‹ La révision du procès Dreyfus: faits et documents juridiquesChapitre 4 sur 22 · DREYFUS-ESTERHAZY · texte numérisé non relu

DREYFUS-ESTERHAZY

Toixte la Vérité,

Voici l'exposé complet de l'affaire que le Siècle a publié dans son numéro du 9 janvier:

Il est temps de le dire, de le crier : Dreyfus est innocent î Esterhazy est coupable î Nous allons le prouver.

li'innocence de Dreyfus.

Maintenant que l'acte d'accusation a été publié, et que M® Démange a apporté son témoignage incontesté, tout le monde sait qu à la fin de la quatrième et der-

22 TOUTE LA VÉRITI':

nière audience du procès Dreyfus, le commissaire du Gouvernement, abandonnant tous les autres griefs produits contre le capitaine, ne retint plus à sa charge que le bordereau — le trop fameux bordereau.

Saisissant ce bordereau, le brandissant dans la direction de M® Démange, le commissaire du Gouvernement s'écria : « Il ne reste plus que le bordereau^ mais cela suffit : Que les juges prennent leurs loupes.»

Mais qu'étaient devenues, demanderez-vous, les déclarations des 23 officiers et des 4 témoins civils ? Eh, que voulez-vous, elles étaient un peu vides, et n'avaient pas convaincu les juges, ni même le commissaire du Gouvernement. Ouelqu es-unes de ces dépositions avaient d'ailleurs été favorables au capitaine Dreyfus. Ainsi, M. Cochefert, qui avait arrêté Dreyfus, déclara qu'il n'avait jamais vu un coupable se comporter, au moment de son arrestation, comme l'avait fait le capitaine.

Quoiqu'il en soit, sur cette déclaration du commissaire du Gouvernement, dont M^ Démange prit acte en deux mots, le Conseil se retira pour délibérer. On pouvait s'attendre, et on s'attendait, en effet, à un acquittement.

Que se passa-t-il alors dans la chambre du Conseil? Certains juges et le journal l'Eclair l'ont raconté. On produisit une lettne, aJttribuée à un attaché militaire étranger. Il n'y étaitquestion que de petitesfemmes et de parties fines; mais au bas de la lettre se trouvait un post'Scriptum : « Cet animal de D... devient bien exigeant. »

Cette pièce n'aiiait été communiquée ni à V accusé ni à son défenseur.

Admettons qu'elle soit authentique, bien que cette question n'ait jamais été élucidée. Il ne fallait pas, ce semble, beaucoup de perspicacité pour supposer que le post'Scriptum pouvait se rapporter au texte de la lettre, c'est-à-dire aux parties fines, aux petites femmes et aux chantages qui menacent parfois leurs imprudents amis.

On persuada pourtant aux juges que cette initiale se rapportait au capitaine Dreyfus. Notons que la lettre traînait depuis plusieurs mois dans les cartons du ministérid, sans qu'on eût rien pu en faire, et pour cause. lia donc follu une révélation soudaine, et comme un

€oup de lumière, pour que cette initiale parût tout à coup s'appliquer au capitaine Dreyfus. De telles illuminations sont, par elles-mêmes, sujettes à caution. Leurs clartés sont généralement réservées à des gens déjà quelque peu... illuminés. Comment une interprétation aussi hasardée, aussi téméraire que celle-ci ; D... c'est Dreyfus, a-t-elle pu être accueillie parles juges? C'est un second mystère qui vient s'ajouter au mystère de la première illumination, et nous voulons nous en tenir aux faits.

Il importe de dire ici que lorsque s'ouvrit le procès Dreyfus, le gouvernement, c'est-à-dire le conseil des ministres, n'avait eu connaissance que d'une seule pièce^ le bordereau. Plusieurs des membres du cabinet Dupuy se sont expliqués à cet égard, soit dans des interviews, soit dans des conversations particulières avec leurs collègues du Parlement.

Cependant, la condamnation de Dreyfus est prononcée. Alors des inquiétudes, des doutes sur la légitimité de la condamnation surgissent de toutes parts, même parmi les membres du Gouvernement, surtout parmi les membres du Gouvernement. Le général Mercier communiqua alors au Président de la Ëépublique et à quelques-uns de ses collègues, dans des entretiens particuliers, les preuves de la culpabilité de Dreyfus, ces preuves que personne depuis ne devait revoir, pas même le gardien de prison qu'une fable ridicule a donné comme confident à M. Chautemps.

