COMPACTS AO
(4) Rennes II, 179.
G}Rennestl 365 EC, 397:
eos
écrites alors que la révolte eût été pourtant pardonnable et qui toutes cependant vibrent de l’amour ardent de la patrie.
Voulez-vous que j'accepte la version de l’accusation, et que le propos ait été tenu ?
N'est-ce pas tout au moins le grossir démesurément, au delà de toute raison, que d'y voir la preuve d’un sentiment de haine furieuse contre la France ?
Et comment l’accusation peut-elle se montrer si rigoureuse contre Dreyfus pour cette insignifiante parole, alors qu'elle est si tendrement indulgente pour Esterhazy dont personne n’a oublié les lettres à Mme de Boulancy, cette monstrueuse éjaculation de haine féroce, d’outrages sanglants contre tout ce que nous aimons et respectons ?
Pourquoi ces deux poids et ces deux mesures ?
Et comment ce qui, énorme, n’a pour l’Etat-Major aucune portée accusatrice contre Esterhazy, devient-1l, infime, contre Dreyfus l'argument capital et décisif ? ?
Non, non, coneluons sur ce point.
Constatons une fois de plus l'impuissance radicale de l’accusation de satisfaire à l’impérieuse obligation qui lui incombe. Elle ne peut, elie n'a jamais pu découvrir le motif plausible de l’acte abominable qu’elle impute à Dreyfus, alors que tout s’accumule ici comme partout, et sans qu’elle veuille le voir, contre Esterhazy, ruiné, traqué par ses créanciers, réduit aux pires expédients, aux spéculations de bourse, aux fraudes dotales, à l’eseroquerie, tendant sans vergogne la main à ces juifs qu'il vilipende, mais dont il reçoit l’aumône et dont 1l mange le pain, vomissant l’injure et les menaces contre l’armée, contre la France, signalé de tous côtés comme le pourvoyeur attitré de l’espionnage étranger, et contraint enfin par l'évidence même qui l’écrase d’avouer qu'il est l’auteur du Bordereau, c’est-à-dire du seul document gezt l'accusation puisse faire sortir la preuve de la trahison, et qu'il l’a écrit de sa main.
9° Baitue sur tous les points, l'accusation a voulu du moins établir que Dreyfus avait des relations suspectes, non pas avec les attachés A... et B... (sur ce point elle confesse son impuissance absolue), mais avec l’étrange in genere sans précision; et son effort n’a pas été moins infructueux quand les résultats n’ont pas été tout bonnement ridicules.
Bruxelles est un centre d'espionnage important dont l'action s’exerce surtout en France. Comme 1l eût été bon de prouver que Dreyfus y fréquentait !
C’est ce que le général Roget a voulu lancer sur la foi d’un renseignement fourni par M. d'Ocagne (1).
Celui-e1 racontait qu'un de ses amis, M. Lonquéty, ingénieur civil des mines, ancien camarade de Dreyfus à l'Ecole polytechnique, avait rencontré celui-ei à deux reprises à Bruxelles en avril 1894; que la première fois Dreyfus lui
avait dit quelques mots après avoir eu l’air fort ennuyé de le - rencontrer ; que la seconde fois 1l avait fait semblant de ne pas le voir (2).
M. Lonquéty est appelé devant vous.
Le fait s'amenuise aussitôt. Ce n’est plus qu'une fois que la rencontre a eu lieu à la Taverne royale. Point d'entretien entre les deux hommes. Quant à la date où elle s’est produite, M. Lonquéty, qui va sans cesse à Bruxelles, et pour qui un voyage dans cette ville n’est point un événement marquant, est dans l’absolue impossibilité de l'indiquer, malgré toutes les démarches multipliées auprès de lui pour l’amener à préei-
ser (3).
J'ai pris, dit-il, la date de 1894 parce qu'on m'a parlé de cette époquelà... Je ne peux rien préciser,
Dreyfus reconnaît le fait; mais lui précise la date, ce qui lui est facile. Il n’est allé qu’une fois dans sa vie à Bruxelles; et c'est en revenant de l'exposition d'Amsterdam (4).
Tout en trouvant que c’est un peu loin, M. Lonquety déclare qu'il lui est impossible de contester (5).
