‹ La revanche de ProudhonChapitre 4 sur 140 · I. Journal de l'Opposition dynastique · texte numérisé non relu

I. Journal de l'Opposition dynastique

2 Voyez Sainlc-rcuvc, ProiiJho.i (bio^r.}, p. i5.

Laffardo 9

Si Proudhon s^était borné à jeter à la face de la îW)ciété cette phrase tranchante et odieuse, s'il n'avait pas expliqué cette réponse noyée dans un traité de haute économie scientiQque, nous ne songerions pas à le défendre, nous le condamnerions sans hésiter, tout en l'excusant à cause d'un concours fâcheux de circonstances qui l'accablaient. C'était la misère qui l'ulcérait. « Le lion rugissait, disait-il, quand il avait faim y> (i).

Mais il faut tenir compte encore de Tesprit paradoxal de Proudhon qui, tout comme Rousseau, veut avec un paradoxe retentissant, forcer l'attention du public et l'obliger à réfléchir sur de graves problèmes. 11 atténue la violence de sa formule en expliquant que la propriété est encore légitime, qu'elle n'est pas un vol, mais qu'elle le deviendra dans un avenir non encore défini, si l'on prétend la perpétuer sur ses fondements actuels regardés comme immuables. Au fond, tout son livre est une attaque non contre la propriété mais contre les diverses défenses qui en avaient été faites, un simple ouvrage

I. « Je suis fait pour râtelier, écrivait-il à Bergman (i2 février i84o) d'où je n'aurais jamais dA sortir et où je rentrerai aussitôt que je le pourrai. Je suis épuisé, découragé, prosterné. J ai été pauvre Tannée dernière, je suis celle-ci indigent. Mon budget tout réglé, il me restera^ à dater du i«r avril prochain, 200 francs pour vivre six mois à Paris au bout desquels ma condition sera telle que je désirerai de vivre et rester berger. Je suis comme un lion ; si un homme avait le malheur de me nuire> je le plaindrais de tomber sous ma main. N'ayant point d'ennemi, je regarde quelquefois la Seine d'un œil sombre et je me dis : u Passons encore aujourd'hui ».

Ainsi, dans cette dure période, Proudhon songeait parfois au suicide.

de polémique « scientifique » destiné à rester « lettre close pour le vulgaire ». Ce fut cette appréciation de réconomiste Bianqui (i) qui sauva Proudhondes poursuites du parquet. Pour remercier le savant professeur de ce secours inattendu, l'écrivain lui dédia son Deuxième MÉMoms sur la Propriété (184 i) ou, sous une forme plus modérée, il maintient le fond du premier mémoire dans son intégralité (a).

Les phalanstériens, disciples de Fourier attaquent ses théories antipropriétaires. Il riposte avec une vigueur dont il donnera souvent des preuves par un troisième mémoire: (1842) Avertissement aux propriétaires ou Lettre a M, Victor Considérant, chef des fouriéristes. L'ouvrage, à Tinstigation de ses ennemis sans doute, est saisi à Besançon où il se rend pour comparaître devant la Cour d'assises. Il lit une défense écrite sur la manière de comprendre le droit de propriété, rend les jurés perplexes, les force à rendre un verdict d'acquittement parce qu'il leur sembla — ce sont les propres paroles du chef du jury — que cet homme se mouvait « dans un monde d*idées inaccessible au vulgaire et qu'en le condam-

I. Professeur d'économie au Conservatoire quil ne faut pas confondre avec Tautre Bianqui, fauteur de désordres et d'échauflburées. Le ministre de Tlntérieur, M. Duehatel, lui avait demandé, avant de poursuivre, son sentiment sur l'ouvrage de Proudhon .