Et ces preuves, ignorées de l'accusé, ignorées de son défenseur, n'étaient autres que l'unique lettre en question. Oui, c'était tout !

n est donc bien établi qu'au moment de la condamnation du capitaine Dreyfus, il n'y avait à sa charge d'autres preuves connues de lui que le bordereau, ni d'autres preuves cachées que cette lettre d'une authenticité douteuse, suivie d'un post-scriptum contenant l'initiale D., où l'on n'avait pu reconnaître Dreyfus que par une inexplicable méprise.

Pour tout homme de bonne foi qui a pu se rendre compte lui-même, par la comparaison des écritures, que le bordereau nest pas de Dreyfus^ et qui, dans ce qu'il vient de lire, a reconnu la vérité à ces signes certains où ne se trompent pas les moins clairvoyants, pour ce lecteur maintenant éclairé, l'aifaireest jugée.

Et c'est pour cela qu'il v a tant de défenseurs de Dreyfus, au Parlement, dans le monde des lettres, dans la presse, dans la magistrature, dans le barreau, à l'Institut, dans TUniversité, dans l'administration, dans l'armée même. C'est pour cela qu'aucun de ceux qui ont eu connaissance des faits certains que nous venons d'exposer n'a abandonné ou n'abandonnera la cause sacrée à laquelle il s'est intéressé. C'est pour cela que tant de nobles femmes ont pris si généreusement, si ouvertement parti pour une innocente victime. C'est pour cela que la nation tout entière se sent en proie à un mal nouveau dont nous pouvons dire le nom : la nation est en mal de justice.

Heure tragique; il faut choisir entre Thonneur ot la honte; et ce pays a jusqu'ici préféré l'honneur. Il faut choisir entre la vérité et le mensonge ; et ce pays a jusqu'ici préféré la vérité. II faut choisir entre la justice et la plus effroyable iniquité, qui serait cette fois, renouvelée sciemment^ ot ce pays a jusqu'ici préféré la justice.

Nous sommes donc tranquilles. Mais, persuadés que nous avons aujourd'hui, non seulement le droit, mais le devoir impérieux de dire toute la vérité à ce pays que aes amis, que ses enfants eux-mêmes hésitent à reconnaître, tant il a été abusé : nous demandons que l'on veuille bien nous écouter quelques instants encore...

La condamnation de Dreyfus fut une erreur : ce fut une erreur grossière, car l'accusation, que rien ne venait appuyer, était la plus invraisemblable du monde.

Un Alsacien qui avait opté pour la France, qui avait par patriotisme choisi la carrière militaire, qui, après avoir traversé l'Ecole polytechnique et l'Ecole supérieure de guerre, avait passé deux ans au ministère de la guerre, sans encourir aucun reproche, qui était marié et père de famille, et passionnément attaché aux siens — qui menait la vie la plus régulière et la plus ordonnée — qui d'ailleurs jouissait de la plus large aisance — c'est cet homme qui aurait trahi son pays pour un billet de mille marks ou de mille francs que valaient, tout au plus^ les pièces livrées ou promises par le bordereau î

Cela est parfaitement absurde.

Mais ce n'est pas tout. Voici encore des renseignements certains.

Dreyfus était accusé d'avoir livré des documents à l'ambassade d'Allemagne ou à un attaché militaire de cette ambassade.

Or, avant le procès, le gouvernement allemand déclara officiellement au gouvernement français qu'il n'avait jamais eu de rapports avec Dreyfus.

Cette démarche officielle de gouvernement à gouvernement fut suivie d'une démarche plus significative encore. L'empereur d'Allemagne chargea son ambassadeur à Paris, le comte de Munster, d'aller trouver M. Casimir Perier et de lui renouveler personnellement^ de chef d'Etat à chef d'Etat, l'assurance que son gouvernement avait donnée au gouvernement de la République.

On savait tout cela.

Les journaux allemands nous apprennent aujourd'hui qu'au moment du procès, le comte de Munster avait consenti à renoncer au privilège de l'immunité diplomatique, pour venir déposer comme témoin devant le Conseil de guerre.

Nous pensons qu'il serait difficile de trouver dans les annales diplomatiques un précédent à une démarche aussi caractéristique.

Si quelques personnes de bonne foi voulaient s'assurer par elles-mêmes de l'intervention du gouvernement allemand et de l'embarras où elle plaça le gouvernement français, elles n'auraient qu'à se reporter aux journaux du 30 novembre 1894 (à la veille de l'ouverture du procès Dreyfus), et à y lire une note officielle de l'Agence Havas, ainsi conçue :

« Certains journaux persistent à mettre en cause « dans divers articles publiés au sujet de l'espionnage « militaire les ambassades et légations étrangères à (c Paris.

