous quelque chose contre moi? Vous aurais-je blessS sans le vouloir?

II se sentait pr&s d'6clater. II s'adossa contre le saule, croisant ses bras sur sa poitrine comme pour comprimer les battements de son cceur, ses yeux attaches sur le gazon. — Je ne peux rien tirer de vous, poursuivit-elle. Je veux pourtant savoir ce que vous avez. II me semble que depuis quelques mois vous n'6tes plus dans votre assiette ordinaire?

— Eh! que vous importe? r6pliqua-t-il avec une amertume croissante. Suis-je digne de vous occuper ou devous int6resser? Est-ce que jesuis quelqu'un, moi

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