12. Il est dès lors inquiété par les académiciens de Besançon qui lui demandent des explications sur ses théories anti-propriétaires. Par peur de se voir confisquer les derniers six mois de la pension Suard, il entre en qualité de secrétaire chez un juge qui, avant de se jeter dans Tarène politique, voulait d'abord se recommander au public par la facture d'un ouvrage. Ce livre qui devait s'intituler : Philo" Sophie de V Instruction criminelle ne parut pas.

hant ils n'étaient pas sûrs de ne pas se tromper. y> Proudhon après celte alerte, aspirant à goûter un repos qu'il ne connaissait plus depuis longtemps, reste dans sa ville natale où il compte trouver une place que des amis du Conseil municipal lui font espérer. Comme l'économie est le champ des questions brûlantes que la prudence lui commande d'éviter, il aborde la philosophie et prépare un grand ouvrage dans ce nouveau champ de recherches. Mais l'accalmie ne dure pas longtemps. La liquidation de son imprimerie qui durait depuis 1837, enfin close, le laissait avec -aS 0/0 de perte et 7.000 francs de déficit. Dès janvier i843, on lui fit comprendre qu'une méfiance trop tenace de Tadministration écartait tout espoir de le faire accepter. Proudhon dut chercher à se pourvoir ailleurs. « Repoussé, écrit-il à Bergman, de la préfecture et de la mairie, suspect au parquet, hostile au clergé, redouté de la bourgeoisie, sans profession, sans avoir et sans crédit, voilà où je suis arrivé à trente-quatre ans. » L'horizon, on le voit, s'assombrissait à nouveau. Un de ses anciens camarades de collège, directeur d'une exploitation de transports par eau sur le Rhône et la Saône, l'engagea à raison de ses connaissances et de sa capacité particulières. Proudhon vient se fixer à Lyon, siège social de la Maison Gauthier frères, ses nouveaux patrons, et fait paraître l'ouvrage philosophique dont toutes ces péripéties avaient retardé la publication : De la Création de l'Ordre dans l'Humanité (i843) qui fut fort critiqué, môme par les amis de l'auteur. Pourquoi ? Parce que, nous le disons dans un sourire, la philosophie, champ des discussions stériles, est aussi changeante, aussi incertaine que les opinions

de nos pauvres individus. Il esl bon de la connaître, il est mauvais de la pratiquer. Dans son domaine, suivant les hommes et les points de vue, le même objet provoque des sensations différentes, une infinie variété de mirages décevants. Ces illusions désillusionnantes, Proudhon les avait connues. Aussi, quand, reconnaissant dans la Religion (chap. I) — première phase — la marque d'une époque où Tallégorie et le formalisme étaient la seule explication, la seule indication, peut-on même dire, d'un incompris, d'un inexpliqué et dans la Philosophie (chap. II) — deuxième phase — la satisfaclion d'un besoin des hommes de savoir le pourquoi et le comment des choses, recherche désespérante qui n'aboutit jamais à la certitude par l'effet de Tétroitesse de notre raison, il trouve enfin dans la Métaphysique (chap. III) — troisième phase (i) — par Pavènement de la Sience, l'explication de ce que la religion sibyllique allégorisa, de ce que la philosophie impuissante ne découvrit pas, c'est-à-dire la Certitude réduite à une question de série ou de rapport entre phénomènes qui sous tout autre aspect sont insaisissables, comment se fait-il que sans réflexion suffisante on soit venu sophistiquer sur l'œuvre de Proudhon dont le mot d'ordre était : Ne philosophons plus î Du moment que la science pour lui se résout à une question de méthode, il fallait qu'il indiquât d'abord quelle était la sienne. Une fois cette clé donnée, le lecteur pourra le suivre sans peine dans ses écrits, que, dès lors, il élabore dans un processus harmonique. Sau-

I . Ce n*e9t pas autre chose que le décalque de la philosophie d'Auguste Comte,

ter sans transition des Mémoires sur la Propriété aux Contradictions économiques serait établir une fissure, une brèche illogique dans l'édifice proudhonien (i).