« Nous sommes autorisés à déclarer que les alléga- « tions qui les concernent sont dénuées de tout fonde- « ment. »

Cette note fut reproduite et confirmée le 9 janvier 1895 (quelques jours après la condamnation de Dreyfus) et cette fois la note officielle indiquait formellement

qu'il s'agissait de la poursuite et de « la condamnation de l'ex-capitaine Dreyfus ».

Ainsi, V Agence Havas donnait un démenti au jugement du conseil de guerre — mais dans le trouble de l'opinion, dans le silence du Parlement et de la presse, un tel incident passa presque inaperçu.

Il doit aujourd'hui paraître bien étrange, ce démenti gouvernemental donné à la poursuite avant le jugement et renouvelé après le jugement^ comme un désaveu implicite de la condamnation.

Reste-t-il encore quelque chose à la charge de Dreyfus ?

Oui, disent certains journaux.

Les « fuites » constatées au ministère de la guerre, en 1893 et 1894. Et qui donc a prouvé que Dreyfus fût l'auteur de ces « fuites » ?

A l'audience, on n'a même pas tenté de rétablir.

Ces fuites d'ailleurs ont continué, après l'arrestation et la condamnation de Dreyfus. Il y a toujours eu, il y aura toujours des fuites au ministère de la guerre, en France, comme dans les autres pays. On ne pourra jamais rendre parfaitement étanches ces grands réservoirs.

On dit aussi que Dreyfus était indiscret, qu'il était peu sympathique à ses camaradvîs, que la cote d'amour était faible...

Mais, en fait, les prétendues indiscrétions de Dreyfus n'ont jamais dépassé la mesure des démarches que peut faire, auprès de ses collègues pour se renseigner ou pour s'instruire, un officier zélé et laborieux.

Et qu'importe (jue la forme de son nez ou le son de sa voix ait déplu a quelques-uns de ses camarades ? Ce n'est pas assez pour condamner un officier à la déportation perpétuelle, cet officier fût-il juif !

Tout cela, en effet, est d'une telle indigence et d'une telle inanité, et si contraire à la maxime : eœ nihilo nihil^ qu'on a dû chercher autre chose. Ayant bien cherché, on a trouvé des preuves... postérieures à la condamnation.

On a commencé à trouver de ces preuves postérieures^ au mois de septembre 1896, dès que la presse recommença à s'occuper de Dreyfus, sur le bruit mensonger d'un tentative d'évasion.

Chaque fois qu'il fut question de Dreyfus, on chercha et on trouva de nouvell-es preuves postérieures.

On vient encor-e, nous dit-on, d'-eai trouver tout récemment. On aurait même retnouvé à Bruxelles les traces d'un voyage que le capitaine Dreyfus n'y a jamais fait (ainsi que cela a -été établi p&*empitoijpement devant le conseil de gueme).

Mais la postériorité n'est pas la seule particularité de ces preuves ; elles en ont une autre, l'invisibilité.

Personne ne les a jamais vues, en dehora de ceus: qui ont eu l'honneur de les découvrir et de ceux qui en font état avec une discrétion telle, que seuls les Journaux favorables à Esterhazy peuvent à Toccasiou en donner quelques parcelles.

Personne n'a jamais compris que le ministre ait refusé à M. Scheurer-Kestner, premier vice-président du Sénat, — son ami personnel et très intime — ce que le commandant Pauffin de Saint-Morel allait accorder à M. de Rochefort.

Tout cela est très singulier, et d'autant plus singulier que, tandis que le ministre de la guerre cache si soigneusement ses preuves à lui, il s'eaquiert avec zèle des preuves des autres. U n'hésite pas à dépécher à cet effet M. Martinie, contrôleur général de l'armée ^yant rang et grade de général de division) à M. Hadamardetà M. Mathieu Dreyfus — sans parler de toutes les démarches faites auprès de M. Scheurer- Kestner et d'autres personnes-

Pour nous, nous nous permettons de penser que si ces preuves supportaient mieux la lumière, on les eût, dès longtemps, produites au grand jour. Et nous suggérons respectueusement à M- le ministre de la guerre l'idée de faire une enquête sérieuse sur l'origine de ces pièces, et de les soumettre ensuite à une expertise qui ne serait confiée, ni à M. Bertillon, ni à ses collègues ou subordonnés, MM. Varinard et Belhomme.

