E. C. I, 309 G) E. C: L 310, 312: IT
Kadur, comme pouvant fournir, sur l’affaire Dreyfus, d’utiles, de précieuses indications. Ancien officier prussien, attaché au grand Etat-Major, ami intime de AÀ..., il avait copié tous les documents de la trahison, et dénonçait Dreyfus (1).
Entendu par commission rogatoire, puis à Paris pendant dix heures consécutives par M. le Conseiller Laurent-Atthalin, Kadur a confirmé d’abord les indications de la lettre anonyme; mais tout aussitôt 1l était confondu sur tous les points, pris en flagrant délit de mensonges, se rétractait, se ressaisissait, se contredisait (2).
Vais-je être obligé de le suivre dans toutes ses évolutions, dans tous les avatars par lesquels 1l a successivement passé, d’abord comte de Hohenau, lieutenant du 1% grenadiers, at- . taché comme officier d'ordonnance au Capinss impérial, puis
au grand Etat-Major;
se tranformant, quand on lui prouve qu'il ment, en Von Gablentz, porte-épée au premier grenadiers, puis aux grenadiers de la Garde, attaché au Bureau des renseignements ;
devenant, quand pour la seconde fois il est convaincu d’imposture, l'élix-Paul-Oscar Diezelski, porte-épée au 1° régiment de la Garde, puis Arthur-Hans Aumuller, employé civil au bureau des renseignements;
se reprenant pour avouer qu'il a Jusqu'ici menti, qu'il est tout bonnement fl'élix Kadur, né à Franstatt, et que toutes les histoires qu’il a racontées n’avaient eu d’autre but que de le rendre intéressant ; ;
et finissant par déserter de nouveau et mettre la frontière entre lui et la justice, quand il a pu croire qu’elle serait peutêtre tentée de lui demander compte de tous ses mensonges.
Il serait sans objet de discuter tout cela. Le coup a fait long feu, et ce n’est pas cela qui pourra faire douter de l’innocence de Dreyfus.
k) À voir ainsi dérouler devant vous et s’évanouir, dès que nous y touchons, les charges de l’accusation, comment, Messieurs, ne pas se rappeler l’apologue du fabuliste ?
On avait mis des gens au guet,
Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet, Ne purent s'empêcher de dire
Que c'était un puissant navire ;
Quelques moments après l’objet devient brulôt ;
1) É-c. ILA @ E. c. Il, L4 à 40.
Et puis nacelle et puis ballot ;
Enfin bâton flottant sur l'onde,
J'en sais beaucoup de par le monde
A qui ceci conviendrait bien : ; De loin c’est quelque chose, et de près ce n'est rien!
Il en est de même de toutes ces rumeurs qu'une presse complaisante a colportées à grand fracas, et que, suivant la remarque de Tacite le publie accueillait, comme il arrive dans toutes les grandes impostures, par cette disposition naturelle qui adopte tout avec joie et sans examen (1).
On avait ainsi raconté qu’un sieur Paumier, ancien ordonnance d’un officier allemand, avait dit à l’un de ses voisins d'hôpital, qu’il avait vu chez son maître des plans directeurs, signés Dreyfus. On s’informe. Le fait est faux.
Paumier n’a jamais rien vu, rien dit de semblable. Mais le procès-verbal de M. Hennion, qui a reçu son démenti catégorique, a disparu des archives, où il a été remplcé par une note du commandant Cuignet, attestant ineæactement que la police a vainement recherché Paumier (2). |
A la vérité un autre procès-verbal du commissaire spécial Desvernines constate alors la protestation de Paumier (3).
Il est aussitôt assorti d’une note du commandant Cuignet.
Il n'est peut-être pas inutile d'ajouter, porte-t-elle, que Paumier est
admis seulement à domicile en France, qu'il est en instance de nalturahsalion, el qu'il sollicite l'exonération des droits de chancellerie (4) !
À bon entendeur, salut !
l) Vous ne me pardonneriez pas de m’attarder à discuter la légendé du syndicat de trahison et des millions de l’étranger, sur laquelle le général Mercier à pourtant tant insisté. Les investigations les plus minutieuses n'ont rien découvert (5). Je me trompe: le général Zurlinden signale que des collectes ont été faites en Pologne et à Bayonne par des rabbins ! (6) Quelle preuve redoutable contre Dreyfus !
m) Et quelle autre aussi tirer de cette calomnie qui a été mise en circulation par un sieur Penot, prétendant que les
) « Vagus primum et incertus rumor : mot, ut in magnis mendaciis, credula fama inter gaudentes et incuriosos, » Tacite : Histoires I, XXXIV. (2) Rennes III, 372, 373, 379.