L'ouvrage De la Création de l'Ordre dans l'Humanité venait donc nécessairement et à son heure en 184 3. C'était une préface aux futurs travaux économiques vers lesquels Proudhon se sentait poussé par la nature de ses nouvelles fonctions. Tantôt surveillant les convois, tantôt plaidant pour ses patrons à Lyon, Dijon, Besançon, Paris, etc., parvenu par son habileté à être l'unique homme d'afiaires, le chef du contentieux, le factotum en un mot de l'entreprise, il publia, par réaction professionnelle, il est vrai — à cette époque rétablissement des chemins de fer donnait beaucoup d'inquiétude aux bateliers et l'opinion fortement travaillée par la propagande des journaux fondait sur ces nouvelles entreprises les plus étonnantes espérances — mais aussi, pour démontrer qu'une navigation mieux entendue donnerait des résultats de beaucoup plus avantageux que ceux de l'époque, une série d'ar^ ticles publiés dans le Journal des Economistes et réunis plus tard en une brochure intitulée : De LA Concurrence entre les chemins dé fer et les voies NAVIGABLES (iS/jS). Ccci n'était qu'un hors d'oeuvre. Depuis quelque temps Proudhon travaillait à réunir les matériaux d'un grand traité d'éco-

I. Même au point de vue purement philosophique, on relève dans la Création de l Ordre dans V Humanité des explications originales sur l'origine des idées et des concepts, sur le réalisme, etc.

nomie sociale (i), qu'il parvint malgré tous ses dérangements professionnels à publier dans le cou* rant de 1846. C'est le Système des Contradictions Economiques, ouvrage en quatorze chapitres, calvaire en quatorze stations, véritable Philosophie de la Misjère où le progrès contredit au besoin d'amélioration qui le provoque par une antinomie intrinsèque, fondamentale qui rend ses résultats de plus en plus déprimants pour la masse des ouvriers et des producteurs.

Une pareille conception de la loi de développement des phénomènes économiques demande explication.

Pour en trouver la clé, c'est à La Création de l'Ordre dans l'Humanité qu'il faut nous reporter. On sait qu'après avoir démontré dans cet ouvrage l'inanité dé la religion et de la philosophie dans la recherche de la CERTITUDE, réservée à la seule SCIENCE, Proudhon nous avertit encore que, dans cette branche de Tintellectualilé humaine, nous ne pouvons rien saisir du pourquoi et de Ven soi des choses, mais seulement le rapport qui les lie entre elles (2). Un fait étant donné comme unité, il s'agit

1. Nous emploierons toujours le mot: économie sociale au lieu d*économie politique, deux mots qui hurlent dans leur accouplement. L'expérience a surabondamment prouvé que la satisfaction des intérêts économiques devant être la seule préoccupation nationale, la politique devient un élément surnuméraire, s'élablissant aux dépens de l'économie d'un pays pour l'exclusif profit d'une poignée d'ambitieux. Pour des questions d'éliquette on tourne le dos aux réalités. L'une tue l'autre. C'est une hérésie de juxtaposer ce qui se repousse.

2. De la Création de [Ordre dans [Humanité, Chap. III, par. VII (Solution du problème de la certitude).

d^établir sa relation avec d'autres. C'est avec Tempirisme ou méthode expérimenlaîe qu'on y parviendra. Cette spéculation est la fonction essentieUe de la RAISON et raisonner étant Sérier (i), un rapport c'est une Série. La SCIENCE est donc la recherche et la découverte des séries variant de forme suivant la combinaison de leurs éléments d'identité, d'égalité, de différence, de puissance, de progression, de composition, etc. « La plus petite série possible renferme au moins deux unités : une thèse et une antU thèsey une alternance, un va-et-vient, les contraires^ les extrêmes, la polarité, l'équilibre, le bien et le mal, le oui et le non, le moi et le non moi » (2), tous termes qui se supposent parce qu'ils s'opposent dans une même idée comme dans un même fait. C'est ce procédé dialectique emprunté à Hegel (3) que Proudhon transpose, en réaliste, de la philosophie idéaliste dans l'économie sociale, parce qu'il voit dans le phénomène économique surgir à la fois une thèse et une antithèse^ manifestation antinomique, une contradiction. Voilà pourquoi sa Philosophie DE LA Misère n'est qu'un long constat du processus de faits économiques engendrés par des contradictions antérieures et indéfiniment successives (4).

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