‹ La revanche de Joseph NoirelChapitre 6 sur 6 · S» LA REVANCHE · texte numérisé non relu

S» LA REVANCHE

l'appuya contre terre, le brisa en deux d'un coup de pied, et en rejeta les trongons derrtere lui.

— D6sormais je ne vous dois plus rien ! s'ecria-t-il d'une voix sombre

Et sans que M. Mirion, 6tonn6 de son action, songe&t h lui barrer le passage, il s'enfuit au travers de la terrasse et de la cour, emportant avec lui son soufflet, son amour outrage et son orgueil saignant qui criait vengeance.

XVtl

Ce n'6tait pas un m6chant homme que le comte d'Ornis, il n avait comriiis de sa vie une cruaute inutile ; mais son caract&re offrait un redoutable m61atige de passion et de calcul, et bien qu'il soit dans le temperament de la passion d'avoir des retours subits, d'etre g6n6reuse par acc&s, on ne pouvait titer de lui un seul trait d'imprudente g6n6rosit6. II 6tait le plus personnel des hommes. Pourquoi fallait-il que Son frfcre fat n6 avec un pied bot, et que ce fr&re, pris en d6plaisance parsa m&re, etit 6t6 constamment sacrifie k son cadet? G'est une race terrible que les Benjamins. Quand ils ont Thumeur violente, il leur arrive de tuer Raoux, et Raoux mortj ayant un crime h cafcher et leur t6te h defendre , malheur h Marguerite Mirion si jamais elle cesse d'etre un agrement dans leur vie et qu'ils la puissent soupQonner d'etre un danger!

Le triomphe de M. d'Ornis 6tait complet. il ramenait sa prisonni&re et il se flattait, nbn sans raison, qu'elie ne tenterait plus de lui 6chapper. Oil d6sormais pourrait-elle aller ! II lui avait ferm6 les portes

DE JOSEPH NOIREL , 327

de Mon-Plaisir, il y regnait comme Si Omis. Toutefois il ne laissait pas d'etre soucieux. Aprfcs avoir V6cu pendant quarante-huit heures dans Amotion d'une temp&e, sa pensee s'6tant rassise, il avait recouvrS la faculty de r6fl6chir, et ses reflexions I'inqutetaient. Le mot de Marguerite : « emmenez-moi bien vite d'ici, car il y va de votre vie 1 » lui tourmentait r esprit. Avait-elle congu des soupgons ou acquis des certitudes ? que s'6tait-il pass6 entre elle et Joseph ? II aurait voulu s'en 6claircir -sur-le-champ. A plusieurs reprises, chemin faisant, il essaya d'engager un entretien avec sa femme. Elle n'avait pas l'air de l'entendre ni de le voir ; tantdt elle fermait les yfcux, et tantdt les laissait vaguer autour d' elle comme des chiens sans maitre. — J'esp&re, lui disait k. d'Ornis, que nous sauverons du moins les app&rences ; vous y £tes plus int6ress6e que moi. .

Ge fut en apercevant les toits et les girouettes du chMeau d'Ornis, dont le soleil faisait jaillir des 6tincelles, que Marguerite sentit toute Phorreur de sa situation et de ce cachot oil elle allait 6tre r&ntegree. Quand la voiture eut atteint les premieres maisons du hameau,.elle fit un appel d£sesp6r6 k son courage. Elle se redressa, se raidit. Elle essuya d'un air impassible les regards curieux ou ironiques que les passants lui jetaient h la d6rob6e. Elle contempla sans frissonner Torangerie et le jardin potager, oti elle crut reconnaltre encore la trace de ses pas dans la neige h moitte fondue. Elle traversa le passage voftt6, entendit le retentissement du sabot des chevaux sur les dalles de la cour, et n'accepta Taide de personne pour descendre de voiture. Ayant mis pied h terre, elle fit un signe de t6te k ses gens et courut s'enfermor dans son appartement.

A minuit, bris6e de fatigue, elle se disposait b. gagner son lit. Elle fit la reflexion que M. d'Ornis 6tait savant dans le choix des lieux et des heures, et qu il lui convenait peut-6tre de la surprendre dans son premier sommeil. Elle aurait pu tirer son verrou ; mais son insucc&s V avait d6godt6e des precautions, et d'ailleurs de quoi sert-il d'ajourner Tin^vitable? Elle ne quitta pas son fauteuil. Quelques instants plus tard, sa porte s'ouvrit, et M. d'Ornis parut.

II eut Fair 6tonn6 de trbuver encore sa femme sur pied, et demeuraun moment immobile. Enfin, prenant son parti, il s'approcha d'elle et lui dit tout bas : — M'expiiquerez-vous , madame, pourquoi vous vous 6tes enfuie de cette maison?

Elle le regarda et lui r6pondit d'une voix qui ne tremblait point : — J'ai appris que vous 6tes le meurtrier du marquis de Raoux.

II chancela, comme frapp6 d'une balle au coeur. II serait tomb6, si sa main n'eiit rencontre le dossier d'une chaise auquel il seretint. Son visage £tait livide, ses traits s'6taient decomposes. II crut voir la chambre tourner deux ou trois fois autour de lui, emportant Marguerite dans son mouvement, et il lui sembla que dans chaque coin de cette chambre il y avait une femme assise qui lui criait : Voici le meurtrier du marquis de Raoux 1 II se prit k dire : — Au nom du ciel, parlez plus bas! — .Son vertige s'etant dissipe, il s'aperout qu'il n'y avait qu'une femme, et que cette femme etait la sienne. II leva le bras d'un air mena- Qant. Le d6sespoir ne craint rien. Marguerite le regarda d'un oeii tranquille , et ce regard lui rendit h peu pres sa raison.

II fit le tour de la chambre , ouvrant et refermant .toutes les portes avec precaution, pour sassurer que

DE JOSEPH NOIREL 329

personne ne les avait entendus ; puis il revint s'asseoir, et son premier mot fut : — Je vous plains, madame, car vous comprenez qu'apres cela nous ne pouvons plus nous quitter.

II y eut un silence de quelques minutes. — Parlez, reprit-il; qui sest charge de vous instruire? Vous parlerez, poursuivit-il d'une voixsourde. Voici l'heure des explications. II faut que nous nous gpargnions Tun k l'autre dans notre commun malheur la peine d'avoir encore quelque chose k chercher. Voulez-vous que je commence? II y a trop longtemps que je sens rdder autour de moi vos curiosites. Je savais bien que cela finirait ainsi... Madame n'avez-vous pas de question k m'adresser?

Elle lui fit signe que non. — Vous vous trompez, continua-t-il. Vous mourez d'envie de savoir comment et pourquoi .. Vous n'aurez pas de repos que vous ne le sachiez. J'aime mieux vous le dire tout de suite,

II s'interrompit pour essuyer son front avec son mouchoir : il suait k grosses gouttes. Baissant encore la voix : — Ce fut k propos d'un cheval. Raoux avait jure de l'avoir; j'enchSris surlui k sohinsu, et le cheval fut k moi. De ce jour notre amitie se refroidit. Madame, il me supplia tant que je consentis k jouer ayec lui une partie d'Gchecs dont le cheval serait l'enjeu. Nous 6tions 6chaufT6s par le vin ce soir-lk, nous battions la campagne. Depuis lors je n'ai jamais bu que de Teau rougie, et vous savez aussi que le lendemain j'ai tu6 le cheval d'un coup de fusil ; je ne voulais plus le revoir, ni le monter, ni que personne le mont&t.. . Oil done en etais-je*? Vous voujez tout savoir, vous saurez tout.., II me dit : — Vous voyez bien que vqus £tes echec et mat ! — Et il s'en fut au bout de la

chambre prendre ttn vferre d'eau qu'il vida d'tiii trait ; il en avait grand besoin. Quand il revint : — Vous vous trompez, lui dis-je : voilk rrion roi en sftrete... Alors il me d6clara que j'avais change de case son cavalier. Je me sentis p&lir, je lui prouvai qu'il se trompait. II renversa l'6chiquier et r6peta jusqu'a vingt fois : Vous 6tes un tricheur ! II ajoutait : — Demain, tout le monde apprendra de moi etui vous 6tes. . : Je vous jure que je fiis un ange de patience. Je le conjurai de se taire ; je lui disais que j'allais faire un malheur. II continuait de crier : — Demain, cela se saura! — Ma t6te bouillait, je pris un couteaii. II s'enfuit h travers le pare, je l'atteignis au bout de la passerelle... Vous a-t-on dit que j'avais voulu me tuer 1 II se trouva \k quelqu'un qui m'en empecha. Quand on nes'est pas tue, ah! madame, on defend sa t6te; je dSfendrai la mienne, je la sauverai!...

II s ? interrompit de nouveau, puis d'une voix qui se mourait : — Avez-vous encore une question & me faire?

— Oui, r6pondit-elle. Je voudrais connaitre le nom de l'homme, du vagabond...

11 fit un geste terrible. — Taisez-vous, s'ecria-t-il ; je ne veux pas que cet homme entre ici... Et par un mouvement machinal, il porta son regard dfe la porte k la fen&re comme pour s' assurer qu'elles demeuraient closes ; puis il couvrit ses yeux de ses detix mains. Marguerite se mit St sangloter.

— Pleurez, faites votre metier, lui dit-il en se redressant. Les femmes ontlarage de pleurer comme si les ldfmes avaient jamais rien gu6ri. Vous ne connaissez ni le monde ni les hommes. Vous vous imaginez que de sang-froid, de propos delibSre, on se dit : Je laisserai mourir ce vagabond, ce va-nu-pieds. D6trom-

DJB JOSEPH NOlftEL 334

pez-vous. On se dit chaque soiir dvaht de s'endormir, quand on r6ussit k dormir : Demglin je parlerai. — Et le lendemain on pense^son nom, k son honneur, et on ne parle pas; les jours se passent, la t&te tombe. D6sormais k quoi bon parler?... Et vous ne savez,pas non plus ce que c'est qu'un joueur, ni la fureur qu'ont ces gens-l& de gagner la pattie. Qu'est-ce dtbnc quand leur vie est Fenjeu?

H parvint k maitriser son emotion, et d'un ton sec : — Ne pleurez plus , madame , ajouta-t-il ; apr&s tout, cette t6te qui est tombee ne valait pa's un

§cu.

Marguerite cessa de pleurer. Ellelui cHa : — Assez, monsieur ! de gr&ce, plus un mot ! — II lui faisait Teffet d'Un monstre. fclle se trompait ; ce n'6tait qu'un enfant g&t6 qui avait perdu sa cohscience dans le grand jeu de la vie.

En ce moment, M. d'Orhis crut feritendre du bruit au dehors. II couriit k la croisee qui donnait sur le potaggr, Fouvrit, souleva la persiehne, regarda, 6couta. II n'apergut qu'iiri ciel nuageu* et sombre, il n'entehdit cjue le g6misseHient d'un vent chaud qui soilfflait par bouffees et fondait la neige. II laissa retomber la persienne, ne referma qu'SL moitte la fenStre ; il etait bien aise de fafre ehtrfcr un peil d'air dans la chambre, il etouffait. Se rapprochant de sa femmd : — C'est k votre tour de vous expliquer, lui dit il. Je meflattais qu'un seulhomme possGdait mon secret. Gelui-lSt est int£ress6 k le garden ; il s'est fait un revenu de sa discretion. Efet-ce lui ou un autre qui vous a parte?

II attendait sa r6pons6 dans Urtfe aftgoisse ihexprimable . II poiissd uri soupir de soulagement quknd elle lui dit : — . Rassurez-vous, c'est lui-m6me.

— 11 est venu ici? Vous l'avez vu?

— Vous aviez refuse de m'apprendre qui vous etiez; j'etais r6solue k le savtir.

— Convenez, madame, s'ecria-t-il, que je vous avals bien jugee.

— Ah I remerciez - moi , r6pliqua-t-elle. J'ai une bonne noftvelle k vous donner. Certain papier que ce dr61e tient de vous est a vendre. Vous avez ma dot ; si elle ne suffit pas, vous vous adresserez k mon p&re. Vous connaissez aujourd'hui Mon-Plaisir et ses habitants; ils sont & votre devotion. Ah ! monsieur, convenez k votre tour que e'est une heureuse chance pour un homme tel que vous d' avoir 6pous6 la fille d'un petit bourgeois!