Dans ces conditions le fait en lui-même, et abstraction faite de toute circonstance qui le rende suspect et lui donne une signification fàcheuse, n’a plus absolument aucune portée.
6° M. le Conseiller Rapporteur ne sait qui a provoqué le témoignage d'un sieur Mertian de Muller, avocat à Lille.
Nous non plus. Ce qu'il y a de certain pourtant, c’est
(Cass, 527, 43; E: c. I, 647.
(CAS CNT
(3) Cass. 356, 357 : Rennes II, 183.
(4) Rennes Il, 184; I, 37.-E. c. I, 991.
(3) Rennes IT, 183.
Gps
qu'il n’est pas venu de lui-même à Rennes, qu'il n’a pas demandé à être entendu, et que cependant il a été appelé et entendu à titre de renseignements, sans prestation de serment (1). Est-ce l'Etat-Major qui a signalé l'intérêt de Ia déposition ? Je l’ignore? Qu'importe.
Ce qui nous intéresse, c’est de peser la valeur de l’information fournie.
Que nous dit done M. Mertian de Muller ?
Il étuit à Potsdam le 5 novembre 1894; on l’a introduit dans une chambre qu'on lui a dit être la chambre de l’Empereur; et, sur un guéridon, il a vu un numéro de la Zäbre Parole portant au crayon bleu ces mots en allemand «er Kap. Dreyfus ist...» & Le capitaine Dreyfus est... »
Est quoi ? M. Mertian de Muller ne sait le mot qui suit, ne s’en souvient plus, mais ce doit être, dit-1l, un mot qui signifie: pris (getangen). I] ne peut l’affirmer, « mais il y a « 80 probabilités sur 100 pour que ce soit cela » (2). A son retour à Lille, il était tout joyeux d’avoir quelque chose d’inédit à raconter ; mais le mot manquant le gênait ; et 11 s’en allait de confrère en confrère demandant à chacun : « Ditesmoi donc ce mot que j'ai oublié! » Et c’est ainsi qu'il en est arrivé à trouver que ça doit être pris (3).
Dans ces termes quelle portée cela peut-il avoir ? Dans lannotation au crayon bleu, il n’y aurait à l'extrême rigueur qu'un mot intéressant, c’est celui que M. Mertian de Muller a oublié et qu’il se fait souffler par ses auditeurs.
Voulez-vous que son souvenir et sa version soient exacts ? Qu'en tirer contre Dreyfus ?
À ce moment, à novembre 1894, la presse du monde entier retentit de l’arrestation de Dreyfus ; elle raconte les poursuites dont il est l’objet à raison de Ta trahison qu'il aurait, disent les journaux, commise au profit de l'Allemagne.
Et l’on s’étonnerait que le service de la presse qui est fait là-bas, comme partout, comme chez nous, pour l Empereur, pour tout chef d'Etat, pour tout Ministre, pour tout Procureur général même, signale au crayon bleu et d'un mot le fait !
Le fait est à tout le moins insignifiant, si l’on veut qu'il
(1) Rennes II, 275.
(2) Rennes II, 276.
(3) Rennes II, 277.
soit prouvé ; et je comprends que M. Mertian de Muller ait tenu à dire de lui-même au Conseil de guerre qu'il n'avait pas demandé à être entendu (1). C’est de sa part preuve de bon sens!
c) Mais voici qui est bien plus grave! Cette fois nous savons d’où cela vient. C’est le général Billot qui l’a ramassé, en se promenant à Caen et à Saint-Malo, et qui l’a produit à Rennes (2).
Un sieur Villon, boyaudier à Lyon, prétend qu'au printemps de 1894, en voyage pour son commerce, il se trouvait à Berlin à l'Hôtel central où il déjeunait à la hâte. Dans la pièce voisine de celle où il se trouvait, deux officiers supérieurs ou généraux allemands s'installent et se mettent à causer en français. de Dreyfus, du frein hydraulique.
L'un disait à l’autre:
C'est écœurant de voir des officiers français vendre leur pays de la sorte.
L'autre répliquait :
Que veux-lu, mon ami; pour nous c'est un bien. Tu sais, nous altendons le plan de mobilisation de Dreyfus (3).
