‹ La révision du procès Dreyfus: faits et documents juridiquesChapitre 3 sur 22 · L'AFFAIRE DREYFUS · texte numérisé non relu

L'AFFAIRE DREYFUS

Un officier de l'état-major est accusé de trahison. Il se trouve que cet officier était le premier Israélite qui arrivât

àTétat-major. On le juge à huis clos. Il est déclaré coupable de trahison et condamné.

Sur quelles preuves? Sur un bordereau. Qu'est-ce que ce bordereau? On en fait grand mystère tout d'abord, puis on finit par l3 connaître.

Où Ta-t-on trouvé ? Alors on raconte qu'il a pour provenance la corbeille d'un ambassadeur. Si on objecte qu'il est bien invraisemblable qu'un ambassadeur abandonne aux chiffonniers des pièces de ce genre, des gens vous disent mystérieusement : — « Ce n'est pas là la vérité. Et ils vous indiquent une provenance beaucoup plus extraordinaire. »

Ce premier point établi de cette manière, si on demande : — « Qui prouve que cette pièce soit du capitaine Dreyfus ? L'on vous répond : — Il y a des experts-en écriture qui ont affirmé que l'écriture était déguisée, mais qu'elle était bien la même. »

Si vous dites :

— « Alors il a été condamné sur une expertise en écriture faite sur une seule pièce, on vous répond:

— Non î il y a eu une autre pièce qui n'a pas été communiquée à l'audience, que la défense a ignorée, mais qui a été communiquée au Conseil dans la chambre des délibérations. »

Alors, si vous croyez que nous avons un code, que nous avons des lois, qu'il y a des principes juridiques qui doivent être respectés^ vous faites timidement cette objection :

— C'est de la justice à l'orientale î Dans la France du xixe siècle, un siècle après la Révolution, sous la République, ce n'est pas possible !

Toutes ces explications vous laissent dans l'angoisse. Il n'y a pas eu de preuve nette, évidente, claire, qui prouve que le condamné est coupable. Cette angoisse devient d'autant plus grande que le condamné est juif, qu'il y a des gens, dignes de vivre au xvie siècle, qui ont ressuscité l'antisémitisme et qu'ils semblent considérer comme une victoire cette condamnation.

Cependant, nul, excepté quelques personnes, n'a de documents pour se faire une conviction. Il en résulte que nous nous inclinons devant la chose jugée, sans conviction ni pour ni contre.

Un jour, on annonce que M. Scheurer-Kestner croit qufr Dreyfus n'est pas coupable.

Aussitôt, ropinion publique s'agite, M. Gabriel Monod, professeur de l'Ecok des Hautes Etudes, ancien élève de TEcoledes Chartes, déclare qu'il partage cette conviction.

M. Bernard Lazare publie une brochure.

M. Bernard Lazare s'appuie sur des preuves morales : si fortes qu'elles puissent être, elles ne peuvent pas provoquer la revision du procès.

Il s'appuie sur des contre-expertises en écriture. Alors les partisans de la condamnation disent :

— Quelle valeur ont-elles ?

On peut répondre que si les contre-expertises en écriture n'ont pas de valeur, les expertises n'en ont pas davantage. Voilà une demi-douzaine d'experts de différents pays qui infirment une expertise ; vous dites qu'ils se trompent tous ; soit ; mais pourquoi n'y en aurait-il eu qu'un seul à ne pas se tromper ? Si vous déclarez que six experts sont suspects, pourquoi déclarez-vous un expert infaillible ?

On peut conclure que si les expertises en écritures peuvent être aussi faillibles, il eût peut-être été du devoir du gouvernement de ne pas engager une action d'une telle gravité sur la seule opinion d'un expert en écriture.

Si vous croyez qu'elle est suffisante pour justifier une condamnation, vous devez croire que Topinion d'une demidouzaine d'experts est suffisante pour provoquer une revision.

Parmi les experts en écriture, j'en connais deux, M. Bertillon et M. Grépieux- Jamin .