A ces mots, elle se remit k pleurer ; son r61e 6tait au-dessus de ses forces. II ne s'apergut pas qu'elle pleurait. II ne Tavait pas 6cout6e jusqu'au bout; il savait seulement que certain papier serait bientot k lui, qu'il le brtilerait* qu'il en jetterait au vent la cendre, oil le vent lui-meme ne pourrait plus lire son nom, et le pass6 serait mort, il pourrait tuer ses souvenirs, recommencer k vivre. Tout k coup son visage s'assombrit, et frongant le sourcil : — Vous m'en imposez, madame. M. Bertrand est defiant. Vous lui avez tendu un pi6ge, vous Tavez circonvenu, et l'agent fiddle qui vous a servi dans cette affaire est saris doute cet ouvrier... Vive Dieu ! madame, poss&de-t-il aussi mes secrets, celui-l&*?

— II ne sait, s'empressa-t-elle de lui repondre, que ce que j'ai pu lui dire quand moi-m&ne je ne savais rien encore. Aurais je parle, si j'avais pudeviner combien vos secrete sont terribles?

— Si jamais il m'arrive malheur, madame, s'Scriat-il avec violence, c est vous qui m'aurez tu6 !

DE JOSEPH NOIREL

Elle joignit les mains : — Je vous rgponds de ce jeune homme; jesuis sftre de lui.

— £tes-vous store qu'on puisse Tintimider? ou faudra-t-il l'acheter?

— Je sais qu'il est mon ami, le seul que j'aie dans ce monde.

— Je veux croire qu'il n'en est que cela, reprit-il. D&s demain, vous 6crirez k ce jeune homme la lettre que je vous dicterai, et vous le ferez venir ici. Vous trouverez le moyen de me d6barrasser k jamais de lui. Ingeniez-vous, d6couvrez quelque expedient Vous l'enverrez en Am6rique ou ailleurs, peu m'importe. L'essentiel est que je ne le revoie jamais, et que jamais nous n'ayons, vous et moi, l'occasion de reparler de lui.

Elle garda un instant le silence, puis elle lui dit : — Soit, je me soumets k tout. Aprfcs cela, que ferez-vous de moi ? II me semble que j'aurais le droit de mettre des conditions k mon ob&ssance.

— Des conditions! r6pliqua-t-il. Oubliez-vous qu'on vous a rencontr6e Tautre nuit vous enf uy ant toute seule sur une grande route ? Aviek-vous Tair d'une folle ou d'une aventurfere *? Je ne sais ce qu'on dit de vous aujourd'hui dans Arnay-le-Duc et dans Ornis ; on y dira demain ce que je voudrai... Croyez-moi, soumettez-vous sans conditions. Eh! mon Dieu, je n'entends pas abuser de ma puissance; vous serez seulement ma prisonnifcre, une prisonnifcre bien gard6e... II ajouta : — Que n'avons-nous un enfant ! Ce serait une garantie pour moi ; il me repondrait de votre silence.

Ce mot parut k Marguerite plus terrible que tout ce qu'elle avait entendu. — Ah 1 monsieur, s'toria-t-elle, hier j'6tais dans la maison de mon pfcre, je ne savais

que trop l'avenir qui m'attendait ici, et un mot pouvait me sauVer ; pourtant je me suis tqe.

II lui r£pondit avec un sourire amer : — Eh quoi ! ne voulez-vous pas que j'admire votre g6n£rosite? Si vous vous 6tes tue, c'est que j'6tais Ik et que je vous fais peur.

Elle cacha sa tGte dans ses mains. Cequ'elle 6prouvait n'&ait ni de la peur, ni de la colore ; c'^tait cet horrible d£goto de la vie et des hommes que ressent quiconque a fie TAme et s'aperQoit que cela ne lui sert de rien, cette marchandise n'ayant pas cours dans le monde. Quand elle decouvrit son visage, sou mari 6tait debout devant elle, et ce qu'elle crut lire dans ses yeux la fit tressaillir et frissonner. Elle se leva 6pouvantee. II laregarda un instant en silence; enfin, revenant k d'autres pensees, il lui tourna brusque ment le dos, et se retira dans son appartement.

II s'y promena longtemps, plong6 dans ses refle xions, faisant le tour de sa nouvelle situation, le bilan de ses craintes et de ses esp6rances. L'air lui manquait. Vers deux heures, il entr'ouvritTun de ses volets, et s'accouda sur le rebord de la fen&re. Tout a coup un caillou vigoureusement lance, passant audessus de sa tete, vint frapper contre une glace quil 6toUa. M., d'Ornis se pencha et crut apercevoir une ombre qui s'enfuyait k travers le jardin. Ayant referme son volet, il ramassa le caillou, autour duquel etait enrouie un billet qui contenait ces mots : -

c Monsieur le comte, je me suis rendu possesseur de la declaration que vous avez 6crite dans la nuit du 26 fevrier 1867. Si demain matin vous n'avez pasquitte Ornis pour n'y revenir qxx'k la demande et sous le bon plaisir de votre femme, aprfcs-demainle procureur imperial de Beaune recevra ma visite . — Joseph Noirel. »

DE JOSEPH NOIREL 335

Pris de stupeur, M. d'Ornis se laissa tomhar sur le bras d'un fauteuil; jl y £tait encore au matin. Pareil & un nag$ur gpuise qui a cru sentir la terre sous ses pieds et que la vague reprend et remporte, k peine avait-il entrevu sa d£livrance prochaine, quelle lui echappait, et son malheur s'aggravait. Ce redoutable papier qui l'accusait, il s'Stait flatte un instant de le racheter et de le d6truire ; il venait de d6couvrir que ce papier Gtaitaux mains d'un hommequi ne se laisserait pas acheter. Que voulait-il, cet homme? II avait l'air de le savoir trop bien lui-mtaie; apparemment il portait en son coeur un amour et une haine qu ? il s'£tait jur6 d'assouyir au p£ril de sa vie. On peut avoir raison d'un Bertrand; on n ? a pas raison d'un Joseph, d'un amoureux, d'un fou...

Quand M. d'Ornis eut enfin secoug sa douloureuse torpeur , la premiere id6e qui lui vint fat de courir apr£s Joseph, de le prendre k la gorge et de le tuer. La seconde fat de tuer Marguerite : n'etait-ce pas elle qui- Vavait plongG dans l'abime ou il se voyait? II ne s'arr6ta pas longtemps k ces resolutions forcen6es ; la raison Tempore sur sa rage, et sa prudence eut le dernier mot. II fit taire son orgueil, se d6termina, toute reflexion faite, k partir incontinent pour Paris, non sans esprit de retour ni sans caresser 1'espoir d'une prompte et formidable revanche. Le billet de Joseph, qu'ilnecessaitderelire, lui semblaitrespirerune sorte de candeur presque enfantine dans l'insolence; il en augurait favorablement pour le succ&s de ses desseins. — Soit, se dit-il, je laisserai le champ libre k ces imprudents, je choisirai mon heure, je les surprendrai, et ils seront k moi.

II sonna son valet de chambre, lui fit preparer ses malles, Fenvoya commander une voiture, rGgla quel-

ques affaires courantes, 6crivit k sa femme deux mots qu on devait lui remettre apr&s son depart, et k dix heures pr6cises il prenait la route de Blaizy-Bas, station du chemin de fer la plus rapprochSe pour qui se rend d'Ornis k Paris.

Joseph Noirel 6tait revenu d'une seule traite de Genfcve k Ornis, oil il arriva vers minuit, recru de fatigue, affam6. Dfes qu'il eut d6vor6 un chanteau de pain, se glissant dans le potager, il avait s^pergu de la lumi&re et entendu un bruit confus de voix dans la chambre de Marguerite. II rSussit a grimper sur le toit de l'auvent. Quelques lambeaux de phrases, quelques mots~ 6pars ayant frapp6 son oreille, il avait k peu pr&s devin6 le reste. Se laissant couler k terre, il avait ra- » mass6 un caillou, attach^ un billet k ce caillou, attendu son moment, et sa missive 6tait parvenue k son adresse.

II 6tait au matin dans le petit bois quand passa sur la route de Blaisy-Bas la voiture qui emmenait le comte d'Ornis.. Cach6 derrtere un fourre dont il 6carta les branches, il suivit des yeux cette voiture qui lui avait ob&. II 6prouva un transport de joie; son succ&s d6passait son attente. II abaissa sur ses mains un regard d'orgueilleuse complaisance; il leur avait promis qu'il leur donnerait des destinies k gouverner, des marionnettes k faire danser : il leur avait tenu parole.

S*6tant enfonc6 dans le bois, il coupa une branche de frfthe dans laquelle il se tailla un b&ton potfr remplacer celui -qu'il avait bris6 Pavant-veille. De ce baton, dont il faisaitle moulinet, il saccageait en mar-

chanties broussailles, abattait sans pitie lesbranchages qui depassaientTalignement et empietaient sur le chemin, II allait ainsi chantant, sifflant, laissant derriere lui le sentier jonche de scions et de broutilles. Je ne sais k quoi il pensait, ni ce que repr6sentaient k ses yeuxces executions. Peut-etre croyait-ii voir des tetes au bout de ces rameaux que fauchait son b&ton. L'histoire ne dit pas k quoi servit ce carnage, ni si le taiilis s'en porta mieux.

Quand sa joie massacrante se fut 6vapor6e et qu'il eut la tete moins chaude, il devint ,pensif . II gagna l'endroit le plus ecarte du bois, comme s'il avait eu besoin d'environner d'un impenetrable silence le conseil qu'il se disposait k tenir avec lui-meme. Ayant avis6 une souche couch6e k terre, il s'y assit et resta Ik plus d'une heure, le corps penche en avant, creusant le gazon avec sa canne, tandis que son esprit creusait une pens6e. Qu'allait-il faire *? II n'en savait rien encore, et cependant il avait h&te de le savoir. II s'interrogeait, d61ib£rait, consultait. Deux jours auparavant, un hommelui,avaitdit : — Se peutril bien faire que Joseph Noirel ait os6 lever les yeux sur Marguerite Mirion! — Et cet homme lui avait appliqu£ un soufilet. Quand il y pensait, le rouge lui montait k la joue, son ceil s'allumait, et un serpent le mordait au coeur. Dans le grand d£bat que soutinrent devant lui son bon et son mauvais genie, l'avocat de l'orgueil et de la vengeance, reternel plaideur des mauvaises causes, fit un terrible usage de cesoufflet. II en parlait avec une desolante eloquence, et malheureusement il parlait k un amoureux. II est facile k une folie d'en persuader une autre, dependant, lorsque Joseph se leva pour aller trouver Marguerite, iln'etait pas encore bien star de ce qu'il ferait.

D franchit la passerelle, traversa le pare k grands pas, et, sans prendre de precautions, se dirigea droit vers le salon dont jadis la douairi&re lui avait interdit Tentr6e. Au moment oti il y pen&rait par une porte, Marguerite entrait par l'autre. Elle jeta un cri en Fapercevant, et courut Si lui : — Est-ce vous qui avez fait ce miracle? lui demanda-t-elle.

Marguerite avait pass6 toiite la nuit dans de perpetuelles alertes, s'attendant k voir se rouvrir sa porte. Le matin 6tait venu, et ses craintes, plus cruelles que tout ce qu'elle avait souflfert jusqu'alors, ne s'6taient point dissipSes. A quoi se tGsoudre? quel parti prendre? Le projet le plus raisonnable qii'elle avait forme 6tait de s'enfuir, de s'en aller droit devant elle sans savoir oil, et, si elle reussissait k trouver le bout du monde, de s'engager comme servante chez un journalier et d'ecurer sa vaisselle, k la seule condition quepersohne ne Tappellerait par son nom. Elle en 6tait \h quand on lui remit un billet de M. d'Ornis ainsiconQu : « Je me decide h partir; je vais h Paris. J' en reviendrai lorsque vous m'exprimerez le desir de me revoir. Si vous aviez km'6crire, adress&z vos lettres au Grand-Hotel. > Elle avait relu dix fois, sans en croire ses yeux, ces deux lignes qui lui annongaient une d61ivrance inesperee. II 6tait dans son caracterede s'abandonner tout entiere k Timpression du moment. La bonne riouvelle qu'elle venait de recevoir lui fit oublier pendant quelques heures toutes ses detresses, toutes les sombres miseres de sa vie La pauvre enfant ressemblait Ji un joueur qui s'est assis devant le tapis vert les poches pleines d'or et de bijoux ; il a tout perdu, le voilk ruine, et il apergoit en sortant un vieux sou dans la poussi&re du cbemin ; il le ramasse, le porte k ses l&vres : ces deux liards lui tiennent lieu de bonheur et d'esperance.

