REPUBLICAINS LIBERAUX
Que faites-vous ? Que font vos associations dans cette redoutable affaire Dreyfus ?
Quelques-uns d'entre vous parlent et agissent : et vous n'osez ni les désavouer ni les approuver.
Je sais ce que beaucoup pensent et disent ; c'est que cette affaire est soulevée dans un moment bien gênant pour nombre de candidats.
Sans doute, il eût été plus commode pour les situations prises qu'elle ne se présentât qu'après les élections. Mais vous ne pouvez pas obtenir ce retard. Elle existe comme le boulangisme existait en 1889, comme le Panama et le socialisme existaient en 1893. Il ne dépend pas de vous d'ajourner cette question, mais il dé- / pend de vous de la supprimer.
Je sais que, pour la supprimer, il faut que vous pre niez parti et que votre parti soit énergique ; mais les groupes politiques n'existent pas, ne s'affirment pas, ne s'imposent pas à un pays en esquivant les questions délicates ; ce n'est pas en évitant les difficultés qu'ils peuvent agir ; c'est en les abordant avec franchise et netteté.
Que vous jugiez inopportun le moment où a été soulevée la question de l'affaire Dreyfus, libre à vous : mais ce que vous avez à décider aujourd'hui, c'est l'attitude que doit prendre le parti républicain libéral.
J7() APPKL AT:X UÉPIJBLICAINS Linî.HAUX
Quoi ! disent beaucoup d'entre vous, est-ce que toutes les autres questions vont disparaître devant celle-là? De quoi s'a^t-il donc? D'un officier condamné pour crime de trahison, il y a trois ans. Quelques-uns ajoutent qu'il était peu sympathique. Ouelques-uns osent même dire: — 11 est Li-en "fâcheux qu'on ne lait pas fusillé ou qu'il ne soit pas mort ! on en seriiit débarrassé.
Ceux qui parlent ainsi, avec cette férocité tranquille, ont un aussi grand mépris pour l'expérience en matière politique que pour la justice.
11 ne leur appartient pas, quelque vifs que soient leurs désirs, d'enlever la -.préoccupation de l'affaire Dreyfus à l'opinion publique et de la reléguer dans l'ombre.
Eh ! eans doute, Dreyfus, ce n'est qu'un individu. Peu de chose. Actuellement, après ses trois ans de déportation -dans l'île du Diable, c'estun homme perdu. 11 n'est plus que le iantôme du jugement de 1894. Sous ce rapport, vous avez aussi complète satisfaction que s'il était mort, mais il est d'autant plus redoutable. C'est une abstraction : il représente l'entité de la justice.
Ce n'est pas seulement dans le moment présent, qu'incarnée ainsi dans un nom, elle absorbe toutes les autres questions. Vous la voyez apparaître dans l'histoire, à certains moments, avec une grandeur qui domine toute une époque.
Dans le XVIll<^ siècle, on continuait encore à Tégard des protestants les procédés employés au lendemain de la révocation de l'édit de Nantes. Jusqu'en 1780, il y avait des femmes enfermées à la tour de Constance, a Aigues-Mortes, qui n'avaient pas commis d'autres crimes que celui d'appartenir à la religion réformée. Cependant l'histoire passe, en les mentionnant à peine ; mais elle s'arrête sur le nom d'un obscur marchand de Toulouse, Calas, parce que ce nom représente un crime judiciaire !
Calas fut roué et son (^avre fut brûlé ; est-ce que cette exécution empêcha le procès en revision et sa ré-