W4 LA REVANCHE
Quand on tut sorti de table et rentre au salon, quand la tante Amarante, s'asseyant k sa place accoutumee, eut repris son aiguille, quand M. Mirion, pour tromper son chagrin, se fut mis k jouer avec son frere une partie de trictrac, et que M I,e Grillet, ses lunettes sur le nez, eut tir6 de son panier a ouvrage, ou se lisait le mot souvenir, £crit en grosses lettres de soie bleue, la broderie au crochet h laquelle la bonne demoiselle ne travaillait que les dimanches et jours feries, Marguerite 6prouva pour la seconde fois depuis son depart d'Ornis quelque chose qui ressemblait k de la joie. Elle attachait des regards d'attendrissement sur la tapisserie de la tante Amarante: elle 6coutait avec d&ices le bruit que faisaient les d£s dans le cornet ou sur le tablier et les coups de poing que frappait sur la table Toncle Benjamin en s'6criant : Attention ! je vais faire mon jan de retour. II lui semblait qu'apres un horrible r6ve elle venait de se reveiller, de rentrer dans la rSalite des choses. Elle se promettait de ne plus r£ver, de ne plus croire si facilemenfqu'il y avait quelque part un chateau d'Ornis dont les murailles faisaient froid au cceur, un chateau hante par des brocanteurs qui savaient des histoires, dans lequel on se fcentait plus solitaire que si on eftt et6 seul, et ou Ton passait des nuits blanches, partage entre d'incurables curiosites et d'inguerissables 6pouvantes, sans compter qu'k la porte de ce ch&teau il y avait un jardin potager plein de neige, et dans un coin de ce jardin une orangerie... Non, tout cela n'etait que mensonge. La verite, c'etait ce qu'elle voyait , ce qu'elle entendait , cette table de jeu, ces cornets, ces d6s, ce parquet d^coupe en losanges, lesquels, au dire de certain critique, n'6taient pas tout k fait r£guliers, cette lampe carcel qui
filait quelquefois, mais qui n'avait jamais 6claire que
d'honn6tes visages, ce tabouret od elle venait de poser
ses pieds et qui les avait reconnus ; la v6rit6 vraie,
c'6tait ces gens qui n'avaient rien sur la conscience,
rien h cacher, ce salon dont les habitants aimaient
Margot, ne demandaient qu'St se mettre au feu pour
elle, h se jeter entre elle et le malheur. Elle fit le
tour de la chambre, circulant de chaise en chaise,
tirant doucement les cheveux de sa tante, pingant la
oue de sa cousine, chatouillant Toreille de son par-
■ain, posant la main sur l'6paule de son p&re et se di-
int : — Je le savais bien ; ce sont de vrais visages,
»>.s corps en chair et en os, les autres sont des fan-
> nes. — Elle fmit par prendre dans le panier de
Grillet un mouchoir neuf qu'elle se mit k ourler.
i ; intervalles, elle levait les yeux et regardait avec
c -v. lance les quatre murs du salon. lis disaient : Elle
i" est revenue, elle nous appartient, on ne nous la
V'.u;:Jra plus; nous la garderons et la defendrons.
M me Mirion avait pass6 toute la soiree enfoncee dans une berg^re, tournant le dos h sa fille, les yeux a demi ferm6s, le corps agit6 de mouvements nerveux. A dix heures sonnantes, toute la compagnie, selon son habitude, plia bagage, et, comme le disait Foncle Benjamin, chacun regagna sa chacuniere. D&s que M me Mirion se trouva seule avec son mari et sa fille, elle se leva imp6tueusement et d'une voix saccadee .qui ecorchait Toreille, elle dit & Marguerite : — Conviens que cela n'est pas sSrieux!
— H61as ! pauvre m&re, ce n'est que trop sSrieux, . r6pondit-elle.
— Impossible.
— Impossible? Je le croyais comme vous ; j'ai dScouvert que Vimpossible arrive.
306 LA REVANGHE
— Mais parle done, conte-nous tes griefs... Est-ce que p&r hasard ton mari... Ton mari aurait-il ce qu'on appelle en style de mauvais romans une maitresse?... Vraimenttu me fais dire des chosesl... ajouta-t-elle, en se couvrant le visage de son mouchoir pour cacher sa pudibonde rougeur.
— Non, maman. Le comte d'Ornis, k ma corinaissance, n'a point de maitresse. Et plut h Dieu qu'il ne s'agit qu9 de cela! Je vous jure que j'aurais pris mon mal en patience, et que je ne serais pas ici.
— Tu l'entends, Mirion ! cria-t-elle h son mari, qui avail pos6 ses coudes sur ses genoux. Quand je te disais que notre gendre 6tait incapable d'une legerete. qu'il avait des moeurs irr6prochables ! Puis, se retou cnant vers sa fille : — Tu te plains qu'il ne t'aime plus. (Test un propos d' enfant gat6. Mon Dieu! les lunes de mielne sont pas 6ternelles... II ne peut cependafrt passer sa vie h tes pieds, employer toute la sainte journee ate declarer sur toutes les notes de la gamme qu'il t'adore !
