‹ La revanche de ProudhonChapitre 16 sur 140 · I. Allusion à une émeute réprimée en province · texte numérisé non relu

I. Allusion à une émeute réprimée en province

— Silence. Que le sang inutilement versé retombe sur la tête des agitateurs (i) 1 » Esprit pondéré, noble Proudhon ! pourquoi faut-il que ta mémoire si vite oubliée ne fasse plus d'adeptes ; dans un temps de révolution tu oses implorer la pitié pour des bourgeois tes ennemis dont tu comprends les tortures. Comme tes attitudes sublimes rabaissent par leur constrate le geste humilié de nos politiques contemporains, qui, pour se montrer purs de toute compromission se donnent devant la galerie le sot mérite de Tintransigeance ! Et c'est toi qui tiens la branche d'olivier, toi, le défenseur du drapeau rouge? Oui le défenseur au nom de la liberté, mais non le partisan ! En effet, pourquoi le POUVOIR mentant à l'idée de force qu'un pareil nom inspire prend-il peur devant un carré de drap rutilant. Une aspiration réalisée dans un insigne palpable et sensible soutient, c'est vrai, les convictions de ses adeptes^ mais par contre-action, les aspirations contraires n'en sont à sa vue que plus fortiflées. Que la liberté des emblèmes soit décrétée et que le drapeau rouge sorte librement dans les rues pour que les travailleurs, — des hommes, — le regardent en face, lui et les insurgés, — des enfants, — qui le portent. Ouvriers de toute classe et de toute catégorie qui d'après les commandements proudhoniens fondez sur le seul Travail votre émancipation sociale, ne soyez plus fascinés par ce symbole outrageant des misères de la guerre civile ; répondez aux appels et aux provocations par le bruit de vos marteaux et de vos limes ; les éléments subversifs prêts à déborder reculeront et l'étendard de

'I. Article du Représentant da Peuple ^ 4 niai i848.

'sang qui les abrite tombera de lui-même dans la boue.

Proudhon pouvait donc sans contradiction, en deux attitudes superficiellement diverses, rester fidèle à la même idée. Mais les prophéties de Gassandre sur les malheurs de la nouvelle Troie ne furent point, hélas! écoutées. Le i5 mai, la populace envahit la salle des séances; un chef de club, Huber, monte à la tribune et proclame l'Assemblée dissoute. Le peuple, par acclamation, se compose un gouvernement à lui avec Louis Blanc, Barbés, Blanqui, Albert, Raspail, Cabet, Considérant et Proudhon qui n'avait rien fait pour obtenir un pareil honneur. Mais sur la fin de la journée l'émeute fut réprimée et les meneurs poursuivis. A partir de ce jour, la réaction s'accentua trop décisive. Les ateliers nationaux créés le 28 février sur la proposition de Marie, membre du gouvernement provisoire, afin de battre sournoisement en brèche l'influence de Louis Blanc dont on attaquait le système théorique d'OaGANiSA- TioN DU Travail par une application pratique qui n'avait de commun qu'une quasi-synonymie, et de différer par un travail assuré à dé trop nombreux bras sans ouvrage le péril d'une émeute immédiate, furent dissous sur la proposition de Gourchot et de 'De Falloux, et les ouvriers de vingt et un à vingtcinq ans invités le 21 juin à s'enrôler ou à partir pour la Sologne où la main-d'œuvre pouvait être occupée à des travaux de dessèchement.

Des attroupements se forment, des murmures s'élèvent, l'orage s'amoncelle et pour y faire face l'Assemblée élève à la dictature un homme énergique, le général Gavaignac. Enfin l'émeute éclaté le

^4 juin, dure pendant trois jours pour être en&u noyée dans le sang. Dans l'état de siège qui suivit, tous les journaux favorables à la cause populaire, même le Représentant du Peuple qui avait essayé de conjurer la crise, furent supprimés.

Pour n'avoir pu éviter des conséquences aussi écrasantes pour l'avenir du prolétariat, Proudhon malgré ses appels à l'apaisement par voie de presse pourrait être taxé d'insuffisance. On pourrait lui reprocher d'être resté pour la politique comme pour la science économique un homme de cabinet. Si, avec l'immense popularité qu'il s'acquit auprès des prolétaires d'abord par sa réputation de science puis par la vigueur de sa polémique, la fermeté de son bon sens, la pureté de ses mœurs, etc., il avait joint l'action à la pensée, s'il avait souligné ses théories des gestes d'un tribun, s'il avait paru dans les clubs, non pour exciter la foule mais pour la contenir, tenant dans sa main toute l'opposition, faisant face au gouvernement qui tremblait devant l'émeute, il aurait été avec son esprit de justice, sa jnodération raisonnée et des aspirations larges qui ne s'arrêtaient pas au strict intérêt d'un parti, le grand arbitre, l'homme prépondérant de la deuxième République. Mais, observons-le, l'expérience a surabondamment démontré, qu'une fois dévoyé, le peuple ne sait plus distinguer ses vrais amis et se rue derrière des brouillons dont le langage intempérant et l'exubérance d'allures sont naïvement pris par lui comme la marque d'une volonté forte alors qu'elles n'en sont qu'un plagiat, qu'une caricature. Et puis, Proudhon répugnait tant aux manifestations extérieures, éternels mensonges de la vie publique, il

