‹ La révision de la Vulgate et la Commission bénédictine [microforme]Chapitre 1 sur 8 · ET LA · texte numérisé non relu

ET LA

COMMISSION BENEDICTINE

Un des actes les plus importants du pontificat de Pie X, et qui contribuera le plus à illustrer sa mémoire, a été l’institution, en 1907, d’une Commission chargée de la revision de la Vulgate, c’est-à-dire du texte officiel de la Sainte Ecriture.

Bien peu de personnes, au Canada, en dehors des hommes d’église et même d’un nombre restreint de spécialistes, en lisant cette nouvelle parmi les dépêches de la Presse Associée, y ont attaché plus d'importance qu’à un vulgaire faitdivers, ou se sont fait une juste idée de la véritable signification et de la portée de cet acte pontifical. Egarés par une confusion facile entre le texte sacré et la forme accidentelle qu’il peut revêtir, quelques-uns se sont imaginés qu’il ne #agissait de rien moins que de passer au crible les textes vénérables dans lesquels notre foi reconnaît et adore la parole même de Dieu et que le travail de correction qu’on allait entreprendre y apporterait des modifications considérables et essentieiles. Et ils n'étaient pas sans caresser le secret espoir —je me rappelle avoir reçu des confidences à ce sujet—de voir les Saintes Ecritures allégées d’un certain nombre de passages obscurs, difficiles à croire, ou peut-être même génants pour la morale. Sans attendre des modifications aussi radicales, qui sont absolument hors de question, on a assez généralement pensé que le travail de la nouvelle Commission

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consisterait à corriger notre version officielle sur les textes orginaux, à faire quelque chose d’analogue à ce qu'ont fait les protestants pour leur Revised Version.

Tel n’est pas, pour le moment du moins, le but qu'on se propose, La Commission instituée par le Souverain Pontife n’a pour mission que de préparer une bonne édition, une édition critique, de la version latine, qui est en usage dans l’Eylise d'Occident au moins depuis le septième siècle, et qui a été déclarée le texte officiel de l'Eglise par le concile de Trente, Nous en sommes encore en effet à l'édition de Sixte- Qunt plus ou moins remaniée et corrigée, et finalement revue par le Père Tolet et publiée par Clément VIII en 1592. Or, depuis cette époque, les études historiques et critiques ont fait d’incontestables progrès, et il n’y a pas le moindre doute qu'on pourrait appliquer avec profit à notre Vulgate les méthodes précises et scientifiques auxquelles nous devons les admrables éditions modernes des textes anciens. Le Saint-Siège a jugé que le moment était venu de le faire et il a confié ce soin à l'Ordre hénédictin.

L'Eglise, à qui Dieu a confié le dépôt des Saintes Ecritures, n’a aucune autorité pour modifier la lettre des textes inspirés. Interprète authentique de ces pages sacrées, elle, et elle seule, a la mission de nous en donner le sens véritable, mais elle ne peut changer un iota au texte lui-même. Ceci ne s'applique évidemment qu'au texte sorti de la plume des écrivains sacrés et dans la langue originale. Les copies, dans lesquelles les termes du texte primitif ont été remplacés par des équivalents, et, à plus forte raison, les versions, quelque parfaites qu’elles soient, n’ont pas, et ne peuvent pas avoir, l'autorité de l'original. Elles n’ont d'autorité que dans la mesure où elles le représentent, et elles sont par conséquent

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susceptibles de modifications et d'améliorations, jusqu’à ce qu’elles aient été amenées au degré le plus parfait de conformité avec lui. Et c'est pour l'Eglise un devoir encore plus qu'un droit de veiller sur la fidélité des copies et l’exactitude des versions et de les corriger si elles s'altèrent, afin que les fidèles aient entre les mains la parole de Dieu dans sa forme la plus pure.

Dieu aurait pu, par une providence spéciale, nous conserver les précieux parchemins ou les papyrus sur lesquels David à écrit ses psanmes incemparables, et saint Paul ses immortelles épîtres, ou du moins en assurer la transcription la plus parfaite. Il aurait pu aussi inspirer les traducteurs et se porter garant de leur oeuvre. Mais il n'a pas fait ce miracle qui n'était pas nécessaire et qui n'aurait rien ajouté au prestige de nos Saints Livres. Les originaux en sont irrémédiablement perdus depuis longtemps et nous n’avons plus que des copies d'antiquité diverse, Gui, différant plus ou moins entre elles, ne peuvent représenter parfaitement ces originaux. Les versions, même les plus anciennes, celles qui ont été d'un us£ze constant dans l'Eglise, comme la version grecque, la version latine, la version syriaque, ne sont pas l'oeuvre de traducteurs inspirés et leur autorité est proportionnée à leur fidélité.