Il faut voir, Messieurs, de quelle orthographe sont écrites ces choses dans la lettre que Villon a écrite au Président du Conseil de guerre pour lui en faire le premier récit. Mais on peut être un fort honnête homme, et un témoin très véridique, tout en ne sachant pas l’orthographe.
Tout au moins, pour être cru, faut-il dire des choses sensées et des choses exactes !
Quoi! dans un hôtel, qui à Berlin sert de lieu de rendezvous aux Français, deux officiers supérieurs allemands viennent causer en français du frein hydraulique et du plan de mobilisation de Dreyfus? et cela sans même s'assurer qu'à côté d'eux ne se trouvent pas des oreilles pour les écouter et les entendre ?
Quoi! Villon a entendu cela au printemps de 1894, et il n'en a rien dit lors du procès de 1894, lors de votre enquête de 1899, et c’est seulement à la dernière heure qu'il se décide à parler? Et quand on lui demande le nom de l'hôtel où il
(1) Rennes IL 275.
(2) Rennñes I, 176.
(3) Rennes IIL 156.
est descendu, quand on le met en demeure de fournir ia justification de sa présence dans cet hôtel au printemps de 1894, ses explications et les pièces qu’il présente sont tezies qu'il est à peu près certain qu'il n’était pas à Berlin à l’époque qu'il indique. « Eh bien! alors? » n’a pu s'empêcher de s’écrier le greffier lui-même, après avoir donné lecture des pièces édifiantes produites par le sieur Villon (1). C’est là pourtant le fait qui « a vivement frappé » le général Billot (2).
« Ab uno disce omnes » ; où nous arrêterons-nous en vérité dans cette voie ?
d) TXL en est pourtant de même de la déclaration du sieur Germain, piqueur à Paris, qui, appelé à Rennes sur l’insistance de M. Quesnay de Beaurepaire, et la recommandation de M. Millevoye (3) a attesté qu’étant en 1886 au service de M. Kulmann, industriel à Mulhouse, il avait accompagné à cheval son maître et l’un des amis de celui-ci aux manœuvres d'Habsherm, et que l'ami de M. Kulmann avait dit à celui-ei que la veille il avait été reçu aimablement par le général allemand. Il a ajouté qu'il avait ultérieurement, sans pouvoir préciser la date, rencontré l’ami de M. Kulmann au Bois de Boulogne et que le commandant d'Infreville lui avait dit que c'était le lieutenant Dreyfus (4).
On vérifie. Tout est inexact. Le commandant d’'Infreville affirme qu'il n’a jamais rien dit de semblable à Germain qui s'incline devant ce démenti si catégorique (5). M. Kulmann déclare de son côté que la scène racontée par son ancien piqueur est « absolument ridicule ». Jamais il n'est monté à cheval avec Dreyfus, et si l’un de ses amis lui a dit une fois en effet qu'il avait été l’objet d’attentions gênantes de la part du général allemand, ce n’est pas Dreyfus, c'est le colonel Sandherr ! (6). Pourquoi n’accuse-t-on pas Sandherr de trahison ?
e) En réponse à la fable de Germain, Dreyfus avait dit n'avoir Jamais suivi les manœuvres allemandes, On lui oppose aussitôt le capitaine Lemonnier qui l’avait entendu dire en août 1894, au cours d’une conversation à J'Etat-Major, qu'il
(1) Rennes III, 138, 139.
(2) Rennes I, 176.
(3) Rennes IIT, 121; Proc. Rennes : liasse 2, pièce 16.
(6) Rennes IIT, 128 à 131.
: en ee connaissait bien la position d'armée choisie par l’Etat-Major pour s'opposer à l'offensive des troupes françaises débouchant de Belfort.
Celle position, disaitil, je la connais fort bien; j'ai suivi un jour à cheval des manœuvres exéculées par les Allemands (1).
