IL — PROGRAMME D'AVENIR
Nous savons déjà que, par l'application de la formule d'association réciprocitaire, on obtient des réalités pratiques. C'est un gros point acquis, mais on peut l'estimer insufiisant dès que l'on entrevoit la possibilité de faire du monde entier où des essais de coopération, de mutualité, de syndicat, semblent noyés, un vaste agrégat exclusivement composé de sociétés fondées sur le principe de Réciprocité, de transformer en un mot le Mutuellisme en une réalisation mondiale. Pour atteindre à cette plus haute approximation de l'idéal proudhonien, il faut prendre un ensemble de mesures concourantes destinées, les
Saint Simon, Fourier, Gabet, Owcn, etc. Quant à Marx, le dernier des socialistes en date, il n'a point construit de système, ce qui est plus simple et surtout plus prudent*
unes à multiplier les essais, les «sqpériences mutuellistes, à étendre le champ des réalîsrMiQns -^ c'^st le programme d'extension proprement dite — les autres à combattre ou éviter les obstacles et à prévenir les déviations de Tidée génératrice — c'est le programme de défense.
Traçons-en les grandes lignes :
A. — Programme d'extension. — Il ne faut pas, puisque la coopération, la mutualité, le syndicat professionnel, bien déterminés quant à leur forme et leur nom, ont été regardés comme d'intégrales et anticipées réalisations du Mutuellisme pratique, croire que le système ne peut s'enserrer que sous ces trois types et mourir ou n'être plus lui-même dès qu'il en fait éclater le moule étroit qui l'emprisonne pour reparaître sous des aspects et une enseigne dont la raison sociale n'indiquent pas nettement un essai mutuelliste. Les relations économiques sont d'une multiplicité kaléidoscopique. Toutes renferment en elles une nécessité qui les fait exister. Et comme il a été déjà reconnu dans l'homme le pouvoir de créer des formes qui ne pourront se maintenir et prospérer que dans le seul cas d'opportune concordance avec les exigences de l'évolution, lorsqu'elles seront, comme on dit vulgairement, nécessaires, c'est-à-dire correspondant aux nécessités que nous devons combattre ou éluder, toutes les transactions économiques actuellement existantes étant nécessaires, peuvent être toutes réduites par des adaptations correspondantes, qu'il dépend du libre arbitre de l'homme de trouver dans leur forme et l'opportunité de leur application. C'est le but du Mutuellisme pratique qui, dès lors, peut embrasserl'économie
mondiale. Il a trouvé, sous forme de coopératives, de secours mutuels, de syndicats professionnels, etc., des adaptations opportunes puisqu'elles surexistent à leur essai et prospèrent ; celles qu'il pourra décou* vrir, répondant à d'autres nécessités, ne pourront être nominalement et formellement semblables aux types énumérés, tout en restant identiques au fond, c'est-à-dire en empruntant la formule de X Association réciprocitaire (i). On peut arriver par ce système à des résultats qui, de prime abord, paraissent impossibles à réaliser. Ainsi, parlons de la suppression de rintérêt, reconnu dans Tabsolu proudhonien irréalisable. Par une simple adaptation de notre balance : Consen>ation da Numéraire — Association réciprocitaire^ nous allons, dans un champ restreint, la reconnaître possible.
Proudhonvoulait annihiler rintérêt par la suppression du capital de garantie ; c'est au contraire par le maintien de ce même capital qu'on va obtenir cette annihilation.
Ainsi, des producteurs, commerçants ou industriels d'une région quelcouque, désireux de ne plus payer d'escompte, se réunissent au nombre de lo.ooo et fondent une banque dont le capital de garantie, formé parl'apportde chacun d'eux fixé à loo francs, se chiffre : i million, est encore destiné à être fonds
i. Et ce ne peut être que le Mutuellisme, puisqu'il est la seule doctrine socialiste ayant donné des résultats pratiques. Que Ton éprouve des échecs dans certaines tentatives mutuellistes, cela ne veut pas dire que la forme essayée soit mauvaise, non, c'est qu'elle répond à une nécessité autre que celle que l'on veut combattre, ce qui nécessite une étude préalable et profonde.