DE JOSEPH NOIREL 339

EnT^rite, Marguerite se sentait desormais capable de 1' aimer , ce funeste chateau oil les destins Pavait ecrouSe avec defense d' en sortir, car ellepourraitaller et venir dans sa prison sans y rencontrer un yisage dont elle avait horreur, sans avoir k lui parler , k lui repondre, sans avoir k d6fendre contre lui ses nuits et ses sommeils.

Au moment oil Joseph la vit entrer dans le salon, elle l'6tobna par l'eclat de son regard et de ses couleurs, elle lui parut ressuscit6e. Pour reprendre, cette ileur qui pliait sousle poids du journ'avaitbesoin que d'une goutte de ros6e. Elle le fit asseoir, elle le fit causer, sans craindre un instant qu'on les vlnt surprendre. Sa liberty lui etait rendue; pouVait-elle en faire Un meilleur usage ? Joseph lui apprit ce qu'il avait dit et fait pendant ces trois jours. Elle 6prouva un grand trouble, une profonde Amotion en apprenant qu'il savait tout; elle se rassura bien vite en se disant qu'il lui appartenait, qu'elle pouvait compter sur lui comme sur eUe-mfeme.

Quand il eut termini son r6cit , elle le gronda et le remercia tout k la fois des aventures qu'il avait courues pour elle ; puis elle s'Scria : — Quel abime que ma destin6e! Celui qui m'aurait prSdit, il y a six mois, Tavenir qui m'attendait, avec quel haussement d ? 6paules je l'aurais 6cout6 ! II me semble que j'&ais n6e pour tout autre chose, pour mener une de ces vies sans evenements, qui se composent de jours oil Ton peut chanter et de nuits oil Ton peut dormir. Dieu mesure, dit-on, le vent k ses brebis. Quisuis-je pour etre ainsi battue de la temp6te? Je crois qu'il y a un malentendu dans tout ceci, que le bon Dieu m'a prise pour une autre et m'inflige des malheurs qui ne m'6taient pas destines. Ah ! que du moins le monde

ignore St jamais la v6rit6 de cette histoire! Qu'on dise de moi ce qu'on voudra, je ne me dSfendrai point, et je mourrai sans avoir accuse personne. Je fremirais d'6pouvante, si un autre que vous poss6dait mon secret ; mais de vous qu'ai-je k craindre? G'est vousm6me qui au besoin me rendriez la force de me taire. .. Quelques epreuves qui m'attendent encore, ajoutat-elle, je les supporterai avec plus de courage en pensant k Tami qui m'a 6t6 si secourable et si d6vou6. II aurait gu6ri tous mes maux, si je n'6tais une pauvre incurable. Helas! il va partir; peut-6tre r6ve-t-il encore de s'en aller en Am6rique... Mais j'y pense, vous m'aviez annonc6 que le jour ou nous nous reverrions, vous auriez des projets k me confier, des conseils k me demander. Je me sens raisonnable aujourd'hui, depuis deux heures j'ai recouvrG la faculty de coudre ensemble deux idees. Profitez de Toccasion pour me consulter. Vous avez done un secret, vous aussi? Puisse-t-il toe plus gai que le mien !

L'heure supreme avait sonn6. Joseph palit. Deux chemins s'ouvraient devant lui. Lequel allait-il prendre? Au bout d§ Tun de ces chemins, il apercevait les tristesses momes et les aridites d'un d6sert ; 1' autre conduisait k un precipice. II mit sa main sur ses yeux ; comme un president de tribunal, il resuma rapidement en lui-meme les discours des deux avocats qu'il avait entendus plaider dans le bois. Son trouble croissait de seconde en seconde. — Ah 1 je n'aurais pas dft la revoir ! pensait-il.

Marguerite le regardait avec etonnement. Elle commengait k s'inquieter. — G'est done bien difficile a dire ? lui demanda-t-elle .

II releva la t6te. — ■ Vous m'avez promis, s'6cria-t-il,

DE JOSEPH NOIREL 341

que, quoi que je pusse vous dire, vous m'Scouteriez sans colere.

— Je tiendrai ma promesse, lui r6pondit-elle. Comment pourrais-je me fAcher contre vous? Cependant, si vous pensez... Oui, peut-Stre ferez-vous mieux de voustaire...

II se leva, fit un mouvement pour sortir; puis, retombant sur sa chaise : — Mon secret, le voici! ditil d'une voix fr6missante. Je nai jamais eu d'amitte pour vous... J'ai la folie de vous aimer, je vous aime h la folie.

Marguerite se prit la t6te dans ses djeux mains, et ce fut Suson tour de p&lir. — Quel malheur! murmurat-elle. — lis demeur^rent quelques instants immobiles; ils n'osaient pas se regarder. Elle r6p6tait : Quel malheur!... II rouvrit enfin les yeux; ce qu'il vit lui rendit le courage. Les l&vres tremblantes de Marguerite n'exprimaient ni colore, ni m6pris ; son atti-

tude, sa figure, annonQaient seulement la confusion, le d6sordre d'une &me surprise par un ev6nement imprevu. Ce visiteur qu'on n'attendait point entre brusquement, et rien n'estpr&t pour le recevoir. Qu'en fera-t-on? oil va-t-on' le loger? On court, on s'agite, on s'effare, et les ordres se croisent avec les contreordres.

Joseph ne laissa pas h Marguerite le temps de se remettre de son effarement. D'une voix haletante, il lui conta toute son histoire, les commencements de son amour, comment lui 6tait venue cette maladie, tout ce qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait r6v6,'ses illusions, ses vaines esp6rances, ce champ labour^ qu'il avait traverse en la tenant dans ses bras, cette babouche qu'il avait enferm6e dans une armoire , les soirees qu'il passait 6tendu sur le plancher k causer avec des chi-

342 LA REVANCHE t .

m&res, ce qu'il avait ressenti en apprenant qu'un autre homme se permettait de Taimer et que sa beaute allait devenirlaproiedecevoleur, sesfureurs, sesd6sespoirs, la bague bris^e, les diamans jetes dans un ruisseau... Elle aurait voulu ne pas T6couter, et cependant elle l'Gcoutait. C'6tait la premiere fois qu'elle entendait la musique de l'amour, et quand ce musicien ambulant chante aux portes, empfcchez, si vous le pouvez, un jeune coeur qui ne Va jamais entendu de se pencher a la fenfetre. Marguerite ne savait ou elle en etait. — Je TScoute sans I'interrompre, se disait-elle. Que se passe-t-il en moi?... Et il lui semblait qu'il y avait en elle un bizarre accouplement, quelque chose de tr&svieux et quelque chose de tres-jeune, deux £mes, dont Tune avait v6cu des si&cles en quelques mois, dont l'autre ne faisait que de naitre. Sa vieille Ame avait 6t6 martel6e, bossu6e par le malheur, qui avait frapp6 sur elle nuit et jour, sans rel&che, comme un forgeron sur son enclume ; elle etait courbSe, voftt6e, h moitte percluse, et cette impotente s'Gtonnait de dGcouvrir k c6t6 d'elle un cceur tout neuf, n'ayant jamais servi faute d'occasion, et qui avait toutes les curiosites, tous les emerveillements de la premiere heure de la vie. On le r&veillait de son sommeil par une s6r6nade, et d'instinct il avait accouru pour entendre cette harpe qui chantait, qui se plaignait, qui gemissait, m&ant k la douceur de ses accords des sons rauques, des notes aigues, des cris Granges. — Tu viens trop tard? lui disait-il; je ne suis plus de fete. Quenem'as-tur6veill6 plus t6t*?... A plusieurs reprises, Marguerite commenga un geste pour arrGter Joseph et le torrent imp&ueux de ses paroles ; mais ce geste s'arreta luim&ne en chemin. Sa conscience lui en faisait des reproches, indign6e de ce qu'elle ne s'indignait pas

DE J08EPH NOIREL 343

assez. Elle lui repondait : — A quoi bon? cela va finir, et nous n'y penserons plus.

A peine eut-U cess6 de parler, encourage par sa tolerance et par cet air de reverie qui 6tait repandu sur son front, Joseph osa se jeter k ses genoux, et, la contemplant avec des yeux 6gares, ii attira brusquement k lui une boucle de ses cheveux, qu'il pressa sur ses tevres et couvrit cje baisers en s'Scriant : — ma folie! ipa folie! — Gette action et ce mot rendirent Marguerite k elle-mdfhe. Pareille k Tune de ces princesses des contes bleus^ qu'avait enchant6es un g6nie et qu'un autre g&iie dSsenchante, elle recouvra la raison, la pdrole et le mouvement. Elle repoussa doucement Joseph, et, debout devant lui, le regardant d'un air de reproche et d'autoritS, elle lui fit signe de se relever.

II ob&t, mais il frongstit le sourcil. Elle vit s'amasser au fond de ses yeux un de ces nuages qu'on appelle des grains, et qui, grossissant comme par miracle, annoncent la soudaine explosion d'une tempfite. — Je vous ai offensee ! s'6eria-t-il avec amertume.

— Offens6e? r6pondit-elle. Je vous avais promis de ne point me f&cher ; mais je nous plains profond6ment Tun et l'autre. Je suis vou6e k tous les malheurs. J'avais un ami, et je viens de le perdre! il n& me sera plus permis de le voir, de lui parler. Pourquoi nagufcre ne m'a-t-on pas coup6 les cheveux? Vous seriez gu6ri de votre folie, et j'aurais votre amitte. Ou plut6t que n'avez-vous par!6 lorsque j'6tais libre encore! Ma mfcre m'a souvent dit, quand j'etais petite, que je ne savais rien inventer, ni deyiner, mais que j'6tais docile au? idees des autres. Vous auriez iH vous expliquer, me donner cette idee-lk, me montrer le chemin en me disant : C'est possible. Je vous aurais suivi, et peut-

gtre aurions-nous surmonte tous les obstacles, et je ne serais pas ici, dans, cette prison, dans cette solitude. Aujourd'hui je ne suis plus libre. Voudriez-vous donner raison k la calomnie*? Quand M. d'Ornis m'accusait et que je lui reprochais de meritir, c'etait done lui qui disait vrai, c'etait moi qui mentais? Od est-il maintenant? Nous l'avons chasse de chez lui, et nous profiterions de son absence!... Vraiment ce qui vient de se passer ici ressemble k une traliison, et je suis confuse que les murs de ce salon vous aient vu tout k Theure, vous aient entendu. Non, Marguerite Mirion • n'oubliera jamais qu'elle est devenue par une cruelle fatality comtesse d'Ornis. Qu'elle les aime ou les haisse, les absents lui sont sacres.

II se m6prit sur sa pensee, il s'imagina qu'elle lui rappelaitles distances qui 6taient entre eux. Sa colere 6clata. D'une voix &pre et dure : — Je suis plus fou que je ne croyais, s'ecria-t-il. Je m'&ais figure que votre kme ne ressemblait pas k toutes les ftmes bourgeoises, et j'ai os6 vous apporter ici mon coeur, mes rSves et ma vareuse d'ouvrier. Votre p&re m'a traite l'autre jour de drdle, de miserable, il m'a donn6 k entendre que vous me mSprisiez autant qu'il me me prise lui-m£me, et^ comme j'avais Fair d'en douter, il m'a soufflete sur une joue; vous venez de souffleter l'autre. Tout est bien ; justice a 6te faite du miserable. . . A ces mots, quelques efforts qu'elle pftt faire pour Tapaiser et le retenir, il gagna la porte et s'61oigna en courant sans tourner la t6te.