M. le ministre de la guerre se convaincrait ainsi, sans trop de peine, que parmi ces pièces, les unes n'ont aucune valeur, et que les autres sont suspectes; tranchons le mot, qvi'eiles sont fausses.

Cette constatation une fois faite, M. le ministre de la guerre s'en prendrait peut être aux auteurs — ils ne sont pas introuvables — de tant d^ manœuvres frauduleuses et criminelles, de tant de faux homicides. Il

se sentirait atteint dans sa dignité de chef militaire, de sénateur, de ministre, par l'impudente audace des faussaires. Il donnerait des ordres pour que les malfaiteurs fussent mis hors d*état de nuire, en attendant qu'ils fussent livrés aux tribunaux ou aux asiles d'aliénés qui sans doute les revendiqueraient.

Car on trouvera certainement, au fond de toute cette affaire, un fou malfaisant.

Ce sera le secret, douloureux entre tous, de cette effroyable affaire; et on ne pourra plus le cacher bien longtemps. Le ministre de la guerre ne voudra certainement pas attendre un éclat public, car, à tarder ainsi, il risquerait de paraître lui-même victime des artifices compliqués et ténébreux d'un criminel ou d'un fou.

L<a culpabilité d'Ësterhazy.

Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis la condamnation du capitaine Dreyfus, lorsque l'attention du service des renseignements du ministère de la guerre fut appelée sur les agissements suspects du commandant Esterhazy.

Une enquête fut ouverte par le chef du service des renseignements, le lieutenant-colonel Picquart, sur l'ordre de ses chefs et avec J'aide de ses subordonnés. Cette enquête se poursuivit pendant plusieurs mois et amena contre le commandant Esterhazy la découverte de charges d'espionnage très graves. Dans l'intervalle, l'écriture d'Esterhazy avait passé sous les yeux du lieutenant-colonel Picquart, qui avait reconnu immédiatement celle du bordereau.

Le commandant Esterhazy menait la vie la plus déréglée. Il faisait des dépenses hors de proportion avec ses ressources, il avait laissé partout la plus détestable réputation.

Il avait eu avec plusieurs de ses fournisseurs et de ses propriétaires des démêlés scandaleux, et quelquesuns de ses créanciers l'accusent même de ne s'être soustrait au paiement de certaines dettes qu'en produisant des quittances fausses.

Par un contraste éclatant, toutes les preuves directes et toutes les charges accessoires que l'on n'avait

pu trouver contre Dreyfus, pour cette bonne raison qu'il était complètement innocent, se réunissaient ici contre Esterhazy, pour la seule raison qu'il était coupable.

Cependant, en septembre 1896, le moment paraissait venu de donner une solution à la longue enquête du colonel Picquart.

D'après les renseignements publiés par la presse et

3ui n'ont pas été démentis, une courte corresponance s'engagea entre le général Gonse, alors absent de Paris, et le colonel Picquart. Le colonel disait : « Il est temps de faire justice! » Le général répondait: « Vous avez raison, il n'est plus possible d'éviter la lumière, mais il faut être prudent I »

On fut si prudent qu'au mois de novembre 1897, la question n'avait pas, depuis septembre 1896, fait un seul pas î

Un autre acte de prudence fut le brusque éloignement du colonel Picquart, le 16 novembre 1896, à Tavantveille de l'interpellation Gastelin, qui eut lieu, on s'en souvient, le 18 novembre.

Lé colonel Picquart fut ensuite promené pendant plusieurs mois de la frontière de l'Est à la frontière du Sud-Est, en de vagues missions, puis en Algérie et en Tunisie. Puis, en mars 1897, il fut nommé lieutenantcolonel du 4^ régiment de tirailleurs, à Sousse, et, dans ce régiment d'élite, il trouva enfin un peu de repos.

Mais il est nécessaire de dire maintenant quelques mots de l'interpellation Gastelin.

Tout le monde à la Chambre se trouvait à ce moment d'accord pour éviter un débat public sur l'affaire Dreyfus. Et le ministre de la guerre ayant lui-même supplié la Chambre de n'admettre aucune discussion, M. Gastelin put, à son aise, promener où il lui plut son éloquence incohérente d'ancien conducteur de ponts et chaussée mâtiné de journalisme et condamné à ce titre pour diffamation envers son chef. Sa connaissance des ressources de la diffamation et des bénéfices de l'immunité parlementaire lui permit même d'accuser d'espionnage des personnes d'une honorabilité incontestée, au risque non seulement de troubler la Chambre, mais de l'égarer.