Est-ce à dire pour cela que Dieu a abandonné sa parole au hasard des événements et à l’incurie des hommes ? Assurément non. Il se devait à lui-même de veiller à sa conservaton et de la préserver de toute altération substantielle. De tout temps l'Eglise a été en possession d’un texte des Ecritures substantiellement conforme au texte original, et d’où elle x tiré ses dogmes et sa morale. Supposer le contraire serait faire à Dieu l’injure de penser que l’Eglise qu’il nous a donnée comme un organe de vérité a été maîtresse d'erreur. Les travaux critiques qu'on pourra entreprendre sur le texte sacré, les corrections qu’on pourra y faire, ne l’obligeront done

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jamais à rien changer à sa discipline ou à sa croyance. Les changements de détail, que l’étude des anciens manuscrits pourra exiger dans le texte de nos exemplaires actuels, feront peut-être découvrir quelques légendes ou rendront plus facile l'interprétation de quelques passages obscurs, mais ils ne feront pas disparaître de l’Ecriture les faits merveilleux dont elle est remplie et qui ont été accomplis par Dieu en faveur de son peuple ou de ses serviteurs. Elle gardera ses obscurités, qui tiennent avant tout à la profondeur et À la sublimité de sa doctrine, et qui nous obligeront toujours à recourir à l'organe de l’Eglise pour en recevoir une explication certaine.

Ce n’en est pas moins un devoir de respect pour la Sainte Ecriture que de chercher à en retrouver la forme la plus authentique. Aussi bien, l’Eglise s’est toujours montrée pleine de sollicitude pour la pureté Au texte inspiré, et à presque toutes les époques, sous l'inspiration et la direction de ses docteurs où de ses pontifes, les plus belles intelligences, des génies comme Origène et saint Jérôme, ont consacré une partie de lenr vie au travail ingrat de la correction des textes. C’est sous l’impulsion de la même pensée qu’elle fait entreprendre aujourd’hui d'immenses travaux sur sa Vulgate, non pas qu’elle ait des inquiétudes sur sa valeur essentielle, mais pour l’améliorer encore et la rendre de plus en plus conforme au texte primitif.

Tout le monde sait, en effet, que cette Vulgate n’est qu'une version latine, alors que les Saintes Ecritures ont été composées en hébreu et en grec. La plus grande partie de l'Ancien Testament a été écrite en hébreu, le reste, ainsi que tout le Nouveau Testament, à l’exception sans doute de l’évangile de saint Matthieu, a été composé en grec. On sait peut-être beaucoup moins quand et comment a été faite cette

version latine, et il est pourtant nécessaire d’en connaître l’origine, si on veut comprendre en quoi doit consister le travail de la Commission bénédictine et les résultats qu’on espère obtenir. C’est ce que nous allons nous efforcer d’exposer le plus clairement et le plus brièvement possible.

Rappelons d’abord que les parties hébraïques de la Bib!: furent traduites en grec longtemps avant l’ère chrétienne pour l'usage des Juifs répandus en grand nombre dans tout l'empire romain et qui ne parlaient plus que le grec. Cette traduction semble avoir été faite en Egypte, et elle était terminée avant l’an 100 avant notre ère. Cette version grecque, À laquelle furent adjoints les livres composés en grec, forme ce qu'on est convenu d'appeler la version ou la Bible des Neptante. (*)

C’est de cette Bible grecque que se servirent les Apôtres et les auteurs du Nouveau Testament dans leurs citations de l'Ecriture, au moins la plupart du temps. Ce fut aussi celle qui fut en usage dans l'Eglise primitive, celle qu'on lisait dans les réunions liturgiques et qu'on y commentait, celle que lurent et expliquèrent les grands docteurs de l’Eglise orientale, celle qui est encore en usage dans l'Eglise grecque. Ce fut enfin cette bible grecque, à laquelle on avait ajouté le Nouveau Testament, qu’on traduisit en latin lorsque les églises latines commencèrent à se fonder en Afrique, en Italie, dans les deux Gaules, la cisalpine et la transalpine, version latine qui fut tout naturellement adoptée à Rome quand le ventre de l'Eglise fut devenu latin, au cours du quatrième siècle.

