PRÉFACE
Au moment d'entreprendre cet ouvrage, je reçus avis de tous côtés que la tâche que je m'imposais était vaste, complexe et difficile, que j'allais me heurter aux plus épineuses questions de l'économie sociale, m'aventurer dans les plus profondes obscurités et me trouver aux prises avec les contradictions les plus enchevêtrées qui soient, en étudiant un auteur dont l'originalité du penser, delà méthode, jointe à un fréquent usage du paradoxe, me laisseraient peut-être sans vertu dans un inextricable fouillis d'idées. C'était, au lieu de m'en détourner, m'engager davantage à tenter une pareille étude. La critique dira si l'entreprise était au-dessus de mes forces ; en tout cas, elle voudra bien me savoir gré de l'avoir entreprise.
Et d'abord, pourquoi, entre tous les socialistes, suis-je allé vers Proudhon? Ma réponse pourra paraître étrange, mais je dois à la vérité de la dire : parce que je ressentais vis-à-vis de cet auteur, sans l'avoir encore bien étudié, la même mystérieuse inclination que j'avais éprouvée déjà pour l'homme de Port-Royal et pour le citoyen de Genève. Pascal et Rousseau ne sonl-ils pas, en cffel, par Tauslèrc
Lagarde l
vigueur de leur génie, les plus proches parents de Proudhon ! Je me mis à lire toute l'œuvre proudhonienne et fus ravi d'y trouver ce sens du vrai qui est la caractéristique des âmes fortes et franches. Je ne m'étonnai pas de rencontrer chez ce fils de prolétaire, obligé par la misère de se faire ouvrier et de subir la trempe du malheur, cette sombre énergie qui, par un obstiné besoin d'instruction, le fit arriver à la plus haute célébrité ; mais ce qui me charma le plus, ce fut de trouver en lui une vertu rare devant laquelle je m'incline pieusement, car elle est le tout de l'homme, la véritable marque de sa personnalité, la seule condition de son élévation, de son progrès, le seul diagnostic d'une conscience vivante : l'austérité .Quand un esprit, par la morale, arrive à se dompter, quand il est à lui-même sa propre chose, quand son penser, dégagé de l'aberration des sens, lui montre nettement où est le bien, où est le mal, oh ! alors, n'attendez pas d'un pareil caractère qu'il compose avec les mensonges de son siècle. Débarrassé des préjugés, des vaines étiquettes, il dira la vérité envers et contre tous. J'aime Proudhon pour la fermeté de ses convictions et pour la manière dont il les exprime.
Aussi, considérant ce que méritait un tel homme et le peu de place que lui fait la postérité qui l'a presque oublié, je résolus, frémissant de cette injuslice, de faire prendre sa revanche à ce génie. Une biographie d'abord s'imposait (i'« partie de l'ouvrage), pour montrer ce qu'était ce grand esprit, pour réduire à néant les accusations portées contre lui et faire là démonstration que ses maximes et ses paradoxes parfois brutaux et troublants, il est vrai.
n'ont pas la portée outràncière quie ses eïniemis leur attribuaient.
Puis, comme son système socialiste, le Mutubl- LiSMB, fut la principale source des hostilités qui vinrent déferler contre lui — Texposilion de son socialisme (2® partie) et des critiques qu'il avait soulevées (3» partie), devenait une nécessité.
Nous reconnaissons aujourd'hui que le postulat de Proudhon, quoique éminemment moral, étant fondé sur la Justice, ne s'est pas réalisé ; mais les économistes hostiles doivent à leur tour avouer qu'il reste en partie réalisable, parce que le statu quo est loin d'être intégralement harmonique. Cette nouvelle vérité, nous devions la faire valoir dans nue nouvelle critique où, usant de la dialectique hégélienne, nous avons essayé, par les concessions réciproques de deux termes conlradicloires : la théorie de Proudhon, qui n'est qu'un absolu^ d'une part, et \siprati' que de l'économie actuelle, qui n'est cpx^Mn reltitijj de l'autre, de faire une balance entre eux, afin de réaliser, par les diverses applications de cette nouvelle formule, les plus grandes approximations de l'idéal proudhonien. C'est un nouveau socialisme : le MuTUELLisME PRATIQUE, quc uous dégagcous ainifî, capable à lui seul — nous en avons la conviction -^ de remplir, grâce à ua vaste système d'adaptations à toutes les nécessités économiques, le champ de l'économie mondiale (4® partie).
Nous osons poser une nouvelle doctrine, avec un programme d'avenir en vue de son extension et de sa défense, et Ton s'étonnera peut-être de nous trouver si hardi.
Nous espérons que la crilique excusera celte
témérité faite à bonne intention. Ayant constaté dans rhumanité la présence d'un trop grand nom* bre de malheureux injustement lésés, nous voulonSy par une plus grande approximation de la justice, réalisée par Taccord de Fintérët personnel, actuellement trop exclusifs avec Fintérët social, élever moralement et matériellement nos semblables, éduquer leur énergie, les conduire à Faffirmation de leur moi par une production continuellement élevée à une nouvelle puissance, en un mot, par le Travail. C'est dire que nous heurterons de front et combattrons tout autre socialisme qui fonderait sur la violence, l'émeute, l'exclusive politique, etc., les possibilités de réalisations d'un idéal réalisable seulement par des hommes froids et sages et non pas turbulents et emportés.
Mais créer un système n a pas été notre seule témérité ; citons en outre : notre formule de la loi sar la çalear de la monnaie de métal (3^ partie, p. 340) et puis encore, notre méthode d'exposition empruntée à l'épineuse dialectique de Hegel qui, après nous avoir feAt ^oscv une thèse (absolu théorique du mutnellisme) et nne antithèse (relatif pratique de réconomie actuelle) nous a fait trouver dans notre MuTUBLLisME PRATIQUE la balance de ces deux termes antithétiques.
La BeYanche de Pr«udh(Hi.