— II ne m'a jamais adoree, et je ne m'en suis jamais plainte. J'6tais pr6te a me contenter, en fait d'amour conjugal, d'un pain de seigle ou davoine. Quand j y aurais trouv6, dans ce pain, beaucoup de son et beaucoup de paille, personne n'en aurait rien su, et je l'aurais mang6 comme pain de fromeMtous les jours de ma vie... Mais si Ton me nourrit de poison!... Vous ne voulez pourtant pas qqe je meure? Vous savez que je ne suis pas exigeante; un pea de respect et d'estime m'aurait suifi. II me hait, il me meprise, vous dis-je, et Dieu sait pourtant que si Tun de nous a le droit de m6priser l'autre... Oh! de gr&ce, ne me ques-
' tionnez pas; j'ai trop h dire, et je ne veux rien dire.
— Encore te prierai-je d'articuler un fait; je n'ai
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entendu jusqu'k present que de grands mots et des phrases creuses, poursuivit M™ e Mirion avec une amertume croissante.
— Un fait! Vous voulez des faits?.,. J'ai 6te mar lade, n'est-ce pas? malade h en mourir... Vous dirairje pourquoi?... Nous avons eu ensemble une sc&ne, lui et moi... Oh! l'horrible scfcne!... Jl m'a pouss6e si rudement que je suis torabSe h la renverse.., J'avais du sang dans les yeux, sur les joues, et cependant je le regardais en souriant, je lui tendais la main... La sienne pendait h son c6t6... II ne m'a pas relevee.
— Impossible! reprit M me Mirion. Tu as r6ve, tu n'es pas dans ton bon sens.
— Vous avez raison : je suis folle. C'est lui qui l'affirme; le moyen d'en douter?... Oh! mais, folle k Her... Laissez- lui le temps, il le fera croire h tout le monde... Oui, je suis folle, car j'ai eu le maJheur (ie (J6couvrir... Ayez done pitte de moi! Ne voyez-vous pas que mon secret doit mourir avec moi?...
M* e Mirion se tordit les bras et s'6cria : — Mon Dieu! qu'allans-nous devenir? — Le malheur de sa fille n'6tait pas ce qui la touchait le pius. Elle lui repr6senta les m6chants propos qu'on tiendrait, tout Geneve glosant sur l'aventure, la joie maligne , les noirs sourires des envieux et des jaloux. — Tu veux done me condamner, ajouta-t-elle, &garder la chambre jusqu'k la fin de mes jours? Je n'oserai plus paraltre dans les rues, on me montrerait au doigt... Ah! j'eii mourrai. Tu pourras te vanter de m'avoir tu6e. — Telle fut sa conclusion. Marguerite la regardait avec stupeur. Elle croyait avoir une m&re, — la vanit6 est une b6te teroce.
— Ainsi vous ne me croyez pas? lui dit-elle apr&s un silence.
— Je ne sais pas si je te crois ou si je ne te crois pas; je sais seulement que tu veux notre mort... Et puisqu'il faut parler franc, eh bien! non, je ne te crois pas. II y a beaucoup d'enfantillage dans tout cela; les jeunes femmes sont sujettes k se monter Fimagination. Tu as eu avec ton mari une petite altercation, et il est possible qu'il ait Phumeur et les mouvements un peu brusques... Qu'est-ce que cela? Tu devrais faire la reflexion que tu lui dois beaucoup. Eh! bon Dieu, le parfait bonheur n'est pas de ce monde; il faut savoir supporter les petites mis&res de la vie... Que fais-tu de ta religion? C'est se rendre coupable d'ingratitude envers la Providence que de mepriser ses dons parce qu'elle nous les fait acheter par quelques petites contraries, et c'est une impi&6 que de casser son verre parce qu'on a trouv6 au fond une goutte d'absinthe. Je te ferai chapitrer par ton pasteur. Je suis siire que tu ne lis plus ta Bible. . . Et puis, si ton mari a eu quelque tort, je me porte garantpour lui, il sera le premier k les reconnaltre. Laisse-moi faire... Avant huit jours, il viendra lui-m6me te chercher ici, et il ramenera en triomphe k Ornisla plus heureuse et la plus aim6e des femmes.
Marguerite frissonna de la t£te aux pieds. — Condamnez-moi k tel supplice qui vous plaira, s'ecriat-elle, k passer le reste de mes jours dans un cachot grille, mais k le revoir!... oh! je ne veux pas, je ne peuxpas...
M" e Mirion ne sourcilla point. Marguerite se tourna vers son p&re, qui, accable par «on chagrin, ne donnait signe de vie. — Petit pfere, dit-elle, parle done, prends mon parti. Tu sais que j'ai F&me droite et honn£te, F&me que tu m'as donn6e... Rappelle-toi : tu m'as dit un jour que je ne t'avais jamais menti. Je
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te jure que, si j'ai brise ma chaine, c'est qu'il y a des choses qu'on ne supporte pas sans s'avilir. Situ savais tout... Parle, parte; dis bien haut que tu me crois, que tu me d&fendras, que tu ne permettras pas k cet homme de venir te reprendre ta fille pour la faire mourir de honte et de d6sespoir!
A cesmots, M. Mirion l'attira sur son coeur. — Oui, mon enfant, r6pondit-il, je sais qui tu es, et je te crois. Moi qui me flgurais avoir eu quelquefois du chagrin dans ma vie ! Je ne me doutais pas de ce que c'6tait, et ce visage est tout nouveau pour moi... II n'importe, tu as ma parole, tu peux compter sur ton p&re. Je livrerai pour toi toutes les batailles que tu voudras. . . Eh ! que le monde nous blAme, nous insulte ou nous raille! Que p&se tout cela dans la balance quand il y a dans Pautre plateau Thonneur et la vie de mon enfant?