M. Bertillon est convaincu de la culpabilité du capitaine, M. Grépieux-Jamin dit le contraire.

M. Bertillon a inventé l'anthropométrie, il est arrivé à des résultats très remarquables.

J'ai eu occasion de voir M. Grépieux-Jamin faire des expériences de graphologie. Il a été prodigieux. Il déshabillait un homme sur la seule vue de son écriture de la manière la plus complète. C'est évidemment un observateur de premier ordre.

M. Grépieux-Jamin était un antisémite passionné, un ami de Drumont. S'il y avait eu doute, évidemment le doute, dans son esprit, n'eût pas profité à Dreyfus.

Mais, enfin, nous restons perplexes, et, à coup sûr, il faut autre chose.

Or, M. Scheurer-Kestner affirme non seulement qu'il a la conviction que le capitaine Dreyfus est innocent, mais qu'il a des preuves de cette innocence, et la plus évidente de toutes, c'est qu'il connaît le véritable coupable.

La Liberté a cité hier un nom. M. Scheurer-Kestner a écrit une lettre à cet ancien officier pour déclarer qu'il était en dehors du débat, mais il maintient que, peodant que Dreyfus est à llle du Salut, il y a un coupable qui est en liberté.

Evidemment, la parole de M. Scheurer-Kestner mérite l'attention.

Les antisémites ne peuvent pas accuser M. Scheurer- Kestner d'être juif. 11 est protestant.

Ils ne peuvent pas dire que s'il prend en main la question Dreyfus, il y a quelque intérêt. 11 n'a pas besoin dô faire du bruit autour de son nom. Vice-président du Sénat, il n'a pas d'ambition.

Riche, on ne peut pas l'accuser d'être victime d'une corruption pécuniaire. Enfin, on ne peut pas soupçonner cet Alsacien d'être porté à l'indulgence pour un traître.

Si cet homme quitte la sérénité de son existence pour prendre en main une cause qui déchaîne tant de haines et de fureurs contre lui, il faut reconnaître qu'il ne peut être guidé par d'autre mobile que l'amour de la vérité et de la justice.

Chacun éprouve un sentiment d'angoisse tel que je déclare qu'il est à souhaiter, non seulement pour notre pays, mais pour la civilisation du xix« siècle, pour la justice, qu'on puisse produire des preuves plus probantes que celles qu'on a données jusqu'ici de la culpabilité de Dreyfus.

Oui, il est à souhaiter que Dreyfus soit bien le véritable coupable, car si, sous la pression d'un ministre delà guerre voulant se faire décerner des brevets de patriotisme par certains journaux, un conseil de guerre, ne voulant pas être soupçonné de quelque tiédeur, a condamné un officier inno« cent ; si, pour les causes qui ont fait condamner cet officier.

REVISION DU 1*R0CKS 11

il y avait cette considération qu'il était Israélite ; qu'il fallait empêcher les officiers juifs d'arriver à Tétat-major, s'il y avait au fond de cette affaire des passions et des jalousies de races et de religions : c'est une chose épouvantable l

S'il y a eu conspiration contre un innocent, pour sauver le véritable coupable, c'est effroyable.

Mais il y aurait encoe quelque chose de plus épouvantable : c'est que, si ces faits s'était produits, on s'acharnât à les nier ; c'est qu'on continuât à frapper l'innocent pour n'avoir pas à reconnaître son innocence ou à trouver le véritable coupable.

Pour que la France sorte de ce cauchemar, il |est nécessaire qu'on aille jusqu'au bout. M. Scheurer-Kestner n'e:;t pas homme à se dérober.

M. Scheurer-Kestner a déclaré qu'il avait saisi le gouvernement de documents qui lui permettaient de faire une «nquôte. Il est nécessaire que l'on sache si le gouvernement a cru devoir procéder à l'enquête demandée .

Le 17 novembre, j'ajoutai :

M. Mathieu Dreyfus ayant dénoncé nettement un ancien officier, le ministre de la guerre a déclaré qu'il ouvrait une instruction.