de roulemeat et, le cas échéant, couverture d'un emprunt éventuel. Il y a association et il y a réciprocité puisque, par leur simple concours, nos négociants se garantissent mutuellement l'exemption de Tescompte pour leurs effets de commerce. C'est après l'inventaire annuej, sauf un prélèvement nécessaire à la couverture des frais, que le gain de la banque sera réparti entre les associés au prorata des sommes présentées par eux en billets aux guichets de la banque. Il y a encore un moyen d'étendre les bienfaits de Texemption de l'escompte ; c'est d'en faire bénéficier les clients desdits associés en diminuant d'autant le prix des marchandises. Comme la plus petite économie déplace les courants commerciaux et attire une plus grosse clientèle, la vente augmentera par une recrudescence d'achats. L'exemption de l'escompte ainsi étendue au public profitera encore aux associés producteurs et commerçants ; ce qui suscitera par la contagion de l'exemple et la certitude de profits de nouvelles banques construites sur le même type et peut-être toutes prêtes à fusionner, ayant même constitution et même but ; elles aboutiront ainsi au monopole du bon marché, monopole béni, le seul qui ne soulève pas contre lui les clameurs et les imprécations des misérables, garantissant le travail à tous les bras, un juste profit aux patrons, une aisance grandissante aux ouvriers parla modicité des prix.
Cet exemple n'étant établi que par simple indication schématique des résultats extraordinaires qu'on peut obtenir par lapplication delà formule adoptée, comme il faut, qu'à toutes les nécessités de l'économie actuelle, les mutucllistes trouvent, pour les com-
battre, les adaptations vraiment correspondantes, c'est dire qu'ils peuvent toutes les découvrir, pourvu qu'ils se livrent sur elles à tine étude préalable et profonde, afin d'acquérir la certitude que ce qu'ils élaborent est plus qu'une simple approximation et qu'ils ne courent pas droit à un échec. Comment se fera cette étude ? D'abord par une reconnaissance exacte de la nécessité à combattre et de ses éléments constitutifs, puis par l'élaboration de conditions d'annihilation qui, prises séparément, détruisent ceux-ci et qui réunies, forment l'adaptation correspondante supprimant celle-là. Ainsi, prenons cette fois un exemple fondé non sur une hypothèse, mais sur des données positives et réalisées ; nous ferons l'étude de leur nécessité et sur elle nous construirons l'adaptation mutuelliste qui, selon nous, peut la détruire.
Le Languedoc, on le sait, souffrit d'une crise terrible due à la surproduction vinicole engendrant la mévente, pendant trois interminables années (1900- 1902).
Le vin se vendit en igoS à des prix moyens parce que les gelées d'avril enlevèrent la moitié de la future récolte qui, les vendanges faites, par suite de la rareté du produit fut enlevée à de bons prix. Mais, l'an 1904 arrive et avec lui, par suite d'un rendement supérieur aux prévisions, surgit à nouveau la surproduction avec son cortège de chômages et de misères. igoS, à son aurore, voit réapparaître sur les marchés les offres de 5 francs l'hectolitre, que l'on croyait être, lors de la première crise,une monstrueuse exception et qui tendent à devenir une normale. Maintenant, le désespoir entre dans le cœur des cul-
Lagarde ag
tîvateurs ; ils n'osent même plus compter sur ce qufe Ton considérait jusqu'à présent comme une catastrophe : grêles, gelées, etc., pour aider au relèvement des cours comme en 1903 ; une législation inopportune a décrété la surproduction à jet continu.
En effet, la loi du 28 janvier 1903 sur le nouveau régime des sucres, rendue à la suite de la Conférence internationale de Bruxelles ( — comme s'il y avait harmonie préétablie dans le développement économique international ! — ) supprimant les primes d'exportation sucrière, c'est-à-dire en langage économique, restreignant à l'étranger le débouché pour nos cultivateurs de betteraves, et nos raffineurs, essayait de leur assurer le marché intérieur en abaissant brusquement, sans transition, les droits sur les sucres bruts et raffinés dans les proportions suivantes :
Par 100 kilogs de raffiné Loi du qq juil. i884 Loi du a8 janv. igoS
sucres bruts et raffinés 5o francs a5 francs
sucres candis 53 fr, 5o aô fr. ^5
tandis que la loi de finances de 1903, coopérant à une si désastreuse mesure, abaissait les droits surle glucose de 10 francs (loi de 1884) à 5 fr. 60 (art. 32 de la loi portant fixation du budget de 1903). Mesure désastreuse, répéterons- nous, puisqu'elle permet aux fraudeurs, encouragés par le bas prix du sucre d'augmenter indéfiniment le stock de la production par la fabrication de vins artificiels. Eh ! nous savons bien, légistes, économistes incomplets, que vous avez prévu le cas. Vous édictez des pénalités, vous exigez des déclarations, vous imposez des constations à domicile, mais pour que vos mesures fussent
efficaces dans une région où tout paysan est producteur, il vous faudrait donner une armée d'ambulants à vôtre administration des contributions indirectes. Le ferez-vous ? Développerez-vous celle plaie du fonctionnarisme qui sévit en France avec toute Tacuîté d'un mal invétéré devenu atavique ? Augmenterez-vous, pour faire face à ces nouvelles dépenses, le budget déjà si chargé et dont les Français supportent avec une admirable constance l'écrasant fardeau ? Non, vous ne le voudrez pas, vous aurez pitié du contribuable ; mais alors les fraudeurs continueront sans émoi à transformer le sucre en vin et nos viticulteurs seront pour toujours plongés dans la misère ! Triste situation bien digne de réflexions et dont tout le monde cherche, sans la trouver, la solution satisfaisante. Essayons à notre tour.