Cette harangue, qui se proposait d'être enflammée, et qui ne réussit qu'à être fumeuse, une fois terminée, on

vit avec étonnement le ministre de la guerre accepter, avec la seule addition d'une expression de confiance. Tordre du jour déposé par M. Castelin, et contre lequel il avait paru tout d'abord protester avec indignation.

Tout cela dut laisser une impressit^n un peu confuse aux auditeurs de M. Castelin et aux lecteurs du Journal officiel.

L'impression eût sans doute été plus confuse encore, et eût confiné au malaise, si la Chambre avait su que des lettres anonymes avaient été reçues par Esterhazy et par un de ses amis, les menaçant tous deux d'être dénoncés à la tribune par M. Castelin, comme coinplices de Dreyfus !

Qui avait écrit ces- lettres ? Esterhazy t C'est peu probame, son trouble et son émotion furent très vifs et très apparents.

M. Castelin? Ce serait lui faire injure.

Une enquête à cet égard est donc indispensable. Et soit qu'une remise de l'affaire permrette à l'autorité militaire d'y procéder elle-même — ou que cetteenquête soit faite par la justice civile — ou qu'il y soit procédé par ime commission parlementaire, tï faudira bien enfint' que Fo-n serésigmeà rechercher îa vérité et à la dire au pays !•

Nous pensons que lorsque cette enquête nécessaire sera enfin ouverte, elle n'aura pas grand'peine à se diriger du coté de la lumière et qu'elle retrouvera aisément la main mystérieuse qui a écrit ou fait écrire ces lettres anonymes. Il y a des professionnels de la lettre anonyme et de Ha dame voilée. On les découvrira vite sous le voile qui les abrite encore. . .

Il' importait d'établir — nous ne Favons fait qu'à regret, mais cela était (S'une absolue méeesâité et d'une absôliue urgence — il importait d' établir (çue dès le m,ois de septembre 189&, l'affaire Esterhaay était en état de recevoir une solution régulière et définiiiivey c'est-à-dire une solution judiciaire. Cîe fait in-contes^iablle devra être mis en évidence dievant le conseil de guï^rire comme il Ta é^é devant le génjéral de PellieuQL et devant Ife com.mandant Ravary.

Ce serait faire à un des officiers les plus distingués et les plus estimés de Farmée une cruelle injure, que de supposer que les menaces des journaux d'Esterhazy

TOUTE LA VKIUTE

l'empêcheront de dire au conseil de guerre la vérité, toute la vérité qu'il a déjà dite deux fois. Son honneur militaire et sa probité d'homme sont ici en cause, et ils sont assurément plus chers à l'armée que l'honneur du « uhlan » Esterhazy !

Mais il y a d'autres témoignages — il y a aussi des pièces, et, en particulier, le rapport que le colonel Picquart a adressé à ses chefs sur l'affaire Esterhazy et qui doit se trouver au dossier.

Des événements récents, et tout d'abord la courageuse dénonciation de M. Mathieu Dreyfus, instruit par un hasard tardif de Fidentité de l'écriture d'Esterhazy avec celle du bordereau, — c'est-à-dire de la culpabilité d'Esterhazy — ont jeté sur cette affaire une lumière plus crue, et révélé au public, qui en ignorait tout, l'erreur des juges de 1894 sur la personne du coupable.

Esterhazy dut reconnaître que son écriture était identique à celle du bordereau, et ne put alléguer pom* sa défense que l'invraisemblable hypothèse d'un décalquage — hypothèse démentie par l'examen même le plus superficiel du bordereau. Car des mots choisis au hasard parmi des centaines de lettres (qui, pour une opération de ce genre eussent été nécessaires) ne sauraient avoir tous la même dimension» ni la même inclinaison. Il y aurait forcément entre eux des différences, fussent-elles légères, et le bordereau eût présenté un aspect inégal et raboteux, au lieu de cet aspect uniforme d'une pièce écrite d'une écriture courante et hâtive. Ainsi la glace unie d'un étang, gelé en une nuit, se distingue à première vue de la couche de glace rugueuse et heurtée que forme, à la surface d'un fleuve la soudure des glaçons qu'il a charriés.

Aucune expertise ne saurait prévaloir contre un tait d'évidence, dont chacun peut, en un instant, s'assurer par ses propres yeux. Et toutes les conférences que M. Bertillon a pu accorder à ses successeurs, MM. Varinard et Belhomme, n'y feront rien...

Est-il besoin de rappeler les lettres Boulancy ? Cette haine furieuse de l'officier allemand, égaré dans l'armée française qu'il déteste, qu'il méprise, qu'il couvre d'injures dans la personne de ses chefs? Cette haine atroce oui rêve Tincenâie de Paris et le massacre de cent mille Français ?

