II »»■ I M
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— DScidement vous 6tes malade, dit-elle d'un ton grave,
— Je suis malade de vivre! r6pondit-ii dune voix creuse et sourde.
Elle se rapprocha de Joseph, et lui dit : — Vous avez des chagrins. J'exige que vous m'en fassiez la confidence.
II sentit son secret remuer dans son coeur, pret k en sortir; il Ty refoula avec violence. — J'ai des chagrins, s'ecria-t-il, ou je n'en ai pas; c'est comme on veut. Je suis heureflx, tr&s-heureux. Demandez au premier ouvrier venu ce qu'il en pense, ii vous dira que je suis n6 coiff6. Et moi, je suis pr6t h lui cMer mon bonheur au rabais. Je le donnerais pour un morceau de pain moisi, mon bonheur. Savez-vous ce que c'est que le bonheur? (Test de vivre, de boire, de manger, de rire et de pleurer avec ses egaux, Un seul coeur et line seule gamelle! Ou sont mes amities? Je suis seul, horriblement seul. Je n'ai point d'6gaux, moi. Je suis trop peu pour les uns, trop pour les autres. Mes camarades m'evitent et se cachent de moi; ils me regardent comme untransfuge, comme un d6serteur. Et que suis-je dans cette maison*? Bien peu de chose, un etre elev6, nourri, log6, aim6 par cha^rit6. Les gens avec qui je vis ne me doivent rien, et je leur dois tout. Cet arbre qui me protege contre le soleil sait bien que je n ai pas droit k son ombre. II m'en fait Taum6ne, comme en ce moment vous me faites Taumdne de vos questions. Oh! la reconnaissance, la reconnaissance 1 C'est un boulet que je traine au pied depuis dix ans, et nous ferions bien de nous jeter t6te baiss6e dans le premier torrent venu, moi et mon boulet, mon boulet et moi!...
II n'avait pas tout dit; mais ses tevres tremblaient,
il ne put continuer. MaTguerite contempiait avec Stonnement son visage que bouleversait la passion, ses narines gonftees par la colore, ses yeux enflamm£s. Elle demeura un instant silencieuse; puis elle lui dit : — Reconnaissance , aumone , quels vilains mots I
Et apr&s un nouveau silence : — J ai peine k m'expliquer .. II faut que vous ayez h vous plaindre de 1'un de nous.
— Je ne me plains de personne, r6pliqua-t-il en frappant du pied/Je ne m'en prends qu'k moi et a la funeste idee que deux pauvres diables ont eue un jour de me mettre au monde.
— Oh! je vous en prie, dit-elle en lui faisant signe de se taire. II est des paroles qui 6chappent dans un moment de colore et qu'ensuite on voudrait bien reprendre...
Elle ajouta : — Puisque vous refusez de me dire votre secret, voulez-vous du moins que nous raisonnions un peu? Je sais raisonner comrae un-autre, bien qu'il n'y paraisse gu&re. Que parlez-vous de dette, d'un boulet que vous trainez au pied? Vous la payez r votre dette. Vous vous acquittez par votre travail, par votre devoftment, par vos conseils, par les services que vous rendez & mon pere. II le sait bien, lui. Siparfois il se prononce dans cette maison des paroles qui vous deplaisent, gardez-vous de pr&ter h des gens qui vous aiment des arriere-pensees qu'ilsn' ont point. Croyez vous que j'approuve tout ce qui se dit icil On nV choisit pas toujours ses mots. II faut secouer ses oreilles, voilk tout... Ge qui est certain, c'est que vous avez desormais le droit de faire vos conditions. Vous avez beaucoup d'intelligence et de talent. Vous fetes passe maitre dans votre metier. Mon p6re est bon,
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mais il n'aime pas k deviner. Si vous me le permettez, des ce soir je lui parlerai.
Ce fut au tour de Joseph d'etre 6tonn£. Jamais Marguerite ne lui en avait dit si long. Bien qu'il crtit la connaitre, il ne soupQonnait pas encore ce qu'il y avait au fond de cette eau dormante, et que cette aimable fille, dont Thumeur enjoueeet facile s accommodait de tout, ne laissait pas de faire sur les choses de la vie ses grandes et petites reflexions. — Ah! je vous en supplie, s*6cria-t-il, ne dites rien a votre pfere! Quand le moment sera venu de parler, je parlerai moi-m&ne.
— Faites mieux, vous m'avertirez lk-bas, k Ornis, et j'ecrirai. Je me defie des gens qui se f&chent; ils g&tent leurs affaires... En attendant, si vous voulez m'obliger, vous chasserez bien loin certaines idees quin'ont pas le sens commun. Ouvriers, bourgeois ou comtes, tout cela n est-il pas de la meme p&te? II rfy a qu'une aristocratie qui vaille : elle va du haut en bas de la society et se compose de toutes les Ames honn&tes et libres, qui savent aimer ce qui est beau, ce qui est vrai, et qui osent m6priser le reste... Amen! J'ai fini mon sermon.
II fut sur le point de se jeter k ses pieds. — Vous 6tes la seule personne qui pensiez et qui parliez ainsi, et vous allez partir! s'ecria-t-il avec emportement.
Elle passa sa main sur son front, poussa un demisoupir : — C'est vrai, dit- elle, je m'en vais partir pour un voyage dans Tinconnu. Dieu benisse la barque et 16quipagel mais je ne suis pas comme vous, je crois k 1 avenir, au bonheur. C'est une si bonne chose d'etre heureux! Je m'y aiderai de toutes mes forces... Vous penserez quelquefois a moi, n'est-ce pas 4 / Et tenez, pour aider votre memoire. . .
Elle tira de sa poche une petite boite qui contenait une bague en argent garnie de deux diamante. — J'etais venue vous chercher pour vous offrir ceci, repritelle. C'est une bague que j'ai fait faire a mon idee; j'y ait fait mettre ces deux diamants, les premiers qu'on m'ait donnes. lis garnissaient une broche que j'ai souvent portee. Vous voyez qu'ils sontbien a moi... Je voulais vous dire... Vous ne vous f&cherez pas ? II y a si longtemps que nous vivons sous le m&ne toit, et, pour employer votre mot, que nous mangeons k ,1a mfime gamelle, que nous sommes un peu frere et soeur, et les soeurs ont leur franc parler. Si jamais vous 6tiez k court d' argent ou quil vous vint une fantaisie, vous pourriez faire remplacer ces diamants par de faussee pierres. Cette bague n'en serait pas moins un souvenir de moi... Ge que j'aimerais mieux encore, c'est que vous la donniez a votre femme quand yous vous marierez. Ce sera son alliance.
— Me marier! me marier! fit-il avec un geste de mepris: Je ne me marierai jamais !
— Pourquoi'donc*? c'est encore une de vos idees? Peut-on savoir...
— Cette bague est trop belle pour moi, interrompitil. Et, tout a coup se ravisant, il la prit sans songer k remercier. Il'navait qu'une id£e, la peur que son secret ne lui echappat.
En ce moment, ils entendirent la voix de M me Mirion, qui appelait sa fille. Marguerite tendit sa main a Joseph en lui- disant : ~ Rappelez-vous notre convention : quand vous aurez un proces, vous me choisirez pour votre avocat. J'espere quen retour vous faites des voeux pour mon bonheur. Voyons, vous qui connaissez Ornis, que me souhaitez-vous?
II prit dune main tremblante la main qu'elle lui ten-
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dait, palit, la regarda fixement. -*- J'ai une dette \ payer, lui dit-il d'une voix entrecoupee. Je souhaite... oui, je souhaite que vous soyez un jour la plus malheureuse des femmes, et que vous ayez besoin d'un homme qui soit pr£t h mourir pour vous... Et se frappant le coeur : — Cet homme, le void.
A ces mots, il se sauva comme un voleur. Elle le suivit du regard, emue, stup6faite. — Quel ctrange gar^on! se disait-elle. Je ne le connaissais pas. — Puis elle se h&ta de rejoindre sa mere, qui continuait h l'appeler et lui apportait une lettre, par laquelle le comte d'Ornis lui annonQait son arriv6e pour le lendemain.
Cet entretien avait rendu Joseph un peu fou. Je ne sais trop ce quil esperait; mais le lendemain il se r6veilla de son court sommeil avec Tidee fixe de revoir Marguerite et de lui tout dire. Les malades se retournent dans leur lit, quoiqu'ils sachent qu'aueune place ne leur sera bonne. Joseph 6tait si malheureux qu il voulait k tout prix souffrir autrement, dftt-il souffrir davantage. Ce jour ISt, M. Mirion ne lui proposa point de Temmener diner Si la campagne; le comte d'Ornis etait arrive le matin. Joseph attendit la nuit et se mit en route pour Mon-Plaisir. II y avait un tel desordre dans son esprit qu'il 6tait hors d'etat de former aucun plan; il marchait devantlui h Taventure et comptait sur un hasard. Comme il montait Tavenue, il crut apercevoir deux ombres qui allaient et venaient sur la terrasse. II continua de monter, se jeta dans un buisson Les deux ombres pass&rent devant lui : c etait Marguerite au bras du comte d'Ornis. II etait occup6 a lui narrer un Episode plaisant de son dernier voyage, et il mettait tant d'humour dans son r6cit que Marguerite partit d'un 6clat de rire. Ce rire fut effroyable a Joseph, et dans un mouvement de fureur il laboura sa poi-
trine avec ses ongles; ce rire 6tait la mine du peu d'esp6rance qui lui restait, c'6tait la fin de tout. 11 repartit en courant pour Geneve, desesp&re, la mort dans l&me, portant comme il pouvait son coeur, qui lui pesait comme une masse de plomb.
Le surlendemain, le contrat fut signe. Le matin suivant fut cel6br6 le mariage civil, et apr&s midi, dans le temple protestant de Carouge, le mariage religieux, qui attira une immense affluence d'amis, d'oisifs et de curieux. Une demi-heure avant la c6r6monie, leglise, parterre et galeries, etait comble ; une epingle ne fi&t pas tombee a terre. Au dehors, deux haies s'etaient formees et se prolongeaient au loin sur la place. L'entr6e du comte dOrnis eut grand succes; on admira g6n6ralement sa tournure distinguee et martiale, l'aisance aristocratique de ses manieres, son port de t6te, l'eclat de son regard. II avait toutefois par instants un nuage sur le front ; les ceremonies ne l'amusaient pas, il lui tardait d'en avoir fini. Dix minutes plus tard ar^ riva Marguerite, p&le et plus tremblante que la cannetille de sacouronne. Sonp&re, qui la conduisait, cherchait k hausser sa courte taille en marchant sur la pointe des pieds; M me Mirion les suivait, gonflee comme un ballon. Deux partis se formerent dans Tassistance. Les meres pensaient : Cette petite Mirion a-t-elle de la chance! Les hommes disaient au contraire : Voila un heureux gaillard, il a mis la main sur un morceau de roi. Le service fini, M. d'Ornis retourna en hate k son h6tel, et Marguerite entra dans une maison voisine; ils ne prirent Fun et Fautre que le temps de changer de toilette, et se retrouv&rent k la gare. Ils partirent par le train direct pour Lyon, ou ils devaient s'arr6ter deux jours. EntreBellegarde et Culoz, M. DOrnis eut un de ces silences, une de ces absences que
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lui reprochait Marguerite dans sa lettre k sa parfaite amie. Seul avec elle dans un coup6, il n avait eu jusqu'alors d'yeux que pour eette belle plante dont il 6tait devenu le proprietairei Tout k coup il changea de visage, et la tfcte tourn£e vers la portiere, immobile et taciturne, il regarda fixement je ne sais quel point de 1' horizon ou peut-6tre un fantdme de son esprit. Elle le consid^rait avec 6tonnement; au bout de dix minutes, il parut se reveiiler, lui prit la main, lui passa son bras autour de la taiile, et, jusqu'k Lyon, lui prodigua les plus gracieuses attentions.
Pendant ce temps, que faisait Joseph? Sur la demande expresse de Marguerite, il avait et& prie k la c6remonie, et on lui avait reserve une place dans Tune des voitures de la noce. II ne parut point. M. Mirion s'en 6tonna, s ecria deux fois : — Ou done est ce diable de Noirel*? — II n'y pensa pas longtemps; il avait k songer k tant de choses! Un Joseph de plus ou de moins dans une journee pareille, ce n'est pas une affaire. M. Mirion avait donn£ la cle des champs a tous ses ouvriers et ferine » boutique. L'introuvable Joseph, qui avait ses petites entries dans l 1 atelier, y etait reste tout le matin, travaillant avec rage. Cependant vers midi, n'y tenant plus, il sortit sans prendre la peine d'dter sa blouse, et se rendit k Garouge. II vit passer Marguerite, qui ne l'apercut point. A force de jouer des coudes, il r£ussit k p£n6trer dans le temple. II resta Ik, 6coutant et regardant, jusqu'k ce que le pasteur qui oflficiait s'6cria : « Seigneur Dieu, r6pands ta gr&ce sur ces deux 6poux, qui s'engagent solennellement en ta presence k partager la bonne et la mauvaise fortune, et k n'6tre jamais devant toi qu'une &me et un coeur I * A ces mots, Joseph se retourna brusquement, fendit la presse et sortit. II lui sembla en
arrivant sous le porche que ce monde n'6tait qu'un miserable spectacle forain, que le soleil etait une vieille lanterne fumeuse oil s'amassaient les champignons, que le quinconee d'arbres qui ornait la place venait d'etre debalte d'une arche de No6 fabriquee k Nurem^ berg, que les passants qui circulaient dans les rues de Carouge etaient de m6chantes poup6es en bois qui se mouvaient par des tils d'archal au son d'un orgue de Barbarie. Tout cela n'avait rien de reel; ce n'&ait qu'une farce ridicule. II se prit&dire entre ses dents : — Gomme cette representation est ratee I — Et il ajouta : — Heureusement la vie est courte.
II marchait au hasard, le hasard le conduisit pr&s de la maison oil logeait sa mere impotente. Comme s'il eftt cherche avidement tout ce qui pouvait envenimer sa blessure, il n'h£sita pas k entrer dans cette maison. Quelques sacrifices que s impos&tson fils pour lui procurer une existence honn&te, M me Noirel etait rest6e fidele a ses habitudes d'incurie et de d6sordre, elle gaspillait dans les plus sottes fantaisies tous les sous qu'il lui donnait en sus de sa pension. II la trouva 6tendue dans un fauteuil, les ongles en deuil, sale comme une huppe, v£tue d'une robe troupe, le chef coiflfe d'un bonnet en loques qui laissait passer de longues meches de cheveux emm616s. Elle tenait sur ses genoux un grand cornet de marrons glacis qua Tentr^e de Joseph elle fit disparaitre dans la profondeur de Tune de ses poches. II s approcha d'elle, la contempla un instant les bras croisSs. — Voilk, pen- sait-il, la belle-m6re que je r6vais de donner k Marguerite Mirion ! En sortant de l^glise, je i'aurais amende ici, et je lui aurais dit : Cette femme est ma m&re, baise cette guenille et fais benir notre bonheur par c6s mains!...
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— Eh ! te voil&, Joseph? lui cria M me Noirel ; tu n'es done pas de la noce?
— J'ai refus6 d'y assister , je ne vais pas dans ces endroits-lSi! repliqua-t-il avec un geste k la Mirabeau.
— Ah Qh\ ne va pas faire desb6tises! Si tu te brouillais avec le patron, que deviendrais-je?
II ne repondit pas; il 6tait tout entier k son idee. II se r£p6tait k lui-m&me : — C'est ma mere; il n'y a pas h dire, c'est ma m&re. Oil done est Marguerite, que je lui presente sa belle -mere?
En ce moment, la logeuse entra et salua Joseph d'un air de deference. Ge gargon, qui se respectait toujours, qui depuis des annees rendait des soins Si une m6re qui se respectait si peu, paraissait un mystere k cette bonne femme; elle le considerait comme un toe h part. — Votre m&re devient tous les jours un peu plus folle, lui dit-elle. Avec largent que vous m'aviez donne je lui ai achetS de l'&offe pour se faire une robe. Elle a profite d un moment 0(1 j'etais sortie pour appeler une fripiere, elle lui a revendu le coupon. Pas moyen de ravoir cet argent, qui passera tout entier en matrons glaces. — Elle ajouta : — Je voulais aller vous pr6venir, monsieur Joseph; mais j'ai pens6 qu'aujourdhui, jour de noce...
— Qui est-ce qui se marie? inteirrompit-il d'un air farouche. — Et frappant un grand coup de poing sur , la table : — Mille tonnerresl laissez done ma mere tranquille ; nous sommes n6s dans la boue, nous autres, et nous sommes faits pour y vivre comme le poisson dans Teau. «
— Tu te mets h jurer, toi aussi? reprit M me Noirel. J'ai cru entendre la voix de ton p&re... C'est egal, un autre que toi aurait depuis longtemps augments ma
pension ; mais tu ne penses qu'& tes plaisirs, et je suis sftre que, comme ton p6re, tu t'es mis k boire. /
— Bien rencontre I s'6cria-t-il. Mon p6re buyait, je bois et je boirai. A quoi sert le travail? a quoi sert d avoir du coeur*? II n'y a de bon dans ce monde que -de s'abrutir. J'y veux travailler d&s aujourd'hui.
Lk-dessus, il sortit en poussant les portes. Ga Joseph-Ik 6tait si different de celui qu'elle connaissait, que la logeuse en fut tout interdite. — Je crois vraiment qu'il a bu, dit-elle k M 086 Noirel.
II n'avait pas bu, mais il but. II entra dans le premier bouchon qu*il trouva sur son chemin et vida trois bouteilles coup sur coup. U avait une t6te de fer, l'ivresse ne vint pas, II sortit du cabaret l'esprit lucide •et net, mais les nerfs surexcit&s. II aurait voulu cassey ^quelque chose ou quelqu'un. II avisa de loin Tun de ses camarades, nomme Pierre Servan, qui revenait de la noce. II leh61a. L'autre se retourna, salua et continua, son chemin. Joseph courut aprfes lui, et lui barrant le ^passage : — Viens avec moi, lui dit-il d'un ton brusque.
— Oil allez- vous done? demanda Servan.
— Je t'ordonne de me tutoyer et de venir avec moi.
— Tu m'ordonnes? Est-ce que tu plaisantes?
— Je te dis que tu viendras avec moi, reprit Joseph •en lui saisissant le bras. Je vais me promener , nous entrerons dans quelque auberge oil nous passerons la Tiuit k boire. Viens done, nigaud ! C'est moi qui paye.
Servan se rendit k ce dernier argument. lis se mirent en route. '
— Je croyais, Noirel, que vous etiez occupe en ce moment k sabler du champagne. Est-ce qu'ils ne vous ont pas invite k leur festin ?
— Je t'ai d6j& dit de me tutoyer. Et pourquoi croyaistu ga ?
— On sait bien que vous... que tu es au mieux avec le pitron. Tu es un peu de la famille, toi.
; — Ceux qui diseot cela sont des imbeciles et des raenteurs ! s'eeria Joseph en serrant les poings. Moi, de la famille ! j'abhorre toute cette engeance comme la peste.
Servan n'en eroyait pas ses oreilles. Ce jotgr-lSi, Joseph devait etonner tout le monde. — Qu'est-ce que ces Mirion ? reprit-il. Un tas de filous qui nous exploi tent, qui s'engraissent de nos sueurs, qui nous volent notre travail et notre sang. Moi , de la famille Mis me donnent chaque jour ma pitance. Est-ce qu'ils ne nourrissent pas'leur chien de garde ? Mais nous portons un collier, lui et moi, et si nous venions a perdre notre collier, nous ne serions plus de la famille.
II partit de \k pour faire une sortie virulente contre la bourgeoisie et les bourgeois. Sa conclusion fut que I'ordre social 6tait un affreux desordre, qu'il 6tait souverainement injuste qu'un ouvrier v£cto au jour le jour en travaillant pour procurer a son patron la fortune et la douceur de marier ses f illes k des comtes, que cela ne pouvait durer, que cela ne durerait pas, que les foudres divines avaient trop longtemps dormi, qu'elles ne tarderaient pas & se reveiller. Servan, de plus en plus 6tonn6 r l'£coutait bouche beante, se reprochant d'avoir jusqu'a ce jour si mal connu son Jo seph. II etait loin de soupQonner ce qui remuait dans le coeur de ce tribun ; ii supposait qu'& Toccasion du mariage M. Mirion l'avait trait6 sous jambe, qu'on l'avaii prte de servir k table au lieu de Tinviter k s'y asseoir. — (Test bien fait, pensait-il. Noirel sera d6sormais avec nous.
Tout en fulminant ses anathemes, Joseph avait conduit son compagnon jusqu'k un petit village nomm&
Fossaz. Comme ils traversaient le pont du Foron, il saisit le bras de Servan et lui dit : — Que serait-ce si tu Tavais entendue rire ! Quel rire !
— Qui est ce done qui a ri % ? demanda Servan.
— Qu'as tu affaire de le savoir, imbecile ? lui cria Joseph.
Et tirant de sa poche la petite boite que lui avait donn6e Marguerite : — Tiens, regarde, voilk leur cadeau de noce.
Servan ouvrit de grands yeiix. — Nom de miile rabots! secria-t-il. Tu n'es pas d6goi!tt&, toi. Des diamants ! et monsieur n'est pas content !
— Ne vois-tu pas, gros ben6t, reprit Joseph, que ce sont de faux diamants, faux comme un jeton, faux comme le coeur d'une bourgeoise, faux comme tout ce qui sort de ses mains et de sa bouche !
Et, posant la boite ouverte sur le parapet du pont, il ramassa une grosse pierre et se mit k frapper sur la bague avec fureur. II la martela, la bossela ; sa rage allait croissant, il frappait toujours plus fort. Les diamants s'6chapp6rent de leurs alveoles et routerent dans le ruisseau, oil il envoya l'anneau les rejoindre. Servan n'y comprenait rien, il avait grande envie d'dter ses bas et ses souliers et d'entrer dans la riviere pour y rep^cher les brillants vrais ou faux ; mais Joseph l'entralna de vive force dans l'auberge en lui disant : — A present il s'agit de boire et de ne plus penser k rien. — II s'6tait promis en effet de tuer sa pensSe comme on tue une b6te malfaisante. II avait appris la veille de M. Mirion que les nouveaux maries passeraient la nuit k Lyon, etil savait par ,1'horaire du chemin de fer qu'iis y arriveraient entre dix et onze heures. II avait jur6 quauparavant il aurait reussi k tout oublier, k faire le vide dans son espiit. Cependant
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il eut beau s'y appliquer, il ne reussit k se procurer qu'une ivresse incomplete.
Quand 1'horloge du village frappa onze coups, il se ,fit une eclaircie dans les fum6es qui offusquaient son cerveau, et il crut revoir sur son tertre le ch6ne mort d'Ornis, qui remuait avec effort ses branches depositees et lui faisait des signes mysterieux. Ce chene lui mon trait quelque chose, et Joseph cherchait dans la nuit ce que ce pouvait 6tre; mais la nuit etait si noire qu'il ne distinguait rien, et il en 6prouvait une joie secrete, il avait r6ussi k faire ce qu'il voulait. II se prit k dire k haute yoix en montrant du doigt son verre : — II est Ik, il n en sortira pas I G'est de son chagrin qu'il parlait. Tout k coup un bandeau tomba de ses yeux, et une chambre lui apparut, discretement 6clair6e. Marguerite etait la: debout devantelle, le comte d'Ornis la devorait du regard, comme un avare qui s'apprSte h compter ptece par piece tous les doublons de son coffre-fort. II parut a Joseph qu on
venait de lui toucher le coeur avec un fer rouge; il poussa un cri, renversa par terre la table et les brocs qui 6taient devant lui, et se dressant sur ses pieds, p&le, des Eclairs dans les yeux, il s'ecria d'une voix terrible : — Vive la republique sociale!
Au bruit, toute Tauberge s'ameuta, et l'aubergiste en colore demanda compte k Joseph de ses bouteilles cass6es. Sur ces entrefaites, Servan, qui depuis une heure ronflait dans un coin, se reveilla, et comme il avait le vin rageur, sans prendre le temps de s'enqu6rir de rien, il se rua sur l'hotelier, qu'il saisit k la gorge. Une rixe violente s'engagea; leshorions pleuvaient comme gr61e. Joseph n'etait pas homme k laisser maltraiter son compagnon; pour le degager, il distribua force gourmades k droite et k gauche. Ce qui
sensuivit, il ne l'a jamais bien su; il ifavait plus sa t&te k lui. II ne recouvra toute la lucidite*de son esprit que lorsqu'il fat sur la grande route, soutenant de son mieu^ Servan assez mal en point, qui avait laissG dans la bagarre quelques dents et quelques cheveux. II le reconduisit k Geneve, et le remisa chez lui, aprfcs quoi il passa le reste de la nuit k courir les champs.
A sept heures, il 6tait au travail. M. Mirion vint le chercher kl'atelier et l'emmena dans son cabinet, oil il le pria de vouloir bien lui expliquer sa conduite etrange autant qu'inconvenante. On Favait cherche la veille comme une Spingle. Point de Noirel. A quoi done monsieur Noirel avait-il employ^ sa journ6e?
— J'ai pens6, repartit Joseph avec une s&che ironie, que je serais de trop dans votre fete.
M. Mirion se recria, s'indigna. — Ah! je vois oil le b^t te blesse, lui dit-il. Tu nous en veux de t'avoir tenu a la ville pendant quinze jours. Que diable! il faut savoir se plier aux circonstancesi Qu'aurait pense mon gendre...
— Si je m'etais permis d'assister k son mariage au rangde famille, interrompit Joseph. J'auraisfaittache. C'est pour cela que j'ai gagn6 au large.
Cette fois M. Mirion se f&cha tout de bon, traita son ouvrier d'ingrat. II y eut entre eux une scene assez vive, oil Ton se mit presque le marche a la main. Heureusement M. Mirion tenait plus a ses interets qu'a ses coleres ; Joseph lui etait trop utile pour qu'il consentit facilement a se priver deses services. II rompit les chiens, se contenta de battre froid a Tingrat quelques jours durant. Le re^sentiment de M me Mirion fut plus vif; elle disait souvent a son mari : — £tre alle se promener pendant que notre chere comtesse se
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mariait! C'est impardonnable. Tu as beau dire, ce^ gargon n'a point de coeur.
En revanche, les camarades de Joseph, instruits par Servan de ce qui s etait pass6 et des propos qu'il avait terms, le regard&rent de meilleur ceil et lui firentqueiques avances, auxquelles il n'eut garde de rSpondre. Sombre, taciturne, il travaillait avec acharhement. II' ne remit pas les pieds au cabaret. Cette scfene d'ivresse oil s'Staient d6menties ses longues habitudes de dignite lui avait laissS un souvenir amer et repugnant ; il se sentait condamne a. ne se point abrutir. II avait forme un projet, il 6tait rSsolu k 6migrer en Am6rique. E prenait secr&tement des informations, lisait des relations de voyages aux Etats-Unis, et rassemblait sou par sou un pGcule suffisant pour payer sa traversSe. Peut-6tre regrettait-il un peu sa bague et ses deux diamants ; mais il n'essaya pas de les redemander au Foron.
Marguerite 6tait mariee depuis pr6s de trois semaines quand sa parfaite amie regut d'elle la lettre suivante :
« Pardonne-moi, Nelly, d'avoir tard6 kt'6crire. Avant de repondre h tes questions, je voulai.s prendre le* temps de me reconnaitre un peu. Quelesromans sont menteurs 1 Sache pour ta gouverne que le mariage est un saut p6rilleux ; il faut se jeter dans le gouffre t6te baiss£e, les yeux fermes. Je suis tombSe d'un premier, d'un second etage, quesais-je? et je suis torobee sur mes pieds sans me faire de mal. Apr&s cela, tu me
deraandes si je suis heureuse. J'espere que je le serai. Cest bien quelque chose, n'est ce pas?
c Dabord j habite un charmant pays, qui est le vrai centre de la France. Ce qui le prouve, c'est qu il y a pr6s d'ici un ravissant chateau qui s'appelle Le Faite. Le faite de quoi ? Le faite de tout ; on ne peut monter plus haut. Cest agr6able de se sentir au centre de quelque chose, de tenir la France dans sa main. II est certain que nos cours d'eau s'en vont porter de nos nouvelles qui a la Seine, qui a la Loire, qui a la Sa6ne. Mon pays (car il est devenu le mien) est un grand plateau oil Fair est excellent a respirer, oil 1 eau des sources est d61icieuse k boire, une eau fraiche, legere. Ce plateau, tres-accident6, tout encreuxet en bosses, est couvert de bois et de taillis, qu'interrompent des paturages, des friches, de grands espaces nus oil le regard voyage. Les bruyeres alternent avec les champs, les ravines avec de frais vallons herbus et moussus; de toutes parts des ruisseaux promenent leur onde claire parmi des joncs et des chenes qui les regardent passer comme des gens qui se trouvent bien oil ils sont, mais qui se plaisent a voir cheminer les autres. Bon voyage! Dieu vous benisse! — Tu sais que j'ai toujours aim6 leau a la passion. Cest transparent, on en voit le fond, il s'y passe toute sorte de choses, cela remue, cela change de couleur, cela r6- ' flechit les nuages, cela se donne Fair de causer avec le ciel. Un pays sans eaux, c'est un salon sans glaces. On ma servie a souhait. II y a pr^s d'ici une petite sauvagerie avec des 6tangs qu on a surnomm6e la Petite-ficosse. Tu m'en diras des nouvelles quand tu viendras me voir. Moi, ce que je prGfere encore h la Petite-Ecosse, ce sont nos communaijx hvres a la vaine pature. Rien de plus charmant que cesgrandes terres
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libres et vagues ou Ton rencontre k chaque pas des chevaux blancs, errant k leur fantaisie, et des petites filles qui, leur gaule k la main , poussent devant elles des troupeaux d'oies. Dans les premiers jours, mes montagnes suisses et savoyardes me raanquaient un peu ; j'avais peine k comprendre un pays sans montagnes. Je commence k m'en passer. L'autre matin, je me suis assise sur une grosse pierre au bord d'un champ qui montait doucement devant moi et qu'on 6tait en train de labourer. En levant le nez, je n'apercevais que la cr6te du champ, ou cheminait lentement r ombre - d'un nuage. L'instant d'apr&s, Tattelage et les gens se sont arr£t6s sur cette cr6te pour respirer; je voyais se dessiner sur un ciel d'automne doux et p&le les cornes de la charrue, Taiguillon du bouvier, les naseaux fumants des boeufs. Une charrue se dessinant sur le ciel, cela ne se voit gu&re k Geneve. Apr&s tout, en les cherchant bien,~nous avons nos montagnes, qu'on appelle les montagnes du Morvan, — des taupinitres que je ne veux pas surfaire. Au levant, la vue est borate par une chaine de collines allong6es, surmontSes de moulins h vent. Quand je n'ai rien de mieux k faire, je regarde tourner ces moulins, et mes pens6es se mettent aussi k tourner. Si Genevoise qu'on soit, il y a des moments oil les pens6es tournent.
« J'ai promis de tout te dire. Mon chateau m'agr6e moins que mon pays. D6cidement il est trop grand. On m'avait avertie, mais pas assez pour m'6pargner le dSplaisir de la surprise. C'est un monde que mon chateau. Nous en habitons une aile, le reste est vide et fort d6grad6. Que s'y passe-t-il? II me d6plait de sentir k cdt6 de moi ces grands espaces muets, ces murailles qui savent des histoires et qui se donnent le mot pour ne rien dire. Je n'ai pu me tenir d'en parler
un jour k mon maitre et seigneur. — Mais vraiment, m'a-t-il repliquS, je croyais que vous n'aviez peur de rien. — Je lui r6pondis que je me sentais k la fois tresbrave et tres-peureuse, et je crois en effet que je ferais assez bonne figure dans un danger connu ; mais l'inconnu m'inqui&te... — Qu'est-ce a dire? a-t-il repris en me pincant la joue droite. A quoi bon s'occuper de l'inconnu?... — Et voila comme il raisonne. C'est aussi simple que cela.
« Sur d'autres points, j'ai eu gain de cause. Quand nous avons.fait pour la premiere fois le tour de son domaine, il m'a donn6 carte blanche pour lui pr6-< senter mes observations. — Voyons, m'a-t-il dit, ce jardin vous plait-il?
<( — Je ne lui reproche qu'une chose.
« — Quoi done?
« — C'est que dans votre jardin il n'y a pas de fleurs.
« — Eh bien ! qu'est-ce done ceci? a-t-il fait en me montrant du bout de sa canne un miserable petit violier mang6 du soleil et des pucerons. II se donnait vraiment 1'air de le prendre au s6rieux.
<a — Un violier! ce n'est pas assez pour faire un jardin. — II m'a de nouveau pinc6 la joue droite.
« — Le printemps prochain, m'a-t-il dit, vous arrangerez tout cela comme vous 1'entendrez.
« Je me suis permis de lui repr6senter aussi que son pare 6tait trop touffu, qu on y avait laissS pousser les arbres comme il ieur plaisait, et qu'il leur avait plu d'enchev&trer leurs branches de mani&re k former des founds oil Ton ne voit goutte en plein midi. II me regardait avec un profond 6tonnement. — Ah ! vous aimez le soleil? me dit-il.
« Ce goiit lui semblait bizarre. — Le soleil et Teau, lui dis-je.
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« — Justenjent nous avons un lac, reprit-iL
« Je ne le chicanai point sur son lac, dont on m'avait fait fete. J'avais la candeur de croire a ce lac, c'est une vilaine mare ou les grenouilles s'6baudissent. Geci est une deception; mais j'ai appris depuis longtemps que, si bonne que soit une marchandise, il y a toujours du dechet.