Cette sc&ne plongea Marguerite dans un trouble, d'esprit, dans un abattement profond. C'en 6tait trop; l'homme qui avait Spouse sa cause, le seul 6tre vivant qui lui voulto du bien, venait de rompre avec elle, de la quitter k jamais, mortellement bless6, Taccusant et

la maudissant. Chacun de ses jours lui apprenait une fagon nouvelle de souffrir; il lui semblait qu'il y avait dans sa vie une abondance de malheur qu'elle n'epuiserait jamais, que le sinistre forgeron^ multipliant ses coups, ne cesserait de frapper sur l'enclume qu'apres Tavoir bris6e. Une reflexion qui traversa tout k coup son esprit mit le comble k ses perplexitSs. Joseph etait parti sans lui laisser les dangereux papiers qu'il lui avait apportes. II les avait gardes dans ses mains que la colore faisait trembler. Quel usage en ferait-il? Elle fremissait en pensant aux funestes conseils que peut donner le dSsespoir k une kme ulc6r6e et violente. Elle tAcha de se rassurer en se persuadant que cette kme etait loyale, qu'apres un emportement passager elle ne tarderait pas k se calmer, et qu'elle entendrait le langage de la raison. — Sans doute il m'ecrira, se disait-elle, je lui r6pondrai, et, tout en m'efforQant de le consoler, de le guerir, je r6clamerai ces deux papiers; il ne fera pas difficult^ de me les remettre. — Qu'en voulait-elle faire? Elle 6tait rSsolue k les detruire. De quoi lui pouvait servir cette arme? Elle renonoait k se d6fendre. Assaillie de tous les vents k la fois, sa pauvre nacelle, d6semparee et d6mat6e, faisant eau de toutes parts, 6tait condamnee k un inevitable naufrage. A quoi bon tirer k la rame? II ne lui restait plus que de se coucher k fond de cale et de se laisser emporter k la derive.

Le surlendemain, elle re<jut une lettre de M me d'Ornis. « Qu'avez-vous fait de mon fils, madame*? lui Gcrivait sa belle-m&re, et quel inexplicable pouvoir exercez-vous sur lui? Avais-je tort de burner son manage? Des le premier jour, j'avais pr6vu les^ suites de ce coup de t£te. Cependant les choses ont marche plus vite que je ne pensais. Je ne comprends rien k ce qui

s est pass6 entre vous, et je d6sire n'y jamais rien comprendre. Ce qui me parait certain, c'est que mon fils s'exile volontairement de chez lui pour vous laisser le champ libre. Un tel exemple de g6nerosit6 est unique dans l'histoire des manages. DSsormais la maison vous appartient tout enttere; vous y recevez des visites fort singulieres et un peu compromettantes ; chacun choisit k sa guise son monde et ses amities. Je ne savais pas Roger si debonnaire; mais vous faites des miracles. Puisse le chateau d'Ornis vous etre, madame, un sejour agr6ablel Je suis bien trompee, ou vous finirez par vous y croire chez vous. »

En lisant cette lettre, qu'elle dSchira en morceaux, Marguerite avait senti rouler dans ses yeux des larmes d'indignation ; elle les s6cha par un effort de sa volonte.. — Ne faut-il pas que je me figure que cette maison est h moi? s'6cria-t-elle. Si je cessais de le croire, ou done irais-je? — La veille, elle 6tait all6e jusqu'au bout du village pour se distraire un peu. Partout sur son passage elle avait entendu des chuchotements; on se poussait le coude en la voyant venir; les petits enfants eux-m6mes, qui mangeaient leur soupe sur le pas des portes, plongeaient leur tete dans leur Scuelle & son approche, et la relevaient vivement d&s qu'elle avait tourne le dos, pour contempler, bouche b6ante, ce loup gris, cette grande b6te de Y Apocalypse. Marguerite avait r6solu de ne plus mettre les pieds dans Ornis, de ne se promener que dans son pare. Elle possGdait ce pare au m&ne titre qu'un prisonnier poss&de sa prison, et un malheureux son malheur.

Les chagrins foisonnaient dans son pauvre coeiir, petits ou grands, ridicules ou tragiques. Une semaine apr&s le depart de son mari, elle regut de ses parents une epitre de dix pages au moins, Son p6re lui mai*-»

DE JOSEPH NOIREL 347

dait que sa rencontre avec Joseph Vavait rendu iflalade, qu'il avait gard6 le lit pendant huit jours. II en sortait pour lui reprocher dans les termes les plus vifs son impardonnable imprudence et son inexcusable legerete. — II faut absolument, ajoutait-il, que nous ayons le mot de ce mystere. Si tu veux recouvre? notre affection, fais-nous ta confession tout entiere, sans rien omettre, saps essayer de pallier ta faute. — M me Mirion arrivait k la rescousse, et adressait k sa fille un sermon en trois points, oil elle lui rappelait ses devoirs envers son mari, ses devoirs envers ellemerae, ses devoirs envers sa famiile* et son pays, lui reprSsentant dans le style de M me de Sotenviile qu'elle etait Genevoise, k savoir d'une race trop pleine de vertu pour se porter jamais & faire aucune chose dont Thonn&ete fftt blessee. Lebon Dieu venait le dernier; il n'y perdait rien, on lui avait fait large part. Marguerite ne put supporter jusqu'S, la fin cette lecture et ces effroyables lieux communs d'une morale Scoeurante et d'un cat6chisme asphyxiant, qui pleuvaient comme des tuUes sur sa tSte, quand elle avait dejk tant de peine k se tenir debout. D6sormais Mon-Plaisir valait pour elle Ornis. Comment s'y prendre pour vivre? De quelque c6te que se porUt son regard, elle n'apercevait partout que des impossibility, des chemins sans issue et des portes condamnees.

Qu'6taient-ce qqe oes misfcres au prix du tourment queluicausaient les lettres de Joseph, lequel, apres dix jours de silence, s'etait mis k lui ecrire tous les soirs 1 II avait 61u domicile dans un faubourg d'Arnay-le-Duc, oh M. Bertrand, heureuxd'en Strequitte k sibon compte, lui avait expedie sur sa demande son livret et les effets qu'il avait laisses k Lyon. Sourd k tous les propo? qui - se tenaient autour de lui, Joseph travaillait chez un

charron ; son apprentissage avait 6t6 court, il savait d6j& son nouveau metier. Par malheur il employait une partie de ses nuits a barbouiller du papier, et ces barbouiilages faisaientle d6sespoir de Marguerite. C'etaient des plaintes, des g&nissements, des tendresses, des adorations, des suppliques passionn6es, interrompues par des objurgations non moins patiWtiques', par des ironies, des amertumes, auxquelles se m&aient des raisonneraens infinis sur ce qu'il appelait la grande injustice sociale, des anath&mes contre F esprit de caste et les pr6jug6s bourgeois, de lyriques et verbeuses apostrophes au peuple, au protetaire, k Touvrier, k cette 6ternelle victime, k cet 6ternel paria. Ces grands mots et ces grandes phrases recouvraient par endroits de petites menaces voitees qui ne laissaient pas d'tee claires, et quon voyait pointer sous cette rh6torique ampoutee comme des 6cueils k fleur d'eau.

Marguerite avait le double chagrin de lire ces lettres et d'y repondre; ajoutez la crainte incessante que Tun de ces plis dangereux ne s'egarAt ou ne fftt intercepts. Elle s'appliquait k calmer, k ramener Joseph par toutes les considerations que lui sugg6rait son esprit aux abois ; reduite aux extremites comme une ville assieg6e et bloqu6e, elle s'ing6niait, recourait aux expedients. Apr6s avoir fait vainement appel k la sagesse de ce fr£n6tique solliciteur, apr&s lui avoir declare cent fois qu'il n'entrait ni dedain ni mSpris dans ses refus, qu'il n'y avait point de parias pour elle, et qu'elle l'aimait comme un fr&re, elle s'adressait k sa g£n6rosite : elle le suppliait, l'adjurait, lui demandait gr&ce. Elle lui 6crivit un matin : « J'ai fait un songe cette nuit. J'etais k Mon-Plaisir ; et j'avais seize ans. Vous 6tes entre tout a coup dans mon r6ve, et vdus avez dit k ma m&re : Je l'aime, je la veux pour femme. Elle mit aussit6t ma

DE JOSEPH NOIREL 349

main dans la vdtre, et vous l'avez embrassSe en vous ecriant : — Nous vivrons, elle et moi, dans une mansarde, et nous travaillerons, moi du rabot, elle de Tal* guille, car la voilSt devenue la femme d'un ouvrier... — Je crus l'entrevoir, cette mansarde, et je ressentis une joie si vive, un tel 61argissement de coeur, que je me r6veillai et pleural. » Ce r6cit et les commentaires qu'elie y ajoutait allaient k fin contraire, comme tout le reste ; elle jetait de l'huile sur le feu. Si intelligent, si ouvert que fdt Tesprit de Joseph, tt bien qu'il eiit appris le charronnage au pied leve, il y avait une chose qu'il n'avait jamais pu comprendre : il ne savait pas en v6rit6 ce que c' etait qu'un scrupuie, et, n'ayant qu'une conscience intermittente, il nte croyait gu&re k la conscience d'autrui.

La seule pens6e de Marguerite, son unique souci, etait d'obtenir qu'il lui remit les deux papiers. Son inquietude croissant de jour en jour, elle les redemandait avec larmes et avec cris ; il n'avait pas l'air d'entendre, jamais un mot de r6ponse sur cet article- Elle lui 6crivit : « Si vous me les rendez, ces papiers, j'attesterai avec serment que je vous aime, et vous pourrez montrer ma lettre k toute la terre. » II fit encore la sourde oreille. Elle comprit alors que la r6solution de ce sourd etait irrevocable, qu'elle ne Ten ferait pas d6mordre, quil s'agissait dun march6, que tous ses reproches et ses supplications se brisaient contre unemuraille, etqu'en voulant se sauver elle n'avait reussi qu'& changer de malheur et de servitude.

Un soupgon qui lui etait venu rendait ses anxietes plus poignantes encore. Elle ne pouvait plus douter que sa cam6riste ne fdt k la solde de l'ennemi; cette fille s 6tait constitute son garde de la manche, toujours aux aguets, s'attachant k sespias, entrant k Timproviste

danssa chambre. Tout k coup, comme si elle efttreQu de nouvelles instructions, elle parut se rel&cher de sa surveillance et affecta de se tenir k 1'eca.rt. Marguerite en inf&ra qu'on avait pris la determination de ne plus g&ier ses mouvemens, qu'on entendait la laisser libre de commettre une imprudence. Elle interrogea Fanny ; ses r6ponses embarrasses ne l'ayant point satisfaite, elle la chassa incontinent, et prit k son service pour la remplacer la fille de cette vieille paralytique qu'elle avait secourue, et dont la reconnaissance lui etait demeuree fiddle. Vers le mfeme temps, elle fit une autre observation. II y avait au bout du pare un endroit d'ou Ton apercevait le chalet de la comtesse douairiere. Marguerite remarqua qu'il y avait dans ce chalet deux fenfitres dont les stores etaient presque toujours baisses et les persiennes hermetiquement closes. Quelqu'un se cachait-il derri&re ces stores et ces persiennes ? Quelle ne fut pas son Amotion quand au milieu d'une de ses nuits d'insomnie, ayant entendu un bruit de pas dans le potager et entr'ouvert doucement son volet, ellecrut voir se glisser le long deTorangerie un homme qui avait lataille etla tournure de M. d'Ornis ! La veille, Joseph lui avait' ecrit qu'il s'6chappait souvent d'Arnay apr&s son souper, et s'en allait roder pendant une partie de la nuit sous les murs du chateau. Ala seule supposition que ces deux r6deursvinssent k se rencontrer, Marguerite sentit son sang se glacer dans ses veines. Elle apprehendait tour k tour que Tun netuat l'autre d'un coup depistolet oude poignard, ou, s'il le manquait, que l'autre, d&ie de sa parole, ne tnit sans retard & execution ses redoutables menaces* Ces deux alternatives lui faisaieht 6galement horreur ; la seconde, lui paraissant plus vraisemblable, l'effrayait davantage. Le mot de son mari : c< s'il m'ar-

DE JOSEPH NOIKEL 35i

rive malheur, madame, c'est vous qui m'aurez tue, » s'Stait grav6 dans son oreille ; elle se le r6p6tait vingt fois le jour et la nuit.