— C'est cela, r6pliqua M me Mirion en se levant comme une furie. Prends son parti , persuade - lui qu'elle a de justes slijets de hair son mari, que le comte d'Ornis est un incendiaire ou un meur-
n trier... •
Marguerite eut un tressaillement. Elle pensait en regardant sa m&re : — Si je lui disais : Oui, mon mari est un meurtrier, *— elle ne laisserait pas de me renvoyer k Ornis et de clouer pour toujours ma main dans cette main, parce que la grande affaire de ce monde est que M m8 Patet ne puisse pas gloser!
— Je ne hais point M. d'Ornis, r6pondit-elle. Je ne demande qu'une chose, c'est de ne plus le voir et de Toublier... Je lui Scrirai. Appuyez-moi seulemeint, soutenez-moi. Qu'il sache que j'ai Taveu et le consentement de ma famille, lui-m6me finira par souscrirc a tout et par tout approuver.
— Je n'ai plus do-fille! s'dcriaM* 6 Mirion en se pre cipitant vers la porte. »
— Console-toi, lui dit son rnari, que revoltait sa durete, il te reste du moins un gendre !
Marguerite avait son p6re pour elle. Gette reflexion l'avait aid6e & s'endormir, et le lendemain lui adoucit son reveil. Le temps s'6tait mis subitement au d6gel ; un rayon desoleil presque tiede/glissantentre ses volets, p6n6tra de bonne heure dans sa chambre, et vint se jouer sur la courte-pointe de son lit. Ge rayon r6veilla sa jeunesse, qui etait rest6e dans cette chainbre et qui se mit h bourdonner comme une mouche engourdie par le froid que ranime une fausse espSrance de printemps. Marguerite causa quelques instants* avec ses galt6s d'autrefois, qui s'efforgaient de la consoler. II est des &mes qui naissent avec une sorte de vocation pour le bonheur; en vain leur 6chappe-t-il, ses refus ne peuvent triompher de leurs obstinations : elles comptent sur ses retours et Pattendent.
D6sireuse d'eviter un tete-k-t6te avec sa m&re, Marguerite fit avertir M. Mirion qu'elle Taccompagnerait & la ville. Quand ils furent montes en voiture : — Ta mere m'a livr6 ce matin de bien rudes assauts, lui dit-il ; elle a ouvert le feu avant Vaube.
— D6cid6ment elle ne me croit pas!
— H61as! non. Elle pretend que le fond de Taffaire, c'est que tu as eu la sottise de tomber malade, de perdre tes couleurs, et que ton mari t'en veut. A Ten-
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tendre, il ne s'agit que d'une question dembonpoint.
— Et vous me croyez toujours, vous ?
— Certes!... Je regrette seulement... II y a des choses qu'en conscience tu ne peux nous dire?
Eile posa la main sur son cceuf : — Dfct-il m'6touffer, mon secret ne sortira pas de lit.
— Crest ftcheux. Ton pere te donnera raison, mais les autres te donneront tort, ma pauvre ch&re comtesse.
— Oh! si tu savais comme je me soucie peu des autres! lui r6pliqua-t-elle ; mais, je t'en supplie, ne m'appelle plus comtesse. Je ne veux plus 6tre que ta fllle, je ne suis plus que Marguerite Mirion.
— Tout ceci est bien triste, reprit-il en poussant un profond soupir. Qui pouvait prevoir de tels malheurs? Eh ! que n'as-tu epouse un bon petit bourgeois comme ton p&re... II n'y a de sur dans ce monde, vois-tu, que la bourgeoisie et les bourgeois. Nous avons des principes, nous autres ; ajoutez-y des rentes, et voilSt le bonheur. A vrai dire, les rentes et les principes, Tun ne vagukre sans 1' autre... Ah! maudit soit le jour ou ce comte d'Omis... Nous avons 6t6 des imprudents, nous sommes alles trop vite, et il,se trouve que ton oncle Benjamin avait raison, ce dont ta mere enrage. Et Joseph Noirel, lui aussi, etait bien inspire lorsqu'il nous disait k son retour d'Ornis : — Ne vous pressez pas, informez-vous. — Pourquoi faut-il que ce bon conseiller soit un mauvais drole? S^l avait eu plus de coeur, il aurait insiste, et rieri ne serait arrivS ; mais il n'a jamais aime que lui-m&me, ce joli monsieur. II est amoureux de son ingratitude. Dieu les b6nisse, sa maitresseet lui!