« Je m'arr&te k te conter des misferes; voici des choses plus serieuses. Quand nous e&mes achev6 le tour du pare, nous nous assimes sur un banc, en face de la statue d'un commandeur qui n'a plus de nez. — £coutez-moi, me dit Roger. Je veux vous exposer une fois pour toutes ma fa^on d'entendre la vie conjugale...
« Ecoute, toi aussi, Nelly, et fremis, mais profite. Ce que je vais te rapporter te semblera du dernier terre-&-terre. Que veux-tu? Puisqu'on assure que tot ou tard il faut devenir raisonnable, peut-6tre est-il bon de commencer par 1&, et puisqu'il faut arriver, arrivons tout de suite. On a le plaisir de s'asseoir et de regarder les autres partir, courir, s'essouffler a la poursuite d'une chim&re qui court plus vite qu'eux; on leur dit : Pauvres gens, vous en reviendrez et vous finirez, vous aussi, par vous asseoir. Bref, Nelly, je suis d6cid6e k 6tre k la fois tr&s-raisonnable, tr6s-gaie et tres-heureuse. Voil& mon programme. — Vous allez me trouver bien prosaique, me dit M. d'Ornis en tordant selon sa coutume les deux bouts de sa moustache entre ses doigts.
« Je m'empressai de lui repondre qu'on me reprochait k moi-m6me d'avoir l'esprit un peu lourd, un peu terreux, beaucoup de bon sens et peu de poesie. Cette declaration le rassura tout k fait. — II faut d'abord que je vous dise, reprit-il, que j'ai eu l'enfance la plus
g&t6e, la plus choyee, la plus adutee, la plus caressSe et la plus eiyiuyeuse du monde. Ce n'est pas la faute de mon p&re, grand homme sec et sombre, qui n'aimait dans ce monde que ses chiens et ses chevaux. Ii s'occupait fort peu de moi, ma mfcre s'en occupait trop. Elle m'adorait, d'abord parce qu'elle me trouvait adorable, ensuite parce que j'avais un frfcre aine qu'elle ne pouvait souffrir. Le pauvre gargon avait eu la criminelle pens6e de venir au monde avec un pied bot, on n'a jamais pu le lui pardonner. Tout lui 6tait defendu, tout m'&ait permis. Je profitais de la situation pour faire d'6normes sottises, et c'est lui qui le plus souvent en payait la folle enchere. On le battait, on Je mettait en retenue. J 'en etais quitte au contraire pour m'entendre dire que le sacrement de la penitence consiste dans la contrition, la confession. l'absolution et la satisfaction. Je me confessais, on m'absolvait ; mais je n'6tais ni contrit ni satisfait. J'ai toujours eu Thorreur des sermons, j'aurais mieux aime les etrivieres. £tre k la fois adore et sermonn6, si vous n'avez point passe par la, vous ne pouvez vous representer ce qu'il y a d'ennui dans ces deux mots. Ce fut un beau jour pour moi que celui ou Ton me donna la cle des champs. On resolut de m'envoyer k Paris comme les m^decins envoient aux eaux les malades dont ils ne savent plus que faire. Paris ne m'amusa pas longtemps, et pour m'affranchir de ma liberty je m'engageai. Me voila partant comme simple soldat pour TAfrique, ou je gagnai mes galons. Je devins lieutenant en Cochinchine, j'Stais capitaine en arrivant au Mexique. Ce sont la les meilleures ann6es de ma vie ; mais on me fit un passe-droit; je decouvris que je n'avais pas le g6nie de lavancement, que les intrigants et les habiles me dameraient toujours le pion, que la capitai-
nerie est un cap difficile h doubter, que capitaine j'6tais et que capitaine je mourrais. Cela me dSgotita du metier, je pris ma retraite. Quand je revins ici, mon fr6re etait mort depuis longtemps et mon p&re depuis deux ans. Je retrouvai ma mere, qui avait renonc6 k me sermonner, mais qui m'adorait plus que jamais. Je lui en suis fort oblige et je l'aime beaucoup; toutefois nous n'avons pas grand'chose k nous dire. Bref, je mennuyais...
« — Et un matin, interrompis-je, pour vous d6sennuyer, vous rSsoldtes de vous marier.
« — J'y pexisais depuis deux ans, reprit-il. Le difficile etait de trouver une femme k ma convenance. Foin des femmes k chiffons et de ces petites-maitresses qui ne peuvent faire le tour d'un pare sans tomber en ptaioison ! Je suis n6 marcheur, et mes jambes n'eurent jamais plus de quinze ans; elles avalent les grands chemins. Or j'e^timais que le manage n'est rien s'il n'est la plus charmante des camaraderies, et j'entendais que ma femme fut pour moi un parfait camarade, qu'elle fCtt de moitte dans tous mes plaisirs, qu'elle se promen&t avec moi, qu'elle courClt les bois avec moi, gu'elle chass&t avec moi, qu'elle p6ch£t la truite avec moi, qu'elle jou&t au billard avec moi...
« Dieu soit lou6 ! m'6criai-je. Je fis ce jour-la deux carambolages de suite, et vous avez dit : Voila celle que cherchait mon coeur.
c II passa sa main sur ma t6te en me dfeant : — Soyez siire que les cheveux que voici y furent bien pou^quelque chose... Mes id6es vous plaisent-elles ? ajouta-t-il. Acceptez-vous ce menu?
« — Tope 1&, mon camarade! lui dis-je en lui tendant la main. II la prit et la serra tr&s-fort.
« Queiles courses nous avons faites, Nelly 1 J'ai bon
pied, comme tu sais. J'allais, j'allais, brassant bravement la poussifcre des grands chemins ou escaladant des sentiers rocailleux et sautant de pierre en pierre. Roger me regardait avec admiration, ce qui m'inspiraitun orgueilleuxcontentementde moi-m^me. II nous est souvent arrive de nous arreter k midi sous la tonnelle d'un cabaret et d y manger (le bel appetit une omelette au lard et au cerfeuil que nous arrosions d'un bon vin rouge. L'autre jour, j'avais mal au pied. II a fronce le sourcii, il n'admet pas qu'on ait mal au pied. Ce qui me plait moins que nos promenades, ce sont nos parties de chasse ; ily a du sang rGpandu. Mes bons jours sont ceux oil nous revenons bredouille. Ne crois pas du reste que j'aie le plus petit meurtre k me reprocher ; je regarde, et c'est encore trop. II y a, Nelly, un li&vre qui me doit un fameux cierge. Diane avait perdu sa trace et aboyait apr&s lui dans un bois ou il n'Stait pas. Tout h coup je le vois sortir d'un fourr6 et traverser h toutes jambes une clairi&re en pente, au haut de laquelle j'etais assise. Comme il venait de disparaltre, Roger me cria : — II a dft passer par ici. L'avez-vous vu? — Je n'ai rien vu du tout, — lui r6pondis-je. Toi qui pretendais, Nelly, qua je ne sais pas mentir!... Et voilk comme au chateau d'Ornis les jeunes mari6s passent leur lune de miel. Tu diras qu'il y a luneet lune. Je m'accommode tr&s-bien de la
mienne.
« II y a pourtant une ombre au tableau. J'ai une belle-mere qui n'aime pas sa bru; ceci bien entre nous , Nelly. Je te confesserai que M"* d'Ornis n'a pas la figure la plus avenante du monde. Ses traits, son regard, sa voix, tout est pointu. Ce qui est f&cheux, c'est qu'avec I'&ge sa devotion a tourne a Faigre. Une religion acide est une terrible chose. Roger m'avait
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pr6venuejqu'elle voyait son manage avec un extreme d6plaisir. Elle l'adore, je le lui prends, elle est jalouse, c'esttout simple. S'il n'y avait que cela... Le mal est * qu'il y a plus, et| qu'elle ne peut me pardonner d'etre une bourgeoise, et, ce qui comble la mesure, une protestante. Sans vouloir entendre Si aucun arrangement, elle a vidSles lieux et s'est 6tablie & l'autre bout du village, dans un chalet qui est h elle.
« Cependant on ne s'est pas brouilte. Le surlendemain de mon arriv6e, nous all&mes lui presenter nos devoirs. Je suis brave, je faisais bonne contenance. Elle nous fit dire qu'elle 6tait k sa toilette. Roger r6pondit que nous attendrions. Elle parait enfin, tra-r verse le salon, tend la main k son fils, et quand je dis la main, elle ne lui en donna que deux doigts. II me pr6sente, elle n'a pas Fair de me voir, et s'arrangeant de mani&re k me tourner le dos, pliant et d6pliant son 6ventail, elle se met k lui conter, k cet Sventail, que le matin m&ne, par un hasard miraculeux, elle avait sauv6 la vie k un moineau que sa chatte sappr£tait a croquer... La chatte et le moineau, le moineau et la chatte, et l'6ventail qui allait toujours son train, c'6tait drdle, mais ce n'6tait pas gai. Enfin, regardant la pendule : — n faut que je vous* quitte, c'est l'heure d'aller ,k T^glise. — Et daignant cette fois me lorgner du coin de l'oeil : VoilSt des suj6tions que ne connaissent pas les femmes sans religion...
« Sans religion ! Je suis done une femme sans religioa? Je croyais, moi, que la religion, c'est de causer de temps en temps avec le bon Dieu, c'est de lui confesser qu'il est grand et qu'on est petit, de l'interroger jusqu'St ce qu'il r6ponde, de sentir qu'il est 1&, qu'il s'approche de vous, qu'il vous est de quelque chose, et de lui ouvrir son coeur, aprfes l'avoir nettoy6 et pu-
rifte, en disant a celui qui est tout : Seigneur, entrezj le logis est petit; mais on tache de le bien tenir. Puissiez-vous n'y trouver rien qui vous deplaise!... Sans religion ! Que l'intolerance est b6te, Nelly ! Est-ce que le bon Dieu n'est pas a toutle monde? Est-ce qu'il ne comprend pas toutes les langues, jusqu'au begayement, au silence m6me de ces coeurs empGches qui ne savent pas parler?
a M" 10 d'Ornis tient 6videmment a garder quelques formes. Elle vint nous rendre notre visite. J'6tais sortie. Je ne sais si elle recommen^a l'histoire du moineau, mais Roger lui dit : — C'est done un parti pris*? Vous etes decidee a ignorer k jamais que j'ai une femme, et qu'il serait convenable de me demander de ses nouvelles? — Elle lui repondit : — Je pensais entrer dans vos vues. Vous menez votre femme au cafcaret, vous n'oseriez la presenter k nos amis. — II se facha tout rouge; elle s'excusa, tacha de Tamadouer; j'ignore la suite de cet entretien. J'en ai su le commencement par Fanny, ma femme de chambre, qui etait entree au salon pour y allumer du feu, et que Roger se hata de renvoyer. C'est une brave fille que j'ai amenee de Geneve et qui m'est toute devouee ; on ne peut m'effleurer avec le bout d'une 6pingle sans qu'elle crie comme si on la poignardait. Je ne l'ecouterai plus, c'est bien assez de ce qu'on entend soi-m6me .
« Roger ne me rapporta point cette petite scene ; seulement le soir il me dit : — Je crois que nous ferions bien de donner une soiree, un gala. Cela m'ennuie d'avance a perir ; mais il faut payer sa dime aux bienseances du monde. Une fois quitte, serviteur ! — Je compris qu il avait sur le coeur le deii de sa m&re, qu'il tenait a prouver qu'il ne cachait pas sa femme. Je hasardai quelques objections il eut rSponse a tout,
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e\ avant-hier au soir, ma mignonne, le chateau d'Ornis 6tait illumine pour recevoir les ch&teaux d'alentour. J'avais tout arrange moi m£me, et tout, je t'assure, etait bien arrange. Je passai deux heures h ma toilette, c'est un aveu que je te dois; pour la premiere fois, je me sentais coquette. Nos invites vinrent tous; Roger est un de ces hommes St qui Ton craint de deplaire, et puis le monde est si curieux ! Ma belle-mere en arrivant daigna m'apercevoir, et franchement elle eprouvaune certaine surprise qui lui fut moins agr6able qu*& moi. Elle se remit bien vite et alia s'asseoir stir un sopha, aussi loin de sa bru que possible. Les hommes se montrfcrent courtois, respectueux, empresses; les femmes avaient des airs ou sucr£s, ou pinc£s, ou aigres-doux, ou protecteurs, qui me paraissaient bien etranges. Elles s'assirent en demi-cercle autour de ma belle-m&re, affectant de la traiter comme la vraie, comme Tunique maitresse de la maison. Ces messieurs se tenaient debout pr6s de moi. J'etais gaie, et les compliments allaient leur train. Soudain, j'entends une voix aigre qui dit : — II faut vous adresser a ma bru; sans doute elle pourra vous rSpondre.
« Je me l&ve, je m'avance au milieu du cercle des dames. — De quoi s'agit-il, madame?
« — II s'agit de bSdanes, madame. Qu'est-ce qu'un bedane?
« — Le bedane est un ciseau k entailler le bois.
« — Et qu'est-ce qu'une gouge, madame ?
« — La gouge, madame, estun ciseau kier cannele; mais a propos de quoi, madame?...
a — A propos de ceci, madame. La marquise du Rozan a un fils qui s'amuse h menuiser, et qui lui demande des gouges et des bedanes. Elle avaitbesdin d'un 6claircissement.
iS2 LA REVANCHE
« Cette marquise du Rozan, qui 6tait assise en face de moi, est une grue dont le grand-p&re, assure-t-on, 6tait un riche quincaillier de Marseille. VoilSt done cette grue qui l&ve le cou et me dit :
c< — Comme vous seriez bonne, comtesse, si yous consentiez k donner h mon fils quelques conseils! II est d'unemaladresse!
« Mon naturelest d'etre une bonne fille, Nelly; je sens que e'est une pente fatale. Gependant tous ces yeux braquSs sur moi me rendirent mechante , et je rSpondis : — Des conseils! il enfaudrait beaucoup. La menuiserie est un art trfcs-complique. C'est plutdt fait de se connattre en quincaiile.
« Elle rougit jusqu'au blanc des"yeux, et fit le plongeon sous son 6ventail. Les femmes tinrent leur morgue, ma belle-mere se mordit les levres , les hommes riaient sous cape, et moi, je m'en voulais d'avoir parte trop vite ; mais on ne rattrape pas un mot. Apr6s cela, la soiree se passable mieuxdumonde.Nous avions [fait venir une musique ambulante ; la sauterie commenga et dura jusqu'au matin.
« Voici le mal, Nelly ; ces mots malsonnants de gorges et de bedanes ont 6t6 entendus de Roger. II croit h une impertinence prem6dit6e, h un complot, et j'ai eu beau lui representer que certaines chos^s n'ont pas d'autre importance que celle qu'on y met , il alia trouver hier M ma d'Ornis, et il eut avec elle une explication orageuse qui a presque fini par une rupture. J'ai peine a en prendre mon parti, et j'ai form6 le projet de tenter une d-marche auprfes de M m * d'Ornis. Qui sait si je ne reussirai pas h Tapprivoiser ? Apr&s m'avoir renvoySe bien loin , Roger m'a donn6 carte blanche , et me voilk prise au mot. Je ferai tout k l'heure cette visite, qui d'avance me donne beaucoup
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demotion. Adieu, ma chSrie, je metsmes gants et moa chapeau et m'en vais de ce pas dans la caverne du lion. Si le lion me mange, tu feras des vers sur ce beau d&voftment. En fais-tu toujours? Autrefois ils clochaient un peu, au dire du professeur Bourdon; mais en grandissant, ils auront appris k marcher.
« Post-scriptum. — Ai-je bien fait? ai-je mal fait,. Nelly? Je n'en sais rien; mais il faut que je te racontecette histoire.
« J'ai souvent remarqu6 que rien n' arrive comme on pensait. Je m'attendais h fetre recue comme un chiei> dans un jeu de quilles ou h n'Gtre pas regue du tout, ce qui eCit beaucoup simplify la conversation. Que j'6tais loin de compte ! Voil& une femme qui savance a ma rencontre jusqu'fc la porte de son salon. — Bonjour, ma belle. J'ai 6te m6chante 1'autre soir, mais vous avez. eu les rieurs pour vous. Cela vous 6tait bien dO. ; vous 6tiez jolie comme un ange. Touchez 1&.
a Et Si ces mots elle me tend la main. Tu juges de mon Sbahissement. Je pris sa main et je lui dis : — Cela se trouve bien, madame, car j'6tgrts venue pourvous dire que j'etais toute disposGe h vous aimer et pour vous demander si en faisant un petit effort il ne~ vous serait pas possible de m'aimer un [peu. — Oh ! pour cela, r6pliqua-t-el!e, c'est beaucoup me demander.
« — Bah ! repris-je, comme disent les Turcs, Dieu est grand. Avec le temps, celaviendra.
« A ce mot de Turc, elle fron$a le sourcil. — N'est-il pas permis k une femme sans religion, lui dis-je en riant, de citer les Turcs?
< — Neparlons pasde ces choses-lJt, r6pliqua-t-elle d'untonsec, ou n'en parlons que s6rieusement. Si je pouvais espSrer qu'un jour. . .
c — VoiUi ce que je n'ose. vous promettre, interrompis-je ; mais je tacberai de vous prouver que je vous suis toute devouee, et vous decouvrirez que je suis bonne k vivre.
« Et ce disant je portai k mes lfevres sa main, que je tenais toujours dans la mienne. U m'en codla, Nelly. Elle me regardait et semblait se consulter. Remarque que nous etions restees debout sur le seuil de la porte, moi dans le corridor, elle dans le salon. Elle prit son parti, et d'un air presque souriant : — Entrez , ma toute belle, et asseyez-vous.
€ Elle m'avanca un fauteuil , mit un coussin sous mes pieds; puis elle sonna, fit apporter du sirop de framboiseset une confiture aux oranges qu'elle prepare elle-mgme. J'admirais pendant ce temps la surete, la precision de tous ses mouvements ; elle n en fait point dinutiles, ses bras et ses jambes savent leur metier, vont droit au but, et je ne sais vraiment k quoi lui sert sa b6quille, qui ne la quitte pas. J'admirais aussi la simplicity elegante desa toilette. II y auraitdu plaisir a la regarder, s'il n'y avait la-dessous le pointu qui g&te tout.
« Elle se mit a me parler de la Suisse, des Alpes et d'un voyage qu'elle y fit il y a vingt ans. Elle parlait bien, en personne qui sait voir, qui n'oublie riea. Elle a plus d'esprit que moi, Nelly, et j'aurais beaucoup de choses k apprendre d'elle; mais ses pr£jug£s! D6s qu ony touche, elle neraisonne plus, ne veut plus entendre k rien. Frappez, cognez, elle n'ouvrira pas. En T6coutant, je la comparais k une maison dont la fagade est bien eclair£e ; mais de l'autre cote il n y a qu un grand mur sans portes ni fen6tres, et ce grand mur croit qu'il n'y a rien devant lui parce qu il ne voit rien.
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« Pendant une demi-heure nous avons cause tranquillement , presque gaiment. Le lion ne m'avait pas mangle, il me sembait m6me qu'il commengait k s*ap-, privoiser. Je vouluspartir sur cette bonne impression. Comme je me levais, elle me fit rasseoir en me disant : — Vous 6tes trop pressSe, madame.
« Et tout St coup : Vous avez 6t6 bien aimable, ma ch&re, de venir me voir. Vous me paraissez dispos£e a comprendre les choses et les gens. Les vieilles femmes tiennent k leurs habitudes. Mon fils a quarante-cinq ans, j'Stais h mille lieues de m'imaginer qu'il songe&t a se marier. J'avais compt6 sans les miracles qu'operent deux beaux yeux. Je vous ai ced6 la place. C'est une grosse affaire h mon Age qu'un demenagement. Je vous en ai voulu, et j ai eu le tort de vous le laisser voir. Sans rancune, n'est-ce pas? Et tenez, puisque vous 6tes ici.. Mon fils a la tSte si chaude! Hier il m'a fait une scfcne inouie. Vous, ma belle,yous 6tes gentille; on peut s'expliquer avec vous. Je vous dirai done que j'auraispris plus faciiement mon parti de l'ev6nement, si j'avais cru que mon fils e&t la moindre vocation pour le mariage. Faire de Roger un mari I ce serait un vrai tour de force. Si vous y parvenez, grand bien vous fasse! C'est un vieux gargon ; il est plein de manies. Et voyez plut6t! A quoi lui sert sa femme? IL la mene h la chasse et au cabaret. Comment pouvezvous souffrir qu'il compromette ainsi votre dignite? II est amoureux de vous; mais son amour n'est pas respectueux, et Famour passe, il n'y a que le respect qui reste. Ma ch&re, je vous parle tr&s-s6rieusement, ne vous pr6tez pas h tous ses caprices. Vous ne savez ou cela vous m&iera. Mon Dieu ! il y a beaucoup de ma faute dans ce qu'il est, et je vous fais mon peccavi ;.je Pai terriblement g&t6. II aurait besoin d'etre gouverne;
t&chez de prendre de Tempire sur lui et d'etre raison- -nable pour deux. Passe encore s'il n'avait que des manies ! II est d'une violence d'humeur extr&me. Vousne vous en apercevrezquetrop t6t. Jepourraisvous citer des traits... II s'6tait lie intimement avec un certain marquis de Raoux, honn6te homme selon le monde, mais selon moi assez triste sire, galantin, bravache, grand buveur et joueur effrene. J'6tais desolee que Roger trouv&t quelque charme dans la societe de ce brelandier. Que voulez-vous! Raoux avait servi;on mettait en commun ses souvenirs et ses chansons de corps de garde. Voilk qu'une nuit, comme il venait de quitter mon fils, ce Raoux est tue raide d'un coup de feu par un malandrin embusque au bout d'un pont. F&cheux accident, je le veux bien ; mais apres tout ce n'etait que Raoux. Mon fils entra dans un desespoir que vous ne pouvez vous figurer, comme si le defunt edt 6te la perle des hommes, un tr6sor d'honneur et •de vertu. C'6tait h croire qu'il en deviendrait fou, et pour vous prouver que la folie n'6tait pas loin. . . II avait un cheval de selle qu'il cherissait comme la prunelle -de ses yeux; il Tavait paye huit mille francs. Son •cheval et Raoux, Raoux et son cheval etaient ses deux idolatries. Le lendemain de l'assas^inat, il s'arme d'un fusil St deux coups, entre dans l'ecurie et brule la cervelle au pur-sang. Que vous semble de cette facon d'honorer les m&nes de Raoux? Vous conviendrez que c'est le trait d'un esprit mal r£gle , qu il est bon d'y prendre garde... Et voyez, il se connait, il a peur de lui-meme. Rien qu'il ait le caract&re peu liant, il ne peut souffrir la solitude, il desire avoir toujours quel- <qu'un auprfes de lui, comme s'il voulait mettre un ecran entre lui et ses lubies. Tant que Raoux a v6cu, Raoux lui suffisait. N'ayant plus Raoux, il a pens6 h se
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marier. Un Raoux qui est une jolie blonde, c'est en v6rit6 une bonne affaire... J'ai tenu, ma mie, k k vous conter ces petits details pour que vous sachiez oil vous en 6tes. II est bon que vous n'ignoriez point que dans ses heures de m61ancolie votre mari est capable de briiler la cervelle k un pur-sang qu'il adore. Un bon averti en vaut deux. C'est k vous de le surveiller et de le gouverner.
« Cette longue harangue fut prononcee d'une voix s&che et sinistre qui m'Ggratignait les oreilles* J'aurais voulu Tinterrompre d6s le premier mot; je ne trouvais rien. Ge que c'est que de nous, Nelly 1 En venant k cette entrevue, je m'etais fait la legon, je m'etais pr6par6e k m' entendre dire des duretes, k les essuyer »de bonne gr&ce; mais j'Gtais loin de m'attendre St cette strange sortie d'une mere contre son fils, et j'6tais prise au depourvu. J'eprouvais une inquietude, un malaise, un chagrin, qui allaient croissant de minute en minute. Immobile k ma place, je suis sftre que j'avais Fair gauche et emp6tr6 d'une petite pensionnaire, ou, pour mieux dire, Fair d'un pauvre •oiseau ensorcel6 par le regard d'un basilic. J'aurais voulu m'enfuir, et je restais Ik, j'6coutais; il me semblait que j'avalais du poison, que je le sentais courir dans mes veines. II n'entrait dans cette chambre, dont les rideaux 6taient tires, qu'un faible rayon de jour, et -ce rayon tombait sur mon visage. M m# d'Ornis devait y lire mon trouble; peut-6tre en triomphait-elle secrfctement. Quand elle eut fini, j'eus la force de me lever et de lui dire : — Si vous avez voulu m'6pouvanter, madame, vous n'y avez pas r6ussi. — Je lui dis cela d'un ton d6gag6, presque hautain. J'etais comme ces enfants qui chantent quand ils ont peur.
c Elle me r6pondit tranquUlement : — Moi, vous
Spouvanter ! mais vous me faites Teffet d'une petite personne trfcs-aguerrie, k qui on peut dire la verity sans courir risque de I'incommoder.
« — D'ailleurs, repris-je, je ne vois rien de si effrayant dans cette bistoire de cheval... — Et j'ajoutai : — Si jamais on m'assassine, je trouverai charmant que Roger brftle la cervelle k son billard.
« Elle me reconduisit jusqu'k la porte du salon. — Allons, allons, me dit-elle, je vois bien que je vous ai mis la "puce k Toreille. Rien n'est plus dangereux que la fausse security. Adieu, ma toute belle. Vous savez maintenant le chemin ; toutes les fois que vous voudrez causer, nous causerons.
« Quelle pauvre t&te je suis, Nelly! Je m'6tai3 promis, si j'^tais battue, de me retirer du moms* en bon ordre, et malgre ma cr&nerie, ma retraite ressemblait li une deroute ; il me semblait que cette deroute allait aboutir k une catastrophe, qu'en sortant de cette maison j'allais trouver un malheur qui montait la garde & la porte. Enfin me voila dehors; j'ouvre les yeux, je respire. Le ciel etait bleu, un beau soleil d'automne e9lairait le jardin, un rosier fleuri 6tendait vers moi une de ses branches pour me la faire sentir. Yoilk la catastrophe! Mon malaise, mon trouble, sesontdissip6s comme par enchantement. Je regardais le soleil, je regardais les roses, et toute ma confiance me revenait, je me disais que ce tresor n'est pas k la merci des caquetages suspects d'uhe vieille femme jalouse et haineuse.
« A mon retour, Roger nrinterrogea. Mes reponses furent veridiques ; mais, si je n'inventai rien, je choisis ; — j'escamotai la harangue tout entiere. A toi je dis tout. II est si bon d'avoir quelqu'un & qui Ton dit tout! Adieu, ma cherie. Avant de te marier,
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prends des informations sur ta belle-jpa&re. Je te souhaite un ciel tout bleu, -^- rien que du soleil et des roses. »
C'est un poison tres-actif que la parole humaine. On a beau se jurer de ne rien croire, si bravement qu'on sedefende, on ne laisse Tpas de croire un peu. Marguerite s'etait promis de ne tenir aucun compte des avertissements qu'avait bien voulu lui donner M me d'Ornis; elle ne pouvait cependant s'emp6cher d'ypenser. II ne lui vint pas k l'esprit de suivre les conseils de sa belle-m&re et de rien changer k sa conduite, ou elle ne decouvrait rien de reprehensible. II ne lui paraissait pas que son mari lui manqu&t de respect, ni qu elle se manqu&t k elle-m&me en courant les bois avec lui. Oil 6tait le mal? — II a sa fagon d'entendre la vie et le manage, se disait-elle, et cette fagon en vaut une autre. A qui eel a fait-il du tort? Que le mondo en glose! tout lui est matiere k gloser. — Toutefois elle se disait aussi qu'elle connaissait bien peu M. d'Or nis, et pour le connaitre mieux elle se prit k letudier avec plus d'attention qu'elle n'avait fait jusqu'alors. Le doute produit la curiosity, la curiosity engendre ^inquietude. Quand on cherche, on s'expose k de f&cheuses rencontres. Heureusement Marguerite n'etait pas femme k se cr6er des fant6mes ; elle etait d6cidec & ne s'effrayer qu k bon escient. Elle avait pour se preserver des vaines terreurs son bon sens et sa belle humeur naturelle. Je ne saurais mieux la definir qu'en disant qu'elle avait la raison gaie.
Par un de ces beaux jours de rarri&re-automne que
M" 16 de Sevign6 §ppelait des jours de cristal, ils entreprirent une longue course p6destre, qui les mena plus loin qu'ils ne pensaient. Pour faire plaisir a sa femme, Roger avait laisse au logis son fusil de chasse; il s'6tait contente d'emporter sa carnassiere, apres y avoir fourre un pate, un poulet froid, une bouteille de vin de Pomard et du cafe en poudre. Ils se proposaient de dejeuner a port£e de quelque auberge, oil ils emprunteraient des assiettes et des fourchettes. Le milieu du jour et leur app£tit les surprirent en plein bois, dans une clairiere d'oii Ton n'apercevait aucune habitation. Ils r£solurent de faire halte dans ce desert et de manger a la turque, c'est-a-dire avec leurs doigts. Ons'etablit prfcs d'une source; tout autour croissaitun abon- , dant cresson, admirable assaisonnement a la soif. Comme on avait march6 vite et qu'on craignait de se refroidir, avant de proceder au repas, on* alluma un grand feu. Tous deux al'envi apportaient des brassies de bois mort et de broutilles, s6 montrantl'un al'autre leur butin. Quand le feu flamba, on etala les'pro visions sur l'herbe. Le pat6 fut emporte d'assaut. Le difficile fut de preparer le cafe. En s'ing&iiant, on rSussit a faire bouillir de l'eau dans un gobelet, et cette eau ne sentait pas la fum6e.
Le repas fini, Marguerite, cjui etait un peu lasse des quatre lieues qu'on avait faites le matin, r6clama une demi-heure de sieste. Elle se coucha dans son chale, la t£te appuySe sur une pierre moussue. Elle aurait dormi deux heures, si Roger, perdant patience , n'avait pris soin de la r6veiller. En ouvrant les yeux, elle Fapergut qui, penche sur son visage, d'une main agitait un eventail pour ^carter d'elle la fumee que lui apportait le vent, et de 1'autre tenait un brin d'herbe dontil lui chatouillait doucement les levres. Ce r6veil lui fut
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delicieux; elle avait peine Si reconnaltre son camarade, il lui semblait rajeuni de dix ans. Elle se secoua, se mit k chanter; elle se sentait au coeur une delivrance soudaine de toute inquietude et comme une legerete d'oiseau, et quand les oiseaux sont contents, bien habile qui les emp&cherait de chanter; puis elle s'Gcria :
— Vous avez fini par trouver le temps long?
— Pourquoi voulez-vous me le faire dire? Je viens de vous le prouver.
— Gela ne suffit pas. J'aime assez les gens qui disent.
— Fort bien L fit-il. Je vous declare sur mon honneur et en toutes lettres que le temps m'a paru long.
— II ajouta : — N'est-il pas 6crit dans une comGdie qu'avant de se lier il se faut bien connaitre, parce qu'autrement on pourrait avoir telles complexions... Eh I oui 7 voici le vers :
Que tous deux du marche nous nous repentirions.
Avant de nous lier, nous ne nous connaissions point, et je ne vois pas que nous nous repentions de notre march6.
Une imprudence est bient6t faite. Charmee autant que surprise des belles dispositions oil elle voyait son mari, Marguerite voulut profiter de ce moment unique de joyeuse humeur pour entrer en explications avec lui.
— II me semble, comme & vous, lui repondit-elle, que nous sommes un couple tr&s-bien assorti, et pourtant nous nous ressemblons bien peu.
— Si vous parlez des visages... II est certain qu'un vieux barbon comme moi est indigne de posseder la jolie femme que voici.
— Ne vous calomniez pas. Dans ce moment, on ne vous donnerait pas trente ans.
— Je vous ai d6j& dit que mes jambes en ont quinze, et, gr&ce k Dieu, les v6tres sont bonnes, ce qui nous permet de courir ensemble. Vous voyez bien.
— Oui; mais il y a aussi le chapitre des differences.
— G'est k vous de me les apprendre.
— Faut-il que je commence? D'abord je suis une personne tr&s-confiante, trop confiante peut-6tre. J'ai beaucoup de peine k croire aux mechantes intentions et aux m6chantes gens, tandis que vous...
— Tandis que, moi, je me tiens en garde contre tout le monde? N'est-ce pas ce que vous vouliez dire? Vous avez raison, je ne crois pas aux caracteres. Les hommes se gouvernent par leurs impressions ou leurs int6r6ts du moment. Vous ne pouvez savoir aujourd'hui ce qu'ils seront demain. Le mieux est de ne pas s'y fier... Au surplus, je ne sais pas quelle preuve de defiance exag6r6e...
— Oh! fit-elle gaiment, les preuves abondent... L'autre soir, en traversant le petit bois,... il vous en souvient, nous'causions de la pluie et du beau temps, quand nous entendimes pres de nous un froissement de feuilles mortes. Vous m'avez saisi vivement le bras en me disant : Silence! ily a ici quelqu'un!... II s'est trouve que ce quelqu'un etait un chien occupy k ronger un os... Ce qu'iL aura repete denotre conversation nest pas propre, je pense, a nous compromettre.
II avait fronc6 leg&rement le sourcil, et lui repondit : — Les Italiens, qui ne sont pas des sots, ont coutume de dire : Surveilleta parole; un jour ou Tautre ellese retournera contre toi.
— Autre preuve, poursuivit-elie : avant-hier, vous etiez seul dans votre chambre, cherchant je ne sais
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quoi dans un de vos tiroirs. Je me permets d'entrer sans frapper. Une voix tonnante me crie : Qui va Ik? Heureusement vous avez daign6 me reconnaitre.