Dreyfus explique qu'il est de Mulhouse, qu'il en a parcouru à cheval tous les environs, qu’il connaît admirablement toutes les positions qui s’y trouvent, notamment celle d’Altkirch sur laquelle il à fait, pendant qu'il était à l'Ecole de guerre, un travail qui doit être encore dans le carton, qu'il a vu manœuvrer vingt fois les régiments allemands de Mulhouse dans tout ce pays et que c’est là ce qu’il a dit au capitaine Lemonnier (2). Quoi de plus simple, et quel soupçon fondé en concevoir ?
f) Vais-je, Messieurs, m'arrêter aux papotages incohérents du colonel Fleur, venant ressasser à Rennes les bavardages qu'il a recueillis en chemin de fer ou les conversations d'inconnus ? (3) Il suffit de connaître le personnage pour traiter sa déposition comme elle le mérite. « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es! » L’ami du colonel Fleur à Versailles, où il s’est retiré depuis sa mise à la retraite, c’est vn sieur Judeaux, dit de Barre, repris de justice maintes fois frappé de peines graves pour abus de confiance, diffamation, injures, chantage, étre taré qui ne peut inspirer aux honnêtes gens que dégoût et mépris, et dent le colonel Fleur a, dans je ne sais quel but politique, fait son confident et son agent.
Un jour, l’un des collaborateurs de Judeaux, un sieur Sogler, est arrêté pour attentats à la pudeur à raison desquels il a été du reste acquitté par la Cour d’assises de Seine-et-Oise le 31 janvier 1903. Judeaux qui, suivant son nabitude, était en mal d’injures, ayant publié d’odieux articles contre son ami, celui-ci, exaspéré de cette trahison, remit au’juge d’instruction divers documents careatéristiques de la moralité de son agresseur. J'y trouve entre autres la lettre suivante du colonel Fleur (que le journal de Versailles a publiée Île 27 avril 1904).
Cher Monsieur, Je viens de rencontrer le colonel Marchand qui m'a dit avoir reçu
(1) Rennes II, 87, 132.
(2) Rennes II, 90, 91: III, 134, 135.
(3) Rennes If, 257 et suivantes.
de vous la nouvelle que le Pelit Seine-et-Oisien allait marcher pour la Patrie française, qu'il y avait des fonds pour cela. Je regrette bien vivement que de Barre ne vous ait pas dit que la chose devait rester absolument secrète, et que c'était une des conditions essentielles de l'arrangement. J'ai nié la chose à mon ami Marchand. De votre côté n'en parlez plus, je vous en supplie, el si on vous interroge à ce sujet, veuillez bien dire que c'était un renseignement qu'on vous avait donné pour certain, mais que, vérification faite, vous n'avez rien trouvé. Si vous en avez parlé à d’autres personnes, tàchez de les voir, et parlez-leur dans le sens ci-dessus.
Pour que de Barre conserve son influence, pour que cetle influence puisse grandir, il faut qu'il ait l'air absolument indépendant. Je lui ai même recommandé de ne pas me saluer dans la rue. Il ne sera un appui pour la bonne cause qu'à la condition de paraître ne dépendre de personne.
Bien merci à l'avance au sujet de ce que vous voudrez bien faire pour démenlir le bruit, s’il existe.
Veuillez agréer...
Fleur. (1)
Rien ne peut mieux dire la mentalité du colonel Fleur en fait de franchise. Et lorsqu'à Rennes vous l’entendez déclarer qu’il n’a d'autre but en déposant que de démolir le colonel Cordier qu'il déteste (2), vous êtes fixés sur la foi qu'il mérite, et vous passez avec dédain !
g) Le commandant d'Ormescheville avait dit enfin que Dreyfus pouvait se rendre en Alsace en cachette à peu près comme il le voulait, et que les autorilés allemandes fermaient les yeux sur sa présence ; que celte facullé de voyager clandestinement contrastait beaucoup avec les difficultés qu'éprouvaient à la même époque et de tout temps les officiers ayant à se rendre en Alsace, pour obtenir des autorisalions ou des passe-ports des autorités allemandes : elle peut avoir une raison que le peu de temps qu'a duré l'enquête ne nous a pas permis d'approfondir (3).
Sur quoi tout cela est-il donc basé ?
Ne le demandez pas à M. d'Ormescheville ! Il vient de vous dire qu’il n’a rien contrôlé, rien vérifié. Ne suftit-il pas qu'il affirme despotiquement ! Telle est l'attitude d'un rapporteur qui se respecte !