De ce moment, elle n*eut plus une heure de repos. Par instants, il lui prenait des frissons de fievre qui la faisaient trembler comme la feuille. Bientdt elle sentit remuer dans les profondeurs et dans les confusions de son &me une pens6e vague, obscure, quelque chose de \rouble et d'informe, qui peu h peu se leva et prit figure. Gette pens6e ou cette figure lui apparaissait comme une 6normit6, comme une chim^re, comme une chauve-souris monstrueuse. Son Coeur d6savouait cet enfantemeht, se r£criait, r^clamait, et finit par se taife. Dans certaines situations, l'&me s'apprivoise bien vite avec les monstres.

Quelques jours plus tard, Marguerite regut de Joseph un pli cachete qu'elle tourna et retourna entre ses doigts avant d'oser Touvrir; un pressentiment l'avertissait que sa destin6e 6tait enfermSe dans ce pli. • Elle Touvrit enfin, elle lut. La missive etait courte, elle ne contenait que ces mots :

« Je suis au bout de mes forces et de ma raison, j'ai resolu d'en finir avec la vie. Rien ne me retient plus dans ce monde ; ma mere est morte il y a deux semaines, j'en ai regu la nouvelle ce matin; mais je n'entends pas mourir sans m'6tre veng6, ou plutot sans avoir veng6 cet innocent qu'un criminel a laiss6 mourir b. sa place. Je travaille ici k la t&che; je serai libre dans quelques jours, et je partirai pour Beaune, oil je

verrari qui vous savez. Je suis dans mon droit; si j'en crois mes yeux, la promesse tacite qu'on m'avait faite a 6t£ impudemment viol£e. 11 est possible qu'on vous ait demand^ votre consentement, on ne s'est pas soucie d'avoir le mien. Ainsi justice sera faite avant que je me tue. Ma resolution est prise, n'essayez pas de m'en , faire chancer ; autant vaudrait pour vous raisonner avec une pierre. Et cependant, si vous aviez voulu... mais vous ne voulez pas. Je ne suis plus qu'un juge et un bourreau. »

Marguerite se promena quelques instants dans sa chambre, cette lettre k la main; puis eile s'assit, le front appuy£ sur le rebord de son lit. Elle demeura deux heures dans cette attitude, immobile k ce point qu'on aurait pu douter qu'elle respir&t encore. Elle tenait une supreme deliberation avec elle-m&ne. Elle Vegardait Tune apr&s Pautre ces portes condamnees qui fermaient k sa vie toute issue, elle grattait timictement k ces serrures inexorables qui refusaient de lui livrer passage. La mort seule 6tait possible ; mais pouvait-elle quitter ce monde en y laissant derri&re elle les deux papiers ? ne fallait-il pas qu'k tout prix elle les emport&t dans son tombeau ? Sa nouvelle cam£riste entra deux fois chez elle pendant qu'elle 6tait plong£e dans cette meditation, et deux fois s'approcha pour lui parler sans que Marguerite la vit ni l'entendit. Ce silence et cette immobility frapperent de terreur cette brave fille, qui se retira sur la pointe des * pieds, aussi emue que si elle venait de voir une morte.

Au bout de deux heures, Marguerite se releva, et, courant k son secretaire, elle traga rapidement la r£ponse que voici :

« Moi aussi, j'ai ma folie, et il faudra que la v6tre compte avec elle. J'ai pris mon parti; comme vous, je

DE JOSEPH NOIREL 353

veux en finir avec la vie. Voici ce que je vous propose : vous renoncerez k vous venger, j'irai passer un jour avec vous dans tel endroit que je vous indiquerai, et le soir de ce m6me jour nous mourrons ensemble. Acceptez-vous ? »

Elle parcourut des yeux ce qu'elle venait d'6crire, et, prise d un rire convulsif, elle s'ecria : — Voici la chauve-souris! — Cette lettre demeura une demi-journ6e sur sa table. D'heure en heure, elle la relisait, se demandant si c'6tait bien elle, si c*6tait Marguerite Mirion qui avait 6crit ces quatre lignes. Lk-dessus, elle se racontait k elle-m6me, point par point, toute sa vie pour arriver k se convaincre que la personne qui s ? 6tait assise a cette table et avait plong6 sa plume dans cette ecritoire etait la meme qui jadis, joyeuse et jaseuse commeun pinson, contait k une parfaite amie ses innocents secrets de pensionnaire, et qui plus tard, pendant troisans, avait rempli deson rire une maison de campagne appel6e Mon-Plaisir. Si invraisemblable que cela partit, il y avait identity entre ces deux personnes. — Que voulez-vous ? disait-elle k demi-voix. On est k la merci des Gvenements, et les 6venements enfantent des monstres, et le malheur est un horrible engrenage ; qu'il vous tienne seulement par le bout du doigt, il aura bient6t fait de vous prendre les deux bras et la tfete. De qui done est-ce la faute ? On est une bonne fiUe, on ne demande qu'Si bien faire, on a toutes les bonnes intentions, on ignore que les bonnes intentions sont des fleaux ou des pieges ; un jour, dans la meilleure pensSe du monde, on commet une imprudence, etil se trouveque cette imprudence vous conduit aux abimes. Alors on s'en tire comme on peut, on finit par 6crire des lettres, on les envoie, et il y a des facteurs qui les portent sans se douter que ce

qu'ils tlettnent dans leur *nam et ce qu'ils font payer qaatre sous, c'etft l'honneur et la vie de Margot. . . — Telle 6tait son histoire ; c'est ainsi qu'elle avait commence, c'est ainsi qu'elle finissait, et tout cela s'enchainait, tout cela ne pouvait 6tre autrement. Cette lettf e 6tait la solution n£cessaire, l'in6vitable d6notiment de la trag&Iie. Elle la fit partir dans Fapresmidi.

Le lendemaiii, elle t e$ut la r6ponse, quiportait ceci : « Oui, oui* mille fois oui Mourir avec vous, quelle fMe! »

A son tour, elle r6pondit aussitdt : <r J'ai votre parole, et vous avez la mienne. Je vous demande quatre ou cinq jours potff prendre les dispositions n6cessahtes, et je vous Gcrirai ensuite pour vous donner rendez-vous ; mais vous vous engagez k ne pas quitter Arftay pendant ces cinq jours et k ne pas m'6crire. Si vous manquiez k cet engagement, tout serait rompu . *>

Pourquoi deiffander ce d61ai? C'est qu'apparemment elle avait vingt et un ans, et qu'k cet &ge on a la divine b&ttee de Tesp6rance, qu'on s'obstine k croire a Timpr6vu, aux miracles du hasard, k l'6v6nement sativeur qui demain peut-6tre entrera par la porte ou la fen6tf e ; pour lui donner le temps d'arriver, on pousse l&s jours avec I'Spaule. Marguerite employa utitement ce d61ai de gr&ce qu'elle n'avait pu se refuser. Peu avaftt de tomber malade, pour occuper ses longues heures de solitude, elle avait form£ le projet d'envoyer k la filie du fermier de son pfcre un habillement com plet k la mode de Bourgegne, lequel se composait d'un bonnet de tulle fronc6 par derriere et garni d'une ruche, d'un fichu en foulard ponceau, d'un collier de jais auquel #0ftdait une croix d'argent, (Tune robe courte en reps noir k pleine main, d'une paire de bas

DE JOSEPH NOIHEL 355

chines et de souliers h boucles. Elle avait d6ja bati le bonnet, taille le corsage et la jape ; mais la fievre c6r6brale ay ant donn6 contre-ordre, ce v6tement ebau<5he tivdit ete rettiis6 au fond d'une armoire. Marguerite Ten retira, et s occupa de le terminer en l'ajustant k sa tadllfe. G'est h quoi elle travaillait tout le jotir.

Une nouvelle alerte la fit se hater. Elle avait acquis cette finesse maladive de Totfie que donnent l'ifcquietude et la pear. Une nuit elle crut entendre de nouveaa: marcher dans le jardin, et cette fote, la lune eclairant, elle reconnut distinctement M. d'Ornis, qui se dirigeait vers I'orangerie, oti il demeura embusqtie pendant deux beures. Elle se leva de grand matin^ rangea ses armoires, brtrta des lettres, dgs papiers ; puis elle resta longtemps accroupie dans tm coin de sat chambre, la t6te pos6e sur ses genbux. Elle causait tout bas avec quelqu'un ; elle lui disait : — Toi qui sais tout, tu me pardonnes, n'est-ce pas? tu sais que je fais ce que je peux, et que je ne puis faire autre chose. J'ai cherche, je n'ai rien trouvS. Quelle vie que la fnienne ! Tu connais mes jours et mes mrits, flies chagritis, mes repentirs et mes Spouvantfes. Tu sais qae je ne puis rester ici et que je ne puds aTler ailleurs. Poiirtant ceci n'est rien. Get homme dont je suis la femme, et qui pourrait m'accuser de 1'avoif tu6 et me dire : Mon san& est sur toi !*.. voilSla chose terrible! Ah ! oui, j'ai commis une faute, une grande faute ; j'aurais dCt garder pour moi mes inqtrtetudes et motf malheur. J'ai eu le tort de croire h Tamftie. Potfrquoi lie m'a-t-on pas appris qu'il tib faut croire h rien ni h petsonne, et que tout iei-bas n'est que inensonge? Maintenant il faut que j'expie. Si autre chose est possible, dis-le-moi tout de suite, en cet instant m&ne; avant une heure, il serait trop tard. Ttf m'ecoutes,

n'est-ce pas? Je suis store que tu m'ecoutes, bien que je te parte tout bas ; ceci est un secret entre toi et moi, et pereonne ne doit nous entendre. Si tu ne reponds pas, je parlerai tout haut ; mais il me semble que ma plainte est un cri qui va te chereher au bout du monde. Tu sais, toi qui sais tout, que, dans le temps od j'6tais heureuse, les mendiants que je rencontrais avaient k peine besoin de remuer les l&vres, je les comprenais k demi-mot. — Elle s'interrompait pour sangloter, et Tinstant d'apr&s elle recommen$ait k causer avec T&ternel silence.

Elle finit par sentir que cette porte, la dernifere k laquelle elle frappait, refusait aussi de se laisser ouvrir, que celui k qui elle parlait ne r6pondait ni par oui ni par non, qu'il entendait la laisser libre en se rSservant de la juger. Alors elle prit son parti, s'assit devant sa table k £crire, et il lui parut que sa plume courait d'elle-mtaie sur le papier, que ses doigts et sa volonte n'y 6taient pour rien.