G'est ainsi que, revenant & ses moutons par une pente fatale, M. Mirion englobait son ouvrier dans ses
griefs contre son gendre. C'est una consolation de mettre to us ses chagrins dans le m&me sac; cela simplifle le malheur. Marguerite ne releva pas les dernteres reflexions de son p&re. Le nom de Joseph Noirel, survenu inopin&nent dans la conversation, Favait rendue rftveuse. Elle n'avait gu&re song6 k lui depuis trente-six heures, — C'est moi qui suis ingrate, se dit-elle, et qui ne pense qu'& moi. Ce cher garcon ! quel ami loyal et d6vou6! II a fait tout ce qu'il pouvait. Grftce k lui, j'ai su ce que je d6sirais savoir, et il ne tient plus qu'k moi de poss6der cet execrable papier, dont je me servirai pour conqu6rir ma liberty... Ou plutdt j'ecrirai k M. d'Ornis : Gardez ma dot, et rachetez-le, ce papier; je ne vous demande qu'une chose en retour, la promesse que vous 6pargnerez k ma famille le scandale qu'elle redoute plus que ma mort. Nous nous s6parerons k 1' amiable pour incompatibility d'humeurs. J'ai conflance en moi, je me sens capable de recommencer k vivre. II y a encore dans ce monde un soleil et des fleurs!... Mon brave Joseph, c'est k toi que je devrai mon salut. J'aurais d6j&t dft lui ecrire. II est sans doute de retour k Lyon, oil il attend mes ordres... Je sais bien ce que je ferai pour le payer de ses peines. Je le ferai rentrer dans cette maison qu'il a quittSe pour moi et par mon ordre. On Ty traitera d£sormais comme il le m6rite, non en sUbalterne, mais en ami. Mon pere est bon et raisonnable ; il le mettra de part dans les benefices, et tout le monde y trouvera son compte. Ah! que la soci6te se porterait mieux, si grands et petits savaient comprendre leurs int6r6ts !
Ainsi raisonnait et r^vait Marguerite Mirion, qui cependant avait appris dans son enfance la fable de Perrette et dupot au lait; on la lui faisait reciter en robe
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rose, debout sur une chaise, tous les dimanches aprfcs midi, quand il y avait du monde k Mon-Plaisir. M. Mirion etait tomb£ dans un morne silence; il ruminait ses tristesses.
Gomme la voiture venait d'entrer en ville et traversait la Place-Neuve, Marguerite dit k son p6re : — N'y aurait-il pas moyen de vous rapatrier avec ce pauvre Joseph? Je me chargerais volontiers de lui faire entendre raison,
— Je ne sais que trop aujourd'hui, lui r6pondit-il, combien cet abominable gargon m'6tait utile; mais je te jure qu'il ne rentrera chez moi qu'aprfcs m'avoir fait sa soumission et demand^ pardon k deux genoux.
— Ce sera peut-fttre difficile k obtenir de sa fierte, r6pondit-elle.
— Sa fierte 1 displut6t son insolence. C'estun monstre d'orgueil.
Marguerite n msista pas, se rSservant de reprendre plus tard Tentretien.
— Au surplus, ajouta son p&re, ce chagrin-la n'est qu'une mis&re k c6t6 de celui que tu nous causes.
— Que je vous cause? dit-elle d'un ton de reproche.
— Pardon , Margot ! Je voulais dire : que nous cause notre aimable gendre.
— Ayez bon courage. II ne s'agit pas, comme le pretend maman, d'une question d' embonpoint ; mais vous verrez que tout se r6duira en definitive k une question d' argent, et plaie d'argent n'est pas mortelle, n'est-cepas?
II la regarda tendrement et lui dit : — Je donnerais volontiers mes deux mains et tout ce qu*il y a dedans pour t' entendre rire comme autrefois.
Marguerite quitta son p&re pour aller faire quelques emplettes que lui etaient d'un besoin urgent, etant arriv6e k Geneve sans malle et sans valise. Elle le rejoignit dans son magasin, k la porte duquel la voiture devait venir les prendre. Elle Sprouva la plus vive Amotion en revoyant ce magasin, qui lui rappelait les plus belles heures de son enfance. En ce temps-Ik, on n'avait pas encore achete Mon-Plaisir ; on logeait dans un quatrifcme un peu sombre, et le plus cher amusement de Margot 6tait de descendre en tapinois dans l'atelier, de se tenir plantee devant un etabli, de rfegarder courir le rabot, d'Scouter le grincement de la scie qui mordait le bois k belles dents, de refcueillir dans ses petites mains roses, qu'elle joignait en forme de coupe, la sciure qui pleuvait et qui les chatouillait en tombant, et de toucher a tout, de tout manier, de tout ptetiner, de se rouler daAs les copeaux, de passer ses doigts sur les colonnes torses des vieux bahuts, ou de contempler dans de vieilles planches de ch6ne des noeuds luisants qui ressemblaient k des visages et qui lui racontaient des histoires. Oh ! le beau temps, et quelles belles parties de cligne-musette elle avait jouees k la nuit tombante dans ce magasin tout de guingois, plein d'encoignures et de cachettes ! II n'y avait pas un seul de ces recoins qui n'eut entendu son cri ou son rire, ils se souvenaient tous de ses chansons et en ce moment il les redisaient tout bas k cette pauvre Margot qui ne savait plus chanter. Helas ! c'etait Ik aussi que lui 6tait apparu pour la premifere fois le sombre inconnu qui etait devenu sou maltre. Embusque derriere un meuble, il avait tout k coup emerg6 k la lumi&re et attach^ sur sa beauty des regards et des desirs ardents k la proie. Elle n'avait pas su se defendre, elle s'6tait abandonnee aux hasards
DE JOSEPH NOIREL 315
ou aux tyrannies de sa destinee comme l'hirondelle au vent qui l'emporte. Maintenant elle le connaissait, cet inconnti ; elle avait r6ussi h lire dans ses yeux, ou il faisait nuit, et elle avait vu se raviver sur ses mains une tache de sang qui rSsistait h tous les lavages.