(*) Il ne faut njouter ancnne foi à la légende d'après Inquelle, à la demande de Ptolémée Philadelphe (285-247 a. C.), la Bible hébraïque toute entière aurait été traduite par 72 traducteurs juifs envoyés par le grand-prêtre Eléazar, Cette légende a cependant trouvé assez de crédit pour faire donner le nom de Septante À la version grecque de l'Ancien Testament, nom sous lequel on la désigne encore aujourd'hui.

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Les choses en étaient là, quand saint Jérôme devint le secrétaire du pape saint Damase, de 382 à 384. L'état dans lequel se trouvait le texte des Ecritures ne pouvait manquer d'attirer l'attention d'un pape aussi vigilant que l’était saint Damase. La version qui était en usage à Rome et dans les églises où on parlait latin n'avait pas été faite pur un seul traducteur, ni au même endroit, ni à la même époque. Il est même assez probable que quelques parties existaient en plusieurs traductions différentes. Les copies se multipliaient et, chacun se permettant de corriger les manuscrits, la confusion était complète. Il n'y avait pas deux exemplaires qui eussent un texte identique. T'ot eremplaria pene quot codices, écrivait saint Jérôme (*). Au milieu de cette forêt de textes divers il était presque impossible de se reconnaître et ce dégager le texte véritable. Pour remédier à ce triste état de choses dont tout le monde souffrait, le pape saint Damase, qui avait pu apprécier le talent et la science scripturaire de son conseiller, le chargea de reviser la version latine et de la corriger sur les meilleurs manuscrits grecs qu'il pourrait trouver, et de n'épargner aueun travail et aucune peine pour doter l'Eglise latine d'une version parfaite. Saint Jérôme se mit aussitôt à l'oeuvre et corrigea les Evangiles en 383, et le reste du Nouveau Testament pendant les années 384 et 385. 11 paraît aussi avoir fait à la même époque une première revision des Psaumes d'après le grec des Septante. 11 en fit une autre à Bethléem après 387, plus complète, d'après l'édition hexaplaire d'Origène (*). Cette recension se répandit d’abord

(*) Hier., Epiat. ad Dam., P. L., 29, 525.

(*) Pour simplifier les recherches sur le texte de lo Bible, Origène en avait fait une édition à six colonnes parallèles, dans lesquelles il avait inscrit en regard le texte hébreu et les principales versions grecques. C'est ce qu'on appela les Hexaples (heæapla biblia, bible soætuple, bible à siz colonnes). Cet ouvrage, qui ne comptait pas moins de cinquante volumes, était trop considérable pour être multiplié. Origène ‘it une édition manuelle de la cinquième colonne, c'est-à-dire du texte des Septante.

en Gaule et plus tard dans l'Eglise universelle. C’est celle qu’on trouve dans la Vulgate. Il est certain qu’il corrigea encore d’autres livres de la Bible et peut-être même eût-il le temps de pousser son oeuvre jusqu’au bout. Mais ces exemplaires revisés étaient déjà perdus du vivant même de saint Jérôme.

Cette première correction fut acceptée avec faveur et reconnaissance par tout le monde catholique latin. Mais elle ne satisfaisait qu’à demi le grand docteur, et en 390, dans le recueillement de sa chère solitude de Bethléem, il se remit à l'oeuvre pour donner à l'Eglise une nouvelle version des Saintes Ecritures. Cette fois, ce ne serait plus une simple revision d'après la version grecque, mais il recourrait luimême à l'original, à la vérité hébraïque, comme il l'appelait. Pour assurer le succès de sa louable entreprise, il n’épargna ni les recherches, ni les voyages, ni les dépenses, ni les travaux, et au bout de quinze ans d’incessants et pénibles labeurs sa version était achevée. Cette version, faite directement sur le texte hébreu, diffère assez notablement de l’ancienne version latine, faite sur la version grecque des Septante pour laquelle on professait la plus grande vénération. On conçoit qu’elle ait été d’abord regardée d’un assez mauvais oeil et qu’elle ait excité les défiances et un mécontentement presque universel. Saint Jérôme eut la douleur d'être récompensé de ses immenses travaux par les reproches et même les sarcasmes du grand Augustin, qui l’avait autrefois encouragé de ses éloges et sur le suffrage duquel il avait compté (*). Saint Augustin reconnut plus tard le mérite de la nouvelle version et rendit justice à son auteur. Mais saint Jérôme mourut sans l'avoir vu adoptée par toute l’Eglise. 11 ne fallut pas

où un système de signes critiques indiquait soigneusement les divergences avec le texte hébreu. Cette édition hexaplaire étuit très estimée des anciens.