■■nÏ

Et l'on ose parler de Thonneur d'un pareil misérable? Mais croit-on donc qu'il n'y a, en France, de lecteurs que pour Y Intransigeant et pour la Libre Parole ?

Notez que cet homme se trouvant un jour ivre dès le

matin, a fait l'aveu de son crime, dans une boutique

de coiffeur, où il a été vu non seulement par le garçon,

• mais par son patron et par un gardien de la paix dont

on peut dire le nom.

Notez qu'il a menacé plusieurs témoins, soit par lettres, soit par d'insolentes démarches rendues possibles par la naïveté du commandant Ravary qui indiquait les noms des témoins avant de les interroger, avant même de les convoquer.

Notez enfin que dans une lettre qui est au dossier, et qui date de Juillet 1894^ il a indiqué lui-même que sa situation désespérée l'acculait à un crime. Et il n'a pu contester l'authenticité de cette lettre, écrite à un ami qui l'aida fréquemment de sa bourse, et qui poussa même la bienveillance jusqu'à lui faciliter, dans la haute société juive, cette longue tournée de mendicité, où il alla solliciter le prix dû, suivant lui, à l'assistance qu'il avait prêtée au capitaine avec Crémieu-Foa comme témoin de son duel avec M. Drumont.

Notez qu'au cours de ce dégradant pèlerinage, Esterhazy exhiba une prétendue lettre du général de Boisdeffre, lui reprochant d'avoir été le témoin d'un officier juif ; lettre évidemment fausse, manœuvre bien digne d'un escroc, d'un faussaire de profession !

Cet ancien ami, aujourd'hui désabusé, menacé à son tour par le misérable qu'il a reçu à sa table et secouru de son argent, aura quelque crédit devant le Conseil de guerre, car c'est un ancien officier d'ordonnance du général Saussier.

Notez que dans l'entourage d'Esterhazy on a pu constater que, depuis le procès Dreyfus, cet homme avait l'esprit atteint d'un détraquement de plus en plus apparent.

Et, maintenant, toute la question est de savoir si l'on fera venir devant le conseil de guerre les témoins qui savent la vérité et qui la diront ; et tout d'abord, l'honorable général Guerrier, qui a dû faire mettre Esterhazy en non-activité pour infirmités temporaires, ne pouvant se débarrasser autrement d'un officier qu'il avait pu apprécier, et qui, pour ne citer qu'un fait.

avait, par des manœuvres frauduleuses, réussi à faire figurer sur ses états de service une imaginaire citation àrordredu jour.

Voilà les preuves directes de la culpabilité de cet homme.

Mais il en est d'autres tout aussi graves et qui paraîtront même plus graves à ceux qui, dans les affaires, s'attachent de préférence aux « à-côté ».

Trois semaines avant la dénonciation de M. Mathieu Dreyfus, Esterhazy porte à ValiM-office du passage de l'Opéra une lettre de menaces de mort contre M. Hadamard et M. Mathieu Dreyfus, qui ignoraient encore jusqu'à son existence.

Il cède son bail à Mme Pays, en lui déclarant qu'il faut qu'il disparaisse. C'est encore ce qu'il répète quelques semaines après au coiffeur du passage du Saumon.

Dans ce désespoir, lui arrive tout à coup un secours inattendu, et qui serait bien, de toute cette affaire, la chose la plus extraordinaire, si le lecteur n'avait pas déjà deviné la vérité.

On le rassure ; on le renseigne sur les projets de ses « ennemis » (comme si un pareil misérable pouvait avoir des ennemis 1) ; on va jusqu'à lui fournir des armes.

La dame voilée, — instrument d'un personnage très mal déguisé et dont on a reconnu la « manière » — la dame voilée entre en scène et remet à Esterhazy la photographie d'une pièce prouvant, soi-disant, la culpabilité de Dreyfus : photographie volée au ministère de la guerre, dit le re(;u délivré par le cabinet du ministre.

Peut-être devrait-on rappeler ici qu'Esterhazy n'était pas allé chercher cette pièce à Londres (où il prétendait l'avoir mise en dépôt), puisqu'il n'y était pas allé, ainsi que nous le savons par la déclaration même du directeur de l'agence postale du passage de l'Opéra.

Mais il importe davantage de remarquer que ce vol, ou prétendu vol, n'a été au ministère l'objet d'aucune recherche, d'aucune enquête. On peut donc impunément voler au ministère de la guerre les pièces les plus secrètes î Impunément, bien plus, sans que personne s'en émeuve et cherche à savoir en quel endroit,

comment et par qui cette pièce a pu être volée I qui donc nous parlait d'armoires de fer a triple serrure?