« Voici le moment. La fantaisie m'est venue de mourir prfcs de Geneve, dans un village situ6 sur le penchant d'un coteau d'ou Ton apergoit Mon-Plaisir. Nous y fimes, il y a trois ans, une promenade dont vous 6tiez. C'&ait un dimanche de P&ques fleuries. Je vous aidais par intervalles k porter le panier aux provisions. Vous passiez votre b&ton au travers des deux anses de ce grand panier couvert ; je tenais un des bouts, vous teniez Tautre. Le Mton cassa; mais il n'arriva rien au panier. J'ai la t6te perdue, je ne puis retrouver le nom de ce village ; sftrement ' il vous est present k Fesprit. Allez m'y attendre des ce jour. Vous me verrez arriver apres-demain matin par une jolie route qui fait des zigzags et qui traverse certain hameau... Je n'ai plus de m&moire. Attendez, lehameau

s'appelle Perly-Certoux. Ce nora m'est revenu, mais pas Fautre. »

Sans laisser k sa plume le temps de secher, elle 6crivit la seconde lettre que voici :

« Monsieur, je pars pour Geneve. Soyez sans inquietude, je n'y parlerai de vous k personne, je n'y verrai personne autre qu'un homme qui m'a promis de me tuer et de se tuer ensuite. Quand vous lirez ces lignes, vous n'aurez plus de femme et plus d'ennemi, et, sans quil vous en ait rien coM6, le papier que vous savez seradetruit, reduit en cendres.' Je vous en fais le serment; croyez-moi une fois dans votre vie. »

Elle cacheta ces deux billets; puis ayantsonn6sa femme de chambre, dont elle 6tait sftre, elle lui confia les deux plis et lui enjoignit de faire partir le premier sur-le-champ et d'attendre jusqu'au lendemain soir pour remettre 1' autre k M me d'Ornis. Elle lui dit ensuite qu'elle sen allait k Paris, qu'elle serait quelque temps absente, et lui fit faire sa malle, lui indiquant article par article ce qu'elle y devait serrer. Apr6s cela, elle Tembrassft et lui glissa dans la main une boite qui contenait un billet de mille francs, en la priant de ne Touvrir qu'apr&s son depart. II lui semblait ne pouvoirtrop payer cette fid61it6 de la dernfere heure.

Vers le milieu de la matin6e, elle etait en voiture sur la route de Blaizy-Bas. Son cocher pencha la t&te pour lui demander oil elle dSsirait qu'il arr&ftt. — A Blaizy-Bas.

— Madame va done k Paris?

— Ne vous l'avais-je pas dit? r6pondit-elle.

Quand elle fut arriv6e, elle lui commanda de repar-

tir d&s que ses chevaux auraient mang6 l'avoine. Pendant qu'ils devoraient leur picotin, le museau enfonc6

dans l'auge, il lui vint une idee singultere : elle les baisa tendrement Tun et l'autre sur une etoile blanche qu'ils portaient au front. Ces chevaux etaient a elle et ne lui avaient jamais cause le plus petit chagrin ; un tel zpiracle demandait sa recompense. Puis elle entra dans l'auberge de ia station, s'y fit donner une chambre, et eij attendant le train Paris-Lyon, elle d&fit sa malic, en retira le bonnet de tulle, le fichu rouge, la robe courte (le reps, les bas chines, les souliers a bofides. EJle fat quelque temps a faire sa toilette, qui iui plaisait.' Aqssit6t qu'elle eut passe autourdeson cour le collier de jais et la croix d'argent, elle enferma dans samalle les v&tements qu'elle venait de poser, et, 3 ? envelQppant d'une grande cape, elle se mit en devoir de gagner la salle d'attefyte. Les gens de l'auberge qui la virent passer ouvrirent des yeux ebahis ; elle les laissa s'etonner, elle n'en etait plus k un £tonnement pr£s.

Le soir, elle .etait a Lyon ; elle n'en rGpartit qu# 1# lendsniain dans rapres-rnidi. U est probable que ce qu ? elle apercevait au bout de son voyage lui fajsait peur, et que par une dernikre resistance de la nature elle cherchait k gagner qu&lques minutes. Ne fallait-ii pas d'ailleurs laisser le temps d'arriver k ce iparechal des logis, k ce maitre des ceremonies que la mort avait choisi et envoyait devant elle dans un village pour lui preparer une f&te? Marguerite ajtteignit Geneve vers minnft; elle descendit dans Thotel le plus proche de la gare.

Au point du jour, elle ecrivit k son parrain une lettre par laquelie, sans lui rien raconter, sans accuser personne, elle lui annonsait sa supreme resolution et le priait d'aller chercher son corps le lendemain dans le village de Confignop; ce noro avait fini par lui

DE JOSEPH NOIREL 359

revenir en m&noire. Elle le remerci^U d'av/W &t& Je seul qui crtit en son innocence; elle Le suppijait 4e demeurer persuade qu'en depit des apparencies contraires elle £tait plus k plaindre qu'St blamer, et que la determination qu'elle avaii prise ltd 6tait jcoflttma#d£e par d'effroyabies fatalit6s. Dans une apostille, feasant allusion a Tun des mots favoris du bonhomme : « La vie, ajoutaii-elle, est un grand chpsier oil il y a plus de choses que ne croiejtf les jeunes filles. jGe qua j'y ai trouv£ m'adonn6 Thorreur de vivre. Heurewse- •raent ce grand sac est trou6 par le fond, et on p&njt s'en ailer quand on veut. »

Elle glissa cette lettre dans sa poche, pais elte consigna son bagage entre les mains du roaitre d'hfitei, en lui annongant qu'elle l'enverrait chercher au premier jour. Gela fait, elle prit un fiacre et se mit en route. Sa route passait devant Mon-Plaisir, quisemblait encore endormi. Elle se fit arr&ter a Ventre du chemin de Perly-Certoux, et pay a son cocber, qui a t6moign6 plus tard qu'il lui avait trouv^ en ae mQTn&nt un air singulier. Elle s'embrouiilait dans son .compte, confondait Tor avec l'argent, Les pieces de dix sous avec les pieces de cinq francs. Elle finit par s'impatienter, et donna au fiacre tout ce qu'elle avait dans la main.

Le chemin qu'elle suivit est bord& de haies vives et de chines. Apr&s avoir tournoy6 quelque temps, il s'abaisse par une pente douce vers un pout de pierre jete sur un ruisseau qui s'appelle l'Aire. En arrivant au pont,-on a devant soi un village suspendu au flanc d'un coteau et entour6 de noyers; k droite et k gauche, on voit courir le ruisseau, qui prornene sop eau verte parmi des cailloux, des trembles et des saules. Marguerite n'aperoutni le village ni la rivi&re ; elle vit

seulement Joseph, arr6t6 sur le pont. G'6tait son destinquirattendait la; elle n'essayapas de s'enfuir, elle marcha droit a lui. Joseph la regardait venir avec quelque surprise, ayant peine k la reconnaltre sous un dgguisement qui Taffligeait. Sans doute ce bonnet de tulle et cette robe courte ne nuisaient point a sa beaute; mais ce n'6tait pas tout a fait la Marguerite qu'il esp6rait, celle qu'il voyait en r6ve et qu'ii avait jur6*de poss6der. Toutefois son d6plaisir s*6vanouit bient6t; il avait dans la t6te despens6es plus serieuses.

II se laissa tomber a genoux au milieu du pont et s'6criad'une voix qui semblait sortir de ses entrailles : — Votre pfere avait raison, je suis un miserable, ficrasez-moi sous vos pieds. Je vousai propose un marche infame, et j'ai us6 de violence pour vous extorquer votre consentement. Voici les deux papiers, faites-en ce qu'ii vous plaira. Je vous rends votre liberty. »

A ce mot, elle secoua la t6te, et un sourire amer plissa ses l&vres. Dorenavant quelle liberty lui restaitil ? Celle de choisir sa mort. Elle pref^rait le couteau, et se proposait de s'en expliquer en toute franchise. En attendant, elle saisit avidement les papiers, et, priant Joseph de lui donner une ailumette, elle jeta dans Fair deux chiffons enflammSs, dont le vent livra la cendre au ruisseau. Accoud6e sur le parapet, elle contemplait cet 6vanouissement. Apr&s cela, ellepouvait mourir, elle avait r6par6 sa faute ; le reste ne la regardait plus .

Le sentier oft ils s'engag&rent, et qui remonte le cours de l'Aire, conduit a des endroits sauvages et infr6quent6s. Depuis le dernier jour oil ils s'6taient vus, un 6v6nement s'6tait pass6, qui, bien que le monde ait eu le loisir de s'y habituer, ne laisse pas

DE JOSEPH NOIREL 361

d'avoir toujours pour lui l'etrangete d'un miracle; c'est le printemps que je veux dire. On avait d6pass6 la mi-avril, on 6tait dans ce premier renouveau, dont les graces inachevGes ont le charme d'un commencement. Quelques arbres s'6taient dejSt revfitus d'un feuillage teger qui promettait de l'ombre plus qu'il n'en donnait, et laissait le regard habiter les bois, s'egarer dans les lointains. Les haies Staient blanches d'aubepine fraichement 6close; dans les vergers, h Tentour des villages, les pGchers en fleurs dessinaient des nuages roses. La chevelure naiss&nte des saules pendait dans le ruisseau, et les herbes nouvelles se mariaient aux vieilles mousses. La premiere verdure des peupliers ne faisait que de poindre; ces tardvenus qui s'empressaient, crainte de manquer la f£te, semblaient reprocher k leur seve ses lenteurs. Les noyers, les platanes ne bougeaient pas encore ; les chines n'avaient pasmfeme acheve de d6pouiller leurs feuilles mortes, et regardaient au travers d'un r6ve la fraicheurdes gazons, lesbuissonsverdissants, la soudaine apparition des violettes qui pointaient a leurs pieds et dont le parfum subtil etonnait leur sommeil. Partoutla vie adressait k la mort ses d6fis, et la mort ressentait un secret d6sir et une esperance de revivre. Ces deux enfants qui devaient mourir ne songeaient pas k saluer l'6ternel cesar, cette nature toute- puissante dont la volonte souveraine se joue de ses creatures, ne les enfante que pour les detruire, et, r6chauffant des cendres froides, fait jaillir de ses destructions de nouveaux enfantements. lis marchaient le

long de la rivtere, et leur distraction traversait et coudoyait une f&te sans la voir. Parfois ils se regardaient, et ii leur prenait un frisson. L'un 6tait comme ivre a la fois de remords, de douleur et d'espGrance ; Tautre

sentait sur ses 6paules le poids de sa destin^e, et croyait entendre dans les bois les battements effar6s d'un coBur qui ne vivait plus que par Tinquietude. Dieu sait pourtant qu'il n'y avait rien au fond des bois que le printernps, qui s'occupait d'y rassembler son orchestre, et des oiseaux, qui, avisos de sa venue, «e h&taient d'essayer leurs voix et d'accorder leurs instruments, sans se douter que le malheur passait par \k. Qu'importait ce passant k leurs divines insouciances d' artistes?

Au coup de midi, Joseph laissa Marguerite dans la retraite qu'ils s^taient choisie ; il remonta au village, allant k la provende, car ils avaient r6solu de ne point mourir de faim. Quand il eut atteint le haut du coteau, il s ? arr6ta dans un endroit d'oft son regard embrassaittoute la valine, Geneve d'un cdt6 et les trois tours de sa cath6df ale, Mon-Plaisir de l'autre etl'avenue de poiriers qui y conduit. II resta quelques minutes immobile, les cheveux au vent, contemplant cette valine, lui montrant son orgueii qui Gtincelait dans ses yeux, Tivresse de son triomphe, sa joue qui ne se souvenait plus d'avoir 6t6 souffletee, ses deux mains qui semblaient tenir une proie. II se flattait de mattriser les destins, de le poss^der k jamais {ce bonheur qu'on lui avait si Aprement dispute, et ce bonheur le vengeait de tous les m6pris. II n* avait qu ? iin regret, lequel 6tait cuisant : on n'avait pas 1'air de savoir. U aurait voulu prendre un porte-voix et crier : Elleest k moi ! et qu'on Tentendit k Mon-Plaisir, qu'on l'entendit k Geneve, de telle sorte que les uns en pleureraient de l rage, que les autres agiteraient leurs chapeaux en signe d'altegresse, et que des Alpes au Jura son aventure ferait 6v6nement. Sa candeur en effet s'obstinait k croire qu'il avait entrepris une grande chose, qu'il

DE JOSEPH NOIREL 363

venait d'6baucher une revolution', et de donner le signal de la tardive revanche des opprimes.