Si, plus soucieux de l’exactitude rigoureuse, sans laquelle il n'y a point de justice, vous vous renseignez, vous, Messieurs, qu'apprenez-vous ?
Que Dreyfus n’est jamais allé à Mulhouse sans permission avant la loi des passeports; que depuis cette loi le passeport lui a pendant sept ans toujours été refusé; qu'une fois pourtant,
(1) Versailles, Proc. Sogler 1904, cotes 73 et 74.
(2) Rennes IT, 260.
(3) Cass. 601, 602.
en décembre 1893, on lui a permis de venir voir son père mourant; mais que la durée du permis étant épuisée le jour même où son père expirait, il a été sommé de partir et n’a pu, malgré ses prières, être admis à suivre les obsèques, et qu'il a dû laisser les siens dans le deuil accompagner sans lui la dépouille de celui qui leur était si cher à sa dernière demeure (1).
Voilà la bienveillance dont il a joui là-bas, et qu’on a le cœur et l’audace de lui reprocher !
h) Nous avons encore à étudier ensemble les déclarations du nonuné Cernuszki, produites à la dernière heure devant le Conseil de Guerre, et dont la fausseté, dévoilée postérieurement à la condamnation, nous semble constituer un des moyens de la revision.
Et nous en aurions fini sur ce point si au cours de la dernière enquête deux incidents nouveaux ne s'étaient produits, renouvelant devant votre Chambre criminelle le scandale, qui s'était déjà donné carrière à Rennes avec la déposition Cernuszkt.
1) Alors que Dreyfus n’a cessé de soutenir qu'il n’a jamais eu de relations avec l’attaché militaire A....et ses collaborateurs, alors que l’accusation a toujours reconnu qu’elle n'avait absolument rien trouvé de ce chef (2), la femme Bastian est venue au cours de la dernière enquête déclarer à votre Chambre criminelle qu’elle avait un soir vu Dreyfus dans la maison où elle servait.
Je l'ai vu, a-t-elle dit, chez le comte d'A. qui demeurait (dans Ja maison). Je l'y ai vu une fois dans la soirée. D’A... donnaït deux soirées, une la veille de Noël, l'autre la veille du jour de l'An : c’est à une de ces deux soirées-là, mais je ne puis préciser. Un domestique nommé Joseph, dont j'ignore le nom de famille, m'a montré un monsieur avec un binocle et le nez busqué, habillé en civil,et m'a dit que c'était ue capitaine français trés bon pour allemand. Tout le monde était en habit el en cravale blanche. Il pouvait y avoir 100 ou 150 personnes, rien que des hommes. J'ai répondu au domestique : « Très bon, très bon », mais c'élait ironiquement : car j'ai le cœur français.
D. — A quelle époque ?
R. — La veille de Noël ou du jour de l'An, peut-être sept ou huit mois avant l'arrestation de Dreyfus. Je l'ai dit au colonel Henry la première fois que je l'ai vu après cette soirée, et il m'a répondu : « Vous n'avez pas demandé son nom?»
D. — Comment avez-vous su que c'était Dreyfus ?
R. — Lorsque le colonel Henry m'a montré la photographie de celui-ci après son arrestation, j'ai répondu : « C’est bien ce type de figure-là ! » (MÉRenne es 3 IIS EE ce 900 (2) E. C. I, 146, 670.
I ma moniré celle photographie un soir aux Champs-Elysées sous un bec de gaz. C'était au moment où Dreyfus a élé arrêté ; je ne puis pas dire si c’est un ou deux jours après (1).
e voudrais que vous eussiez entendu, Messieurs, le ton sur lequel fut faite cette déclaration ; que vous eus$siez constaté vous-mêmes l’exaltation maladive de cette malheureuse, qui se manitestait par les propos les plus incohérents, les injures les plus grossières, les menaces les plus violentes contre les juifs, contre Dreytus, contre le Ministre, contre les magistrats.