Traversant rapidement le magasin, elle s'en fut chercher son p&re dans son cabinet, pres duquel se trouvait un 6tabli oil il travaillait quelquefois encore. Elle profita d'un moment oti il lui tournait le dos pour se baisser jusqu'k terre, pour promener ses doigts sur le plancher et les barbouiller de poussier^; puis, passant en revue les grandes et les petites scies, les varlopes, les riflards, les gouges et les feuillerets, elle les porta impetueusement Tun apr&s l'autre a ses levres.
— Qu'est-ce done que cette eerSmonie? lui demanda son p&re qui se retourna comme elle honorait de ses caresses un grand ciseau h chantourner. Prends-y garde; parmices outils, il en est qui ont servi h ce malheureux Joseph.
— II fallait m'avertir plus tdt, repondit-elle en rougissant un peu.
La caliche qui ramenait le p&re etla fille h Mon- Plaisir entra au coup de midi dans la cour pav£e sur lacfuelletlonnaientles fen6tres du salon. Une voiture de louage l'avait prec6d6e et avait laiss6 dans la neige la trace de ses roues'. M. Mirion venait de mettre pied k terre, et il aidait sa fille h descendre quand, pr^tant Toreille : — Que se ,passe-t-il done? lui dit-iL On parle et on crie bien fort.
Elle ecouta aussi, entendit les 6clats d'une voix qu'elle n'osa pas reconnaltre. Elle p&lit, fit un mouvement pour s'enfuir. — Viens, lui dit-il en la retenant. Du courage ! Je suis avec toi.
Et il Tentraina plus morte que vive. Lorsqu'il eut
ouvert la porte du salon, elle apergut k gauche, dans l'embrasure d'une fenGtre, sa tante et sa cousine qui, fort emp6ch6es de leur contenance, regardaient Tune le plafond, Fautre le plancher; k leur droite, son parrain debout pr6s d'une console et rouge comme un coquelicot; plus enavant, la t&te enfoncGe dans les coussins du canape, M"* Mirion, laquelle paraissait en proie au plus violent dSsespoir, et adoss£ contre la chemise, sombre, terrible, le regard menacant, i'homme qu'elle avait jure de ne plus revoir.
En apprenant le depart de sa femme, M. d'Ornis avait eu un accfcs de colore furieuse, et s'etait mis en h&te k sa pour suite. En vain la comtesse douairiere, secr&tement enchant£e de Taventure, avaitelle fait tous ses efforts pour le retenir; elle ignorait les raisons qu'il avait de ne point aimer sa femme et d'etre fermement r£solu k ne s'en s£parer jamais. II avait r£pondu fort brusquement k ses remontrances, et tout k Theure il 6tait tomb£ comme une bombe k Mon-Plaisir, au milieu de la famille rassembl6e pour le ddjeuner. Sans perdre son temps & interroger, k s'ehqu£rir, il avait pris d'embl£e l'offensive, comme il convenait k I'audace de son caractere ; les etranges accusations qu'il venait d'articuler etaient cause que M me Mirion, sanglotante et hurlante, avait enfoui son visage dans un coussin.
Elle le releva au bruit que fit la porte en s'ouvrant, et apercevant sa fille , elle lui cria : — Marguerite, est-il vfai que tu aimes... que tu aimes...* Ah! je n'aurai jamais la force de prononcer le nom de cet homme.
Marguerite s'etait avancee au milieu de la chambre : elle avait regards fixement son mari, leurs yeux s'etaient rencontres comme des fers qui se croisent : —
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— Achevez, que voulez-vous dire? demanda-t-elle h sa m6re.
— Mais oui, que signifie cette etrange question? s'ecria M. Mirion en colore. Monsieur le comte, Marguerite est notre fille, elle n'a jamais aim6 que son devoir... #
— Et Tun de vos ouvriers qui s'appelle Joseph Noirel I repartit M. d'Ornis en tordant son chapeau entre ses doigts.
Puis se tournant vers Marguerite : — Je ne suis pas un man commode, madame. Je tiens k garder mon bien, et je suis jaloux... si jaloux que j'ai mis mon orgueil sous mes pieds pour venir vous disputer ici h mon heureux rival... Quel rival! il est de ceux <Ju'on ne tue pas, mais qu'on bAtonne.