Nous espérons que cette instruction sera conduite dans des conditions d'impartialité qui ne laissent de doute à personne.

Parce que M. Walsin-Esterhazy a été zouave pontifical, ee n'est pas une raison pour qu'il soit coupable ; ce n'est pas une raison pour qu'il soit innocent.

Nous n'imiterons pas les Drumont et autres journalistes •de même acabit qui ne veulent d'autre preuve à la culpabilité de Dreyfus que sa qualité de juif.

Malheureusement, on apprenait en même temps la démarche de M. Pauffinde Saint-Morel, chef de cabinet du général de Boisdeflfre, auprès de M. Henri Rochefort : ceux qui le connaissaient disaient que c'était un homme timide qui n'avait point certainement pris sur

lui rinitiativ(î d'une pareille visite. De son côté, M. Henri llocliefort avait soin de répéter qu'il était venu le trouver de la part de ses chefs. Le 18 novembre au soir, le gouvernement communiqua aux journaux la note suivante :

Une punition de trente jours d'arrêts de rigueur a été infligée à la date de ce jour au commandant Pauffin de Saint-Morel, par le chef d'état-major général de l'armée, pour avoir fait à un journaliste une communication interdite par les règlements et les ordres du ministre.

Cette note indiquait qu'au ministre de la guerre on commençait l'enquête sur le cas du commandant Walsin-Esterhazy par une comédie. Je ne me sentis pas rassuré, pas plus que je ne me sentis rassuré par les réponses peu concordantes laites à la Chambre des députés et au Sénat par le ministre de la guerre. A propos de l'interpellation Sembat du 5 décembre 1897, je disais dans le Siècle:

Etait-ce uniquement par souci de l'honneur de Farmée que M. Gastelia questionnait samedi le gouvernement et que MM. Sembat et de Mun transformaient la question en interpellation? Quelle question? Quelle interpellation? Sous quel prétexte ? Parce que le général Saussier avait donné ordre d'informer au premier conseil de guerre contre le commandant Walsin-Esterhazy. Mais alors, l'affaire suit la voie judiciaire. Il n'y a qu'à attendre. Pourquoi une question ou une interpellation ?

Pour l'honneur de l'armée ?

Il eût été évidemment de l'honneur de l'armée de n'avoir jamais compté parmi ses officiers un homme comme le commandant Walsin-Esterhazy; mais il avait été mis en disponibilité pour « infirmités temporaires ». Du reste, ce n'est point la longue présence sous les drapeaux du commandant Walsin-Esterhazy que les questionneurs et interp " lateurs paraissaient considérer comme pouvant entacher rhonneur de l'armée.

Considéraient-ils d'un autre côté,que la condamnation de

Dreyfus entachait l'honneur de l'armée, puisqu'elle implique qu'il s'est trouvé dansTEtat-major un officier coupable de haute trahison ? en concluent-ils qu'il a été condamné à tort ? Pas du tout. Ils tiennent absolument pour démontré que cet officier s'est trouvé. Ce qu'ils semblent considérer comme atteignant l'honneur de l'armée, ce serait la reconnaissance d'une erreur judiciaire.

Et pourquoi ? Sept officiers ont condamné le capitaine Dreyfus. Nul n'a discuté leur bonne foi. On n'a accusé aucun d'eux « d'avoir reçu la forte somme », pour nous servir du vocabulaire du commandant Walsin-Esterhazy.

S'ils se sont trompés, en quoi l'honneur de l'armée est-il compromis ? Il le serait, au contraire, si, un autre coupable étant découvert, il y avait des manœuvres ayant pour but de dissimuler la vérité.

M. Méline a déclaré qu'il n'y avait pas, en ce moment, d' « affaire Dreyfus ». Il est évident qu'il a voulu donner une forme paradoxale à sa pensée pour mieux la faire saisir, mais chacun continuera à appeler l'affaire Walsin- Esterhazy l'affaire Dreyfus.

M. Méline a ajouté avec raison que « tant qu'il n'y a pas lieu à revision, on doit s'incliner devant l'autorité de la chose jugée ».