(‘) Aug. Epist., 86, 104, P. L., 22, 666, 832.

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moins de deux siècles à cette version pour supplanter totalement l’ancienne. Sa supériorité incontestable devait à la fin la faire triompher. Vers l’an 600, à l’époque de saint Isidore de Séville, c'était celle qu’on citait le plus communément. A partir de cette époque, on peut dire qu’elle a été à peu près la seule en usage dans l'Eglise. Et c’est précisément à cause de sa diffusion, de sa vulgarisation, si l’on veut. qu’elle a reçu le nom de Vulgate (vulgata editio, édition commune, la plus communément répandue). Le nom lui-même date XIV siècle, Cette Vulgqate a été déclarée le texte officiel ::e V’Eglise dans des circonstances sur lesquelles nous aurons à revenir, par le concile de Trente, le 8 avril 1546.

La Vulgate n'est donc pas autre chose que la version latine de saint Jérôme faite sur l’hébreu, pour les parties de l'Ancien Testament, qui ont été composées dans cette langue, à l’exception toutefois du Psautier, comme nous l'avons vu plus haut. Pour le reste de l'Ancien Testament et tout le Nouveau, c'est l'ancienne version latine corrigée sur le grec par le même saint Jérôme, par l’ordre du pape saint Damase. Il y a cependant nn certain nombre de livres de l'Ancien Testament qui n'ont jamais été revisés et qui ant passé tels quels de l’ancienne version latine dans notre Vulgate. La revision du Nouveau Testament a d’ailleurs été souvent assez superficielle, Cela paraît à première vue un mélange un peu singulier d'éléments disparates, mais la Vulgate est en somme, soit comme traduction, soit comme recension, l'oeuvre du solitaire de Bethléem, et le cachet du saint Docteur lui don:ne son originalité et son unité.

Ces détails étaient absolument nécessaires pour bien faire comprendre l’objet et la portée du travail de revision qui a été demandé à lu Commission bénédictine.

Quelle est donc la revision qu’on veut maintenant faire subir à cette Vulgate vénérable, consacrée par un usage de 1500 ans ?

L'examen le plus sommaire y révèle des divergences assez considérables avec le texte hébreu et le texte grec ainsi qu’avec les anciens manuscrits latins. C’est un fait bien connu, et il y a longtemps que le besoin d’une correction se faisait sentir. Le voeu en était exprimé de divers côtés par les savants catholiques. D'ailleurs les protestants de leur côté n'étaient pas restés inactifs et, par les travaux critiques qu’ils avaient faits sur le texte de leur Bible officielle, ils semblaient faire la leçon aux catholiques. Nous n’avons pas à juger les diverses éditions de leur Revised Version, mais on peut que rendre hommage au zèle dont ils font preuve pour la lettre du texte sacrée (°). Bien plus, et il faut le dire, quoique ce ne soit pas à notre louange, convaincus de l’importance de lu Vulgate pour les études critiques et exégétiques, un groupe d’anglicans distingués des universités d'Oxford et de Cambridge avaient commencé, il y a déjà une trentaine d’années. à faire pour leur propre compte la revision de la Vulgate du Nouveau Testament, oeuvre qu’ils ont d’ailleurs menée à bonne fin pour les Evangiles et les Actes des Apôtres et qui est digne en tout point des plus grands éloges (*). D’autres sa-

(*) Les grands travaux de critique textuelle de la Bible qui ont été faits au siècle dernier et qui se poursuivent dans le nôtre, sont l'oeuvre de protestants où même d'incrédules, Comme ces travaux ont été faits généralement avec une grande impertialité scientifique, les savants catholiques peuvent les utiliser, mais n'est-il pas humiliant pour nous de recevoir le texte de la Sainte Ecriture de la main de ceux qui n'ont pour elle ni notre amour ni notre vénération ?

(*) Novum Testamentum Domini nostri Iesu Christi latine, secundum cditionem Iicronymi, ad codicum manuscriptorum fidem recensuit Ioannes Wordsworth, in operis societatem adsumto Henrico White, Oxonii 1889-1898. Le fascicule qui contient l'épître aux Romains vient de paraitre. Le président de la Commisaion bénédictine, Dom Gasquet, a déclaré lui-même publiquement qu'il restait peu de chose À faire après ce monumental travail.

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