Marguerite ne put r6pondre un mot. Elle n'en croyait pas ses oreilles; tant d'audace*la faisait tomber en confusion. Le remords et l'innocence ont quelquefois la m&me manifere de joindre les mains et de baisser les yeux. M. Mirion observait sa fille avec attention ; son silence et son embarras TGpouvanterent. II se prit la t&te d'un air d'accablement. Ge secret qui 6touffait Marguerite, c'6tait done cela! Et tant6t ne lui avait-elle pas demands la gr&ce de Joseph Noirel en lui disant : II faut vous rapatrier avec Joseph; je m'y emploierais volontiers ! II poussa un profond gemissement et se laissa tomber dans un fauteuil. — Parlez, madame, reprit M. d'Ornis, qui d6sormais se sentait maltre de la situation. Que signifie ce visage interdit? En coAte-t-il aux femmes de mentir ? Niez hardiment que ce jeune homme que je ne nommerai plus, — e'est assez d'une fois, — ait r6solu de quitter cette maison au lendemain de votre mariage, parce qu'il ne pouvait plus s'y souffrir, vous absente. Niez que
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quelques semaines plus tard vous ayez eu avec lui une conference secrete et que depuis lors il ait entretenu avec vous une correspondance amoureuse. Niez qu'il soit venu r6der autour d'Ornis daus l'esperance de vous revoir, que je vous aie surpris un jour, vous et lui, causant t&tg & t£te, les pieds dans la neige, et n'ayant vraiment pas Tair de sentir le froid, si vif 6tait le charme de cette conversation, que j'ai* eu le malheur de d6ranger. Niez quil soit revenu avant-hier a Ornis, qu'il ait jou6 une com^die dans le prSau pour arriver jusqu'St vous... Ma mfere se serait-elle m6prise ? Elle declare l'avoir vu de ses yeux, 1' avoir entendu vous parler & Uoreille, et, par une bizarre coincidence, le m6me soir la comtesse d'Ornis s'Svadait d'un chateau qu'elle avait pris en dego&t parce que ses mouvements y 6taient trop g6n6s, ses rendez-vous trop surveiltes, dt qu'elles'&aitpromisdevenir goiter ici la plus chere des liberty, la liberty du coBur... Niez tout, vous dis-je, madame, que vous soyez ici, qtie vous m'ayez forc6 de courir aprfes vous pour sauver votre honneur et le mien, que ce soit vous, que ce spit moi, et qu'en ce moment je vous fasse peur !
A ces mots, comme par l'effet d'un d^senchantement, . Marguerite retrouva sa voix. pile s'avanea vers Iff. d'Ornis et lui dit : -r Ah! monsieur, je me flattais de vous connaitre, et vqus troqvez moyen de
m'6tonner.
— Marguerite, lui cria sa mere, je le savais bien, il n'y a dans tout ceci, n'est-ce pas ? qu'une mSprise, qu'un malentendu... Explique-lui tout ce qui s'est passe ; mais ne lui parle pas sur ce ton. Demande-lui pardon du chagrin que tu lui causes, mets-toi h genoux devant lui.
Elle se redressa de toute sa taille : — A genoux de-
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vant lui 1 Cela m'est arrive autrefois ; mais aujourd'hui!... Convenezvous-meme, monsieur, quec&*erait le monde renvers6.
— Puisque tu refuses de parler, je parlerai pour toi l reprit M me Mirion, qui s'empara des deux mains de son gendre et les pressa sur ses levres dans 1'attitude d'une suppliante... De grftce, pardonnez-lui, disait-elle ; je vous jure qu'elle est encore digne de votre amour. Elle a fait un coup de t6te ; mais le coeur est bon. Ma fille aimer ce drflle 1 Elle ne l'aime pas, vous dis-je ; elle se respecte trop. Si vous saviez dans quels principes nous l'avons 61ev6e ! Elle n'a fait de sa vie une mauvaise lecture, jamais roman n'a p£n6tr6 dans cette maison... II est possible que le malheiireux se soit oubliS k ce point de devenir amoureux delle. II aura pris je ne sais quel pretexte pour l'approcher ; elle aurait dft l'6conduire, lui montrer du doigt le ruisseau oil il est ne. Elle est trop bonne, elle craint de faire de la peine aux gens, je Tai bien souvent reprimand^ Ik-dessus; mais croire qu'elle puisse sentir quelque chose pour un ouvrier dont le pere est mort h rhdpitall... Je vous le r6pfcte, elle est innocente. Songez que cette chere enfant a*6te malade. Elle a encore la ftevre, elle n'a plus toute sa t&te ; elle a fait une folie, une vraie folie. Elle vous expliquera toute l'affaire, et vous verrez qu'elle est bien moins coupableque vous ne pense&... Ah! monsieur le corate, elle sait ce qu'elle vous doit, tout l'honneur que vous lui avez fait en lui permettant de porter votre nom ; elle a le coeur plein de vos bontes pour elle, et hier encore elle nous parlait de vous avec un respect, une affection.,. Est-ce vrai, ce que je dis lit, malheureuse enfant?...
M- cTOrnis mit fin a ce dfelqge de paroles en disant :
— Je voudrais vous croire, madame ; mais apres tout je ne suis pas un juge bien rigoureux . En attendant les explications qu'eile me doit, je ne demande qu'une chose k votre fllle, c'est de repartir k I'instant m£me avec moi. Vous verrez qu'eile n'y consentira pas.
— Vous la calomniez ! s'Scria M n ' Mirion. Je voudrais bien voir...
— Retourner k Ornis 1 interrompit Marguerite. T retourner avec lui ! Jamais.
— Vous l'entendez, madame, dit froidement M. d'Ornis.