Un officier accusé de haute trahison, signalé dès longtemps comme espion, se promène tranquillement dans Paris, mettant son revolver sous le nez des témoins et sa pièce « volée au Ministère » sous les yeux de ses juges I

Ce n'est pas tout.... Tja dame voilée, ses lettres anonymes, ses petits bleus, ses rendez-vous au pont Alexandre III ou au Sacré-Cœur, ses photographies de pièces volées, tout cela était trop simple pour l'esprit compliqué qui forge dans la nuit grandissante de son intelligence malade les mailles du réseau où doivent, suivant lui, se prendre à jamais la vérité et la justice.

Alors, on embrigade Souflfrain, le plus vil des expoliciers. Et le colonel Picquart reçoit le même jour, à Sousse, deux télégrammes de Paris, destinés à le compromettre de la façon la plus grave, et dont le second, signé faussement du nom d'une femme qui appartient à la plus ancienne noblesse de France, l'accuse formellement d'avoir fabriqué lui-même une pièce importante, point de départ supposé de son enquête contre Esterhazy !

Pensez-vous que I'od s'en soit ému ? Que l'on ait recherché, que l'on ait interrogé Souffrain, signalé officiellement par la Sûreté générale comme l'auteur d'un des deux télégrammes ? Non, Souffrain court, il court encore, il courra aussi longtemps qu'Arton.

Notez que ces deux télégrammes ne sont, pour ainsi dire, que le centre et le pivot d'une machination plus vaste et plus compliquée, où d'autres faux télégrammes, de fausses lettres, de faux témoignages jouent un rôle important.

Tout cela semble laisser le ministre de la guerre indifférent et comme insensible.

Et l'on se demande si la plainte formelle en faux que le colonel Picquart a déposée au parquet du Procureur de la République, contre les auteurs des deux télégrammes qu'il a reçus à Sousse, pourra déterminer une initiative quelconque des pouvoirs publics.

Il aurait pourtant fallu éclaircir tous ces faits, instruire cette plainte, avant la réunion du Conseil de guerre. M. le sénateur Trarieux, ancien garde des sceaux, l'a démontré de la façon la plus rigoureuse

TOUTE LA VÉEITÊ 35

dans sa lettre au ministre de la guerre. Mais la logique n'a plus de prise sur le ministre de la guerre et Ton s'ipagine bonnement qu'on gouvernement ou qu'un tribunal peuvent impunément s'en affranchir f

Lte lien des deux affalrefiu'

Nous avons dû nous écarter un instant — à la suite d'un des faussaires embrigadés pour tromper l'opinion, avec l'espoir avoué de tromper ensuite les juges — de ce qui fait le fond de l'affaire Dreyfus et de l'affaire Esterhazy.

Il faut cependant y revenir et conclure.

Il n'y a, entre l'affaire Deyfus et l'affaire Esterhazy, qu'un seul lien, un seul point de contact : le bordereau, attribué à tort à Dreyfus et que l'on hésite, pour cette seule raison^ à attribuer, justement cette fois, à Esterhazy.

Aucune puissance politique ou militaire ne pourra pourtant faire que ce bordereau, qui est dC Esterhazy, soit de Dreyfus, car des faits échappent au pouvoir des hommes.

n s'agit seulement de savoir si la vérité sera reconnue, si la justice sera respectée, ou si, — en ce siècle qui se croit un siècle de lumière 1 — la raison humaine recevra une atteinte aussi grave, que dis-je ! plus grave que celle qu'elle reçut, au siècle dernier, de la condamnation de Galas.

Car Galas fut réhabilité au bout de trois ans, par les efforts presque uniques de Voltaire, tandis que, dans la présente affaire, Jes efforts réunis de tant d'hommes considérables par le talent, par la situation personnelle,

f)ar l'estime publique, ont paru jusqu'ici impuissants à utter contre la malfaisance d'un fou î

On tait ce sophisme : Dreyfus a été condamné, donc il est coupable.

Or, Dreyfus a été condamné pour le bordereau, donc Esterhazy ne peut pas être l'auteur du bordereau. Donc Esterhazy est innocent.

Et c'est à la glu de ces raisonnements imbéciles que

Ton se flatte de prendre les intelligences de sept jugesmilitaires î quelle dérision ! quel outrage î

Faut-il vraiment répéter de telles absurdités ?