II lui repartit avec une gaiety forcee : — Si vous pensez que mes tiroirs renferment quelque chose de compromettant, je vous en donnerai lacl6 quand vous voudrez.
— Jen'accepte pas cette cle; on ne veut pas leur faire de mal, h vos tiroirs.
Et ce disant elle allongea le bras et lui tendit la main.
— Soyons s6rieux, reprit-il, puisque nous sommes en conversation d'affaires. Quelle autre difference...
— Celle-ci par exemple : on m'a toujours reprochG de manquer de caractfere, et peut-6tre en avez-vous trop.
— Qu'entendez-vous par Ik?
— Que vous 6tes quelquefois... comment dirai-je?... un peu violent.
— Mais c'est un r6quisitoire en r&gle?
— Point du tout. II est des violences que j'admire beaucoup, et si la chronique dit vrai...
— Expliquez-vous, reprit-il avec impatience, je d6teste les 6nigmes.
— Je me suis laiss6 conter qu'il y a deux ans, — oui, il y a deux ans, — vous avez br&16 la cervelle h un cheval que vous aimiez...
Rien n'est plus d6sagr6able que de mettre par inadvertance le pied sur un p6tard qui vous 6clate entre les jambes. Ce fut une surprise de ce genre qu J 6prouva Marguerite en voyant Feffet soudainement produit par son imprudente parole. M. d'Ornis pdlit, se leva d'un bond, passa violemment sa main dans ses cheveux; c'6tait le geste habituel de ses col&res. Ses
lfcvres trembterent; il secria : — Qui vous a dit?... qui s'est permis de vous dire?... J'exige... je veux savoir...
Marguerite le regardait avec effarement : — Galmez- vous, je vous en supplie ; j'&ais loin de me douter...
M. d'Ornis Sprouvait le besoin de briser quelque chose. II ramassa une branche k demi consum^e, la cassa en deux et en rejeta loin de lui les morceaux ■; — Je vous r£p&te que je veux savoir... Gecheval... Quelle histpire vous a-t-on faite?
— On m'a cont£ tout simplement que vous avioz nagufcre un cheval de prix, dont voifs etiez fier. Vous le montiez d'habitude dans vos promenades avec un ami qui est mort assassine il y a deux ans... Votre ami mort, vous avez resolu de vous d6faire de ee cheval, qui vous rappelait de chers et douloureux souvenirs. Un autre Paurait vendu, vous l'avez tue. Si c'est une folie, je vous le repete, c'est une folie que j'admire.
— Etmoi, je vous le repute... Qui vous a fait ce r6cit? Avec q\ii vous permettez-vous de parler de moi?
— II vous est bien facile de le deviner. Depuis que je suis votre femme, qui done ai-je vu?
— Ah! mam&re... Vous 6tiez done allee la questionner 4 ?... Ces curiosites de femmes...
II sapergut quelle avait des larmes dans les yeux; il ressentit quelque honte de son emportement, et r6ussit h maltriser son emotion : — Apres tout, reprit-il, - j'ai tort... II n'y a pas grand mal k tout cela... Que voulez-vous? il y a des souvenirs... II ajouta avec effort : — Get ami qu'on m'a tue... ce cheval... ne men reparlez jamais!... vous m'entendez, jamais!... Et apr^s avoir repris haleine : — A propos, quel 6tait
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le stfjet de notre entretien? Les differences qui sont entrenous... Nous avons fait les beaux esprits, subtibs£... Ce n'est pas la peine. Je ne suis pas subtil, moi; je n'ai jamais compris que les grosses Veritas. Toutes ces belles differences se r6sument en un mot : je suis tr&s-brun et vous 6tes tr6s-blonde, et j'en conclus...
— Et vous en concluez?... demanda-t-elle en essay ant de sourire.
— J'en conclus. dit-il d'un ton ironique od malgre lui it entrait plus d'amertume que de galt6, j'en conclus que j'ai 6te mis au monde pour me laisser gouverner par vous, car il n'y a pasde tyrannies plus oppressives que les tyrannies blondes.
A ces mots, il ramassa sa camassi&re, en boucla les courroies. Dans la b&te febrile desesmouvements, il se piqua deux fois k Tardillon ; puis il dit brusque ment : — En route. — On marcha pendant vingt minutes sansr 6changer plus de quatre paroles. Cependant Marguerite parvint k surmontef son trouble, elle recouvra par degr6s la liberty de son esprit. Peu k peu lui-m6me se dGtendit, se derida.XJnedemi-heureavant d'arriver k Ornis. il la prit dans ses bras pour lui faire passer un ruisseau, et en la deposant sur l'autre rive il lui dit d'un ton froid, mais aimable : — Vous 6tes d6cid6ment la plus jolie femme que j'aie vue de ma vie. — II aurait dit du m&ne ton : Ce babut est le plus joli babut... II n'en fallut pas davantage pour rendre a Marguerite sa gait6.
Toutefois cette journ£e mal commeoc6e devait tnal finir. Apr&s le diner, M. d' Ornis pria sa femme de se mettre au piano. Elle s'empressa de lui ob£ir et lui chahta tine romance. En tournant la t6te, elle s'apergut qu'il s'6tait endormi dans son fauteuii. Elle forma
doucement le piano, prit sa broderie, vint s'asseoir en face de son man. Tout en brodant, elle le regardait, et tout en le regardant elle pensait k Fhistoire myst6rieuse du cheval; il lui semblait que dans la t6te de cet homme endormi, de qui d6pendait sa vie, il y avait un secret qui avait les yeux ouverts et qui la regardait. — Deviendrais-je folle? se disait-elle. A quoi bon chercher Ik dedans un secret ? II n'y a pas de secret.
Le sommeil de M. d'Ornis etait agit6. A deux reprises, il laissa 6chapper un soupir ; peu k peu sa figure se contracta, prit une expression d'angoisse qui effraya Marguerite. Elle le vit allonger ses deux bras, les agiter dans Tair ; Pinstant d'apr&s, il se prit k murmurer d'une voix etoufifee : — II est k toi. Ne te f&che pas. Je te jure que je te le donne ; mais pour Dieu ! que le monde n'en sache rien ! — Le son de sa voix le r6veilla, et son premier regard chercha Marguerite, qui s'empressa de baisser les yeux et de les tenir fix6s sur sa broderie. — Je crois que je me suis endormi, lui dit-il.
— Je le crois comme vous, r6pondit-elle avec un demi-sourire et un leger tremblement dans la voix.
— II me semble aussi que j'ai parte.
— Vraiment ? Je n'ai rien entendu.
II la regarda fixement pendant une minute ou deux ; puis il se leva, sortit du salon. Gette nuit-lSt, Marguerite dormit mal. Elle se r6p6tait Si elle-m^me, se retournant dans son lit : — Je te le donne ; mais pour Dieu ! que le monde n'en sache rien. — En rouvrant les yeux au matin, il lui sembla qu'un changement s'6tait accompli dans sa vie, que son bonheur 6tait pareil k un vase pr6cieux ou il s'est fait une felure. D6sormais on ne peut le toucher qu'avec precaution ; il
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suffirait dun mouvement maladroit pour le reduire en morceaux.
Quinze jours se passerent sans amener aucun incident nouveau. M. d'Ornis avait repris son visage, ses manures, son caract&re habituels. Cependant, si raisonnable que soit uhe femme, quand une fois sa curiosite s'est allum6e, elle a grand'peine k eteindre cet incendie, non que les femmes soient plus curieuses que les hommes, mais elles ont plus de temps k donner k leurs pensees, moins d'occasions de leur 6chapper. La vie uniforme et solitaire que menait Marguerite lui offrait peu de distractions. C'est une charmante chose qu'une promenade dans les bois; mais les bois sont les bois, ils ne parlent gu&re, hormis au coeur des poetes, et il est des heures oil la femme la moins mondaine donnerait toutes les forGts de la terre pour causer chiffons pendant vingt minutes avec une autre femme. Avec quelle femme pouvait causer Marguerite? Apr&s la soiree qu'avaient donnee M. et M me d'Ornis, ils avaient regu de leurs voisins quelques invitations k diner. M. d'Ornis avait trouve des defaites pour tout refuser; on n'etait pas revenu k la charge. La vieille comtesse allait partout contant que sa bru etait une ravissante petite bourgeoise, mais qu'elle avait ses raisons pour hair le monde, qu'elle se rendait justice, se sentait embarrass6e dans sanouvelle situation, et qu'elle avait obtenu de son mari qu'il ne regut personne et n'allat chez personne. — Ge pauvre Roger 1 — ajoutait-elle avec un soupir de profonde commiseration. Son intime amie, la marquise du Rozan, Spousait avec chaleur ses ressentiments et appuyait ses petites calomnies. — Votre fils vous reviendra, ma ch6re, lui disait-elle pour, la consoler. Quand un homme tel que lui a epous6 une femme impossible, il ne tarde
pas Si s'en repentir. — Ainsi parlaient les femmes. Les hommes raisonnaient autrement. La beaute de Marguerite leur avait fait une vive impression, et quand ils venaient k la rencontrer, ils lorgnaient avec insistance ce fruit d^fendu. Ils envoulaientaM. d'Ornis de #arder sa femme pour luiet de la sequestrer du commerce des humains. Geux-ci s'en prenaient k son humeur sauvage, ceux-lk le soupgonnaient de jalousie. Quelques-uns s'obstinaient k forcer la consigne. Quand ils| 6taient regus , les froideurs qu'ils essuyaient les <3ontraignaient dabreger leurs visites.
Si Marguerite ne trouvait dans la society de ses voisins que de mediocres et rares distractions, elle n'en trouvait pas beaucoup plus en elle-m6me. Notre imagination nous tourmente souvent en nous forgeant des fantdmes; en revanche elle nous rend quelquefois le service de nous faire oublier les realties, et nous lui en sommes fort obliges quand ces realit6s sont deplaisantes. Marguerite n*6tait pas une de ces &mes ai- 16es qui se refugient dans les nuages quand la terre les -contrarie. 11 ne lui etait jamais arriv6 d'oublier ce qui •est pour ce qui n'est pas, de voyager dans les espaces, ni de s'eprendre dune belle tendresse poqr une chimere, pour une idee, pour les aventures de Tesprit. Elle n'avait connu qu'une passion, l'amitie ; le reste n*etait pour elle qu'un passe-temps plus ou moins ^gr£able. Elle aimait, corame une autre, k lire un roman ou k d^chiffrer une sonate, mais k peine avaitelle ferm6 son livre ou son piano, elle se trouvait ren- ■due k elle-m£me, k cette Marguerite Mirion, devenue comtesse d'Ornis, qui lui contait ses affaires et lui en demandait son avis. Adieu la musique ! il fallait lui repondre et s'enfoncer avec elle dans le positif de la Tie. Point de r6ves dont elle put s' aider pour se d6-
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fendre contre les inquietudes; sa seule ressource 6tait saraison. Elle gourmandait vertement sa curiosity. — Tais-toi, lui disait-elle ; si je t'ecoutais, tu finirais par me rendre malheureuse. — Et ce disant elle secouait sa charmante t6te pour en faire tomber les papillons noirs qui venaient par instants s y poser.
Un soir, — c'6tait, je crois, le 20 novembre, — Je
feu prit dans un hameau voisin d'Ornis. Roger, ac-
compagn6 de ses gens, se porta Tun des premiers sur
les lieux pour y organiser les secours; il se signalait
dans ces occasions par son "intrepidity sa presence
d'esprit et son sang-froid. Marguerite etait restee seule
au chateau avec sa femme de chambre. Vers dix heu-
res, un violent coup de sonnette fit retentir toule la
maison. Par Tordre de sa maitresse, Fanny, qui n'6-
tait pas la plus vaillante des cameristes, descendit fort
. a contre -coeur pour ouvrir. Quelques instants apres,
Marguerite l'entendit remonter precipitamment l'es-
calier, et la vit reparaitre effaree, criant k tue-t6te :
— Madame, madame.... un vilain homme avec un
grand nez de perroquet et des yeux qui lui sortent
de la t&te... Cene peut 6tre qu'un brigand.
— Que veut-il? que demandte-t-il? lui dit Marguerite un peu 6mue.
— M. le comte. Je lui ai r6pondu qu'il n'y etait pas. II m'a r£pliqu6 qu'il y 6tait toujours pour lui. Je i'ai prie de s'en aller, de repasser demain. II s'est mis & faire le moulinet avec son baton, me criant que j'6tais une mijaur6e, qu'il voulait voir monsieur, qu'il le verrait...
— Et aprfes?
— Apr&s... je lui ai pouss6 la porte au nez; mais il a fourr6 son rotin entre les deux battants, et je me suis sauv6e.
— Tu es la fllle la plus peureuse que je connaisse, lui dit Marguerite. Cet homme est peut-6tre charg6 d'un message press6.
Elle se leva, se dirigea vers la porte. Fanny s'efforca de la retenir, la suppliant de tirer le verrou et d'eteindre la lampe. — Je vous jure que c'est un brigand, lui disait-elle.
— Est-ce qu il y a des brigands dans ce pays?
— Eh! madame, celui qui assassina ce pauvre marquis Raoux!... •
— On l'a execute, et je t'ai d6fendu de me reparler de cette histoire et de prononcer ce nom dans cette maison, lui dit Marguerite d'un ton s6v&re.
A ces mots, elle sortit de sa chambre, sa lampe k la main, descendit h la rencontre du visiteur nocturne. Celui-ci avait cherch6 a p£n6trer dans Tappartement de M. d'Ornis; il s6tait tromp6 de chemin, et il venait d'entrer dans un cabinet de bain qui s'ouvrait au fond du corridor. La porte s'Gtait referm6e sur lui; apr6s s'etre efforc6 vainement de la rouvrir, il cherchait dans TobscuritG une autre issue qui n'existait pas, et tout en cherchant il tempGtait et l&chait des bordSes de jurons. #
Marguerite prit son courage k deux mains, entra dans le cabinet. Elle se trouva en presence d'un homme qui avait le teint 6chauff6, l'oeil allum6 par de trop copieuses libations. Gependant sa langue n'6tait point embarrass6e, il 6tait solide sur ses jambes. En apercevant Marguerite, il demeura un instant comme 6bahi; ses grosses mains velues posees en abat-jour sur ses yeux, il la considerait des pieds k la t6te. — Oh! la jolie comtesse d'Ornis que voilk! dit-il enfin.
— Que d6sirez«vous? lui demanda Marguerite, m6diocrement sensible a son enthousiasme.
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Au lieu de lui r6pondre, il fit claquer sa langue. — II y a des hommes qui sont n6s coiffes! reprit-il comme se parlant a lui-meme. En \oi\k un qui frise la cinquantaine et qui est noir comme une fourmi, et le bon Dieu lui am&ne dans son nid un amour de femme k faire venir Teau h la bouche d'un ange... Et la dot! peut-on savoir le chiffre dela dot?
— Encore une fois, que voulez-vous? dit Marguerite en haussantleton. Qui cherchez-vous dans ce cabinet de bain?
II regarda autour de lui. — Tiens, fit-il en partant d'un &clat de rire, vous avez raison, j'ai failli me laisser tomber dans une baignoire. Pourtant nous connaissons les etres. Dame! j'ai beaucoup trott6 aujourd'hui, et tout k l'heure je me suis rafralchi dans la guinguette de M mo Guibaud. Je ne sais pas ce qu'elle m61e a son vin, mais je me sens dans la t£te un leger nuage. Gela passera... Ou done est votre mari, madame la comtesse?
— On vous a dejk repondu qu'il etait sorti. Avezvous quelque chose k lui faire dire?
— A lui faire dire, madame la comtesse? Je ne lui fais rien dire, moi; j'ai l'habitude de lui conter moim&me mes petites affaires. Nous sommes de vieilles connaissances, voyez-vous, de vieux amis. II ferait beau voir que je vinsse en Bourgogne sans lui toucher dans la main! L/ete dernier, j'ai trouve visage de bois. II etait en Suisse, oil il cherchait femjfie. Peste! il a eu de la chance, et il me tarde de lui en faire mon compliment.
Marguerite n'avait jamais entendu parler de M. Bertrand, que Joseph Noirel avait eu l'avantage de rencontrer deux fois & Ornis en quelques heures. Le grand danois, son inseparable compagnon, n'Gtait pas
loin; son maltre 1'avait laissg dans la cour, oil il aboyait plaintivement k la lune. Marguerite se demandait qui pouvait 6tre ce personnage k la figure de Polichinelle, qui se permettait de parler si familierement du comte d'Ornis. Son costume oflrait un bizarre amalgame. Son habit etait de drap fin, et le collet en 6taitfourre de martre; il portait aux poignets de sa chemise deux enormes boutons d'or. En revanche, son chapeau de feutre, qui n'avait point qoitte sa t&e, etait fripe et bossu6, et il avait k ses pieds de grosses chaussures ferrees, dont les cordons avaient 6te remplaces par des ficelles. Marguerite finit par conclure quec'etait quelque maquignon qui avait fait autrefois marche avec M. d'Ornis, et dont l'habitude £tait de s'oublier apres boire.
— Je ne sais quand M. d'Ornis reviendra, repritelle. Soyez assez bon, monsieur, pour repasser demain.
— Oh ! doucement, r6pondit-il en roulant les yeux. On ne me renvoie pas ainsi. Demain M. le comte sera h la chasse, et il faudra que je coure apr&s lui. Gomme disent les Anglais, le temps est de Targent. Je suis iei, j'y reste, quand j'y devrais passer la nuit.
Sur ces entrefaites, Fanny, qui, prise de vergogne, venait de rejoindre sa maltresse, s'avisa d'un expedient qu'on lui avait enseign6 pour se d6barrasser des rddeurs qui s'introduisent nuitamment dans une maison mal garctte. Se tournant vers la cantonade, elle se mit k crier k pleine t6te : — Eh ! Joseph, J6rome, Jean-Marie, Mathurin, venez mettre k la porte ce monsieur qui fait l'insolent avec madame! — Elle aurait epuise tout le calendrier, si Marguerite ne lui avait mis la main sur la bouche.
La belle invention de la camGriste n'eut d'autre
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effet que de faire entrer M. Bertrand en fureur. D une main assenant un grand coup de poing sur son chapeau, de Pautre brandissant son b&ton : — Me mettre h la porte comme un voyou, moi, M. Bertrand! s'6cria-t-il d'une voix de stentor. Qu'ils y viennent, tous vos Jean-Marie et vos Mathurin! Mille tonnerres! je voudrais bien voir qu'il y eut dans cette maison quelqu'un d'assez hardi pour me porter la main au collet*?. . . Vous ne sayez done pas qu'elle est un peu k moi, cette maison?... Et frappant de son baton la muraille : — Gela me connait, cette muraille. Gela sait comment je m'appelle et que j'ai le droit de parler en maitre ici . . Et tenez, madame la comtesse, ce joli collier de corail que vous portez au cou, sil me prenait fantaisie de l'ajouter k mon fonds de boutique, je n'aurais qu'un mot k dire, on me le donnerait... Et sil me plaisait, comme dit cette demoiselle, de faire Tinsolent avec madame, jour de Dieu! je voudrais bien savoir qui men empecherait !
A ces mots, Stendant le bras, il aurait saisi Marguerite par la taille, si elle n'eut bondi en arri&re. Dans le mouvement qu'il fit pour la suivre, son chapeau tomba, il se baissa pour le ramasser. Marguerite s'elanga dans le corridor, et Fanny referma vivement la porte du cabinet, dont elle tourna la cle. M. Bertrand s'eflbrQa en vain d'enfoncer cette porte k grands coups de pied ; il demeura enferme dans les t&iebres, jurant, beuglant, se tremoussant comme un diable dans un benitier, frappant de sa trique les baignoires et faisant de toutes manieres un tapage k rSveiller les morts. Son chien, qui Tentendait de la cour, lui r£pondit par des hurlements d6sesp£r£s, auxquels ne tard&rent pas h riposter tous les chiens de garde du voisinage.
Encore 6mue du geste insolent de M. Bertrand, Marguerite, qui craignait que la porte ne ced&t h un nouvel assaut, ne savait h quel saint se vouer. Fanny lui offrit d'aller qu6rir main-forte au village. Elleallait accepter sa proposition quand M. d'Ornis parut, suivi de son valet de chambre. — Que signifle ce vacarme? — demanda-t-il. La cam6riste courut k lui, et avant que Marguerite pftt placer un mot, elle lui conta du ton le plus path6tique qu'un ivrogne, doht les intentions 6taient fort suspectes, venait de s'introduire dans la maison, que sur la sommation qui lui avait ete faite de se retirer, il setait repandu en invectives et en menaces, qu'il avait pouss6 l'insolence jusqu a vouloir embrasser madame la comtesse.
Le visage de M. dOrnis s'empourpra de colere. Quel est le dr61e?... s'ecria-t-il, et sans achever sa phrase il courut au cabinet de bain. Marguerite s'6langa sur ses pas, inquiete de ce qui allait se passer et apprehendant qu'il ne se livr&t h quelque violence. Elle etait loin de compte. A peine eut-il ouvert la porte, sa colere tomba comme par enchantement et fit place h une sorte de tcrreur melee de confusion et d'angoisse. II recula de deux pas.
— Quoi! c est vous, Bertrand! balbutia-t-il en s'efforgantde se remeltre. Comment se fait-il...
T/exces de fureur auquel setait abandonne M. Bertrand l'avait enticement degrise ; mais peu s'en fallait qu'il n'eut une attaque d'apoplexie. Comme s'il craignait de suffoquer, il d6noua violemment sa cravate.
— Oui, c'est moi, repondit-il en haletant. C'est bien moi, monsieur le comte, et voil& comme on me reQoit chez vous! Pour qui me prend-on'? Est-ce par votre ordre qu'on me traite ainsi? Suis-je de ces hommes dont on s'amuse? Ou espere-t-on me degotiter de
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revenir ici ? Sacrebleu ! on y perdrait ses peines.
— G'est une m6prise, murmura M. d'Ornis. Comment pouvez-vous croire...?
— Eh! que n'apprenez-vous k vos gens h me connaitre? reprit l'autre en secouant sa crintere rousse. Vous n'avez done jamais parte de moi Si madame la comtesse! Veuillez, je vous prie, lui expliquer...
— II suffit, interrompit avec hauteur M. d'Ornis, qui avait r6ussi h se refaire une contenance. Je n'ai aucune raison de vous presenter h ma femme, et j'entends vous garder tout entier pour moi. Calmez-vous, ramassez votre chapeau, que vous avez laiss6 tomber dans la baignoire, et suivez-moi dans mon appartement. Nous y causerons h. notre aise.
M. Bertrand ramassa son couvre-chef, adressa k Marguerite un 16ger salut et un regard de travers dont elle ne daigna pas s'apercevoir, puis se h&ta de rejoindre M. d'Ornis, qui avait pris les devants et se retournait pour l'appeler.
Marguerite demeura stap6faite de ce qu'elle venait d'entendre, de tout ce qui s'6tait pass6 et qui lui faisait l'effet d'un r6ve. Elle connaissait par experience la vivacity d'humeur de son mari ; elle avait craint un instant qu'il n'&rangl&t de ses mains ou ne fit b&tonner par ses gens Tintrus qui avait forc6 sa porte et pris des libert6s avec sa femme. II se trouvait qu'k la vue de cet intrus sa colfere avait fondu comme une pelote de neige; il avait p&li, perdu contenance, Scoute avec une sorte de componction les hautains reproches du manant, et il venait de l'emmener 'dans son cabinet pour y causer d'affaires avec lui. Qui fitait ce M. Bertrand qui s'entendait si bien h calmer les gens?
Elle remonta fort r&veuse dans son salon. Vers onze
heures, Fanny, qu'elle avail envoyee farire une commission k Toffice, revint en ltd disant : — G'est a n'y rien comprendre, madame. Ge vilain homme vient de sortir, et M. le comte l'a reconduit jusqu'a la porte. lis sont restes un instant a causer dans le vestibule.
— Et tu as 6cout6, selon ta louable habitude? II est bien temps que tu ia perdes, Tu as des oreilles en forme de trompe dont tu ferais bien de te d6fier.
— Je n'ai pas £coute, madame ; ils parlaient tout haut. M. Bertrand disait : — G'est entendu, nous nous reverrons dans huit jours; mais je vous pr6viens que c'est mon dernier mot, je n'y peux rien changer. — On voyait bien que monsieur 6tait vexe, que les mains lui d6mangeaient. — C'est bon, c'est bon, a-t-il repondu. Vous me permettrez du moins de vous dire que vous 6tes un drdle. — A ce mot de dr61e, l'autre a voulu se rebiffer ; mais monsieur lui a fait signe de se taire, et le butor est parti en sifllotant une chanson. G'est 6gal, madame; est-ce qu'on se figure des choses pareilles ? Un ivrognfe veut prendre la taille a madame, et monsieur avale cela doux comme laitl
Marguerite lui imposa silence; elle pouvait se passer des reflexions de sa cameriste, les siennes lui suffisaient. Elle reprit sa broderie. Elle entendit bientdt dans rescalier, puis dans le corridor, le pas rapide et saccad6 de son mari. La porte s'ouvrit, il entra. II avait l'air sombre, n lui jeta du seuil un regard scrutateur ; ce regard gtait celui d'un homme qui souffre d'une colore rentrSe, qui n'attend que l'occasion pour la d6charger sur quelque chose ou sur quelqu'un.
— Eh bien! lui dit-elle, cet incendie...
Gette question n'etait pas celle qu'il avait pr6vu& — Ge n'est pas la peine d'en parler, repondit-il sfcchement. Une baraque qui a flamb6. Elle ne renfermait
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que des pores, qui en seront quittes pour sentir un peu le roussi.
— On dirait, fit-elle en riant, que vous leur en voitiez de ne pas a'Gtre laiss£ griller?
— Moil pourquoi done? Vous savez que je veux du bien k toute la creation,
H commenga d'arpenter le salon, les mains derrtere le dos, regardant Marguerite de cdt6. Si peu qu'on aime les questions, on les pr6f&re St certains silences, rien n'6tant plus d^sagreable que de se trouver en presence de ; quelqu'un qui ne dit mot et qui assur6ment n'en pense pas moins. — On Stouffe ici ! s'ecriat-il au bout dun moment. Vous avez la rage de faire des feux d'enfer; je ne sais pas comment vous pouvez ytenir.
U ouvrit la fen&tre a deux battants. Marguerite s'approcha de la chemin6e, 6carta deux baches qui commengaient k s'allumer, et ne put s'emp^cher de faire in petto la reflexion que son feu 6tait fort modeste, et qu'un homme contrarie trouve toujours k quoi se prendre. Elle se rassit, se remit k broder. S'arr6tant devant elle M. d'Ornis lui dit : — Que faites-vous done \k ?
— Vous le voyez, je brode.
— Vous avez tort de broder si tard, vous y perdrez
vos yeux.
— Affaire d'habitude ; je vous assure que je ne les . fotiguepas.
— Et moi, je vous certifie que rien n'est plus insupportable pour un homme qu'un tete-&-t£te avec une femme qui brode.
— Oh ! dit-elle galment, voila un argument qui me touche. Et, posant sa broderie, elle s'enfonga dans son
fauteuil et se croisa les bras. — Voyons, avez-vous quelque chose & me dire?
II baussa l&g&rement les 6paules, fit encore un tour de chambre. Quand sa promenade Feut ramene en face de Marguerite, la voyant resolue a ne le point interroger, il prit le parti de rompre lui-m6me la glace. — S'il vous plait, ou avez-vous p6che votre femme de chambre ? lui demanda-t-il.
~r Dans le lac de Genfeve. C'est une mienne payse, qui a passe plusieurs annges a Paris , une brave fille tr&s-adroite de ses doigts.
— Ne vous en deplaise, c'est une sotte p6core.
— Une pecore! Qu'avez-vous a lui reprocher?
— Ses stupides terreurs, ses histoires a dormir debout. N'avait-elle pas pris M. Bertrand pour un d6trousseur de grands chemins?Peu s'en est fallu qu'elle n'ameutat tout le village par ses cris. Get homme a-t-il done Vair d'un malandrin? Lui avait-il mis le poignard sur la gorge ? Vous feriez bien de renvoyer votre payse au fond de son lac.
— Permettez cependant. Elle a la t6te un peu vive, et je lui en fais la guerre ; mais tout n'est pas reverie dans son fait. Votre M. Bertrand a une fagon de se presenter chez les gens... Je serais d6solee, je vous Pavoue, qu'il eftt embrassG votre femme.
— £tes-vous bien stire qu'il voulut vous embrasser? II a yu que vous aviez peur, et s'est amuse... Sa plaisanterie 6tait de tres-mauvais gout, si vous le voulez...'
— Oh! je le veux tres-fort, dit-elle.
— II n'arrive jamais rien aux femmes qui n'ont pas peur, reprit-il brutalement. Sf la comtesse d'Ornisne se comportait pas quelquefois comme une petite fille,
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personne ne s'aviserait de prendre des familiarites avec elle.
Si grande que flit sa mansu6tude, cette observation la choqua. — Excusez, dit-elle, cette pauvre Marguerite. Si javais pu deviner que cet homme 6tait de vos amis...
II fit un haut-le-corps : — Lui, mon ami! Avez-vous Fintention de me f&cher? #
— Point du tout, mais vous avez pour lui des tresors d'indulgence...
— Vous regrettez que je ne l'aie pas tu6 comme un chien, parce qu'il avait bu une demi-bouteille de trop?
— Dieu m'en garde! je voudrais seulement que vos indulgences s'6tendissent k tout le monde, et en particulier k mon humble personne. — Puis, reprenant sa belle humeur, elle ajouta de cet air bon enfant dont la gr&ce etait irresistible :. — Voyons, dites-moi bien vite qui est ce M. Bertrand, et que cela finisse !
II eut quelque satisfaction de r avoir amende k Tinterroger, et il parut s'humaniser un peu. — Je. savais bien que vous mouriez d'envie de me questionner ! s'6cria-t-il. Oh! les femmes! toujours curieuses de mis&res!... M. Bertrand est Tun des plus beaux produits de ce pays. Apr&s avoir t&t6 de tous les metiers, cet enfant d'Ornis est en passe de faire fortune. D'abord simple gardeur de moutons , puis porte-balle, puis g£rde-vente, puis courtier d' assurances, puis gourmet-piqueur d'entrep6ts, il s'est lass6 de dSguster.les vins des auties, et a jur6 de ne plus boire que les siens. II ne tient pas toujours parole, comme vous voyez. En fin de compte, il s'est fait marchand de bric-&brac, et depuis quelques annees il a lev6 boutique k Lyon. De temps k autre, il vient faire une tourn6e
dans nos ch&teaux bourguignons, ou il trouve toujours quelque chose k brocanter. Mes greniers sont pleins de vieux meubies, d'antiquailles qui prennent une place inutile, et dont je suis bien aise de me debar rasser. Vous voyez que oet homme appartient k la classe des animaux utiles, et que votre chambriere est une p6core.
Dans le moment, Marguerite s'accommoda de cette explication qui lui parut suffisante. — Pourquoi, reprit-elle, n'avez-vous jamais promen6 dans tos greniers la fille de mon p&re ? Vous savez que les vieux meubles et moi, nous avons du goftt les uns poor les autres.
— Bah f dit-il, vous ne trouveriez lk-haut que de la friperie, des sofas d6penaill6s, des tables boiteuses, des fauteuils manchots et des bibelots qui n'auraient point de valeur pour vous, et dont mon brocanteur sait tirer parti, sans compter qu'il me les paye.
— Oh! bien, permettez-moi d'encherir sur M . Bertrand. Si Marguerite Mirion a la passion des vieilleries, la comtesse d'Ornis a le culte des souvenirs de famine.
— Ne soyez pas plus royaliste que le roi, repliquat-il d'un ton bret
Elle s*approcha de lui et lui tendit sa joue, qull effleura du boot de ses l&vres. A son tour, elle le baisa sur le front. Son baiser n'eut pas la vertu de dissiper le sombre nuage qui couvrait ce front soucienx.
A peine Marguerite eut-elle pos6 la tete sur son chevet, que, se prenant & repenser aux explications de son mari, elle v decouvrit des invraisemblances qui la troubterent. Elle le connaissait assez pour savoir qu'il tenait k ses reliques de famille, et qu'il 6tait dans son caract&re de brfrler plutdt un vieux
bahut que de le vendre h un brocanteur. A supposer qu'il e&t conclu quelques marches lucratifs avec M. Bertrand, cela suffisait-il pour expliquer Pesp&ee de pouvoir myst&ieux que ce grotesque personnage exergait sur lui, les Sgards que M. \TOrnis tSmoignait k un homme qu'il paraissait mepriser, et pourquoi il avail p&li et recute de deux pas en le reconnaissant ? Elle se rappelait aussi les paroles du marchand de bric-k-brac : — Cette maison est un peu h moi... Ce collier de coraiL, je n'aurais qu k dire un mot, on me le donnerait. — De tels propos sont Granges m&me dans la bouche dun homme avin6. Et cette exclamation de M. d'Ornis qu'avait recueillie Fanny : — Vous me permettrez de vqus dire que vous Gtes un dr61e ! — est-il naturel dinterpeller de la sorte un animal utile qu'on reverra dans huit jours pour d6battre avec lui le prix d'une credence?