C'est une question de fait évidente. M. Scheurer-Kestner n'a pas demandé qu'on mît immédiatement Dreyfus en liberté, avec avancement pour réparation du préjudice qui lui a été causé. Il est clair que tant qu'il n'y a pas eu revision du procès, le capitaine Dreyfus reste le condamné Dreyfus.

Le général Billot a ajouté que, « en son âme et conscience, il croyait qu'il était justement condamné ». C'est une conviction que les autographes de Walsin-Esterhazy, accompagnés de ses aventures, ont pu ébranler chez un certain nombre de personnes. Il est vrai que ces personnes ne sont pas ministres delà guerre. Nous saurons d'ici peu de temps, il faut l'espérer, si la conviction du général Billot était appuyée sur des preuves plus solides que celles que le public connaît ou, au contraire, si c'était une conviction plus sentimentale que raisonnée. La justice est saisie du cas du commandant Esterhazy, et, si elle venait à découvrir qu'il est Tauteur du fameux bordereau, il est évident qu'il n'y aurait pas deux coupables ; il y en aurait un autre que le condamné Dreyfus.

Une interpellation a lieu au Sénat le 7 décembre. Le lendemain je disais dans le Siècle :

L'AFFAIRE DREYFUS AU SÉi^AT

J'ai dit que le gouvernement n'aurait pas dû accepter rinterpellation de M. Marcel Sembat samedi dernier, car, la justice étant saisie, won premier devoir était de la laisser faire.

D'un autre côté, lundi matin, je disais :

« Je pense que M. Scheurer-Kestner réservera ses preuves pour rinformation ouverte devant le premier conseil de guerre; que si la :juestion de revision doit se poser au Sénat, elle ne se posera qu'après que l'affaire Walsin-Esterhazy aura été terminée devant la justice militaire; mais c'est précisément pour cela que la question, rinterpellation^ l'ordre du jour et toutes les parties des déclarations ministérielles qui sont en dehors des faits existants étaient déplacés. »

M. Scheurer-Kestner, mis en cause par le président du conseil et par le ministre de la guerre, a cru qu'il devait s'expliquer devant le Sénat et a interpellé le gouvernement.

De sa déclaration, il résulte deux choses :

lo Que .^'il n'avait pas déposé ses pièces entre les mains du président du conseil, qui n'avait pas qualité pour les recevoir, il avait communiqué son dossier au président du conseil et au ministre de la guerre ;

2o Que Dreyfus n'a été condamné que sur le bordereau.

M. Scheurer-Kestner a rappelé que, dernier représentant de l'Alsace au Parlement français, loin de vouloir attaquer l'armée, il ne poursuivait que la réparation d'une erreur judiciaire.

M. le ministre de la guerre a cru devoir répéter les affirmations qu'il avait faites à la Chambre, samedi dernier; il a terminé en disant: « Laissez la justice accomplir son œuvre ! »

C'est ce que demandent tous les hommes qui ont souci de la justice.

Mais il ressort des déclarations de M. le ministre de la guerre et de M. le président du conseil qu'ils n'ont pas voulu que le gouvernement prît l'initiative de la re vision « pour ne i^as ébranler l'autorité de la chose jugée ».

C'est alors que M. Scheurer-Kestner a pris une autre voie.

M. Méline a dit :

« Le gouvernement a été dans cette affaire d'une correction absolue ; il a suivi le seul fil conducteur qu'il eût au milieu des passions déchaînées : la loi î (Applaudissements).

« On la trouve trop lente et on invite le gouvernement à s'y substituer, il ne le fera pas. (Très bien 1) La justice militaire est saisie, laissons-la agir. »

Ndus pensons que ce sont ces déclarations que le Sénat a approuvées en votant l'ordre du jour Morellet-Franck Ghauveau par 231 voix.

