‹ La revanche de ProudhonChapitre 5 sur 140 · Philosophe allemand, disciple de Kant · texte numérisé non relu

Philosophe allemand, disciple de Kant

4. La théorie hégélienne n'est pas si neuve qu'on pourrait le croire. Dans le Phédon de Platon on voit, à propos de la vie et de la mort, tomber de la bouche de Socrate l'aphorisme suivant, u Les contraires engendrent les contraires ». C'est déjà une aperception de Tantinomie. .

Puisque Tantmomie, la contre-loi, les contraires coexistent, une question irrésistible se pose : Puisque le développement social, en même temps qu'il multiplie le bien-être de quelques-uns, écrase sans arrêt à chaque contradiction, comme sous un nouveau tour de vis, la masse de plus en plus souffrante et miséreuse du prolétariat, peut-on arrêter la fatale série et mettre un frein à la misère grandissante ?

Oui ! répond Proudhon, par la synthèse (i), où la thèse et Tantithèse viennent se confondre et se résoudre, terme supérieur, résultat de la fusion des deux autres, mais ayant ses qualités propres absolument distinctes de celles de ses composants, tout comme dans une réaction chimique le composé devient étranger aux corps combinants. Du coup, la contradiction cesse.

Mais encore faut-il trouver la synthèse ! Et par là même donner la solution du problème social ! Notre économiste se met à l'œuvre et déjà commence à Tentrevoir dans un programme de l'association progressive (2) qu'il élabore en toute liberté — il vient de quitter ses patrons à la suite d'un malentendu et retourne à Paris (fin 1847) — quand la Révolution de février 1848, renversant Louis-Philippe et transformant le principe du gouvernement, vient détruire tout son plan de réformes reposant sur l'ordre de choses déjà établi. Le fondement détruit, l'ouvrage était à recommencer. 11 fallait chercher autre chose.

C'est alors que commence, pour Proudhon cette vie de fièvre, de combats, de polémiques et de popu-

I. Encore philosophiquement déterminée par Hegel. 3. C'est le titre qu'il voulait donner àfouvrage.

larité plébéienne qui devait liguer contre lui dans une coalition formidable, odieuse, tous les partis. Singulière destinée que celle de cet homme doué des plus belles vertus, plein de nobles intentions, ameutant contre lui tout ce qu'il y avait de plus opposé comme opinions : les monarchistes, légitimistes ou constitutionnels, les républicains impérialistes ou démocrates et certaines écoles socialistes. Ah ! gens pratiques qui voulez faire de la politique, n'agissez pas comme Proudhon, ne dites pas de vérités, vous froisseriez trop d'intérêts !

Du moment que le peuple était devenu le maître, notre homme de science, qui jusqu'alors avait toujours parlé en son nom, allait être emporté dans le tourbillon révolutionnaire et devenir le champion du prolétariat.

On sait dans quel inextricable réseau de difficultés insurmontables se trouvèrent enserrés les membres du nouveau gouvernement par suite de la mauvaise gestion (inancière de Tancicn ministre Guizot qui les laissait aux prises avec une dette flottante démesurément gonflée. Malheureusement, ces hommes qui avaient provoqué la Révolution n'avaient point su la prévoir, et pour eux la banqueroute était un ordre du jour constant. Dans le pays, les faillites succédaient aux faillites. La confiance, cette âme du commerce, évanouie, la circulation, comme le pouls d'un agonisant, s'arrêtait, laissant l'argent dans les bourses, les produits entre les mains des producteurs, l'ouvrier sans travail et sans pain. Devant la désastreuse intensité de la crise économique, allait-il surgir comme pendant la grande Révolution une seconde liquidation Ramel, un nouveau

Cambon ? Les gouvernants qu'une surprise avait portés au pouvoir furent au-dessous de leur tâche. Hommes remarquables dans Tart de manier les foules et de prononcer des discours, ils prouvèrent — vérité devenue de nos jours axiome — que de bons politiciens peuvent être de médiocres hommes d'Etat et que leurs mains devenaient débiles au contact des rouages administratifs. La Commission du Travail réunie au Luxembourg, sous une bonne inspiration de Louis Blanc, n'aboutit à rien de positif. Le décret instituant les ateliers nationaux assurait, aux frais de l'Etat, un travail stérile à des bras sans ouvrage, c'està-dire aboutissait à une destruction de capitaux, et le ministre des Finances, Garnie r-Pagès, pour subvenir à tous ces frais, augmentait d'un coup les contributions directes dans la proportion formidable de 45 centimes additionnels. De telles mesures nuisibles aux bourgeois, aux paysans comme aux prolétaires, ne pouvaient qu'indisposer le pays entier contre l'idée républicaine qui n'en pouvait. Mais Proudhon, prompt à saisir les défauts d'autrui, comprit l'insuffisance des directeurs de la nouvelle Révolution et la démontra. Il apprit à ces imaginations rétrospectives qu'on n'est pas des Romains parce qu'on endosse une toge, que 4^ n'était pas im décalque de 93, et qu'en méconnaissant les conditions toutes différentes de la nouvelle crise, on courait aux pires catastrophes. Pauvre Cassandre, tu annonçais la ruine de Troie et personne ne t'écoutait ! On avait si peu le sens des réalités économiques que tous les politiciens d'alors cherchaient dans la première République un prototype pour régler sur elle leurs idées et leurs gestes. Les vieilles étiquettes — toujours 1-éti-

quelle — réapparurent. Il y eut des Girondins, des Montagnards, une Constituante, puis une Législative, une dictature enfin, et le principe de similitude une fois posé devant se reto\irnep dans ses conclusions logiques contre ceux qui Tavaient posé, une République consulaire (sans le nom toutefois) comme Iransition à Tavènement d'un nouvel empereur.

Proudhon pénétré de cette idée que les exigences économiques sont les seuls facteurs des révolutions, que leur satisfaction doit êlre l'exclusive préoccupalion des hommes d'Etat et qu'il appartient aux savants, aux gens bien informés de les avertir des moyens qu'ils ont à leur disposition, indique par I'Organisation du Crédit et de la CmcuLATiON (23 mars 1848) :

10 le remède propre à mettre fin à la crise courante par une réduction de tous produits, salaires et appointements, destinée à assurer le bon marché des prix, Taugmentation de la consommation et par suite de la production ;

a^ puis la synthèse propre à donner la solution du problème social par la création d'un papier de banque spécial, «sorte de lettre de change dépouillée des qualités circonstancielles de lieu, de date, de personne, d'échéance et d'objet et réduite à ses qualités essentielles qui sont le change, l'acceptation et la provision » (i). Cette monnaie de papier ne représenle plus que des marchandises et les produits s'échangeant dès lors directement entre eux, Tor qui se cache d'autant plus qu'on le désire devient inutile, el, n'entravant plus la circulation par tous

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