A force de tourner et retourner sa tete sur l'oreiller, Marguerite finit par s'endormir. Vers deux heures, elle se r&veiila en sursaut. Elle avait cru voir son
mari s'approcher de son chevet, puis, se penchant sur elle, la regarder flxement, et tout a coup lever ses deux poings ferm6s en poussant un soupir dechirant. Elle s'Slanga hors de son lit et se surprit k crier : — Qu'est-ce done? que me voulez-vous? — Son cri la reveilla tout k fait. II n y avait personne dans sa chambre, et autour d'elle tout etait tranquille. Cependant, en pretant l'oreille, elle crut entendre marcher dans la chambre de son mari, qui 6tait s6paree de la sienne par un degr6 de trois marches et un petit palier. Elle entr'ouvrit discretement sa porte, et s aper$ut [qu'il y avait encore de la lumiere chez M. d'Ornis. Elle ne s'6tait pas trompee, il 6tait debout, il allait et venait. Quelquefe instants apr&s, il jeta un
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profond soupir, presque aussi effrayant que celui qu'elle avait entendu dans son r6ve. Craignant qu'il ne se trouv&t mal, elle s'61anca pour lui porter secours. Elle avait d£j& la main sur le loquet, le courage lui faillit. Elle resta \k plusieurs minutes, immobile, retenant son souffle ; enfin elle demanda d'une voix sourde : Roger, 6tes-vous souffrant? — II est & eroire qu'il ne Tentendit point, car il ne r6pondit pas. Bientdt il souffla sa bougie, se remit au lit. Marguerite regagna le sien, mais elle ne put se rendormir. Toutes les cinq minutes, elle se dressait sur son seant, et gcoutait. La nuit lui faisait peur, il lui tardait que Faube parftt. Le soleil 6tait son grand ami, il Tavait toujours console de tout. Elle n'avait jamais eu de ehagrin qui efit r6sist6 aux graces de Taurore, au premier sourire d'un beau jour.
D&s que la nuit commenga de s'Gclaircir, elle se leva, ouvrit sa fen&re, respira la fraicheur un peu &pre d'une matinee de novembre; puis elle se recoucha, et dormit deux ou -trois heures. Quand elle se r&veilla, elle chercha ses terreurs et ne les retrouva plus.
Ce jour-lk, Marguerite ne vit gu&re son mari. II s'6tait mis en chasse de bonne heure sans lui demander de Taccompagner. II ne revint que le soir pour se mettre k table. II y apporta un front sGv&re, des sourcils orageux. Apr&s le diner, il alia fumer deux ou trois cigares dans le pare; puis il entra dans le petit salon oh se tenart sa femme, 6changea quelques propos oiseux avec elle, et s'en alia se coucher. II en fit
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autant le jour suivant. Le surlendemain, il lui annonga qu'une affaire pressante l'appelait k Paris, et, sans lui dire de quelle affaire il s'agissait ni combien de temps durerait son absence, il partit pour aller prendre le chemin de fer k Blaisy-Bas.
Marguerite employa deson mieux ses jours de solitude. Elle fit quelques promenades, passa chaque apr&s-midi une ou deux heures aupr^s d'une vieille paralytique qui Finteressait, partagea le reste de son temps entre sa broderie et une partition nouvelle, qu'elle dGchififra d'un bout k Tautre.
Elle 6tait un matin k son piano quand on lui annonga la visite de la comtesse douairiere d'Ornis. Elle regretta que sa belle -m^re prlt pour la venir voir le temps od son mari 6tait absent. Mieux valait cependant ia recevoir que de pretexter une migraine ; ^1 me d'Ornis n'6tait pas dispos6e k croire aux migraines de sa bru. Marguerite commanda qu'on la fit entrer dans le grand salon du rez-de-chauss6e, ou elle ne tarda pas k la rejoindre. — Qu'ai-je appris, ma toute belle? lui dit M me d'Ornis en lui tendant la main. Vous voilSt veuve! Comment vous 6tes-vous r6sign6e k laisser partir votre berger? Vous avez dti pleurer toutes les larmes de votre corps.
— M. d'Ornis avait une affaire k Paris, lui r6pondit tranquillement Marguerite.
— Le viiain mot! Depuis quand les bergers ont-ils des affaires? Je croyais que c'6tait chose inconnue en Arcadie. A votre place, je me serais piquee d'honneur, oppos6e mordicus k ce depart. Songez-y bien, quand un mari aussi amoureux que le vdtre en vient k d6couvrir qu'une affaire Tappelle k cinquante lieues de la jupe de sa femme, cette d^couverte fait date dans le manage.
— Ma jupe et moi, nous sommes raisonnables, repartit Marguerite, notre berger nous reviendra.
— Et peut-on savoir ce qu il est alte faire k Paris'?
— IL avait probablement a causer avec son banquier.
— Probablement? Vous n : en etes pas stire? Je passe de surprise en surprise; je m'imaginais qu'il vous disait tout.
— Oui, tout ce que je tiens k savoir.
— Bravo, ma cherel reprit M me d'Ornis. Vous avez la foi. Ce n'est pas celle qui sauve; mais elle ne laisse pas davoir son utility. Elle sert a ne pas se mettre martel en t6te. Au surplus, k quoi cela vous avanceratt-il de questionner Roger? Rien n'est plus b6te quune question. Dans le temps oil nous vivkms ensemble, oil il 6tait a moi, il lui arrivait souvent de decouvrir un matin, en se faisant la barbe, qu il avait une affaire pressante a Lyon, a Dijon ou meme a Paris. Je lui disais : Quelle est done cette affaire? Dans le commencement, il se mettait en frais d'invention; plus tard il a pris le parti de me rSpondre tout crilroent : — Je m'ennuie, et j'essaye de me desennuyer... Les temps sont bien changes, on ne s'ennuie plus
— Aimez-vous la musique, madame? interrompit Marguerite. J'ai la-haut une partition que je serais heureuse de vous jouer.
— Je n'ai jamais aim6 que le plain-chant. Gardez, ma ch&re, vos triples croches pour les amateurs... A propos, ajouta-t-elle, il n'est bruit dans nos cantons que d'une scene qui se serait passee dans un cabinet de bain...
— Vous oubliez, madame, lui dit Marguerite en riant, que rien n'est plus b6te qu'une question-
— Si ce n'est un conseil, r6pliqua-t-elle, et pourtant je veux vous en donner un. Les b6tises sont de inon age, les sottises sont du vfttre, et je tiens a vous dire que vous en feriez une en attirant ici M. Bertrand.
— Moi, Tattirer ici ! Je crois que la fa$on dont je TaireQu...
— Sans doute. Je sais tout. Vous avez des doraestiques bavards, et je n'ignore point que ce rustre s'est emancip6 jusqu'a vouloir... Gette historiette a 6gay& tous les chateaux a la ronde." Ge n'est pas qu'ils soient mechants, ces chateaux ; mais ils s'ennuient, et quand ils peuvent dauber sur le procham. .-
— Quel conseil avez-vousa me donner? interrompit de nouveau Marguerite avec un peu de hauteur. Graignez-vous que je n'encourage les familiarites de M. Bertrand?
— Parlons s6rieusement. Je me suis d6ja permis un jour de vous repr6senter... Je vous le r6p£te, il est de votre devoir de surveiller votre mari, de r6sister dans l'occasion a ses fantaisies. Je ne sais ce qui lui prend; il semble que depuis quelque temps il ait jur£ de vendre pi£ce a pi&ce son heritage. D'oii lui viennent ces besoms pressants de fair6 argent de tout? L'an dernier, fl a c6d6 a M. du Rozan une noue et un bouquet de bois, rGpondant a toutes mes remontrances par ce beau mot : — Qui a Fargent a les coquilles ! — Mais la plus sotte de ses fantaisies est M. Bertrand. Cet homme a ete ^conduit de partout ; il n'est re$u qu'ici. Sous mon minist&re, il y est venu deux fois. J'ai si. bien jnanoeuvrS qull est reparti sans rien emporter. Pensez-y, ma belle, si Ton voyait sortir de cette maison un fourgon rempli de vieux meubles armories et de portraits de famille, cela ferait un effet deplorable, et notez que c'est a vous qu'on s'en prendrait On vous
accuserait d'ignorer certaines convenances, certains respects...
— Qu'on n'apprend pas, dit Marguerite, dans la boutique d'un menuisier. Comme on les calomnie, ces pauvres menuisiers!
— Je ne leur veux point de mal. II y a place pour tout le monde sous le soleil; mais il me semble que vous 6tes engagSe d'honneur... Parmi ces portraits de famille que convoite M. Bertrand, il en est q uiont du m6rite. Voici encore une des bizarreries de Roger. Autrefois il aimait k s'entourer de ces portraits, il les avait pendus aux murs de son cabinet de travail. Le vent a saut6, et dans le derangement d' esprit que lui a caus6 la mort de Raoux, il a tout fait porter au grenier, me donnant pour raison que ces cadres qui le regardaient lui Gtaient insupportables. Je recommande surtout h vos bons soins un pastel de Latour, grand comme la main, qui repr6sente"une grand'tante de Roger, une d fipinac, k vingt-cinq ans, en robe de bal, une rose dans ses cheveux, — des cheveux d61icieux, blonds cendr6s comme les vdtres, ma belle. La pauvre femme eut des aventures. Son raari, qui avait commence par l'adorer, finit par la battre. Ge sont des choses qui arrivent. Un jour elle partit avec un amant, et quel amant! Un clerc de notaire... Dieu fasse paix k son &me! Quand elle eut assez de son saute-ruisseau, elle entra en -religion; elle est morte en odeur de saintet6. C'est une merveille de peinture que ce portrait. Figurez vous un teint frais comme une rose,
un cou de cygne, une petite bouche qui fait la moue, et des yeux bruns ravissants, un peu comme les v6tres aussi, — mais sournois, tres-sournois. En y regardant bien, on apergoit au fond le clerc de notaire. II serait dSsolant que ce bijou tombat dans les pattes du sieur
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Bertrand. Faites bonne garde, je vous prie. Vous devriez adresser k Roger de s£rieuses representations...
— A quoi tient-il, madame, que vous ne les fassiez vous-mtaie?
— Je ne suis plus rien ici, je ne me m61e plus de rien. Vous avez succ6d6 k mes droits, il est juste que vous heritiez des charges... Ah Qk\ vous fait-il done peur, votre berger*? Ma ch&re, je crois aux proverbes : qui manage le loup, le loup le mangera. /
A ces mots, ramenant sur ses 6paules son ch&le de cachemire, elle se leva et serra de nouveau la main de sa bru en lui disant : — Vous devriez profiter de l'absence de votre mari pour venir diner chez moi sans fagons; nous causerions. On pourrait vous offrir une omelette au lard, puisque vous les aimez, en y m&ant quelque assaisonnement.
— C'est de Passaisonnement que je me d6fie, lui rGpondit Marguerite en souriant.
— Viendrez-vous, oui ou non?
— Je prefere attendre le retour de M. d'Ornis.
La douairiere se mit k rire d'un petit rire m^chant qui d£couvrit toutes ses dents blanches et pointues : — Tranchez le mot, vous n'osez pas venir diner chez moi sans en avoir demand^ la permission k votre tyran. D6cid6ment ce m6chant homme vous fait peur.
Marguerite la reconduisit jusqu'k la grille : — Oh ! toi, vois-tu, lui disait-elle tout bas en la regardant s*61oigner, tu n'es pas bonne, et je renonce k t'aimei* jamais!
Elle remonta chez elle, rouvrit sa partition, la joua jusqu'au bout. En fermant son piano, elle se souvint d'une vieille Genevoise, esprit aigre et hargneux, laquelle n'allait jamais chez les gens que pour leur d6cocher des traits amers ou leur rapporter quelque
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bruit d6sobligeant qui courait sur leur compte. L'oncle Benjamin, qui l'avait ea aversion, du plus loin qu'il voyait venir cette m6g£re, s'ecriait : — Au large! voici la b6te k chagrins... Et il lui ressouvint d'un autre mot de Foncle Benjamin, d'une rSponse quil lui faisait quand elle 6tait petite et qu'elle rinterrogeait sur des choses qu'elle ne pouvait comprendre. — Va, va, Margot, lui disait-il, lorsque tu seras grande, tu verras qu'il y a bien des choses dans un chosier. — Qu'est-ce qu'un chosier, mon oncle*? demandait-elle. — Eh! parbleu, c'est l'endroit oil le bon Dieu met les choses. II y a le grand chosier, qui est le monde, et il y a les petits chosiers, comme par exemple une t6te de jeune fille, et tout cela est plus compliqu6 qu'on ne pense. — Ah I oui, se dit-elle, tout ■cela est plus compliqu6 qu'on ne pense.
Elle essaya de broder ; mais elle 6prouvait une irritation nerveuse. II lui semblait qu'un insecte venimeux l'avait piqu6e de son dard. Elle voulut prendre un baip d'air. Elle mit sur sa t6te sa toque de feutre gris orn6e d'une aigrette rouge, sur ses 6paules son mantelet de velours bord6 de fourrure, et sortit pour faire le tour du pare. En traversant le grand salon, «lle vit passer son image dans la glace et s'arr&a un instant pour la regarder. — Vraiment, se prit-elle k <lire, e'est une assez belle personne. Je doute qa'k trois lieues k la ronde on puissetrouver de plus beaux cheveux. Le malheur est qu'elle a dans son petit chosier l'idee d'un certain bonheur bourgeois quin'habite pas ici. Les plafonds sont trop hauts...
La minute d'apres, elle descendit le perron , s'en alia jusqu'au fond du pare, brassant de ses pieds les feuilles mortes qui jonchaient lesallees et dont le bruissement sec resonnait melancoliquement a son oreille.
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Elle se lassa de cette musique, gagna un.banc au pied de la statue sans nez. Elle consid&ra longtemps le chateau et sa" massive architecture, — Decidement c'est une immensity, pensait-elle, et pour la premiere fois elle se demanda si cen'6tait point une mSprise du sort qui l'y avait amende... II fallait un nid k la fauvette, se dit-elie, nonune aire de vautour. Jetiens si peu de pl$ce et ce manoir est si grand que je sens autour de moi comme un grand vide que je ne peux remplir. Passe encore, poursuivit-elle, si k dix ans on m'avait avertie et qu'on m'etit inittee aux goftts, aux sentiments de mon futur etat! Dans le monde bourgeois oil j'ai grandi, il y a autant de petites passions et de mauvais proc6d6s qu'ailleurs : on s'y f&che, on s'y querelle, on s'y jalouse comme dans tous les chateaux du monde ; mais, bon ou mauvais, on y a le coeur sur la main, on s'y tutoie, les visages y sont transparents, les mots aussi, on y vit trop prfes les uns des autres pour se faire des myst&res. Quand les maris s'en vont, on salt pourquoi , et vient-il des chagrins k leurs femmes, elles ont toujours de Inoccupation pour se distraire, leur manage k conduire, leur tricot, des comptes k revoir. Oil est mon manage? On me prie de ne me mftler de rien ; une fois mon diner commande, toutes mes heures sont k moi, c'est k ne savoir qu' en faire... Mon grand malheur, ajouta-t-elle, est d'avoir v6cu avec des gens qui m'adoraient ; c'est un pli que j'ai contracts. II y a bien dans ce pays quelqu'un qui m'aime; encore n'y parait-il pas tous les jours. Hors lui, je ne rencontre que des gens qui seraient heureux de me voir faire une folie ou de m'entendre dire une sottise. Le pis est que, s'il m'arrivait de n'Gtre plus aim6e par personne, je ne saurais k quoi me prendre, car, voilk qui est grave, la vanite ne me consolera jamais de rien.
Elle se sentait entratn6e par un courant d'idees tristes , oil sa gatt6 s'en allait k la derive. Elle se leva, se secoua; les bras croisSs, elle fit dix fois k pieds joints le tour du socle de la statue, et ramassant dans l'herbe une pomme de pin : C'est un petit enfant pas plus gros que cela qu'il me faudrait, pensa-t-elle. Ges petits 6tres-lSi remplissent le temps. — Puis, sa pomme de pin dans la main, elle se mit k contempler la statue fruste et camarde de Jacques d'Ornis , marGchal de camp et commandeur du Saint-Esprit. En depit des irr^parables'outrages qu'avaient inflig£s Si sa figure les autans et les ann6es, sa physionomie martiale et. ouverte revint k Marguerite. — Tu as Tair d'un brave homme, lui dit-elle , malgre le nez qui te manque, et il me semble qu'on pourrait s' entendre avec toi. Tu avais vu la cour et les camps, tu savais le monde et la vie ; tu n'avais pas les petites id6es v , les etroits pr6jug6s de certains cerveaux racornis de ma connaissance. Peut-6tre, si tu revenais ad monde , serais-tu 6tonne de trouverici Marguerite Mirioncausantfamili&rement avec ton image et d'apprendre que cette petite bourgeoise est entr6e dans ta famille ; mais c'est k Tuser qu'on connaitr^toffe. Si jamais elle a le bonheur de te donner un descendant, cet enfant ne sera pas indigne de toi. Elle lui enseignera les g6n6reuses pens6es et les g6n6reux m^pris, elle lui mettra au coeur une 6tincelle de ce courage qui nous apprend k nous bien battre contrela vie, et, s'il le faut, kmourir en braves k Nerwinde, car c'est bienaNerwindeque tu es mort, vieux sourd*? ajouta-t-elle en se penchant pour lire Tinscription. En ce moment, elle s'avisa qu'elle tenait toujours dans ses doigts la pomme de pin. Elle Tapprocha de ses Ievres, et fermant les yeux, la bouche ouverte, elle la couvrit de baisers, jusqu'k ce que,
riant de sa folie, elle la rejeta bien loin dans le gazon.
Elle reprit le chemin du chateau. Son entretien avec lemar^chal de camp Tavait reconfortee ; elle se sentait dispos6e a mieux esperer d'elle-m^me et des autres. — C'est singulier pourtant, se dit-elle, je viens de promettre k ce heros de pierre que j'apprendrai k mon fils h mourir en brave, et il y a due k parier contre un que je n'aurai pas le courage de traiter la question des portraits.
En repensant k ces portraits, il lui vint queique curiosity de les voir, surtout celui de cette pauvre jeune marquise d'fipinac, que son mari avait battue apres P avoir adoree, et qui s'6taitenfuieavec un clerc. Cette destin6e la scandalisait un peu et la touchait beaucoup; les honn6tes femmes sont ainsi faites qu'un grain de scandale n'a jamais nui k leurs Amotions. Elle se Mta de rentrer ; mais avant de partir pour son expedition, desirant ne mettre personne dans le secret de ses curiosites, elle envoya le valet de chambre de son mari porter une lettre k la poste et Fanny prendre des nouvelles de la vieille paralytique. Elle ne put s'emp^cher de rire elle-m&ne de ses precautions. — On dirait vraiment, pensait-elle, que e'est un crime de monter dans un grenier. Me voilk presque aussi 6mue que pouvait T^tre la femme de Barbe-Bleue quand elle p6n6tra dans le myst6rieux cabinet.
Des qu'elle fut seule, elle monta au second etage, suivit le corridor dans toute sa longueur, et, trouvant sur sa gauche un escalier en bois, ellele gravit rapidement, arriva devant une grande porte en ch6ne sculpts, qui lui parut avoir un air rGbarbatif , Tune de ces portes qui n'aiment pas qu'on les derange et qui prient les gens de passer leur chemin. Elle ne laissa pas de
Pouvrir, non sans peine ; elle dut s'aider de ses deux
mains pour faire tourner la cl6 dans la serrure. En roulant sar ses gonds, la porte lit entendre un sourd grincement qui ressemblait k une plainte, k une protestation. Son maltre l'avait formee , elle n'aimait pas les curieux.
Ce grenier, qui prenait jour par deux grandes lu-
carnes, n'avait rien de lugubre ni de sinistre. C'etait
un grenier bien tenu, pas trop poudreux. Les meobles
de rebut qui le remplissaient etaient ranges en bon
ordre comme des files de soldats ; on pouvait aisement
les passer en revue. Marguerite, qui avait l'ceil exerce
en ces matures, s'assura bien vite que dans ce vieux
mobilier il n'y avait aucun objet de prix, rien qui me-
ritat d'etre dispute aux griffes de M. Bertrand. Elle
passa aux portraits, qui 6taient appuy&s contre la mu-
raille ; elle etait bien aise de faire la connaissance de
sa famille d' adoption. Tous ces d'Ornis avaient £te
tailles sur le m6me patron, tous noiratuds, maigres et
sees, les l£vres minces et serrees, le nez crochu,r<Bil
etincelant, lesourcildur et severe. — Quelle collection
d'oiseaux de nuit ! pensa Marguerite ; ces fronts ca-
verneux ont 1'air de magasins k secrets. — Elle fut
heureuse dedecouvrir aufond d'une caisse envelopp£e
d'une b&che Tadorable figure de la marquise d'Epina/c.
Elle se r6cria cette fois de plaisir $t d'admiration. he
pastel etait un bijou ; M we d'Ornis ne l'avait pas surfeit.
L'expression des yeux etait etrange; Marguerite n'y
apergut point le clerc de notaire ; elle cruty decouvrir
un leger nuage de tristesse , un malheur vaguement
pressenti, un mystere de melancolie et d'attente. Eile
s'assit sur le rebord de la caisse pour contempler plus
a son aise ce portrait, qui exerQait sur elle une sorte
de fascination ; elle n'en pouvait detacher ses regards.
— II est certain, se disait-elle, que je lui ressemble
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un peu. Les cheveux, le cou... Ah! par exemple, la bouche est plus petite ; impossible de rire avec la bouche que voilk. En peinture, cela fait mieux ; mais dans l'habitude de la vie... Gette d'fipinac etaitune Marguerite Mirion triste. Ses yeux voyaient trop loin, devinaient les inalheurs. Mieux vaut avoir Tesprit plus court et la bouche plus grande.
Elle se mit h rire, comme pour montrer au portrait comment on s'y prenait. Le retentissement de son rire dans le grenier lui fit peur. Illui sembla que ce grenier se scandalisait de sagait6. — Oil done est le scandale? dit-elle. — Et avisant tous les d'Ornis qui la regardaient : — Ce sont ces gens-la qui ne veulent pas qu'on s'amuse. — Elle les retourna aussitot contre la muraille . Cela fait, elle se disposait a enfouir M me d'Epinac dans sa caisse ; mais elle ne put se sSparer de sa nouvelle amie. Elleprononga qu'il serait odieux de laisser tomber cette charmante marquise dans les mains crochues de M. Bertrand , qu'elle aurait le courage de plaidter sa cause, qu'en attendant ellevoulaitla mettre en surete et s'en faire une compagnie dans ses heures de solitudp.
Elle emporta chez elle le portrait sans accident, et le regarda de nouveau h plusieurs reprises. Le soir, en se deshabillant, glle le posasur sa toilette, et quand elle fiit au lit, elle le prit dans ses deux mains, se mit k causer avec lui, h lui faire conter son histoire. — Ainsi, lui disait-elle, il a commence par t'adorer, et puis il t'a battue ! Pourquoi done*? Tu n'6tais pas coquette, et il n'etait pas jaloux. Peut-etre Tas-tu contrarte; tu as eu le tort d r ecoutier ta belle-mere. II faut toujours se d6fier de ces esprits pointus... Et un jour, ny pouvant plus tenir, tu es partie avec ton clerc. II 6tait charmant, joli comme un Cupidon? Bah ! si char-
mants que soient les clercs de notaire, on a vu bien vite le bout de leur esprit et de leur coeur... Puis tu t'es reconcile avec le bon Dieu en entrant dans un couvent. II parait que c'est un charme qu'un b6guin de religieuse ; cela endort les souvenirs. YoWk une ressource que je n'aurais pas, sous peine d'abjurer. Je serais condamn6e k me ressouvenir et k me repentir pendant vingt ans, ou k me tuer. Vingt ann6es de repentir I Je crois vraiment que jeme tuerais.
Elle s'assoupit peu k peu sans lacher le portrait. A son reveil, son premier regard fut pour lui. Sautant a bas de son lit , elle s'empressa de serrer la marquise dans un tiroir. Elle achevait sa toilette quand elle entendit dans l'escalier une voix et un pas bien connus, et Roger entra dans sa chambre.
— II ne s'est rien pass6 pendant mon absence ? lui demanda-t-il.
— Rien. Nous ne sommes pas dans le pays des evenements. Et ce grand Paris?...
— II est toujours k sa place... Vous n'avez point regu de visite?
— Point du tout... Ah! si, une seule. Votre mere est venue me voir.
— Qu'avait-elle k vous dire?
— Elle venait me prier k diner, je lui ai repondu que je preferais attendre votre retbur.
— Vous 6tes une femme... une femme... pleine de bonnes intentions. — A ces mots, il l'embrassa sur le front.
Elle le voyait en si belle humeur qu'elle resolut de lui parler des portraits. Une lettre de son pere qu'on lui remit en ce moment la fit changer d'id6e. Gette lettre, qui avait et6 retardee par une erreur de la poste, lui annongait que l'oncle Benjamin avait eu un
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coup de sang, qu'il avait peine k se retablir, que les m6decins etaient inquiets, que lui-meme sentait la gravite de son 6tat et temoignait un vif d6sir de revoir sa filleule. Marguerite montra la lettre k son mari et lui demanda l'autorisation d'aller passer trois jours & Geneve. — Gela tombe fort mal, lui dit-il. J'avais forme le projet de vous emmener des demain courir a vec moi le Morvan.
Gomme elle insistait, il finit par lui dire avec une durete qui la peina : — Soit, j'y consens, et je pardonne k votre parrain, mais Si la condition qu'il n'en rechappe pas.
Le train direct de Paris k Geneve passait k Beaune dans la nuit. II fut arr£t£ que Marguerite partirait pour Beaune aussitftt apr&s le diner, et la voiture fut commandee pour huit heures. Son mari paraissait tr&s-contrari£; elle ne voulut point lui parler des por- , traits : lui dSplaire deux fois en un jour, c'6tait trop. Qu'allait-elle faire de M me d'fipinac? Le pastel avait un cadre de prix, guilloch6, enrichi de grenats aux quatre coins. Marguerite craignit que, si M. Bertrand revenait en son absence et qu'on cherch&t le portrait sans le trouver, on ne s'en prit h quelque domestique qui se serait laiss6 tenjer par les grenats. Elle se promit de reporter M me d'fipinac dans sa caisse. Dans Tapresmidi cependant, comme elle faisait un tour de pare avec M. d'Ornis, elle fut vingt fois sur le point de lui confesser son expedition de la veille, sa trouvaille, le prix qu'elle y attachait. Elle s'embarqua dans un exorde; mais elle ne reussit pas k dGbarquer, et quoique du haut de son socle le heros de Nerwinde sembl&t la regarder et lui rappeler ses magnanimes declarations , le courage lui manqua. Elle quitta M. d'Ornis sous pretexte qu'elle avait des preparatifs
k terminer, et apr&s 6tre remontee dans sa chambre, elle grimpa furtivement au grenier pour y faire restitution.
Elle trouva la porte toute grande ouverte, s'avisa en entrant qu'un domestique 6tait venu le matin pour a6rer et donner un coup d'epoussette. Elle en conclut qu'il y avait p6ril en la demeure, qu apparemment M. d'Ornis attendait son brocanteur dans la journee. Bien qu'elle eftt h&te de se retirer, elle perdit quelque temps Si lout remettre en ordre dans la caisse, de manure que personne ne put se douter qu'une curiosite indiscrete y avait furete. Elle replaga ensuite la b&ehe comme elle etait. En se redressant, elle se heurta la t&te; elle y porta la main et s'apergut qu'elle avait perdu un noeud de rubanslilas quiorn&itses cheveux. Elle le chercha longtemps. ne le trouva point, et finit par se persuader qu'il 6tait tombe dans le pare, au milieu d'un fourre que son mari lui avait fait traverser.
Elle se disposait k bajtre en retraite, et dejk elle avait atteint le premier palier, quand elle entendit a 1' Stage inferieur un bruit de pas et de voix. Elle pr6ta Poreille; les pas et les voix se rapprochaient. Elle reconnut bientdt celle de M. d'Ornis, et Tinstant d'apres l'accent caverneux du brocanteur. — Me voilk prise, pensa-t-elle. Cedant k un mouvement d'effroi, elle remonta lestement les marches qu'elle venait de descendre. A Tentree du grenier, elle s'arreta, prit le temps de reflechir, se reprocha son trouble, sa puerile frayeur : — Je suis folle. Quoi de plus simple que de lui expliquer*?...-Oui; mais cest tant6t, dans le pare, que j'aurais du m'expliquer. Je lai quilte en pretextant mes preparatifs de depart; je lui ai fait un demimensonge, et il n'y a pas pour lui de demi-mensonges.
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II est si defiant! II me soup^onnera de je ne sais quelles noires intentions, sans compter quil n'est pas maitre de son premier niouvement. II se f&chera, me rudoiera, et eela par-devant temoin. On saura dans tout le voisinage qu'il ne me traite pas toujours avec tout le respect imaginable. Gela mettra aux anges M me d'Ornis...
Les pas etles voix s'etaient encore rapproch6s. Marguerite traversa rapidement le grenier, se refugia dans on petit galetas sombre, separe du grand par une mince cloison dont les ais baillaient, Laissant entre eux de grands jours. II y avait au fond de ce r6duit un vieux faiateuil, abrite derriere uae commode. Avant de se blottir dans ce fauteuil, Marguerite se consulta de nouveau. — - Si Ton me decouvrait ici, ce serait grave. Eh bien! qu'ils me deeouvrentl Je ferai bonne contenance, je conviendrai de tout, que M me d'fipinac m'est chere, que je n'entends pas qu'on me Fenleve, que je suis prete a doubler la mise, qu'elle appartient de droit au plus offrant. C'est ainsi qu'elle se pardonnait sa frayeur prGsente en consideration du brillant courage qu'elle deploierait plus tard. Voilk comment sont faites les consciences. Des qu'elles se prennent k raisonner, les plus honnetes trouvent des expedients. Le fait est que Marguerite avait peur, et quand on a peur et qu'on rencontre un fauteuil rempare d'une commode, c'est bientot fait de se mettre dedans, de s'y tapir, d'y demeurer coi, advienne que pourra.
A peine etait-elle en lieu de s&rete que M. d'Ornis parut sur le seuil du grenier, suivi de M. Bertrand, qui respirait avec effort. Apres avoir referme la porte, Roger promena autour de lui un regard farouche, comme pour s'assurer qu'il n'y avait nulle part des oreilles et des yeux caches. Ce regard n'arriva point
jusqu'au fond du petit galetas, ou il faisait nuit comme dans un four. Quant au marchand de bric-&-brac, il se laissa tomber lourdement dans le coin d'un canape dont il fit g£mir les ressorts us6s. — Ouf ! vous m'avez essouffte, monsieur le comte, dit-il dun ton paterne. Ce n'etait guere la peine de grimper si haut. A quoi bon ce luxe de precautions? Nous aurions ete plus commod6ment dans votre cabinet... Pour ce qui est de toute cette friperie, je vous en ai dit Tan dernier mon avis. II n'y a dans tous \os greniers rien qui vaille, hormis quelques cadres et un ou deux portraits. Vous y tenez, ce sont des reliques, et vous savez si je respecte les sentiments de famille... Cependant, si vous vous ravisez, je consens a vous acheter mille francs la permission de trier ici tout ce qui pourrait me convenir. Ce serait un billet de mille francs k deduire sur notro petit compte et que vous passeriez k votre avoir.
11 se leva, se mit Si fureter de ($, delSi, comme pour faire une prisee, clignant de Toeil, gonflant ses abajoues, haussant les 6paules, avec des hochements de t£te d6daigneux. II poussa jusqu'k Tentree du reduit; deja il avangait le pied et les epaules pour y pen6trer quand M. d'Ornis, qui Tavait suivi, le saisit brusquement par le bras et lui fit signe de se rasseoir. — Soit ! n'en parlons plus, dit-il en tournant le dos au galetas. On est comte ou on ne Test pas, et quand on Test, on tient k ses aieux, k toutes les souquenilles de ses aieux, on ne sacrifie pas ses souvenirs k l'avantage d'un bon marche; je vous comprends, tout maquignon que je vous semble. Bien que j'aie commence par faire dans ce monde le metier de pied poudreux, je respecte Taristocratie, moi, et je trouve fort bien qu'il y ait une classe qui represente les beaux* sentiments. Je vous
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demande un peu ce que deviendrait la society sans les beaux sentiments...
II se rassit, etbient6t il allongea ses jambes crottees sur le canape. M. d'Ornis restait debout devant lui, adoss6 contre un buffet, le toisant sans sonner mot de la tete aux pieds. — Croyez-vous que je ne devine pas k quoi vous pensez? reprit M. Bertrand avec un riregoguenard. Vous cherchez k calculer mes chances de vie. Vous vous dites : Voilk un 6pais gaillard qui a le teint rougeaud, le cou gros et court; il a sftrement une complexion apoplectique, et il se pourrait bien faire qu'un heureux accident me d6barrass&t de lui all premier jour... MonDieu, je ne demande pas mieux que de vous 6tre agr6able. Toutefois il ne faut pas se fier aux apparences. Mon pere etait b&ti tout comme moi; il est mort a quatre-vingt-deux ans, et j'en ai cinquante-trois. Vous voyez qu'il y a de la marge... A propos, oil est 1' argent?
M. d'Ornis se decida enfin k desserrer les dents. — Quel argent? dit-il d'un ton bref. Vos demandes sont ridicules; je ne les prends pas au s6rieux.
— Vous auriez tort. Vous me connaissez; je suis un homme s£rieux, toujours serieux.
— Et peut-on savoir, monsieur Bertrand, ce que vous faites de vos 6cus? On assure que votre commerce va bien...