II se rendit k I'auberge du village, y prit une miche de pain frais, quelques tranches de viande froide, une galette, une bouteiile de vin blanc, deux fourchettes, deux assiettes et un seul verre, serra le tout dans un panier, et, ce panier au bras, il se h&ta de regagner les bords de l 1 Aire et la solitude oil il avait laisse Marguerite. II la retrouva couchGesur 1'herbe et endormie. II s'asstt aupres d'elle, respectant son sommeii. Par instants, il voyait remuer ses levres et ses doigts se crisper autour de la croix d'argent qui pendait sur son fichu rouge. Elle dormait et r6vait : il iui semblait qu'au moment de quitter Ornis,la mort, 6muede pitte, l ? avait prise sans secousse, sans douleur, emportee dans un monde oil il n'y avait ni chateaux , ni grehiers, ni orangeries, oil Ton ne voyait point de Bertrand, point de comte d'Ornis , point de Joseph, dans un monde divin oil Ton ne pensait k rien, ou Yon pouvait dormir d'un plein somme, car c'gtait de cela quelle avait besoin, de ne plus entendre parler, de rafraichir ses lassitudes, de noyer ses souvenirs et ses terreurs dans un oubli sans fond. Detachee de la terre, son &me se detendait, nageait au sein d'un immense repos , d'un silence inflni, qu'interrompait la douceur d'une musique vague, pareille St la voix lointaine d'un orgue qui s'assoupit. '

Joseph finit par s'impatienter et frappa ses mains Tune contre 1'autre. Elle tressaillit, rouvrit les yeux et s'apergut quelle n'avait pas quitte la terre, qu'elle etait couchee au bord d'un ruisseau qui parlait, pr&s d'un bois k qui le vent murmurait son nom, que d6cidement elle n ? 6tait pas morte, que le couteau l'attendait toujours. Elle se dressa brusquement sur son

s£ant, agit6e d'une sourde colore. Elle etait done jus qu'au bout k lamerci de ses illusions; comme la vie, la mort la trompait. Sa col&re s'en prit k Funiversentier, et surtout k Joseph. Pourquoi Tavait-il r6veill6e? que n'avait-il profits de son sommeil pour en flnir? II fallait done recommencer k vivre jusqu'au soir.

Elle ne r^pondit que par de sees monosyllabes aux questions qu'il lui adressait, ne toucha que du bout des tevres k son diner, et refusade boire du vin, peut- &tre parce qu'il n'avait apport6 qu un verre. Sur la fin du repas, elle s'en fut se d6salt6rer au ruisseau, se faisant une coupe du creux de ses mains.

Joseph se meprit sur la cause de son irritation. II s'imagina qu'k son r6veil il lui 6tait venu uh regret de la vie, qu'elle avait senti chanceler sa resolution , qu'elle ne demandait quk se raviser, k se d&dire, et qu'elle lui en voulait de ne pas epargner k son courage l'embarras d'un humiliant aveu. II eprouva un mouvement d'inexprimable joie, et, quand elle se fut rassise k c6t6 de lui, il osa lui decouvrir Tesperance qu'il portait au fond de son coeur et que jusqu'alors il lui avait soigneusement cachee. — Cela n'est point s6rieux, nest-ce pas? lui dit-il d'une voix caressante. Nous ne mourrons pas, e'est impossible ; la vie est si bonne!

. Comme elle se taisait : — Oh ! je 1'avais bien pens6, continua-t il, et je n'aurais jamais accepts votre horrible proposition, si je n'avais eu foi dans votre repentir. — L&-dessus, repandant son coeur, il la conjura de s'enfuir avec lui ; il lui peignit le bonheur sans melange qui leur etait tenu en reserve au-delk des mers, en AmGrique, dans une maison qu'il entendait lui b&tir de ses mains, — et leurs felicitGs de. tous les jours, ses adorations, ses tendresses, ses dGvoftments,

DE JOSEPH NOIREL 365

— comme il travaillerait pour elle, les miracles que feraient ses dix doigts, qui valaient une fortune et qui sauraient la gagner. — Est-ce qu'on meurt quand on s'aime, quand le bonheur est lSt-bas et nous attend ? s'6criait-il. La mort ! qu'est-ce done que la mort? Estque nous connaissons cela, nous autres ? Et , tout en lui parlant, il creusait la terrre avec ses onglesetenarrachait des poignSes d'herbe fralche qu'il lui montrait.

Elle le laissa tout dire ; puis, le- regardant fixement, d'une voix s&che, saccad6e : — Croyez-vous par hasard, lui demanda-t-elle, que je soisplus heureuse aujourd'hui qu'hier?

Ge mot terrible le fit retomber de son ciel, lui d6molit de fond en comble sa maison d'Amerique; mais il tenta de la reb&tir, il n'6tait pas homme k se rebuter si vite.

Elle Tinterrompit en luf disant : — II faut en prendre votre parti; vous d6testez les bourgeois, je vous dois une confession ; je me sens bourgeoise jusque dans le fond de Tame. J'ai le cceur 6troit, Tesprit court; on m'a elevee ainsi. Le seul bonheur qui me tente est un bonheur tout bourgeois, et nous autres, nous avons des pr6juges ; celui qui nous tient le plus au coeur, e'est le pr6jug6de la consideration. Que voulez-vous? nous sommes ainsi faits, nous voulons qu'on nous estime. Plut6t mourir dix fois que d'entendre un passant dire un jour en me montrant du doigt : On croit qu'elle est sa femme, e'est sa maitresse. Vous me rSpondrez que lk-bas on n'en saura rien, que nous y dirons ce qu'il nous plaira et qu'on nous croira. Ehbienl e'est encore un de mes pr6juges bourgeois, j'ai la sainte horreur du mensonge, et je ne mentirais pas trois jours de suite sans me prendre en horreur , moi et Vhomme qui me forcerait de mentir.

306 LA REVANCfiE

La colere s'empdf a de lui j le rouge lui monta au visage, et la menace k la bouche. II se Ihrra aux plus violents emportements. Peut-6tre pensait-ilfaire peur a Marguerite; que pouvait-elle craindre encore? Elle partit dun 6clat de rire; elle lui disait : — Bien, vengez-vous de cette bourgeoise ; tuez-la par depit, par fureur; ce sera mieux ainsi. Ou est votre couteau?

Joseph sentit sa colere lui 6chapper; il se mit a pleurer, k supplier Marguerite, k lui baiser les pieds, a l'appeler vingt fois par son nom en s'arrachant les cheveux. Elle fut inflexible, inexorable; elle lui r6peta le mot qu'il lui avait eciit : — Vous parlez k une pierre. — II comprit que e'en etait fait, que ses larmes et ses cris ne changeraient rien a sa resolution, qu'il s'etait cruellement trompS, que son bonheur n'avait et6 qu'un r£ve, et que le ch&timent commengait pour lui. II s'enfuit dans le bois, oil il demeura plus d'une heure, marchant au hasard, Tesprit 6gar6, hors de lui, butant contre les pierres et se heurtant contre les arbres. Son orgueil etait mort du coup ; il ne portait plus dans son coeur dSchire et dans ses yeux qu'une inconsolable douleur, un desespoir sans nom, un amour 6perdu qui s'epouvantait de ce qu'il avait promis et du sang qu'il allait repandre. II pensa un instant k se tuer.seul, k l'ecart, pour s'affranchir de 1'horreur de la voir mourir; mais cette ame etait forte jusque dans ses faiblesses, la foi jur6e la retint. II se resigna, son coeur se redressa dans sa poitrine, et, sortant du bois, il retourna aupr&s de Marguerite, qu'il retrouva immobile k la m&ne place.

Elle le regut avec douceur; elle avait repris sa voix et son visage accoutumes. Elle lui dit en lui tendant la main : — Je ne vous reproche rien; qui sOmmes-

t)E JOSEPH NOIftJGL 36?

nous pour lutter contre les choses? Mais j'ai toujours eu confiance dans votre parole et dans votre courage. A.utfement je ne serais' pas ici. — Elle lui permit de se rasseoir kses pieds et de lui reciter toutes les folles tendresses que sa beaute et leur malheur lui inspiraient. Elle T6coutait avec indulgence, ou, pour mieux dire, avec 1' application d'esprit d'une personne qui ne demande qu'k s'instruire et a comprendre ; mais il lui parlait une langue 6trangere qu'elie savait bien mal, et dans ce qu'il disait il y avait beaucoup de choses que son bon sens trouvait inexplicables. Elle finit par le lui confesser avec une sorte d'enjouement- et tant de bonne gr&ce qu'il ne put s'en f&cher. L'instant dapres, il devint silencieux et pensif ; il avait reconnu que depuis le matin il vivait sous l'empire d'une illusion. II s'Gtait cru seul avec Marguerite; un tiers les accompagnait : c'6tait la mort, qui, debout aupr&s d'elle, la couvrait de son ombre.

lis se lev&rent, firent une promenade dans les bois. La nuit tombait quand une ondee survint et les trempa. lis se mirent k courir, et Joseph prit les devants pour faire preparer un grand feu. II ne s'apergut pas qu'& l'entree du village Marguerite rencontra le facteur qui venait de retirer les lettres de la boite pour les porter k Geneve, et qu'elie lui remit furtivement celle qu'elie avait 6crite le matin.

La veille, Joseph, n'ayant pas trouve de chambre vacante k l'auberge, s'etait adresse h un vieux paysanj proprtetaire d une maison fort honn6te dont il lonait deux pieces pendant Fete k des citadins en viltegiature. Vu la saison, les pettsionnaires n'6taient pas encore la, et Joseph avait retenu les deux pieces, con* tant au bonhomme qu'il venait de se marier, que sa femme etait allee voir une parente ea Savoie, qu'elie

le rejoindrait au premier jour, qu'il entendait avoir sa lane de miel comme les messieurs, et, ses moyens le lui permettant, la passer au 'village en laissant dormir ses outils.

Au moment od Marguerite parut sur le seuil, leur hdte jetait dans l'&tre une brass6e de sarments. Comme il etait familier : — Tudieu! le beau brin de fillet s'ecria-t-il, — et il ajouta en attirant deux chaises devant la chemin6e : — Arrivez vite, les deux amoureux, et s6chez-vous. — A ce mot d'amoureux , Marguerite fronga le sourcil ; il est des heures ou les fausses notes d6chirent Toreille. Elle redevint nerveuse et un peu cruelle. 1

Le vieillard, bien qu'il n'y vit pas tres-clair, fut frapp6 de la blancheur de ses mains. — Gar$on, demanda-t-il k Joseph, 0(1 done as-tu p&che cette demoiselle? \o\\k des menottes qui n'ont jamais touche la queue d'une po&le.

— Ah! vous croyez*? dit-elle. Vite des ceufs. Je veux vous faire manger une omelette aux fines herbes.

II la prit au mot. Elle hacha menu son persil, battit ses ceufs dans une terrine, fit fondre son beurre dans la po61e. L'omelette fut pr6te en un tour de main, et par miracle se trouva bonne. Pendant le souper, Marguerite ne dSparlait pas ; elle vantait au villageois ses talents de m&iagere, lui expliquait comment elle tiendrait sa maison, lui dScrivant cette maison, ses metibles, sa vaisselle. 11 lui tardait de s'y voir; la vie est si charmante quand on s'aime! Les dimanches, les jours de fete, quelles parties de campagne! quels diners sur l'herbe! On partirait h l'aube, on s'en irait manger de la cr&me dans les chalets, et le soir on 1 rentrerait chez soi les jambes lasses, mais Tame contente, le coeur 16ger, heureux de vivre.

DE JOSEPH NOIREL 369

— Combien de temps cela durera-t-il? lui demandait le paysan. Jeunesse passe vite.

— La mienne ne mourra pas avant moi, lui r6pondit-elle.

En ce moment, on oiseau chanta. — - Un rossignol ! s'Scria-t-elle en tressaillant. Le vieillard se mit k rire, et lui repr6senta que les rossignols n'arrivent pas avant le milieu de mai. Eile soutint vivement son dire, et, comme il s'obstinait, elle se f&cha.

— Je soutiendrai jusqu k mon dernier jour, lui repliqua-t-elle, que j'ai entendu aujourd'hui le rossignol.

Joseph, la t6te appuy6e sur le dossier de sa chaise, semblait absent de ce monde et se taisait. Son silence 6tait un abime od les paroles de Marguerite tombaient une k une comme des pierres dont on entend la chute au fond d'un gouffre.

Elle se leva, et le frappant de la main sur l'6paule : — C'est Theure, lui dit-elle, montons.