combattait tellement Tenflure chez les autres, que par simple effet de réaction, c'est, malgré sa renommée, dans son cabinet qu'il pensait la Révolution. Aussi, dans ce penseur réfléchi, dans ce théoricien inébranlable qu'une méthode dialectique rendait invincible, les monarchistes s'achamaient-ils cqmme sur le plus ferme soutien des idées avancées. Ils furent malheureusement soutenus contre lui par presque tous les membres de la gauche de l'Assemblée, qui ayant à satisfaire des ressentiments personnels — petits hommes, petites idées ! — (on sait que notre polémiste

dans son amour de la vérité n'épargnait pas les plus dures critiques à ses alliés) — se liguèrent avec eux pour le réduire au silence. Elu le 4 j^îû, notre nouveau représentant avait, le 3i juillet, présenté un projet d'impôt sur le revenu tout de circonstance comme un moven de faire cesser la crise économique. Dans son discours modéré comme une dissertatation scientiflque, prononcé au milieu des interruptions et des insultes sur lesquelles tomba son silence dédaigneux, il demandait à imposer du tiers le revenu des biens meubles et immeubles de certaines catégories. De ce tiers on devait faire deux parties, deux sixièmes par conséquent, dont l'un reviendrait aux contribuables, l'autre à l'Etat. La taxe devant durer trois ans, il resterait un excédent de 200 millions, futur capital d'une banque nationale pour l'émancipation du prolétariat par l'établissement d'un crédit sinon gratuit du moins fait au plus bas prix possible. Le projet fut rejeté à l'unanimité moins deux voix. Proudhon, dès lors, réserva ses théories pour la foi ardente du peuple, s'isolant dans l'Assemblée dans un silence farouche. Ce qui importait avant

tout à ses ennemis, c'était de le dépopulariser, d'enlever une tête au peuple qui n'avait jamais eu que des chefs de (île ambitieux et incapables, qualités jumelles du politicien normal. Aussi ne cessaient-ils de rappeler les paradoxes de sa troublante dialectique, son anarchisme, son athéisme, ses attaques contre la religion et de les travestir par ignorance ou le plus souvent par mauvaise foi. Les apparences étaient contre lui, il fallait que les esprits superficiels s'y prissent. Ces calomnies sont à détruire. Proudhon n'était ni anarchiste^ ni athée^ ni antireligieux. La preuve va en être faite.

Le grief d'anarchisme repose sur un passage noyé dans le premier MÉMomE sur la Propriété (i). « Gomme l'homme cherche la justice dans l'égalité, la société cherche Tordre dans l'anarchie*

<i Anarchie, absence de maître, de souverain, telle est la forme du gouvernement dont nous appro- ' chons tous les jours et que l'habitude invétérée de prendre Vhomme pour règle et sa volonté pour loi nous fait regarder comme le comble du désordre et l'expression du chaos » . Eh bien ! que peut-il rester d'une pareille formule, si on la passe au crible de l'analyse ?

Rien de ce qu'y voyaient les antiproudhoniens.

Observons d'abord qu'une telle opinion sur la marche des événements écrite sous le règne de Louis- Philippe était la simple négation du gouvernement personnel, de la prérogative royale. De plus, r« absence de maître, de souverain » qui doit créer une

I. Qa est-ce que la propriété . a^ psivlie (paragraphe i», p, Q16). Œaçres complètes.

nouvelle a forme de gouvernement » — c'est parla nier ranarehisme, négation de toutes les formes gouvernementales — qu'est-ce autre chose que le maintien du même gouçernement sans avoir un« homme pour règle et sa volonté pour loi », c'est-à-dire débarrassé de ses moindres vestiges d'absolutisme !

Et quelle différence faire entre cette formule et celle de Thiers : « Le roi règne et ne gouverne pas », puisque le roi n'étant plus qu'un nom, ce le maître, le souverain » n'^est plus « l'homme » pris « pour règle et sa volonté pour loi ».

Les deux formules sont identiques. Thiers est-il un anarchiste? Non. Alors, Proudhon n'en est pas un non plus.

Cette simple analyse suffirait pour le justîOer s'il n'en avait pris soin lui-môme.

« La science du gouvernement, ajoute-t-il dans le même ouvrage (i), appartient de droit à Tune des sections de l'Académie des Sciences, dont le secrétaire perpétuel devient nécessairement premier ministre ». Abstraction faite des considérations à perte de vue qu'on pourrait tirer de cette conception attribuant aux capacités en le fondant sur le droit le soin de diriger le développement économique des nations : l'établissement d'une harmonie générale qui en naîtrait; la disparition de la politique, de ses haines, de ses discordes, de la dégradation générale qu'elle infiltre dans la masse, l'économie des énergies, etc., puisque Proudhon admet un gouvernement, une forme pour la société il n'est pas anarchiste, l'équivoque n est plus que dans le mot : anarchie, employé

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