M. Scheurer-Késtner a pris acte de ce qu'a dit le ministre de la guerre : « Toutes les pièces, y compris le fameux bordereau, seront versées à l'instruction. »

M. Méline avait dit, auparavant, « qu'il s'agit de faits qui doivent rester secrets ».

Je ne pense pas que le Sénat ait approuvé cette partie de la déclaration ; car, s'il y a une affaire Dreyfus aujourd'hui, c'est que le président du Conseil de guerre proclama le huis clos de la manière la plus absolue. Me Démange ayant essayé de déposer des conclusions, il refusa de les accepter. Me Démange ayant dit que « l'accusation reposait sur une seule pièce », aussitôt sa voix, fut couverte par les commandements militaires .

Et puis, cette pièce, on l'a connue. Un journal, le Matln^ à la veille de rintorpollation Gastelin, le 10 novembre 1896, en a publié le fac-similé. D'où le tenait-il ?. ..

Il l'a publié. Le monde s'est-il écroulé ? Si le capitaine Dreyfus n'a été condamné que sur le bordereau, il est regrettable que les débats n'aient pas été publics.

Si c'est le commandant Esterhazy qui a écrit, au contraire le bordereau, pourquoi les débats auraient-ils lieu à huis clos ? Il est connu maintenant, et le commandant est connu aussi.

Si la justice reconnaît qu'il est l'auteur du fameux bordereau, il est évident qu'il n'y aurait pas deux coupables : il y en aiira un autre que le condamné Dreyfus.

M. Trarieux, avec rautorité que lui donnent son talent, son caractère et sa situation d'ancien garde des sceaux, a rappelé « qu'on peut attaquer une décision judiciaire dans les formes exigées par la loi. La justice ne s'en trouve pas atteinte, car Tinfaillibilité n'est pas de ce monde. »

Il a ajouté : « Je n'ai pas C!U blesser la justice en lui soumettant la re vision des procès Gauvin et Pierre Vaux. J'ai cru, au contniire, qu'on prouvait ainsi qu'il ne faut jamais désespérer d'elle.

« Ce que je dis de la justice civile s'applique aussi à la justice militaire. »

Ce n'est pas au moment même où la cour de cassation est saisie de la revision du procès Pierre Vaux qu'on pourrait soutenir que, par cela même qu'un homme est condamné, il est forcément coupable. M. Pierre Vaux fut condamné sur les dénonciations du vrai coupable, et on a vu toutes les forces de la justice employées à empêcher la vérité de se faire jour et à maintenir cette condamnation. Pierre Vaux, condamné en 1852, est mort au bagne en 1875. Ce n'est qu'à la fin de 1897 que son innocence sera légalement proclamée. Il y a là quelque chose d'effroyable, et quand on pense aux circonstances qui enveloppent la condamnation Dreyfus, aux bruits qui Tentourent, à la fragilité de la base de cette condamnation, à la faillibilité des experts en écriture, aux similitudes d'écriture qui existent entre cette pièce et les autographes d'Esterhazy ; les gens qui trouvent que rien n'est plus monstrueux qu'une erreur judiciaire se sentent pleins de trouble et d'angoisse.

Personne ne demande au jîouvernement de ne pas considérer Dreyfus comme régulièrement condamné ; personne ne lui demande de le mettre en liberté ; mais tous les hommes soucieux de la vérité demandent à la justice militaire d'agir sans autre préoccupation que le souci de la vérité et de la justice.

Le rapporteur du premier Conseil de guerre et les autres magistrats militaires doivent retenir quelque chose de la déclaration de M. Méline.

Ils doivent faire abstraction de l'affaire Dreyfus. Ils ne doivent pas s'inquiéter s'il y a un condamné ou non. Ils doivent s'imaginer que le commandant Esterhazy est le premier et le seul officier accusé d'avoir écrit le bordereau. Voilà la situation mentale dans laquelle ils doivent se placer.

Mais est-ce possible ? et on se demande : — S'il n'y avait pas une affaire Dreyfus, y aurait-il une affaire Esterhazy ? Gomme a t se fait-il qu'on ne s'en fût jamais douté au ministère de la guerre ?