II se dressa sur ses pieds tout d'une ptece, prit une bougie et monta. On eftt dit une statue qui marchait. Avant de le suivre, se retournant vers leur hdte : — Nous sommes deux fous, lui cria-t-elle, qui vous donnerons peut-etre bien des ennuis ; je veux vous en consoler d'avance.

Et, s'approchant de lui, elle lui mit dans la main trois pieces d r or. II la regarda d'un air ebahi ; mais il trouva les pieces d'or bonnes k prendre, et il les prit.

Quand elle fut montee, Joseph, qui venait de poser la bougie sur la table, se laissa tout k coup tomber k terre comme un corps mort. II resta longtemps 6tendu, mordant ses mains et suffoqu6 par ses sanglots. Elle s'assit sur une chaise en face de lui ; elle cherchait k le consoler, elle le grondait. II criait gr&ce ; ce n'^tait

plus des ann6es qu'il lui demandait, il mendiait des jours, des heures, des minutes. Alors elle lui dit le grand mot, qu ? elle avait 6crit deux lettres. — Domain un homme et peut-6tre deux viendront me cherGher. Jq van* qu'ils me trouvent morte at d&j& froide.

A cette terrible nouvelle, il se leva sur ses genoux. Une abondante sueup ruisselait le long de ges joues, s* bouche se tordait, son agonie se peignait sur son front. — * Apr&s tout, lui disait-elle, le malheur est-il si grand 9 Tenez pour certain qpe vous n'auriez pas trouve votre compte avec moi. Vous avez la tete trfesromanesque, mon pauvre ami, et je le suis si peu I Les grandes passions, les sentiments exaltes ne sqnt pas faits pour moi. Quand vous me parliez tantdt de votre amour, je vous 1'ai dit, j'avais peine k vous comprendre, Jaimais beau coup de choses sur Gette terre; mais je n'ai jamais rien ador6, et je ne me crpis pas adorable. Je ne suis, voyez-vous, qu'une pauvre &me tr&s- .tranquille et trfcs-ordinaire, et, je vous le r4p6te cette ibis sans eol&rp, trfcs-bourgeoise, qui Stait nee pour vivre h peu prfcs comme tout le monde, loin des orages et des 6v6nements. Les orages sont venus et m'ont bris£e, et il qi'a pris une ingu&rissabie horreur de vivre. Un peu de bon sens et beaucoup de gaite, voilSt ce qu'6tait Marguerite Mirion. Qu'en reste-t-il aujourd'hui?.. J ? ai tant souflfert que ce qu'il y avait decoeur Ik dedans s'en est alte par morceaux. II n*y a plus d'huile dans la lampe ; elle file et va s ? 6teindre, mieux vaut la souffler tout de suite.

II n'6tait gufere en 6tat de la comprendre ; mais la douceur de son accent et la musique de sa voix bergaientson d^sespoir, quiflnit par s'assoupir. Lavoyant si calme, si assume de son courage, il fiit pris de honte, et apr&s ftfre demeur6 quelques instants immo-

DE JOSEPH NOIREL 8?l

bile* don vistfgfe dans ses rnaiiis, il sti feleva 611 disant : — Je suis prdt ; je fetal ee tjfce vodS vdudtea.

Elle le remercia chaudement, paid il lui tiili \Lh& derntere fentaisie. En traversant le village^ elle dtait avis6 une grange ouverte oil Ton frabotait des planches Elle pria Joseph d'aller lui chercher quelques cdpgati*: II s'empressa de lui ob6ir< et rfcvint bient6t apportatit de longs rubans de bois dans sa bldttsd; Quslnd elle tit entrer daris la chartibre feette vieille dmitte de Sdti ertfatice, elle se prit k sourire. Elle 0ta sa cdifffej d6flt Sfcs cheveux c(ui se rGpdndirent sur ses Spatiles,' et, aptfea avoir tendrertient bais6 les cdpeaux, elle s'en tress* une couronne qu'elle posa sur sa t6te. II y avait atl fond de la chaiflbre un miroir bris6 ; elle s'efl apprdcha, s'y regarda, et sb trouva bfelle dans cet accoutrement; Se retoiirnaftt vets Joseph : — Nfest ce pas,' lui cfia-t-ellej que la menuiserie est le roi des airts et des metiers ,• et que ndtrs fndurons fidfeles k nos ainourg?

II ne r6pondit pas. II n'existait encore qtf k la cdllditiofl de se taire, il lui semblait que son cotlrage et sa vie 6taient k la merci du premier mot qtfil ptononce-

rait. Elle revint k hli ; changeant de ton et le tutoyalflt

pour la premiere fois : • — J'ai 6t6 bien dare atfjourd'hui, lui dit-elle^ et jd t'ai faitde la peifte. Parddtinemdi, comnle je pardonne k tout le rtionde.

Et, lui prenstnt la t&te entre ses deu* mains, elle le baisa sur le frotit. Aussitdt elle d6couvfit sa poitrinfe; — Voici le moment ! dit-elle. — II ouvrit son coutead: II 6tait p&le comme un marbre, etil avait Sur les yeux un nuage de sang, au travers duquel il apercevait Marguerite toute petite et tr^s-loin, comme s'il l'avait regardee par le gros bdttt d'une lunette. II seritait qde son bras n'arriverait jamais jusqu'fc elle. II versa de l'eau dans un baquet^ s'y plongea la tete, et se frotta

les yeux. Le image s'6vanouit ; quand il se redressa, il voyait clair, ses id6es 6taient nettes. II savait que c'6tait lui, que c^tait elle, et qu'il allait la tuer.

Elle Fappela de nouveau . Elle se tenait de son mieui, debout, un peu raide, adoss6e contre le mur. Elle pensait en ce moment k un vieux professeur de danse qui 1'avait beaucoup tourment6e quand elle 6tait en pension; il lui disait toujours : — Tenons-nous droite, mademoiselle, et, je vous prie, effa$ons mieux cette Spaule gauche. — Par un mouvement machinal, elle effagait son 6paule gauche. Joseph leva le bras, mais ce bras ne voulait pas frapper parce qu'elle le regardait. II lui dit en balbutiant de fermer les yeux, que ses yeux rempGchaifcnt de la tuer. Elle ne les ferma pas, elle d6tourna la t&e, et la dernifcre chose qui lui apparut, ce fut sur la muraille d'en face un grand ch&teau d'Ornis tr&s-ressemblant, qui tournait et pirouettait comme une toupie. Puis elle poussa un faible cri ; Joseph 1'avait frapp6e en plein coeur, et d'un tel coup que la mort fut instantan6e et qu'il ne sortit pas une goutte de sang par la^glaie. Elle s'affaissa; il la retint dans ses bras, la regarda longtemps, s'assura qu'elle 6tait morte. Alors il l'emporta et la d6posa sur le lit, od il fut longtemps k l'arranger, rSparant le desordre de ses cheveux, rajustant son fichu, d6plissant sa robe. Par intervalles, il la baisait sur les deux pieds; mais il ne pleurait pas, il n'avait plus une larme dans le corps.

II passa le reste de la nuit k noircir du papier; il avait toujours eu cette manie. II 6crivitune lettre de vingt pages k cet ouvrier avec lequel il 6tait alle k Fossaz le jour du manage de Marguerite. Fidfcle k son serment, dans cette lettre incoh&rente et dScousue, il ne parlait que de lui, tantot pour se vanter de ce qu'il

avait fait comme d'une belle action et d'une grande chose, tant6t pour s'accuser, pour se prodiguer les injures, pour setraiter de miserable et d' assassin; son Spttre se terminait par une dissertation en forme sur la question sociale, oil quelques Eclairs de bon sens se noyaient dans des torrents de fum6e. La derni&re ligne 6tait ainsi conQue : « Ouvriers, quand viendra le -jour ok vous serez les maitres de vos maitres ? »

Sa bougie, qui tirait h sa fin, s'6teignit subitement. II attendit Faurore, il ne voulait pas mourir sans avoir revu son idole et sa victime. D&s qu'un jour grisAtre commenga de se r6pandre dans la chambre, il s'ap,procha du lit et de celle qui avait 6te Marguerite. II lui rouvrit les yeux et se demanda longtemps ce qu'il y avait au fond ; puis il colla sa bouche sur cette bouche froide qui ne parlait plus; il s'efforQait d'en tirer un dernier souffle, comme s'il avait voulu lui faire dire une fois enfinqu'ellel'aimait. Lejour grandissait. II entortilla sa main gauche dans les cheveux blonds qui lui avaient pris son coeur, et il se frappa trois grands coups danslapoitrine. Quand on entra dans la chambre, il respirait encore; Tinstant d'apr&s il n'6tait plus.

L'oncle Benjamin arriva deux heures plus tard. En penetrant dans cette chambre ensanglant£e, il 6prouva une surprise 6gale h son ddsespoir. M. d'Ornis l'avait devancG, et, penche sur les deux corps, il achevait de fouiller leurs v&ements, dont il retournait les poches. Le hasard lui avait fait rencontrer, parait-il, le cocher de fiacre qui avait conduit Marguerite. On a pr6tendu aussi qu'il l'avait suivie sans qu'elle s'en doutdt, et qu'il n'aurait tenu qu'& lui de se montrer des la veiile ; mais cela n'est point prouve.

Depute lors il a disparu ) impossible de savoir ce qu'il e9tdevenuj et s'ila eule plaisir d'apprendre que M. Bertrand, apr6s avoir liquid^ tout son bien* etait parti subitement pour le BrGsii. L'aventure de la crevasse et la figure de Joseph debout contre une croix avaient laiss6 une impression d'ineffagable terreur h ce mediocre sc616rat. En d6barquant k Rio-Janeiro* il a dit a quelqu'un qu'il lui 6tait arriv6 un accident qui l'avait d6gotlt6 def TEuropfe.

A Mon-Plaisir* on est d6goM6 non-seulement de l'Europe$ mais de tout ; on y 1 6colte encore des poires en automne* on n'y voit plus de roses au printemps. M ,le Baillet, qui s'est jette dans la hatite devotion* pr6tend qu'ii Tinsu de sd m&re Marguerite avait lu queflques romans. La cousine Grillet est plus convaincue que jamais que ce monde est plein de chausses-trapes; elle ne marche presque plus. M me Mirion a succomb6 a son chagrin.- Elle 6tait rest6e six mois sans prononcer le rtom de sa fille -, sur son lit de mort, elle a senti se r6veillef son coeur de m$re ; elle a dit au pasteur qui 6taitvenu Tassister dans ses derniers instants : — Monsieur le pasteur, je suis store que darts le fond de l'&me elle 6tait innocente, et que ce sc61erat lui a tendu un guet-apens ; il me tarde d'aller revoir au ciel cette pauvre chfcre comtesse. — Depuis que M. Mirion est veuf^ l'oncle Benjamin est revenu vivre avec lui. II est fler d'avoir 6te choisi par Marguerite pour recevoir ses derniers adieux ; mais il a le tort de s'ecrier quelquefois : — Ne vous 1'avais-je pas dit ? Vous n'avez pas voulu me croire.

L'aventure de Marguerite Mirion, dont le mystere jusqu'aujourd'hui n' avait pas 6te 6clairci* a cause h Gerieve, comme il &taitnaturel, une prodigieuse sensation ; pendant bien des semaines, elle d6£raya tous

DE JOSEPH NOIREL 375

^ les entretiens, on en parle encore. Les uns ont et6 impitoyables pour M. et M me Mirion, qu'ils accusent d'etre les v&itables auteurs de F6v6nement. — Voil&, disent-ils, oh m&nent 1* ambition et 1'esprit d'intrigue ! — Dans d'autres cercles, on s'en est pris k Marguerite, on a fulmin6 contre elle les plus virulents anathemes, lui reprochant de n' avoir eu ni principes ni religion. Les gens mieux informSs ou d'un esprit plus rassis estiment au contraire qu'il y a dans ce monde, ainsi que 1'ecrivait un jour Marguerite, d'effroyables fatalitSs, et qu'il est d'un sage de savoir quelquefois suspendre son jugement. Parmi les ouvriers, il en est beaucoup qui font de Joseph un h6ros : je le veux bien, mais un h6ros manque ; c'est une ra<je fort dangereuse.

Page 1