Nous constatons d'abord que les Syndicats agricoles destinés seulement à l'achat de fourrages et d'engrais ne peuvent rien contre la crise, et que les coopératives n'ont pas non plus donné dans ce champ-là de résultats. Il s'agit, une fois les causes et les conditions de la nécessité économique à combattre, bien déterminées, de trouver l'adaptation mutuelliste qui la détruira dans ses néfaslcs eflets.
Et d'abord nous savons :
I» Que par l'effet de la surproduction ou naturelle ou artificielle, l'offre étant supérieure à la demande, le produit trop offert tombe à de bas prix ;
20 Que la législation^ par un trop brusque abaissement de droits sur les sucres et glucoses, aggrave eX perpétue la mévente.
Il faudra donc combattre la surproduction et modifier, sinon abroger la loi de igoS. Le but est donc
défini. Quel sera le moyen ? Nous pouvons dire tout de suite : V Association fondée sur Tassurance réci» proqne de tous les producteurs d'obéir à xin même programme en commun élaboré. Mais tout n'est point dit avec ce mot. Pas mal de gens parlent d'entente, d'autres le répètent et tous se désistent sans avoir pu la réaliser, sans avoir rien même essayé.
Sous quelle forme devra se constituer l'association afin d'être la véritable adaptation mutuelliste qui mettra fin à la crise, telle est la véritable question à résoudre. Poursuivons toujours notre étude et demandons-nous sur quel terrain nous sommes appelé à opérer. Dans le champ de Tagriculture , c'est-à-dire au milieu des gens, qui, pour la plupart, n'ont pas de grosses ressources, se méfient des spéculateurs et s'ils ont des réserves, les emploient exclusivement à améliorer et entretenir le lopin de terre qu'ils arrosent de leurs sueurs. Nous savons donc déjà que les agriculteurs ne sont pas prêts à verser de grosses cotisations pour la fondation de l'association libératrice et qu'il ne faut pas songer à construire des sociétés d'organisation supérieure, comme les coopératives de vente par exemple, dcman dant encore un trop gros capital de formation. Et qu'on ne dise pas que les gros producteurs peuvent faire ces essais tout seuls, car la propriété viticole étant morcelée et le nombre des petits viticulteurs considérable, la tentative de ceux-là serait avortée tant que ceux-ci seraient laissés à eux-mêmes avec leur stock de production offert à bas prix. Il faut donc trouver le moyen d'unir tous les producteurs en créant une association qui tout en donnant le
plus d'avantages à ses membres, lui demande le moins de sacrifices, une cotisation minime.
Comment cela pourra-t-il se faire ? C'est entrer par cette question dans la description de la société type que nous croyons être cette fois l'adaptation mutuelliste correspondante aux nésessités de la crise qu'il faut combattre avec efficacité.
Et d'abord, n'omettons pas de dire que tous les viticulteurs voulant vendre leurs produits à un prix rémunérateur, tous doivent forcément faire partie de l'association qui prend dès lors la forme et le nom, si Ton veut, d'une fi^ue des producteurs^ dont les deux buts essentiels déjà clairement déterminés sont:
1° Combattre la surproduction ;
2° Exiger de très modiques cotisations.
lo Combattre la surproduction. — Comme la loi de 1903 rend la surproduction perpétuelle au lieu d'accidentelle qu'elle était auparavant, c'est à elle d'abord que nous devons nous attaquer.
a. Modifier la législation, nous le pouvons, et c'est la tâche la plus facile du programme tracé. Il ne faut qu'un peu d'énergie pour y arriver. Puisque la loi de 1908 donnant aux fraudeurs la faculté de fabriquer à bas prix du vin artificiel entraînant à la fois pour le produit naturel :
i» Une baisse ;
20 Une déplorable limite maxima que ce dernier ne peut dépasser et mathématiquement déterminée par le faible coût de production des vins de sucre, les ligueurs devront demander, sinon le rétablissements des droits de 1884, au moins un relèvement des droits actuels de aS à 3o ou 4^ francs par
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