ANNOTÉE
Les autres ouvrages ne méritent point d'être analysés ; la facture de Proudhon ne s'y reconnaît plus confusément perdue sous la trame tissée par ses amis. L'idée reste morte avec Tauleur.
Et voilà réduite en quelques pages Thistoire d'une personnalité forlc dont l'activité sans faiblir ne fut qu'une longue trouée dans les rangs épaissis d'énergies contraires. Mais maintenant que la mort a couché ce lutteur dans la tombe, que les partis n'ont plus la passion comme excuse à la témérité de leurs jugements, détruisons les calomnies que nous avons vues s'élever du vivant de l'homme et rétablissons une grande mémoire. Quand nous aurons montré ce que fut Proudhon dans sa vie publique — de politicien— de socialiste — d'écrivain — réservant pour un dernier regard le suave tableau de quelques attitu-
des de sa vie privée, que ressentira le lecteur d'abord prévenu contre lui ? De grands étonnemenls et une profonde admiration !
Proudhon homme politique, — Nous savons déjà qu'il ne prit cette allure qu'après la Révolution de février. Jusque-là s'occupant exclusivement de sciences, ses ouvrages même les plus âpres dans la forme étaient restés letlre close pour le vulgaire et inaccessibles aux intelligences en respect devant la moyenne. A partir de ce moment, c'est pour le peuple qu'il écrit, pour les prolétaires surtout dans lesquels il se compte avec une légitime fierté. Seul capable d'exprimer des misères ressenties, il regarda comme un devoir d'être le porte-paroles des malheureux et quand Proudhon se créait des devoirs, l'exemple de sa vie le montre, rien ne l'arrêtait. Et d'abord, condition essentielle pour le politicien d'une espèce rare dont le caractère est fait de bonne foi, il n'aimait pas la politique. Il l'avait jusque-là combattue, la nécessité l'y jeta, mais sans vaincre sa répugnance. « La science, avait-il dit, répudie toute alliance avec la politique et bien loin qu'elle en attende le moindre secours, c'est par la politique qu'elle doit commencer l'œuvre de ses exclusions» (i). Et puisqu'il l'excluait du champ scientifique, après n'avoir pu la rayer du nombre de ses multiples occupations, quelle définition en donnait-il plus tard, l'expérience faite? a Dans les conditions actuelles la politique est Vart équivoque et chanceux de faire de Tordre dans une société où toutes les lois de l'économie sont mécon-
I. Contradictions économiques (icr vol.). Chapitre VII, p. 817.
Lagarde 4
nties^ tout équilibre détruit, toute liberté comprimée, toute conscience gauchie, toute force collective convertie en monopole », c'est-à-dire d'ordonner avec du désordre. Oui, art équivoque et chanceux où s'étalent comme une lie les platitudes écœurantes vis-à-vis du corps électoral, les promesses vite oubliées, une pseudo-habileté consistant à différer les difficultés au lieu de les briser ou de les franchir, une absence d'esprit de suite, d'unité de vues, etc., réduisant l'homme à l'état d'individu anonyme, une dépersonnalisation progressive des soi-disant capacités directrices, une perte lamentable, en un mot constatée de nos facultés virilisantes : la volonté et Vénergie et la transformation d'un agrégat d'unités vulgaires en un troupeau obéissant, sans conscience, aux volontés d'un chef dont la cocarde diaphane change de tons suivant les milieux. Ah! la répugnante politique est encore bien moins que la lutte des partis, elle n'est que la plate manifestation du parti pris !
Si donc, Proudhon s'engagea dans cette galère, on peut dire, à son entière justification, que ce fut par devoir et forcé par les circonstances.
« j'étais revenu à Paris fin 47» écrit-il à Bergman (i) (5 mars i854) et je m'y trouvais occupé de mes études favorites, quand la révolution de Février éclata. Je passai dans la retraite les deux premiers mois, mars et avril, suivant le cours des événements et souffrant dans mon âme de l'affreuse situation où je voyais notre pays. La faveur non recherchée par moi de quelques démocrates, puis, les attaques non