L'exclamation de Marguerite $vait produit sur Passistance un d6sastreux effet. M" 6 Mirion poussa un cri dSchirant, et son mari leva le bras en Fair comme pour maudire sa fllle. La tante Amarante attachait sur sa ni&ce des yeux aussi terribles que ceux des vingt-quatre vieillards de Y Apocalypse k la vue d'un r6prouv6. M ,u Grillet mit sa t6te dans son giron et se boucha les oreilles ; sa vertu effarouch£e n'en pouvait entendre davantage, On vit alors Marguerite tomber k genoux, le corps frissonnant, les mains tremblantes. Elle disait : — Gr&ce ! piti6 ! Si vous m'aimez, ne me condamnez pas k cet affreux supplieel... II y a des choses que je ne peux dire. Ah ! vous ne connaissez pa$ cet homme, ii vous trompe... — Et se tournant vers lui : — Monsieur, ayez piti6 de moi ! Je ne dirai rien, je vous jure que je ne dirai rien ; mais vous sentez bien que nous ne pouvons plus vivre ensemble... Je t&cherai de vous oublier; mais, je vous en supplie, que je ne vous revoie plus! — Et parlant ainsi, s'approchant k genoux de sa m&re, elle se cramponnait k sa robe, t&chait de lui prendre les mains ; ces mains inflexibles la repoussaient, et sa t6te battait le plancher. — Tu veux notre dfehonneur, lui criait
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sa m&re affotee. N'est-il pas 6crit dans l'fivangile : « Malheur k eel ui par qui arrive le scandale ? » Et son p&re la repoussait aussi en lui disant : — Tout h l'heure tu as voulu me tromper. Oil done est ce Joseph? ou done est ce sc61erat, que je le tue sous tes yeux?
Parmi les t6moins de cette sc&ne, il s'en trouvait un cependant qui, plus perspicace ou plus desinteressS que les autres, avait vu clair dans le proc&s et pris parti pour la bonne cause. C'6tait 1'oncle Benjamin, iequel, ne pouvant plus commander k son indignation, se detacha brusquement de la console contre laquelle il 6tait rests appliquS, et, s'avangant de deux pas, s'6cria : — En v6rit6, mon fr&re, et vous, madame ma belle-soeur, qu'avez-vous fait de votre bon sens et surtout de votre cceur ? Quoi done I cette ch&re enfant, que nous connaissons tous pour un ange de bonte, de puret6 et de droiture, ne r&issira pas a vous ^ttendrir? Vous ne voyez pas que, si elie se tait, e'est qu'elle a trop h dire, qu'elle ne pourrait se d6fendre sans accuser *?... — Et regardant en face M. d'Ornis : — Mangez-nAi des yeux, monsieur le comte, vous ne m'empScherez pas de parler. Je ne suis qu'un humble coureur de cachets, pour vous servir; mais je n'ai riensur la'conscienee. £tes-vous sftrd'en pouvoirdire autant? M'est avis que les accusations que vous portez contre cette pauvre petite sont d'indignes calomnies, oil Ton reconnait un homme dont lecas est louche, et qui se h&te de brouiller l'eau de peur qu'on n'en voie le fond. Au surplus, je vous le declare tout nel; votre figure ne m'est jamais revenue, et s'il n'avait tenu qu'k moi, ma filleule ne serait pas aujourd'hui votre femme. H61as ! on n'a pas voulu m'en croire. Nul n'est prophfcte dans sa famille, et la vanity na point d'oreilles.
. — Monsieur Mirion, s^cria le comte d'Ornis avec hauteur, cette nwson aurait-elle chang6 de ipaitre 4 ?
M. Mirion bondit comme si songendre l'avait cingje d'un coup de fouet ; tenant k son fr&re un langage inaccoutum6 : C'en est trop, Benjamin, lui cria-t-ii. Qui te *demandait ton avis? Nous ?tvons supporte trop longtemps tes incajrtedes. Tais-Jpi, ou sors d'icj.
— VoilSt un mot que je ne me ferai p#s dire deux fois, r6pUquft Toi^cje Benjamin. Je sors pour ne plus revenir. — Et il s'61anga vers la porte, qu'il referma violemment derrifcre lui.
Marguerite 6tait restee k genoux. Elie prpmena une fois encorp son regard effar6 autour {Telle, et se spjitit seule et abandonee. II n'y avait Ik que des yeux qui ne la croyaient pas, des coeurs sourds qui refusaient de Tentendre, des ames mur6es ou son malheur, qui mendiait aux portes, ne pouyait eitfrer. Alqrs il lui vint une tentation, celle de prendre sa revanche et de dire enfln tout ce qu'elle sav^it. Une lutte terrible s'engagea en elle. Son secret montait en bauillonnant de son krae k ses l&vres ; elle 6tait sur le point de s'6crier : — Get homme qui m'accuse est un naeurtrier, et il a soufFert qu'un innocent porta* la peine de son crime ! — Mais au moment oil le mot fatal allait lui 6chapper, elle faisait un effort d6sesp6re, et il trouvait devant lui comme une muraille de silence qu'il ne pouvait forcer. Ses 16vres se tordaient, une sueur froide mouillait ses tempes. Trois fois sa bouche s'qjivrit toute grande, et Ton put croire qu'elle allait parler; trois fois elle refoula son secret, qui retombait lourdement sijr son coeur. Et tout k coup, par une victoire heroique de sa volonte, se dressant sur ses pieds, l'osil en feu, passant sa main fievreusp^ur ses joues brftlantes, 6perdue, herissSe comme une
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lionne qui a livre son dernier eombat, et qui se sent mourir, elle s'approcha en chancelant du comte d'Ornis et lui cria d'une voix rauque ces mots que personne, excepte lui, ne comprit : — Monsieur, emmenez-moi bien vite d'ici, car ii y va de votre vie !