Les publications des autographes du commandant Walsin-Esterhazy, leurcomparaisonavecle bordereau ; les explications à la tribune du ministre de la guerre, les conversations qu'on rapportait comme ayant été tenues par lui dans les couloirs de la Chambre et du Sénat; le parti pris évident du général de Pellieux en faveur du commandant Walsin-Esterhazy ; les incertitudes du gouvernement qui ne se décida à faire venir de Tunisie le lieutenant-colonel Picquart que sur un article comminatoire de M. Clemenceau, para dans V Aurore ; l'empressement du général de Pellieux â faire perquisitionner chez le lieutenant-colonel Picquart pendant que celui-ci était en route pour venir à Paris et la répugnance du même général à faire saisir les lettres du commandant Esterhazy chez Mme de Boulancy ; la protection ouverte qui entourait le commandant Esterhazy ; l'attitude des journaux qui recevaient certainement des confidences d'officiers de l'état-major, comme V Eclair^ VEcho de Paris, le Journal^ toutes les manœuvres, avouées jusqu'à l'impudence, me prouvaient de plus en plus que tout était mis en œuvre pour ne pas reconnaître l'erreur judiciaire commise par les juges de 1894. Je n'accuse pas leur bonne foi : mais j'accuse leur naïveté et leur mépris de la loi. Les révélations du commandant Fornizetti montraient en même temps la passion haineuse, poussée jusqu'à la folie, que le commandant du Paty de Clam avait apportée dans la poursuite du capitaine Dreyfus.

Tous ces faits augmentaient chaque jour ma conviction que Dreyfus était une victime. Cependant, je considérais qu'il pouvait y avoir encore une chance d'erreur de ma part, car je ne connaissais pas l'acte d'accusation.

Quand je pus me le procurer, à la fin de décembre 1897, je l'examinai avec angoisse . Au fur et à mesure que

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j^avaneais dans ma lecture, j'étais de plus en plus stupéfait. Je m'attendais toujours à trouver quelque révélation, quelque fait précis. Je ne trouvai rien que des accumulations d'affirmations d'un monstrueux grotesque. Quand j'eus lu la dernière phrase, ma conviction absolue était faite :

Si Dreyfus a été condamné sur le bordereau, il a été eondaumé sans preuves.

S'il a été condamné sur d'autres pièces, sa condamnation est illégale, et alors la re vision s'impose.

Etant arrivé à cette effrayante conclusion, qui ouvre les horizons les plus sombres sur l'état mental et moral d'une partie du commandement de notre armée, je crus qu'il était nécessaire de déchirer le voile en publiant l'acte d'accusation.

Il faut que ce texte reste dans un volume. C'est pourquoi je le publie aujourd'hui, ainsi que l'acte d'accusation du commandant Ravary contre le commandant Walsin-Esterhazy. On pourra comparer les deux.

Ceux qui se figurent que l'acquittement triomphal du commandant Esterhazy a fini l'affaire Dreji'us se trompent grossièrement.

Le rapport Ravary a apporté un document capital : c'est la preuve juridique de la pièce secrète qui aurait motivé la condamnation de Dreyfus.

Le gouvernement a un devoir : prendre Finitiative de la re vision.

S'il ne le fait pas, Fagîtation continuera, car, lorsque les pouvoirs publics qui sont chaînés d'appliquer et de faire respecter la loi ne font pas leur devoir, il faut bien que ce soit des individus qui se substituent à eux.

Alors les rôles sont intervertis, et comme les individus se heurtent aux résistances de ceux aui auraient

dû rendre leurs efforts inutiles, ils en appellent au seul instrument dont ils puissent disposer : à Fopinion f Voilà le motif de l'agitation qui a fait passer ces

j^urs-ci, sur les boulevards de Paria, le souffle des mauvais jours.

Le gouvernement se ferait de singulières iltusîons s'il eroyaife que les explications du présideïït du conseil et les déclamations du ministre de* fet gaerre, ïe 13 jan?vier, peuvent avoir ptDur résuKat de Ita ealmer.