En théorie, si Ton s'en tient aux hypothèses abstraites, sans tenir aucun compte des faits, Dreyfus peut être coupable de son côté, et Esterhazy du sien.

De même, Dreyfus peut être innocent de son côté et Esterhazy du sien.

En effet, d'autres charges que le bordereau peuvent être (à tort ou à raison, nous raisonnons in abstracto} alléguées contre Dreyfus.

Esterhazy pourrait ainsi être coupable, même par le bordereau, sans que pour cela Dreyfus soit innocent.

A plus forte raison, Dreyfus et Esterhazy peuventils être tous deux innocents.

Dreyfus, puisqu'il n'a rien fait — Esterhazy, puisqu'il peut alléguer, pour expliquer le bordereau, une explication quelconque (ainsi qu'au début il se disposait à le faire avec une étrange histoire d'amorçage).

Toutes ces hypothèses sont théoriquement possibles.

La seule chose qui soit impossible théoriquement et pratiquement, c'est que le conseil de guerre profite de la comparution d'Esterhazy devant lui pour jugera nouveau le procès Dreyfus.

Et voilà la manœuvre grave et redoutable entre toutes, contre laquelle nous devons nous élever et protester de toutes les forces de notre indignation.

On en annonce publiquement le succès, mais nous comptons bien que les journaux du Uhlan auront parlé trop tôt î

Eh quoi ! on veut prouver l'innocence d'Esterhazy par la culpaMlité de Dreyfus^ quelle folie !

La culpabilité de Dreyfus, fût-elle cent fois établie, qu'elle n'impliquerait pas l'innocence d'Esterhazy.

Nous dénions formellement aux juges du conseil de guerre le droit de s'occuper de la culpabilité de Dreyfus, sauf en ce qui concerne le bordereau^ cd^v le bordereau est le point capital du procès.

Et puisque le débat porte sur cette question de savoir quel est celui He ces deux hommes qui a fait le bordereau, il fallait de toute nécessité, de toute logique, de toute honnêteté^ faire venir Vautre^ de son île lointaine — et le mettre en état de se défendre une seconde

fois, puisqu'il est accusé une seconde fois, et qu'il va être jugé une seconde fois.

Hors la présence de Dreyfus, le débat est nul, le jugfement est nul, à moins que le bordereau ne soit attribué à Esterhazy, contradictoirement avec lui. Car pour Esterhazy, l'absence de Dreyfus est une circons tance éminemment favorable. Pour Esterhazy, l'absence de Dreyfus ne saurait donc être un cas de nullité — tandis que pour Dreyfus, il en est un, énorme, évident.

Il semble que dans cette affaire l'imprévoyance du gouvernement soit allée aux dernières limites.

Le président du conseil, M. Méline,déclarait du haut de la tribune, qu'il n'y avait pas « pour le moment » d'affaire Dreyius ; qu'après l'affaire Esterhazy on verrait...

A cela, rien à dire.

Mais, aujourd'hui, on nous annonce qu'on va rejuger l'affaire Dreyfus à huis c]os, sans la présence de Vinculpé, que le résultat de ce jugement est connu d'avance (comme l'étaient déjà, paraît-il, les avis du général de Pellieux, du commandant Ravary). Et qu'une fois la condamnation de Dreyfus confirmée, l'acquittement Esterhazy s'en suivra nécessairement.

Hélas î de telles aberrations sont-elles possibles ?

Seuvent-elles être rêvées? Oui, puisqu'on les imprime. [ais peuvent-elles être réalisées î Nous en douterons jusqu'au bout.

Si cette dernière machination, la plus compliquée et la plus monstrueuse qu'ait jamais rêvée le fou malfaisant dont nous avons dû parler, devait réussir, — ce serait pour notre pays, pour notre temps, une tache ineffaçable.

Ce serait pour la justice militaire un véritable désastre.

Un académicien a dit, dès le premier bruit de cette affaire : C'est un Panama militaire !

Nous voulons espérer qu'il s'est trompé et que le gouvernement de la République saura se ressaisir pour éviter à ce pays la honte d'une pareille humiliation, sous les yeux des autres nations, parfaitement renseignées, elles, et pour came — au temps où nous vivons, la honte d'iniquités que l'on croyait à jamais

abolies — et à Tarmée, la honte et le préjudice d'une morale capitis deminutio.

Et que faut-il pour cela ?

Qu'on laisse toute liberté aux juges — mais qu'au préalable on instruise cette affaire, complètement et loyalement — et que, tout d'abord, on se débarrasse des faussaires démasqués.

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