Quelques instants apr&s, elle £tait en voiture. M. el M mQ Mirion se tenaient debout aux deux portieres, et par un brusque retour accablaient leur fllle de leurs caresses et des effusions de leur reconnaissance. Elle n'avait pas Uair de les voir, de les entendre. Une spule chose Tocciipait : blottie dans Tun des coins de la voiture, elle veillait k ce que sa robe n'effleur&t pas le genou de M. d'Ornis, qui venait de s'asseoir k sa droite. Le cocher toucha. Alors elle avanga la t6te, contempla une derni&re fois les murs et les toits de cette maison qui avait jur6 de la d6fendre et qui lui avait manqu6 de parole. Ce regard ressemhlait k un supreme adieu ; puis elle ferma les yeux, et, la tSte basse, s'enfonga dans sa deslinee.
II fallut bien du temps k cette maison, qui n'avait pas su d^fendre Marguerite Mirion, pour se remettre de son effroi; on sentait qu'une temp6te y avait pass6. Si les murs 6taient 6mus, les habitants de la bergerie letaient bien davantage. Cefut M^ e Mirion qui la premiere reprit son assiette. — II reste \k dedans biendu mystere, finit-elle par dire; cependantil y a pour moi trois choses claires comme le soleil : Joseph est un sc616rat; ma fille est une innocente, mais une imprudente, et son mari nous a prouve par sa jalousie k quel point il Tadore.
M. Mirion eut plus de peine a recouyrer son sangfroid. H avait des inquietudes et des doijtes. Dans la' soiree, il s'en fut promener sa profonde tristesse si;r la terrasse; une nouvelle Amotion l'y attendait. Jl n'a-
vait pas fait dix pas qu'il crut vqir une ombre apparattre k Tun des angles de la maison et disparaitre aussit6t derri&re un buisson. II s'approcha, le cou tendu. L'ombre essaya de s'6chapper ; contre son attente, une porte charretifcre sur laquelle elle comptait pour op6rer sa retraite se trouva ferm6e au cadenas. La porte 6tait haute, l'escalade chanceuse. Le rddeur nocturne fit face k l'ennemi.
— Ah ! c'esttoi, miserable ! s'6cria M. Mirion.
Apr6s avoir quitte M. Bertrand, Joseph avait regagn6 Ornis, ses deux papiers dans sa poche. II avait pass6 la matinee k r6der dans les alentours du chateau, od il n'osait se presenter. Point de Marguerite. A midi, pour reprendre des forces, il alia diner k l'auberge du Cheval-Blanc ; il entra dans la salle k boire comme un paysan contait k M me Guibaud que la nuit pr6c6dente la jeune comtesse d'Ornis avait 6t6 rencontr6e sur la route d' Arnay, se sauvant k bride abattue, et que son mari venait de partir k sa poursuite. Joseph devina ce qui s'6tait passS, qu'atterr6e par la d6couverte qu'elle avait faite, Marguerite s'6tait r6fugi£e aupr&s de ses parents. II se remit en route, se rendit k Beaune, et, jugeant que M. d'Ornis prendrait le train direct, par prudence il attendit le train suivant, lequel entra dans la gare de Geneve une heure apr6s que les deux 6poux en etaient repartis. A la nuit tombante, il s'Stait achemin6 vers Mon-Plaisir pour s'assurer si Marguerite y 6tait, impatient de la voir, de lui parler ; mais il est des jours malheureux, ou les plus habiles se font prendre.
— C'est done toi, miserable ! r6p6ta M. Mirion en avancant le bras pour happer au collet Joseph, qui se d6gagea et lui dit : — Vous voyez bien que je ne me sauve pas.
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— II est done vrai, poursuivit M. Mirion, que, pour prix de toutes les bontes dont tu as 6t6 combl6, tu as os6 lever les yeux sur la fille de tes bienfaiteurs ? Un Joseph Noirel qui se m6connait jusqu k devenir amoureux d'une Marguerite Mirion ! Heureusement la Providence a d6jou6 tes indignes manoeuvres, Je ne sais ce que tu avais pu dire Si ma fille pour Tirriter contre son mari ; tant6t ils se sont vus ici , ils se sont expliqu6s , et sont repartis r6conciliGs, la main dans la main... Ah Qk\ t'imagines-tu que Marguerite puisse 6prouver pour toi un sentiment s6rieux? Oublies-tu la distance qui est entre vous?... Dr61e, que lui as-tu dit ? comment as-tu surpris sa bonne foi? quels t6n6breux mensongeslui as-tu d6bit6s?
Mais tout k coup, saisi d'une violente Amotion, changeant de ton et fondant en larmes : — Joseph, mon bon Joseph ! s'6cria-t-il en lui tendant les deux mains, souviens-toi du pass6, souviens-toi de ce que j'ai fait pour toi et de ce que tu as fait pour moi. Je suis si malheurqux! Dis-moi tout, et je te pardonnerai tout.
Joseph le regarda un instant en silence, puis, haussant 16gferement T6paule, il lui r6pliqua durement : — Les secrets de votre fille sont k elle, les miens sont h moi, et je n'ai rien k vous rSpondre.
II n'avait pas achevG que M. Mirion, outr6 d'indignation, lui appliqua un terrible soufflet dont les cons6quences devaient 6tre plus terribles encore. Joseph poussa un rugissement 6t leva son baton sur la t6te du soufileteur; mais il se rendit maltre de sa fureur, et comme s'il se fbt piqu6 de prouver que les Ames pl6b&ennes ont leurs heures de royaute, par un mouvement k la Louis XIV, il laissa retomber son b&ton,