— N'en croyez rien. Les temps sont durs, les occasions sont rares, et la pratique devient de jour en jour plus defiante. La defiance, voyez- vous, est le mal du stecle, la desolation des bonshommes de mon espece. Et par exemple les tableaux! G est le diable aujourd'hui de vendre un tableau. L'amateur fait le malin, il vous dit : Cette petite machine-Ik? Plus souvent! e'est line copie... Groiriez-vous que j'avais achet£ Tan pass6 dix
Perugins, 1&, tout un lot, et, je vous prie, tout ce qu'ii y a de plus vrai, vrai corame ma parole d'honneur. lis me sont rest6s pour compte. On ne coupe plus aujour- <l'hui dans les P&rugins
— Dites plut6t, repliqua M. d'Ornis avec une expression de supreme mepris, que vous menez la Yie a grandes guides, que vous vous amusez, que vous entretenez des filles...
— Et quand j'entretiendrais des filles, repartit Tautre ^n levant le nez. Les femmes ne sont-eUes pas la consolation de la vie*? Mais, milletonnerres! oiientrouver d'aussi jolies que la v6tre?... Non, je ne donne pas •dans la bagatelle, moi. Mon idee est demployer raes petites Economies k acheter des maisons. II y en a une, a la Guillotiere, que je reluque, que je couche en joue depuis longtemps;. II me manque trente mille francs pour faire le prix, je viens vous les demander. C'est simple comme bonjour.
M. d'Ornis se frappa le front. — Vous avez done jure de me ruiner? Ginquante mille francs la premiere fois, •quarante mille Tan dernier, trente mille aujourd'huL..
— Eh bien! cela fait cent vingt mille, et vous avez de votre chef six cent mille 'francs au moins. Vous voyez que vous n'etes pas encore pres de vos pieces.. . Et puis Je beau-pere ! J'ai pris mes petites informations : on m'a ecrit de Geneve qu'il est deux fois milhonnaire, ce monsieur.
— Je vous ai fait l'honneur de vous montrer mon -conitrat de mariage. Vous savez comme jnoi que ma femme ne m'a point apporte de dot. Son pere lui a •donne trois cent mille francs a titre de bien paraphernal... Ges trois cent mille francs, je n'en ai ni la jouissance ni F administration.
— G'est done un ladre que ce beau-p&re? repondit
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M. Bertrand avec une sincere indignation. II est plus cLur h. la detente qu'un vieux juif !... II me semble pourtant que, vu l'insigne honneur que vous lui faisiez... Margoton est devenue comtesse. Ces bonnes fortunes-Ik se payent gros d'ordinaire. Monsieur le comte, n'y aurait-il pas moyen de traire 'cette vache k lait, de faire chanter cette belle voix de baryton ?
Marguerite ne perdait pas un mot de cet entretien. Les dernieres paroles qu'elle venait dentendre lui serrerent le coeur. Elle se rappelait avec quelle insistence son man avait refuse la dot que voulait lui donner son pfcre. Ge qu'elle avait pris pour un raffinement de sa delicatesse etait un calcul de sa prudence. Contre quel p6ril se defendait cette prudence ? Qui etait cet imperieux emprunteur qui ne sollicitait pas, mais reclamait, qui ne demandait pas, mais commandait ? Oil prenait-il le droit d'avoir le verbe si haut? Ge joueur poss6dait dans son jeu la carte quigagne les parties, l'atout vainqueur. Quelle etait cette carte? N'allait-il pas tout k l'heure la jeter sur table? Marguerite fremissait, se disant : Que vais-je voir ? que vais-je entendre? quel est ce secret? Elle sentait que tout son avenir etait en question, que sa destinee etait comme suspendue aux l&vres epaisses et brutales de ce butor, qui contraignait a l'ecouter le plus fier des hommes, et se permettait de lui dire : — Margoton est devenue comtesse, — sans qu'un soufflet lui fit ravaler sa phrase. La pauvre femme aurait voulu s'enfuir ; mais, si la frayeur l'avait retenue jusqu'alors dans son fauteuil, elle s'y sentait maintenant clouee, en depit d'elle-m6me, par une indicible et fievreuse curiosite.
— Impudent drdle que vous 6tes ! s'ecria M. d'Ornis apres un silence en serrant les poings. Comment ai-je
pu consentir dans une heure de l&chet6 et de'folie?... Mais il 6tait convenu qu'une somme pay6e une fois pour toutes m'acquitterait Si jamais envers vous. Vous 6tes un voieur, monsieur Bertrand ! un voleur, vous m'entendez? Je suis bien aise de vous cracher votre nom Si la figure.
— Un voleur! r6pliqua le marchand de brie k-brac sans s'6mouvoir. Oil prenez-vous done cela? Oh I que nenni. Nous avons des principes, nous autres ; nous ne croyons pas que tout nous soit permis, nous savons tr&s-bien ce qu'autorisent les regies de notre petit commerce et ce qu'elles nous d6fendent... L&, ne vous f&chez point, vous n'&tes pas raisonnable ; on vous les rendra un jour, 'vos 6cus. Et que parlez-vous d'une heure de folie ? Ce que vous fites dans ce moment-Ik 6tait fort sens6 ; moyennant ran^on, vous avez sauve, quoi done? la t6te du comte d'Ornis. Si la vie sans l'argent est peu de chose, Targent sans la vie n'est rien du tout. Allons, est ce qu'on chicane ainsi son sauveur, etun sauveur aussi gentil que moi, qui a non-seulement des principes, mais des procedes? Vraiment vos ingratitudes m'affligent. Je sais que mon visage et mes visites ne vous agr6ent point. En trois ans, je suis venu vous voir trois fois; il me semble Jque j'y mets de la discretion. Et notez que cette annee, par un sentiment de delicatesse, je me suis dit : Laissons - le jouir en paix des douceurs de sa lune de miel, et, puisque mon nez de (perroquet lui est antipathique , puisse le bon Dieu le lui faire oublier pendant trois moisl Mais enfin je ne peux pas m , emp6cher d'exister, je ne peux pas pour vous obliger me supprimer tout h fait. Je suis un cauchemar intermittent, e'est toujours cela de gagne... Eh ! morbleu, si j'etais h votre place, je serais en-
chante de voir cedr61e, ce voleur qu'on appelle M. Bertrand, me donner de temps k autre signe de vie. Pourquoi viens-je ici ? Pour vous demander de Targent. Sacrebleu ! si je n'aimais par l'argent, M. le comte d'Ornis pourrirait aujourd'hui sous terre. Voulez-vous savoir ce que vous rapportent les especes que vous m'avancez*? Elles sont bien placees, celles -la ; eiles vous servent k endormir mes remords, car vous avez beau dire, on a sa petite conscience tout comme un autre ; mais on a aussi ses faiblesses, et porte bien graiss6e ne chante pas... Ah! dame, vous n'avez pas Tair de me croire, et je vous jure pourtant qu'il y a des nuits oh. je dors mal, des nuits oil je vois se dresser a cdte de mon lit la figure p&le de l'homme qui... de l'homme que...
M. d'Ornis ne le laissa pas achever ; il tira prScipitamment de sa pofihe un portefeuille, et le langa avec violence k la face du brocanteur.
— A la bonne heure! s'ecria celui-ci ; quand on me soufflette avec des billets de banque, j'excuse la vivacity du geste en faveur de l'intention, pourvu toutefois que le compte y soit.
II ouvrit le portefeuille, en tira une liasse de billets, qu'il se mit Si compter ; puis il fit le geste dun homme qui plonge une plume dans une ecritoire, et dessinant des lettres avec son index : — Moi, soussign6, dit-il, je reconnais avoir empruntG k M. le comte d'Ornis eent vingtmille francs k lui remboursables dans le plus bref d61ai.
Et il empocha les billets.
— Ou est mon regu *? il me faut un re$u ! s^cria M. d'Ornis.
— Ramassez-le dans le vent. Quelle bStise ! est-ce que j'ai lhabitude de vous donner des quittances? De
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marchandit marchand, ii n'y a que la main. Monsieur le comte, vous ne pouvez pas vous vanter d'avoir une ligne de mon 6criture, tandis que nous avons de la v6tre 1
M. d'Ornis eut un nouvel acces de fureur. H marcha vers M. Bertrand tete baissee, serrant les dents et les
poings: — Ce papier, rendez-moi ce papier!
Combien vous faut-il? cinquante mille francs? cent mille?
— Serviteur! repartit M. Bertrand en se levant. Un jour ou Tautre, je ne dis pas... Cent mille francs ! mais vos pattes de mouche n'ont pas de prix fixe. Que le bonhomme de Geneve vienne k crever demain et que vous heritiez du magot, il vaudra bien son petit million, cet amour de papier!
M. d'Ornis ue se connut plus. II poussa un cri de rage et fit un mouvement pour se precipiter sur le brocanteur; mais celui-ci, s'emparant prestement de son rotin, rompit la semelle et se mit en garde, baton leve. — Croyez-vous qu'on me prenne sans vert? s'£cria t ii ; nous vous savons violent, monsieur le comte. Je vous le demande un peu, de quoi vous servent ces simagrees? Quand vous me fouilleriez des pieds a la t6te, le trouveriez-vous dans mes poches, votre petit papier? Je ri expose pas ainsi mes tresors.
M. d'Ornis avait repris possession de lui-m£me. Montrant la porte au marchand de bric-a-brac : — Sortez, miserable! lui cria-t-il. Si vous aviez Faudace de reparaitre chez moi, je vous jure qu'on vous y recevrait k coups de trique oude fusil.
A ce mot, le flegme jovial de M. Bertrand se dementit. Se carrant sur ses pieds ti' elephant, le visage cramoisi, les yeux ecarquilles : — Et moi, je vous jure, r6pliqua-t-il d'une voix tonnante, que je revien-
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drai ici toutes les fois que cela me plaira, et que vos gens et vous-m6me. . .
M. d'Ornis l'interrompit par un geste. II avait entendu quelqtfun monter l'escalier. C'etait Jerome, son valet de ehambre, qui venait lui annoncer que le marquis du Rozan etait en bas et demandait k lui parler. — Ainsi, monsieur le comte, vous n'en voulez rien rabattre? fit M. Bertrand en changeant de ton. Foi d'honn£te homme, vos portraits ne valent pas $a. G'est votre dernier mot?... Sur oe pied-lk, pas moyen de s' entendre. A 1'avenir nous changerons de role. Je serai le vendeur, vous serez 1'acbeteur. Vous m'avez. confesse que vous aviez la passion des Perugins. Ten ai une dizaine... Des Perugins premier numero. On vous apportera cela, et sans 6tre sorcier, je gage que* vous garderez toute la cargaison. Dame! quand on aime les Perugins!...
II se mit a descendre 1'escalier. M. d'Ornis le suivrt et se contenta de pousser derriere lui la porte du grenier. Marguerite sortit de sa cachette, regagna son appartement sans prendre aucune precaution, tant elle etait ^perdue. Heureusement elle devait partir le soir meme pour Geneve. II lui tardait de monter en voiture, mais auparavant elle devait diner en t6te-&tete avec son man. Ce t6te-a-t6te l'epouvantait. Saurait-elle se rendre maitresse de son visage, emp6cher ses yeux de parler, sa p&leur de la trahir? Elle tremblait comme la feuille en descendant & la salle a manger. M. d'Ornis lui fit dire qu'il avait la migraine, qu'il ne dinerait pas. Elle respiraplus librement; maispouvait-elle se mettre en route sans lui faire ses adieux? A huit heures precises, elle frappait k sa porte. — Qui est Ik? que me veut-on? cria-t-il d une voix stridente.
— C'est moi... Je pars.
— Ou done allez-vous?... Ah! j'oubliais...
II entr'ouvrit sa porte. Marguerite avait eu soin de baisser son voile. — Bon voyage, reprit-il d'un ton amer, et rapportez-moi bien vite vos gait6s d'alouette, car vous 6tes gaie, vous, Pieu vous bSnisse!
— Vous souffrez beaucoup? demanda-t-elle timidement.
— Oui, beaucoup, ici et I&, repondit-il en portant son doigt sur son front et sur son coeur.
Durant tout le trajet, de huit heures du soir k onze heures du matin, Marguerite n'eut qu'une seule occupation, une seule pens6e; elle repassait dans son esprit tous les details de la scfcne du grenier et se demandait : — De qui suis-je la femme?
Elle etait k ce point absorbSe dans ses sombres reveries qu*k son arrivee dans la gare de Gen&ve, lorsquun employe lui cria : — Geneve! tout lemonde descend! — elle eut un tressaillement et se dit kellem&me : — Geneve! Je suis done k Geneve? Qu'y suis-je venue faire? Ah! oui, mon parrain est malade ou peut-6tre mort. Que m'importe ? Cet accident ne prendra pas sur mes gaites d'alouette, car je suis gaie, moi, Dieu me b6nisse! et fi&re autant qu'heureuse, comme il convient k la femme du comte d'Ornis.
L'o nele Benjamin n'Stait point mort. Une crise favorable s* etait declare, et, pour employer le langage mythologique qu'il affectionnait, Tavait fait revenir k toutes jambes des bords du sombre Acheron. On l'a-
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vait 6crit 1'avant-veille k Marguerite ; la lettre n'etait pas arrivee k temps pour l'emp6cher de partir.
Si maison fut jamais en fete, ce fut Mon-Plaisir dans ce jour de bienheureuse m6moire. Un petit paysan qui gardait ses vaches dans un pr6 voisin apergut le premier la comtesse d'Ornis. II donna Teveil ; la nouvelle courut comme un Eclair, les humains la communiquSrent aux b6tes, chiens, chevaux et volailles, et de la cuisine au salon, du grenier k la cave, de la basse-cour k l'ecurie, tous les coeurs entr&rent en danse. A peine eut-elle mis pied k terre, Marguerite fut entour6e, interrogee, haranguSe, caressSe, chiffonn£e de dix cdtes k la fois. Dans ce grand tourbillon d'embrassades et de discours, il lui semblait qu* il y avait ceyit portes k Mon-Plaisir, et que de chacune de ces portes sortait, les bras ouverts, un pere, une mfcre, une tante, une cousine. G'etait k ne savoir ou se mettre.
Quand elle eut satisfait de son mieiix k toutes ces curiosites, k toutes ces joies, k toutes ces tendresses essoufil6es, sa m6re, impatiente de la posseder tout enti&re, lui jeta ses bras autour de la taille, et l'entralna ou, pour mieux dire, l'emporta dans sa chambre, dont elle poussa le verrou; puis elle lui 6ta son chapeau, la fit asseoir dans un fauteuil, s'agenouilla sur un coussin k ses pieds, lui prit les deux mains, la mangea des yeux. — Eh bien! ma ch6rie, tu es heureuse? lui dit-elle avec transport.
— Tr6s-heureuse, maman, repondit Marguerite en essayant de respirer.
Lk dessus, M me Mirion lui parla pendant deux heures d'horloge sans d6semparer. — Mon Dieu ! que tu es jolie! lui disait-elle; je crois que tu as encore embelli. Pourtant tu es un peu p&lotte, tu as les yeux battus.
C'est la faute du chemin de fer. Tantdt il n'y paraitra plus. Et tu es heureuse, n'est-ce pas? II t' adore? Dire que c'est mow qui ai fait ce mariage! II y a toujours avec vous des si et des mais. Conviens que toi-m6me tu n'en voulais pas, que j'ai dil te forcer la main. Quel dommage qu'il ne fait pas accompagn6e! On se moque de moi, on pretend que j'en suis amoureuse. Cet imbecile de Benjamin, avec ses propheties k la Nostradamus... A r entendre, nous t'envoyions a l'abattoir. Mon Dieu ! je suis bien aise qu'il en rechappe. Settlement je n'6tais pas inquiete; les gens desagr6ables se tirent toujours d' affaire. Je suis stire que tout te semble bien petit par ici, et les plafonds trop bas. Que veux-tu, ma blonde ch&telaine? nous n'avons pas de ch&teau, nous autres. Et ton lac! parle-moi de cet amour de lac. Ge n'est qu'un 6tang? Bah! prie ton mari de t'en faire un autre. Un homme qui t'adore n'en est pas a\e refuser un lac. Tes lettres, vois-tu, sent bien gentilles ; mais elles ne disent rien. Tu nous ecris : — 'Le temps est beau; je me porte bien, je vous aime bien. — II faut deviner le reste. Ge que j'ai devine, c'est que ta belle-mere est aux petits soins avec toi, qu'elle te prodigue les chatteries, que vous voiez de f6te en f&te, de gala en gala. C'est un plat que j'ai servi tout chaud, l'autre jour encore, k M 11 * Patet. Tu sais comme ces gens-lk faisaient le gros dos pour avoir marte leur fimilie k un marchand de nouveautes, qui a des ecus, je ne dis pas. Quand ils ont appris notre mariage k nous, ils en ont fait une maladie, et il m'est revenu qu'ils allaient partout disant : Ges. Miiion sont des intrigants qui d6crochent les etoiles, il leur en cuira. Eh bien! j'ai rencontre avant-hier cette pimbeche avec ses trois filles, qui ont des rousseurs au visage, etje me suis donne lagr&nentde lui re-
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peter que tu etais la plus heureuse des femmes, que ton mari 6tait k deux genoux devant toi, que tu avais fcous les jours que Dieu fait une baronne k dejeuner, deux ou trois duphesses a diner. Elle en est devenue jaune comme un coing ; mais k propos ce n'est pas tout, cela. II y a une chose que je meurs d'envie de te demander... Vraiment, pas encore? Moi, il m'6tait venu un beau matin une bfete de passion pour les testes d' orange. Les zestes ne te disent rien?... Oh! dep6che-toi, je t'en prie, car il m'en faut quatre, quatre petits d'Ornis. Nous leur ferons ordonner lair de la Suisse par un de vos m^decins bourguignons, et chaque ann6e, pendant trois mois, je les ferai danser tous les quatre a la fois sur mes genoux.
M. Mirion n etait pas moins content que sa feaime mais sa joie ne bavardait pas. II se contentait de regarder Marguerite entre les deux yeux et de s'ecrier, en faisant sauter sa tabatiere dans ses mains : La voila done, cette chere grande fillel La cousine Grillet la contemplait humblement, devotement et silencieusement, comme un chien de sacristie contemple un ^v&que. M lle Baillet Tinterrogeait sur les us et coutumes de la Bourgogne, et concluait de ses r6ponses qu'il ne manquait que deux choses a la felicite des Bourguignons, un ordre 6questre et une grande -duchesse douairi&re. Quant k Toncle Benjamin, qui ne quittait pas son fauteuil, lorsqull la vit entrer dans sa chambre, il lui cria : — Margot, ton parrain a contemple de pr&s la barque de Caron; mais le nocher -du sombre empire n'a pas voulu de moi, il m'a pri6 de repasser > et j'en suis, ma foi, bien aise, puisque je te vois heureuse et contente. Tout va done bien, Ihbas? Ces d'Ornis ne font pas trop les fendants? Ton mari est gentil avec toi? Allons, allons, cette affaire a
mieux tourn6 que ne le m6ritait ton insupportable jnfcre. Elle n'a que son gendre k la bouche, elie nous en regale k journee faite, avec des roulements d'yeux et de voix que le diable emporte! On dirait, ma parole, quOrnis s'6crit avec trois r et quatre s. A t-elle le bonheur agagant et filandreux! Sauve qui peut.
M me Mirion ne savait qu'inventer pour faire raontre de sa fille et de sa joie. Elle n'6tait pas de ces avares qui couvent de l'oeil leurs trSsors et n'ont garde de les etaler en public; elle aurait voulu mettre tout l'univers de part dans les fetes de son cceur et de ses yeux. II lui vint deux idees. L'une, dont elle se garda le secret, fut de louer une vitrine dans la rue la plus fr£quentee de Gen&ve, et d'y exposer pendant vingtquatre heures la comtesse d Ornis. L'autre fut de donner un grand diner de trente couverts, suivi d'un festival avec accompagnement de musique, d'illuminations et de feux du Bengale, car c'est toujours Ik qu'elle en revenait. Marguerite eut beaucoup de peine k Yen faire demordre ; elle lui representa qu'elle n'avait que trois jours k passer k Mon-Plaisir, qu'on n'improvise pas les festivals, que les clarinettes sont tr6saffairees, qu'ii est prudent de les engager d'avance, qu'au surplus elle n avait pas apportG de toilettes, et qu'elle preferait k tous les Patet du monde sa chambre de jeune fille, ses jardinieres vides et ses rosiers defleuris. Elle ne put toutefois se dispenser d'accompagner sa mere k la ville, od M me Mirion inventait des pretextes pour lui faire arpenter les rues des heures durant, en promenant autour d'elle des yeux em&illonn6s qui disaient : — C'est elle, la voilk! Sonnez, slairons 1
Bien que le festival lui fut epargn6, Marguerite ne trouva point le repos k Mon-Plaisir pendant les deux
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journees qu'elle y passa. C'est une rude fatigue que d'etre en proie k une id6e fixe et de s' observer sans cesse pour ne se point trahir, de surveiiier ses gestes, ses paroles, de se faire un visage de commande, et quand les larmes sont la, qu'on les sent venir, de derouter toutes les indiscretions par le perp&uel mensonge d'un faux sourire qu'on s'efforce de clouer sur ses lfevres, et qui n'attend qu'une minute de distraction pour s'eiivoler. M me Mirion disait k sa fille : — Voyons, decris-nous par le menu ton salon, tes meubles, tes tapisseries. — Et tout en faisant I'inventaire de son salon Marguerite voyait un grenier oil deux hommes causaient. L'oncle Benjamin, qui avait le gotit des bavardages, lui demandait : — Que dit la chronique d'Ornis? — Et tout en lui repondant qu'Ornis etait un canton module oil fleurissaient toutes les vertus, oh tous les maris 6taient fiddles et toutes les femmes irrGprochables, elle se disait : — Quel est done ce mystere? quelle est cette horrible dette que cent vingt mille francs ne suffisent pas k payer? — On lui demandait encore si son mari ne projetait point quelque voyage, s'il ne lui ferait point voir Paris et Tltalie. Eile r6pondait qu'Ornis est un lieu si charmant qu'on n'y forme point de projets, et au m6me instant elle pensait : — Ah ! si, j'en ai un : je lui dirai que j*6tais 1&, que j'ai vu, que j'ai entendu, que je ne dors plus, que je ne vis plus, qu'ii doit tout m'avouer, que j'entends savoir de quel homme je suis la femme!
La veille de son depart, elle re^ut la visite du pasteur protestant de la paroisse, qui l'avait pr6paree k sa premiere communion et l'avait mariee. Quoique ce digne-ecclesiastique n'eut point de confessionnal dans son* eglise, il se plaisait k confesser ses ouailles, go&t
qui lui etait commun avec nombre de ses confreres. II questionna longuement Marguerite, sinforma si elle avait trouv6 dans ie mariage tout ce qu'elle atfcendait et dans son rnari Thomme de ses r6ves, si elle n'avait point fait quelque f&cheuse experience, essuye quelque p6nible deception, et lui offrit obdigeamment ses consolations et ses consdls; — il avait apporte sa trousse avec lui. Elle opposa un visage impenetrable fc ses curiosity, eluda ses questions, d6cli-.ia ses offres de service avec une dignite polie dont !• fut un peu mortifi6- Gatholiques ou protestants, tous les gens d'6glise aiment qu'onrecouare k leiirs onguents. En la quittant, il lui dit d'un ton pince : — Les personnes de votre caract&re se croient au-dessus <Jes testations. C'est une illusion dangereuse.
— Quel est mon caraot&re ? lui demanda-t-elle en souriant.
— Certaines frames, reprit-il, cachent sous des dehors tranquiUes et froids des passions assez vives...
— Des passions, monsieur le pasteur! je ne m'en connais point J'ai peu d'imagination, peu de volonte ; je suis incapable d'un grand mouvement de colere, incapable aussi de hair violemmeni ou d'aimer folienaent quoi que<se soit.
— II ne faut pas se fier aux apparencies. Qmaod vous etiee ma catechumene, je vous traitais d'eau dormante, et j'ai vu souvent que les eaux dormaMes qui viennent It sagiteir sont terribles dans leurs orages. II est toujours bon de veiller sur soi.
— Et de se confesser It son pasteur, ajouta mentaleament Marguerite en le reconduisant jusqu'a la porte. Ma langue est nouae, pensait-elle, et je ne connais personne qui puisse m'aider a porter le poids que j'ai sui; le coeur.
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Elle passa la nuit suivante a batailler contre ses pensees. Suspendue entre le sommeii et la veille, s'assoupissant par intervalles et tout a coup rouvrant ses yeux effares, pleins de fantdmes, elle etait aux prises a la fois avec les r6alites et avec de sombres visions, oil s'entrem61aient ses souvenirs, ses pressentiments, Ses terreurs, des barbes rousses, des chevaux anglais, de petites bouches de marquises qui n'avaient jamais souri, des hommes pales qui cherqhaient quelque chose ou quelqu'un, des yeux morts qui se rouvraient la nuit pour epouvanter les vivants. Elle finit par faire un songe plus net que ces cauchemars confus, et dont la scfene se passait dans un grenier. Elle se voyait blottie dans un fauteuil oil elle pensait 6tre bien cach£e; peu a peu le dossier de ce fauteuil devenait transparent, "et une voix terrible criait : Elle a mon secret, j'aurai sa vie !
Elle se mit sur son s6ant, fouilla au plus profond de son cceur pour y chercher son courage ; elle lavait d6pens6 tout entier les jours precedents en mensonges et en sourires, il n'en restait rien, le sac etait vide. Dans quelques heures, elle ^allait retourner a Ornis. Que s'y passerait-il? Aurait-eile Taudace de parler ou la force de se taire et de dissimuler? Tout lui semblait redoutable ou impossible. Nul conseil, point de recours. Elle se trouvait seule au monde, seule avec son secret; ce t6te-a-t6te Tepouvantait. Ornis lui apparaissait comme une caverne, son avenir comme un lieu sinistre et inhabitable.
A peine l'aube blanchissait-elle a l'horizon, que Marguerite se leva. Aprfes s'6tre habill^e a la hate et encapuchonnee d'un vieux chale, elle sortit, esp6rant que la fralcheur du matin la remettrait; mais cette fois l'aurore ne la sut point consoler. Ni la terre, ni le
del, ni la ros6e, ni les coqs battant de l'aile sur leur perchoir, ni les yeux gris du matin, comme parle le po&te, ne trouv&rent rien St lui dire. Elle traversa le jardin, marcha droit devant elle, ne voyant que le triste brouillard de ses r6ves, n'gcoutant que sa pens6e, qui lui parlait k voix basse comme quelqu'un qui apeur. ArrivGe au milieu du bois, les forces lui faillirent, elle se laissa tomber sur un banc, posa ses coudes sur ses genoux, son visage dans ses mains, et se prit St pleurer k chaudes larmes. Elle 6tait loin de se douter qu'un homme Tavait suivie, qu'un homme la iregardait, et que cet homme 6tait Joseph Noirel.
Joseph 6tait demeur£ fidele k son dessein. Depuisle depart de Marguerite, il amassait sou par sou le p6oule qui devait lui servir k passer en AmSrique, k
Bigttre la mer entre ses souvenirs |et lui. II soupirait apr&s le jour ou, nouveau d6barqu6 sur le quai de New-York, il y secouerait la poussi&re du vieux monde et les cendres de sa folie morte. II travaillait d'arraehe pied ; on n 1 avait de ce cdt6 aucun reproche k lui adresser. II 6tait k ses pieces et veillait d'habitude fort avant dans la nuit pour terminer Touvrage du jour. II avait obtenu de M. Mirion la permission de manger chez le traiteur et de coucher k Fatelier aussi souvent que cela lui plaisait. II lui arrivait quelquefois d'etre huit jours sans paraitre k Mon-Plaisir. M. Mirion n'osait plus s'en plaindre ; il savait qu'St la premiere remontrance Joseph lui mettrait le march6 k la main.
Le soir de son arriv6e, Marguerite, etonnee de ne pas voir Joseph k table, s'6tait informee de lui.. — Ne me parle pas de ce gargon! lui avait dit M me Mirion. II s'est tout k fait g&te. Bon sang ne peut mentir, il finira comme son pere. Nous ne le voyons plus, la soci6t6 des
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honn6tes gens n*est pas de son goftt. Je gagerais qu'il s'est mis k boire, k courir la pretentaine. Ce game* ment a un caillou k Fendroit du coeur. Croirais-tu que' depuis ton depart il n'a pas demande une seule fois de tes nouvelles, et qu'un jour que je lisais devant lui & haute voix Tune de tes lettres, il a pris la porte en ricanant !
— Tu en veux trop k ce gargon, Marianne, avait replique M. Mirion. II ne s' amuse pas, il se tue de travail. Je conviens qu'il a l'humeur brusque, atrabilaire, qu'il lit de mauvais livres, qu'il tourne au socialiste, au boute-feu, et qu'il n'y a plus moyen de causer avec lui. Patientons, cela lui passera comme une petite v6roie volante.
— Ne pourrait-on pas le pr6vefiir, avait dit Marguerite, que je serais ftch6e de repartir sans Favour vu *?
— Ce sera une raison de plus pour qu'il tire au large, avait r6pondu sa mfcre.
En apprenant de M. Mirion Tarriv^e impr6vue de Marguerite, Joseph avait 6prouv6 une violente emotion, un mouvement de rage contre la destinee, qui, en le condamnant k revoir Pennemie de son repos, semblait se plaire k rouvrir sa blessure et lui d6fendait de guerir. II r6solut de ne la point approcher, se tint parole pendant deux jours. Le soir du troisi&me, sa resolution faiblit ; son desir fut plus fort que tous les raisonnements de sa sagesse. Ses yeux voulaient voir ces cheveux et ce sourire, ses oreiiles voulaient entendre cette voix. II se rendit nuitamment k Mon- Plaisir,seglissa secrfetement dans sa chambre. II passa la nuit, comme jadis, 6tendu de son long sur le plancher, la fi&vre au coeur, la t6te en feu. Comme jadis * encore, il lui semblait par intervalles que le plancher
devenait transparent, et ses yeux fermes contemplaient d'autres yeux qui le r^gardaient sans colore, des cheveux d£noues oil il promenait ses mains, de& epaules nues oil s'6garait sa bouche; tromp6 par ce r£ve, son coeur dolent lui devenait un lieu de deiices. A la pointe du jour, il entendit Marguerite remaer dans sa chambre, puis ouvrir sa porte, descendre Pescalier. II se mit aux aguets, lavit traverser le jardin. II sortit aussitot, et la suivit sans qu'elle se retourn&t au bruit de ses pas, tant elle etait absorbee dans ce triste conseil qu'elle tenait avec sa pensee. S'etant assure qu'elle se dirigeait du cdte de la saulaie, il prit une traverse, la gagna de vitesse,et alia s'embusquer dans un saule creux. C'Gtait le m6me lieu ou, trois mois auparavant, elle l'avait rejoint et surpris dans un acc£s de desespoir ; elle souriait alors. II la vit s'arr&er, il la vit s'asseoir, mettre son visage dans ses mains, et y grand Dieu ! il la vit pleurer. Oui, vraiment, elle pleurait ; c'etait plus que des larmes, c'etait des sanglots convulsifs dont tout son corps frissonnait. Un transport de joie feroce s'empara de lui, et lui mit des eclairs dans les yeux, une ivresse d esperance dans le ccBur. Son voeu avait done 6t6 exauce ! C'6tait le malheur qu'elle avait trouve \k -bas, k Ornis ! Le malheur supprime les distances et retablit les 6galit6s, le malheur ne meprise rien ni personne, il se saisit avidement de la premiere main qui lui est tendue, il a toutes les condescendances et toutes* les patiences, il ecoute tout, se prete a tout, il a besoin des consolations et des d6votiments des petits de la terre. Joseph se sentit pour un instant reconcilie avec le gouvernement du monde ; il lui parut qu'il venait de se passer quelque chose dans le ciel, que 1'aveugle fortune y avait ete detronSe par une clairvoyante justice, la-
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quelle avait d6cr6t6 que desormais chacun aurait son tour, et qu'il y aurait des jours de bonheur et de soleil pour les opprim6s. G'est ainsi qu'ouvriers ou bourgeois nous transportons dans le ciel les ev^nements de notre coeur, et que notre passion, satisfaite ou tromp6e , decide de notre philosophie . Le coeur de l'homme est le berceau oil naissent tousles dieux.
Joseph n'h6sita pas uneseconde* II sortit de son embuscade, se dirigea vers le banc k pas de loup ; l'instantd'apr&s, en relevant la tete, Marguerite 1'aperQut deboutdevant|e'le. D'abord elle fut confuse, epouvanteedevoir et6 surprise pleurant : Ykme a ses nudites, que profane un regard. Et puis cet homme qui voyait couler ses larmes n'allait-il pas lui en demander le secret? Ge secret, elle n'en pouvait disposer; c'^tait aussi le secret d'un autre. Elle consid&rait Joseph avec des yeux troubles, presque coleres, cherchant dans sa t£te une;r6ponse k la question qu'elle attendait, se demandant avec angoisse de quelle invention banale elle pouvait bien s'aviser pour econduire ses curiosites. Tout k coup un souvenir disparu rentra dans une case vide de son cerveau. Elle se rappela qu'a Tendroit m&ne ou elle se trouvait, Joseph lui avait dit : — Je souhaite qu'un jour vous ayez besoin d'un homme qui soit pr6t k mourir pour vous . Non , elle ne revait pas, c'^taient bien la les paroles qu'il avait prononc6es ! Elle regarda autour d'elle comme pour prendre k t6moin le gazon, les saules , le gravier de l'aitee ; tous avaient entendu, ils se souvenaient tous. Alors elle releva de nouveau la t6te, et arr6ta sur le visage de- Joseph un regard percant, quil eut peine k soutenir ; ce regard le traversait de part en part, fouillait dans son coeur. Marguerite se disait : On le calomnie, il y a sur ce front la marque d'une nature noble. Ce garcoi*
n'est ni un d6bauch6 ni un ingrat; c'est une fiert6 avec laquelle on ne sait pas s'y prendre, qu'on effarouche par des- hauteurs ou des maladresses.