Je mourais de faim à cause de ces sales Juifs, s’écriait-elle. Toul le monde a peur des Juifs et personne ne veut voir cette pauvre femme que je suis. On me traite comme un chien. Il ny a plus de Français en France. Je suis contente d’être venue ici, je vais pouvair dormir celle nuit. Vous ne m'auriez pas laissée dans celle situalion, si vous m'aviez connue, Je suis toute petite ; mais je ne vous crains pas. Si vous aviez agi comme cela et m'aviez laissée mourir de faim, vous seriez tous des làches. Dire que c’est un sale coco de Dreyfus qui est cause que je suis dans cet état, Ah! Si je le tenais dans mes mains! Oh ! les sales Juifs! Je voudrais être en face d'eux pour leur cracher à la figure. Je leur f.. sur la gueule (2).
Ce procès-verbal ne donne encore qu’une impression insuffisante. Le jour où la femme Bastian a été entendue, les sténographes n'étaient pas là; je n’ai Jamais tant regretté leur absence, Mais ce qui est constaté suffit déjà à vous donner fa mesure exacte de cet étrange récit où tout se heurte aux faits les plus certains aussi bien qu’au bon sens le plus vulgaire.
Comment admettre, pour qui.connaît les Allemands, ces relations mondaines entre le comte d'A... et un Juif ? (3).
Comment admettre cette présence de Dreyfus dans cette maison qui était surveillée de jour et de nuit, où personne n’entrait sans être signalé et où cette surveillance n’a Jamais révélé le moindre indice le concernant, alors qu'elle a maintes fois dénoncé la présence d’Esterhazy ?
Que vaut cette reconnaissance prétendue faite de Dreyfus par la femme Bastian sur une photographie qui lui a été montrée par Henry dix mois après le fait; après l’arrestation de Dreyfus, un soir aux Champs-Elysées, sous un bee de gaz, et dans laquelle elle dit reconnaître « ce type de fiqure-là » ?
Comment admettre qu'Henry n’ait rien dit de tout cela à personne, n'en ait gardé aucune note ? Comment se fait-il que
(DE CAS Dre Chr c-ALSIOD TION (2) E. c. I, 309, 310.
le signalement, que la femme Bastian donne de celui qu’elle a vu chez le comte d'A... et qui d'ailleurs ne cadre pas avec celui de Dreyfus, ait été donné par elle à Brucker, transmis par celui-ei au Ministère de la guerre, et qu'il ait lui aussi, comme tant d’autres pièces favorables à Dreyfus, disparu des archives ?
- Enfin et surtout, Messieurs, comment expliquer et admettre que Dreyfus eût jamais pu avoir la pensée d'assister à la soirée de décembre 1893, chez le comte d'A... alors que son père venait de mourir à ce moment-là même, alors qu'il avait été arraché de son chevet sans qu’on lui eût permis d’assister aux obsèques, et que cette soirée était donnée par l’ua des représentants de ceux qui lui avaient infligé cette cruelle douleur ?
Il est évident que tout ce récit de la femme Bastian n’est qu'une invention maladroite de cette pauvre femme que tous ceux qui la connaissent, Lhomeau, Baïlli, Druon, Macaure, la femme Lecocq, dépeignent unanimement comme « une exaltée. une névrosée, une hystérique, amenée par une sorte d’autosuggestion à s’illusionner sur le rôle qu’elle a joué, à en exagérer l'importance, allant jusqu’à inventer des faits qui n'existent pas » (1). : |
Et certes cette impression est loin d’être affaiblie, lorsqu’on se rappelle les démarches qui ont été faites auprès de cette femme par des reporters de la « Zibre Parole » (2), et les secours qu'elle a reçus tant du général Mercier que de diverses personnes connues par leur ardente propagande antidreyfusiste, et leur active coflaboration à la campagne antirevisionmiste 45).
j) Si de la femme Bastian nous passons à Kadur, nous allons constater une fois de plus l'inlassable ténacité de l’accusation. \
Jamais on n’äura vu dans aucun procès une telle pha- Jange de faux témoins; jamais non plus on n'aura joint plus de maladresse à tant d’audace.
Le 25 janvier 1904, le général commandant le 19° corps d'armée recevait de Sidi-Bel-Abbès une lettre anonyme désignant un légionnaire du 1” régiment étranger, un nommé
(1) E. C.'II, 190 à 193.