(3) M. G. Dossier Paumier, cote 11.
(4) M. G. Dossier Paumier, cote 16.
(5) E. c. IL, 890 ; Rennes Il, 5567et suivantes ; III, 558, 447, 448. (6) EN C1, 344 1349;
frères d'Alfred Dreyfus avaient cherché à COrPrADEE le colonel Sandherr ? (1).
Si celui-ci est mort, il a du moins laissé une note qui est au dossier secret et qui raconte l'incident. Il a reçu en effet un jour la visite de MM. Mathieu et Léon Dreytus.
M. Mathieu Dreyfus, porle la note, protestait de l'innocence de son frère, de sa conviction profonde à cet égard se disant prêt à tous les sacrifices pour le faire réhabiliter. « Notre fortune, s’était-il écrié, est à votre disposilion, si vous pouvez nous y aider! » -— « Comment ditesvous ? avait répliqué le colonel : Je vous prie de faire attention! » M. Màthieu Dreyfus {d'un air désolé]; « Mais pardon! nous avons voulu dire qu'au besoin nous dépenserions loule notre fortune, pour trouver le véritable traître, pour arriver à la découverte de la vérité. » (?)
Voilà le fait! A aucun moment le colonel Sandherr n a eu la pensée que ces messieurs eussent voulu le corrompre. C'est ce qu'il dit dans la note qu'il a rédigée séance tenante, ce qu'il a dit au colonel Cordier (3) ; ce qu’il a raconté au général Mercier lui-même, le jour même.
Je lui ai demandé, dit celui-ci, quelle était l'impression générale qui étail résullée pour lui de son entretien avec M. Mathieu Dreyfus, il m'a répondu : « Mon Dieu! Il m'a fait l'effet d'un brave homme, disposé à tous les sacrifices pour sauver son frère! » (4).
Et certes, rien de plus légitime!
Telles sont, présentées, dans leur ensemble et dans tous leurs détails, toutes les charges morales invoquées contre Dreyfus et les réponses qui y ont été faites.
Est-ce témérité de partager, dans ces conditions, l’inquiétude profonde qu'ont ressentie tous les collègues du général Mercier, dans le cabinet du 4 avril 1894, MM. Poincaré, Leygues, Barthou, Guérin, Delcassé, et dont ils ont à maintes reprises échangé l'impression (5), plus encore le sentiment qu'exprimait un jour le Président du Conseil, M. Charles Dupuy, devant MM. Poincaré et de Lanessan, quand il s'écriait :
Je me demande si nous n'avons pas élé victime en 1894 d'une immense mystification 1! (6).
Oui, c’est bien là la pensée qui se dégage invinciblement de tous ces faits que nous venons de passer en revue. Et c’est
(1) Rennes IL. 185 ; Cass. 742, 743, 744.
(2) Cass. 740 à 742.
(3) Rennes IT, 517, 518.
(4) Rennes II, 554.
5) Cass. 200, 459.
6j Cass. 45 99, 200.
le mot qui restera pour flétrir tout cet amas de mensonges, de délits, de crimes, de forfaitures, toute cette conjuration organisée pour maintenir à jamais à l'île du Diable un homme illégalement condamné pour le crime d’un autre.
Mais, Dieu merci! la bataille des idées est éternelle; on ne les tue pas et la vérité a une force incomparable de rayon- -nement. De jour en jour, sa puissance d’abord maîtrisée par la fraude, reprend son empire. Hier, de brusques éclairs sillonnaient seuls la nuit d’une lueur rapide aussitôt éteinte. Aujourd’hui la grande lumière monte tranquillement, et remplit le ciel tout entier, tout l’édifice artificieusement construit chancelle et s'écroule, les pierres elles-mêmes parlent, ces pierres du sépulcre où l’innocent avait été enseveli vivaut. Et Esterhazy est en fuite!!!
Eee Imp. R. Monon, PoiRRÉ & C!, 21, rue Ganneron, Paris.
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