Apres F avoir longtemps regard^, elle en vint k cette conclusion, que cet ouvrier, que ce fils d'un mendiant mort k Thdpital 6tait la seule Ame qu'elle etit rencontr£e depuis trois jours, et soudainun d6sir imp^tueux, irresistible, s'empara d'elle, le d6sir de partager son secret avec cette &me, comme on rompt un morceau de pain avec un compagnon de route en lui disant : Mangeons ensemble. II lui semblaitque ce partage serait pour elle un immense soulagement, que le poids sous lequel elle se sentait plier en serait allege de moitte, que dor6navant elle aurait la force de reprendre son chemin , de marcher dans les cailloux tranchants et dans les ronces de sa vie.
Cependant elle balan^ait encore k parler. II ouvrit le premier la bouche, et ce fut pour lui dire : — Vous souvenez-vous qu'icimGme, ily a bient6t trois mois...
— Vous m'avez souhaite des malheurs, interrompitelle avec une douceur triste. Votre priere a 6t6 entendue ; soyez content.
— Je ne le serai, repondit-il vivement, que si vous m'offrez une occasion de me devouer pour vous. Je vous ai dit que si jamais vous aviez besoin d'un homme qui vous appartint'corps et &me... Disposez de moi. Je suis bien peu de chose ; mais je suis k vous.
Elle attacha sur lui ses yeux candides : — Cette amitte d6vou£e que vous m'offrez, comment ai-je pu vous l'inspirer?
II rougit et pAlit; ses tevres fremissaient. — Faut-il vous le rSpeter? tout ce que je suis, je le dois k votre famille. Ma dette me pese, j'ai jur6 de Facquitter. Que voulez-vous? je suisun orgueilleux, on n'est libre que
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lorsqu'on ne doit plus rien k personne ; mais c'est en vos mains que je voudrais faire mon payement. Vous ne ressemblez pas k tout le monde. Ne m'avez-vous pas dit quej'Stais pour vous presque un fr&re?
— Cependant il y a trois jours que je suis arrivSe, et je vous vois en ce moment pour la premiere fois.
— Je craignais que vous n'eussiez oublte... C'est si tdt fait d'oublier ! Mieux vaut ne pas revoir les gens qu'on aime que de les trouver changes.
Et il ajouta : — Puis-je vous rendre quelque service?
Elle n'hesita plus : — ]5coutez-moi... Je vais vous r6v61er un secret...
Puis s'interrompant : — Mais vousallez d'abord me jurer la discretion la plus absolue! s'6cria-t-elle avec emportement. Vous allez me jurer que ce que je vais vous dire, vous n'en r6p6terez jamais un mpt Si personne, vous m'entendez, k personne...
II 6prouva un fr&nissement de plaisir. II y aurait d6sormais quelque chose entre elle et lui, un secret qui leur appartiendrait en commun , et dont tout l'univers serait exclu. Ce secret allait unir et marier leurs Ames. — Je le jure, dit-il d'une voix forte.
— Cela ne me suffit pas, reprit-elle. J'exige de vous un serment, un serment solennel. Jurez par ce que yousaimez le mieux au monde... Et tenez, l'orgueil chez un homme tel que vous, c'est de l'honneur. Jurez par cet orgueii qui vous est si cher.
— Je jure par mon orgueii, dit-il* et je jure aussi par lhorreur , par le m6pris que j'aurais pour moim6me, si je venais k manquer k ma parole.
Elle lui tendit la main. — Et je jure encore, poursuivit*il, par cette main que je tiens dans la mienne, et k laquelle je n'oserais plus toucher le jour oti j'aurais un parjure sur la conscience.
— Bien, repondit-elle. Asseyez-vpus \k, presde moi. Je parlerai...
Et cfes qu il se fut assis, elle lui conta la scene du grenler; mais elle en adoucit singulierement les couleurs, ne lui dit rien des conjectures effrayantes qu'elle avait formGes. Chose strange, a mesure qu'elle parlait, elle voyait elle-mgme sa situation d'un autre ceil, ses £pouvantes se dissipaient, la douceur de verser son secret dansun coeur d6vou6 agissait corame un baume sur son propre coeur, et le rouvrait aux consolations de l'esp^rance.
— Vous connaissez mon malheur, dit-elle en finissant. J'ai d£couvert que M. d'Ornis se trouve dans Thumiliante d6pen dance d'unhomme auquel il a sooscrit une sorte de blanc-seing, et qui en profite pour 1 exploiter indignement. Sa liberie, son honneur, sa fortune, le reposde sa vie, tout est compromis par ce fatal engagement, et son repos est aussi lemien. Que s'est-il pass6? Quel service lui a rendu jadis cet impudent exploiteur pour surprendre ainsi sa bonne foi ? Je soupconne qu'il a et6 au Mexique comme soldat ou comme fournisseur, qu'il y a rencontre le comte, que •dans les hasards d'une campagne il a trouv6 l'occasion de lui sauver la vie. M. d'Ornis est un homme d'huroeur vive, emportee, il depend de ses impressions. Dans le premier transport de sa reconnaissance,, il aura consenti k tout , sign6 tout ce qu'on voulait. Je pourrais , je devrais Tinterroger ; je ne m'en sens pas le courage. II est defiant, ombrageux il se cabre au moindre mot. II ne peut souffrir qu'on entre dans son pass6; il n'entend partager avec moi que le present et l'avenir. Quel avenir, h61asl si je ne reussis pas k le <I61ivrer de cet usurier, son mauvais g6nie et le mien I L'homme qui parviendrait k d&couvrir le mot de 1 e-
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nigme, &«savoir qui est ceBertrand, a me venir en aide pour arracher M. dOrnis k ces mains effrontees qui le tiennent k leur merci, l'homme, Tami qui ferait cela, sauverait la paix, la dignite de ma vie, il acquerrait des litres eternels k ma reconnaissance... Mais ne suis-je pas folle ? Je demande Fimpossible, et n'ai-je pas tort de le demander ? Ne suis-je pas coupable de vous reveler*.. Quel est done ce besoin deparler quim'est venu? Vous aviez vu mes pleurs, vos yeux me questionnaient. Je suis si malheureuse que je n'ai plus la force de mentir; mais j'ai foi dans votre parole, dans votre serment. Vous m'avez jur6 que vous sauriez vous taire.
Joseph etait ivre de bohheur. II lui etait prouv6 que Marguerite avait de l'amitte pour son mari, mais d'amour, point. L'amour est audacieux, il ose interroger; l'amour est jaloux de ses secrets, avare de ses confidences, et n'admet pas de tiers entre ce qu'il aime et iui. — Je vous ai jur6, s'ecria-t-il, que vous pouviez disposer de moi, que je vous appartenais, que je vous avais choisie dans la famille de mes bienfaiteurs comrae la personne qu'il plait Si mon orgueil d'avouer pour sa cr6ancfere. Oui , vous avez une cr6ance sur moi, et cette creance est bonne, j'y ferai honneur.., Avant quinze jours, ce ;marchand de bric-k-brac de Lyon sera devenu mon patron , et je saurai bien le forcer k me conter ses affaires... Mais savoirn'est rien; il faudrait le d6sarmer, d6truire ce dangereux papier qui lui donne pouvoirsur les autres. Quand^je devrais risquer ma vie..*
— Risquer votre vie I s'ecria-t-elle d'une voix tremblante. Je ne l'entends pas ainsi. Vous allez me promettre que vous ne ferez rien sans me consulter.
— N'ayez crainte, il n'y a de dangers que pour les
demi- courages, — reprit-ii fifcrement. Et il ajouta, le front illuming d'une all6gresse superbe : — Puisque vous avez foi dans mes serments, j'en veux prater encore un. Je vous jure par l'horrible galetas qui m'a vu naitre, par toutes les portes oti j'allais quGtant des aum6nes et ramassant des insultes , par toutes les mauvaises pensees qui m'ont souilteresprit, par toutes les mauvaises actions Jque j'ai r£v6es , par Thdpital et le grabat ou j'ai vu mourir mon p6re, je vous jure par tout cela qu'un jour je vous apporterai ce papier en vous disant : L'un vautl'autre, nous voiiSi quittes!
— Dieu vous entende, vous b6nisse etvous recompense! lui dit-elle en ,lui serrant les deux mains avec effusion.
II fixa sur elle des yeux Granges : — PourquoiDieu mer6compenserait-il? Je n'aurai fait que mon devoir. Si vous pensez 6tre en reste avec moi, ce n'est pas k Dieu que je demanderai mon salaire, c'est k vous.
Et corame elle Tinterrogeait du regard, il sentit que ses yeux parlaient trop. II eut la force de commander k sa passion; puis, se levant : — Ohl cela ne vous cofttera pas un liard. En retour de ce [que j'aurai fait, je vous prierai de m'6couter, de me laisser vous dire tout ce que j'ai la , dans la t£te, dans l'esprit... Une heure de patience, \oi\k tout ! Si je suis malade d'orgueil, je suis fou d'ambition. Depuis quelques mois je r6ve de m'en aller en Am6rique. Ce vieux monde m'ennuie k mourir. II m'est venu, voyez-vous, certaines id6es bien particuli&res; je n'oserais m'en confesser k personne... On vous. a cont6 peut-6tre quejebois. C'est faux, je n'ai bu qu'une fois dans ma vie. Ce sont mes id6es qui me grisent. Je voudrais vous en parler un jour ; vous aurez peut-6tre quelque bon conseil k me donner. Vous me promettez, n'est- ce pas? que le
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jour ou je vous aurailivrG ce papier, il me sera permis de tout vous dire, et qu'apres m'avoir entendu, quoi qu'il vous semble de ma folie, vous me r6pondrez sans colere et sans m6pris.
— Parlez d&s maintenant, lui dit-elle ; je vous Scoute.
— Je n'oserais, s'teria-t-il. J'entends vous prouver d'abord que je suis bon k autre chose qu'&t dresser une planche avec un rabot.
II est rare que sur deux t&te-k-t&te il n'y en ait pas un de d6rang6. Quelques semaines auparavant, M me Mirion avait failli troubler une premtere conference de Joseph et de sa fille. Cette fois elle interrompit leur entretien par un cri d'&onnement et peut-6tre d'indignation. Elle 6tait mont6e dans la chambre de Marguerite, et, ne Tayant pas trouvSe, s'6tait mise k sa recherche. Elle fut stup6faite et peu charm6e de IV percevoir assise sur un banc et causant familierement avec l'ingrat. La comtesse d'Ornis d6rogeait.
— Que fais-tu lit, chfcre comtesse? lui cria-t-elle de loin. On fattend pour le dejeuner.
Marguerite s'empressa de rejoindre sa m&re, sans prendre le temps de faire ses adieux k Joseph. Si au moment d'enfiler une contre-allee elle edit retourne la t&te, elle Taurait surpris dans une attitude et dans une occupation qui lui auraient donn6 k r6fl6chir. Apr&s avoir fait mine de s'6loigner, il 6tait revenu en h&te sur ses pas, s'&ait laiss6 tomber k genoux sur le gazon, k Tendroit oil, tout en causant, Marguerite avait foui du bout de son pied la terre humide. II ramassa un peu de cette terre dans le creux de ses deux mains, la pressa sur sa bouche, s'en barbouilla les l&vres, et je crois en verity qu'il en mangea. Apr&s ce festin, il partit en courant pour 1'atelier, oil il 6tonna tout le jour sescamarades par le feu de son regard, par sa
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gait6 febrile et loquace, par ses fredons et ses vocalises. Depuis bien des mois, il n'avait pas chants.
Cependant M"* Mirion avait dit k sa fille d'un ton de reproche : — Qu'est-ce done, ma belle? Et que penserait ton mari, s'il te voyait en propos avec un ouvrier de ton pfcre, qui au surplus n'est pas bien dans mes papiers?
— Vous le jugez mal, r£pondit Marguerite avec une vivacite inaccoutumSe ; il vaut mieux que vous ne dites.
— Quand il n'aurait pas tous les vices dont je le soupQonne, reprit M me Mirion, il reste que e'est un vilain ingrat.
— Je crains que vous ne sachiez pas le prendre; vous l'assommez du recit de vos bienfaits.
M n * Mirion rSpliqua aigrement, et pour la premiere fois bouda sa fille pendant cinq minutes ; mais ce f ut tout. F&cheries d'amoureux ne durent gu&re.
Marguerite 6tait combattue par deux sentiments contraires. Tantot elle s'&onnait de ce qu'elle avait fait, de la hardiesse de cceur et de parole qui lui 6tait venue tout k coup et de la t6m6rit6 de ses confidences. — Mon secret s'est echapp6, se disait-elle. C'est irre^parable, je ne puis le reprendre. — Tantdt elle 6prouvait une sorte de magique apaisement k la pensee qu'elle avait partag6 son malheur avec quelqu'un, qu'une &me 6tait entree dans ses peines, s'&ait liee k la sienne par un serment, lui avait promis assistance et secours. Elle revoyait en imagination la figure de Joseph, ses traits peu reguliers, mais expressifs, la proprete severe de sa tenue, ses mains fines, quoique durcies et hAlees par le travail, ses joues d6color6es et creuses, ses yeux gris qui avaient dans leur clartS du mystere et de l'inquietude, la p&leur de son sou-
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rire, et ses abondants cheveuxch&tains, plats etm&es, qui lui tombaient jusqu'au milieu du front avec une sorte de gr&ce farouche. — r II est plut6t laid que beau, pensait-elle; mais son visage a du caractere, etses yeux sont parlants. lis expriment tour k tour la resolution, Taudace, Topiniatret6, le d6fi, le r6ve, une sauvagerie en guerre avec la vie et le monde, et qui a jur6 d'avoir le dernier mot. On dirait souvent, k le regarder, une mauvaise tftte folle, pleine de songes et de coleres ; — puis tout k coup Texpression s'adoucit, il lui vient dans les prunelles des boufltees de tendresse, et Ton reconnalt une taie capable d'aimer et de se donner. Ge gargon a la candeur de ses dSfauts. II parle k pleine bouche de son orgueil, de son ambition, de sa dette qui lui p&se, de ce vieux monde qui Pennuie, de ses chateaux en Am&rique : c'est une kme sincere. Non, je n'ai pas mal place ma confiance.
Durant toute la matinee, elle eut des distractions dont son pfcre s'avisa et se plaignit. — Tu n'es plus ici, Margot, lui disait-il; te voilSt dSjfc retournGe k Ornis. Le diable emporte les femmes qui adorent trop leur mari !
A trois heures de Tapr^s-midi, on la reconduisit en famille k la gare. On Tembrassa de nodveau, on la rtembrassa. Comme le train se mettait en mouvement, se penchant k la portiere, elle apergut, accoud6 sur le parapet de la voie, un ouvrier en blouse grise qui souleva sa casquette et Tagita en 1'air. Elle le salua ellemSme de la main; puis, s'enfoncant dans un coin du wagon, elle ferma les yeux et dormit k poings fermes pendant cinq ou six heures. Elle en avait grand besoin aprfes trois nuits d'insomnie;
Que nos pensees sont changeantes ! Pour avoir apergu en sortant de la gare de Geneve une casquette qu'une main agitait en Fair, Marguerite Mirion, comtesse d'Ornis, avait goftte six heures de profond et bienfaisant sommeil. A peine se fut-elle rSveillee, il se fit dans son esprit une revolution subite. Elle se re-* procha comme une faute irreparable l'imprudence qu'elle avait commise; elle en prevoyait les suites, qui Veffrayaient. — II n'y a de stir dans ce monde que le courage, se disait-elle, et de tousles partis h prendre le plus sage est toujours celui qui coute le plus. Mon devoir 6tait de confesser a Roger mon indiscretion involontaire. Je n'ai pas os6. Desormais me voilk condamnGe au silence. Si je lui avouais aujourd'hui qu'un hasard m'a rendue t6moin de cette horrible scene du grenier, son premier mot serait : Vous venez de passer trois jours k Gen&ve; jurez-moi que vous n'y avez parle h personne de ce que vous aviez vu et entendu. Que lui r6pondrais-je? Ma seule ressource serait de mentir... — Elle s'interrogea pour savoir si elle 6tait capable ou non de ce mensonge. II lui semblaquec'etait une montagne h soulever, que cette montagne retomberait sur elle et l'Scraserait. Ce n'6tait pas une Chimene que Marguerite Mirion, et si plus tard elle montra quelque energie de volonte, ce fut l'effet des circonstances qui forcent notre nature et nous rendent souvent mGconnaissables h nous-memes; mais cette &me faible 6tait droite et sincere, la v6rit6 6tait en quelque sorte son air natal, le seul qu'elle pftt respirer sans souffrir.
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Elle arriva comme son mari venait de partir pour la chasse. — M. le comte ne sera pas longtemps dehors, car il 6tait bien impatient de revoir madame, lui dit Fanny en la coiffant. II ne tenait plus en place. II craignait, je pense, que madame ne s'6ternis&t h Genfcve; quand ii a regu hier votre d6p6che, qui Ta rassur6, il avait dejSt boucte sa valise pour aller vous chercher.
— Ne lui est il point venu de visite pendant ces trois jours?
— La vieille comtesse a din6 avant-hier avec lui. On s'est tout h fait rapatri6, et si madame me permet de lui raconter...
— G'est bon, dit Marguerite ; tes histoires sont trop longues.
D6cid6ment, pensait-elle, M me d'Ornis se fait un syst6me de ne venir ici que lorsqu'un de nous est absent.
Quel ne fut pas son etonnement quand elle aper$ut pendu h la muraille du petit salon, dans l'endroit le plus en vue, le portrait de la marquise d'Epinac! Comment ce portrait se trouvait-il 1&? Cette question et la r6ponse qu'elle y fit I'inqui6t6rent. M. d'Ornis ne parut qu'k la nuit. II salua courtoisement sa femme, s'informa de sa sant6, de celle de son parrain; mais il avait un air singulier, l'air d'un homme qui a quelque chose h dire et qui attend son moment. II ne causa gufcre h. table. Aprfes le diner, il fuma un cigare dans le pare, puis il rejoignit Marguerite dans son salon.
— Vous ne me remerciez pas de la surprise que je vous ai faite, dit-il en lui montrant le pastel. Cette peinture est charmante.
— Charmante en effet, r6pondit-elle en dissimulant de son mieux son Amotion.
— Je veux vous expliquer qui 6tait cette jolie blonde, qui en v6rit6 vous ressemble un peu.
Au regard qu'il lui langa, elle comprit qu'il mettait sa bonne foi k l'gpreuve. — Je connais cette histoire, dit-elle ; votre mfcre me l'a contee.
— Vous a-t-elle dit comment la malheureuse s'6tait brouiltee avec son mari? Par des indiscretions. Elle ne savait pas distinguer le tien du mien. Ma m&re a prStendu que ce portrait vous ferait plaisir; je suis all6 le chercher au grenier. Regardez-le done de plus prfcs.
— Ce n'est pas la premiere fois que je le vois, r6pondit courageusement Marguerite, et ses*tevres 6bauchferent un sourire.
— Vraiment? s'6cria-t-il d'un ton sarcastique. II ajouta : Quandvousr6dez dans les greniers, n'y laissez pas trainer vos rubans.
A ces mots, il tira de sa poche et posa sur la table le nceud Was que Marguerite croyait avoir perdu dans le pare* II fit deux ou trois tours de chambre; il avait peur de ce qu'il allait dire. Enfin, se jetant dans un fauteuil : — M'apprendrez-vous quel jour, k quelle heure?...
Elle sentit sa pensSe tournoyer dans sa t6te, comme emport6e par un tourbillon, et il lui sembla qu'un inconnu, prenant sa place et parlant dans le vide, repondait pour elle : — C'est le hasard qui a tout fait, J'etais \k; j'ai tout entendu.
Puis, la conscience de ce qu'elle faisaitluirevenant, elle courut se jeter k ses pieds> et, d'une voix entrecoup6e, les yeux pleins de larmes, elle lui conta ce qui s'6tait pass6. Quand elle releva la t6te, la figure de M. d'Ornis l'effraya. Elle sentit que quelque chose d'irreparable venait de s'accomplir en lui, qu'il ne l'aimait plus, qu'il ne pourrait plus Taimer, que son coeur, qui s'6tait un instant entr'ouvert, venait de se
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reformer soudain, que ce coeur 6tait un tombeau ou elle croyait lire cette inscription : Ci-git une amitie qui a v6cu trois mois.
II la repoussa durement. II lui cria : — Le hasard! est-ce qu'a mbn &ge on croit au hasard et auxhistoires de femmes?... Ce que vous avez fait, je lappellerai par son nom. Cela s'appelle de Pespionnage domestique.
Marguerite eut un frisson, le coeur lui bondit. — Trouvez-vous vraiment, lui demanda-t-elle avec un sourire navrant, que j'aie la figure d'un espion?
n lui saisit les deux poignets, et, la forgant de se relever, il Tentraina devant le portrait de M me d'l5pinac : — Vous vous ressemblez, s'ecria-t-il, comme deux soeurs. Cette sainte est bien digne de devenir votre patronne.
II lui serrait si fortement les poignets qu'elle laissa 6chapper un g6missement. II l&cha prise, retomba dans son fauteuil, oil il demeura quelque temps immobile, v le sourcil fr6missant. Tout k coup il partit d'un 6clat de rire. G'etait la premiere fois qu'elle Tentendait rire. — Eh bien I qu'est-ce que tout cela? reprit-il. De quoi s'agit-il apres tout? G'Stait bien la peine de monter dans un grenier, de vous y tapir dans l'ombre, retenant votre souffle, immobile comme une araignSeSt Taffftt... A Taffitt de quoi, je vous prie? Est-ce que j'ai des secrets, moi? Vous en 6tes pour vos frais d'espionnage... Oh ! je tiens k mon mot, madame. Qu'avez-vous d£couvert de si rare dans ce grenier? Deux hommes qui causaient et se f4chaient... Certes j'avais mes raisons pour me f&cher, Je ne me flche jamais qu'k bon escient. Ce Bertrand... ce Bertrand est un dr61e... Ce Bertrand...
II s'interrompit. Ses lfevres tremblantes ne pou-
vaient trouver le mot qu'elles cherchaient. — Ce Bertrand, poursuivit-il, est un infdme usurier. Maudit soit le jour oil mon impr6voyance m'a fait tomber dans ses griffesl Que voulez-vous? j'&ais un grand etourdi; joueur, dissipateur, j'avais tous les vices. Mon enfance avait 6t6 si triste ! Je tenais h me rattraper. C'est lui qui me rattrape aujourd'hui. J'avais besoin d'argent, ilmen a pr&6 au vingt pour cent. Ii faut payer... Voilk ce que c'est, madame, que d'epouser un libertin.
Elle vint se rasseoir k ses genoux, les joues inondees de larmes. — Vous n'Gtes pas un libertin, lui ditelle, pas plus que je ne suis une espionne. Je merite voire confiance, toute votre confiance, je saurai vous
10 prouver. J'ai dd coeur et je vous aime, bien que vous ayez 1'air d'en douter. Vous me voyez a vos genoux ; je vous en supplie, ne me cachez rien. Faut-il de l'argent, beaucoup d'argent pour en finir avec cet homme? Je n'ai pas un liard qui ne soit k vous. Parlez, de gr&ce ! Je suis sftre que vous ne m'apprendrez rien, que j'ai tout devine, que ce Bertrand vous sauva la vie, qu'il abusa de votre reconnaissance pour vous faire signer des promesses impossibles k tenir. C'6tait au Mexique, n'est-ce pas? Quel est cet orgueil mal plac6 qui vous emp^che de me confesser la v6rit6?... Ah ! dites-moi tout, qu on allait vous tuer, qu'il s'est trouvS Ik, qu'il a d6tourn6 le coup, qu'il a tue l'assassin...
La figure de M. d'Ornis redevint terrible. II s'6cria d'une voix 6clatante : — De quel'assassin parlez-vous? — Le visage d6fait, le front Hvide,'il la regardait avec . des yeux hagards. Elle crut qu'il allait se trouver mal.
11 revint bientdt k lui, tordit sa moustache entre ses doigts, se mordit les tevres jusqu'au sang, avec fu-
reur, c'Gtait un ch&timent qu'il leur infligeait; puis, se levant et traversant la chambre, il tira violemment un cordon do sonnette qui lui resta dans la main. — Fanny parut. M me d'Ornis est souffrante, lui dit-il. Vite un flacon de sels ! — Fanny rentra Tinstant d'apres, apportant le flacon; elle oifrit ses soins h Marguerite, qui les refusa et la renvoya.
M. d'Ornis s'6tait donne le temps de se remettre. Ce fut d'un ton pos6, d'une voix dure et tranchante comme Tacier qu'il dit h sa femme : — Respirez done ces sels; vous en avez besoin, vous me paraissez hors de vous. £tes-vous sujette aux vapeurs, aux visions cornues? Vous m'inqutetez beaucoup. II paralt que mon brocanteur, mon usurier a le triste privilege de vous brouiiler la cervelle. TantdtVous le prenez pour un brigand, et vous l'enfermez sous clef dans un cabinet de bain. Tantdt vous le travestissez en h6ros de melodrame, vous b&tissez h son sujetdes histoiresfantastiques. II me sauve la vie, il pourfend un Mexicain qui me tenait h. la gorge!... II n'y a de vrai dans tout cela qu'un m&noire d'apothicaire qu'il faudra bien que je paye, coftte que coftte, mais de mes deniers, de mes propres deniers, car je ne suis pas comme vous, je distingue le tien du mien. . . Ce qui ne m'empdche pas d'etre un fier imbecile. Voyez plut6t comme je me suis sottement tromp6 ! Quand le hasard me fit vous rencontrer h Gen&ve, — c'ttait cette fois un vrai hasard, — je crus dScouvrir en vous la femme qui me convenait. Je me dis : C'est une Genevoise, et Genfcve est la terre classique du sens commun ; c'est une bourgeoise, et par le temps qui court les bourgeoises sont mieux 61ev6es que les marquises ; c'est Marguerite Mirion, qui, devenant comtesse d'Ornis, me saura gre de cette metamorphose et m'en t&noignera sa reconnaissance en
s'accommodant k mon humeur et k mes go&ts ; enfin c'est une protestante, et qui Spouse une protestante a cet avantage inappreciable d'avoir une femme qui ne se croitpas tenue de se raconter k un homme en robe noire, elle, sa conscience, ses p£ch6s, son mari et toute sa maison. Or il s'est trouv6 que cette Genevoise est une hallucinee, que cette bourgeoise est plus indiscrete que la marquise d'Epinac, que Marguerite Mirion ne se pique point de faire honneur k ses obligations, et que cette protestante... Ah! j'espere du moins avoir contentement sur cet article. Gr&ce k Dieu, vous n'avez point de confesseur, madame? Dites-le-moi bien haut, vous n'avez point de confesseur?
II la regardait. II la vit rougir et se troubler. n lui cria : — Vous n'avez pu vous tenir de parler. II y a quelqu'un k Genfeve a qui vous avez cont6 vos visions.
Elle ne disait mot. II marcha sur elle les poings lev£s; ellecrut revoir l'horrible r6ve qui, une nuit, Tavait r£veillee en sursaut. Elle pencha sa tete sur sesgenoux et cacha ses yeux dans ses mains. — Quoi ! vous avez eul'infamie I... reprit-il. Nommez-moi votre confesseur. Je veux le connaitre, je veux lui parler. Je sais comme on parle k ces gens-lk.
Elle avait redresse la t£te. II attendit un moment une reponse qui ne vint point. II lui prit de nouveau les deux mains, les serra dans les siennes comme s'il e&t voulu les broyer. Elle se taisait toujours. — M'entendez-vous? continua-t-il; je veux savoir ce nom, le nom de ce rec&eur de secrets voles.
Elle leva sur lui ses grands yeux humides ; si doux et si suppliant qu'en flit le regard, ces yeux annon- ^aient une volonte, le ferme vouloir de ne point se laisser reduire aux derniers abaissements.
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— Mon Dieu! je suis bien simple de vous demander le nom de votre confesseur. Vous en avez peut-fitre dix, vingt. Je veux parier qa'h peine arrivee & Mon- Plaisir vous avez convoquS dans le salon le grand conseil de famille, tout ce que vous avez d'oncles, de tantes, de cousins, de cousines, et que vous m'avez* servi \k tout vif en p&ture k cette basse-cour affam6e.
Elle se d6cida enfln k repondre. — Je n'ai parl£ de vous, dit-elle tristement, qu'k un ami d6vou6, stir et discret, et il ne m'est pas 6chapp6 un mot qui fidt contraire k l'estime, k l'affection que je vous porte et que vous mettez en ce moment k une rude Spreuve. II m'a vue pleurer, il m'a interrog6e. Je lui ai confess^ que j'£tais triste, parce que je craignais que vous n'eussiez vous-m6me quelque grand chagrin... Je r6parerai ma faute, qui d'ailleurs ne saurait avoir aucune consequence... Je vous promets qu'& l'avenir... Ne vous prouv6-je pas en ce moment que je sais me taire?
La colore de M. d'Ornis s'&ait rallum6e. — Encore un coup, qui est cet homme? r6petait-il en frappant du pied. Est-ce un jSsuite protestant? est-ce quelque soupirant de bas Stage que m'a sacrifi6 la vanity de vos parents, et que vous d6dommagez par des confidences?
Debout, les bras croisSs, il attachait sur elle un regard d'une effrayante fixity et de temps en temps il lui disait avec rage : — J'attends ; je veux connaltre cet homme. — Quand il se fut assure qu'il n'aurait pas raison de son silence : — A votre aise, madame I s'6cria-t-il. J'aviserai. — Et k ces mots il sortit du salon.
A peine eut-il refermg la porte, Marguerite fondit en larmes. Quand elle se fut un peu remise, sa conscience lui parla; elles eurent ensemble une longue conver-
sation. — Tu es bien malheureuse, lui disait cette honntte conscience; mais aussi n'est-ce pas ta faute, &me faible et pusillanime? Te \oi\h done hors de combat pour avoir rencontr6 un jour une situation et un caractfcre difflciles ! — Plftt k Dieu qu'il ne s'agit que de cela! iui r£pondait-elle. Mes yeux peuvent-ils oublier ce qu'ils ont vu, mes oreilles ce qu'elles ont entendu*? Que n'a-t-il menti tout k l'beure avec assez d'art pour me persuader! — A quoi bon se perdre en r&ves, en conjectures? lui r6pliquait sa conscience. Un jour la lumtere se fera, et peut-6tre rougiras-tu de tes folles imaginations, de tes vaines terreurs. En attendant, il faut expier et reparer tes indiscretions. — Me voila prGte k tout supporter, reprenait Marguerite. Tu me promets, n'est-ce pas ? qu'& force de patience et de soumissionje toucherai ce coeur dur, que jel'obligerai de me voir telle que je suis et' de me revenir. — Sa conscience lui promettait tout. CT6tait une tr6s-jeune conscience fraichement 6close, d'une entiere bonne foi, laquelle, n'ayant pas eu le temps de se retourner dans le monde, se plaisait k croire que t6t ou tard la vertu y trouve sa recompense, que toutes les Genevifeves de Brabant y sont nourries par des biches, et que tous les Golos y sont pendus.
La premiere chose que fit Marguerite fut d'ecrire la lettre suivante :
« Mon cher Joseph, votre amie d'enfance est une vraie folle, qui se monte la t6te k propos de rien, qui pleure sans savoir pourquoi et parle k tort et k travers. Sa seule excuse est qu'elle n'a pas encore vingt et un ans. J'ai eu Texplication du fameux myst&re. M. d'Ornis m'a tout cont6, et je suis confuse comme une linotte qui a pris au s6rieux un Spouvantail de
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chfeneviere. L'affaire se r£duit h un cr6ancier hargneux, qui a le vilain dSfaut de boire et^de dire des sottises quand il est en pointe de vin. Un peu de patience, on le payera, et nous serons h jamais d61ivr6s de ses importunity. Je vous prie done d'oublier mes sottes reveries et de renoncer au voyage que vous vous proposiez de faire pour m'obliger et qui serait parfoitem^nt inutile. Me voilk r£solue k devenir une personne sens6e, qui n'aura plus peur de son ombre et du vent. Jeme sensd6j& toute chang6e; ce qui ne changera point, cest mon amitie pour vous, e'est ma vive gratitude pour le d6vo(lment que vous m'avez tSmoigne. Quand je retournerai k Geneve, nous parlerons de vous, de vos projets, de vos ambitions, de votre orgueil, qui tout k la fois me plait et me dSplait, de vos chateaux en Amerique que je voudrais vous aider a b&tir. Adieu. Oubliez mes dGraisons, mais n'oubliez pas la personne deraisonnable qui signe : votre affectionn6e
« Marguerite, d
Elle s'6tait interrompue plus d'une fois en ecrivant ; au moindre bruit qu'elle entendait, elle posait sa plume et cachait son papier. Pour plus de stiret6, elle mit sa lettre dans une double enveloppe et adressa le pli k la logeuse chez qui demeurait la mfere de Joseph. Le lendemain matin, elle se tint aux aguets derrtere son rideau, et prit le moment oil la fille du concierge du chateau passait sous sa fen&re pour lui faire signe et lui jeter sa missive, en la priant de la porter sans retard k la poste.
