I. Sainte-Beuve. Biographie de Proudhon^ p. 3oo
provoquées de ma part des journaux me lancèrent dans la politique active. » Et les raisons, s'il vous plaît, de cette hésitation première ? Il les donne dans son journal Le Peuple (i) après un an d'expérience politicienne.
« Je pleurais sur le pauvre travailleur que je considérais par avance Kvré au chômage, à une misère de plusieurs années, sur le travailleur à la défense duquel je m'étais voué et que je serais impuissant à secourir. Je pleurais sur la bourgeoisie que je voyais ruinée, poussée à la banqueroute, excitée contre le prolétariat et contre laquelle l'antagonisme des idées et la fatalité des circonstances allaient m'obliger à combattre, alors que fêtais plus que personne disposé à la plaindre. » Langage sublime et surprenant pour des esprits prévenus contre un homme représenté par ses ennemis qu'il plaignait comme un nouvel Antichrist. Ah ! que la postérité vénère cette grande mémoire !• Sa sincérité qui n'est point de façade reste d'accord dans ses actes comme dans ses écrits. Que fait-il pendant l'émeute qui renverse Louis-Philippe ? Après avoir mis au service de Flocon (3) ses aptitudes de typographe pour composer une proclamation aux Parisiens, et, son travail achevé, aidé à porter des pierres à une . barricade, sur la fin de la journée, au moment où l'on apprend que l'émeute est victorieuse — l'instant^ semble-t-il est propice pour tirer sans danger les marrons du feu — Proudhon — remarquez l'altitude ! — n'ayant pas
' I. Article du 19 février 1849.
2. Un des chefs de rinsurrection, membre du Gouvernement provisoire.
d^honneurs à demander ni d'ambitions à satisfaire y rentre tranquillement chez lui pour réfléchir sur le s événements. Mais celte sérénité devait être bien vite troublée. Des attaques incessantes dont Timposture seule égalait la violence, rinsuffisance des nouveaux gouvernants qu'un pénible effarement faisait buter contre tous les obstacles, la conscience de Tinconscience générale le forcèrent à rappeler les polémistes à la pudeur, le gouvernement au sens de la réalité, le peuple au sentiment de ses justes droits. 11 sentait fortement que la Révolution, fruit terrible d'une économie méconnue, antérieurement contrariée dans ses conditions, tombé en des mains débiles qui croyaient tenir un hochet, allait être elle-même comprimée dans son germe et provoquer de dangereux éclats.
Une crise économique exigeait dés remèdes exclusivement économiques. Faireembaucher les ouvriers dans le simple but de différer des émeutes probables et leur faire accomplir un travail stérile dans les ateliers nationaux, c'était prolonger la crise et courir à des catastrophes. II fallait au contraire rendre le travailleur indépendant en lui fournissant les moyens de travailler intégralement pour lui-même et d'échanger ses produits contre ceux des spécialités différentes dont il aurait besoin, échange facilité par la constitution d'associations ouvrières autonomes et indépendantes. L'ouvrier ne doit pas être un mendiant de l'Etat qui, par essence, est et doit rester étranger aux solutions de l'économie sociale (i).
Proudhon prévoyait l'orage. Il voulait détourner
. Article du 4 mai 1848. Représentant du Peuple,
sur le champ économique — tous ses articles de celte époque contiennent la même idée — un flot d'énergies inactives, qui, sous les mécontentements et les excitations politiques, déborderait en émeutes, en rompant toutes les digues. Déjà, l'Assemblée Constituante en nommant les membres de la commission executive avait exclu les socialistes entrés dans le gouvernement provisoire et ces éliminés préparaient un retour offensif. Ecœuré, impatienté par Tineptie des gouvernements, il veut les avertir, leur montrer le danger où ils courent aveuglément : « Quand la nation aura dévoré son avance, quand le pays sera sans production et sans commerce, quand les ouvriers démoralisés par la politique des clubs et par le chômage des ateliers nationaux, se feront soldats pour vivre...
« Oh ! alors, vous saurez ce que c'est qu'une révolution provoquée par des avocats, accomplie par des artistes, conduite par des romanciers et des poètes ! Réveillez-vous de votre sommeil, montagnards, girondins, feuillants, cordeliers, jansénistes et babouvistes ! Vous n'êtes pas à six semaines des événements que je vous annonce ». II écrivait ces lignes le 2 avril (i) prophétisant presque jour par jour les terribles journées dexuîn. Le gouvernement averti, l'antidémagogue se tourne alors vers les ouvriers ses
I. Proudhon clait d'une perspicacilé étonnante. Ainsi il prévit réiection d'un autocrate comme président de la seconde République. Sous l*Empire il présidait la réapparition du régime parlementaire. Il parle même quelque part du service militaire obligatoire pour tous réduit à trois ou deux ans d'activité. On pourrait en citer de plus nombreux exemples.
frères, et les supplie de ne pas enfoncer le poîjfnard dans le sein de la patrie leur mère : « Ayez pitié de la France, ayez pitié du prolétariat, ayez pitié de cette bourgeoisie elle-même dont vous ne pouvez concevoir les tortures. Ne voyez-vous pas que c'est sa ruine qui la rend furieuse? La ruine, la banqueroute, la hideuse banqueroute, et puis la honte, et puis la misère : Voilà ce que la bourgeoisie exaspérée poursuit dans le sang du prolétariat.
« Voulez-vous donc pour venger cent cinquante de vos frères (i) faire promener Fange exterminateur sur tout le pays ! Les funérailles de la patrie ! Est-ce là rindemnité que vous réservez aux parents des victimes ! Telle ne doit pas être votre politique, citoyens 1 Tuer des hommes est la pire méthode de combattre des principes. C'est par l'idée seulement que nous pouvons triompher de l'idée. Or, Tidée, vous la portez en vous-mêmes, comme vous possédez en vous-mêmes les moyens de la réaliser.
« Quoi ! Vous savez vous compter, vous savez vous organiser pour le combat et vous ne savez pas vous organiser par le travail.
« Quoi ! vous vous donneriez rendez -vous au nombre de cent mille pour attaquer le gouvernement et vous ne sauriez vous donner rendez-vous au nombre de cent mille pour attaquer le privilège !
« Vous n'avez d'attraction que pour détruire ; vous êtes sans sympathies dès qu'il s'agit de créer... Citoyens la patrie est en danger.
«... Jusqu'à ce que nous ayons épuisé les moyens économiques, je proteste contre les moyens de vio-