Oiïoi t à tout ce qu'il y avait à dire, le gouvernem»eTît n'a trouvé que des menaces de poursaites contre un homme dont on peut apprécier l'œuvre comme on voudra, mais qui est une des plus grande» notoriétés littéraires de la France- ! C'est mi- commencement, car ce n'est pas seiilem}e?Bi1î Zola qui doit être poursuivi, mais les joumauix qui o-ist reproduit sa lettre.

Nous dourtlons que* ks généraux Mercier, de Boisdeffre, Gonse,. de PeUieux^ les lieufenants-colooels du Paty de Clami et Henry, l^es commandant» d'Ormescheville et Ravary soient très satiisfeits d'être envoyés en cour d'assises en compagnie* des experts en écriture.

L'arrestation du lieutenant-colonel Pîcquart, au lendemain du procès, alors que lecommandanij Esterhazy avait été laissé en libearté joais^'aui moment de sa comparution devant ïe GcînseiL de guerre, semble une menace pour tes témoins militaires qfui ne déposeraient pas eonfarmément aux ordres donnés..

On dénooee Is» presse;. On représente les joiïrnaux qui entendent qm la loi soit respectée par les généraux comme' menaçant de désorgamiser ITarmée. Hélas, ce n'étaient point les journaux qui avaient désorganisé '\ l'armée en 1870. Ce ne sont pas eux qui sont coupables de haines de généra«uc5 entre eux, comme celle qui a chaoïgé ea déroute la bataille de Farbebchi, qui pou^vait être une vrctoia:^»-; ce ne sont pas eux q^r onit conduit l'armée à Sedan et préparé la trahison! ée Bazaine.

Mais ces géniérautx et ces officiers, suîp (pai on récliame le silence y soat d'im^alifiables bavardis^.

Quand le Me^vn publiait, le 10' novembre 1896*, le fac-similé du bordereau avec ce titre : La vérité ! il faut en finir ! est-ce que le bordereau n'était pas sorti du dossier? Quand l'jE'c/air publiait, au mois de novembre 1896, des renseignements sur ce qui s'était

passé dans le huis clos du Conseil de guerre, celui qui l'avait renseigné y avait assisté. Quand M. Pauffln de Saint-Morel allait voir M. Rochefort et lui racontait toutes les histoires que nous avons vues reproduites dans V Intransigeant y est-ce que le chef de Tétat-major gardait le silence? VEcho de Paris et le Journal j dont le rédacteur militaire, M. Barthélémy, vient d'être décoré par le ministre de la guerre, inventent-ils donc tout ce qu'ils disent ?

Est-ce que tous ces faits ne nous dévoilent pas une effroyable anarchie morale dans le cercle où se meuvent les personnages de cet épouvantable drame ?

Ils rappellent vraiment les généraux espagnols et les généraux des républiques de TAmérique du Sud.

Le général Billot a parlé de l'étranger : croit-il donc que ces manœuvres n'y sont pas connues et qu'elles aient mis en bonne posture l'armée française ?

Je vois dans les journaux étranger cette phrase répétée : « la justice à la française ». Cette phrase est en train de remplacer en Europe « la justice à la turque ». On pourra poursuivre des journaux français, menacer les citoyens qui continueront de déclarer que la condamnation de Dreyfus n'a été obtenue que par une violation de la loi, qu'il faut une re vision. Le gouvernement croit-il donc qu'au delà des frontières on s'expliquera avec moins de liberté sur notre compte ?

Le gouvernement n'a qu'une manière de faire cesser l'agitation actuelle : il faut que le garde des sceaux fasse son devoir.

Le commandant Ravary, en invoquant la pièce secrète dans son rapport, a constaté par cela même que le jugement de 1894 est nul : il faut procéder à une revision.

Il serait vraiment curieux qu'aux prochaines élec- * tions, la principale question se posât ainsi :

— Les législateurs ont-ils pour devoir de reconnaître aux militaires qu'ils ont le droit de violer la loi ?

17 janvier 1898.

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