Qiielques heures apr&s, elle eut un premier etonnement, qui devait &re suivi de beaucoup d'autres. Elle. avait pass6 la matinee dans son petit salon, brodant
un peu, r£fl£chissant beaucoup, sans autre compagnie que la marquise d'fipinac, qui la regardait du haut do sa muraille. Marguerite contemplait cette petite bouche triste qui n'avait jamais ri, qui lui contait des chagrins, des deceptions, des brouilleries, des coups de tete ou de coeur, leslongues penitences d'une carmelite; puis elle se disait : — Que pourrais-je bien faire pour obtenir mon pardon? — Elle cherchait et ne trouvait rien. Du temps et de la patience, des longueurs infinies de patience et de temps, c'gtait le seul remade que lui sugger&t sa raison. Que ne pouvait-elle du moins se distraire, oublier? Elle lorgnait du coin de roeil son piano, qu'elle n'aurait eu garde d'ouvrir. II y avait dans son 4me comme un silence que toute musique eftt effarouche. II lui semblait que dans ce piano muet et clos etait enfermee sa galte ; elle croyait Tentendre bourdonner vaguement parmi les cordes du clavier comme une mouche emprisonn6e dans une boite. — Je ne t'ouvrirai, lui disait-elle , que lorsqu'il m'aura pardonne. Puisse-je ce jour-la te retrouver vivantel
Midi venait de sonner. Elle se disposait k descendre dans la salle h manger, et le coeur lui battait k la pensee de revoir son mari. Sa femme de chambre entra, et la regardant d'un air singulier : — C'est done vrai, madame? lui demanda-t-ellei
— Quoi done?
— Que madame est souffrante et veut dejeuner chez elle*
— Qui te Ta dit?
— Monsieur le comte.
— En ce cas, ce doit etre vrai, dit-elle avec un sourire force. — Elle ajouta : — En effet, je me sens indisposee, et je ferai mieux de garder la chambre.
Elle passa toute l'apres-midi entterement seule. Elle
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se disait : II s'est avis6 de cet expedient pour raster quelques jours sans me voir* Cela vaut mieux pour lui comme pour moi; mais, gr&ce h Dieu, je me porte bien; je ne suis pas une malade imaginaire, je suis malade dans l'imagination des autres.
A sept heures, Fanny lui apporta son diner. Elle avait un air de circonstance, marchait sur la pointe des pieds, parlait bas. Ce qui lui parut rassurant, c'est que Marguerite dlna d'assez boh appGtit. Un estomac de vingt ans ne se rend pas aux premiers assauts que lui livre le chagrin.
Une heure plus tard, Marguerite eut une autre surprise qui lui causa la plus vive Amotion. Elle vit entrer chez elle M. d'Ornis. Elle se leva pour aller au-devant de lui ; il la salua sans mot dire et lui fit signe de se rasseoir. II s'assit luwmGme, tira de sa poche un num6ro del' Union, le d6plia, le lut de la premiere ligne k la derniSre. Elle lui adressa deux outrois questions; il n'eut pas Fair d'entendre. Quand il eut achev6 sa lecture, il replia son journal, le remit dans sa poche et sortit.
Le second jour se passa comme le premier, le troisieme comme le second. Le quatrifcme, en se regardant au miroir, Marguerite fut frapp6e de sa pftleur, de ses joues dGfaites. Sans parler des inquietudes, des tristesses qui travaillaient nuit et jour son esprit, le regime de cldture et de silence auquel on la soumettait etait trop contraire h sa nature d'alouette pour qu'elle le ptit supporter longtemps sans p&lir. Son app6tit s'en allait; elle 6prouVait par instants des tressaillements, des soubresauts nerveux. La veille au soir, pendant que, muet et impassible, M. d'Ornis apprenait par coeur sa gazette, elle avait dd cesser de broder parce que ses larmes tombaient h fil sur son
tambour. Apr&s son depart, elle 6tait demeuree pen dant une heure comme h£b£t6e, Scoutant le tic-tac de la pendule et croyant entendre le bruit effar6 de sa pens6e, qui allait et venait comme une navette dans sa t6te vide.
Vers la fin de la matinee, elle jeta un manteau sur ses 6paules, en ramena le capuchon sur sa tdte, descendit dans le pare et suivit l'aitee qui conduisait k FGtang. Elle fut 6tonn6e, en tournant la t&e, de s'apercevoir qu elle 6tait suivie par J6rdme, le valet de chambre de M. d'Ornis. II s'arr6tait quand elle s*arr6tait, marcbait quand elle marchait, rgglant son pas sur le sien. C'6tait une triste et froide journ6e de d6cembre. Un 6pais brouillard s'exhalait de l'dtang, et les saules qui l'environnaient 6taient tout charges de frimas. Marguerite s'avan^a sur la berge. Ses vingt ans, qui ne demandaient qu'k se laisser amuser, prirent queique plaisir k contempler ces sautes poudrGs 5. blanc; ddjetes et tortus, ils se couchaient sur la mare et semblaient chercher avec effort leur image dans ce miroir trouble qui refl6tait vaguement leur grimace et leur perruque. Elle s'approcha de Tun des sautes, et, se penchant, elle le secoua fortement, le d6pouilla de son givre, qui tombait en gresillant sur son capuchon et dans Teau. Tout k coup elle sentit que quelqu'un la tirait par sa robe. Elle se retourna vivement, et se trouva en presence de Jer6me, qui la regardait avec effroi. — Ah ! madame m'a fait peur, lui dit-il d'un ton de reproche, en la tirant k lui d'une main respectueuse, mais ferme.
— De quoi done aviez-vous peur? LAchez ma robe, vous allez la d6chirer.
II ne l£cha prise qu'apr£s Tavoir forcSe k descendre de la berge. — Qui, madame m'a fait une belie peur!
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r6p6ta-t-il en poussant un soupir de soulagement, comme s'il venait d'operer un sauvetage.
— Vous avez craint que le pied ne me manqu&t?
— Non; mais il parait que madame n'est pas tout k fait dans son assiette, et que sauf le respect que je lui dois...
— Ah! vous avez crp que je voulais me noyer? s'ecria-t-elle avec un rire saccade. Rassurez-vous, je tiens k la vie, je tiens beaucoup k la vie.
Elle se remit en marche, et, fiddle k sa consigne, J6rdme recommenQa de la suivre aprfcs lui avoir laissS prendre un peu d'avance. Elle s'arr6ta en passant devant la statue du commandeur. Elle le regardait d'un oeil d'angoisse, et semblait lui dire : — Puisque tu me Veux du bien, donne-moi un conseil. — Le commandeur, qui avait 6te jadis un homme de main dans les hasards des batailles, avait Tair fort empgchg k lui rGpondre ; le cas nouveau qu'on lui proposait lui paraissait louche, il ne savait ce qu'on peut dire k une jeune femme qui a des chagrins domestiques.
Marguerite n'6tait pas au bout de ses 6tonnements. Le lendemain, on lui annonga la visite du mfidecin d'Ornis, M. Crotet, petit vieillard k lunettes, brusque de ton, rustique de mani&res, saugrenu, d6cousu, nasillant et bredouillant , ignorance habill6e d'apophthegmes, t6te creuse et vide qui en fait de poudre n'avait jamais invents que celle de perlimpinpin. Le bonhomme avait pris pied dans le pays par le patronage de la comtesse d'Ornis; il etait k sa devotion, ne voyait que par ses yeux, ne jurait que par son nom, — Eh bien I madame, cela ne va done pas? dit-il k Marguerite d'un ton familier. Eh! eh! il ne faut pas vous d6courager. Ne sommes-nous pas \k pour rhabiller les machines qui ciochent? II me revient que
vous ne vouliez pas me recevoir. Prenez-y garde, madame la comtesse, la haine du m6decin est le plus grave des sympttmes. Voyons cette langue, t&tons ce poulst... Un peu dur et capricant. Ce n'estpas lamort d'un homme, ni m6me d'une femme. Les jeunes femmes, c'est tr&s-fragile ; mais cela se remonte aussi vite que cela se d6monte. Et puis nous sommes, dit-on, fille unique; nous avons 6t6 gatee, trfes-g&tee. Ala premiere contrariety, l'imagination se monte comme vine soupe au lait. n faut 6cumer la marmite.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, lui repartit Marguerite avec une douceur qui lui cofttait.
— Sans compter, reprit-il, que les brusques changements de fortune pr6disposeut aux affections m6lancoliques. Bonheur ou malheur, toutes les surprises d6traquent la machine. U est bien entendu que depuis 89 tous les metiers se valent; il n'en est pas moins vrai qu'il y a des aventures qui etonnent. Eh ! ehl s'endormir un soir sous un 6tabli de menuisier et le lendemain matin se reveiller dans un chateau!...
— Ne serait-il point reste de copeaux dans mes cheveux? dit Marguerite en froissant sa chevelure dans ses mains avec un mouvement de sourde colere.
- — Calmez-vous, madame la comtesse, s'ecria-t-il en faisant un bond sur sa chaise. Oil les prenez-vaus done, ces copeaux? Regardez-vous plutot dans la glace ; vous y verrez les plus beaux cheveux du monde, mais point de copeaux, pas plus que dans mon ceil. Quand il vous vient a Tesprit de ces petites id6es-la, il faut leur fermer la porte au nez. Qui s'abandonne est perdu. Que diable! jeunesse revient de loin.
La-dessus, il lui fit subir un long interrogatoire, qui se r£sumait tout entier dans la question que lui avait adress6e sa m6re : les zestes d'orange ne te disent-ils
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rien? Marguerite lui r&pondit avec une douceur ang6lique. II insistait, s'obstinait; le bonhomme tenait k ses id6es : c'est l'ordinaire des gens qui en ont peu. II dut cependant se rendre. II lui fit ensuite d'autres questions "auxquelles Marguerite ne repondit pas.
Tout k coup son visage s'eclaira, comme si un trait de lumtere divine venait de lui traverser F esprit u et lui sortait par les yeux et les lunettes. — Je tiens le noeud de Faffaire, dit-il en faisant pirouetter sa tabatiere dans sa main. Vous avez 6prouv6, comtesse, une grande frayeur dans un de ces jours oh les jeunes femmes doivent se preserver soigneusement de toute Amotion... II y avait eu d'abord l'incendie; puis ce vilain Bertrand est arriv6, vous l'avez pris pour un brigand. Huit jours plus tard, il reparait devant vous k Timproviste. C'en est assez pour produire la lyp6manie. Consultez les maltres de Tart, ils vous diront tous que les lyp6maniaques sont d'une susceptibility tr&s-irritable, que tout fait sur eux une vive impression, que les 6v6nements les plus ordinaires leur paraissent des phenomfcnes nouveaux et singuliers, inventus tout expr&s pour leur nuire... Eh! eh! comtesse, racontez-moi done un peu ce que vous avez cru voir et entendre dans ce grenier.
Elle frissonna des pieds k la t6te. — Ne me parlez pas de ce grenier, s'6cria-t-elle avec colore.
II hocha le menton d'un air satisfait. — Quand je vous disaris que j'avais trouv6 le noeud! reprit-il; on a sa petite judiciaire. Tout doux, tout doux, madame la comtesse ! On ne vous parlera plus de ce grenier. Ah Qk\ n'allez pas vous croire plus malade que vous ne l'6tes. Qu'est-ce qu'une hallucination? Une perception fausse. On croit entendre, on croit voir;mais, gr^ce k Dieu, on raisonne, on r6agit. Le point est de
se dire : Je n'ai pas vu, je n'ai pas entendu. Et puis, quand reviennent les id6es noires, on ne va pas se promener au bord dun 6 tang.
— Le mal n'est pas grand, interrompit-elle; on m'a rep6ch6e, et me voil&.
— Ne plaisantons pas. Les lyp&naniaques doivent 6viter les Gtangs. Comtesse, tout ceci ne sera rien. Je veux que dans deux mois il n'y paraisse plus. Nous allons vous faire suivre un bon petit regime. Le repos, la solitude, le silence... C'est souverain pour rasseoir des esprits troubles... De temps a autre, quelques
•promenades pour renouveler les id6es ; avec cela, une nourriture rafratchissante. Point de mets 6pic6s, point de farineux non plus. Du veau, du poulet et des fruits!... Ma belle malade, je reviendrai vous voir dans quelques jours, et j'entends vous retrouver le sourire aux tevres, les roses aux joues.
II se leva et lui tendit la main. EUe le salua sans deeroiser ses bras. Au bout de huit jours, il revint. Cette fois, elle le regut mal, se retrancha dans un silence inexpugnable; il neput forcer cette bastille, et se retira en secouant m61ancoliquement la t6te et r£p&tant : — Eh! eh! la haine du m6decin, mauvais symptdme!
Quelques heures plus tard, M me d'Ornis se pr£sentait chez Marguerite. Si habile que fftt la vieille comtesse k composer son visage, le fond de son Ame se trahissait par le p6tillement de son regard; son bonheur s'echappait. Une minute auparavant, elle avait repondu au marquis du Rozan, qui lui demandait des nouvelles de sa bru : — Ah! mon cher marquis, estil rien de plus triste qu'une cervelle de vingt ans qui d6m6nage?
— Pauvre petite ! dit-elle en embrassant Margue-
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rite; que vous est-il arrive? Vous savez, ma mignonne, que je ne vous aime gu&re, et pourtant je suis d6so- 16e... Vrai, je souhaite de tout mon coeur que vous guerissiez bien vite. Je n'aime pas k voir souffrir la jeunesse. Quoi done, ma belie? Apr&s un si beau d6but ! . . . Tout vous souriait, vous aviez vent en poupe, un mari qui vous adorait, qui 6tait k vos genoux, & qui vous teniez lieu de tout. D'oii vous est venu cet acc&s de noire melancolie?... Ne vous formalisez pas de ma question; elle ne m'est inspire que par Tint^r^t que je vous porte. Ne serait-on point sujet aux vapeurs dans votre famille?
Marguerite rassembla toutes ses forces et rgussit k repondre assez gaiment : — Rassurez-vous, madame; les Mirion ont la t£te solidement plantee sur leurs epaules... — Et balancant la sienne dans tous les sens : — Voyez plutdt! ne voilk-t-il pas un cou bien attache? Mon Dieu! ajouta-t-elle, M. d'Ornis m'aime trop et s'inqui&te trop de ma sant6..
— Je voudrais vous croire. Cependant M. Crotet affirme. . .
— C'est un tae b&t6 que votre M. Crotet, interrompit Marguerite. II m'a traitee de lyp&naniaque, vilain mot que je ne comprends pas, mais qui ne me revient point. Ce bonhomme ne s'apercoit pas quand on se moque de lui. II vous a cont£, je gage...
— Eh! oui, dit M me d'Ornis; cette histoire de copeaux...
— lis sont de sa fabrique. Ce n'est pas que je meprise les copeaui. lis me rappellent de chers souvenirs, et si jamais j'en trouve dans mes cheveux, je les baiserai k pieines levres.
Marguerite avait prononc£ ces demiers mots avec un peu d J exaltation ; elle vit glisser sur les levres
minces de sa belle-m&reun sourire de satisfaction maligne. Elle reprit aussitdt son sang-froid, et M me d'Ornis dut reconnaitre ' que sa bru ne d&raisonnait que par accfcs. L'entretien se prolongea pendant une heure. A dgfaut de plaisir, Marguerite en retira quelque instruction. Elle s'6tait demand^ plus d'une fois si M ma d'Ornis possSdait le secret de son fils. Elle put se convaincre du oontraire. M" e d'Ornis pensait que, sur la foi de ses conseils, Marguerite avait adress6 k son mail quelques representations, qu'il les avait mal prises, qu'on s'6tait dispute, que sa bru avait invents un pr&exte pour aller passer trois jours k Geneve, qu'k son retour il y avait eu entre les 6poux de nouvelles explications, que la.pauvre t6te de Marguerite n'avait pu r6sister k de si vives contraries, que par une lubie d'enfant g&t6 elle s'6tait constitute malade, et qu ? elle 6tait en train de le devenir sGrieusement. Elle se flattait qu'un raccommodement deviendrait de jour en jour plus difficile. Elle avait trop pratiqu6 son fils pour ne pas savoir qu'il 6tait k la fois tr6s-personnel et tres-entier, qa'k proprement parler il n'aimait que lui, ne tenait k ses affections que pour Pagr6ment qu'il pouvait s'en promettre : y trouvait-il du d6compte, il ne pardonnait pas aux gens sa deception. Tout au plus leur faisait-il la gr&ce de les oublier; mais on n'oublie pas sa femme, c'est plut6t fait de la d&ester.
Une seule chose inqutetait M me d'Ornis, c'Gtait la beaute de Marguerite. Elle aurait voulu persuader & la malade de s'Sloigner pour un temps, d'aller demattder sa guGrison k l'air natal. Elle lui fit quelques insinuations dans ce sens, lui reprGsenta qu'en sa qua-, lite d'homme bien portant Roger n'admettait pas qu'on se port&t mal, qu'au surplus les distractions et le chan-
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gement d'air sont des rem&des efficaces contre la melancolie, et que Genfcve devait compter dans sa faculty des praticiens bien supSrieurs enlumidres k M. Crotet. Marguerite fit la sourde oreille, et M me d'Ornis dut battre en retraite, se rSservant de revenir k la charge en temps et lieu. — Je vous remereie, madame, du tendre int6r6t que vous me t6moignez, lui dit Marguerite en la reconduisant jusqu'au haut de Tescalier, Si M. Crotet ne s'en m61e, avant trois semaines Roger aura retrouv£ son compagnon de courses et de chasse.
En attendant, M. d'Ornis chassait tout seul de l'aube k la nuit, et quand il avait quelque chose k dire, c'est k son chien qu'il le disait. Les bois entendaient ; mais ils sont discrets. Le matin, avant de partir, ii s*informait de la sante de sa femme ; k son retour, il demandait encore de ses nouvelles; puis il dinait, faisait un tour de pare, montait aupr&s de Marguerite, dSpliait sa gazette, aussi muet, aussi fourni de sourcils que le premier soir, ne detachant ses yeux de sa lecture que pour les promener en cercle autour de lui. II y avait dans ce regard giratoireunerapidit6 et une brusquerie farouches qui faisaient frissonner Marguerite.
Un soir, se sentant k bout de forces et de patience, elle rSsolut de faire une tentative pour en finir avec une insupportable situation. Posant sa broderie sur ses genoux : — Roger, dit-elle, nous ne pouvons vivre plus longtemps ainsi. II me semble que jefais un mauvais r&ve... Je pr6fere vos colfcres k vos silences. Ditesmoi ce qu'il vous plaira; mais parlez-moi.
II s'enfonga plus profond&nent dans son fauteuil et continua de lire. Elle s'approcha de lui : — Dites-moi du moins vos intentions. Est-ce une 6preuve que vous me faites subir? Je m'en suis vaillamment tir6e. Qu'en pensez-vous?
II colla ses yeux sur son journal et y enterra son visage. — Je n'ose exprimer ce que j'ai dans l'esprit, reprit-elle d'unfc voix tremblante. Convenez qu'il vous est venu ici m6me, il y a trois semaines, une horrible pens6e. Vous vous 6tes dit : Eile a d6couyert la moitte de mon secret, elle n'aura pas de repos qu'elle ne sache le reste, et un jour elle le saura; n'a-t-elle pas le g6nie de Pespionnage domestique?... Comme elle est sans coeur et qu'elle n'est pas plus maitresse de sa langue que de ses yeux, elle ne pourra se tenir de parler, de porter temoignage contre moi. Infirmons d'avance ce tSmoignage en la faisant passer pour une femme k vapeurs, pour un cerveau derange... Si jamais elle m'accuse, je dirai aux imbeciles qui seraient tenths de la croire : Interrogez le docteur Crotet, interrogez ma mfcre, mes gens etmon portier; tous vous affirmeront que cette femme est folle... Roger, si c'est Ik votrepens6e...
II avait 6prouv6 un tressaillement, son journal avait tremble dans ses mains ; mais il ne cessa pas de lire,,
— Regardez-moi done! poursuivit-elle; regardezmoi jusque dans le fond des yeux. Vous nfe me connaissez plus? Cest pourtant moi, e'est bien moi.
Elle essaya de lui arracher son journal des mains; elle n'y put reussir.
— Ah! mon Dieul reprit-elle, vous vous imaginez que j'ai un confesseur k Geneve. Cet ami d'enfance qui m'a vue pleurer, Roger, voulez-vous que je vous r6p&te mot pour mot tout ce que je lui ai dit, et la lettre que je lui ai 6crite 1'autre jour? Si cette lettre ne vous suffit pas, vous m'en dicterez une autre.
II leva les yeux et arr^ta sur elle un regard fixe et dur; puis il se remit k lire.
— Faut-il que je vous apprenne qui je suis? s'6cria-
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t-elle encore en se tordant les mains. Si dans ce moment vous me confessiez... Oui, si par impossible il y avait un crime dans votre vie et que vous m'en fissiez 1'aveu, je ferais taire ma conscience, je ne songerais qu'& l'aveu, et j'oublierais la faute... Je ne dis pas assez. II me semble que je vous en aimerais davantage. Votre confiance m'inspirerait pour vous une tendresse sans nom, m616e de joie, de douleur et d'epouvante. Vous et votre crime, vous seriez k moi, k moi sans r6serve et sans partage. Vous m'auriez donng votre kme tout enttere, c'est mon coeur tout entier qui vous en repondrait, et ce coeur se briserait avant de laisser 6chapper votre secret.
Elle 6clata en sanglots. Illaissa tomber son journal, la contempla un instant, et ce coeur dur parut s'amollir ; mais 1'orgueil et la defiance eurent bientdt raison de ce fugitif attendrissement. Elle s'61anca pour se jeter k son cou. II se dressa brusquement sur ses pieds et la repoussa avec tant de violence qu'il la fit tomber k la renverse. Dans sa chute , sa t6te porta contre Tangle de la chemin6e ; le sang jaillit. Ses yeux s'gtaient ferm6s, elle les rouvrit avec effort. Elle crut le voir se pencher sur elle, regarder sa blessure. et son sang d'un air de piti6 et d'effroi. Elle lui sourit; tout son coeur 6tait dans ce sourire. Ses paupi&res devinrent pesantes comme du plomb ; cependant sa pensee remuait encore dans sa t&te. Elle se disait comme dans un songe : — C'est le moment fatal dont depend tout mon avenir ; s'il me prend dans ses bras et qu'il me dise son secret, je lui appartiens pour la vie. — Elle parvint a rouvrir de nouveau les yeux, elle souieva sa t£te, ses l&vres 6bauch6rent encore un p&le sourire, et dans ce sourire elle lui offrait encore son coeur, un coeur avide de se donner, amoureux de sa servitude.
II n'agr&t pas cette offrande. fitendant le bras et le doigt vers cette bouche entr ouverte qui s'efforoait de venir k lui, il murmura : Voilk r&ernel mensonge ! — II la regardait fixement ; il y avait de la nuit dans ce regard et comme un nuagede tempGte, etde ce nuage elle crut voir jaillir un Eclair d'implacable haine. Alors elle sentit que e'en 6tait fait; elle poussa un faible cri, et perdit connaissance.
Quand elle revint k elle , il 6tait deux heures du matin. Elle consid6ra longtemps les rideaux de son lit, orn6s d'un semis de fleurs sur fondbianc ; ses yeux rassemblaient ces fleurs et en faisaient des bouquets . Tout en se livrant k ce travail, elle cherchait k rappeler sa mSmoire, qui s'Stait enfiiie ; enfln elle la retrouva. Elle se mit sur son s6ant , promena' ses yeux autour d'elle. M. Crotetluiapparut, assis k son chevet.
— Docteur, dit-elle, demandez-lui plut6t ; j'ai souri.
— Puis toute sa raison lui revint. On la questionna ; elle r6pondit par de pieux mensonges.
— Ainsi il vous a pris tout k coup une d6faillance? lui demandait-on.
— C'est cela. J'ai voulu traverser la chambre, les jambes m'ont manqu6, et je suis tombSe si maladroitement... On ne s'avise jamais de tout, docteur. On 6vite les Stangs et on rencontre une cheminSe. Vous allez croire que j'ai voulu me tuer.
Tout k coup elle apergut au fond de la chambre M. d'Ornis , k demi 6tendu sur un canape, ses mains allong6es sur ses genoux. Elle jeta un cri, d6tourna aussit6t la t6te et la cacha sous ses couvertures, comme un enfant qui a peur.
De ce moment jusqu'au soir, elle ne vit et n'oui't plus rien. Elle avait une fi&vre brftlante accompagnSe de delire. Elle se prenait k dire par intervalles : —
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Oh ! la pauvre petite I on ne la croira pas. — Ou bien encore : — Otez-lui sa gazette ! d6chirez cette gazette !
Au eoucher du soleil, il se fit un jour danssa t6te, % elle recouvra pendant quelques minutes l'usage de ses sens. Elle entendit sa femme de chambre dire a M me d'Ornis : M. le comte est revenu de la chasse. L'instant d'aprfcs, elle le vit paraitre, botte et gu&tr£. Le docteur, qui l'acoompagnait, lui rep6tait : La haine du medecin ! Voyez un peu oil cela conduit. — Ces quatre personnages formfcrent un groupe au milieu de la chambre et s'entretinreht longtemps k voix basse. Marguerite entendit chuchoter le mot de flfcvre cerebrate, et bientdt elle comprit qu'on agitait une question, une grave question , k savoir, s'il 6tait neces§aire de lui raser la tSte. Fanny faisait desgestes suppliants. M. Grotet disait : Ge serait pourtant dommage. Roger opinait du bonnet ; mais M me d'Ornis semblait rGclamer avec vivacit6 cette salutaire execution. Marguerite pensa : elle a raison, une Marguerite sans cheveux ne sera plus une rivale dangereuse. Elle se dressa de nouveau sur son seant et s'6cria : — Prenez-les ; ils i>e me servent plus de rien. — Elle retomba sur son oreiller, et sa pens6e rentra dans la nuit. Cependant op ne les lui prit pas, ses cheveux. Elle se trompait, ils devaient encore lui servir.
Peu de jours aprfes son entretien avec Marguerite, Joseph Noirel, ayant mis ses affaires en ordre, s'etait rendu auprfcs de M. Mirion, et d'un ton pos6, qui an-
nongait une irrevocable resolution, il lui avait fait paft de son projet d'aller courir le monde. A ce discours, M. Mirion commenca par se frotter les yeux, comme un homrae qui veut s'assurer s'il veille ou s'il dort; puis d un air gausseur il pria Joseph de lui r6peter sa petite histoire, puis il lui demanda s'il avait bien toute sa raison, et, force de reconnaitre que Joseph parlait de sang-froid , il essaya d'argumenter. Quand il se f ut bien convaincu que des ambitions malsaines avaient germe dans cette tete chaude, il se facha et se donna le plaisir de degonfler son coeur. II s'&ait apergu depuis longtemps, s'ecria-t-il, que Joseph s'etait laisse gftter Tesprit, d6ranger la cerveUe par de mauvaises lectures et de mauvaises doctrines , qu'il avait perdu tpus ses principes et tous ses respects, qu'ttnourrissait dans son ame la haine de toutes les institutions sociales et le m6pris de ces sages distinctions qui assurent le bonheur des Etats, et sans iesquelles il n'y a plus ni morale, ni religion, ni Dieu, ni diable, ni rien du tout. M. Mirion n'avait pas absolument tort; mais sa mani&re d'avoir raison n'etait pas heureuse, et dans ce monde la forme emporte le fond. Joseph s'Gtant permis de sourire , il entra en fureur et lui declara qu'il rompait tout commerce avec lui , que Joseph Noirel resterait dans les annales de Thumanite et en parliculier de reb£nisterie comme un exemple de la plus noire ingratitude, que les ingrats et les aventuriers finissent surla paille, et la peste Petit etouffe s'il avait manque de lui rappeler celle oU son pfcre etait mort, apres quoi il entama la longue enumeration de tous les bienfaits dont il Tavait combie. Rien ne fut omis, ni les douze chemises entoile demi-fine qu'on lui avait donnees le jour de sa premiere communion, ni les g&teries culinaires par Iesquelles on fetait r^ulierement
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la Saint- Joseph ; en tete figuraient les c^tebres beignets k la creme de M me Mirion. Ce fut la derntere fois que Joseph les mangea, ces beignets, et ii en garda une indigestion jusqu'k la fin de ses jours.
II 6couta toutes ces antiennes, dont ii connaissait Tair etla chanson, avec un visage impassible, parfois sardonique. II rGpondit tranquillement quil n'ignorait rien et se souviendrait de tout, qu'ii lui semblait au demeurant que de son cdt6 il n'avait plaint k son patron ni ses heures ni ses peines. II ajoutaqu'il se proposal de rester k Tatelier jusqu'au jour oti M. Mirion lui aurait trouv6 un remplagant. M. Mirion n'6tait pas seulement d6sol6 de perdre un habile ouvrier, qui 6tait devenu son factotum ; sa vanity souffrait k la pens6e que ce n'£tait pas lui qui renvoyait Joseph, que c'6tait Joseph qui le quittait. II fut charmG que l'ingrat lui fournit le moyen de sauver sa dignity en renversant les r61es : — Sortez d'ici, s'6cria-t-il, et que je ne vpus revoie de ma vie ! C'est moi qui vous chasse.
Joseph ne se le fit pas dire deux fois. Quelques heures plus tard, il allait chercher ses nippes k Mon- Plaisir. II essaya de voir M me Mirion pour lui faire ses adieux et ses remerciments. Elle lui refusa sa porte. La tante Amarante et M ,le Grillet s'associ&rent aux indignations des deux 6poux. Durant le diner et toute la soir6e, il ne fut parte que de 1 ingrat et de sa monstrueuse perversity de coeur. Seul Poncle Benjamin, qui avec la sant6 avait recouvr6 son humeur batailleuse, plaida les circonstances att6nuantes.
Quand Joseph, k la veille de partir pour Lyon, alia prendre cong6 de sa mfcre , la logeuse lui remit la lettre de Marguerite , qui d'abord le consterna. Toutefois en la relisant ii ne tarda pas k se rassurer. II lui parut que cette retractation ne signifiait rien, que Mar-
guerite avait eu aprfes coup un remords, qu'elle s'6tait reprochd Pindiscr6tion de ses confidences, que peut-. Stre aussi se d6fiait-eile de son confident. — Ella craint, pensait-il, que je ne sois tente d'abuser de sa reconnaissance. — II s'arr&a quelque temps sur cette reflexion, qui lui faisait battre le coeur. Si on se gardait de lui , c'est qu'apparemment il 6tait quelqu'un. Quoi qu'il en ftit, il avait resolu d'6claircir le mystere, d'en avoir le ccBur net. II ne r6pondit pas h Marguerite, il partit.
De Geneve h Lyon, il ne conversa qu'avec ses pens6es; elles lui donnaient de Inoccupation. II avait lu quelques vieux romans de chevalerie ; il lui passait par la tftte des visions de paladins se mettant en cam* pagne pour m&iter Tamour de leur dame et la gloire de porter ses couleurs. Pour la premiere fois il lui arrivait quelque chose, sa vie 6tait grosse d'un ev6nement, il se trouvait aux prises avec Femotion d'une aventure. II regardait ses mains, ces infatigables et obscures travailleuses que tous les soins qu'il en prenait n'avaient pu preserver du hale et des durillons. — II s'agit bien de cela, mes filles I leur disait-il. Vous voil& chargSes de debrouiller F6cheveau d'une tenebreuse intrigue. — Jusqu'alors ces deux mains avaient travaille le ch6ne et le poirier, elles allaient travailler des Ames; dans leurs jours de gloire, elles avaient fa- Qonn6 des oves et des rinceaux , elles allaient fabriquer des tragedies, des passions, des joies et des douleurs, des sourires et des larmes, elles se trouvaient transformees en ouvrieres du destin, et dans son naif orgueil Joseph se sentait un peu destin lui-m£me. II se prit St faire claquer ses doigts, k les secouer en Fair ; il croyait y voir suspendues des marionnettes qui dansaient et qui riaient ou pleuraient h son gr6.
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Son ftme &ait en proie k des sentiments contradio toires. Quandson orgueil se taisait, il ne lui souvenait plus que de Marguerite en larmes ; il rentrait subitement dans son r61e de confident et d'ami, et, se t&tant le coeur, il se 3entait capable des plus nobles d6voftments, de l'heroique silence des grands sacrifices, L'instant d'apr&s il" s'abandonnait de nouveau k la ftevre des desirs et des esperances : son avenir, prenant figure devant lui, evoquait sous ses yeux de telles felicit6s, qu'il en avait le frisson et des bourdonnements dans les tempes. Son orgueil, qui ne dormait jamais longtemps, se faisant de f6te, ajoutait k ces visions d'autres mirages o\i se complaisaient ses rancunes et ses haines. S'il reussissait, quel scandale, quel chagrin cuisant ne causerait pas son triomphe k la vanitG b6ate de ces bourgeois qu'il detestait ! lis y verraient un symptdme des temps, et tous les Mirion du monde se signeraient d'horreur, Vraiment lis n'auraient pas tort ; car ce triomphe , lui semblait-il , serait un exemple, un ev6nement public qui ferait date, la revanche des exploites sur les exploiteurs, des m6prises sur les m6priseurs, un grand coup de pioche frappS dans les assises vermoulues de la vieille society, le signal du nivellement universel. S'il 6tait possible qu'un jour Marguerite Mirion, devenue comtesse d'Ornis, se donn&t k Joseph Noirel, une telle aventure ferait luire sur le monde 6tonne Taurore d'un Age nouveau. Telles Gtaient les chimeres que caressait , les voluptSs que savourait d'avance cette &me poss6d6e k la fois de Marguerite et des Gracques, et qui joignait de sombres imaginations aux songes couleur de rose de son amour. Ce n'6tait pas une kme vulgaire, elle appartenaitkla noble famille : les grandes actions, les sublimes ob&ssances la tentaient; mais il y avait en elle cottime
une lie amfere qui corrompait sa vertu. Elle avait des griefs contre la fortune et les hommes, elle croyait avoir subi des injustices, essuy6 des m£pris; elle avait jur6 de faire expier aux autres le malheur de sa nais • sance et les dgfaites de son ambition, et ses rancunes m&ant quelque chose de funeste k ses meilleurs sen* timents , ses tendresses ressemblaient k des coleres, ses rgves de bonheur k des vengeances.
Si Marguerite avait pu lire dans les pens6es de son sauveur, elle eftt 6t6 prise d'Spouvante. Elle avait livre son secret et sa vie k un homme que Dieu et le diable se disputaient. A qui resterait la victoire? Capable de mouvements gengreux, mais incapable de scrupules, ce coeur d'ouvrier avait l'&prete de d6sir, les tournoiements sauvages, les soudainet6s, les audaces et le cri dun oiseau de proie.
M. Bertrand 6tait un jour dans son magasin, entre quatre et cinq heures de Papr6s-midi, quand un jeune ouvrier parut sur le seuil de la porte, v6tu d'une vareuse, sac au dos, un b&ton k la main. Le marchand de bric-k-brac ne daigna pas prater k Tarrivant la moindre attention. II 6tait en conference avec une pratique dont il s'efforoait en vain de surprendre la bonne foi , ce qui lui donnait beaucoup d'humeur. M. Bertrand se flattait pourtant d'etre consomm6 dans Tart d'allumer le pekin, c'&ait son mot. Sa methods 6tait de produire d'abord k Famateur tout le rebut de son magasin, des barbouillages d'Scolier, des crotites. Apres Tavoir tenu longtemps sur ces horreurs et lui en avoir assassin^ les yeux, passant du mauvais au mediocre, il lui montrait quelque toile apocryphe ou douteuse, vingt fois regrattee et repeinte, qu'il qualiflait d'oeuvre de maltre et baptisait des noms les plus pompeux, II estirpait qu'apr&s avoir v6cu quelque temps
avec les nfegres on est dispose k prendre les mulfttres pour des Wanes. Si Vamateur etait un malin etque sa judiciaire resist&t k cetie double epreuve, M. Bertrand recourait k son grand expedient, k ce qu'il appelait la peinture en caisse. — C'est tout? lui demandait le quidam. Vous n'avez pas autre chose? — C'est tout, rgpondait Fhabile homme, et il me semble que c'est suffis^nt. Monsieur est bien degoftte! Quant k mon P£rugin et k mon Rembrandt, je n'ai Thabitude de les montrer que dans les grandes occasions. — L'acheteur, qui se piquait d'etre une grande occasion, insistait pour les voir. M. Bertrand se faisait tirer Toreille; enfin, par pure condescendance, il emmenaitson homme dans un reduit ferme d'une grosse porte en plein ch£ne, soigneusement verrouillee et cadenassee. Ce sanctuaire, oil regnait un demi-jour mysterieux, contenait une ou deux caisses auxquelles, avant de s'en approcher, M Bertrand adressait toujours un profond salut. Son experience lui avait appris qu'un Rembrandt allume moins l'amateur qu'une caisse hermetiquement close dans laquelle il pourrait y avoir un Rembrandt. Les siennes ne renfermaient que des copies plus ou moins habiles. Solennel comme un prelat qui officie, d6clouant , deballant le chef-d'oeuvre d'une main pieuse, avec des precautions sans fin, il devenait lyrique, il lui prenait des attrendrissements, des extases, il avait des larmes daris la voix et quelquefois dans les yeux. Puis m&lant le grave au doux et les narrations aux cantiques, il contait la nativity et Thistoire du chef-d'oeuvre, ses fortunes diverses, ses peregrinations, les galeries dont il avait ete le plus bel ornement, les ventes princieres oil il avait figure, les ruses que luim6me avait employees pour l'acquerir, et comme quoi, par exeinple, l'ayant decouvert k Rome dans un
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grenier, il avait eu mille peines k lui faire passer 1& frontifere, le saint-p&re s'6tant obstin6 k revendiquer ce tr6sor pour le Vatican et k ne pas souffirir qu'on eu d£pouill4t ses Etats.
Le jour ofc Joseph fit sa premiere apparition dans le
magasin de M. Bertrand, le pekin ne s'6tait pas laisse
allumer. II est juste d'ajouter que ce p6kin 6tait un
Beige, et qu'au dire de M. Bertrand le Beige est un
animal raisonneur et incombustible. L'enfant de VEs-
caut n'avait mordu ni au m6diocre ni au mauvais, ni
k la porte cadenass6e ni k la caisse en sapin. Silencieux
et narquois, il avait tout vu, tout entendu sans presque
desserrer les dents ; il n'avait pu cependant s'empGcher
de sourire plus d'une fois, et pour dissimuler ce sou-
rire il avait proraen6 sur ses tevres la pomme d'or de
sa badine, que M. Bertrand lui eftt volontiers cassee
sur les Spaules. Aprfes avoir repass^ de Tarriere-ma-
gasin dans la boutique, il se mit k examiner un coffre
gothique en bois sculpte. — En voilfc un qui n'a pas
son pareil k l'hdtel de Clunyl s'6cria M. Bertrand. II
est d'une superbe conservation. On n'y a pas retouch^.
Vous le voyez tel qu'il est sorti des mains de Vouvrier.
— Le Beige ne r6pondit pas. II se contenta de porter
successivement son index sur deux figurines sculptees
qui se faisaient pendant; Tune etait antique, l'autre
moderne, et il n'y paraissait que trop. Lk-dessus il
salua et sortit.
Le marchand de bric-k-brac etait sinc&rement indign6, il envoyait la Belgique k tous les diables. C'6tait lui faire tort que de ne pas donner dans ses panneaux, sans compter que les grandes voleries ne le d6gofttaient point des petites. Le lendemain du jour oil il avait p6che une truite de trente mille francs dans F6tang d'Ornis, il ne pouvait se consoler de manquer
DE JOSEPH NOIREL . 227
une tanohe ou un goujon. II pratiquait la morale de Socrate, lequel recommandait k ses disciples de ne rien m6priser.
Sa mauvaise humeur cherchait k qui s'en prendre ; ce fut sur Joseph que creva le nuage, L'apercevant soudain: — Qu'est-ceque tu fais done Ik, lui criat-il, plants sur tes deux pieds comrae un idoine et les bras ballants? Est>ce que tu demandes Taumone? Tu as bien trouv6 ton hommel Passe ton chemin, et va-t'en voir dans la rue si j'y suis.
Cette algarade ne deconcerta point Joseph. — Notre bourgeois, r6pondit-il, j'6tais venu voir si vous n'auriez pas besoin d'un ouvrier menuisier bien affiitS, vaillant au travail et sachant tout ce qui concerne son 6tat.
— Va-t'en au diable avec ta menuiserie! lui cria Tautre. Qu'ai-je k faire d'un faineant de ton espfcee? Qk, qu'on d6guerpisse au plus vite I
— Permettez, reprit Joseph; j'ai couru Lyon tout le jour sans y trouver d'ouvrage, et je n'en peux plus.
A ces mots, posant son havre-sac k terre, il s'etala sans plus de fagons dans un fauteuil qui lui tendait les bras. — Quel sans-g6ne! fit M. Bertrand. Ma parole d'honneur ! il est etonnant, ce sautereau. — Et courant k lui : — Leste! haut le pied! — Comme il se disposait k le prendre par les 6paules, il lui souvint d'avoir vu quelque part ce petit ch&tain. — Ton effrontS visage ne m'est pas inconnu, lui dit-il. Oft done ai-je eu l'avantage d'apercevoir monsieur? — Et il se mit k fouiller dans les replis de sa riche mSmoire, qui 6tait un de ces endroits sombres oil Ton ne se promene pas longtemps . sans faire de mauvaises rencontres. II commengait de passer en revue tous les drilles de sa connaissance, quand Joseph lui venant en aide :
— Eh! parbleu! lui dit-il, nous nous sommes rencontres dans lacour du chateau d'Ornis... kpreuve que j'ai failli m'y laisser dGvorer par votre chien.
— II ne t'aurait pas dig^re. II est accoutum& k de raeilleurs morceaux. Et que faisais-tu dans ce chateau?
— J'&ais all6 en Bourgogne acheter des bois pour mon patron; tout en cheminant, je regardais le pays.
— Et tu t'es si bien amus6 sur les grandes routes que ton patron t'a jete k la porte. En voici une autre qui te regarde ; ne la fais pas languir.
Ainsi parlant, il ouvrit toute grande la porte de la boutique; maisil ne prit point Joseph paries epaules. 11 se rappelait que dans la cour du chateau d'Ornis le sautereau Tavait regarde sous le npz d un air froidement r6solu qui lui avait fait baisser le ton. Familier avec tout le monde, grossier avec ses inf&rieurs, M. Bertrand ne levait jamais la main que sur les inoffensifs et les endurants. II £vitait de se commettre avec les autres. .
Joseph se redressa, ramassa son havre-sac, le remit en soupirant sur son dos. Au lieu de s'en aller, se plantant les bras croises devant le coffre sculpte qu'avait examine le Beige, il le consid6ra un instant. — II avait diablement raison, votre quidam de tantdt, s'ecria-t-il. Ce coffre a 6te restaure k rebours du bon sens. Quel est done Fimb^cile qui a rapetasse ces petites colonnes torses? Et, je vous prie, regardezun peu ces deux figures de moines qui chantent matines... Tenez, voici Toriginal et voici la copie, et Tune ressemble k l'autre comme un navet k une orange.
Les gens stirs d'eux-mGmes imposaient k M. Bertrand. L'aplomb ne lui manquait pas k lui-m6me; mais il l'avait acquis a force d'Gtude et s'en servait pour
DE JOSEPH NOIftEL 229
deguiser ses ignorances. Lorsqu'il le trouvait chez les autres a l'Gtat naturel ou naif, il concevait une haute opinion de leur m6rite. Ce timide qui pay ait d'audace ne respectait dans le monde que les insolents. L'exclamation de Joseph lui fit dresser Toreille. — Que chantes-tu la? Te connaitrais-tu par hasard k ces petites machines? Qu'on s'en aille bien vite dSbiter ses voliges et d6gauchir ses planches!
— Je veux 6tre pendu, lui repliqua fterement Joseph, s'il me faut plus dune heure pour vous 6baucher une t&te de moinillon tonsure chantant matines... Vous jurerez qu'il n'a fait autre chose de sa vie, et que la brute de restaurateur qui vous a estropie ce joli meuble n'est qu'un bousilleur et un g&cheur de charpentier.
Ce fut au tour du grand allumeur de s'allumer. — Assez causS, cria-t-il k Joseph. Voici une bille de bois de poirier, voici des outils. Je te prends au mot. Si tu accouches de ton moinillon, je te garde k souper ; mais, si tu n'es qu'un h&bleur, vous me ferez le plaisir de d6filer la parade au pas acc616r6, toi, ton sac et tes forfanteries.
Au bout de deux heures, Joseph avait k peu prfcs termini sa t6te de moine, qui etait l'exacte r6p6tition du module. II en avait rejproduit la physionomie et les details, la tension des veines du cou, le gonflement des joues, les fossettes du menton, le froncement des sourcils, tout Fair de t6te d'un chanteur d'antiennes qui s'evertue. M. Bertrand ouvrit de grands yeux, et lui tirant Toreille : — \oi\k qui n'est pas trop mal, lui dit-il ; tu souperas avec moi.
II le conduisit dans son appartement, ou le cfcuvert etait mis, et le fit asseoir en face de lui. Le festin ne fut pas merveilleux ; M. Bertrand ne se ruinait pas en cuisirte, il plagait ailleurs ses rentes. On arrosu le
brouet d'un petit vin paillet qui, malgrA son air d'innocence, ne laissait pas de dormer dans la tete. Joseph en but beaucoup ; quand une id6e le tenait, il eiit lamp6 tout un quartaut de Condrieu sans compromettre la lucidity de son esprit. M. Bertrand essaya de le faire causer ; le jeune homme lui conta ce qu il voulut.
Entre la poire et le fromage : — Tu es un malin, lui dit le marchand de bric-k-brac, et je vois qu'il y a moyen de faire de toi quelque chose. Les coudes sur la table et le coeur sur la main, dis-moi un peu ce que te payait ton ex-patron.
— Mon ex-patron 6tait un ladre, repartit Joseph, qui n'a jamais voulu m'augmenter et me payait ric-kric. Je l'ai plants Ik pour trouver mieux.
Lk-dessus il eieva des pretentions si exorbitantes qu'elles flrent sauter M. Bertrand au plancher. On disputa longtemps ; Joseph ne voulait rien cMer et affectait une kprete au gain qui r6voltait la rigide morality de M. Bertrand. On finit pourtant par s'entendre. Le marchand de bric-k-brac 6tait le proprtetaire de la bicoque dont son magasin occupait le rez^dechauss6e.Illouait le premier 6tage,habitait le second; au-dessus 6taient deux soupentes m6diocrement logeables. II fut convenu qu'il donnerait k Joseph la table et le glte, moyennant quoi celui-ci se contenta d'un salaire raisonnable.
Le marchfi conclu, Joseph, fort satisfait de sa journee et d'avoir r6ussi k s'installer au coeur de la place ennemie, s'en alia prendre possession de sa soupente. Elle n'6tait pas belle, il y gelait k pierre fendre, et k peine s'y pouvait-on retourner. Elle lui parut charmante, et il n'eut garde de regretter sa confortable* mansarde de Mon-Plaisir. — De la prudence et de sa-
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ges lenteurs, se ditil en soufflant sur ses doigts ; c'est ainsi qu'on arrive. — La derntere chose qu'il revit en pensSe avant de s'endormir fiit cette passerelle oil il avait rencontr6 pour la premifcre fois M. Bertrand, lequel, appuy6 sur la balustrade, le regard perdu dans Tespace, s'6tait pris k murmurer t — Tais-toi, mon vieux, ce qui est fait est fait 1 — Oui, c6 qui est fait est fait, pensait Joseph, k moins qu'on ne le dGfasse. —.Puis, ayant pos6 le bout de ses doigts sur ses 1&vres, il jeta dans les profondeurs de la nuit un baiser qui sut y trouver son chemin.
Peu de temps suffit k 1' adroit garoon pour se gagner la confiance et les bonnes grftces de son nouveau patron. M. Bertrand 6tait ravi de son ardeur au travail. Dans un int6r£t d'6pargne s6rdide, il n'avait jamais employd que des ouvriers au rabais ; il avait maintenant k son service, sans le payer davantage, le roi des Josons, — c'est le petit nom d'amitie qu'il lui donna. Joseph raccommodait avec une patiente et ing6nieuse industrie les meubles de hasard dont ses greniers 6taient pleins, et qui la plupart ne lui avaient gufcre coftte que les frais de transport, tant il excellait dans Tart du troc et du brocantage. Joseph pansait d'une main delicate et l§g&re les blessures de ces estroptes ; il n'avait pas seulement des doigts, il avait du goftt, du style, le g6nie de la restauration. Jusqu'alors M. Bertrand avait charg6 de ce travail un maltre 6b6niste avec lequel il avait pass6 un marchg, et qui, pretendait-il, le surfaisait indignement. II confla les ouvrages les plus d&icats k Joseph, et le premier bahut que celui-ci remit sur pied fut achet6 dans la journSe et pay6 deux fois son prix. C'est dans l'enthousiasme de cette vente que M. Bertrand le proclama le roi des Josons.
Son ouvrier lui paraissait un geatil gargon. II etait discret, commode k vivre, rond de manures, se tenait a sa place, se pretait aux farailiarites de son patron, ecoutait ses bistoires, souriait k ses faceties. Quand M. Bertrand avait eu quelque contrariety et qu'il etait d'une humeur de dogue, Joseph trouvait moyen de le rass£r£ner. II lui disait k peu pr£s comme certain personnage de comedie : — Tiens, Gotte, j'ai lu dans un livre relie que, pour faire fortune dans le monde, il ne faut avoir ni honneur ni humeur. — M. Bertrand ne lui trouvait qu'un defaut, il lui reprochait d'etre a cheval sur son droit. Un jour qu'il avait imagine de lui faire sous je ne sais quel pretexte une retenue sur son salaire, Joseph lui mit brutalement le marche k la main. Une autre fois, sur un simple mot de remontrance au sujet d'un outil qu'il avait egare, il avait grimpe en trois sauts k sa soupente, rembalie ses hardes dans son sac, et fait mine de deioger sans tambour ni trompette. II etait dejk dans la rue lorsque M. Bertrand, courant apr&s lni, l'avait rattrape par sa blouse, amadoue et ramene. Un ministre d'Etat disait recemment k un jeune prince en partance pour aller prendre possession d'un tr6ne vacant : — N'ayez pas Fair de vous soucier des Espagnols, ils tiendront a vous, si vous ne tenez pas k eux. — Joseph n'avaitpas eu besoin d'etudier la diplomatie pour la savoir, et TEspagne le retenait par sa blouse.
Les premiers jours, il avait fait ses repas k Tatelier. Peu k peu M. Bertrand prit l'habitude de Tinviter a sa table, et d'ordinaire, aprfcs diner, ils passaient la soiree ensemble. Au dessert, le vin paillet y aidant, le brocanteur devenait expansif. II contait k soji ouvrier certaines pratiques de son metier, ou le mettait au fait de ses speculations commerciales et financieres,
lesquelles consistaient k acheter des masures a vil prix, k les r6parer ou a les reconstruire avec un art et des Economies de moyens qui lui 6taient propres, et k les revendre au comptant avec un gros b6n6fice. II developpait aussi k Joseph ses r&ves d'avenir, qu'il lui tardait de rGaliser. II projetait de passer la mer, de s'etablir dans un pays k esclaves et de s'y faire planteur. Le paradis de ses songes se composait de quelques centaines de noirs, de n6gresses et de negrillons qui seraient k lui. II se voyait d6j& gouvernant cette racaille crSpue, le, fouet dans une main, le mouchoir dans Pautre. II etait impatient d'entrer en possession ; pour hater cet heureux moment, il vivait de regime, mSnageait les bouts de chandelle, s'imposait des privations dont il s'accommodait gaiment en se repais-* sant d'avance des delices de sa future existence de nabab.
Si M. Bertrand 6tait content de son ouvrier, Joseph n'&ait pas moins content de son patron. II Tetudiait curieusement et tranquillement, et tirait ses conclusions. II eut bientdt constats que ce personnage n'appartenait point k la classe des coquins heroiques. Sa figure de polichinelle n'etait pas trompeuse ; il n'y avait pas en lui l'6toffe d'un grand sc616rat, c'6taittout au plus le roi des dr61es. A d6faut de scrupules, il avait des inquietudes. Sa rare et bruyante impudence lui servait k couvrir les indecisions d'une volonte qui n'Gtait pas bien stire de ce qu'elle pouvait oser et qui craignait les accidents ; ce fer avait des pailles qui Pexposaient k de subites cassures. Quiconque avait la faiblesse de s'incliner devant son effronterie £tait men6 par elle tambour battant ; lui pr&tait-on le collet, elle s'assouplissait.. Un jour, en presence de Joseph, il eut une vive altercation avec un entrepreneur
qui 6tait venu lui rgclamer un solde de payement. II essaya d'abord de l'6conduire par de mis£rables arguties. L* autre devenant pressant, il le traita de haut en bas, tenta de 1'intimider ; mais il avait affaire k un solide compagnon, qui k son tour s'emporta, le mena- Qant de la justice. A ce mot, M. Bertrand flla doux. De cet incident et de quelques autres, Joseph inf&ra que son patron n'&ait redoutable que pour ceux qui avaient do sdrieuses raisons de le redouter. Si le comte d'Ornis subissait cettG humiliante tyrannie, c'est qu'apparemment il avait de grands embarras de conscience.
Joseph fit une autre observation* Bien qu'il puisse sembler bizarre de comparer un Bertrand a une fleur, le gros homme avait une ressemblance avec ces charmants liserons bleus et blancs qu'on a surnomm6s des ( belles-de-jour, et dont les corolles, s'6panouissant au lever du soleil, se referment d6s qu'il a disparu de Thorizon . Comme les belles-de-jour, la gait6 de ' M. Bertrand s'Spanouissait au matin, et k moins que quelque accroc survenu dans ses affaires ne lui mit martel en t6te, jusqu'au soir sa grasse et plantureuse sottise abondait en lazzis* A Tapproche de la nuit, il se faisait un changement soudain, un nuage se r6pandait sur son front, il devenait inquiet, nerveux, s'il est permis de parler des nerfs d'un polichinelle. II recou* rait alors k la bouteille pour ranimer ses esprits abat* tus, et il lui fallait k tout prixde la soci6t6. Avantl'arrivde de Joseph, il passait d'ordinaire ses soirees k Pestaminet ou dans un petit theatre ; depuis que sa bonne Gtoile avait amend sous son toit le roi des Josons, Payant pris en goftt, il n'avait plus besoin d'aller chercher hors de chez lui des distractions et de la compagnie. Aprfes diner, ils allumaient leurs pipes et
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jouaient ensemble d'interminables parties de domino* II semblait en revanche qu'il 6prouv&t le besoin de clore et disoler son sommeil. A onze heures, il renvoyait Joseph dans sa soupente ; la cuisintere se retirait dans sa mansarde, un gargon de magasin couchait au rez-de-chauss6e ; lui-mteie s'enfermait a double tour dans son appartement, qui se composait de quatre pieces. II y dormait seul, sous la garde d'une veilleuse qui br&lait toute la nuit et du grand danois accroupi au pied de son lit.
La soupente de Joseph 6tait situ6e juste au*dessus de la chambre k coucher de M* Bertrand, et les plafonds n'£taient pas 6pais. Joseph, qui depuis quelques mois ne dormait plus que d'un o&il, avait cru entendre au milieu de la nuit des bruits etranges dans la chambre de son patron. 11 avait pret6 l'oreille , il l'avait m6me collee au plancher ; on sait qu'il 6tait coutumierdu fait. 11 n'etait monte jusqu'k lui que le sourd murmure d'une voix grondante ou geignante, un craquement de solives ebranlees par un paslourd,et parfois un jappement du danois, qui feisait peut*6tre de mauvais reves et les contait k la lune. II lui paraissait que son notiveau patron avait le sommeil intermittent et agite. — Ce n'est pas l'indigestion, pensait-il, qui lui procure oes insomnies. Aurait-il, lui aussi, des em* barras de conscience ? J'ai dejk dScouvert qu'il a des nerfs ; si par-dessus le marche il a une conscience, voil&t un polichinelle bien perfection^.
Un soir, M. Bertrand av^rtit son ouvrier que le lendemain, au point du jour, un important rendez-vous d'affaires Pappelait k l'autre bout de Lyon; craignant de rester endormi, il lui remit un passe-partout en le priant de venir frapper k sa porte au coup de quatre heures. II en etait quatre et demie quand Joseph s'e-
veilla. II se Mta de s'habiller et de descendre chez son patron. II venaitde franchir le vestibule quand un grognement rauque frappa son oreille. II appliqua son oeil h la serrure, aper^ut k la clarte de la veilleuse M. Bertrand, qui s'6tait laiss6 glisser &bas de son litet qui, les yeux ferm6s, gesticulait et semblaitse d6battre contre un songe. Bientdt il prononga d'un ton myst6rieux ces m6mes paroles qu'avait dejk entendues Joseph : Tais toi, mon vieux, tais-toi! — Joseph se tint coi, dans Tesp6rance d'en apprendre davantage ; mais ce fut tout. M. Bertrand 6tait rentrG dans le silence ; par intervalles, il remuait les tevres sans proferer aucun mot. Enfin Joseph frappa trois coups k la porte. Le danois aboya, et son mattre, se r6veillant brusquement, s'elanga d'un bond dans son lit, qui gemit sous cette lourde masse.
— Qui est \k ? que me veut-on ? cria-t-il d'une voix courroucSe.
Joseph entra : — J'6tais venu vous reveiller, corame vous m'en avez prte hier au soir.
— Ah! c'est toi, gargon! reprit M. Bertrand d'un ton radouci. Pardonne-moi si je te regois mal ; mai3 tu es venu me d&ranger au milieu du r6ve le plus agreable... II me semblait que j'£tais couche k l'ombre d'un micocoulier, et que j'avais pres de moi deux charmantes negresses, dont Tune m'6ventait avec une queue de paon, tandis que l'autre me chatouillait delicatement la plante des pieds.
— D6sol6 d'avoir effarouchS vos negresses! lui repartit Joseph. J'aurais plutot cru que vous faisiez un mauvais r6ve, car vous parliez et vous disiez...
— Qu'est-ce que je disais? demanda M. Bertrand, dont le visage s'altSra.
— Vous avez dit comme cela : Tais-toi, mon vieux !
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— En v6rit6?... Voilk ce que c'est. Un vieux n&gre est venu se plaindre k moi qu'on l'avait fouette jusqu'au sang pour une peccadille qu'il n' avait pas commise, et jel'ai envoy6 promener... Aussi de quoi se plaignait-il, cet animal? Quelques coups de fouet de plus ou de moins, ce n'est pas la mort d'un homme. Mon Dieu, qu'on est b6te de parler en dormant 1 Estce que cela V arrive quelquefois ?
— Je ne r6ve jamais, r6pondit-il. Ce n est pas dans mes moyens, ni les n6gresses non plus.
A ces mots, il se retira. De ce jour, M. Bertrand ne le pria plus de venir le reveiller le matin.
Joseph Noirel savait se tenir. II resta deux mois chez M. Bertrand sans lui adresser une question, sans lui t6moigner la moindre curiosity de ses affaires. II paraissatt uniquement occupy de son travail et de gagner de Targent. Au bout de ces deux mois, il r6clama une augmentation de salaire. Le marchand de bric-kbrac poussa les hauts cris, essaya de lui payer cette augmentation en monnaie de singe, c'est-k-dire en promesses et en belles paroles. Joseph menaga de lever le pied, si on ne lui donnait contentement ; son patron en passa par tout ce qu'il voulut, et cette discussion ne fit qu'accroitre la confiance que Noirel avait su lui inspirer.
Cependant Joseph avait sou vent, m6me apr&s boire, des silences, des melancolies qui 6tonnaient le brocanteur, lequel lui dit un soir : — Qu'est-ce qui te prend, gargon '? Tu as le vin triste aujourd'hui. — A quoi Joseph repondit en se secouant : — Ce n'est rien. — Et, comme pour lui donner le change, il affecta une gait6 bruyante, qui n'gtait pas dans ses habitudes. Une autre fois il s'6tait laisse surprendre sa t6te dans ses mains, plongS dans une reverie sans fond ni rive.
— Assur6ment tu as des chagrins, lui avait dit M. Bertrand ; fais-moi tes confidences. — Qui n'a pas ses chagrins? avait r£pliqu6 Joseph. Les miens ne valent pas la peine qu'on en parte. — M. Bertrand, intrigu6, lui en reparla. II aimait h s'instruire des affaires des autres : on peut tirer de tout quelque profit. Joseph ne se prfitait pas a ses curiosit6s ; il se retranchait dans des r6ponses 6vasives.
Un dimanche, comme M. Bertrand d6veloppait pour la centi&me fois a son ouvrier les felicit6s qu'il se promettait de goftter au Br6sil, Joseph l'interrompit en s'Scriant : — A votre aise ; mais le bonheur pour moi n'est pas le Brtail.
— Qu'est-ce done, blane-bec? lui demanda M, Bertrand.
— Eh! tenez, ce serait le plaisir de la vengeance, r6pondit-il d'une voix sombre.
— La vengeance ! et de qui voudrais-tu te venger?
Noirel se mordit les lfcvres, comme s'il avait eu regret au mot qui lui 6tait 6chappe : — De personne, dit-il, est-ce que je hais quelqu'un, moi? II arrive h tout le monde de lacher des sottises.
La curiosite de M. Bertrand se piqua au jeu; k plusieurs reprises, il essaya de d6rober a Joseph son secret. Le dimanche suivant, il lefitboire plus que d'habitude, et quand ils eurent mis a sec deux bouteilles, il lui livra un assaut direct : — Pourquoi fais-tu le mystSrieux? lui dit-il ; n*est-il pas agr^able de se conter entre amis ses petites affaires? ExpUque*moi ce qui te p&se sur le coeur, grand sournois ! Si tu as un ennemi dont tu veuilles te venger, on pourra te donner un conseil, et qui sait? peut-6tre un coup de main.
Joseph se fit longtemps prier. Forc6 dans ses retranchements, il commenga une histoire oil la v6rite
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coudoyait la fiction. U oonta qu'il avait 6t6 recueilli dans son enfance par un maitre menuisier de Genfeve, que Bon bienfaiteur avait eu sans doute bien des bontes pour lui, mais s'etait plu h les lui faire payer par des hauteurs, que pour son malheur il 6tait tomb6 amoureux de la fille de la maison, — que, la voyant recherchGe par un grand parti, il avait eu la sottise de declarer sa passion, et qu'il avait 6t6 6conduit avec le dernier m6pris et finalement mis h la porte comme un chien.
— Comment s'appelle-t-il, ton ex-patron? lui demanda M. Bertrand.
— N'avez-vous pas vu son nom sur mon livret?
— Je ne sais trop. II me semble qu'il y avait un p4t6 d'encre sur ce nom.
— Quel autre ^erait-ce que M. Mirion?-
M. Bertrand tressaillit. — Mirion!.. attends un peu, j'ai entendu parler de ce monsieur... Ta Dulcinee est aujourd'huila comtesse d'Ornis?
— La comtesse de tout ce qu'il vous plaira, repartit Joseph d'un air morose. Quand vous m'avez rencontre k Ornis, je ne m'y trouvais point par hasard, comme je vous lai fait accroire. Ces imbeciles m'avaient envoys lk-bas pour prendre langue; ils voulaient s' assurer que le pr&endant 6tait un vrai comte... Pensez-y done, un vrai comte 1 II eto 6te tout blanc de l&pre qu'ils lui auraient donn6 Margot.
— Ah! oui... qu'en pensait-elle, cette Margot?
— C'est une esp&ce de sainte nitouche... Cela se donne Tair de vouloir tout ce qu'on veut; mais elle jubilait int&rieurement, et malgr6 elle son bonheur lui sortait par les yeux. — II ass6na un grand coup de poing sur Ja table. — Ah! si je les tenais, tous ces parvenus! s'6cria-t-il. Avec quelle insolence ils m'ont
traits ! Us ont marchg sur moi, ils mont 6cras6 sous leur talon comme un ver de terre.
Et, se livrant a son imagination, il fit a M. Bertrand un long detail de toutes les mis£res, de tous les affronts qu'il avait endures. — Dame, mon gargon, lui dit Pautre, tu visais trop hautl Je Pai apergue un jour, a Pune des fen&res de son chateau, cette Margoton, comtesse d'Ornis. Elle est jolie a manger... Et 1<5 magot ! parlons un peu du magot ! J'ai oui dire que ces gens-la sont millionnaires.
— Trois fois millionnaires, interrompit Joseph ; mais je vous jure que je me souciais de leur argent comme d'un fetu. J'6tais sottement amoureux. (Test Margot que je voulais, quand elle ne m'aurait apporte que son bonnet de nuit et ses pantoufles...
— Et ses esperances, ce n'Stait pas une chose & perdre en chemin, interrompit a son tour M. Bertrand. Tu esun fut6, petit!
Joseph prit un air pique. — Je suis bien bete de vous avoir conte tout cela, r6pliqua-t-il d'un ton colere. Vous 6tes un bourgeois, vous aussi, monsieur Bertrand, et les bourgeois s'entendent tous ainsi que larrons en foire... tous ligu6s contre nous et nous regardant comme du fumier. Allons, ce qui est dit est dit ; mais je veux 6tre pendu si jamais... Bouche cousue n'avale pas de mouches.
— Calme-toi, lui repartit M. Bertrand en lui appliquant une tape sur le dos. Je suis un bon enfant, moi. Pour te le prouver, je vais te signer un billet par lequel je m'engage a te donner ma fille en mariage avec cent mille 6cus de dot. Ah ! par exemple, tu auras l'obligeance d'attendre qu'elle soit nee, cette demoiselle...
II rit aux larmes de sa plaisanterie et du depit de
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Joseph, puis il lui proposa de jouer une partie de domino; mais ce soir Ik il joua mal, il avait des distractions dont Joseph fut frapp6.
Pendant plusieurs jours, il parut pr6occupe. Noirei n'eut pas Tair de s'en apercevoir et se garda de lui reparler de Marguerite. Ce fut M. Bertrand qui remit le sujet sur le tapis. Un soir, apres avoir arpent6 longtemps la salle k manger en fredonnant une ritournelle de vaudeville, il s'arr&a devant son ouvrier, et lui posant la main sur l'6paule : — Sais-tu bien, lui dit-il, qu il ne tiendrait qu'k toi de te venger de tes Mirion?
— Laissez-moi tranquille, lui repondit Joseph d'un ton maussade. Vous m'avez plaisante l'autre soir, c'est assez d'une fois.
— Je te repute que, si tu veux te venger de tes bienfaiteurs, tu n as qu'k le dire. On pourrait t'en fournir les moyens.
Et comme Joseph le regardait d'un air interdit : — Reponds d abord k mes questions. Ges gens-l& sont des richards et des giorieux. A quoi tiennent-ils le plus, a leur argent ou k leur vanit6 ?
— A leur vanity, haut la main.
— Cependant on m'a conte qu'ils avaient eu la ladrerie de ne point donner de dot k leur fllle.
— Vous n'y 6tes pas. lis ne demandaient qu'k se depouiller, tant ce mariage leur tenait au cceur ; mais il parait que M. d'Ornis est un homme k beaux sentiments. II a tout refuse pour bien prouver qu'il ne faisait pas un mariage d'argent.
M. Bertrand eut un soubresaut. ~ Quoi ! c'est lui qui a refuse ! Et dans un mouvement de candide indi- .gnation, il s'6cria : — Le miserable !
— Qu'est-ce k dire? demanda Joseph.
— C'est a moi d'interroger, reprit l'autre avec hau-